samedi 23 mai 2020

Ensemble, au soutien

Entre les initiatives heureuses, les innovations et les élans généreux d'un côté, les lamentations, les chicaneries et l'absence de vision de l'autre, le rugby professionnel français a montré le meilleur et le pire depuis deux mois, et je crains que cette crise sanitaire, prolongée en effondrement financier, mette à mal l'image d'un Top 14 qui devrait plutôt profiter de cette opportunité pour se réinventer.
Sans doute est-il temps de mettre à sa tête non pas un ancien président confit dans le jus de la somme des intérêts particuliers mais plutôt un homme hors système capable d'inventer un bien commun susceptible de traverser d'autres tempêtes, à commencer par celles que la concurrence - sport loisir et rugby à 7, entre autres - ne manquera pas d'annoncer.
Par ailleurs, la perspective du "monde d'après" ne semble pas drainer le meilleur de mes contemporains. Il faut dire que chacun dans son périmètre tente de sauver ce qui peut encore l'être. Mais comme ne manque jamais de me le signaler mon vieil ami Pierre Quillardet entre deux bouffées de havane, lui qui côtoya en leur temps Picasso, Prévert, Ernst, Camus, Calder et Laugier, "nous ne sommes toujours pas entrés dans le XXIe siècle". Et si les effets dévastateurs du coronavirus pouvaient être, pour les plus lucides d'entre nous, le signal annonçant qu'il est maintenant temps, après deux décennies, de changer de paradigme, les architectes et les ouvriers espérés sur ce chantier tardent à pointer.
D'avantage qu'un autre Albert Camus a su assurer le passage du XIXe au XXe siècle. Quid de la personnalité qui nous fera basculer dans le XXIe ? La philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury, peut-être. puisque son travail sur la douleur, l'humour et l'invention se trouve parfaitement fondu dans la période transitoire que nous traversons tous et plus ou moins bien. Pour ma part, je mise sur Glenn Albrecht, philosophe de l'environnement.
Cet Australien écrit en page 252 de son ouvrage référence Les émotions de la Terre (Les liens qui libèrent, 2019) : "La santé de l'écosystème est atteinte par l'interaction d'un certain nombre d'espèces travaillant de façon coordonnée pour atteindre un but commun", évoquant la coopération mutuelle, l'action de concert, la communication, la régulation, qu'il résume dans le néologisme "Ghedeist" à partir du mot-racine "Ghehd" qui signifie en saxon "ensemble", mais aussi "rassembler" et "bien", auquel il a ajouté le terme allemand "geist" qui renvoie à la conscience d'un esprit, à la force vitale
Dans cette période de creux d'activité ovale, L'Equipe a eu l'excellente idée de faire revivre une à une à date anniversaire les finales du Championnat depuis l'après-guerre sans pour autant viser à l'exhaustivité. L'occasion de revisiter l'histoire récente, en témoigne la photo prise le 21 mai 1972 à Gerland une fois Béziers victorieux de Brive. André et Yvan Bunonomo y sont portés en triomphe - tradition tauromachique - par leurs supporteurs.
André entraîneur-pianiste et Yvan plombier-auteur réunis sous l'égide de Brennus, signalons la sortie de l'ouvrage A la recherche du rugby perdu (Edition de la Mouette, 2019). Je vous en conseille la commande d'autant mieux que les droits d'auteurs sont intégralement versés aux association de lutte contre le cancer. Dans ce récit, après avoir esquissé un portrait de Raymond Barthès, technicien trop méconnu, Yvan Buonomo dresse le parallèle, saisissant, entre la réussite de l'AS Béziers période 1960-1984 et le secret de l'architecte florentin Filippo Brunellleschi.
Travail d'orfèvre que l'érection de la cathédrale Santa Maria de Fiore au XIVe siècle. Avant d'en remporter le concours, Brunelleschi prouva d'abord qu'il était possible de faire tenir un œuf debout sur une plaque de marbre. Yvan Buonomo, lui, fait tenir le ballon ovale sur la pelouse.  "J'ai essayé de vous démontrer que la façon de jouer de l'A.S. Béziers était bien différente du jeu classique des autres équipes, écrit Yvan Buonomo, page 151. Les tracés de nos mouvements ou de nos gestuelles définis par Raoul (Barrière) avec une minutieuse précision, que l'on se devait d'appliquer et qui étaient devenus des automatismes, contenaient dans leur fonctionnalité des formes géométriques." Il s'agit, d'après l'auteur sétois, d'un "principe d'économie naturelle" et de citer Fermat, Cuse et Leibniz.
Yvan Buonomo en appelle même à Pythagore ! "Mathématicien et philosophe, le génie de Crotone disait : Toute chose peut s'exprimer par un nombre." A Béziers, poursuit l'ancien numéro huit, dans toutes nos actions, nous tracions inconsciemment, par le positionnement de nos membres et de nos corps, des courbes, des ellipses, des demi-cercles, des triangles, des parallèles et toutes autres formes géométriques qui donnaient au porteur du ballon un "plus" dans son avancée. Il savait que ses partenaires constamment présents pouvaient lui apporter un soutien immédiat", tel cet auto-soutènement, cintré et penché, qui participa à l'édification de la coupole du dôme de Florence.
Il y a donc toujours quelque chose à inventer et c'est bien ce qui sépare les authentiques artistes de la cohorte de suiveurs. Comme il y a "de nouveaux mots pour un nouveau monde", écrit Glenn Albrecht. Pierre Conquet, Jean Devaluez et René Deleplace ont, dans les années soixante et soixante-dix du siècle dernier, théorisé le jeu de rugby jusqu'à un point subtil que Raoul Barrière et Pierre Villepreux surent modéliser, l'un à Béziers l'autre à Toulouse, avec le succès que l'on connait. S'il se trouvait un ou plusieurs penseurs susceptibles de réaliser, en plus haute proportion, une transformation sociétale, l'épisode viral qui nous demande tellement de sacrifices proposerait, au final et nous en serions heureux, davantage de vertus que de vices.

jeudi 14 mai 2020

Garuet, vers de contact

Sur le pré conçus, les clichés ont la vie rude. Comme si, en rugby, l'épaisseur d'un homme ne pouvait se mesurer qu'à son tour de cou. En ce cas, Jean-Pierre Garuet appartient à la catégorie des impressionnants, ces artistes en gros avec lesquels commence le jeu. Devant, donc. Si l'Afrique du Sud, grâce au docteur Danie Craven dans les années cinquante du siècle dernier, fut "la première nation à expérimenter la technique moderne du jeu de première ligne", ainsi que l'écrit Andrew Mulligan dans Ouvert l'après-midi, la France y a apporté ensuite une contribution plus que déterminante dans le sillage d'Alfred "The Rock" Roques et ce dès 1958.
Il n'y a donc pas de force que basque et, dans les années quatre-vingt, le Lourdais Jean-Pierre Garuet s'inscrivit dans cette recherche d'excellence, lui l'ancien flanker formé à l'école montoise. Mais le plus célèbre marchand de pommes de terre de l'hexagone a poussé notre étonnement très loin quand je lui ai demandé, durant ce confinement, où il puisait ses sources d'enchantement.
"Je suis porté sur la poésie", nous a-t-il dit d'un ton gracieux. Passion qui remonte à l'enfance. "Dans ces âges d'adolescence, je suis parti en pension dans le privé, du côté de Nay, et quand j'étais sanctionné, au lieu d'écrire bêtement des lignes en guise de punition, mon professeur nous demandait d'apprendre par cœur un poème. Et bien ça m'a plu et ça m'est resté. Depuis, je m'entretiens régulièrement en récitant Ronsard, Du Bellay, Lamartine, Victor Hugo, La Fontaine, Verlaine. Je m'y régale." On peut surtout imaginer quel élève dissipé il fut pour avoir appris autant de vers en retenue...
A Lourdes, surtout à Lourdes, la bure ne fait pas le pénitent. "Les gens se trouvent surpris de voir ce gros pilier aimer la poésie. Ce n'est pas que nous sommes incultes mais, nous, devant, nous passons pour de gros bourrins, et ça me faisait plaisir quand je jouais de montrer que de temps en temps, je pouvais déclamer un petit poème et de les surprendre. Et parfois, ça me vient naturellement et je me récite, juste pour moi, quelques poèmes." Nous l'écoutons déclamer, à l'autre bout du fil.
Comme d'autres avants internationaux de sa génération, Jean Condom et Pascal Ondarts, par exemple, ou ceux de la génération d'avant, tel le troisième-ligne international agenais Michel Sitjar, Jean-Pierre Garuet est un émotif. "J'aime la subtilité contenue dans la poésie. Elle me touche. Je suis très sensible aux effets de la rime. En fait, je suis un sensible. Très sensible, hop là... C'est peut-être ma face cachée. Parce que lorsque tu es joueur de première-ligne, jamais tu ne montres vraiment qui tu es. Ton adversaire ne doit rien percer de toi. C'est quelque chose qui t'appartient. Pour faire le moine, en mêlée, il faut revêtir l'habit, comme on dit."
Il y a ce que l'on partage et puis ce qu'on ne voit pas. L'intimité d'une équipe, ces petits moments, ces instants minuscules, qui tissent les liens. "Même si le milieu rugbystique n'est pas vraiment porté là-dessus, en tournée ou simplement en troisième mi-temps, sans vouloir me mettre en avant il m'est néanmoins arrivé de réciter des poèmes. Mais seulement devant mes copains, seulement eux, c'est-à-dire un petit nombre de coéquipiers choisis, comme mon ami Didier Sanchez, pas exemple. Pas grand monde, en fait..." René Char, ancien deuxième-ligne, aurait apprécié.
Il faut imaginer Jean-Pierre Garuet, Horace très coriace, marquer sa journée d'une tirade, déclamer pour lui seul. Mais pas que. "Il m'est arrivé de surprendre quelques dames journalistes en leur récitant des poèmes. Elles venaient réaliser un reportage sur les gros piliers de rugby, des gars qu'elles prenaient pour des balourds, et ça les surprenait... Sans être bac plus cinq, on a fait un peu d'études, quand même... Se battre sur un terrain, oui, de trois heures à quatre et demi, mais après il y a une vie." Rimée.
Vous le savez, nous travaillons, Benoit Jeantet et moi, sur le trait d'union placé entre la littérature et du rugby. Au contact des internationaux, j'avoue d'heureuses surprises, des échanges fructueux, des rebonds favorables. Même si le rugby professionnel, ainsi que le constate Alain Gaillard, est "acculturant", il ne faut jamais désespérer de la suite. Jean-Pierre Garuet, l'un des derniers amateurs, regrette pour sa part, mais sans généraliser, l'usage immodéré du pouce plutôt que le travail de mémoire.
"Aujourd'hui, les jeunes internationaux qui partent en tournée se regardent la main où il y a le téléphone, nous, pour passer le temps dans l'avion, en emmenait des bouquins. Moi, c'étaient des anthologies de poésie." A ce titre, ceux qui sont sensibles à cet art se procureront Notre rugby, de Pierre Présumey (Hauteur d'homme, 2016) ainsi que Rugby et poésie, de Eric des Garets et Donation Garnier (Atelier Baie, 2014). Ainsi donc la rime et le rugby s'arriment.