dimanche 9 décembre 2018

Contes du Rhum

Honneur donc au dernier de l’aventure, Loïc Le Doyen, doublant (photo) le rocher de La tête de l'Anglais vingt-sept jours après l'arrivée de «l’Ancien». Depuis la Guadeloupe, Laurent Bonnet, notre ami écrivain, nous câble sa chronique, la Route du Rhum terminée. Un conte, plutôt.

Il était une fois dans le royaume de Mer dont les rivages au septentrion se perdent dans de longues  houles, un prince, au sens commun du terme, et un manant, au sens le plus noble. Le premier naquit en bordure d'une province celte réputée pour ses marins au long cours, pêcheurs hauturiers, corsaires et aventuriers pourfendeurs d’océans et de peuples lointains qui n’avaient rien demandé.  Le second vit le jour onze ans plus tard dans un village des landes littorales d’Aunis, province dont on ignore l’emplacement et qui n’éveille aucun intérêt sauf en prononçant une formule rituelle connue au-delà du royaume : Fort Boyard, Huitres, Trousse-Chemise.

À l’époque, la planète était depuis longtemps conquise, les frontières établies, les peuples confinés derrière chacune d’entre elles. Seul l’argent circulait en masses et librement, une autre forme d’océan fréquenté par des faunes avides et étranges. Tout projet de conquête d’un territoire par la mer n’avait plus aucune chance de trouver actionnaire. Ceci, prince Loïck et manant Wilfrid le comprirent neuf mois après avoir réalisé que leur destin ne pouvait se résumer à organiser des batailles navales dans la baignoire familiale.  

Prince Loïck[1] s’adressa à son paternel de marin et lui dit : «Je voudrais, comme vous, commander des navires. » Ce à quoi le vieux briscard répondit sobrement : «En école de navigation d’abord vous irez !»  L’enfant obéit pendant que son géniteur, comme cela se fait dans les bonnes familles de ces contrées, activait son carnet d’adresses maritime pour que prince Loïck puisse naviguer et cumuler nombre d’expériences fondatrices, formatrices, prometteuses, utiles et toutes sortes d’adjectifs qui démontrent que le vocabulaire est à la langue ce que la condition est à la naissance : un enrichissement.   

Manant Wilfrid[2] s’adressa à sa plus proche famille et lui dit : «Papa Maman, je voudrais faire de la voile.» Ce à quoi ils répondirent d’abord : «De la voile ? Peut-être, mais ce n’est pas un métier ça. Passe ton bac d’abord.» L’enfant n’obéit pas et, pendant que ses géniteurs se morfondaient à lecture de bulletins de notes, manant Wilfrid prit habitude de musarder sur les quais du vieux port qui, en capitale d’Aunis, n’est jamais très loin de l’école. Il s’asseyait, contemplait les voiliers, les plus beaux comme les plus moches. Son âme juvénile avait compris que partir en mer serait un jour arracher à la vie une liberté que sa modeste condition ne pouvait lui offrir.

Prince Loïck de Celtie obtint la position de vice-roi d'Océan conquise en des joutes nautiques nommées régates ou, pour les plus lointaines et les plus coûteuses, courses transocéaniques. Le titre de roi était à l’époque détenu par un ancien chevalier sage et mutique, du nom d’Éric[3]. Pendant ce temps, Manant Wilfrid d’Aunis, grandissant quelques années derrière, comprenait que pour accéder aux mêmes gloires il devrait user de force, de courage et d’entêtement, ressources dont il disposait à foison.

Ainsi persuada-t-il successivement parents, famille, entourage et moult navigateurs. Voyant ce p’tit gars s’agiter de si belle manière sur l’eau, tous finirent par admettre qu’il fallait lui emboiter le sillage. Et il fut adoubé chevalier maritime. Ainsi avait été refondé l'enseignement de la marine à voile dans le royaume de Mer par des  gars du comté de Glénanie qui avaient fait la guerre du XXème siècle pour des gars qui ne voudraient plus jamais la faire. Ils organisèrent toutes sortes de  confréries, pépinières à héros maritimes. Chevalier Wilfrid d’Aunis y grandit, progressa, confronté à toutes sortes de bassesses et d’honneurs, mais finit par donner à ses armes la puissance d’un blason.

Prince Loïck de Celtie obtint le titre mérité de roi des Océans, soutenu par de grands financiers du royaume, comme Benjamin de Rotschild, Fujicolor, Lada Poch, Banque populaire… L'homme avait ajouté à ses compétences maritimes une qualité prisée en ce monde : la parole. Oui ! Il usait de verve. Et fort bien. Les ménestrels de la geste sportive adoraient cela. Roi Loïck était devenu ce qu’ils appelaient entre eux, sur un ton complice et entendu, un bon client. 

Chevalier Wilfrid d’Aunis continua ses combats. Cela se passe de mots. La force mentale que requiert  une quête dépourvue d’atouts financiers est telle qu’elle forge une autre sorte de caractère. On y manie la grandeur, on résiste à la rancœur, on tente d’y rester humain et serein. Mais année après année, on progresse.
Or, il est un point commun aux rois et aux chevaliers : la quête du Graal. Le royaume de Mer en recélait plusieurs :  médaille olympique, Figaro, Route du Rhum, Vendée Globe, Coupe de l’America. L’âge aidant, Loïck de Celtie, doigts de pieds en éventail sur un trône qu’il envisageait de quitter un jour dignement, contemplait de loin ces fameux tournois. On vint le solliciter un jour de l’été  2014 : acceptait-il de remplacer pour le Graal Route du Rhum un jeune prétendant blessé ?  Il ouvrit son épais carnet de palmarès, feuilleta les nombreuses pages - ce Graal-là n’y était pas inscrit - et,  après s’être enquis de la bonne préparation du vaisseau, accepta. 

De son côté, chevalier Wilfrid d’Aunis, dont la bourse contenait plus de contrats d’emprunts personnels que de sonnants deniers avait, par la grâce d’une douce dame éprise de lui, su croire en un souvenir enfoui : à neuf ans, sur le port, il s’asseyait en face du grand voilier de prince Malinovski de Slavie, héros en son temps mais jamais couronné. L’enfant se voyait un jour à cette barre. Prince Malinovsky  que l’âme russe et authentiquement noble portait au symbole, venait de se faire ravir le Graal premier par un cow-boy canadien illégitime. Touché au cœur par ce têtu mouflet qui badait sur le quai, il le fit monter à bord et l’emmena pour une navigation fondatrice tâter de l’embrun en sa compagnie. Trente-cinq ans plus tard, Wilfrid retrouva ce fameux voilier que des rustres avaient laissé croupir dans une vasière et lui redonna vie. 

Loïck et Wilfrid coururent ensemble le Graal de l'an 2014 sans pour autant se fréquenter. Le roi remporta la victoire en catégorie reine ; le chevalier qui courait dans la catégorie du peuple cravacha son vieux vaisseau et l’emmena au pied du podium. Quatre années passèrent encore. Le Graal fut remis en jeu. Roi Loïck de Celtie sortit de son palais un matin d'automne, huma l’air des pontons et des brumes aurorales de Celtie dont il adorait les senteurs mêlées de tourbes et d’embruns ; il observa le ciel, marcha longuement et prit un café chez Gégé, une taverne fréquentée de lui seul et par quelques habitués qui tapaient le carton et se foutaient complètement de sa présence ; ou bien, pensa-t-il inquiet, peut-être ignoraient-ils tout de sa notoriété océanique... 

Il se sentit soudain fatigué de tout cela. Aussi de la liesse des foules qui acclament les plus puissants, les plus rapides, les plus forts, et finalement les plus importants budgets. «Du sens, se dit-il, il me faut du sens !  Courir à l’ancienne, voilà qui aurait du sens !» Ainsi conçut-il de participer au Graal 2018 sur un voilier-sœur de celui du cow-boy qui, en son temps, avait giflé Malinovsky de Slavie d’un gant de temps de 98 secondes.  Il tint à le faire sans aide, sans marque, usant d’une vieille boussole, d’un authentique astrolabe, d’un sextant, de courage et autres équipements préhistoriques. Il nomma Happy son vaisseau jaune aux allures de mouette et, muni de tout ce joyeux entrain,  pour la première fois depuis longtemps affronta la plèbe. Il termina quatrième des Trois coques, sorte de performance accomplie, ce fut noté, avec retenue et modestie.

Il y fréquenta chevalier Wilfrid d’Aunis, cinquième des Une coque ayant navigué les cales pleines à craquer de sens : sur son vaisseau de cœur et dans son rêve de mioche, il avait affronté les tempêtes en portant les couleurs de l’œuvre de charité SOS Village d’Enfants. Des gars et filles orphelins suivirent sa course et firent le voyage jusqu’aux lointains pontons Caraïbes pour l’accueillir. Le chevalier qui se trouvait tout de même déçu de n’avoir pas réparé l’antique outrage fait au prince Malinovsky de Slavie oublia soudain le sport, la compétition, les podiums ! Dans le regard des mouflets, il lut que la victoire n’était pas seule à se trouver jolie.[4]

Tout conte mérite morale. On pourrait imaginer, par exemple : Notoriété est un capital dont il faut toujours nourrir l’intérêt. Mais ce ne serait pas suffisant. L’histoire continue, les jours passent, le rhum coule à flot. On dit que Loïck de Celtie et Wilfrid d’Aunis ne se rencontrèrent jamais. Seuls leurs vaisseaux s’étaient côtoyés.

On dit aussi que le roi, à peine posé pied en terre Caraïbes, fut assailli de ménestrels désirant chanter son haut fait, ce qu’il fit lui-même avec la faconde habituelle. Puis il vendit son vaisseau. De son côté, le chevalier confia son vaisseau vétéran à un fidèle second. Sa mission ? Traverser à nouveau l’océan et rejoindre la lointaine province d’Aunis où l’attendent d’autres enfants.
On dit enfin que Wilfrid d’Aunis, visant à courir pour le Graal ultime Vendée Globe, attendit son heure et de nouveaux deniers. Pendant que Loïck de Celtie, tout ragaillardi par l’Ultime victoire du prince Francis de Beaucie dit «l’Ancien», se mit à reluquer le même horizon des quarantièmes rugissants, se disant que finir là-bas, en beauté, ça aurait de l’allure !  Jusqu’au jour où, mû par un élan de l'âge qu’il ne maitrisait plus, il poussa à nouveau la porte de Chez Gégé. Et la même question l’assaillit : «Mais aurait-ce du sens ?»

[1] Le livret d’état-civil de Nantes (métropole depuis disparue)  signale un nom de famille : Peyron.
[2] On relève dans un registre paroissial du canton d’Aytré la naissance d’un Clerton, prénommé Wilfrid
[3] Un livret militaire de l’ancienne Brest stipule un Eric Tabarly qui correspond à l’acte de naissance.
[4] Michel Malinovsky : Seule la victoire est jolie Emom Neptune (1979)

mercredi 28 novembre 2018

L'équipe d'enfance

Prolonger le temps d'une victoire quand les Fidjiens nous réconcilient avec ce sport sans avoir besoin d'user d'un logiciel si ce n'est celui, intégré à leur approche, du simple plaisir de jouer. Les terrains sur lesquels ils ont naturellement pratiqué la très ludique version à 7 sont de jachère mais il y germe tout le talent du monde, y pousse la spécificité du rugby, à savoir la passe, la course, l'improvisation, la liberté; une identité bafouée ailleurs par ce qui est devenu trop spectacle.

Pendant que nos pères respectifs, Jacky et Jean-Claude, colonisaient le salon en réfléchissant conjointement aux essors collectifs des All Blacks et à l'avenir des juniors rochelais, nous déboulions nous aussi du jardin d'herbes folles vers le champ en friche qui le prolongeait, pour embellir de trois fois rien notre terrain de jeu. Mon copain Jean-Pierre avait le don de transformer le moindre objet en incomparable cadeau, prodige qu'il continue de réaliser.

Nous appartenions tous deux à l'école de rugby rochelaise et en acceptions les règles : préférer un plaquage désintégrant à une passe de génie, dégager son camp en toute occasion y compris en situation de surnombre offensif, respecter la hiérarchie tacite qui va du pilier gauche à l'arrière, se présenter cheveux courts le dimanche matin avec ses crampons passés au cirage noir et des lacets propres. Et aimer le sandwich au pâté de foie, notre festin d'après-match.

Pour échapper à la rigueur de cette éducation ovale s'ouvrait donc à notre horizon un terrain vague, ou plutôt un vague terrain boursouflé de monticules et de grosses pierres tranchantes, inégal et glissant. Trois longues branches de bois mort assemblées devenaient poteau de fortune. Dans ce champ des possibles s'est construit notre imaginaire. Son souvenir demeure intact.

Rassemblant voisins et amis, nous disposions ainsi de partenaires et d'adversaires qui s'affrontaient le samedi après-midi sous la pluie fine qui collait la terre meuble à nos chaussures. En ce début des années 70, nous rejouions les matches du Tournoi des Cinq Nations. Maculés de boue et de rêves, nous étions l'équipe d'enfance,  .

Je suis ensuite entré par la porte des mots dans le théâtre ovale ; j'ai côtoyé les plus grands artistes, écouté les metteurs en scène, savouré les pièces écrites en direct, apprécié le travail des éclairagistes et partagé les subterfuges de deus ex machina qui finirent par ne plus avoir de secrets pour moi. Une traversée qui m'a augmenté, supplément à la vie devenu manière de philosophie puisqu'elle impose la résilience, l'altérité et la reliance.

Documentaliste à L'Equipe aussi compétent que passionné, mon collègue Thierry Clémenceau m'a récemment transmis quelques documents qui allaient être broyés dans la machine à recycler le papier. L'un d'eux recèle un joyau, colonne rédigée en 1976 par un certain Gilbert Lasserre, ancien joueur du PUC et banquier de son état. L'envie de la partager résonne depuis quelques jours déjà. La voici en guise d'épilogue car elle incite à la prolongation :

«J'ai un peu joué, il y a vingt ans. Ce dont je me souviens, c'est du battement secret de mon cœur. C'est de l'odeur de la terre, de l'herbe, de l'embrocation, de la sueur. C'est l'éclair du ballon qui vient et qu'on passe très vite en dansant sur un pied. C'est la ligne blanche en face, et ce coin de pelouse vierge derrière, où il serait bon d'aller s'aplatir. C'est l'oubli du reste du monde, sauf bien sûr de la fiancée qui est là dans la tribune et à qui on dédie en secret, tel le toréador, les oreilles et la... J'allais dire une bêtise ! J'ai gagné des matches, j'en ai perdu d'autres, ça n'a pas d'importance. De cela, il ne restera de toutes façons que le battement du cœur et que l'odeur de l'herbe.»