lundi 20 mai 2019

A distance

Il ne faut pas succomber à l'habitude. Luttons contre le glissement. Comment, dès lors, tenir bon quand tout se fragmente autour de nous ? Les clubs amateurs peinent à boucler leurs budgets, ceux des divisions Fédérales singent les pros, tous galèrent pour attirer des licenciés, souffrent d'être ballotés devant le téléviseur offert par la FFR qui trône, souvent éteint, dans leur club-house. Pendant ce temps, le Top 14 poursuit sa route, l'éclat succédant au terne - et retour - dans un remugle de déclarations acides tandis que le staff du XV de France fait chanter les chaises musicales.
Quand la réalité ovale manque à ce point de souffle et d'épique, autant savourer à la source et en version originale les formules cinglantes, les pensées lapidaires et les aphorismes féroces, même si elles ne sont pas ovales. Pour cela, rien de mieux que le pyromane de Röcken. Voilà qui va plaire à notre artiste du pinceau, Christian Badin, puisqu'à la fin du premier tiers de son Humain, trop humain, Friedrich Nietzsche écrit (aphorisme n°279) : "Un moyen capital de se rendre la vie plus légère est d'en idéaliser les événements ; mais il faut se faire d'après la peinture une idée claire de ce que c'est qu'idéaliser."
Entouré de tableaux comme cerné de contingences, l'observateur ovale mesure l'intervalle. "Le peintre désire que le regard du spectateur ne soit pas trop exact, trop aigu, il le force à se rendre à une certaine distance, pour considérer son œuvre de là." Ce pas de recul nous aide à mieux aimer le rugby. Rien d'indécis ; au contraire, une acuité déterminée, l'œil placé. Trop de précision nuit : évitons d'être au contact continuel sinon nous risquerions de perdre de vue la beauté de ce jeu.
Quelle est cette distance ? Comment la calculer ? Où se positionner ? Faut-il la maintenir, et si oui, combien de temps ? A chacun sa place d'où il regarde ou ausculte, apprécie ou critique, qu'il porte des jumelles ou se tienne derrière une loupe. Rafraichissant plutôt que vital, Côté Ouvert exerce notre esprit entré en résistance.
A l'échelle des deux siècles durant lesquels le football tel que pratiqué à Rugby s'est glissé sur le plancher du globe, les scénettes qui occupent notre théâtre national paraissent insignifiantes. L'essentiel avance voilé - pour ne pas dire caché - sous des faits sans importance relayés par les réseaux hurleurs avec des mots choisis pour exciter, effrayer, qui ne font qu'assourdir l'essentiel. Les supports de l'immédiateté sont-ils autre chose qu'une "fausse alerte permamente qui détourne les oreilles et les sens dans une fausse direction ?" écrit Nietzsche dans Opinions et sentences mêlées.
Lecteur régulier, mais sur un faux rythme, d'Aurore au point d'en faire un de mes livres de chevet pour le plaisir d'y picorer quelques aphorismes, je ne résiste pas à l'envie de tordre en le paraphrasant le numéro 444 dont le titre pourrait-être : "La mouche du coach". A force de nettoyer les vitres à travers lesquelles nous regardons par transparence, nous nous figurons que, dès lors, cette chose que nous nommons rugby "ne pourra plus nous résister - et nous nous étonnons alors de voir au travers sans pouvoir la traverser ! C'est la même folie et le même étonnement qui s'empare d'une mouche lorsqu'elle est en présence d'une vitre."
Il ne faudrait jamais trop s'éloigner des penseurs - surtout - quand ils aspirent à une rupture radicale avec "effet de souffle" qui nous renverse et nous projette loin de nos certitudes les mieux ancrées, les plus intimes, jusqu'à nous faire douter de ce à quoi nous croyons le plus. A ce titre Nietzsche, un de mes préférés vous le savez, nous invite (n° 567) à "prendre les choses plus joyeusement qu'elles ne le méritent ; surtout parce que nous les avons prises au sérieux plus longtemps qu'elle ne le méritent."
Furieusement, férocement d'actualité, ce compagnonnage choisi n'est pas sans rappeler la performance d'un talonneur, bras sacrifiés pour tenir l'édifice au cœur de la première ligne, fer de lance de haute probité et d'immense confiance en ses coéquipiers, homme parfois de colère et toujours de feu qui joue du marteau dans le jeu comme le philosophe immoraliste détruit les a priori tout en prenant conscience, douloureusement, de son statut voué à la solitude. Un dynamiteur pour qui chaque action vaut déclaration.

samedi 11 mai 2019

Sisyphe à Marcoussis

A l'heure où les Saracens ont remporté leur troisième titre européen après 2016 et 2017 au terme d'une finale stratosphérique en terme d'engagement physique face au Leinster (20-10), pas sûr que le rugby français puisse se satisfaire d'un Challenge européen décroché par Clermont (36-16) devant La Rochelle à Newcastle, la veille. En effet, rien ne gommera l'échec du président de la FFR quand il a souhaité recruter il y a peu un entraîneur national irlando-kiwi ou australo-anglais afin de redorer le XV de France en perte de vitesse et d'image.
Passé par Clermont, Joe Schmidt, entraîneur en chef de l'Irlande, possédait la meilleure carte de visite. Mais pour des raisons familiales, sa réponse à Bernard Laporte fut négative. Le gars de Gaillac est pourtant revenu deux fois à la charge. Sans succès. Idem avec Eddie Jones, qui ne voulait pas s'embarquer seul dans cette galère. J'écris seul à dessein puisque le deal fédéral consistait à agréger des techniciens de souche du Top 14, de Canal Plus et de France Télévisions à l'homme providentiel venu d'ailleurs. D'où la réponse négative d'Eddie Jones.
Steve Hansen lorgnant vers le Japon lucratif, Warren Gatland occupé par la tournée en Afrique du Sud des Lions Britanniques et Irlandais pour l'été 2021 (sa troisième, égalant le record qu'on croyait intouchable de Ian McGeechan), ne restait pas grand monde, hormis Jake White. C'est dire... Alors, pour faire mauvaise pioche bonne figure, le président de la FFR a enclenché le processus franco-français, conforté par le résultat du référendum organisé auprès des présidents de clubs amateurs, lequel allait dans le même sens que celui des "cent noms" réunis pour L'Equipe, dont Christian Badin, Philippe Mothe, Christophe Schaeffer et Philippe Glatigny, contributeurs de ce blog, faisaient partie.
Associer Raphael Ibanez, Fabien Galthié, William Servat, Laurent Labit, Karim Ghezal, Shaun Edwards et Thibault Giroud tient du pari  ("Un beau bordel", dira l'entraîneur du Stade Toulousain, Ugo Mola) pour la bonne et simple raison qu'une fois de plus, il a été question d'assembler des disponibilités et des ambitions avant de parler de jeu, de projet, de vision. Le problème se pose encore à l'envers. Ce qui devient lassant. Comme si la FFR prise dans une toile de pouvoir au fil des différentes présidences, était incapable d'écouter les leçons du passé.
Depuis la fin de l'ère Dubroca-Trillo (1990-1991) terminée en eau de boudin au Parc des Princes par un quart de finale perdu contre l'Angleterre en Coupe du monde, les entraîneurs nationaux qui se sont succédés n'ont jamais travaillé en continuité. Pierre Berbizier (1992-1995), Jean-Claude Skrela (1995-1999) associé à Pierre Villepreux, puis Bernard Laporte (2000-2007), Marc Lièvremont (2008-2011), Philippe Saint-André (2012-2015), Guy Novès (2015-2017) et maintenant Jacques Brunel, ne se sont jamais rien transmis. A défaut de socle, l'édifice tricolore est construit sur le sable du temps qui passe.
L'équipe nationale repart toujours d'une feuille blanche, chaque technicien ayant la conviction d'être dans le vrai, de pouvoir apporter davantage et mieux que son prédécesseur, et surtout de n'avoir pas besoin de se nourrir d'expérience pour aborder le présent, alors qu'on sait bien que l'altérité demeure la meilleure façon d'envisager l'avenir : on ne peut savoir où l'on va si l'on ne sait pas d'où l'on vient.
Pour répondre dans L'Equipe Magazine à la question qui nous taraude - pourquoi la France n'a-t-elle toujours pas été championne du monde ? -  j'avais réuni à Marcoussis en 2007 quelques mois avant le Mondial Pierre Berbizier, Jo Maso, Jean-Claude Skrela et Jean Trillo, Bernard Laporte ayant refusé l'amicale invitation. Pierre Berbizier avait ainsi lancé le débat : "Nous n'avons pas un cumul d'expériences. A chaque cycle, on repart de zéro. Les constats sont les mêmes mais personne ne profite des acquis antérieurs. Et s'il nous manque toujours quelque chose à la fin, c'est à cause de cela. Il n'y a pas d'unité dans le rugby français."
Tandis que Jo Maso et Jean-Claude Skrela préféraient évoquer les joueurs, de qualité inégale selon les générations, dont on attend qu'ils soient capables de tirer leurs partenaires vers le haut, Jean Trillo avait su tirer une conclusion en forme d'ouverture : "Dans l'absolu, on peut accéder à tout sans avoir besoin de se lamenter. Une équipe, c'est une dynamique, une alchimie qui te permet d'aller au bout du monde. Il faut se sentir bien ensemble. Et qu'est-ce que c'est "être bien" ? Gagner beaucoup d'argent, être exposé médiatiquement ? Je n'en suis pas certain. C'est immatériel. Et c'est ce qui te permet de faire des miracles."
L'augure de Mérignac avait terminé son intervention par cette phrase prémonitoire, prophétique et toujours d'actualité : "Avant de réussir dans cette entreprise, il nous faudra vaincre nos vieux démons." Gravée, douze ans après elle résonne dans mon esprit. Ces vieux démons sont encore à l'œuvre aujourd'hui. Ils se nomment pouvoir, avidité, contrôle, personnalisation, auto-satisfaction, fatuité, privilèges, profit, apparence.
Le XV de France est une montagne difficile d'accès dont le sommet récompense de magnifiques perspectives ceux qui parviennent à l'atteindre. Mais depuis 1991, le coach national se coltine un rocher pesant, constitué par tous les démons dont parle Trillo, taillés dans la pierre. Dans son ascension, cet entraîneur se heurte à l'absurdité de sa condition, plombée par l'absence d'union, d'unité, d'intelligence et de sens autour de lui. Albert Camus, penseur de la révolte, imaginait ce moderne Sisyphe heureux.
Etre heureux. Relisez ce mot, regardez-le attentivement. Même s'il nous touche personnellement, même s'il parle à chacun d'entre nous, il semble s'accorder au pluriel. On le sait, au rugby la victoire n'est jamais le fait d'un joueur, aussi talentueux soit-il. Idem pour un staff technique : l'homme providentiel n'existe pas et la bataille des égaux creuse toujours un tombeau. Le bonheur d'atteindre un objectif, quel qu'il soit, n'est pas l'affaire d'un seul.

samedi 4 mai 2019

Citoyens d'Ovalie



L'averse est glacée mais il ne pleut pas dans les cœurs, loin de là. Au pied du grand totem parisien que certains découvrent, une soixantaine de demandeurs d'asile, de réfugiés, de sans-abri, de migrants, de précaires, de mineurs en marge, de jeunes - et de moins jeunes - en difficulté d'insertion, filles et garçons, femmes et hommes, découvrent un nouvel univers à l'initiative d'Ovale Citoyen, association d'insertion par le rugby née en juillet 2018 à Bordeaux. "Mais comment on va jouer au football avec ce ballon ?", s'interroge l'un des participants dans le vestiaire du centre sportif Emile-Anthoine.
Pas de coup de pied : tout à la main, y compris en avant, ce qui reste le meilleur moyen d'initier à la pratique d'un jeu facile à simplifier. Basket-handball-rugby, ce premier contact à quinze contre quinze organisé dans le gymnase tellement la pluie tombe drue est d'une déconcertante virtuosité : quelques adolescents slaloment sur le plancher qui crisse, d'autres trouvent des espaces en défrichant des passes. L'impression, privilégiée, d'assister à l'invention du jeu.
L'ancien talonneur du Stade Français, Mathieu Blin, et le flanker francilien Yannick Nyanga ont répondu présent à l'appel du parrain de cette manifestation, Raphaël Poulain, pour animer les ateliers. Du sérieux, puisqu'il est aussi question de pompes et de gainage. Les Parisiens Kylan Hamdaoui, Laurent Semperé et Pierre Rabadan sont au soutien en bord de touche. On croise même une journaliste du New York Times... A la veille du derby, les mascottes des deux clubs circulent au milieu d'une cinquantaine de spectateurs qui ne cachent pas leur bonheur d'être partie prenante de cette riche initiative.


 
Si le rugby français traine sa morosité comme un boulet, deux passionnés, le voyagiste Jean-François Puech, ancien pilier droit, et le kinésithérapeute Christian Iacini, talonneur de son état (photo ci-dessus), ont choisi de transformer l'utopie. Leur idée est née devant une entrecôte aux Capucins, le marché aux halles de Bordeaux, à sept heures du matin. Puis les deux solides contactèrent un troisième larron, l'ancien demi de mêlée Pascal Noailles, préparateur physique en Fédérale, pour entraîner fin août ceux qui, venus de Syrie, de Palestine et d'encore plus loin, s'étaient déjà constitués en équipe.  
La connerie humaine étant bien partagée, ce trio de bienfaiteurs se heurta à autant de résistances politiques et sportives autour d'eux à Bordeaux qu'il y avait de bénévolat et de passion partagée dans leur projet. Mais l'énergie des altruistes l'emporta sur les freins locaux, cette peur de l'étrange et de l'étranger qui ne repose que sur l'incompréhension. Partout refusé, Ovale Citoyen trouva au sein de la ville de Bègles et du club de l'Union Bordeaux-Bègles, grâce à son président Laurent Marti et son directeur financier Jean-Paul Geneste, l'accueil et le soutien utiles et nécessaires.
Cours de français, bilan de santé, soutien administratif, aide à l'emploi (déjà quelques CDI signés)... Migrants, SDF et personnes en difficulté savourent l'esprit de solidarité qui n'est certes pas l'apanage du rugby mais dont ce sport peut s'enorgueillir. Ils sont régulièrement soixante-dix, représentant vingt-deux nationalités, femmes et hommes mêlés et présents à chaque entraînement hebdomadaire au centre de performance de l'UBB devant plus de deux cents spectateurs, et disputent des rencontres amicales mixtes durant lesquelles ils parviennent à exister, chacun trouvant une place dans le collectif. Ils ont même composé leur hymne...
La Section Paloise, boostée par l'ancien deuxième-ligne international Julien Pierre, a rallié ce projet. Montpellier - avec la Fondation Altrad - , Nantes et Perpignan ne vont pas tarder à en faire autant d'ici septembre. En attendant, l'acteur et auteur Raphaël Poulain (à droite, ci-dessus), parrain officiel d'Ovale Citoyen, va tenter de créer, comme l'ont fait les Girondins, une équipe en région parisienne avec l'aide du Racing 92 - à l'initiative de l'ancien deuxième-ligne international Patrick Serrière - mais aussi du Stade Français et de Bobigny, dans un premier temps.
Autant que possible, nous le soutiendrons dans cette tâche exaltante. Dans le sillage de Maryse Ewanjé-Epée et de Jean-Pierre Rives, les bonnes volontés sont bien venues. Le rugby n'est pas que de compétition, il est d'abord un lien social, un état d'esprit, un art de vivre, une façon d'être au monde. Les mots ne sont rien sans les actes. C'est dans ces moments-là que nous sommes fiers d'être rugby. Pour montrer à ces gamins, dont certains sous la menace de la radicalisation rampante vivent dans des camps sordides sous le périphérique, Porte de la Chapelle, d'Aubervilliers et de Clignancourt, dans des squats, ou sortent de prison sans perspective d'avenir, que le soutien n'est pas seulement un placement.
Oui, c'est vrai, les gâtés de la vie que nous sommes se plaignent souvent ici de l'état déliquescent du rugby français, du XV de France enlisé dans sa propre médiocrité, d'un Top 14 auto-suffisant, de dirigeants à paillettes. Avec raison. Mais que valent ces regrets face au sourire d'un enfant qui joue chez nous, entouré, et voit se poser sur lui un regard qui n'est pas de pitié mais de solidarité ? Il serait bon que les joueurs professionnels du rugby, archi couvés, viennent donner un peu de ce qu'ils reçoivent, soit un après-midi par semaine, pour épauler Raphaël et ses bénévoles pour construire des citoyens par l'ovale.


samedi 27 avril 2019

Fédération Ouverte des Quinconces - Universelle

L'épopée du quatrième Quinconces supporte d'être encore écrite. Son dernier chapitre loin d'être refermé, des prolongations s'imposent. Cette belle aventure d'affinités électives pour un ballon (même pas rond) devenue amitié ovale déroule son fil en quittant le monde virtuel - dont on connait les limites - pour pénétrer dans la vraie vie, celle du partage sensible et des regards qui n'ont pas besoin de mots pour exprimer l'essentiel, qu'on ne voit bien qu'avec le cœur.
Un an, ça va faire long... Un an avant de se revoir, ou de se découvrir. Règle immarcescible de ce jeu, le groupe enveloppe l'individu. Personne n'est irremplaçable. Au présent, l'équipe s'est construite entre la cuisine et le salon ; des liens tissés de la terrasse à la piscine se prolongèrent sur le terrain : Tautor y laissa un genou, Ritchie des illusions, Le Gé son empreinte, Paco son sceau. Désormais marqueur de nos élucubrations en Quinconces, Uzerche fait jaillir l'idée qu'il n'est pas inutile de réfléchir concrètement au présent d'un jeu, d'un sport, d'une passion qui scelle notre histoire commune, laquelle est appelée à s'élargir de nouveaux visages, année après année.
Puisqu'une liste se constitue autour de Florian Grill et de Jean-Marc Lhermet, pourquoi n'aurions-nous pas, nous aussi, notre carte à jouer ? Alors que nous devisions, auto et mobiles, Le Gé, Philippe, Paco et moi, sur la route en direction de Paris, l'idée nous a semblé intéressante. En tout cas, elle prolonge en pente douce ce beau week-end de bloggeurs.
Fin décembre 2020 s'ouvrira la guerre des bulletins, le combat des urnes, le défi des chefs, l'affrontement électif qui consistera à visiter le maximum de clubs pour ensuite prendre d'assaut Marcoussis et occuper le fauteuil présidentiel. C'est l'occasion pour les Quinconces réunis en Limousin de se positionner sur le champ.
Nous avons choisi notre sigle : FOQ-U ! Fédération Ouverte des Quinconces - Universelle ! Durant les trois jours passés dans ce gite, nous avons constaté qu'il y avait entre nous assez de neurones et de matière grise pour gérer ici le quotidien du rugby français. Concentrés, admirez Le Gé, Tautor, Pom, Lulure, Jean-Yves, Pipiou et Paco entourant Pierre Villepreux de profondes réflexions. Respect ! Notre première réunion de travail (Ritchie, Tautor, Le Gé, Philippe et Lulure) en zone liquide à l'abri du vent offre elle-aussi autre chose que de vagues perspectives, ainsi qu'en témoigne l'organigramme ci-dessous.
Le Gé d'évidence aux finances, Snaileater à l'audit et à l'animation musicale, Jean-Yves à l'éthique et au sponsoring (Traban remplacera BMW), Pipiou à l'éducation et au suivi scolaire, Philippe aux assurances et à la formation, Paco à la stratégie et au développement, Lulure à l'intendance, l'hospitalité et l'hébergement, Tautor au médical, au vélo de Max et à la lutte anti-dopage, Pom à l'international et aux déplacements, Christian à la convention entre clubs pros, rugby amateur et XV de France, Sergio à la charte et au magazine fédéral, Georges aux médias et à la communication...
Poussé par l'amicale pression de Paco, de Philippe et du Gé, j'ai pour ma part accepté le poste de directeur général. Mais refusé la présidence qu'il nous semble élégant, pertinent et visionnaire de proposer à Pimprenelle. Une femme au pouvoir, voilà bien l'avenir ! Nous verrons ensuite si d'autres candidatures se font jour lors du cinquième Quinconces qui se tiendra, ainsi que nous en avons décidé en assemblée, au même endroit les 24, 25 et 26 avril 2020, notez-le sur vos agendas si ce n'est déjà fait !
Nos prestigieux invités, qui nous ont fait l'honneur de se déplacer, disposent d'une place d'importance dans l'organigramme de la FOQ-U : à tout seigneur tout honneur, Pierre Villepreux sera en charge du projet de jeu, Joël Jutge - peut-il en être autrement - de l'arbitrage, et Jean-Louis Dupont des territoires et du rugby amateur.
Une question cruciale mérite notre attention : la création d'un comité de la cuisine pour l'année prochaine ! Tautor, Snaeileater et Lulure auront pour charge de gérer les menus, considérant que nous avions de quoi restaurer trente personnes pendant une semaine, soit trois fois d'abondance. Sans pour autant mériter un régime, il faudra agaper juste à défaut d'ouvrir large-large...
Les chantiers qui s'offrent à nous d'ici avril prochain sont nombreux, riches et variés : phase finale, Coupe du monde, nouveau staff tricolore et lancement de la campagne électorale. Forte de ses soutiens, amis et contributeurs qui n'ont pas eu la chance, la joie et le bonheur de vivre le Quinconces d'Uzerche de l'An I mais dont on sait qu'ils font corps au sein du blog, la FOQ-U promet de s'attaquer immédiatement à tous les grands sujets rebondissants qui traverseront la planète ovale. C'est notre souhait le plus ardent, notre raison d'azertyr.
D'Afrique en Amériques, nous couvrons une géographique de sentiments qui relie l'improbable et l'étonnant, l'aspiration verticale et l'ouverture horizontale. Puisse cette chronique qui n'appartient qu'à nous poursuivre l'aspiration née autour de partages au long des trois jours d'harmonie, anciens et nouveaux en mêlée, soudés, unis (ci-dessus Philippe, Paco, Georges, Ritchie, Lulure, Le Gé, Snaileater, Pipiou et Pom). Elle n'a pas tardé à le faire, la parfois triste réalité du rugby peut toujours essayer de nous rattraper, elle ne parviendra pas à nous rejoindre.

lundi 15 avril 2019

L'avocat du jeu

Comme d'habitude, Sergio nous attendait peu après 16h, vendredi dernier, sous la vigne vierge, lieu-dit Le Champ, à Uzerche, cadre de notre quatrième Quinconces. Snaileater et Philippe inspirés à la guitare côté salon, Tautor et Lulure généreux au piano côté cuisine : "En avant, les moujiks !", lança Jean-Yves. Vedette américaine, le Lomagnol Jean-Louis Dupont fut à l'honneur, mêlant avec verve agriculture biologique et initiation rugbystique jusqu'au bout de la nuit.
Samedi, dix matinaux s'élancèrent autour d'une beuchigue délivrée par Pipiou (il n'apparait pas sur la photo d'équipe ci-dessus, appelé d'urgence à d'autres activités). Le quatuor des survêtement (François, Philippe, Tautor puis Lulure, Ritchie) fut battu, cinq essais à quatre, par la short team (Le Gé, Pom, Snail, Pipiou) sans que l'arbitrage de Georges, librement inspiré du modèle danois, ne soit contesté. La chronique retiendra qu'avant de se vriller le genou sur une figure libre, Tautor inscrivit le premier essai sur son premier ballon - la marque des grands attaquants -, que Le Gé planta d'une interception fulgurante au long cours l'essai de la victoire, et que François remporta le concours du meilleur vieux rugbyman (cf. photo ci-dessous) en pleine crise d'intervalle.
Ainsi s'ébrouèrent les Quinconces en attendant d'entrer dans le lard. Après la formation il y a deux ans, et le jeu de mouvement l'année dernière à Treignac, l'arbitrage occupait cette fois-ci notre journée, avec comme invité Joël Jutge (pour son CV, lire la précédente chronique), aéropage relevé par la présence de Christian Badin et de Pierre Villepreux, lequel donna le coup d'envoi aux agapes dès les figues farcies au foie-gras en rappelant le principe actionné dans les années soixante : "Nous étions tous d'accord avec l'arbitrage parce qu'on gagnait !"
Il y a, vous vous en doutez, tellement à raconter qu'une chronique n'y suffira pas (et d'ailleurs une autre suivra, n'ayez crainte...). Alors retraçons maintenant l'intervention de notre invité, Joël Jutge, arbitre puis dirigeant international. En préambule, "toute règle correspond à un des trois critères essentiels : équité, continuité, sécurité. Si la règle nous ramène toujours au jeu, le jeu, lui, a toujours un temps d'avance sur la règle. Dans ce contexte, l'arbitre fait ce qu'il peut, pas ce qu'il veut," nous précisa-t-il. Décryptant la règle de l'avantage, le Tarnais avoua qu'elle "avait été un changement terrible, qui ne correspondait pas aux principes" pré-cités, et que l'arbitre devait toujours "apprécier le gain tactique, à savoir si l'équipe porteuse du ballon pouvait jouer telle qu'elle l'entendait," aune subtile.
Concernant la zone de plaquage, il assura, en parlant du défenseur : "Mettre la main sur le ballon ne suffit pas. Il faut laisser deux à trois secondes pour que le rapport de force soit en faveur de l'attaquant plaqué et au sol. Le défenseur qui résistera alors sera récompensé, mais s'il est emporté, tant pis pour lui." Quant à la mêlée, il insista sur la notion de "stabilité". On signalera au passage que notre orateur fut à l'origine, en 2012, du premier signal donné par l'arbitre pour l'introduction, petit rappel historique.
Deuxième acte. Nous avons appris que seulement 20% des personnes compétentes réunies depuis 2012 tous les quatre ans pour faire évoluer ou changer les règles du jeu sont des arbitres ; que cette commission fut conçue en 2005 et qu'auparavant, les règles étaient présentées et testées par des étudiants sud-africains à l'université de Stellenbosch, puis à Exeter (Angleterre). Ce qui pouvait créer un décalage, les jeunes amateurs n'étant pas formatés comme les joueurs professionnels. L'accent fut ensuite mis sur la force de proposition néo-zélandaise et ses remarquables présentations qui captent l'attention des quinze membres de la commission chargée d'agir sur le règlement.
Joël Jutge nous rappela qu'aucune règle ne peut être modifiée un an avant une Coupe du monde, sauf si elle améliore la sécurité du joueur. C'est pourquoi on regrettera que rien n'ait été fait très vite pour rabaisser la zone de plaquage. Il nous confia - c'est un scoop - que la prochaine règle testée viendrait du rugby à XIII : "Il s'agira d'autoriser le coup de pied indirect une fois dans le camp adverse, en bénéficiant du lancer en touche. Le troisième rideau (défense profonde) devra ainsi être renforcé et le premier rideau (défense sur la ligne d'avantage) dégarni d'autant, créant donc des espaces pour les attaquants."
Et de conclure avec optimisme son intervention : "Le jeu va en s'améliorant. J'ai confiance dans le législateur et je crois en l'intelligence des entraîneurs. Après 2019, le jeu devra se pratiquer debout : il y trop de laxisme dans l'arbitrage au sol, trop de déblayages. Les pick-and-go à trois joueurs soudés face à la défense seront sans doute interdits. Il en va de la sécurité des joueurs qui défendent." Puis vint le tour de table ovale.
Le Gé : y a-t-il omerta au niveau de l'arbitrage ? "Une hypocrisie, plutôt". Tautor : les Néo-Zélandais changent-ils les règles à leur avantage ou pour le bien commun ? "Ils ont un réel pouvoir, mais aussi un temps d'avance. Ils réfléchissent en priorité à ce qui peut les avantager. Mais ils jouent tellement bien qu'ils sont écoutés." Pom : pourquoi les arbitres ont un tel déficit d'image en France ? "A cause de la focale des médias. La télé, à travers ses consultants qui sont d'anciens internationaux, devrait davantage éduquer le public." Lulure : pourquoi tolérer autant de percussions autour des rucks ? "L'arbitrage est faible dans ce domaine. On ne veut pas arrêter le jeu car on pense que ces chocs sont marginaux." Jean-Yves : les mêlées sont peu intéressantes pour le jeu. Les arbitres en ont-ils conscience ? "Les règles sont très précises mais nous sommes impuissants. Il faudrait que les piliers changent leurs attitudes. Et que les arbitres distribuent davantage de cartons."
Pierre Villepreux y alla, lui aussi, de sa question : ne pourrait-on pas changer la règle de la passe en avant ? L'autoriser à condition que le partenaire soit placé au départ en arrière du lanceur ? Réponse de Joël Jutge : "Ce serait un tel bouleversement... Mais on a bien permis les passages à vide..."
Puis vint le tour de Pipiou : puisque le jeu est en avance sur la règle, a-t-on de mauvaises habitudes, en France ? "Oui, les joueurs passent trop par le sol. Mais c'est de la responsabilité des entraîneurs. L'arbitre doit s'occuper de la règle, pas se poser des questions métaphysiques. Il n'en a pas le temps." Paco (François Barbier) : pourquoi n'y a-t-il pas à l'international la même interprétation du carton rouge qu'en France ? "Les différences sont culturelles, la faiblesse est humaine. L'arbitre vidéo devrait davantage challenger l'arbitre de champ. On y travaille..." Christian Badin : les obstructions et les antijeu sont insupportables. Que faire ? "L'arbitrage est faible sur les obstructions et les courses coupées sous les balles hautes. D'autant qu'on a constaté 25% d'augmentation du jeu au pied dans le dernier Tournoi."
Place à Sergio, maintenant : pourquoi les arbitres sont aussi laxistes sur les balles au sol qui tardent à être libérées par le plaqué ? "La consigne est d'accepter un roulement du plaqué au sol pour présenter son ballon à un partenaire. On en tolère deux, ça dure parfois dix secondes : c'est trop long..." Snaileater : comment relier rugby et arbitrage ? : "L'arbitre doit comprendre ce que veulent faire les équipes. Sinon, il est déconnecté et commet des erreurs." Devant la limpidité de cette réponse en regard de la complexité de la question, notre aréopage tomba alors définitivement sous le charme de notre intervenant.
Georges prit la relève : il faut instaurer la loi Molière ! Pourquoi parler anglais dans le Top 14 ? "L'arbitre doit se faire comprendre et pour cela parler dans la langue du joueur." Philippe : avez-vous le pouvoir de sortir du terrain un joueur anormalement énervé ? "S'il y a outrage verbal, oui. Mais le reste est affaire du médecin du match." La débat est alors parti vers le dopage, puis sur le cas Fritz : impossible à résumer. Puis Pimprenelle apporta la dernière touche : pourquoi le XIII a-t-il autant d'influence sur le XV ? "Parce que depuis quinze ans, les treizistes réfléchissent à l'évolution de leur pratique pour la rendre toujours plus spectaculaire. Principalement en Australie où le XIII est le sport numéro un, avec les meilleurs techniciens."
Se quitter fut difficile, dimanche. Nous avons fixé le Quinconces V à Uzerche le 24, 25 et 26 avril 2020. Notre acronyme sera désormais le style au BIC (Bienveillance-Intelligence-Convivialité), si Paco me permet d'essaimer ainsi et ici sa pensée. Nouveaux venus chaleureusement accueillis, visages sur des patronymes et des pseudos, plaisir de se revoir, impatience à se retrouver - un an, c'est long -, ce week-end en Limousin s'est hissé sur des sommets que nous n'attendions pas aussi dégagés. Il faudra juste penser à créer un atelier cuisine car il y avait à déguster pour trente personnes pendant une semaine : nous sommes donc repartis avec nos coffres davantage remplis qu'ils ne l'étaient à l'aller.
A coup sûr, a été affinée notre vision des règles et de leur influence, du rôle de l'arbitre et de la naissance des nouvelles règles jusqu'à leur application. Nous attendions, plantés sur nos convictions et aussi nos certitudes, un décryptage sur l'arbitrage de haut niveau : nous l'avons eu. Mais nous avons surtout été éclairés autant qu'enrichis par les lumières de notre invité, magnifique avocat du jeu. C'est bien simple, quand Joël Jutge est parti, et nous ensuite après lui, sont restées en écho du jeu dans nos esprits de belles phrases de rugby.





lundi 8 avril 2019

Unis vers Uzerche

Ainsi va la vie de ce blog dont l'existence a le mérite de faire coexister des paroles légères et puissantes, décalées ou profondes, venues de tous les âges. D'alimenter surtout la réflexion autour de sujets d'actualité ou d'humeurs déconnectées. Inscrits au club-house de cette association virtuelle, les Quinconces - en souvenir de notre première rencontre dans une brasserie bordelaise - regroupent une belle brochette de passionnés tombés dans la marmite ovale.
Après les interventions appréciées d'Eric Laylavoix en 2017, puis de Pierre Villepreux l'année dernière, ces Quinconces vont former dès vendredi après-midi et jusqu'au déjeuner de dimanche un nouveau pack autour de l'arbitre international Joël Jutge. S'ils souhaitent se faire dédicacer l'ouvrage à Uzerche, ceux qui séjourneront au "champ" auront le temps de se procurer "Le rugby et ses règles" (éditions Bamboo, 2014), bande dessinée que notre intervenant a co-écrite avec Béka et Poupard, 
Considéré comme l'un des meilleurs arbitres français, Joël Jutge, toulousain d'adoption né Lavaur, s'inscrit dans une lignée d'où émergent, entre autres, Bernard Marie, Georges Domercq et René Hourquet. Poussin au sein de l'Entente de la vallée de Girou, formé à l'école de rugby du TOAC, ce demi de mêlée génération Ougier et Sadourny eut ensuite le bonheur d'être sacré deux fois champion de France juniors Bélascain (ex-Reichel) avec Colomiers en 1985 et 1986.
Senior à Cahors (Groupe B) entre 1986 et 1991, Joël dirigea sa première rencontre de Top 16 six ans après ses débuts d'arbitre. Deux saisons plus tard, il fut choisi pour Espagne-Fidji (39-20) à Avezzano (Italie) : le Castrais José Diaz et le Montois Waisale Serevi étaient sur la feuille de match... Sa fierté ? Il disputera en septembre prochain sa cinquième Coupe du monde : arbitre en 2003 et 2007, membre du staff tricolore en 2011, à la tête de la commission arbitrale de World Rugby en 2015, sélectionneur des arbitres européens au Japon.
On ajoutera pour faire bonne mesure qu'il fut membre de la Direction technique nationale de l'arbitrage entre 1999 et 2012, en charge du secteur professionnel. Samedi, à partir de 14h30, il décryptera l'arbitrage actuel en choisissant trois phases : la règle d'avantage, le plaquage et la mêlée. Puis nous expliquera le fonctionnement de l'institution internationale à partir de la question suivante : comment va-t-on de la proposition d'une idée à son application en match ?
Son intervention se conclura avec l'évocation du futur de ce jeu à travers l'évolution et le changement des règles, ce qui lui permettra de tracer pour nous les prochaines tendances dans le sillage des nations influentes. Il sera temps alors, vers 15h30, d'ouvrir en grand le débat. Pendant une heure et demie, les questions ne manqueront pas de fuser. Confidences, éclairages, précisions : en présence des internationaux et amis du blog que sont Pierre Villepreux, Christian Badin et Jean-Louis Dupont, il faut aussi s'attendre à quelques rebonds savoureux.
Que de chemin parcouru depuis le mois d'août 2011... Que de réflexions ovales partagées et bonifiées par des moments comme celui qui s'annonce autour des spécialités culinaires que chacun aura pris soin d'apporter, nourritures terrestres et spirituelles pour ce nouveau passage du virtuel au réel, le quatrième de notre histoire collective toujours renouvelée. De nouveaux visages et un point de rencontre à découvrir : après Treignac, Uzerche donc, perle du Limousin.
Merci à Lulure II, aka Frédéric, d'avoir si bien travaillé dans l'amont pour nous trouver ce gîte. En autogestion le temps d'un week-end, cette unité de temps, de lieu et d'action marque la fabrique du blog depuis maintenant huit saisons. Pom, Snaileater, Jean-Yves, Lulure, Pimprenelle, Le Gé, François, Sergio, Tautor, Christian, Pipiou, Georges, Philippe et Vincent-le-Jeune, vous êtes attendus.






jeudi 4 avril 2019

L'autre soi

Ils sont cent qui représentent les écoles de rugby jusqu'à l'équipe nationale. Depuis plusieurs jours, glorieux et inconnus se posaient la même question : que faire pour relancer le XV de France ? Mardi et mercredi, elle sera posée par référendum aux présidents des clubs de rugby amateur. Ne soyez pas surpris : c'était une promesse de campagne. Alors, êtes-vous favorable à ce qu'un "étranger" (je déteste ce mot) dirige le XV de France ?
Pas certain que les bénévoles de clubs amateurs soient les mieux placés pour décider du choix d'un professionnel du management au chevet de ce XV de France, lequel claudique dans les zones internationales avec seulement 37 % de victoires en test-matchs depuis le mois de janvier 2012. Ecroulée sous les ères Saint-André, Novès et Brunel - qui pourtant savaient bâtir - la sélection nationale périclite saison après saison. Qui la redressera ?
Oublions un instant le Mondial 2019 et le stress d'une victoire impérative en ouverture, le 21 septembre, face aux Argentins. Hier denrée mineure - Pierre Albaladejo me rappelait qu'international, il avait refusé deux tournées d'été chez les gauchos sous prétexte qu'il n'apprendrait rien d'ovale là-bas et qu'il avait par ailleurs du boulot au camping  -, l'Argentine est aujourd'hui notre ennemi majeur. Nous aurons le temps d'y revenir.
Gatland, Jones, Hansen ? Why not. Laissons la porte ouverte. Les premiers dirigeants d'importance du rugby français étaient l'un Américain (Allan Muhr), l'autre Ecossais (Cyril Rutherford). Les joueurs nés au-delà de nos frontières - Melville, Van Heerden, Benazzi, De Villiers,Marsh, Nakaitaci, Spedding, Le Roux, Vakatawa, Willemse, etc. - ont chanté La Marseillaise, ce que Jean-Pierre Rives a toujours refusé de faire parce qu'il détestait l'idée qu'il faille faire couler "un sang impur" dans nos sillons.
L'Argentin Gonzalo Quesada et l'Anglais David Ellis ont renforcé le staff technique tricolore, ce qui n'a jamais suscité la moindre polémique. Le dernier tabou tombera-t-il ? Ce serait surtout un camouflet pour les théoriciens français, de Deleplace à Peuchlestrade, en passant par Villepreux, Barrière, Quilis, Barthez, Saby, etc. Ce serait certainement aussi la fin d'un savoir-jouer à la française, ce flair travaillé qui consiste à lancer des actions spectaculaires dans un courant contraire.
La démocratie antique impliquait à tour de rôle des citoyens libres, cultivés, concernés, engagés dans la vie de la cité, la res publica. Cet aréopage, microcosme ovale, est constitué ici d'un philosophe et d'un historien, d'anciens internationaux (41), de chroniqueurs-consultants (15), d'entraîneurs (13), de dirigeants (11), d'anciens joueurs professionnels (6) et amateurs (4), de théoriciens (2), d'éducateurs (2), de préparateurs mentaux (2) et physiques (2).
Pas invité au RIC de Bernard Laporte, ce club des cent a été consulté et, comme vous pouvez le lire en cliquant ici (version internet de L'Equipe), le "non" l'a emporté - 54 % -  sans que cette préférence soit significative en termes purement statistiques. Dans ce bloc du "non", tous pensent qu'il y a assez de techniciens français de qualité pour subvenir aux besoins de la cause et relancer le XV de France.
Mais au fil de la discussion que j'ai eue avec chacun d'entre eux, à l'évidence le problème n'est pas dans le choix de tel ou d'untel pour s'occuper du XV de France - sujet cosmétique - mais dans l'absence de projet fédéral, d'une vision à long terme, et surtout de liens de subordination entre les clubs pros et la FFR pour mettre l'équipe de France en évidence au milieu de la vitrine.
En miroir, dans une approche humaniste, Pierre Albaladejo, Jean-Pierre Rives, Jérôme Bianchi, Eric Blondeau, Thomas Castaignède, Benoît Dauga, André Herrero, Dominique Harize, Cédric Heymans, Thomas Lombard, Jean-Pierre Lux, Franck Mesnel, Philippe Sella, Robins Tchale-Watchou et Dimitri Yachvili, pour ne citer que les plus connus des intervenants, se sont déclarés favorables à l'ouverture.
Blogeur de Côté Ouvert, le philosophe Christophe Schaeffer propose de "mettre ainsi les internationaux français dans une zone d'inconfort pour aller chercher en eux quelque chose qu'ils ont perdu." Pour l'ancien international Christian Badin, "le jeu qui était le nôtre n'est plus. Seul quelqu'un d'extérieur pourra faire taire tout le monde et parvenir à accorder chacun autour du XV de France." L'éducateur Philippe Glatigny, au contraire, évoque "notre estampille et les racines du rugby français," soulignant "les capacités de certains entraîneurs français qui éviteront qu'on se coupe de notre histoire."
"Nous avons des joueurs étrangers dans nos clubs, constate le Biterrois Claude Saurel, coach globe-trotter (Géorgie, Russie, Maroc, Tunisie). Pourquoi être restrictif concernant les entraîneurs ?" Didier Camberabero veut profiter de cette occasion pour "faire table rase", Jean-Michel Aguirre pour mettre "fin aux querelles de chapelles." Ce que Thierry Roudil, préparateur physique et grand voyageur, résume en deux phrases : "La France est huitième nation mondiale. Il y a dans sept pays des techniciens dont la voix portera quand celle des entraîneurs français n'est pas entendue par leurs joueurs."
Les adeptes du "non" ne forment pas un bloc compact : leur spectre va du "travail sur l'identité du rugby français", dixit le psychologue du sport et ancien deuxième-ligne international Yann Le Meur, à l'inéquation d'un "copier/coller du modèle anglo-saxon" assure le préparateur physique du RC Toulon, Thibault Giroud, qui a travaillé dans des staffs anglo-saxons. Bertrand Fourcade, qui entraîna Tarbes et l'Italie, en fait une synthèse : "Notre rugby plagie les Anglo-Saxons avec ses temps programmés. Il faut revenir à notre jeu, inventif."
Ainsi se dessine l'avenir des Tricolores, têtes lourdes, épaules basses et bilan percé. Puiser chez soi ou s'ouvrir à l'autre. Altérité/ipséité : d'Aristote à Paul Ricoeur, cette réflexion traverse la pensée occidentale. Ne pourrait-on pas imaginer réenchanter une identité en se tournant vers un nouveau paradigme ? Le sujet, clivant, tiraille les esprits ovales. Une chose est sûre : étranger ou indigène, d'ailleurs ou d'ici, il est surtout temps d'en finir avec les vieilles ficelles, les cautères sur jambe de bois et le bris de vaisselle.







vendredi 29 mars 2019

Fait pour attaquer

Fermé en 2002, le Bataillon de Joinville ne propose plus aux meilleurs joueurs français sous les drapeaux de jouer hors du cadre de leurs clubs respectifs et de se fabriquer ensuite de chauds souvenirs de virées nocturnes. L'occasion m'est donnée en cette année de Coupe du monde et plus particulièrement durant avril, de rappeler ce que le XV de France doit à cette école interarmées des sports. Vous pourriez croire que récompenser d'un trophée la meilleure sélection nationale au monde est un concept récent. Il n'en est rien.
Un siècle plus tôt prenait fin la Première Guerre. Du Commonwealth débarquèrent des contingents, et parmi eux quelques rugbymen, pour repousser l'envahisseur allemand. Les combats de tranchées terminés, les armées de l'Empire britannique stationnèrent en Angleterre. La paix n'étant pas signée, nullement question de démobiliser. De son côté, regroupée à Vincennes dans une redoute qui deviendra ensuite l'INSEP, une cinquantaine d'internationaux français avait pour mission de participer à des matches de gala afin de montrer, après quatre ans de boucherie sur le front et de privations à l'arrière, la vitalité de l'armée française victorieuse.
Les Anglo-saxons détestent l'inaction. Le rugby restant la meilleure des batailles en temps de paix, les états-majors alliés eurent l'idée d'organiser une série de rencontres. Le roi George V offrit son patronage, mit en jeu un trophée et déclara ouvert le championnat de rugby du monde libre qui allait se disputer entre les forces armées de Nouvelle-Zélande, d'Australie, du Canada et d'Afrique du Sud, les îles britanniques étant représentées par deux sélections militaires : l'Army et la Royal Air Force.
Couvrant trois territoires - l'Angleterre, le pays de Galles et l'Ecosse - sur huit stades (Twickenham, Bradford, Portsmouth, Leicester, Gloucester, Swansea, Newport et Inverleith), cette compétition internationale fut lancée le 1er mars et la dernière des seize rencontres jouée le 15 avril à l'issue de laquelle l'Armée britannique et la Nouvelle-Zélande terminèrent à égalité au classement de cette poule unique.
Un match supplémentaire prit place à Twickenham le 17 avril 1919 pour départager Kiwis et British Army. Les coloniaux l'emportèrent, 9-3, et le roi leur remis une coupe. On en serait resté là sans la volonté des dirigeants de l'USFSA, ancêtre de la FFR : il s'activèrent pour qu'une "super finale" soit organisée contre le vainqueur de ces jeux ovales du Commonwealth. Ainsi, le 19 avril 1919, embarquée par train depuis la gare Saint-Lazare, l'élite du rugby tricolore débarqua à Waterloo pour affronter les Kiwis, dont treize étaient certifiés All Blacks.
A la pause, devant un public médusé, les deux équipes étaient à égalité, 3-3. Ce que les spectateurs de Twickenham ne savaient pas, c'est que les internationaux français avaient profité de leur séjour de plusieurs mois à Vincennes pour s'entraîner quotidiennement. Physiquement à travers bois sous la férule d'Adolphe Jauréguy, remarquable athlète. Tactiquement sous la houlette de René Crabos, fin stratège les initiant à la défense glissée. Techniquement avec François Borde, spécialiste de l'attaque avec décalage en bout de ligne, et toujours coiffé d'un béret.
Finalement, les Français furent vaincus, 20-3. Qu'importe. L'essentiel est ailleurs. En Irlande, au Lansdowne Road de Dublin pour le dernier match du Tournoi 1920. Fort de ses "Joinvillais" et en particulier du trio d'attaquants Crabos-Borde-Jauréguy désormais membres du Racing-Club de France, le XV de France remporta son premier succès à l'extérieur (7-15). Entre temps, les Jeux Interalliées s'étaient déroulés à Paris et un petit tournoi de rugby regroupa les Etats-Unis, la Roumanie et la France au stade Pershing construit en un rien de temps par les militaires yankees dans le bois de Vincennes.
Le 29 juin, la paix signée la veille, Américains et Français s'affrontèrent en finale, une bataille rangée qui fera dire au dirigeant français d'origine américaine, Allan Muhr : "C'est ce qu'on peut faire de mieux sans couteau et sans révolver." Pour l'anecdote, la France s'imposera (8-3). Quant au stade Pershing, il accueillit une rencontre du Tournoi en 1924 suite à l'inondation de Colombes. Adolphe Jauréguy, basque d'Ostabat, qui avait rejoint le Stade Français, occupait toujours l'aile gauche.
Interrogé il y a un demi-siècle par Denis Lalanne au sujet du XV de France et de la montée en puissance des Britanniques, son coéquipier François Borde répondit : "Il va falloir que le XV de France fasse appel à toutes les vraies compétences possibles pour suivre le mouvement. De tout temps, le XV de France a été fait pour attaquer, n'allons pas contre cette vocation. Il y a des procédés simples, de bonnes habitudes qu'il ne faut pas abandonner. Comme par exemple le souci de rester debout, disponible aux côtés du joueur que l'on vient de servir." Je vous laisse le soin de conclure.

samedi 23 mars 2019

Tout à gagner

Ils sont revenus du Tournoi détruits, le moral en berne. Leurs entraîneurs ont vu débarquer au club-house des internationaux en kit, pressés de rejouer pour se remettre les idées ovales en place. Que le XV de France détruise ainsi sa jeunesse dont on aime à dire qu'elle est triomphante pour nous projeter en joie vers l'avenir, mais qui semble là bien mal en point, sacrifiée, martyrisée, envoyée à l'abattoir des lignes d'avantages mal tracées, a de quoi nous interpeller.
Exit donc les Six Nations, et on s'est pris la porte de sortie en pleine gueule. J'ai écouté et entendu de nombreux amoureux du rugby et d'anciens internationaux souhaiter que le XV de France se vautre à Rome, non pas pour enfoncer les Tricolores mais pour obliger le pouvoir en place à changer vite et bien staff et capitaine dans l'optique du Mondial 2019 au Japon. C'est dire dans quelle détresse nous nous trouvons, impuissants.
Le Top 14 a donc repris ses droits, et bientôt le Coupe d'Europe reviendra disposer ses quarts de finale. Le rugby des clubs domine le paysage français. Une évidence qui réduit l'équipe de France à une misérable cohorte de gamins paumés sur un terrain trop grand pour eux, avec un ballon trop petit pour leurs doigts trop gourds. Cela fait un siècle que les clubs règnent, et cette prééminence du local sur le national définit depuis 1910 la construction des XV de France.
La différence, à l'époque où le rugby n'était pas professionnel, c'est que le savoir-faire du SBUC - premier club pro - puis de Quillan, Carmaux, Romans, Grenoble, Castres, Cognac, Cahors, Mazamet, Lourdes, La Voulte, Brive, Dax, Bayonne, Biarritz, Lourdes, Toulon, Agen, Mont-de-Marsan, Toulouse, le Racing-Club-de France, Bègles, Montferrand, Colomiers, Bourgoin et jusqu'au Stade Français récemment avec sa couveuse de Bleus en 2015, a été mis au service de desseins tricolores.
Si le président de la FFR, Bernard Laporte, choisit un entraîneur étranger - disons Warren Gatland, qui rêve, lui, d'entraîner les All Blacks et ne viendra à Marcoussis qu'en pis aller - la FFR se coupera des techniciens de clubs, grands cocus si l'austère kiwi décide - ce n'est pas gagné - de s'installer dans l'Essonne. Il lui faudra un staff : le sien (qui va coûter très cher, soit deux millions d'euros à l'année) ou un compost hétéroclite d'entraîneurs français du pôle 14 libres sur le marché de l'emploi ce qui, on l'a vu, n'est pas un gage de qualité.
Ce constat, nous aimerions que ce soit le dernier. Pour le résumer, je vous conseille la lecture édifiante du pamphlet de mon ami et ancien collègue de L'Equipe et du Canard Enchaîné, Jean-Yves Viollier. Talonneur du XV de la presse des glorieuses années 80-90, quand aucune sélection corpo ne résistait à nos poussées rectilignes et nos envolées lyriques, un temps où mes confrères Delteral, Crépin, Tynelski, Maria, Beaupère, Schramm, Rivière, Calmejane, Zabel, Holtz, Lemoine, Danne, Walter, Dunet, Bouzinac, Clévenot, Gilardi, Navarro et Deydier enflammaient le terrain n°1 de Colombes, le samedi matin. Mais aussi Jean-Bouin, Paul-Chandon, Jean-Morin et Marcel-Michelin.
Publié le mois dernier chez Atlantica, Rugby en péril, signé Viollier, dézingue en moins de cent pages. Règlement, commotions, phases trop statiques, gabarits mal triés, individualisme forcené, présidents stars, indigence tactique, dictat de l'écran payant, "affaires" fédérales, boîte à JIFF : tout y passe ! Et donne envie d'initier une révolution de gilets bleus : ce n'est pas de pain que nous manquons mais de jeu.
Nous aimerions que Rugby en péril soit le dernier ouvrage d'un genre commencé dès 1996 avec Rugby pro, histoires secrètes (éditions Solar), et poursuivi par Jean-Paul Rey (Qu'ont-il fait de notre rugby ? Editions Cairns, 1997), Jean Fabre (La quatrième mi-temps, Cépaduès, 1999), Jacky Adole (Mon sac de rugby, Atlantica, 2002), Pierre Albaladejo (Les clameurs du rugby, Solar, 2007), Xavier Audebert (Les odieux du stade, Flammarion, 2007), Laurent Benezech (Rugby, où sont tes valeurs ?, La Martinière, 2014), Pierre Ballester (Rugby à charges, La Martinière, 2015) puis Philippe Kallenbrunn (Peur sur le rugby, Marabout, 2017).
Il y avait un exemplaire de Rugby en péril à gagner pour celle ou celui qui répondrait à la question suivante : qui a dit "Le soutien est plus fort que la passe"  ? Le vainqueur est l'ami Lulure II aka Fred Boy. Dès 18 heures. La réponse n'était pas Pierre Berbizier, Olivier Villepreux, Christian Montaignac, Christophe Schaeffer ou Raoul Barrière mais bel et bien Richard Astre. Dans les pages du dernier So Tampon. La littérature ne s'offre pas ici aux Béotiens, vous le savez bien.

samedi 16 mars 2019

L'heure du courage

Ils n'ont pas fait oublier la génération des seventies, celle des rouflaquettes et des cheveux longs, des crochets électriques et des relances rectilignes. D'ailleurs, qui le pourrait ? Mais ils ont fait chanter leur supporteurs comme aux plus belles heures. Les places ont beau être toutes assises au Millennium Stadium, le peuple gallois a entonné ses chants de la Rhondda comme s'il était debout, offrant à ce théâtre moderne le coeur de l'Arm's Park sur lequel il est construit.
Inventeurs de la ligne de trois-quarts à deux centres à la fin du XIXe siècle, initiateurs via Owen Roe du rugby "à la bayonnaise" au début du XXe siècle qui inspira ensuite le XV de France au point de devenir le French Flair, créateurs du mouvement de balancier dans les années 70, ce large-large qui a fait école depuis, mais aussi capables d'imaginer les rassemblements d'avant test-matches, les Gallois ont su redevenir une référence quand le Tournoi est passé à six nations, quand le rugby a choisi le professionnalisme.
Cette transformation est partie de loin, de très loin même, d'une période noire qui vit en 1988 le XV du Poireau encaisser cent six points en deux test-matches lors d'une tournée en Nouvelle-Zélande, sa fédération sombrer dans la banqueroute, minée par une politique étriquée de petits privilèges, son championnat de villages vivoter, folklorique et pittoresque, certes, mais sans réel intérêt sportif.
Il faut faire preuve d'humilité pour appeler une compétence extérieure - le Néo-Zélandais David Moffett en l'occurrence - pour réaliser l'audit qui changea la face rôtie d'un rugby en perdition. Place aux franchises pour réduire l'élite et les coûts ! Priorité à l'équipe nationale ! La grogne, de Llanelli à Newport, laissa place aux résultats qu'on connait : Grands Chelems en 2005 et 2008, puis en 2012 et, depuis samedi, en 2019. Davantage que la France, l'Angleterre ou l'Irlande, le pays de Galles s'impose depuis deux décennies comme la nation phare du nouveau Tournoi.
Après avoir profité depuis les années 60 des compétences d'entraîneurs de la classe de Carwyn James, John Dawes, Clive Rowlands, David Nash et Gareth Jenkins, les internationaux gallois ont grandi ensuite sous la férule de techniciens néo-zélandais de haut vol, à savoir Graham Henry, Steve Hansen et Warren Gatland. La France, qui touche le fond ovale depuis plus d'un an, aura-t-elle le courage intellectuel d'un constat sans fard et de solutions draconiennes ?
Tendons l'oreille du côté de Marcoussis. Une décision sportive pourrait être annoncée très vite. Mais ça coince un peu pour intégrer Fabien Galthié aux côtés de Jacques Brunel dans l'optique du Mondial au Japon. Afin de reprendre l'équipe de France en décembre, auraient été approchés Steven Hansen, Joe Schmidt, Eddie Jones et Warren Gatland. Schmidt a refusé pour raisons familiales. Les autres, je ne sais pas... Laurent Travers, Laurent Labit, Xavier Garbajosa, Franck Azéma, Pierre Mignoni et Ugo Mola ont, eux aussi, été sondés.
Vaste est le chantier. Mis à part l'envie et de talent de Damian Penaud, il n'y a rien à retenir de la victoire tricolore à Rome, 25-14. Derrière l'intouchable Nouvelle-Zélande, nous sommes en troisième division mondiale. Comparaison n'est pas raison, alors il ne faut pas regarder l'intense Galles-Irlande et le spectaculaire Angleterre-Ecosse dans la foulée... Match indigne du haut niveau international, purge devant laquelle on a perdu intérêt au jeu  - j'en connais qui se sont endormis devant leur écran de télé -, victoire laborieuse et heureuse (l'Italie est entrée cinq fois sans succès dans l'en-but français), ce centième France-Italie, jubilé de Sergio Parisse dans le Tournoi des Six Nations, a fait reculer la cause du rugby en France.
Invité de Bureau Ovale, l'émission rugby sur You Tube, j'ai signalé à quel point l'urgence appelle la démolition d'une structure : trouver un entraîneur en chef de haut vol familier des techniques contemporaines de management ; lui adjoindre des techniciens reconnus (attaque, touche, mêlée, jeu au pied, défense, préparation mentale) ; trouver un capitaine d'avenir qui soit aussi le meilleur à son poste ; produire un projet de développement et d'accompagnement en lien avec les clubs de Top 14 et la DTN.
Il n'est pas trop tard pour imaginer les Tricolores s'illustrer en 2023 quand la Coupe du monde se disputera en France. Mais pour cela, il faut s'y prendre tout de suite. Tant pis pour les susceptibilités des uns et des autres : il y va de l'avenir du XV de France et de la crédibilité de notre rugby. On peut écrire, sans crainte de se tromper, que Jacques Brunel, Jean-Baptiste Elissalde, Julien Bonnaire, Jean-Marc Bèderède, Sébastien Bruno et Guilhem Guirado ne sont plus les hommes de la situation.
Une défaite historique contre les Fidji, la déroute de Twickenham, l'humiliation à Dublin et cette purge à Rome, n'est-ce pas assez pour effectuer maintenant un changement ? Toute attitude conservatrice serait aveu de faiblesse, marque d'aveuglement, délit de non assistance à équipe en danger. On ne construit pas une équipe nationale avec de bons sentiments, des sourires de façade, des connivences, des petits arrangements, des non-dits, des malentendus, des sous-entendus et des atermoiements. Il en va de l'avenir d'une génération, et peut-être même de la suivante.

Cherry on the cake, voici le XV-type du Tournoi 2019 (by Côté Ouvert)
L. Williams - Adams, Parkes, Slade, May - (o) Russel, (m) Tebaldi - Watson, Moriarty, Navidi - Jones (cap.), Ryan - Sinckler, McInally, Healy.

lundi 11 mars 2019

Les gilets bleus

Défilent des gilets de couleur : jaune bien sûr, rouge (syndicalistes), rose (infirmières) et violet (féministes). Noir, aussi (extrémistes, casseurs). La colère s'installe dans la rue parce que les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes, les promesses de campagne ne sont pas tenues. Déçus, frustrés, oubliés, humiliés, les cocus se font entendre. L'actualité tricolore étant ce qu'elle est, les élus ne s'y seraient pas plus mal pris qu'en offrant à leurs électeurs un poste de télévision pour suivre en direct cette chute libre.

C'est ainsi qu'on nourrit les révolutions. Je me suis rendu à Marcoussis, tout à l'heure: le peuple des stades de France a commencé à s'installer autour du rond-point construit devant l'entrée du CNR. Oh, ils ne sont pas très nombreux à braver par cette heure le vent de la plaine d'Essonne. Allez-y, par curiosité, vous verrez, c'est bon enfant. Le bus qui ramenait d'Irlande l'hagarde équipe de France et son staff en toc les a frôlé, lentement. J'ai entraperçu le visage étonné de quelques Tricolores. Les autres, visiblement dans leur bulle, avaient les oreilles enserrées par d'énormes casques idiots.

Quand ils se réveilleront demain, les fessés de Dublin verront que la poignée de supporteurs déçus qui faisait le pied de grue pour un petit signe de la main s'est désormais élargie. Une vingtaine de mordus de froid autour d'un brasero chantent des paillardes pour se tenir chaud. D'autres sont attendus dans la journée. Quelques banderoles ont poussé appelant à la révolte des cloportes. Les automobilistes klaxonnent en roulant au pas une fois arrivés à leur hauteur. Ils ont des gilets bleus coincés sur leur pare-brise en signe de soutien.

Tôt ce matin, le personnel administratif de la FFR a connu des difficultés pour s'approcher du parking et se garer, puis traverser ce qui est maintenant devenu une marée humaine qui s'étend sur une cinquantaine de mètres des deux côtés de l'avenue. La circulation est arrêtée, la maréchaussée alignée pour assurer un semblant d'ordre, les slogans lancés au mégaphone, repris par cette foule bleue qui chante haut et fort au XV de France qui s'entraîne là-bas, plus loin, sur le terrain Pierre-Camou à l'abri des regards, son amour bafoué, sa passion trahie.
Il a gonflé, ce groupé pénétrant. J'y ai croisé joueurs, dirigeants, supporteurs, éducateurs, quelques anciens internationaux aussi - certains parmi les plus emblématiques - venus soutenir cette communion païenne, atterrés par la situation catastrophique, "pathétique, même", dans laquelle le XV de France nain s'est mis. "Putain, quelle catastrophe !". Ils expriment sans détour leur "honte" ; aussi à quel point cette équipe "manque de fierté et d'amour".
A l'autre bout de Marcoussis, les Tricolores travaillent dans l'ennui et le brouillard leurs combinaisons. "Ah bon, parce qu'en plus ils travaillent ? Pour nous livrer des matches comme ça ? Mais il faudrait mieux qu'ils aillent jouer au bowling ou rentrer chez eux" lâche un visiteur transi vêtu de ce bleu pâle qui symbolise la déroute de Dublin. Guilhem et ses affiliés ont entendu gronder la foule, et dans peu de temps sortiront du CNR emportés vers le Colisée via Orly participer au jubilé romain de Parisse. Savent-ils qu'ils se tiennent en équilibre instable sur la roche Tarpéienne ?
On mesure la gouffre dans lequel s'est enfoncé ce groupe si l'on considère qu'il est capital pour le présent et l'avenir de notre sport que la France remporte ce pesant trophée Garibaldi. Qu'elle soit neuvième, dixième ou plus loin encore, elle part sauver ce qu'il reste de son Tournoi. L'image, ce sera pour plus tard. Ou pas. Qu'attendre ? Tomber encore plus bas en perdant samedi ? Pour que rien ne change ? "Il faut s'affranchir du rugby con", lance Lulu le gilet bleu de Paname, le regard tourné vers Rome. Mais déjà la foule des déçus s'est retirée comme elle était arrivée. Plus personne ne se dresse autour de la sculpture monumentale de Jean-Pierre Rives. Les gilets bleus ont disparu dans la brume électronique. J'ai dû rêver.






vendredi 8 mars 2019

C'était Raoul...

D'ordinaire, on évalue la trace que laisse un homme dans l'histoire d'une activité aux lignes de son palmarès, à sa bibliographie, à ses décorations, à ses récompenses, à ses titres. L'héritage de Raoul Barrière se mesure, lui, à l'émotion que sa disparition, à 91 ans, a suscité. J'ai entendu, au téléphone, les silences embués de Richard Astre marchant dans la campagne espagnole, j'ai perçu les larmes couler sur les joues de Claude Saurel impossibles à sécher au vent, la retenue submergée d'Alain Paco derrière son flux de souvenirs. Ce que l'AS Béziers compte d'anciens joueurs passés sous la coupe du sorcier de Sauclières est touché par cette disparition.

Ce fut un privilège de rencontrer ce professeur d'éducation physique il y a un peu plus de deux ans, chez lui, à une portée de drop du stade de la Méditerranée, dans le corps de ferme qu'il avait aménagé pour sa famille. Un de ses petits-fils jouait avec un ballon de rugby dans la cour. Invité à déjeuner, je notais encore ses affirmations éclairantes entre deux bouchées, même après deux heures d'interview. Comme d'autres grands entraîneurs, cette boule d'énergie ne vivait que pour et par le rugby, celui des Springboks, des All Blacks, de Béziers, du pays catalan où se trouvent ses racines.

Avant de débuter dans ce métier en 1984, j'avais déjà une attirance pour l'Histoire du rugby telle que relatée par Henri Garcia, Denis Lalanne et Georges Pastre. Je n'imaginais pas que connaître par cœur l'aventure du XV de France de 1958 en Afrique du Sud allait un jour m'ouvrir une porte qui donne sur le salon de Raoul Barrière, immense pièce sombre constellée de souvenirs ovales et m'offrir l'occasion de m'assoir en face de ce géant, petit de taille, immense de connaissances. Et, alors qu'un rai de soleil passait par une étroite fenêtre, le regarder me parler.

"Il était coriace. Parfois, il te blessait d'un mot. Parce qu'il sentait que tu t'étais laissé aller, que tu n'étais pas là où tu devais être. Mais c'était pour ton bien," m'avoue aujourd'hui Alain Paco, moi qui n'ai connu que le miel de cet homme, c'est-à-dire son immense bienveillance à l'hiver de sa vie, son humanisme profond et authentique. "Son exigence était telle que si tu relâchais un ballon à la fin de l'entraînement, qui pouvait durer plus de deux heures, tu allais immédiatement te taper des séries de huit cents mètres..." poursuit l'ancien talonneur international, qui débuta ouvreur face à Neath pour l'inauguration du Parc des Princes.

Même si à n'en pas douter Raoul Barrière fut "une belle personne", dit l'ancien flanker Claude Saurel qui entraîna à son tour Béziers, on ne construit pas une équipe comme l'ASB des années 70 avec des pétales de rose mais plutôt en habituant les joueurs à ne pas souffrir des épines. "Pendant deux mois, préparer la phase finale était un pèlerinage, raconte Saurel, devenu coach de la Géorgie et de la Russie. Tout le monde arrêtait de fumer, y compris Jack Cantoni. Personne ne sortait le soir, même Armand Vaquerin. Tous les jours, avant l'entraînement, on effectuait un footing de dix bornes le long du canal du Midi..."

A quelques heures d'Irlande-France, on mesure l'ascèse biterroise. Raoul Barrière détestait voir ses joueurs sous des barres du musculation. Il préférait leur faire travailler la tonicité et l'explosivité "au poids du corps", dit Saurel, c'est-à-dire tractions, pompes et abdominaux au naturel. On lui doit aussi "l'hydratation permanente, les passes assurées les yeux bandés, les élastiques tendus en travers du terrain pour imposer les positions basses... On travaillait le plaquage avec des sacs de quatre-vingt kilos de sable attachés à un portique et lancés dans tous les angles, la puissance en passant entre des pneus de tracteur..."

Dans le rugby d'immédiat après-guerre, les entraîneurs de renom ne manquaient pas : Julien Saby, Robert Poulain, Henri Laffont. Mais Barrière a renouvelé le genre. Son approche tactique est ainsi résumée par Claude Saurel : "Comment faire pour capter quinze défenseurs dans un espace limité d'une ligne de touche à une autre ? Aller droit, multiplier les fixations, être capable de passer le ballon dans toutes les positions possibles."

Fin octobre 2016, à la question, "Comment définiriez-vous le combat, en rugby ?" ce pédagogue me répondit :"C'est une opposition au corps. Il est dans l'arrêt physique de l'adversaire porteur du ballon. Il faut ensuite le faire reculer puis le mettre au sol et lui enlever l'envie de tromper notre défense... Attendu que le combat peut être douloureux, tous les entraînements, y compris parfois le matin du match, étaient avec opposition réelle, c'est-à-dire avec plaquage autorisé. Quelques fois, les joueurs s'invectivaient, mais je m'en foutais..."

Alain Paco se souvient : "Ah, ça, on préférait le match parce que les entraînements étaient deux fois plus éprouvants..." Claude Saurel ajoute : "Le vendredi soir, c'était l'opposition systématique avec la Nationale B. Qu'est ce qu'on se mettait... Combien de fois j'ai dû me battre... Mais le dimanche, nous étions mieux préparés que nos adversaires au combat. En fait, Raoul nous apprenait à gagner. C'est allé parfois très loin, mais quand les gars d'en face étaient carbonisés, nous on aurait pu disputer un deuxième match à la suite..."

N'allez pas croire un instant que cette violence canalisée était une marque de fabrique : elle séparait les hommes des enfants, comme le vent au golf. "Tout était millimétré, me précisa Raoul Barrière. J'expliquais à chaque joueur le pourquoi du comment des positions. Une fois que nous avions rectifié un mauvais placement, il ne fallait pas que le fautif recommence sinon il prenait un "savon". Personne ne déconnait à l'entraînement. C'était banni."

Raoul Barrière était aussi, comme tous les bons techniciens, connaisseur du règlement. Pour une raison simple : "La règle permet différentes interprétations, et ce qui me gêne, c'est qu'elle n'est pas appliquée comme elle est écrite..." Là aussi le sorcier de Sauclières s'engouffra dans les intervalles, posant à l'arbitre comme à l'adversaire des problèmes difficilement solubles dans l'instant.

Cette rigueur se trouve chez les All Blacks et les Irlandais, que les Tricolores vont affronter dimanche après-midi. Pas étonnant que ces deux équipes soient en ce moment au sommet du monde et se partagent un hémisphère. Au sein du XV du Trèfle, tout est millimétré, précisé, rodé, et s'enchaîne comme écrit sur une partition. Ce jeu est inexorable. Comme était irrespirable le rouleau-compresseur biterrois.

A l'instar de Jean-Pierre Rives, sûr que Raoul Barrière, cet intranquille qui jouait à l'aspadragade quand il était enfant, a de l'Irlandais en lui. Il en avait le faciès, du moins, sorti d'un film de John Ford. Ah, vous ne connaissez pas Raoul ! Pourquoi avez-vous choisi le rugby, lui ai-je demandé à l'heure du café ? "Parce qu'il y avait des coups de tronche à recevoir et à donner", m'a-t-il répondu. Avant d'ajouter, en riant : "On est con, hein ?" Non, monsieur Barrière, pas seulement cons ; nous sommes tristes, surtout. 

lundi 4 mars 2019

La chaussée des géants


A l'exception de la France bicéphale, les grandes nations, y compris celles du Pacifique dont World Rugby voudrait se séparer au motif qu'elles en sont pas bankables ni présentables pour l'audimat, parviennent à pratiquer un jeu de rugby sans avoir besoin de se travestir, ni de se renier. La France, donc, oscille toujours entre sa pratique de clubs et sa représentation nationale.

Prenez l'Irlande. Déjà, parvenir à réunir deux entités géographico-politiques sous un même maillot alors que tout les oppose tient de l'exploit historique. Faire ensuite d'une pratique d'établissements privés protestants un sport reconnu dans un pays catholique tient du prodige. Puis passer d'un championnat famélique de clubs amateurs à un quartet de provinces qui dominent l'Europe... Tout cela démontre que la raison est meilleure conseillère que la passion.

On ne peut pas s'étonner, dès lors, que l'équipe nationale irlandaise, qui ne dispose que d'un effectif limité, décroche un Grand Chelem dans le Tournoi des Six Nations - ce fut le cas, l'année dernière - et se hisse à la deuxième place mondiale. Alors que nous mijotons dans une marmite de polémiques, l'Irlande est déjà installée à la table des grands, bien servie par son ouvreur Jonathan Sexton, élu meilleur joueur du monde, ce même Sexton qui se morfondait dans le Top 14.

Pourquoi évoquer ainsi Sexton ? Parce que le demi d'ouverture star du Leinster personnifie la réussite du XV d'Irlande. Lors d'une série d'entretiens que j'effectuais dans le cadre d'un reportage pour L'Equipe, Pierre Berbizier me demanda : "Qui sera notre dix à la Coupe du monde ?" Je fus bien incapable de lui répondre. A six mois du coup d'envoi, le pourriez-vous ? C'est tout le problème. Il ajouta : "Il faut caractériser le jeu que nous voulons mettre en place. Et ensuite choisir l'ouvreur pour le pratiquer. En France, on fait l'inverse." Avant de conclure : "Mais notre situation actuelle est encore pire : nous ne faisons ni l'un ni l'autre..."

Cerner le jeu de l'Irlande, c'est constater, comme Guy Accoceberry, que nous avons "un retard de cinq ans dans le domaine du jeu tactique. Les autres nations ont intégré le jeu au pied depuis 2012, que ce soit en clubs et en provinces. On fait ce que les autres ont déjà maîtrisé depuis longtemps et dont ils tendent à s'éloigner : conservation du ballon et multiplication des temps de jeu..." 

"Historiquement, le rugby français a eu la volonté délibérée de se démarquer des footballeurs, note l'ancien commentateur télé Pierre Salviac, qui mis le travail du jeu au pied obligatoire dans son programme de campagne quand il se présenta face à Bernard Laporte, Alain Doucet et Pierre à la présidence de la FFR en 2016. Pour les Anglo-saxons, le jeu de pression et d'occupation par le pied est essentiel. Car c'est d'abord du football avant d'être du rugby. Il faut croire que ceux qui ont traduit ce jeu en France on fait abstraction du pied."

Plus près de nous, en 1988, Grant Fox, maître ès-tactique, m'avoua que les All Blacks s'organisaient à partir de trois situations pré-établies sur du jeu au pied dans les angles morts afin de repousser l'adversaire jusque dans ses vingt-deux mètres et hériter ainsi d'une touche pour activer leurs combinaisons. De la même façon, Titou Lamaison - que je considère comme le demi d'ouverture français le plus complet  - avait disséqué "le jeu de Joel Stransky et son rôle primordial dans la conquête du titre mondial par les Springboks en 1995."


Ce même Titou Lamaison s'interroge : "Quels sont les demis d'ouverture français buteurs numéro un dans leur club ?" Réponse : Jonathan Wisniewski et Matthieu Jalibert, ainsi que trois Toulonnais à tour de rôle : Anthony Belleau, Louis Carbonel et François Trinh-Duc... Sauf qu'à bien y regarder, les demis de mêlée font la loi quand "les Gallois et les Ecossais misent sur leur charnière, les Anglais et les Irlandais sur leur ouvreurs," remarque Pierre Berbizier.


Effectivement, constate Jeannot Lescarboura, "en France, le dix a été déchargé du jeu au pied tactique et des tirs aux but. Il n'a plus la responsabilité du jeu." En revanche, attendons-nous à voir Sexton s'imposer à la baguette, diriger l'orchestre vert, trouver le tempo de la partition ou plutôt la jouer à son rythme, à sa main. Et à son pied. "Il sait tenir compte des paramètres que sont la météo, l'état de la pelouse, l'adversaire. Avec lui, tout est question de dosage, d'équilibre et de trajectoires," note Jean-Pierre Elissalde.


Voilà donc l'équipe de France en route pour Dublin afin de confirmer son succès sur l'Ecosse, il y a deux semaines. Un test de passage, donc. L'Irlande dont Jean-Pierre Rives disait qu'il aurait bien aimé la représenter s'il n'avait été Français. L'Irlande de Sean O'Casey, auteur de "La charrue et les étoiles", qui fait allusion au drapeau des nationalistes irlandais dont le chant de ralliement était, au début du siècle dernier, La Marseillaise.

Après le match contre le XV du Trèfle, en 1920, le pilier toulousain Marcel-Frédéric Lubin-Lebrère, accompagné de quelques supporteurs, cherchait un pub où étancher sa soif quand il entendit l'hymne français résonner. Intrigué, il pénétra dans le sous-sol où était réunie une troupe d'Irlandais et y passa une partie de la nuit à trinquer et à chanter avant d'être cueilli par la police au petit matin au motif qu'il s'était joint à une faction révolutionnaire.


Il se sortit d'embarras en montrant sa carte tricolore d'employé municipal, arguant qu'il était maire de Toulouse, et que La Marseillaise était aussi et surtout l'hymne de la France et de l'équipe de rugby qui venait de battre (7-15) les Irlandais la veille à Lansdowne Road. Cet épisode construisit sa légende. Pour sa part, Lucien Mias, capitaine tricolore, fit un soir d'avril 1959 à Dublin allusion dans son dernier discours d'après-match à cette charrue qu'il faut atteler à une étoile si l'on veut que le sillon soit droit. L'épopée autant que le sens de la répartie et de l'allégorie, voilà sans aucun doute ce qui manque aujourd'hui à ce XV de France qui n'a encore rien accroché.