dimanche 9 décembre 2018

Contes du Rhum

Honneur donc au dernier de l’aventure, Loïc Le Doyen, doublant (photo) le rocher de La tête de l'Anglais vingt-sept jours après l'arrivée de «l’Ancien». Depuis la Guadeloupe, Laurent Bonnet, notre ami écrivain, nous câble sa chronique, la Route du Rhum terminée. Un conte, plutôt.

Il était une fois dans le royaume de Mer dont les rivages au septentrion se perdent dans de longues  houles, un prince, au sens commun du terme, et un manant, au sens le plus noble. Le premier naquit en bordure d'une province celte réputée pour ses marins au long cours, pêcheurs hauturiers, corsaires et aventuriers pourfendeurs d’océans et de peuples lointains qui n’avaient rien demandé.  Le second vit le jour onze ans plus tard dans un village des landes littorales d’Aunis, province dont on ignore l’emplacement et qui n’éveille aucun intérêt sauf en prononçant une formule rituelle connue au-delà du royaume : Fort Boyard, Huitres, Trousse-Chemise.

À l’époque, la planète était depuis longtemps conquise, les frontières établies, les peuples confinés derrière chacune d’entre elles. Seul l’argent circulait en masses et librement, une autre forme d’océan fréquenté par des faunes avides et étranges. Tout projet de conquête d’un territoire par la mer n’avait plus aucune chance de trouver actionnaire. Ceci, prince Loïck et manant Wilfrid le comprirent neuf mois après avoir réalisé que leur destin ne pouvait se résumer à organiser des batailles navales dans la baignoire familiale.  

Prince Loïck[1] s’adressa à son paternel de marin et lui dit : «Je voudrais, comme vous, commander des navires. » Ce à quoi le vieux briscard répondit sobrement : «En école de navigation d’abord vous irez !»  L’enfant obéit pendant que son géniteur, comme cela se fait dans les bonnes familles de ces contrées, activait son carnet d’adresses maritime pour que prince Loïck puisse naviguer et cumuler nombre d’expériences fondatrices, formatrices, prometteuses, utiles et toutes sortes d’adjectifs qui démontrent que le vocabulaire est à la langue ce que la condition est à la naissance : un enrichissement.   

Manant Wilfrid[2] s’adressa à sa plus proche famille et lui dit : «Papa Maman, je voudrais faire de la voile.» Ce à quoi ils répondirent d’abord : «De la voile ? Peut-être, mais ce n’est pas un métier ça. Passe ton bac d’abord.» L’enfant n’obéit pas et, pendant que ses géniteurs se morfondaient à lecture de bulletins de notes, manant Wilfrid prit habitude de musarder sur les quais du vieux port qui, en capitale d’Aunis, n’est jamais très loin de l’école. Il s’asseyait, contemplait les voiliers, les plus beaux comme les plus moches. Son âme juvénile avait compris que partir en mer serait un jour arracher à la vie une liberté que sa modeste condition ne pouvait lui offrir.

Prince Loïck de Celtie obtint la position de vice-roi d'Océan conquise en des joutes nautiques nommées régates ou, pour les plus lointaines et les plus coûteuses, courses transocéaniques. Le titre de roi était à l’époque détenu par un ancien chevalier sage et mutique, du nom d’Éric[3]. Pendant ce temps, Manant Wilfrid d’Aunis, grandissant quelques années derrière, comprenait que pour accéder aux mêmes gloires il devrait user de force, de courage et d’entêtement, ressources dont il disposait à foison.

Ainsi persuada-t-il successivement parents, famille, entourage et moult navigateurs. Voyant ce p’tit gars s’agiter de si belle manière sur l’eau, tous finirent par admettre qu’il fallait lui emboiter le sillage. Et il fut adoubé chevalier maritime. Ainsi avait été refondé l'enseignement de la marine à voile dans le royaume de Mer par des  gars du comté de Glénanie qui avaient fait la guerre du XXème siècle pour des gars qui ne voudraient plus jamais la faire. Ils organisèrent toutes sortes de  confréries, pépinières à héros maritimes. Chevalier Wilfrid d’Aunis y grandit, progressa, confronté à toutes sortes de bassesses et d’honneurs, mais finit par donner à ses armes la puissance d’un blason.

Prince Loïck de Celtie obtint le titre mérité de roi des Océans, soutenu par de grands financiers du royaume, comme Benjamin de Rotschild, Fujicolor, Lada Poch, Banque populaire… L'homme avait ajouté à ses compétences maritimes une qualité prisée en ce monde : la parole. Oui ! Il usait de verve. Et fort bien. Les ménestrels de la geste sportive adoraient cela. Roi Loïck était devenu ce qu’ils appelaient entre eux, sur un ton complice et entendu, un bon client. 

Chevalier Wilfrid d’Aunis continua ses combats. Cela se passe de mots. La force mentale que requiert  une quête dépourvue d’atouts financiers est telle qu’elle forge une autre sorte de caractère. On y manie la grandeur, on résiste à la rancœur, on tente d’y rester humain et serein. Mais année après année, on progresse.
Or, il est un point commun aux rois et aux chevaliers : la quête du Graal. Le royaume de Mer en recélait plusieurs :  médaille olympique, Figaro, Route du Rhum, Vendée Globe, Coupe de l’America. L’âge aidant, Loïck de Celtie, doigts de pieds en éventail sur un trône qu’il envisageait de quitter un jour dignement, contemplait de loin ces fameux tournois. On vint le solliciter un jour de l’été  2014 : acceptait-il de remplacer pour le Graal Route du Rhum un jeune prétendant blessé ?  Il ouvrit son épais carnet de palmarès, feuilleta les nombreuses pages - ce Graal-là n’y était pas inscrit - et,  après s’être enquis de la bonne préparation du vaisseau, accepta. 

De son côté, chevalier Wilfrid d’Aunis, dont la bourse contenait plus de contrats d’emprunts personnels que de sonnants deniers avait, par la grâce d’une douce dame éprise de lui, su croire en un souvenir enfoui : à neuf ans, sur le port, il s’asseyait en face du grand voilier de prince Malinovski de Slavie, héros en son temps mais jamais couronné. L’enfant se voyait un jour à cette barre. Prince Malinovsky  que l’âme russe et authentiquement noble portait au symbole, venait de se faire ravir le Graal premier par un cow-boy canadien illégitime. Touché au cœur par ce têtu mouflet qui badait sur le quai, il le fit monter à bord et l’emmena pour une navigation fondatrice tâter de l’embrun en sa compagnie. Trente-cinq ans plus tard, Wilfrid retrouva ce fameux voilier que des rustres avaient laissé croupir dans une vasière et lui redonna vie. 

Loïck et Wilfrid coururent ensemble le Graal de l'an 2014 sans pour autant se fréquenter. Le roi remporta la victoire en catégorie reine ; le chevalier qui courait dans la catégorie du peuple cravacha son vieux vaisseau et l’emmena au pied du podium. Quatre années passèrent encore. Le Graal fut remis en jeu. Roi Loïck de Celtie sortit de son palais un matin d'automne, huma l’air des pontons et des brumes aurorales de Celtie dont il adorait les senteurs mêlées de tourbes et d’embruns ; il observa le ciel, marcha longuement et prit un café chez Gégé, une taverne fréquentée de lui seul et par quelques habitués qui tapaient le carton et se foutaient complètement de sa présence ; ou bien, pensa-t-il inquiet, peut-être ignoraient-ils tout de sa notoriété océanique... 

Il se sentit soudain fatigué de tout cela. Aussi de la liesse des foules qui acclament les plus puissants, les plus rapides, les plus forts, et finalement les plus importants budgets. «Du sens, se dit-il, il me faut du sens !  Courir à l’ancienne, voilà qui aurait du sens !» Ainsi conçut-il de participer au Graal 2018 sur un voilier-sœur de celui du cow-boy qui, en son temps, avait giflé Malinovsky de Slavie d’un gant de temps de 98 secondes.  Il tint à le faire sans aide, sans marque, usant d’une vieille boussole, d’un authentique astrolabe, d’un sextant, de courage et autres équipements préhistoriques. Il nomma Happy son vaisseau jaune aux allures de mouette et, muni de tout ce joyeux entrain,  pour la première fois depuis longtemps affronta la plèbe. Il termina quatrième des Trois coques, sorte de performance accomplie, ce fut noté, avec retenue et modestie.

Il y fréquenta chevalier Wilfrid d’Aunis, cinquième des Une coque ayant navigué les cales pleines à craquer de sens : sur son vaisseau de cœur et dans son rêve de mioche, il avait affronté les tempêtes en portant les couleurs de l’œuvre de charité SOS Village d’Enfants. Des gars et filles orphelins suivirent sa course et firent le voyage jusqu’aux lointains pontons Caraïbes pour l’accueillir. Le chevalier qui se trouvait tout de même déçu de n’avoir pas réparé l’antique outrage fait au prince Malinovsky de Slavie oublia soudain le sport, la compétition, les podiums ! Dans le regard des mouflets, il lut que la victoire n’était pas seule à se trouver jolie.[4]

Tout conte mérite morale. On pourrait imaginer, par exemple : Notoriété est un capital dont il faut toujours nourrir l’intérêt. Mais ce ne serait pas suffisant. L’histoire continue, les jours passent, le rhum coule à flot. On dit que Loïck de Celtie et Wilfrid d’Aunis ne se rencontrèrent jamais. Seuls leurs vaisseaux s’étaient côtoyés.

On dit aussi que le roi, à peine posé pied en terre Caraïbes, fut assailli de ménestrels désirant chanter son haut fait, ce qu’il fit lui-même avec la faconde habituelle. Puis il vendit son vaisseau. De son côté, le chevalier confia son vaisseau vétéran à un fidèle second. Sa mission ? Traverser à nouveau l’océan et rejoindre la lointaine province d’Aunis où l’attendent d’autres enfants.
On dit enfin que Wilfrid d’Aunis, visant à courir pour le Graal ultime Vendée Globe, attendit son heure et de nouveaux deniers. Pendant que Loïck de Celtie, tout ragaillardi par l’Ultime victoire du prince Francis de Beaucie dit «l’Ancien», se mit à reluquer le même horizon des quarantièmes rugissants, se disant que finir là-bas, en beauté, ça aurait de l’allure !  Jusqu’au jour où, mû par un élan de l'âge qu’il ne maitrisait plus, il poussa à nouveau la porte de Chez Gégé. Et la même question l’assaillit : «Mais aurait-ce du sens ?»

[1] Le livret d’état-civil de Nantes (métropole depuis disparue)  signale un nom de famille : Peyron.
[2] On relève dans un registre paroissial du canton d’Aytré la naissance d’un Clerton, prénommé Wilfrid
[3] Un livret militaire de l’ancienne Brest stipule un Eric Tabarly qui correspond à l’acte de naissance.
[4] Michel Malinovsky : Seule la victoire est jolie Emom Neptune (1979)

mercredi 28 novembre 2018

L'équipe d'enfance

Prolonger le temps d'une victoire quand les Fidjiens nous réconcilient avec ce sport sans avoir besoin d'user d'un logiciel si ce n'est celui, intégré à leur approche, du simple plaisir de jouer. Les terrains sur lesquels ils ont naturellement pratiqué la très ludique version à 7 sont de jachère mais il y germe tout le talent du monde, y pousse la spécificité du rugby, à savoir la passe, la course, l'improvisation, la liberté; une identité bafouée ailleurs par ce qui est devenu trop spectacle.

Pendant que nos pères respectifs, Jacky et Jean-Claude, colonisaient le salon en réfléchissant conjointement aux essors collectifs des All Blacks et à l'avenir des juniors rochelais, nous déboulions nous aussi du jardin d'herbes folles vers le champ en friche qui le prolongeait, pour embellir de trois fois rien notre terrain de jeu. Mon copain Jean-Pierre avait le don de transformer le moindre objet en incomparable cadeau, prodige qu'il continue de réaliser.

Nous appartenions tous deux à l'école de rugby rochelaise et en acceptions les règles : préférer un plaquage désintégrant à une passe de génie, dégager son camp en toute occasion y compris en situation de surnombre offensif, respecter la hiérarchie tacite qui va du pilier gauche à l'arrière, se présenter cheveux courts le dimanche matin avec ses crampons passés au cirage noir et des lacets propres. Et aimer le sandwich au pâté de foie, notre festin d'après-match.

Pour échapper à la rigueur de cette éducation ovale s'ouvrait donc à notre horizon un terrain vague, ou plutôt un vague terrain boursouflé de monticules et de grosses pierres tranchantes, inégal et glissant. Trois longues branches de bois mort assemblées devenaient poteau de fortune. Dans ce champ des possibles s'est construit notre imaginaire. Son souvenir demeure intact.

Rassemblant voisins et amis, nous disposions ainsi de partenaires et d'adversaires qui s'affrontaient le samedi après-midi sous la pluie fine qui collait la terre meuble à nos chaussures. En ce début des années 70, nous rejouions les matches du Tournoi des Cinq Nations. Maculés de boue et de rêves, nous étions l'équipe d'enfance,  .

Je suis ensuite entré par la porte des mots dans le théâtre ovale ; j'ai côtoyé les plus grands artistes, écouté les metteurs en scène, savouré les pièces écrites en direct, apprécié le travail des éclairagistes et partagé les subterfuges de deus ex machina qui finirent par ne plus avoir de secrets pour moi. Une traversée qui m'a augmenté, supplément à la vie devenu manière de philosophie puisqu'elle impose la résilience, l'altérité et la reliance.

Documentaliste à L'Equipe aussi compétent que passionné, mon collègue Thierry Clémenceau m'a récemment transmis quelques documents qui allaient être broyés dans la machine à recycler le papier. L'un d'eux recèle un joyau, colonne rédigée en 1976 par un certain Gilbert Lasserre, ancien joueur du PUC et banquier de son état. L'envie de la partager résonne depuis quelques jours déjà. La voici en guise d'épilogue car elle incite à la prolongation :

«J'ai un peu joué, il y a vingt ans. Ce dont je me souviens, c'est du battement secret de mon cœur. C'est de l'odeur de la terre, de l'herbe, de l'embrocation, de la sueur. C'est l'éclair du ballon qui vient et qu'on passe très vite en dansant sur un pied. C'est la ligne blanche en face, et ce coin de pelouse vierge derrière, où il serait bon d'aller s'aplatir. C'est l'oubli du reste du monde, sauf bien sûr de la fiancée qui est là dans la tribune et à qui on dédie en secret, tel le toréador, les oreilles et la... J'allais dire une bêtise ! J'ai gagné des matches, j'en ai perdu d'autres, ça n'a pas d'importance. De cela, il ne restera de toutes façons que le battement du cœur et que l'odeur de l'herbe.»

dimanche 25 novembre 2018

L'heure zéro

Le moment est passé inaperçu sauf des puristes. La télévision française avait depuis longtemps rendu l'antenne et les Tricolores rendu les armes avant de rendre l'âme. Réunis au centre du terrain, les Fidjiens debout, serrés, bras liés, entonnaient un gospel à gorges déployées. Sans fraternité, ce jeu n'est qu'une digression. Sans fierté et sans agressivité partagées, la notion d'équipe se dilue vite et le XV de France éparpillé samedi soir par les percussions fidjiennes en est la parfaite et désespérante illustration.

Oui, bien sûr, c'est historique et humiliant. Battue pour la première fois par les Fidji, l'équipe de France du capitaine Guirado se prend la tête dans les mains et les pieds dans le tapis, mais il y a toujours une première fois et, souvent, elle n'est pas particulièrement agréable... Nous sommes à Bucarest, le 5 juin 1960. Les Tricolores de François «Les bas-bleus» Moncla s'inclinent (11-5). Pourtant, de sacrés héros ont effectué ce déplacement : Michel Vannier, Guy Boniface, Jacky Bouquet, Pierre Albaladejo, Michel Crauste et Michel Celaya. On notera aussi la présence de Raoul Barrière au poste de pilier droit. A genoux dans les Carpates, ils se sont pourtant relevés.

Trente ans plus, à Auch, dans un stade rebaptisé depuis Jacques-Fouroux en hommage au Petit Caporal, la honte fut plus vive. Cette fois-ci, c'est en France que la Roumanie s'impose. Sous la pluie et sur terrain gras. Trois buts de pénalité à deux. Zéro essai. Un des plus vilains matches auxquels il m'a été donné d'assister. Philippe Saint-André étrennait son premier maillot bleu, un coq sur la poitrine mais les pieds dans le purin. Serge Blanco, Didier Camberabero, Jeannot Lescarboura, Jean Condom, Olivier Roumat et Pascal Ondarts l'accompagnaient. Un voile pudique fut rapidement jeté sur ce dérapage incontrôlé.

Plus proche, voici le fiasco de Grenoble, le 22 mars 1997, dans le sillage d'un Grand Chelem. Jamais le XV de France n'avait perdu devant son public face à l'Italie. Les bonnes séries ont toujours une fin. 32-40, défaite cinglante pour les débuts de Serge Betsen. Il était pourtant bien entouré : Sadourny, Delaigue, Saint-André, Accoceberry, Tournaire, Dal Maso, Merle, Benetton, tout ce beau monde sous le capitanat de l'immense Fabien Pelous. «Ah, le zéroïsme des Bleus», me souffle l'ami Benoit Jeantet. Quand ça ne veut pas sourire...

On poursuivra ce retour en arrière aussi utile qu'éclairant par le match très nul (23-23) de Bleus pâles à la U Arena sous l'ère Novès, avec Teddy Thomas, François Trinh-Duc, Baptiste Serin, Jefferson Poirot, Rabah Slimani, Louis Picamoles, Sébastien Vahaamahina, Mathieu Bastareaud, Antoine Dupont et Camille Chat. Pourquoi ne suis-je pas étonné ? A la - faible - lueur de la défaite face aux Fidji samedi soir, la foule n'a pas toujours raison mais il faut néanmoins noter que 86 % des internautes de L'Equipe considéraient déjà le XV de France de Guirado comme la plus mauvaise équipe tricolore de tous les temps.

On en oublierait presque deux défaites face aux Tonga. La première à Nuku'Alofa, le 16 juin 1999, sur le score de 20 à 16, les Tricolores de Fabien Galthié n'ayant inscrit qu'un seul essai pour en concéder trois... Sadourny, Bernat-Salles, Lamaison, Dal Maso, Marconnet mais aussi Mola, Castaignède, Ibanez, Pelous et Califano doivent en garder un souvenir cinglant. C'était aussi l'époque où les coaches tricolores, Pierre Villepreux et Jean-Claude Skrela, croyaient en l'avenir d'un ailier de fort tonnage nommé Olivier Sarramea, aka «Le Lomu Blanc».

Nous en arrivons à l'infamant 14-19 de Wellington, 1er octobre 2011 de triste mémoire. Là aussi, il pleuvait. Mais jamais équipe de France, période contemporaine, n'a si peu mouillé le maillot. Si les Tongiens avaient été plus vicieux et cherché absolument à marquer un deuxième essai, ils auraient éliminé dès la phase de poule ce XV de France. Je revois encore le capitaine Dusautoir hagard à la fin de ce non-match. Après cette claque il avait pourtant une belle clique autour de lui : Médard, Clerc, Rougerie, Parra, Yachvili, Servat, Papé, Nallet, Bonnaire, Szarzewski, Harinordoquy, Trinh-Duc, Heymans...

A une semaine d'un quart de finale annoncé face à l'Angleterre dans ce Mondial 2011, aucun des sélectionnés pour ce match contre les Tonga ne voulait jouer, de peur de se blesser, et la rupture avec le staff était consommée. Ce qui aurait dû être le moment de gloire des réservistes tricolores fut le long chemin de croix de titulaires déphasés, personne n'ayant assez d'amour propre ce jour-là pour faire honneur à sa sélection. Les notes de L'Equipe - j'officiais à ce poste ingrat - furent résumées en un zéro collectif, une première là-aussi, et jamais renouvelée.

Pourtant, samedi soir, après la défaite contre les Fidji, l'occasion aurait été toute trouvée. Dans ce registre, m'inquiète le choix de faire de Picamoles et de Bastareaud des phares dans la nuit au motif qu'ils ont parcouru des mètres, balle en mains. Mais ont-ils mis leurs partenaires dans l'avancée ? Ont-ils partagé le ballon qu'il tenait ? Seul Guirado impose le respect, capitaine fracassé qui parvient à inscrire deux essais malgré ses tourments. A l'évidence, pour le reste de ses partenaires, manquent l'intelligence et l'humilité et aussi le charisme et force vitale au point le plus bas de la désespérance.

Professionnels du Top 14 et de la ProD2, pillés depuis plusieurs décennies par les grandes nations, déracinés, dans l'impossibilité de se réunir pour préparer leur saison, les champions du rugby à 7 ont écrit la plus belle page de leur histoire ovale à XV avec une énergie qui force le respect. Juste se dire qu'au train où nous polluons notre planète la montée des eaux devrait engloutir en 2040 cet archipel du Pacifique, ainsi que les Samoa et les Tonga, d'ailleurs. Le rugby français ne marche pas seul sur la tête. Et tandis que des gilets jaunes saccagent tout comme des coqs sans tête au motif que le prix des carburants augmente, le petit multi jaune de Loïc Peyron est arrivé en Guadeloupe. En un peu plus de vingt-et-un jours de mer. Are you Happy ?

samedi 17 novembre 2018

Métaphore du monde


Carte blanche à Laurent Bonnet. Il n'y a pas que le rugby dans ma vie. Ce France-Argentine mortifère pour les Pumas (ça, on le ne sait qu'après) m'indiffère et comme tous les chemins mènent au rhum... Cette chronique, elle, nous arrive de Guadeloupe. Laurent est un ami rochelais natif de Limoges, marin, écrivain (Prix Senghor 2013 pour son roman Salone, éditions Vent d'Ailleurs), athlète et chef d'entreprise. Avec lui, j'ai vogué en Sierra Leone et en Thaïlande. Depuis Deshaies où il résid, navigue et fait naviguer les autres six mois par an, Laurent nous fait partager, à ma demande, l'arrivée de la Route du Rhum. Vous pouvez le retrouver et échanger avec lui sur www.laurentbonnet.eu.

«Rien ne sert de manger ses pairs, il faut courir à point. Mai 79. J’avais vingt ans, lui 40. Lulu, natif de Deshaies, tenait un bar sur la côte ouest de Guadeloupe. Il m’offrait mon premier rhum, ma première cuite. En désignant la goélette sur laquelle j’allais traverser l’Atlantique, il m’assena : « Ton bateau là ? C’est un vieux ! Le Canadien est passé en décembre avec sa mouette jaune, i bon memm ! Ce gars, c’est un moderne ! »

Cet Antillais exprimait au plus juste ce que je ressentais de plus intime à cet instant de mon parcours naissant de navigateur. Étrange affaire, puisque vingt-sept jours de mer plus tard, habité de mes premiers élans d’écriture, j’avais lu et relu Pourquoi j’ai mangé mon père, roman de Roy Lewis dont la récente traduction française traînait à bord. Il en était donc ainsi de notre condition et son inévitable corollaire, le progrès ? En art de survivre comme en tout domaine, existerait toujours une querelle des Anciens et des Modernes ?

Grâce à Mike Birch, nous tenions la nôtre ! Et nous allions la gagner. Son trimaran et son principe, plus que le personnage, devinrent notre idole. Nos croyances, nos espoirs, nos convictions d’alors allaient vers le fun, un état de vivre plus qu’un état d’esprit. Grâce aux multicoques, les océans devenaient métaphore du monde : nous allions les traverser en filant plus que vite, « easy », s’amusant à « rider » sur une houle éternellement scandée par le « rolling beat » de Dire Straits. Mike Birch sur sa « Mouette jaune » démontrait la pertinence de l'élan. 

Sur la ligne d’arrivée devant Pointe-à-Pitre, en trois bouchées, deux mastications et une déglutition de quatre-vingt-dix-huit secondes, il avait mangé le grand Malinowski sur son long monocoque surnommé « le Cigare ». Et en cet instant d’une fulgurance médiatique qui fit date, la route Nord, celle des grandes dépressions océaniques au karma initiatique, l’héroïque voie maritime qui avait fondé la légende Tabarly, devint d’un coup celle des anciens, des taiseux aux mains calleuses et aux âmes trempées dans la douleur et la résistance. 

Qu’ils continuent à planter des pieux dans l’eau glacée ! Nous, à plat sur deux ou trois coques, on gagnerait tout en contournant les dépressions, sabrant le champagne et filant trois fois la vitesse des Anciens. Voile à papa, les mono. Voile moderne, les multi… Ah mais ! Étrange manie qu’ont les humains de fabriquer des drapeaux...

Quarante plus tard … Fin de la querelle. Plus d’Anciens ni de Modernes. Seule l’antique règle perdure : le bateau idéal n’existe pas. Arrive à bon port et dans les meilleurs délais celui qui s'avère adapté au programme de navigation. Cette édition 2018 de la Route du Rhum, après quarante années de recherche en nouveaux matériaux et en nouveaux concepts - la vitesse de pointe des plus rapides a été multipliée par cinq - en fait la magistrale démonstration. 

À l’exception des Ultimes pour qui le départ n’a pas été retardé - s’échappant devant la tempête, les plus performants pouvaient « assurer à temps » l’arrivée en Guadeloupe - les flottes monocoques et multicoques se sont confrontées à la même et dure loi de mer. Durant les dix jours qui ont suivi le départ, bataillèrent des monocoques petits et grands, multicoques d’ancienne génération de course contre de très modernes, skippers sexagénaires contre jeunes régatiers issus des meilleures écoles. À trois cents milles de la
Guadeloupe, Thomson et Tripon régataient presque bord à bord. Comme si, en 1978, Birch et Malino s’étaient rejoints là pour démarrer un dernier sprint.

Étonnant rappel : les prétendants au paradis alizéen doivent concevoir des voiliers capables de traverser d’abord un purgatoire. Les architectes cherchent l’idéal compromis ; les skippers encouragent la vitesse, repoussent les limites de leurs organismes et risquent leur vie ; pendant que médias et annonceurs s’accommodent d’un événement hors normes aux scénarios indociles.

Alors, querelle ! Renaîtras-tu encore et toujours ? Eh bien, cette extraordinaire Route du Rhum 2018 rebat toutes les cartes. Celles de l’histoire : on vit une partie de la flotte, tous gabarits confondus, s’abriter dans des ports et remettre au goût du jour l’antique règle à laquelle se pliait déjà Ulysse : vent favorable, on navigue. Vent contraire, on patiente.

Celles des figures : Joyon l’ancien, à la barre d’un trimaran 12 ans d’âge éprouvé, deux fois vainqueur sous d’autres bannières, l’emporte sur le jeune prodige armé de son Ultime concept. Thomson, vedette du Vendée Globe, s’endort et se jette à la côte. Tripon gagne mais avoue ses hallucinations. Pendant ce temps, Peyron, gagnant 2014, court « à l’ancienne », avec sextant, sur le même bateau que Birch.

Enfin celles des atouts techniques : l’autre belle épreuve, celle des budgets à dimension humaine, a vu régater à deux jours de la Guadeloupe un groupe de huit voiliers qui se composait de quatre trimarans 50 et quatre monocoques. Révélant une autre réalité qu’occulte l’environnement médiatique français. Elle existe plus au nord, se nomme The Transat, organisée par nos amis anglais. Nous aurions mauvaise grâce à l'ignorer : Tabarly y trouva ses lettres de noblesse en 1964. L’épreuve relie Plymouth à New York et se court souvent par vent contraire. En 2016, le premier monocoque piloté par Armel le Cléach, battit de cinq heures, après huit jours de traversée, le premier multicoque.

Qui est et qui sera le plus rapide ? Peu importe… Car sous le regard des Anciens, encore vivants ou disparus, un autre message passe. Simplement. Symbolisé par des hommes, des femmes. Et l’océan où, comme dans la vie, les longs bords vent contraire s’avèrent plus fréquents que les belles envolées au portant. La Route du Rhum brasse en haute mer l’élite et la plèbe, les riches comme les pauvres, des vieux ou des jeunes, anciens ou modernes, démontrant que cette course perdure grâce à une organisation professionnelle, à une écoute des besoins, à des règles communes et respectées. 

Certes... Mais pas si simple. Car il reste à citer l’actrice invisible, vedette omniprésente, indispensable pour que se pérennise cette métaphore du monde : l’assurance d’une solidarité sans faille entre tous les compétiteurs. À terre, on attend encore le casting qui imposerait le même rôle.»

dimanche 11 novembre 2018

Pura Vida

XV de France cherche toit pour l'hiver. Il lui faudra se rendre sur Lille mais, sans carte au trésor, difficile d'imaginer qu'il trouvera ce qu'il cherche et qu'il a perdu face aux Springboks dans un Stade de France devenu si déserté. Comme l'écrit notre ami bloggeur Lethiophe, "pour attirer du public, il suffirait juste d'indexer le prix des places au niveau des performances. 5€ me semble plus raisonnable que 25€..." Si nous perdons patience, cochons de payants que nous sommes, les Tricolores fanés ont, eux, égaré leurs dernières illusions. 

Il ne faut parfois qu'une poignée de secondes pour gâcher ce que l'on a patiemment construit, et les actions que nous engageons n'ont pas toutes la même valeur sur l'échelle du temps. Prenez une pénalité sifflée en début de rencontre. Elle est presque sans incidence en regard de ce qui va suivre. Car telle autre sanction infligée à dix minutes du coup de sifflet final enclenchera, au contraire, un séisme.

La mésaventure de ce XV de France de peu de cervelle(s) a pris sa source à la 72e minute et la moitié de ses dix pénalités concédées le furent dans ces derniers instants jusqu'à la fatidique 84e qui vit la talonneur remplaçant des Springboks s'extraire à contre-sens d'un ballon porté pour inscrire l'essai d'un victoire sud-africaine qui plonge le rugby français un peu plus profondément dans le désespoir.

J'ai assez souligné ailleurs ce que je pensais du "trois contre un" lamentablement vendangé par Teddy Thomas pour ne pas avoir à y revenir ici. C'est un épiphénomène qui en dit long sur l'état d'esprit qui prévaut dans ce XV de France perdu dans ses pensées négatives devenues spirale d'un doute qui l'enserre au fil des minutes même quand il mène de quatorze points à l'entame de la seconde période, soit la moitié du chemin effectué.

L'ancien entraîneur des Springboks, Heyneke Meyer, n'a cessé de le répéter lors des deux entretiens qu'il m'a récemment accordés : la force mentale caractérise les grandes équipes. A l'évidence, le XV de France en est dépourvu. Rien à voir avec le talent individuel, l'articulation collective du jeu ou la condition physique : de ça, les Tricolores disposent. Pas toujours très bien, cela dit, mais ce n'est pas le sujet : ils en ont assez pour se mettre en position de l'emporter. Avant de lâcher bêtement l'affaire.

Les Argentins nomment cet accent aigu la "grinta" : elle ne les quitte jamais. Montés en 1995 de la deuxième division internationale jusqu'à la troisième place mondiale en 2007, invités depuis 2012 dans la cour des grands de l'hémisphère sud, ils occupent aujourd'hui la place laissée vacante par le XV de France qui, lui, ne cesse de dégringoler. Imputrescibles comme le quebracho, ce bois dur comme l'acier et qui pousse dans leurs forêts, ils ont patiemment ajouté à leur ADN les dimensions physiques, tactiques et techniques du rugby en disputant notre championnat et celui d'Angleterre.

Pendant une heure, dans le sillage de leur ouvreur Nicolas Sanchez, que le Stade Français attend impatiemment, ils ont fait douter l'Irlande, actuelle référence de l'hémisphère nord, bloquant les avancées au ras et au large avant de craquer sous l'accumulation de temps de jeu d'un rugby de mécanique bien huilée qui va s'étalonner, samedi, face aux All Blacks. Les Pumas savent la France blessée, touchée au moral et abandonnée par ses supporteurs qui n'en peuvent plus de la voir se tirer toute seule des balles dans les crampons : ils la traqueront sans relâche, soyons-en certains.

Marre d'entendre que ce XV de France n'est pas loin. Pas loin de quoi ? Pas loin de sortir éliminé de sa poule au Japon dans dix mois ? Certainement, au train où déraillent les choses bleues. Avec son mental de biscotte - je sais, vous l'aimez bien, celle-là -, cet agrégat d'internationaux du Top 14 fait peine à voir. Il s'effrite au fil du chrono, ne se nourrit que de miettes d'actions, craque sous la pression. Il n'y a pas beaucoup de vrais champions dans cette sélection, et la cassure remonte à l'après 2011.

Guirado, Médard et Picamoles étaient déjà dans le groupe. Alors, seuls Maestri et Lopez - encore que ça se soit pas sûr du tout - auraient une petite place dans l'équipe qui fit trembler les All Blacks à Auckland en finale du Mondial 2011. Le XV de France en route pour Lille de la perdition manque de personnalités fortes et emblématiques, à la fois bien trempées et capables de maintenir un cap ou d'en changer selon les événements qui surviennent au cœur d'un match. Cette rencontre de samedi qu'on annonce tendue et tordue contre les Pumas sera ainsi un vrai test de caractère.

Pour conclure en forme d'ouverture, on encouragera les Tricolores à se rendre un jour prochain au Costa Rica chez Joe van Niekerk recharger leurs accus, puiser au plus profond d'eux pour y chercher leurs propres vérités sur cette terre tellurique et luxuriante qui ressemble au paradis perdu. L'ancien capitaine des Springboks et du RC Toulon y a refait surface, métamorphosé en chercheur d'âme. Là-bas les arbres marchent, m'a assuré ma fille Mina qui y a séjourné, leurs racines partant à la recherche des éléments nutritifs dont regorge cette terre si riche.

Enveloppé du bruissement de la forêt, ce Joe, moitié Robinson moitié Thoreau, organise des séjours post-burnout, des séances chamaniques de régénération et, pourquoi pas demain, des stages de présaison à l'usage d'équipes en difficulté. Avec ce XV de France à la dérive, voilà un client tout trouvé. Procurez-vous le remarquable entretien réalisé au Costa Rica par mon confrère Marc Duzan dans Midol Mag. Une merveille concentrée. A sa lecture s'ouvrent de nouvelles perspectives, de belles idées mais aussi l'inévitable questionnement, cette quête d'éveil qui donne à nos rebonds ovales un début d'intérêt.

lundi 5 novembre 2018

L'écume des joueurs

Drôle d'idée que de prendre la mer au moment où débarquent les Springboks, plaine Saint-Denis. Mais il n'y a pas plus ouvert de ce côté-ci que l'Atlantique à l'heure où se sont littéralement envolés dimanche dernier de la pointe de Groin cent vingt-trois bateaux pour une Route du Rhum quarante ans d'âge. A l'image du rugby bodybuildé où le moindre contact prend des allures de collision et les compte-rendus ressemblent à des constats à l'amiable (pas toujours), la voile hauturière inquiète elle aussi ses pratiquants et ses passionnés.

Il n'y a pas que les rugbymen pour s'harnacher de kilos de muscles en salle. Quinze tonnes sur la balance, quatre-vingt kilomètres heures (45 noeuds) sur la crête des vagues, trente-deux mètres de fuselage, quarante mètres de mât, sept-cents mètres carrés de voilure : les trimarans géants sont les Jonah Lomu des mers, mi-bateaux, mi-avions, et s'étalent sur l'équivalent de deux terrains de tennis.

Les skippers - on dit pilotes - serrent les fesses quand leurs monstres volants prennent de l'altitude au-dessus des vagues creusées, jusqu'à devenir parfois incontrôlables. Sont-ils à l'échelle d'un homme qui va traverser seul l'Atlantique sans dormir d'une semaine ? La démesure dépasse le possible, la commotion guette, l'ordinateur embarqué dirige et les records tombent depuis que l'emporta en 1978 un maître étalon nommé Mike Birch.

Natif de La Rochelle, mon arrière-plan est forcément décoré de voiliers sans que je me sente pour autant l'âme ultra-marine, ou alors pour procrastiner en admirant l'horizon sans cesse renouvelé dans ce ciel d'Aunis qui inspire les artistes peintres. C'est pourquoi, même si mon ami Alain Thébault, créateur de l'Hydroptère, m'a permis de tutoyer un de ces drôles d'oiseaux des mers, je suis davantage sensible à la démarche de Loïck Peyron, prenant à rebours cette course à l’armement. Ecoutez-le en parler.

«Ce serait génial de faire une Route du Rhum revival à l'ancienne, en hommage aux pionniers (Eric Tabarly, Mike Birch). C'est aussi un service à rendre aux plus jeunes, qui manquent souvent d'un peu de culture, que de leur montrer les sillages par lesquels sont passés nos aînés.» Suivez ce sistership de l'Olympus de Birch, trimaran plutôt casse-gueule parti au sextant avec trois semaines de vivre. Et surtout six kilos de livres. «Ça va être le bonheur absolu», assure ce Peyron. On l'imagine.

Nous regardons trop souvent l'écume de ces joueurs lancés à corps perdus sur la ligne d'avantage et percutant les digues dressées à s'en casser les épaules. Les Anglais l'ont emporté samedi dernier à Twickenham face aux Springboks - que retrouve un XV de France à marée basse - en serrant une défense sur laquelle les Sud-Africains ont buté, têtus. Nos civilisations sont mortelles, savent les philosophes. Le rugby d'élite, comme la voile transatlantique, mondes en soi, en sont aussi l'illustration.

Alors comme Loïc Peyron l'assure, il faut revenir à l'enfance de l'art, retrouver la source de nos bonheurs simples, la clé buissonnière qui ouvre sur l'infini à portée de mains. Ainsi l'écrit l'essayiste Rémi Soulié, grand connaisseur de Nietzsche : «Enfant, jouer dans l'innocence, l'intensité, la gratuité et l'éternité du monde.» Sur terre comme sur mer. Surplombant nos terrains de jeux, le soleil dans les yeux, écoutons le poète marin qui nous enjoint de naviguer à vue et griffonne : «Il faut tenter de vivre !»

mercredi 31 octobre 2018

Délicat rubato

A la ligne je note depuis qu'il m'a été donné de rédiger des contes et des rendus. Comme Gui d'Arezzo, j'écris sur mes mains. De la musique avant toute chose, prophétisait Paul Verlaine. Pas vraiment pour adoucir les mœurs. Mais dans le remugle ovale des trahisons et des insultes, des accords déchirés, des poteaux sciés et des champs labourés qui dénotent, nous reste à viser l'harmonie. Et nous y hisser haut.

Au sortir de la fuite enchantée vers l'Europe et sa coupe la semaine dernière il était question, chez certains entraîneurs, de reconsidérer l'arbitrage français toujours prompt à siffler l'équipe qui attaque à force de la suivre du regard, à l'inverse de ce qu'opèrent les sifflets anglo-saxons, pénalisant les défenseurs occupés à ralentir le mouvement. Il en a été autrement.

Je n'aurai donc pas à revenir sur le succès rochelais à Mayol et la poignée de mains absente au moment où se croisèrent Collazo bien show et Garbajosa osant tendre sa paume. Ni sur les naufrages lyonnais et castrais, le triplé d'Antoine Dupont et les vendanges tardives de Montpellier. Encore moins sur les ressorts offensifs franciliens rebondissant sur le tapis vert d'un lieu-dit en l'occurrence si mal nommé : La Défense.

En effet, m'est parvenu un émouvant petit bouquin* que je n'attendais pas signé de mon confrère Jean-Pierre Oyarsabal dont je n'ai pas oublié qu'il fut l'un des plus rapides à chroniquer mon premier opus, «Rugby au centre», en 1984. Cette plume qui signait dans La Dépêche du Midi m'invite dans sa dédicace à «butiner» son recueil de chroniques, vingt ans de profession de foi survolés en cent-soixante quatorze textes regroupés par thèmes.

Il y est à chaque page question d'enchantements, de meurtrissures, d'inquiétudes et d'émotions, de l'éveil dont nous devons faire preuve à défaut de lucidité, d'hommages, de pèlerinages et de trajectoires, d'estime et d'addictions. C'est écrit serré, dense, ça pulse et ça traverse, le sous-texte est jubilatoire, les jeux de mots subtils. Vingt ans à rédiger de généreux billets de presse après avoir couvert le rugby toulousain : Jean-Pierre Oyarsabal nous fait ainsi traverser à rebours nos passions.

Si le rugby tient sa place et toute sa place avec, entre autres, des miniatures tracées sur Fouroux, Clerc, Poitrenaud, Galthié, Berbizier, Pelous, Walter Spanghero, Servat, Michalak, Bru, Novès, Dusautoir, Califano et Codorniou, mais aussi sur Mazzer, Crenca et Triep-Capdeville, c'est pour mieux nous rappeler que nous ne sommes que de passage mais que certains durent au-delà des scores et des titres. L'ovale ne phagocyte pas pour autant dans cet ouvrage brodé main l'espace laissé au cyclisme, au football, à l'athlétisme et surtout à la boxe.

A l'ouverture, l'auteur nous interroge et citant Albert Camus dès la première attaque il convient, écrit-il, «d'être d'abord exigeant envers soi-même.» Si l'être humain est sommé de relever le grand défi, poursuit-il, et j'ajoute voire même se relever, alors «oui, le sport peut encore l'aider», assure le plumitif en de très belles pages d'écriture. On y trouve - décidemment il n'y a pas de hasard - un élan d'épaisseur spirituelle signé René Char : «L'impossible, nous ne l'atteignons pas forcément, mais il nous sert de lanterne

Il y a vingt ans, nous avions des héros auxquels sous identifier. Col relevé, tel voulait ressembler à Jo Maso comme on joue à Zorro. Didier Codorniou au gabarit de lutin improvisait sa ligne rugbystique comme Vladimir Horowitz délivrant l'impromptu de Chopin opus 66, par exemple. Du bout des doigts, sans avoir l'air d'y toucher. Tout de rubato délicat. En vingt ans de lecture morcelée à travers ce collage de contes, il apparait néanmoins que le sport n'est plus aujourd'hui porté par des héros mais par des vainqueurs, des champions. Tous se ressemblent, issus de la formation, formatés donc. Egaux dans l'egosystème.

En amoureux du septième art, l'auteur évoque surtout les sillons fumants et les hommes palpitants, des rencontres, des connexions, et ça nous parle ici. Il écrit sur les «échanges de vibrations étranges». Il poursuit : «L'avenir sera moins ardent, plu ardu ?» Pas de souci. Comme le formulait, très pénétré, l'élancé Philippe Clay dans «Les têtes brûlées» : «Qu'importe ce que nous deviendrons si nous restons ce que nous sommes», relève-t-il. Pas mieux.

*Le sport est-il l'avenir de l'homme. Cépaduès-Editions. 16 euros.

mardi 23 octobre 2018

Détruire, converger

Servir le rugby, plutôt que s'asservir ou se servir. Recycler dans cette ligne d'attaque l'un des fondamentaux des Compagnons du Devoir, c'est aussi rendre hommage à ceux dont les carrières ovales n'ont pas été transcendantes mais qui œuvrent ou ont œuvré pour ce jeu, à leur façon, en utilisant au maximum ce dont ils disposaient. Car en revenant la semaine dernière sur les quais du port de La Rochelle - où les couteaux sont délicieux, merci Rémi -, j'ai retrouvé avec plaisir quelques uns de mes coéquipiers juniors, Eric, Jean-Pierre...

On ne peut pas dire que nous étions particulièrement doués et d'ailleurs, aucun d'entre nous n'a joué en équipe première ou en première division. A l'exception de Daniel, athlète naturel bonifié avec l'âge et qui garde encore sa silhouette de jeune homme quand nous commençons tous à ressembler à nos pères... Passionné par ce jeu, ce flanker de grand rayon a passé tous les diplômes disponibles. Il a entraîné au Stade Rochelais avant d'être évincé du club de façon cavalière, sans même être informé qu'il n'avait plus accès au bord de terrain de la plaine des jeunes.

Nous avons devisé face aux deux tours et continuons d'échanger. C'est aussi ça le bonheur de l'amitié scellée sur les terrains. Daniel était un troisième-ligne aile coureur-sauteur. Et n'y voyez aucune allusion grivoise. Il a fréquenté la crème des penseurs ovales, parle comme il écrit, ce qui est bien plus agréable que l'inverse, et rédige les comptes rendus des rencontres de rugby féminin, ce qui est tout sauf un hasard.

Les méandres du rugby pro regorgent d'événements peu ragoutants, de sordides ruptures, de départs brutaux tout autant que d'ascensions subites, de riches histoires et de success story. Sachant que j'avais mis pendant trois jours mes pas dans ceux de Patrice Collazo à La Rochelle afin d'en savoir un peu plus et un peu mieux sur les raisons de son exil au moment même où son équipe tutoyait les sommets, Daniel me cita Michel de Grèce : «Il ne faudrait jamais laisser la vérité détruire une bonne histoire». Sauf que je suis plutôt du genre à brûler Carthage.

Je ne sais si la fin de match de Toulon, samedi après-midi dernier à Edimbourg, l'a inspiré mais il a vu dans la passe aveugle de François Trinh-Duc - beaucoup trop coutumier du fait, entre nous - matière à enclencher une réflexion. «Si le porteur du ballon est responsable du ballon, le soutien est responsable du porteur du ballon !» me essaimesse-t-il. Si je suis son raisonnement, cette passe - qui vaut bonus offensif pour les Ecossais - raconte en creux la faillite du RCT bien mieux qu'une litanie de scores défavorables.

Le rugby, dirait Nietzsche, il faut le démembrer, le rôtir et le dévorer pour mieux récupérer son cœur battant et le ressusciter. Et s'il était chaos avant d'être cosmos, c'est-à-dire organisé ? J'aurais voulu vous abreuver de sagesse dionysiaque, celle des élans toulousains, franciliens et castrais, folie de poules européennes dans la haute cour du jeu, un peu de chaos et beaucoup de forces actives. Une autre fois.

Aveugles que nous sommes, triturerons cette passe. Bob Dwyer, ancien coach des Wallabies, imposait à ses joueurs de s'adapter aux mauvaises passes. «En match, le ballon vous arrivera rarement dans d'excellentes conditions. Alors autant s'y préparer.» A l'entraînement, le porteur balançait le ballon n'importe où, n'importe comment. A charge pour chaque soutien de le récupérer.

Le mot est lancé...  Il est ici et ailleurs raison d'être au monde. Mêlée, touche, relance, regroupement, attaque, défense : vous ne trouverez pas une action où le soutien n'est pas présent, y compris au moment de buter quand un partenaire s'allonge pour vous tenir le ballon sous la bourrasque. Il différencie le XV du XIII. Quand il y a blocage, les quinzistes démarrent le jeu là où les treizistes l'arrêtent. Et ce qui est valable sur le terrain l'est surtout en dehors, vous êtes nombreux sur ce blog à le prouver.

Alors si «le soutien est responsable du porteur du ballon.», que nous dit Trinh-Duc sous pression devant ses poteaux ? Qu'aurait écrit Saint-Exupéry, s'il avait joué à Carqueiranne ? Trinh-Duc passe un message au sein d'une équipe dont les lignes sont distendues, où l'absence et le désintérêt font office de lien et de tactique. Le ballon n'arrivera pas à destination, intercepté quelque part en l'air, disparu au large, happé. Etre partenaire, c'est être responsable. C'est un placement. L'un des trois P du triptyque néo-zélandais. Convergeons.

lundi 15 octobre 2018

Délivré par les mains

Vous écriviez, ami(es) d'ici, qu'il est un prince des émotions à partager, un émetteur d'idées qui jamais n'a laissé de message à suivre mais plutôt des pistes, des chemins et des envies, libre à nous de nous y enfoncer. Vos commentaires suivaient cette Sorgue, prolongements de la précédente chronique en prose ; rivière qui transperce, écrivais-tu, Jacques, tellement martyrisée qu'elle aurait peut être façonné l'homme et le poète que nous aimons et, comme pour le rugby, dont nous aimerions tant retrouver les fondations lui qui se présentait poutre en deuxième-ligne.

Dans la fureur et le mystère d'une rencontre, dans la transhumance de ce ballon parfois arrêté par le rossignol diabolique, il a trouvé tel l'ange la clé. Octobrement. Bath et Toulouse étaient de dimensions adversaires. L'ailier, dans ce ground de récréation, fuyait la défense inversée. Lui, Maxime Médard, pointait du doigt la prémonition, s'étant approvisionné d'arguments. Il est ce joueur dont l'appétit d'imagination s'exprime sans filtre. Si à Bath coule derrière le stade une rivière soudainement grossie, Médard en plongeant nous a délivré par les mains.

Ne jamais rien lâcher, ne jamais renoncer. S'engager à jouer jusqu'au bout, ne jamais considérer la défaite comme une option. Rester concentré. Samedi dernier, le temps d'une malice, il a personnifié le meilleur du rugby, l'abnégation, le désir d'aller chercher la plus petite parcelle d'espoir dans un geste inattendu qui permet ainsi au Stade Toulousain de sortir victorieux d'une rencontre qui semblait mal conclue d'un point bancal.

J'ai rencontré Maxime pour la première fois en 2004 à Marcoussis. Il évoluait avec les moins de vingt ans. De près comme de loin, il y avait du Philippe Sella sur lui. Même silhouette athlétique, même timidité, quelque chose de pur dans le regard, aucune envie d'être le centre d'intérêt d'un article, étonné qu'un journaliste se déplace uniquement pour lui mais poli à défaut d'être disert, disponible sans montrer la moindre impatience.

Quatorze ans plus tard et autant de saisons en équipe toulousaine, cinquante sélections au compteur bleu, ce joueur protée, capable d'évoluer ailier, arrière et parfois centre, a tellement offert en trois fois, un simple geste qui fait tout et surtout en dit beaucoup sur son état d'esprit. Rarement une tape sur l'avant-bras a fait autant pour l'avenir européen d'une poignée d'hommes. Des gestes paraissent anodins mais sont ceux qui sauvent.

Le ciel n'est plus aussi noir, le soleil aussi rouge. Les quatre étoiles furtives de son maillot brillent et s'annoncent. Partenaire, coéquipier, silex fidèle qui taille le rideau des défenses, ton joug s'est raffermi et nous poussons de concert, nos pas battent l'amble, disait-il, silencieux. L'entente a jailli de ses épaules. Avec lui, nous sommes frères dans ce combat qui s'éloigne et nous laisse un cœur haut sur une pelouse à l'ombre éveillée de hautes tribunes et des vieilles bâtisses. Qu'il est naïf, ce ballon pétri de nos mains...

Maxime Médard est ce compère indélébile que nous sommes donc quelques un à avoir fréquenté ailleurs. Nous rejouons avec lui dans l'espérance et alignions les dos courbés en son absence puisque ce jeu ne soupçonne pas que ce qu'il nomme, à la légère, forfait occupe le fourneau dans l'unité des huit, des quinze, des vingt-trois, des plus nombreux encore. L'équipée s'avance derrière un rideau de papillons qui pétillent, une vessie partagée et gonflée d'orgueil loyal à la main, la crémaillère des percussions en collier à notre cou.

Le sang et la sueur ont engagé le match qui se poursuivra jusqu'à voir presque la nuit tomber à la dernière chandelle allumée dans le ciel d'ombre. L'horloge des attaques relancées de si loin achève de s'arrêter. Nos épaules sont des livres ouverts propageant l'épique à la lecture desquels nous avons tracé notre chemin dans l'encre des palmarès et des chimères qui ne sèchent jamais. D'autres nous observent, aujourd'hui, à l'agonie quand nous arrachons le bout de cuir à la terre au cœur de la cruauté des regroupements innombrables.

Il y a un homme à présent debout, un homme dans l'en-but d'herbes hautes qu'on dirait un premier blé, champ pareil à un chœur attaqué. Un champ sauvé.

Hommage à René Char

lundi 8 octobre 2018

Les garçons trichent, les filles font semblant

        Cette fille, la première fois qu'il l'avait vue, c'était dans le parc Martin-Luther-King et maintenant il lui caressait l'intérieur des cuisses du bout des doigts. Un chat miaulait à la mort après un sachet de croquettes, une étagère trop loin. C'était un samedi matin, à Clichy. Un matin où le café aurait bientôt un relent de pisse de chat et le chat une odeur de café.

 - Alex, au moins, c'est ton vrai prénom ? 
- Et toi, Elise ?
- Non plus...
- Alors, tu t'en tires mieux que moi...
 
       Oui, la première fois qu'il l'avait vue, c'était à 18h30 exactement, juste avant que le héron du parc Martin-Luther-King ne s'envole de l'ennui artificiel de son lac, de toute façon  beaucoup trop grand, pour s'élancer en haut style vers une certaine idée du Grand Paris. Assis sur un banc à l'ombre, il lisait un texto de son vieil ami David l'invitant à le rejoindre, «dans une heure chez Jeff. Pour parler de la finale, quoi...». Elle portait une jupe verte et des sneakers blanchâtres. Et il y avait aussi ce petit nez au retroussé piquant. Il l'avait regardée disparaître au coin de l'allée, là où le tourisme urbain prenait son essor.
       Quoi faire d'autre ? Se lever ? L'aborder avec une petite lueur dans le regard et un gros morceau d'éloquence ? Non. Sur son banc, il était à son aise. Attendre et se contenter de voir la vie qui défile sous vos yeux. Attendre que ça passe, voilà ce qu'il avait toujours fait. Le genre de personnage un peu désespéré qui se contente de regarder l'histoire depuis le seuil, qui fait mine de vouloir y prendre part, mais recule au bout de quelques minutes et puis s'en va. Retourne dans la salle d'attente. Sur son banc.
        D'abord, le banc de l'école. Ensuite le banc de touche, puisque si Alex clamait partout, haut et fort, qu'il avait joué au rugby, joué avec Untel, dans sa jeunesse, un tel qui avait même joué le Tournoi et patati, fait la fête plus tard avec un autre à plus de cinquante sélections et patata, tout ça c'était menti. Du rugby, c'est à peine s'il en avait fait. Oui. A peine. Et les rares fois où on l'avait gentiment invité à sortir de la torpeur camphrée de son banc de touche, sa petite zone de confort personnelle en somme, c'était à l'occasion de quelque trophée camomille à la sauvette, d'un tournoi pampam chocolat de trop. Et encore fallait-il que le banc en question se soit dépeuplé tout seul...
 
- Tu fais quoi dans la vie ?
- Je fais comme tous les garçons. Je triche en attendant de devenir quelqu'un d'autre...
- Moi, je fais comme toutes les filles. Je fais semblant jusqu'à ce que ça bouge un peu...
 
       Lorsqu'il s'était enfin décidé à bouger, à quitter son foutu banc, David s'impatientait depuis plus d'une heure devant son cinquième demi. Chez Jeff, un bar de marché qui ressemblait davantage à une buvette de club-house, les derniers garçons perdus de la ville se réunissaient, chaque vendredi soir, et c'était encore la façon la plus grandiose - la plus belle. La moins définitive, aussi - de sortir de leur petite mort provisoire pour faire mine de plonger à nouveau dans leur vie fantasmée de longue haleine. C'est toujours pareil.
       Dans la vie, il y a regarder et faire. Et à force de regarder les autres faire, le cœur de tous les sales petits voyeurs que nous sommes se met, oh presque inconsciemment, à inventer des souvenirs. Cette fois-là, entre la septième mousse et le second mojito, Alex racontait sa fameuse croisée de 87. Imparable, bien entendu. Décisive, forcément. David, que la mythomanie à multiples rebondissements de son complice de bar fascinait toujours autant, avait son fameux air d'omelette froide au thon et c'est là qu'elle est entrée, le printemps sur le bout des lèvres...
 
- Mon père jouait au rugby, tu sais
- Et ?
- Il n'en parlait jamais. Pourtant, ça m'intriguait, cette histoire de fraternités. De tendresses minuscules entre les hommes.
- Ah oui ?
- Un jour que je voulais vraiment savoir, il m'a répondu : «Tu ne peux pas avoir mangé ton gâteau et vouloir qu'il en reste...»
 
Carte blanche à Benoit Jeantet, écrivain, qui a récemment publié Nos guerres indiennes (Publie.net, 2014) et Et alors tout s'est mis à marcher en crabe (Le Pédalo Ivre, 2016).

mardi 2 octobre 2018

Mais où est la buvette ?

Il est toujours bon de retrouver ses racines. Reprendre le chemin buissonnier emprunté, enfant, le long des falaises d'où l'on distingue l'île de Ré. Puis revenir vers l'école de rugby. Elle a gardé depuis un demi-siècle ses vestiaires. Je remarque juste la haute palissade qui enferme comme une huître le terrain naguère réservé aux juniors et désormais intégré au centre d'excellence que se partagent Espoirs, féminines et professionnels. La séparation est quasi métaphorique. En tout cas, elle jette une ombre.

A huit ans, j'ai découvert le rugby sur le terrain annexe du stade Marcel-Deflandre, là où s'échauffaient l'équipe première du Stade Rochelais et ses adversaires. Un honneur pour les poussins que nous étions de fouler cette herbe rare. Puis notre école de rugby émigra de l'autre côté du quartier de Port-Neuf, le club venant d'acquérir un ancien marais, La Grenouillère, asséché, comblé et surfacé d'une demi-douzaine de terrains.

Il a été rebaptisé par la mairie Plaine des Jeux Colette-Besson. Pourquoi pas Robert Puyfourcat, Adrien Pla ou Claude Bas, pour rendre un hommage ovale à l'initiateur de l'école de rugby rochelaise, un pilier emblématique trop tôt disparu ou le plus consciencieux de ses éducateurs ? Mystère imposé. Toujours est-il que cinquante ans plus tard, rien n'a changé. Ou presque. Si ce n'est l'édifice qui signale que le Stade Rochelais s'est doté d'un outil de développement à la performance.

Il est interdit au public, aux curieux comme aux passionnés. Un panneau avertit que la vidéo-surveillance veille, là aussi... Tous les membres du club ne peuvent y pénétrer : un code à empreinte digitale trie les indésirables des salariés. Et quand un ballon, botté depuis le terrain adjacent par les féminines ou les Espoirs, passe la palissade et disparait, impossible d'aller le chercher : comme un symbole, ce centre de performance est fermé le dimanche...

L'avenir du rugby est en jeu. Rugby à quinze, s'entend. Celui pratiqué en Top 14 par des mastodontes bodybuildés et vendu à grands coups de marketing par tranches de derby. Un jeu industriel dit d'élite qui donne parfois de magnifiques extraits, des gestes sidérants qui passent en boucle sur les réseaux sociaux, et aussi des exploits qui ne dépassent pas la semaine de péremption. Mais le système économique est viable, principalement en France et en Angleterre.

Si les petites affaires du rugby professionnel franco-anglais sont florissantes, il n'est pas de même à l'échelle mondiale. La fédé anglaise licencie une partie de son personnel et les stades de l'hémisphère sud résonnent à moitié vides. World Rugby s'apprête donc à transformer le calendrier international pour faire entrer des sous dans ses caisses et les redistribuer - enfin ça, on verra plus tard. Ce nouveau barnum impactera l'ordonnancement des ligues professionnelles. Ne voyez-vous pas poindre la transmutation ?

Visiblement touchée par les accidents qui se multiplient mais aussi la priorité donnée à la force brute, la pratique du rugby à quinze semble s'essouffler. Elle a dramatiquement disparu des classes préparatoires et des grandes écoles, des universités et du sport scolaire, des villages et même de certaines villes hier converties. Plusieurs nations (Kenya, Espagne, Allemagne, Portugal, Russie, Etats-Unis, Chine, Roumanie, Canada) ne jurent plus que par ses avatars que sont touch et rugby à 7.

Par le rugby féminin, aussi. Qui, à quinze, privilégie l'évitement, la recherche des espaces, le jeu de passes. Assistant, dimanche dernier à midi sur le terrain de La Grenouillère, à une rencontre entre l'équipe féminine de La Rochelle (les POC'ettes, émanation du POC, ce Pallice Océan Club du phénoménal Claude Favrou qui fit tant pour la dégustation d'huîtres mais aussi de poires...) et celle de La Valette, j'avoue m'être régalé. Le combat n'était pas absent des débats, témoin le travail d'une pilière gauche rochelaise redressant devant mes yeux une mêlée mal embouchée pour sauver la balle de match.

Elles n'ont même pas de quoi recevoir, les filles de La Rochelle ! Fait office de buvette une planche sur deux chaises avec dessus trois packs de bière tiède à l'ombre d'un arbre planté en bord de touche. Question convivialité - valeur refuge du rugby -, on a fait mieux. Impossible, par ailleurs, de suivre le score : le tableau d'affichage - qui date de l'époque où j'étais cadet - n'est plus qu'une relique. Pas de chronomètre, pas même une petite tribune... C'est là aussi, sur cette plaine des jeux, que jouent les Espoirs rochelais. Laisser ses filles et son vivier évoluer dans un cadre si peu adapté n'est pas digne d'un club qui vise le Bouclier.

Samedi, le Stade Rochelais reçoit Clermont en ouverture de la septième journée. Enorme défi que d'accueillir le leader. Mais le challenge est général puisque les gros bras se mesurent : Lyon au Racing 92, Paris à Castres et Toulon à Montpellier. Avant le retour de la Coupe d'Europe et de nos amis ovales, Rodolphe Pirès et Dimitri Yachvili, ce sera l'occasion d'en savoir un peu plus sur les forces en présence, comme si se disputaient des quarts de finale...

Profitons de ces petites joutes domestiques qui n'intéressent que les supporters avant que les hérétiques de World Juice n'engorgent le calendrier de doublons et donc d'impasses avec leur création, ce championnat des nations qui viendra directement concurrencer le Tournoi des Six Nations et le Rugby Championship avec ses qualifications en juillet, ses éliminations directes en novembre et ses gros bénéfices attendus. Car maintenant, messieurs-dames, c'est officiel, on parle en milliard d'euros...

dimanche 23 septembre 2018

Avec un beau mépris

Les chercheurs en nutrition n'en finissent pas de lancer des alertes au sujet d'aliments ultra-transformés regroupés sous l'appellation  fake food. Au lieu de nous nourrir, ces fausses denrées nous remplissent. Notre corps n'y trouve donc pas ce dont il a besoin. Après une cinquième journée polluée d'additifs industriels - pick and go, ballons portés, temps de jeu stériles, mêlées à refaire, jeu au pied dévissé, passes trop hautes, compositions d'équipe dans l'impasse - le rugby d'élite français me parait entrer dans cette catégorie. On le maquille en y ajoutant du gras et son emballage coloré trompe le consommateur pour lui rappeler le goût «valeur terroir».

Lundi, la Ligue Nationale du Rugby assurera comme tous les ans son autopromotion à l'Olympia, vous savez, cette fameuse salle de spectacle des grands boulevards qui se vend aujourd'hui à n'importe quelle société qui souhaite fêter ses anniversaires... Un type de marketing qui entre lui aussi dans l'hyper-industrialisation. Petit à petit, «l'effet matrice» disparait : nous sommes passés en vingt ans du rugby entier au rugby en poudre. Aux yeux. Il s'agit bien désormais d'un sport fractionné.

Ce «cracking», comme disent les chercheurs, consiste à casser un concept en plusieurs éléments. A l'image d'un grain de blé craqué en farine blanche, elle-même craquée en gluten et en amidon, qui sera ensuite craqué en dextrose et en molécule de glucose, puis en polyols, avec lequel sont fabriqués, par exemple, les chewing-gums. Ce que dénonce le docteur Anthony Fardet, chercheur en nutrition préventive à l'INRA dans son livre, Mangeons vrai (2017, Editions Thierry Souccar).

Tout est affaire de rentabilité. Le rugby complet, celui que nous imaginons voir en regardant Top 14 et ProD2, n'existe plus sous sa forme initiale. Il est plus avantageux de le décomposer puis de le combiner. Visiblement, seuls les All Blacks, les Irlandais et les Ecossais privilégient une approche «holistique» du jeu (du grec holos, qui signifie entier) en tant qu'ensemble indivisible, supérieur à la sommes des parties.

Car le rugby élève l'homme en lui permettant de grandir. Il s'ancre dans une pratique composée de transmission, d'éducation, d'altruisme, de convivialité, de technique, de tradition, d'ouverture d'esprit, d'acceptation, et non de pesticides, d'engrais chimiques et de corticoïdes. Il en est de même avec le cinéma. Réalisateur du touchant Les Frères Sisters qui vient de sortir en salles, Jacques Audiard dit : «Depuis le début des années 1990, il y a eu un changement crucial, dont on n'a pas tiré toutes les conséquences : l'arrivée du numérique. Celui-ci a modifié notre représentation du réel, et notre croyance dans cette représentation.»

Il vient de diriger Joaquin Phoenix et Jake Gyllenhaal, et ajoute : «Avec la caméra classique, j'avais un cadre, un découpage, une lumière et une durée. A partir du moment où la lumière est calculée par un algorithme, c'est fini : il n'y a plus de rapport au naturel. On peut mettre dans l'image n'importe quoi, et une dose de soupçon se glisse.» Audiard de poursuivre : «On continue à utiliser le mot "cinéma" inventé en 1895, mais désormais, on est ailleurs. Il faudrait un nouveau mot.» L'ancien éducateur du Stade Rochelais, Jacky Adole, nous avait déjà alerté d'une semblable transformation de l'ovale dans son ouvrage Mon sac de sport (2002, Editions Atlantica), à relire de toute urgence.

Rugby-cinéma-nutrition, mêmes combats. Si Peter Pan, aka Jean Gachassin, nous avouait la semaine dernière : «Je déteste que l'argent achète notre sport et occulte tout le reste», Jacques Audiard ne dit pas autre chose : «Les gens d'argent inventent des sièges qui tremblent, des spectacles en immersion, mais ce n'est plus du cinéma, c'est du Playland. Le cinéma occidental s'est industrialisé à outrance, son objectif est de donner à manger aux spectateurs, et non de les aider à s'identifier. Le terme de «consommateur» a remplacé celui de «spectateur». La vérité de la réalité s'est diluée.»

Mais tout n'est pas liquide. En ce début de saison chaotique, Gaël Fickou s'inscrit, à 24 ans, dans la lignée de ces grands attaquants, athlétiques et ondulants, que furent Jean Dauger, André Boniface, Jo Maso et Yannick Jauzion. Et l'arrière irlandais Simon Zebo, à 29 ans, démontre qu'il est possible d'intervenir hors cadre. Ces deux joueurs tranchent car ils s'extraient des consignes du jeu rectiligne, axial et percussif. A mes yeux, ils symbolisent ce que le rugby conserve de meilleur depuis William Webb Ellis par delà les générations et les modifications, ce magnifique «avec un beau mépris pour les règles pratiquées à son époque...» gravé dans le marbre.

lundi 17 septembre 2018

Le frère ou l'épouse ?

Alors comme ça, madame Savea n'est pas contente ? Toulon proposerait donc une bouillie de rugby et les coéquipiers de Julian ne sauraient pas se faire de passes? Pas moyen de faire chanter le ballon pour donner du plein emploi à son ailier de mari qui a signé dans ce club réputé du Top 14 afin de ne pas rester en rade au Pays du Long Nuage Blanc ? Ah, il faut toujours chercher la femme derrière chaque grand homme. Nous, on a trouvé Fatima Savea. Mais si les compagnes de joueurs se mettent à commenter les consignes de jeu des équipes où évoluent leurs moitiés, quelle sera la prochain étape ?

C'est un peu comme si Mourad Boudjellal, arroseur arrosé, s'invitait à une conférence de presse pour stigmatiser les présidents-propriétaires d'avoir davantage d'argent à dépenser que lui dans leurs clubs respectifs et regretter que le rugby d'élite français soit devenu une «foire aux bestiaux» depuis l'époque où il s'amusait à prêter sa Ferrari à Tana Umaga pour que l'ancien All Black aille la garer devant les terrasses du Mourillon, et surtout après avoir recruté - pour le plaisir, s'entend, et pas à prix d'or - George Gregan, Victor Matfield, Ali Williams, Ma'a Nonu, Bryan Habana, Jonny Wilkinson et autres princes consorts.

Pourtant, des passes, Fatima - vous permettez que je vous appelle Fatima ? - les Toulonnais s'en font, latérales, inutiles, molles et personne pour franchir la ligne d'avantage. Tout fout le camp, valeurs, vertus et coups de casque. Restent les grâces de danseur étoile d'un Malakai Fekitoa pour garder le ballon dans l'aire de jeu et offrir l'essai d'une claquette digne de Fred Astaire, le genre de beauté que n'aurait pas désavoué feu Félix Mayol. Un qui avait un peu moins de grâce et un peu plus de graisse, c'est le frère de Sekou Macalou, entré sur la pelouse de Jean-Bouin, ce même dimanche, pour se mêler au fight qui impliquait Julian Savea, façon Booba-Kaaris mais le flacon de parfum en moins. La prochaine fois, mettons en relation l'épouse du All Black et le frère du flanker tricolore pour voir ce que ça donne.

En attendant ce face-à-face, des passes, il y en aura de plus en plus. D'autant que la FFR vient d'interdire le passage en force dans les catégories de jeu moins de quatorze ans. Mieux vaut une curieuse idée mise rapidement en place pour faire bouger les lignes qu'une très bonne qui serait si trop longtemps discutée qu'elle ne finirait par ne jamais voir le jour. C'est comme pour les choix des ouvreurs : «Je préfère la mauvaise option rapidement jouée que la bonne trop lentement», assurait Bennie Osler, l'ouvreur springbok des années 30.

Je garde le souvenir de tel fils d'entraîneur, du côté de Béziers, placé à l'ouverture en cadets pour transpercer au plus vite la défense adverse, sans qu'aucun de ses partenaires de la ligne de trois-quarts ne touche le ballon. Ou telle autre progéniture d'un collègue de bureau, gamin plus gros, plus grand et plus lourd que partenaires et adversaires, foncer droit dans le tas, ballon sous le bras, encouragé et filmé par son père depuis la touche jusqu'à ce qu'il tombe et que l'action s'arrête avec lui. Si les nouvelles directives de la DTN dont Laporte s'est fait le héraut permettent d'éviter ce gâchis, j'adhère.

Sauf que j'apprends que cette idée, qui consiste à fermer les stands d'auto-tamponneuses, devrait être présentée à World Rugby à la fin de sa période d'essai, c'est-à-dire d'ici juin. Et pas seulement pour être validée chez les moins de quatorze ans mais pour être étendue à toutes et à tous. Ce qui en ferait le plus important changement de règlement de l'histoire, à égalité avec la fin du hacking (arrêt du porteur du ballon par coup de pied dans le tibia), la composition à quinze joueurs, la fin du rover (troisième-ligne détaché qui pouvait suivre la progression du ballon sur les phases statiques), l'obligation de trois joueurs en première-ligne et la permission de l'ascenseur en touche, etc.

Le rugby est un sport en perpétuelle évolution, on le sait bien ici à force de le répéter. Depuis l'après-guerre et le drop-goal à quatre points (le demi de mêlée toulousain Yves Bergougnan, dit Le Requin, fut le dernier à en réussir un en match international), l'ovale cherche la quadrature du cercle dans sa quête du Graal, à savoir devenir saison après saison un sport toujours plus spectaculaire et sans danger, transformation clairement accélérée depuis le passage au professionnalisme en 1995 et l'afflux des droits télé qui allait avec dans l'hémisphère sud.

«Ça doit faire rire, cette règle du "passage en force" qui deviendrait bientôt généralisée. Quand ils jouent, je ne vois pas les All Blacks ou les Ecossais passer en force, se marre cet ancien international toulousain à la feinte chaloupée avec lequel j'échangeais sur le sujet. C'est vraiment une problématique franco-française. Quand on fait de Bastareaud capitaine du XV de France le symbole de notre rugby, difficile d'y comprendre quelque chose. "Gardez ça pour vous !" : voilà ce que les Néo-Zélandais ou les Ecossais vont répliquer, et ils auront raison, quand nos dirigeants leur présenteront ce projet. Commençons donc par appliquer la recherche d'intervalles et le jeu de passes en équipe de France avant de vouloir tout changer chez les autres... D'autant que cette règle, si elle est acceptée, modifiera profondément la nature même de notre sport, qui est un sport d'évitement ET de combat