dimanche 30 décembre 2018

Les portes du paradigme

L'année qui vient de s'écrouler nous incite à prendre de la hauteur tout en ralentissant le pas. C'est ainsi que, lentement, ma promenade sur les quais de Seine me dépose devant un bouquiniste qui solde l'ouvrage de Charles Juliet intitulé : "Ces mots qui nourrissent et qui apaisent" (P.O.L., 2008), soit le meilleur des lectures de cet ancien deuxième-ligne dans un florilège de phrases à l'usage de la pensée. De même en sport, certaines déclarations nous sautent aux yeux. Pour en terminer avec l'année 2018 et laisser l'amertume qu'elle charrie aux portes du Nouvel An, celle du coureur cycliste Vincenzo Nibali a de quoi nous occuper : "L'imaginaire a disparu sous un excès de réalité".


La passion débordante nous incite à vouloir tout voir tout de suite. Le réel est toujours une affaire de point de vue : dis-moi où tu te places, je te dirais qui tu es, mais aussi ce que tu peux en faire. Il existe une part d'existence qu'il est utile de connaître mais pas obligatoirement de partager. Chaque épopée se lit avec son sous-texte qui en dit beaucoup mais dont peu profitent, décryptage qui survient en décalé mais permet de revisiter l'histoire et ses affluents.


Actuellement enfermé dans une logique mortifère de statistiques, le rugby aurait beaucoup à gagner en esquissant un pas de côté pour retrouver l'épique qui lui fait tant défaut. Quitter la vieille année appelle un constat : aucune autre nation que la nôtre ne dispose d'autant de joueurs de qualité.  Notre vivier est sans égal, de l'aveu de plusieurs techniciens internationaux de renom. Alors comment en sommes-nous arrivés à perdre ainsi autant de test-matches ? La réponse est dans la question. Mais il n'est pas trop tard pour infléchir cette pente descendante. A condition de tirer un trait sur la Coupe du monde 2019 pour mieux préparer la suivante.


En 2018, sur onze rencontres, le XV de France s'est incliné à huit reprises. Avant de tomber plus bas, il est sans doute temps de prendre de bonnes résolutions. Prenons l'exemple de ce talonneur exemplaire qu'est Guilhem Guirado. Malgré tous ses efforts depuis trois saisons, il symbolise malheureusement pour lui, à trente-deux ans, l'échec tricolore. En vingt-cinq sélections comme capitaine, il n'a mené que neuf fois son équipe à la victoire. Ses ponts d'Arcole sont rares. Pourquoi insister à le conserver quand le jeune toulousain Julien Marchand, mais aussi Bourgarit, Maynadier, Fourcade et Pélissié, frappent si fort à la porte bleue ?


Si malgré toute son expérience l'ancienne génération - Slimani, Atonio, Maestri, Picamoles, Lauret, Trinh-Duc, Huget, Bastareaud - n'est pas capable de faire mieux que ce qu'elle produit depuis deux saisons, pourquoi ne pas se laisser submerger par la nouvelle vague ? Macalou, Buros, Ducuing, Alldritt, Jolmes, Bamba, Carbonel, Joseph, Laporte, Rattez, Iribaren, Palu ou Ramos, pour ne citer qu'eux, ne peuvent pas faire pire que leurs prédécesseurs que d'aucuns considèrent comme la pire équipe de France de tous les temps.


Que risque-t-on à peindre en jeunes ? Perdre des matches du Tournoi des Six Nations ? Etre éliminé en phase de poule du Mondial 2019 sans disputer ne serait-ce qu'un quart de finale ? La belle affaire : les voyantes - qui ne sont pas toutes aux verres - nous le prédisent. Le problème n'est pas de s'incliner mais de ne rien faire pour éviter la chute, le choix de sélection n'étant qu'un aspect du souci.


Que l'Angleterre, la Nouvelle-Zélande et l'Irlande, les trois nations majeures du rugby mondial, décident à un an de la Coupe du monde au Japon - et quasiment au même moment - qu'il est temps pour leur entraîneur de se retirer, met-il en péril la solidité de leur édifice sportif ? Pas le moins du monde. Alors malgré cela pourquoi le rugby français, qui organise le Mondial 2023, va-t-il attendre le dernier moment, c'est-à-dire 2020, pour annoncer le nom du successeur de Jacques Brunel ?


A force de perdre une année ici, une année là, comment s'étonner du retard que prend le XV de France ?  Franck Azéma, Laurent Travers, Pierre Mignoni et Xavier Gabajosa, mais aussi Fabrice Landreau, Olivier Magne, Raphaël Ibanez et Fabien Galthié, font partie des postulants, des prétendants et des possibles prochains entraîneurs du XV de France. Que le président de la FFR, Bernard Laporte, attende trop longtemps pour élire le prochain patron tricolore et ses adjoints hypothèque la réussite du Mondial 2023 en France.


Miné de l'intérieur en plusieurs endroits et au même moment, le rugby français doit changer de paradigme. Mais s'il continue malgré tout de panser les vieilles blessures avec les mêmes bandages, il disparaitra à la vue d'un public qui commence d'ailleurs à déserter les stades. Plusieurs sponsors s'interrogent au moment de prolonger l'aventure, les parents retirent leurs enfants des écoles de rugby et les audiences télé baissent dangereusement... Naguère, le basket, le golf et le tennis français surfaient sur la réussite avant de déchanter, n'ayant pas anticipé leur déclin médiatique et populaire. Au moins le rugby, lui, est prévenu.


Comme à chaque fois - ça fait un bout de temps que ça dure - survient inéluctablement en fin de chronique le moment de se la souhaiter "heureuse", même si malgré tous nos efforts pour rester optimistes, je ne parviens pas à gommer l'impression que l'année 2019 ne sera peut-être pas aussi "bonne" qu'imaginé. Mais c'est sans doute moi qui fais faute. Alors, pour ne pas risquer d'être hors-jeu en bout de ligne, je vous souhaite le meilleur pour la nouvelle année. Malgré tout.



lundi 24 décembre 2018

Le basque et la plume

D'habitude, l'amorce d'une chronique s'enflamme facilement. Cette fois-ci, il n'en est rien : la mèche est humide. Mes pensées vagabondent, buissonnières, et se tournent vers Julien Gracq, passionné de rugby et admirateur de Jean-Pierre Rives, ainsi qu'il me l'avait précisé au cours de nos trop brefs échanges épistolaires, quelques mois avant qu'il ne disparaisse. L'évocation de son adolescence dans La forme d'une ville (Corti, 1985) me touche toujours, comme ce jeu de balle ovale organisé autour de quelques règles et de lignes incertaines tracées sur la poussière entre copains. Rugby, sport de formation, comme on parle du roman.


Nous sommes nombreux plantés, hébétés, depuis que le basque et la plume nous ont quitté au moment où l'ovale emportait aussi trois de ses jeunes pousses. Une somme d'impressions tenaces annoncent peut-être la mort imminente d'une activité sportive versée dans le professionnalisme qu'elle ne maîtrise pas et qui lui correspond si peu, à l'évidence, avatar pour lequel elle ne s'est visiblement pas préparée. Le changement dans l'urgence n'est pourtant pas conseillé.


Nous en sommes venus à croire ce sport universel non pas parce qu'il couvre toute une surface et parle facilement aux plus nombreux, mais justement pour le contraire : il se mérite, niché dans des provinces reculées de l'esprit, et ne s'offre qu'aux plus persévérants, épousant un spectre intime qui peut aller des pudeurs de Julien Gracq aux passions de Che Guevara, en passant par  les solitudes déguisées d'Antoine Blondin.


Quand on est rugby on peut, comme l'écrit si justement Benoît Jeantet à propos du reclus de Saint-Florent-le-Vieil, "se tenir soigneusement à l'écart du boulevard du bruit, préférant les creux des chemins obscurs de la création", tout en singeant l'hiver rue de la Soif sous le signe du cochon, puisque tout est bon pour chercher des raisons de bouger plus que d'agir, et aussi un peu de chaleur humaine dans un élan, ou un semblant, de fraternité.


Rien n'est offert qu'un drap de tristesse dans lequel s'envelopper en attendant que l'année trépasse elle aussi. Il nous faudrait pour bien faire mettre le barnum en vacance. D'ailleurs, je ne sais même plus qui joue, ni dans quel stade, et m'en désintéresse au plus haut point. Le maillot bleu sombre et l'autre clair s'assemblent sur une pelouse de synthèse, jeu à l'identique, structure, mouvements et illusions de même.


S'ils se situaient à l'opposé l'un de l'autre, Louis Poirier communiste convaincu et Antoine Blondin réactionnaire avoué en littérature comme en politique, étaient reconnaissables à leur style. "Amplitude du phrasé, ressac de sensations profuses", dessine Jeantet au sujet de l'auteur de ce Goncourt avorté qu'est Le rivage des Syrtes (Corti, 1951). Le Blondin de l'Humeur vagabonde (Gallimard, 1979) aurait plutôt, lui, "entrepris non seulement de plaire mais de charmer", tresse Maurice Nadeau.


De Julien Gracq, Jacques Verdier recueillit - c'est à noter - les avis rugbystiques pour les publier dans Midi-Olympique et je crois bien qu'il est le seul de notre profession à l'avoir ainsi confessé en mode ovale. Jean Cormier, lui, nous rendit Le Che dans un maillot de gros coton, les crampons dans la boue, tour de force pour ce farceur impénitent qui prolongea aussi la mémoire de l'Antoine sans pour autant le sauver des vents...


Le rugby serait donc cette gamme d'émotions dans laquelle piocher nos propres sons, agencer nos accords, di-sonner parfois, résoudre une tonalité, chercher des appuis toniques ou mineurs. Ces notes sont alors transformées en partitions : Jacques Verdier dirigeait l'œuvre au jaune et Jean Cormier animait l'orphéon. Si dissemblables et tellement complémentaires, ils nous laissent, inachevés, sur la coda, les bras ballants et leur cœur à plat.


Eux partis demeure la fable dont nous avons besoin, suiveurs, au milieu du chaos. Considérons le rugby tel un roman intranquille dont l'histoire, les personnages et les décors nous offrent une parole, tout en la dépassant. En deux siècles, générateur de mythes, il s'est émancipé de formes primitives. Il faut lui faire confiance pour réinventer, sous de nouvelles plumes, ses métaphores dans ce qu'elles ont d'intemporel.

samedi 15 décembre 2018

Panser ce jeu


La violence accompagne la pratique ancestrale du jeu de balle ovale, il suffit de commencer par la Soule interdite en France au XIVe siècle suite au nombre élevé de décès. Il faut dire que la ligne de hors-jeu n'existait pas... Les équipes se frayaient un chemin vers le parvis de l'église du village voisin et ennemi à grands coups de ce qu'ils trouvaient à portée de main ou trimballaient avec eux, ouvrant ainsi la voie au porteur du ballon dans une sorte de déployé sauvagement pénétrant.

Dans sa grande sagesse, le législateur anglais de 1871, Leonard Maton, raya d'un trait dans le nouveau règlement des cinquante-neuf lois du jeu version RFU l'utilisation du "hacking" (croc-en-jambe) et autres joyeusetés pour arrêter le porteur de balle au motif que les fractures tibia-péroné étaient trop fréquentes, lui même en ayant été victime, immobilisé de longues semaines chez lui, ce qui lui permit d'ailleurs de rédiger le premier corpus de règles ovales. Abaisser le degré de violence dans les affrontements fut donc dès le départ un enjeu majeur. Il l'est toujours.

Le recteur de l'université d'Oxford interdira en 1880 la pratique du ruck à la suite d'une demi-douzaine d'accidents très graves qui mirent en danger de mort les étudiants et détournèrent les parents d'élèves au moment d'inscrire leur progéniture dans cette université dans la mesure où le rugby, comme l'aviron, était au programme d'études. C'est ainsi que naquit dans l'esprit d'un brillant oxonien, Henry Vassal, l'art du dribbling afin de permettre aux avants de s'exprimer quand même, puis de la passe courte pour sortir les joueurs du pack.

De tous les sports, le rugby est celui qui a le plus modifié ses règles. J'ai arrêté de compter à partir du centième changement effectué depuis 1846 et la règle du hors-jeu. Une certitude : au moins treize d'entre elles concernent directement la santé et la sécurité du joueur. A noter malheureusement que l'histoire se répète : il fallut, en 2002, le décès accidentel d'un certain Tini Amato lors d'une rencontre entre Hawke's Bay et Otane pour le l'International Board (ancêtre de World Rugby) décide d'interdire le plaquage en planche dit "à la samoanne".

Sans revenir à la règle du tenu (lâcher le ballon dès qu'on est bloqué) et pour en avoir discuté avec son directeur-général, l'ancien Racingmen Brett Gosper, nul doute que l'instance mondiale va très rapidement préciser la zone de plaquage : en-dessous du buste ou à la taille, voire au niveau des hanches. Ce qui aura pour effet immédiat de libérer le jeu de passes et sans doute d'éradiquer les blessures mortelles survenues ces derniers mois en France.

Car si rien ne change, dans vingt ans le rugby aura disparu, m'assure un agent de joueur de mes amis Il a survécu naguère à des agressions caractérisées qui méritaient convocation au pénal puisqu'elles entraînèrent les décès de Gaston Rivière (Quillan, 1927) et de Michel Pradié (Agen, 1930). Il ne survivra pas à la disparition des jeunes Adrien Descrulhes, Louis Frajfrowski et Nicolas Chauvin dont les vies - brèves - ont été emportées par un plaquage comme il en est asséné des milliers chaque week-end sur les terrains, spectre qui va du test-match international à la rencontre de quatrième série régionale. Ce jeu passé de l'évitement à la collision est devenu mortel par la nature même de son développement stratégique et de la constitution de ses pratiquants usant de leur corps comme d'une arme de destruction. L'urgence appelle à refondre certaines règles.

Chercheur, enseignant et penseur du rugby, l'universitaire Joris Vincent nous précise que "la règle est le produit et le processus de trois principes fondamentaux : l'égalité des chances entre tous les joueurs, la sécurité de ces derniers et la continuité du jeu." Le contrôle de soi ne suffit plus : j'en veux pour preuve la différence de réglementation en mêlée et dans le jeu au sol entre le rugby professionnel et amateur. Sans tomber dans la parodie, la zone de contact plaqueur-plaqué, si traumatisante, doit impérativement être très vite adaptée à la pratique professionnelle.

Violente est aussi l'annonce du décès de mon confrère et ami Jacques Verdier, victime d'un infarctus au retour de son footing, samedi midi. "Courir ici (entre Seignosse et Hossegor) est un délice. Une ivresse des sens vous tient comme en alerte, écrivait-il. Deux heures de course, c'est ce qu'on appelle une sortie longue. Mais quelle sortie ! Et quel bonheur !" A soixante et un ans, jeune retraité, il s'adonnait encore davantage à l'écriture de romans et chroniquait toujours. Nous échangions régulièrement sur le sujet de la littérature - dont il était authentiquement féru - davantage que du rugby, dont il regrettait la dérive. Quand j'ai débuté à L'Equipe en 1985 lui était déjà titulaire à Midi-Olympique, dans le sillage des ténors du Jaune que furent Georges Pastre, Henri Nayrou et Pierre Verdet. Ses mots, pesés au trébuchet, portaient haut et loin. Son style, travaillé à la pâte classique, était une marque déposée.

Il aimait le beau jeu, celui que symbolisait entre autres le trois-quarts Patrick Nadal à Mont-de-Marsan dans les années 80, et aussi le rugby de terroirs, ses Pyrénées et Saint-Gaudens ainsi que les troisième-lignes de belle stature à long rayon d'action en souvenir, sans aucun doute, de son passé de joueur. Il était proche de tous les grands internationaux français qu'il côtoyait régulièrement et qui appréciaient sa compagnie, familier des recoins de l'histoire du rugby tricolore et prenait assez de recul sur l'actualité chaude pour distinguer ce qui était important du vernis cosmétique, plaie de notre profession.

Il y a trois ans Jacques avait publié, en compagnie du pédopsychiatre Marcel Rufo qui assurait l'ouverture et la conclusion de l'ouvrage, un recueil de souvenirs dans lequel il distillait "ces émotions sportives qui nous font grandir", bruits, paysages et odeurs, ajoutant dans son amicale dédicace : "jusqu'aux étoiles..." A n'en point douter, comme il aimait l'écrire, c'est désormais là où il se trouve.

La camarde, mauvaise fille, a aussi fauché Jean Cormier. Lundi après-midi est parti au-delà de la ligne de ballon mort l'ami Jeannot, 75 ans, au terme malheureusement prévisible d'une longue lutte face au "crabe qui me ronge", disait-il. Fils spirituel d'Antoine Blondin pour le goût du bon mot, de la fête et des prolongations, ce gentil colosse n'avait aucun ennemi. Il écrivait prestement avec le cœur, qu'il avait gros comme un ballon gonflé à l'amour du prochain et toujours envisageait-il la perspective d'un bon moment à passer jusque tard, ou plutôt jusqu'au petit matin. Le rugby était pour lui un alibi à la vie.

Jeannot, ainsi que le surnommaient ses très nombreux amis de virées et de salles de presse, nous avait fait redécouvrir Le Che en rugbyman. Si l'on mesure la qualité d'un journaliste à l'épaisseur de son carnet d'adresses, alors "La Corme", personnage truculent, picaresque et haut en couleurs, grand reporter au Parisien ramenant de Chine, de Cuba ou d'Amazonie des reportages à nuls autres pareils, était le meilleur d'entre nous. Jamais avare de soutien, il donnait sa chemise ou son pull à qui en avait besoin. Sa seule coquetterie connue consistait à ne pas conduire, faute de permis et d'envie.

Cette force pantagruélique capable de manger comme trois et de boire comme cinq, a baptisé la Rue de la Soif à Saint-Germain-des Près épicentre du rugby. De l'intenable centre montois Guy Boniface aux internationaux actuels, ses compagnons de bordées furent nombreux et fidèles, traversant ainsi guidé les nuits germanopratines. Nous garderons longtemps l'écho unique et inimitable de son "cri du cochon" qui nous manque déjà. Jeannot, tu nous laisses le cœur à marée basque.

dimanche 9 décembre 2018

Contes du Rhum

Honneur donc au dernier de l’aventure, Loïc Le Doyen, doublant (photo) le rocher de La tête de l'Anglais vingt-sept jours après l'arrivée de «l’Ancien». Depuis la Guadeloupe, Laurent Bonnet, notre ami écrivain, nous câble sa chronique, la Route du Rhum terminée. Un conte, plutôt.

Il était une fois dans le royaume de Mer dont les rivages au septentrion se perdent dans de longues  houles, un prince, au sens commun du terme, et un manant, au sens le plus noble. Le premier naquit en bordure d'une province celte réputée pour ses marins au long cours, pêcheurs hauturiers, corsaires et aventuriers pourfendeurs d’océans et de peuples lointains qui n’avaient rien demandé.  Le second vit le jour onze ans plus tard dans un village des landes littorales d’Aunis, province dont on ignore l’emplacement et qui n’éveille aucun intérêt sauf en prononçant une formule rituelle connue au-delà du royaume : Fort Boyard, Huitres, Trousse-Chemise.

À l’époque, la planète était depuis longtemps conquise, les frontières établies, les peuples confinés derrière chacune d’entre elles. Seul l’argent circulait en masses et librement, une autre forme d’océan fréquenté par des faunes avides et étranges. Tout projet de conquête d’un territoire par la mer n’avait plus aucune chance de trouver actionnaire. Ceci, prince Loïck et manant Wilfrid le comprirent neuf mois après avoir réalisé que leur destin ne pouvait se résumer à organiser des batailles navales dans la baignoire familiale.  

Prince Loïck[1] s’adressa à son paternel de marin et lui dit : «Je voudrais, comme vous, commander des navires. » Ce à quoi le vieux briscard répondit sobrement : «En école de navigation d’abord vous irez !»  L’enfant obéit pendant que son géniteur, comme cela se fait dans les bonnes familles de ces contrées, activait son carnet d’adresses maritime pour que prince Loïck puisse naviguer et cumuler nombre d’expériences fondatrices, formatrices, prometteuses, utiles et toutes sortes d’adjectifs qui démontrent que le vocabulaire est à la langue ce que la condition est à la naissance : un enrichissement.   

Manant Wilfrid[2] s’adressa à sa plus proche famille et lui dit : «Papa Maman, je voudrais faire de la voile.» Ce à quoi ils répondirent d’abord : «De la voile ? Peut-être, mais ce n’est pas un métier ça. Passe ton bac d’abord.» L’enfant n’obéit pas et, pendant que ses géniteurs se morfondaient à lecture de bulletins de notes, manant Wilfrid prit habitude de musarder sur les quais du vieux port qui, en capitale d’Aunis, n’est jamais très loin de l’école. Il s’asseyait, contemplait les voiliers, les plus beaux comme les plus moches. Son âme juvénile avait compris que partir en mer serait un jour arracher à la vie une liberté que sa modeste condition ne pouvait lui offrir.

Prince Loïck de Celtie obtint la position de vice-roi d'Océan conquise en des joutes nautiques nommées régates ou, pour les plus lointaines et les plus coûteuses, courses transocéaniques. Le titre de roi était à l’époque détenu par un ancien chevalier sage et mutique, du nom d’Éric[3]. Pendant ce temps, Manant Wilfrid d’Aunis, grandissant quelques années derrière, comprenait que pour accéder aux mêmes gloires il devrait user de force, de courage et d’entêtement, ressources dont il disposait à foison.

Ainsi persuada-t-il successivement parents, famille, entourage et moult navigateurs. Voyant ce p’tit gars s’agiter de si belle manière sur l’eau, tous finirent par admettre qu’il fallait lui emboiter le sillage. Et il fut adoubé chevalier maritime. Ainsi avait été refondé l'enseignement de la marine à voile dans le royaume de Mer par des  gars du comté de Glénanie qui avaient fait la guerre du XXème siècle pour des gars qui ne voudraient plus jamais la faire. Ils organisèrent toutes sortes de  confréries, pépinières à héros maritimes. Chevalier Wilfrid d’Aunis y grandit, progressa, confronté à toutes sortes de bassesses et d’honneurs, mais finit par donner à ses armes la puissance d’un blason.

Prince Loïck de Celtie obtint le titre mérité de roi des Océans, soutenu par de grands financiers du royaume, comme Benjamin de Rotschild, Fujicolor, Lada Poch, Banque populaire… L'homme avait ajouté à ses compétences maritimes une qualité prisée en ce monde : la parole. Oui ! Il usait de verve. Et fort bien. Les ménestrels de la geste sportive adoraient cela. Roi Loïck était devenu ce qu’ils appelaient entre eux, sur un ton complice et entendu, un bon client. 

Chevalier Wilfrid d’Aunis continua ses combats. Cela se passe de mots. La force mentale que requiert  une quête dépourvue d’atouts financiers est telle qu’elle forge une autre sorte de caractère. On y manie la grandeur, on résiste à la rancœur, on tente d’y rester humain et serein. Mais année après année, on progresse.
Or, il est un point commun aux rois et aux chevaliers : la quête du Graal. Le royaume de Mer en recélait plusieurs :  médaille olympique, Figaro, Route du Rhum, Vendée Globe, Coupe de l’America. L’âge aidant, Loïck de Celtie, doigts de pieds en éventail sur un trône qu’il envisageait de quitter un jour dignement, contemplait de loin ces fameux tournois. On vint le solliciter un jour de l’été  2014 : acceptait-il de remplacer pour le Graal Route du Rhum un jeune prétendant blessé ?  Il ouvrit son épais carnet de palmarès, feuilleta les nombreuses pages - ce Graal-là n’y était pas inscrit - et,  après s’être enquis de la bonne préparation du vaisseau, accepta. 

De son côté, chevalier Wilfrid d’Aunis, dont la bourse contenait plus de contrats d’emprunts personnels que de sonnants deniers avait, par la grâce d’une douce dame éprise de lui, su croire en un souvenir enfoui : à neuf ans, sur le port, il s’asseyait en face du grand voilier de prince Malinovski de Slavie, héros en son temps mais jamais couronné. L’enfant se voyait un jour à cette barre. Prince Malinovsky  que l’âme russe et authentiquement noble portait au symbole, venait de se faire ravir le Graal premier par un cow-boy canadien illégitime. Touché au cœur par ce têtu mouflet qui badait sur le quai, il le fit monter à bord et l’emmena pour une navigation fondatrice tâter de l’embrun en sa compagnie. Trente-cinq ans plus tard, Wilfrid retrouva ce fameux voilier que des rustres avaient laissé croupir dans une vasière et lui redonna vie. 

Loïck et Wilfrid coururent ensemble le Graal de l'an 2014 sans pour autant se fréquenter. Le roi remporta la victoire en catégorie reine ; le chevalier qui courait dans la catégorie du peuple cravacha son vieux vaisseau et l’emmena au pied du podium. Quatre années passèrent encore. Le Graal fut remis en jeu. Roi Loïck de Celtie sortit de son palais un matin d'automne, huma l’air des pontons et des brumes aurorales de Celtie dont il adorait les senteurs mêlées de tourbes et d’embruns ; il observa le ciel, marcha longuement et prit un café chez Gégé, une taverne fréquentée de lui seul et par quelques habitués qui tapaient le carton et se foutaient complètement de sa présence ; ou bien, pensa-t-il inquiet, peut-être ignoraient-ils tout de sa notoriété océanique... 

Il se sentit soudain fatigué de tout cela. Aussi de la liesse des foules qui acclament les plus puissants, les plus rapides, les plus forts, et finalement les plus importants budgets. «Du sens, se dit-il, il me faut du sens !  Courir à l’ancienne, voilà qui aurait du sens !» Ainsi conçut-il de participer au Graal 2018 sur un voilier-sœur de celui du cow-boy qui, en son temps, avait giflé Malinovsky de Slavie d’un gant de temps de 98 secondes.  Il tint à le faire sans aide, sans marque, usant d’une vieille boussole, d’un authentique astrolabe, d’un sextant, de courage et autres équipements préhistoriques. Il nomma Happy son vaisseau jaune aux allures de mouette et, muni de tout ce joyeux entrain,  pour la première fois depuis longtemps affronta la plèbe. Il termina quatrième des Trois coques, sorte de performance accomplie, ce fut noté, avec retenue et modestie.

Il y fréquenta chevalier Wilfrid d’Aunis, cinquième des Une coque ayant navigué les cales pleines à craquer de sens : sur son vaisseau de cœur et dans son rêve de mioche, il avait affronté les tempêtes en portant les couleurs de l’œuvre de charité SOS Village d’Enfants. Des gars et filles orphelins suivirent sa course et firent le voyage jusqu’aux lointains pontons Caraïbes pour l’accueillir. Le chevalier qui se trouvait tout de même déçu de n’avoir pas réparé l’antique outrage fait au prince Malinovsky de Slavie oublia soudain le sport, la compétition, les podiums ! Dans le regard des mouflets, il lut que la victoire n’était pas seule à se trouver jolie.[4]

Tout conte mérite morale. On pourrait imaginer, par exemple : Notoriété est un capital dont il faut toujours nourrir l’intérêt. Mais ce ne serait pas suffisant. L’histoire continue, les jours passent, le rhum coule à flot. On dit que Loïck de Celtie et Wilfrid d’Aunis ne se rencontrèrent jamais. Seuls leurs vaisseaux s’étaient côtoyés.

On dit aussi que le roi, à peine posé pied en terre Caraïbes, fut assailli de ménestrels désirant chanter son haut fait, ce qu’il fit lui-même avec la faconde habituelle. Puis il vendit son vaisseau. De son côté, le chevalier confia son vaisseau vétéran à un fidèle second. Sa mission ? Traverser à nouveau l’océan et rejoindre la lointaine province d’Aunis où l’attendent d’autres enfants.
On dit enfin que Wilfrid d’Aunis, visant à courir pour le Graal ultime Vendée Globe, attendit son heure et de nouveaux deniers. Pendant que Loïck de Celtie, tout ragaillardi par l’Ultime victoire du prince Francis de Beaucie dit «l’Ancien», se mit à reluquer le même horizon des quarantièmes rugissants, se disant que finir là-bas, en beauté, ça aurait de l’allure !  Jusqu’au jour où, mû par un élan de l'âge qu’il ne maitrisait plus, il poussa à nouveau la porte de Chez Gégé. Et la même question l’assaillit : «Mais aurait-ce du sens ?»

[1] Le livret d’état-civil de Nantes (métropole depuis disparue)  signale un nom de famille : Peyron.
[2] On relève dans un registre paroissial du canton d’Aytré la naissance d’un Clerton, prénommé Wilfrid
[3] Un livret militaire de l’ancienne Brest stipule un Eric Tabarly qui correspond à l’acte de naissance.
[4] Michel Malinovsky : Seule la victoire est jolie Emom Neptune (1979)