lundi 23 mars 2026

Blanco passe au centre

Il n'est pas le premier et j'espère qu'il ne sera pas le dernier. Comme l'artiste ou l'explorateur, le sportif est un citoyen. Peut-être pas tout à fait comme les autres s'il jouit du statut de champion. Historiquement, à l'issue des Jeux Olympiques antiques, le vainqueur d'une épreuve était vénéré par les habitants et les édiles de son lieu de résidence. Il avait droit de cité. Au point d'être logé et nourri à vie, choyé par tous, fierté érigée en statue de son vivant. Les nations n'existaient pas et les cités - Sparte, Athènes, Corinthe, Phocée, Chalcis, Milet, Rhodes, Mégarde, etc. - étaient structurées en petits Etats indépendants. Avec chacune ses héros olympiens.

De Jacques Chaban-Delmas à Bordeaux jusqu'à Didier Codorniou à Gruissan, en passant par Jean Carrère à Argelès-sur-mer, nombreux - pas tant que ça en fait - sont les internationaux français élus maires au suffrage universel. N'oublions pas les arbitres : Bernard Marie à Biarritz et Georges Domercq à Bellocq. Liste non exhaustive puisque mon propos consiste à illustrer l'engagement citoyen de sportifs biberonnés au tissu associatif. Et d 'ailleurs, il n'est que de rappeler la phrase de l'écrivain havrais Pierre Mac Orlan pour tirer un trait d'union entre sport et politique : "Le club, cette petite patrie dans la grande."

Personne mieux que Serge Blanco illustre la fidélité à un seul maillot tout au long d'une carrière, et on peut dire maintenant d'une existence. Après avoir accueilli en son sein l'enfant de Caracas, Biarritz vient de le sacrer roi. C'était dimanche soir. Bien malin qui pouvait imaginer l'arrière fantasque relancer depuis l'isoloir et construire par les urnes une victoire. Sur le terrain, il n'était à l'aise ni à l'aile droite, ni à l'aile gauche. Pas étonnant que ce soit au centre qu'il ait tracé son chemin. Et choisi de fêter son succès chez son ancien coéquipier Pascal Ondarts.

Le centre, ainsi qu'a pu le constater l'international bordelais Damian Penaud replacé à ce poste dimanche soir face au Stade toulousain en clôture de la dix-neuvième journée, n'est vraiment pas de tout repos. A l'heure où les extrêmes captent beaucoup trop de suffrages, choisir d'accorder la médiété - concept philosophique cher à Aristote - à un projet politique demande un équilibre à toutes épreuves dont seuls disposent les funambules ou les sages, selon. Ce sont parfois les mêmes : ils maîtrisent l'espace quand d'autres y voient le vide. 

"Même aux cartes, il a de la chance," dit de lui son compère Grégoire Lascubé, ancien pilier international devenu partenaire de pelote basque, d'agapes et de Mus. A mes débuts de journaliste, avant même d'intégrer le quotidien L'Equipe, j'avais rencontré Serge Blanco, alors en pleine ascension sportive, passant du junior biarrot éclatant surclassé à l'arrière étincelant encensé du XV de France. Il a, avec grâce, préfacé quelques-uns de mes ouvrages et toujours en évoquant le sens collectif qui construit une équipe alors que son génie sans égal aurait pu lui permettre de tirer à lui la couverture.

Arrière, buteur, chasseur d'essais, match-winner, capitaine, phare et même co-entraîneur de la sélection nationale, il fut d'abord l'âme du Biarritz Olympique et lui manque juste le titre de champion de France pour envelopper une carrière hors-normes. Président de la LNR, il a fait entrer le rugby d'élite des clubs français dans le professionnalisme. Il rêvait d'un calendrier universel, meilleur moyen d'associer les deux hémisphères. Il a offert au Top 16 puis 14 une couverture télévisuelle dont seul le football disposait. Et s'il a refusé, pour des raisons personnelles, de se présenter à la présidence de la FFR, l'idée de briguer la mairie de Biarritz a beaucoup à voir avec l'envie de protéger Aguilera des vautours et de redonner au B.O. une place parmi l'élite ovale.

Blanco n'est pas Blanqui. Il ne révolutionnera pas la côte basque. Mais lui qui a toujours refusé l'idée même de défaite vient de prouver, comme il le faisait de sa foulée chaloupée et de ses feintes irrésistibles, qu'il n'existe aucune défense inexpugnable. On lui souhaite de réussir à la mairie aussi bien qu'entre les poteaux et mieux qu'en affaires. Extrêmement rares sont les histoires d'amour entre un homme et sa ville. Je ne sais pas où cette "rugmance" mènera le Pelé du rugby - ainsi baptisé par un journaliste gallois à la fin des années 70 - mais elle peut inspirer ceux de la nouvelle génération de retraités d'Ovalie à préférer le socle à l'éclat, l'altérité à la gloire, la constance à l'éphémère.

dimanche 15 mars 2026

Pas vraiment le pied

 

Il ne faut pas désespérer Saint-Denis. Paraphraser la célèbre citation apocryphe de Jean-Paul Sartre, écrite en 1955, n'est pas une simple feinte de passe dans le seul but de dérider l'incipit : vaincre l'Angleterre à la dernière seconde, et surtout trois minutes au-delà, reste un délice de fin gourmet. Quant à terminer à la première place du Tournoi des Six Nations, rien n'est plus apprécié à un peu moins de deux ans de la prochaine Coupe du monde. Ce n'est certes pas l'indicateur le plus fiable en matière de pronostic et les bookmakers ne s'y tromperont pas, mais c'est après tout - et surtout la déconfiture de Murrayfield - un titre honorifique à savourer.
Pendant quelques minutes, j'ai cru qu'après un forfait tricolore l'USAP avait été appelée au dernier moment pour disputer ce Crunch. Pas vous ? Et pourquoi pas demander tant qu'on y était aux Anglais de jouer en rouge ? Ce qu'ils firent parfois. Mais pas là. Alors je ne sais quel génie du marketing a eu la glorieuse idée de fêter le cent vingtième anniversaire des France-Angleterre en tricotant ce maillot bleu pâle, mais si pour vendre du tissu le procédé est sans doute lumineux, pour distinguer les adversaires - même shorts blancs qui plus est - on trouvera facilement plus indiqué.
De nombreux sportifs - surtout les pratiquants - assurent que seule la victoire est belle. Dans certains cas, on leur donnera raison. Et sans doute que ce Crunch dominé par le XV de la Rose émarge à la rubrique des hold-up jubilatoires et irrésistibles. Effectivement, d'un coup de pied au culte Thomas Ramos, qui n'est pas pour rien devenu le meilleur réalisateur tricolore de tous les temps devant quelques fameux prédécesseurs - Frédéric Michalak, Christophe Lamaison, Dimitri Yachvili -, a vengé des générations de glorieux perdants qui prirent des "Sorry, good game" dans les dents en serrant la mâchoire. Voilà bien le genre de but de pénalité qu'il faut garder au chaud pour, qu'un soir de finale de Coupe du monde, le trophée Webb Ellis trouve enfin sa place sur une étagère, à Marcoussis.
Reste que les Anglais nous ont planté sept essais. Fabien Galthié, qui aime tant évoquer les Expected Goals afin de nous faire passer les défaites pour des vessies, ne trouvera pas grand chose à redire après ce succès tendu à la photo-finish. On pourra néanmoins lui faire remarquer que son équipe s'est inclinée sur un gros score de Champions League, à savoir 6-7. Et c'est sans doute là où la Rose blesse. 48-46 au tableau d'affichage, c'est aussi la faillite du buteur anglais Finn Smith, l'oubli de Chessum de se rapprocher des poteaux pour faciliter le travail de son ouvreur au moment de transformer son essai, ainsi qu'un essai de pénalité très généreusement accordé aux Tricolores par l'arbitre géorgien. 
Bien sûr, faire la fine bouche après ce Crunch remporté et cette première place décrochée est un privilège de chroniqueur un peu trop exigeant, j'en conviens, mais je ne suis pas là pour suivre la procession la main dans la corbeille de roses mais pour porter le fer dans la plaie (après Sartre, Albert Londres). Mis à par le génie offensif et l'opportunisme vivace de Louis Bielle-Biarrey salué par un record d'essai marqué dans un Tournoi, et la régularité de Thomas Ramos dans l'exercice des tirs au but, qu'avons-nous vu ? Une mêlée française en difficulté et une défense aux abonnés absents. Pas de quoi trop se réjouir.
Fin diplomate, Rassie Erasmus, interrogé au sujet le Tournoi des Six Nations en conférence de presse après les trois premières journées, précisa qu'il ne pouvait pas vraiment s'exprimer et dire ce qu'il pensait, mais nous avions bien compris entre les lignes qu'il trouvait les résultats de l'édition 2026 pour le moins surprenants - un euphémisme. Il est vrai que vu depuis l'Afrique du Sud, la plus vieille compétition rugbystique semble manquer de consistance : l'Ecosse s'incline en Italie avant de battre la France qui a surclassé l'Irlande, laquelle humilie l'Angleterre à Twickenham avant que ces mêmes Anglais soient à deux doigts et trois minutes de s'imposer à Saint-Denis ! 
Remporter le Tournoi dans ces conditions - l'Ecosse et l'Irlande pouvaient elles aussi envisager cette issue favorable au coup d'envoi de la dernière levée - incite à l'humilité. Une page se referme sans qu'elle nous apporte de certitudes, et s'ouvre maintenant les luttes finales d'un Top 14 qui n'a jamais été aussi serré et incertain derrière la première place au classement. Puis, sans que nous puissions reprendre notre souffle, il sera question d'un championnat des nations, bidule ajusté pour nous faire croire qu'il existe maintenant un grand rendez-vous international annuel dilué entre juillet et novembre, tranche de jambon qui ne trompe personne et ne sert qu'à alimenter sponsors et diffuseurs entre deux Coupes du monde. A condition qu'on ne manque pas de pétrole.

dimanche 8 mars 2026

Des deux côtés

Non pas que la déroute tricolore en Ecosse soit un sujet à éviter mais avouons-le, Rome était, en ce samedi historique, l'unique objet de notre sentiment. En effet, l'événement n'est pas que le XV de France ne sache toujours pas depuis maintenant quarante saisons préparer les rendez-vous qui comptent mais plutôt que la Nazionale soit parvenue, enfin, à cueillir la Rose. Vingt-six ans que l'Italie attendait ça ! Il n'y a donc pas barrière infranchissable. Et il faut reconnaître la qualité du travail du coach argentin Gonzalo Quesada, dans le sillage de ceux - Pierre Villepreux, Mitou Fourcade, Georges Coste, Pierre Berbizier - qui firent monter en gamme, année après année, la sélection transalpine. 

Si l'on s'en tient au chapitre des coaches, on a bien saisi que Fabien Galthié savait s'employer comme aucun autre sélectionneur national pour détourner, non sans humour, l'attention des médias et du grand public avant le coup d'envoi d'une rencontre d'importance. Mais il reste à déterminer si le fait que le groupe France ait été obligé d'annexer de bonne (ou mauvaise) grâce le couloir pour se changer avant le captain's run du vendredi a eu un impact le lendemain sur l'entame du match face à l'Ecosse. Et quand on écrit entame, on pense plutôt aux soixante-cinq premières minutes, ce qui fait quand même beaucoup - trop - d'absences.

Il faut à ce propos noter que l'aréopage tricolore - staff et joueurs - paraît pléthorique. Alors, compte tenu du triste contenu de cette défaite humiliante (47-14 à la 65e minute), on est en droit de se demander si la présence d'un adjoint pour la touche, d'un autre pour la défense et d'un spécialiste de la mêlée est vraiment obligatoire... S'en passer ferait ainsi un peu de place, puisque c'est ce que Galthié recherche. Sans parler d'un préparateur mental dont on s'interroge sur l'efficacité puisqu'il n'y a pas eu trace d'engagement, de lucidité et d'agressivité pendant plus d'une heure, côté tricolore, à Murrayfield.

Pour ce XV de France qui rêvait d'un Grand Chelem afin de marquer son histoire, débutait samedi en Ecosse une deuxième partie du Tournoi face à un adversaire qu'on savait débordant d'enthousiasme et de vista. On imaginait moins facilement qu'il allait nous museler devant, dans les phases de conquête, les rucks et les turn-over, voire nous surclasser - c'était inimaginable. Et surtout nous transpercer de toutes parts, au large, au centre, au ras... Une équipe d'Ecosse qui s'arrêta de jouer avec les Tricolores à un quart d'heure de la fin, s'amusant même à boucler son score à cinquante points, compte rond qui nous hantera longtemps.

Si Fabien Galthié a décidé de se priver du meilleur marqueur d'essai tricolore en pleine activité - Damian Penaud, pour ne pas le nommer - au motif qu'il avait des lacunes en défense, on espère qu'il ne sortira pas de la prochaine feuille de match face à l'Angleterre les titulaires qui se sont déchirés au plaquage car si ce devait être le cas, on se demande bien qui il pourrait aligner... Le fiasco est collectif, ce qui n'est pas rassurant, et même l'ancien meilleur joueur du monde a livré une prestation indigne de son rang et de son talent, c'est dire. 

A suivre donc samedi prochain le débarquement à Saint-Denis d'un XV de la Rose épinglé à Rome - une première. Les organisateurs du Tournoi imaginaient une "finale" en forme d'apothéose, mais ne reste de cette image qu'une séance de rattrapage entre deux battus. Qui de la France ou de l'Angleterre parviendra à se remettre en si peu de temps d'un désastre afin de rebondir ? Après tout, il s'agit d'un Crunch et ça n'est jamais une rencontre ordinaire, même si la tentation est grande de survendre l'enjeu.

On aurait tort de minimiser ce choc entre ennemis de longue date. Sans remonter à Azincourt, les observateurs que nous sommes disposent d'un excellent compte-rendu de match rédigé en 1835 par l'un des meilleurs spécialistes de la question, à savoir Alexis de Tocqueville : "Les Français ne veulent reconnaître aucune supériorité. Les Anglais ne supportent que ceux qu'ils jugent inférieurs. Le Français lève les yeux avec anxiété, l'Anglais les baisse avec satisfaction. Des deux côtés, c'est de la fierté, mais exprimée de manière différente." Pas mieux.


lundi 23 février 2026

Power of Scotland


La part que représente le génie dans l'expression d'un art ne se travaille pas et c'est heureux. Apprécier le coup d'œil coquin de Finn Russell  analysant en une fraction de seconde l'étendue du relâchement gallois après un but de pénalité réussi pour réengager promptement et doser son coup de pied pour que son coéquipier Darcy Graham se saisisse du ballon pour l'essai de la "remontada", est un délice de fin gourmet. Dans ce stade de Cardiff rebaptisé quatre fois au fil des constructions et du "naming", le rusé ouvreur écossais fut le digne héritier - sous un autre maillot - de Barry John, Phil Bennett et Jonathan Davies, et c'est pour ça que le rugby est grand. 
A l'heure de savourer une retraite bien méritée, ce Galles-Ecosse m'a replongé en 1986. L'Equipe m'avait envoyé à Cardiff pour rédiger mon premier compte-rendu international. C'est dans ce qui s'appelait alors le National Stadium que John Jeffey, John Beattie, Finlay Calder, David Sole, Roy Laidlaw et John Rutherford - qui deviendraient par la suite de bons copains - déployèrent leur talent, et j'ai encore en mémoire l'essai du "Requin Blanc" inscrit en coin après un tour de mêlée comme on n'en voit plus au terme d'un déferlement de passes et de remises, certaines acrobatiques. Maillots immaculés, regroupements saignants durant lesquels l'adversaire faisait office de paillasson sous le regard d'un arbitre pas même compatissant : en quarante ans, la forme que prend ce sport a changé mais l'esprit du jeu reste le même. 
Après l'humiliante car indiscutable défaite du XV de la Rose dans son jardin de Twickenham face à des Irlandais qui ont enfin retrouvé le Fighting Spirit, fêtons le Power of Scotland ! Non pas que cette équipe nationale d'Ecosse soit irrésistible - c'est même loin d'être le cas -, mais il y a dans sa façon d'aborder ce sport dont elle est la garante depuis 1871 un bonheur communicatif, et quand elle a fini par s'imposer à Cardiff, sa joie fut aussi la nôtre.
Après deux gros succès face à l'Irlande et au pays de Galles, le XV de France s'est dépêtré avec opportunisme, vista et efficacité d'Italiens présentés en toute exagération par Fabien Galthié - passé maître ès-communication - comme les nouveaux ogres du Tournoi dans leur maillot rouge Garibaldi, il n'y aura pas assez de quinze jours pour panser ses bobos et penser son jeu, car on ne voit toujours pas quelle articulation structure ses mouvements. Quelques coups chanceux et une fin de match en double supériorité numérique (carton jaune contre Lynagh et blessure de Capuozzo) eurent donc raison d'adversaires bien en place. Quand on a connu les vaches maigres de la dernière décennie, ne boudons pas une victoire bonifiée acquise aux bons rebonds.
S'avance maintenant un vrai test. A Murrayfield. Dans tous les sens du terme. La première place au classement, pour provisoire qu'il est, n'est pas usurpée, loin s'en faut. Elle raconte surtout, à travers ses lignes de trois-quarts, la profondeur de notre effectif et la qualité de notre formation. Qu'il choisisse d'aligner les attaquants bordelais, palois ou toulousains, Fabien Galthié à la certitude de composer une ligne sans pointillés. Que Jalibert ou Ntamack viennent à manquer sur blessure, il dispose avec Thomas Ramos d'un couteau suisse. Et encore peut-il se payer le luxe - il aime bien châtier - d'oublier Damian Penaud pour de multiples raisons dont la fragilité de ses placements défensifs n'est pas la plus pertinente.
Car enfin, quelle équipe nationale peut se passer de son meilleur marqueur d'essais en pleine activité, numéro un devant Serge Blanco, Philippe Saint-André et tous les brillants finisseurs passés avant lui sous le maillot bleu ? A contrario, ce qui fait la faiblesse de l'Ecosse, plus petite des grandes nations historiques du rugby en terme de licenciés, fait aussi sa force. Mis à part une ou deux interrogations, Greg Townsend n'a pas vraiment le choix quand il s'agit de composer sa sélection. Il ne peut pas se permettre de stimuler la concurrence et doit forger une équipe. Et c'est sans doute cet esprit qui permet à ce XV du Chardon de réaliser des exploits. Gagez que la venue des "Froggies" sera pour ce diable de Finn Russell et les siens l'occasion d'ajouter du piquant.
Par quoi terminer cette chronique costaricienne si ce n'est par une analyse qui ne fera pas, j'en suis par avance désolé, que des heureux : les résultats pour le moins étonnants obtenus par les différents adversaires de la France après trois journées tendraient à démontrer que le niveau général du rugby de l'hémisphère nord est descendu d'un cran. En effet, seuls les Tricolores peuvent envisager un Grand Chelem pour peu qu'ils franchissent maintenant un double écueil : le déplacement à Edimbourg dans un écrin qu'on annonce ardent puis la réception de l'Angleterre, qui n'aime jamais rien tant que de s'offrir un Crunch. Ca promet.   

lundi 16 février 2026

Et de deux

Les paroles s'effacent, les écrits restent. Pourtant, nous traçons tous nos lettres sur du sable et personne ne sait ce que la postérité retiendra. Qu'une vague d'attaquants pousse loin son essor sur l'herbe de Murrayfield et fane la Rose. Empêtré dans sa marche arrière, le pack anglais délivre un ballon sans souffle à son ouvreur de fermeture et voilà Ford, trop centré, puni de sa mollesse sur soixante-dix mètres. Admirons plutôt un de ces Jones qui caracole. L'Ecosse en joie aurait peut-être aimé qu'il file jusqu'à Selkirk, où John Jeffrey regardait cette Calcutta Cup avec laquelle, un soir d'ivresse dans Rose Street, il décida de jouer du pied. Après tout, le rugby est un football.
1871, Raeburn Place, dans la basse ville d'Edimbourg, là où les Ecossais, intransigeants comme à leur habitude, décidèrent que le test-match inaugural de l'ère ovale se disputerait chez eux et avec leur règles. En effet, les Anglais nouvellement constitués en fédération s'étaient arrogés le droit de jouer à Londres mais avec un réglement jugé trop tendre, qui les disqualifia aux yeux des puristes de Loretto. Retoqués, ils durent rejoindre l'Ecosse et s'inclinèrent. Ainsi va Calcutta.
De même, le système calibré des Irlandais robotisés dans le mouvement des blocs s'est heurté à un mur. N'est pas Hannibal qui veut. La partition savamment écrite fut, ce samedi, déchirée par les pics transalpins armés pour la défense. L'Aviva résonnait à la pause de vivats azuréens : voilà qui promet peut-être l'exploit à venir tant il faut considérer le succès romain devant l'Ecosse, il y a une semaine de cela, comme une évidence, désormais, et non une surprise coliséenne.
Il est des records au sujet desquels nous n'aimons pas écrire : avec cette nouvelle déconvenue (12-54), les Gallois enregistrent une série de dix défaites consécutives à Cardiff dans le Tournoi. La France, elle, égrène désormais un chapelet de sept succès face à cette nation en pleine décrépitude. La logique des bookmakers a été respectée, huit essais à deux. Jamais Gallois n'ont encaissé de la part d'un XV de France autant de points sur la terre de leurs ancêtres... Le French Flair a fait vibrer Cardiff. A part ces magnifiques offensives face à d'atones adversaires réduits à l'état de piétons dans un écrin rehaussé de chants français, que retenir ? Qu'on attend dimanche l'Italie à Lille avec respect et gourmandise.
Pendant le Tournoi les travaux ne s'arrêtent pas. La Rochelle coule, Bayonne tombe. La vérité d'une saison ne passe pas l'été en pente douce. Dixièmes mais avec seulement sept succès, les Maritimes se noient faute d'avoir anticipé leur essoufflement, et les Basques, douzièmes, attendent de chuter de nouveau avant de faire descendre Laurent Travers, leur directeur sportif, sur le bord du terrain. Ses pairs, ailleurs, ne doivent pas être pressés de voir l'ancien Racingman remettre le survêtement. Ils préfèrent que l'Aviron continue de frapper l'écume des matches plutôt que de ramer de concert. Pour ces deux clubs qui naguère surfaient, le top 6 est un horizon désormais trop lointain.
Je l'ai déjà souligné ici, abonnez-vous à la chronique hebdomadaire de Pierre Triep-Capdeville dans Sud-Ouest. Celle qui vient de paraître est richement consacrée à un match qui n'a pas été disputé par la faute d'une tempête et de son cortège de pluie, nos amis de l'hiver. Pas de vainqueur ni de vaincu : match Nils ! Tout est écrit en rafales, violentes à décorner les poteaux d'Aimé-Giral. Croyez-moi sur parole, il n'est pas rare que les écrits s'envolent, eux aussi.

mercredi 28 janvier 2026

Sous les palmiers

Pour la première fois depuis soixante ans et la découverte du Tournoi, je regarderai en replay la nouvelle édition des Six Nations à l'ombre des palmiers et des cocotiers du Costa Rica face à la mer des Caraïbes, un cocktail dans la main gauche, un cigare dans l'autre. Par plus de trente degrés à l'ombre, un jour à Porto Viejo le lendemain à Tortugero, je tenterai aussi de rédiger un énième ouvrage sur le rugby au bonheur des souvenirs qui ressurgissent une fois les pieds enfoncés dans le sable chaud. Pas sûr que j'y parvienne.
Je vous laisse les clés du club-house pour les deux mois à venir. Je sais que les échanges ne manqueront pas d'être relevés, d'autant que s'avance une équipe de France dotée d'un cinq de devant bien trop léger, assemblé ni pour durer ni pour accéder aux sommets. Mais on se souviendra qu'en avril 1956, Adolphe Jauréguy, ancien ailier et capitaine tricolore devenu vice-président de la FFR et sélectionneur national, avait aligné un pack de voltigeurs (Barthe, Laziès, Baulon, Celaya, Biènes, Vigier et Domenech) pour donner, disait-il, du volume au jeu. Succès 14-9 face aux Anglais. Alors, à suivre...
Pendant le Tournoi, on le sait, les doublons prospèrent. C'est désolant car peu équitable. Business as usual. Volant très haut au-dessus d'un nid de dauphins, le Stade Toulousain, privé des deux tiers du XV de France, va peut-être descendre à des hauteurs plus communes, mais rien n'est moins certain tellement les champions de France disposent de ressources et de relève. C'est derrière eux que les choses se compliquent puisqu'entre entre la deuxième et la onzième place rien n'est figé.
Le haut niveau sportif n'a jamais été un gage de bonne santé, en témoigne l'arrêt de carrière de l'immense Uini Atonio, figure emblématique du pack rochelais, pierre angulaire de la mêlée tricolore, géant du Pacifique venu s'ancrer face à l'Atlantique. Il est la troisième tour du port rochelais. Un monument. Qui vient de s'effondrer, victime d'un grave problème cardiaque. Nous pensions que son genou droit céderait le premier sous la masse, mais c'est le palpitant qui lâche. A 36 ans. Nos pensées vont vers ce pilier de devoir inarrêtable sur la ligne d'avantage mais plaqué au cœur. 
Je m'interroge sur l'absence de Damian Penaud, sanctionné par Fabien Galthié et son staff pour errements défensifs. L'excuse est trop grosse pour être vraie. Dégager le meilleur marqueur d'essais tricolore de tous les temps pour quelques placements approximatifs tient de la mauvaise foi absolument pas assumée : ce formidable zébulon a eu le tort d'être franc avec le coach national en lui faisant remarquer à quel point il s'emmerdait sur le terrain et à l'entraînement. 
Concernant les séances à Marcoussis, je ne peux pas jurer que les exercices soient lénifiants, mais pour le reste, je ne lui donne pas tort: je me suis moi aussi emmerdé cette automne - et je ne suis pas le seul - à regarder s'ébrouer un XV de France qui dispose pourtant d'une génération dorée (Mauvaka, Marchand, Flament, Meafou, Cros, Ollivon, Boudehent devant, Dupont, Ntamack, Jalibert Depoortere, Gailleton, Moefana, Bielle-Biarrey, Penaud et Ramos derrière) capable d'exploits et d'éclat pour peu qu'on lui laisse la carte bleue.
En écartant Damian Penaud, serial marqueur de haute intensité, du Tournoi 2026, Galtoche prend le risque à terme de se couper du vestiaire. A vingt mois du coup d'envoi de la prochaine Coupe du monde, il vient peut-être de trouver le meilleur moyen de glisser sur la pente raide qui mène au trophée Webb-Ellis. L'avantage des palmiers, des cocotiers, des plages de sable doré, des vagues chaloupées et des cocktails à portée de mains, c'est qu'ils permettent d'offrir d'agréables perspectives dans le cas où les choses tourneraient mal. Rendez-vous fin mars, pour le bilan ovale. D'ici là, restez liés.