mardi 19 février 2019

Guerre de cent ans

Au moment de composer, ce mardi, le XV de France qui affrontera l'Ecosse au Stade de France, l'opinion publique et quelques influenceurs auront donc eu raison des atermoiements du staff tricolore. A moins que Jacques Brunel et ses adjoints n'aient eu enfin un éclair de lucidité en sélectionnant la charnière Dupont-Ntamack. On regrettera cependant qu'ils ne soient pas allés au bout d'une logique offensive en associant Gaël Fickou et Damian Penaud au centre, comme suggéré dans notre précédente chronique.

Le rugby français a donc constitué l'union sacrée avant cette rencontre du Tournoi. Quand le groupe France était bien au chaud à Marcoussis, Clermont a titularisé en Top 14 le demi de mêlée Greig Laidlaw pendant quatre-vingt minutes, à la mêlée puis à l'ouverture : il sera rôti à Saint-Denis quand son vis-à-vis aura eu tout le loisir, lui, de se préparer pour cette échéance. Doit-on aussi remercier le Racing 92 pour avoir titularisé l'ouvreur calédonien Finn Russell face à Toulouse ? Victime d'une commotion cérébrale, ce génie offensif est forfait - ou du moins incertain - pour samedi...
L'Ecosse, longtemps la plus conservatrice des nations fondatrices, n'a pas les moyens, à l'instar des îles du Pacifique, de faire valoir les droits au repos de ses internationaux en période de test-matches, et de maîtriser leur mise à disposition quand bien même il y va de leur santé... L'un des deux plus puissants pays de rugby affrontera samedi une enclave. Mais à ce jeu, prime encore l'intelligence tactique, la passion pour un maillot et le bon usage de l'orgueil.

Les Ecossais s'amusent, jouent au sens premier du terme. Même battus, ils sont installés sur une hauteur de point de vue que les Tricolores sont parvenus parfois à atteindre mais sur laquelle ils n'arrivent pas à se maintenir. Mais bien sûr, tout n'est pas si terrible, ce XV de France va l'emporter face au Chardon. Il sortira piqué, endolori, mais vainqueur. Il ne peut en être autrement. Sinon ce serait à désespérer. Vraiment.
S'incliner face à un adversaire décimé quand tout a été mis en place, côté tricolore, pour avancer sereinement vers un succès n'est pas envisageable. Imaginez : à la demande des joueurs, l'annonce de la composition d'équipe a été avancée de deux jours - une révolution de velours - afin que l'esprit de corps soit fondu dans l'acier des volontés. En complément, une séance de compréhension des réseaux sociaux a aussi été insérée dans leur emploi du temps, afin qu'ils maîtrisent leur image et celle de l'équipe nationale. C'était bien l'urgence du moment...

Il faut que tout change pour que rien ne change. Il y a un siècle, la France sortait de la guerre, la Grande. Les combattants ne savaient pas qu'elle n'était pas la "Der des Der" mais la Première, et que la deuxième période serait pire encore. J'ai dévoré la semaine dernière un ouvrage sur Maurice Boyau rédigé par Jean-Marc Pinot (éditions Privat) intitulé Pilote rugbyman, sorti en librairie il y a trois mois, dans lequel j'ai eu la surprise de m'apercevoir, au fil des chapitres, que le rugby français d'aujourd'hui trimballe les mêmes tares qu'alors.

Le Racing-Club de France était jalousé parce qu'il recrutait l'élite rugbystique des militaires cantonnés en région parisienne pour constituer une équipe de niveau international qui écrasait sans pitié ses adversaires ; que les joueurs du Stade Français s'infligeaient des intraveineuses de caféine pour améliorer leurs performances ; que les entraîneurs étrangers, très recherchés, pullulaient (Owen Roe à Bayonne, Percy Bush à Nantes, Williams Priest au Bordeaux, Tom Potter à Pau) au motif qu'ils enrichissaient les palettes tactiques. Sans parler des querelles sur tapis vert entre clubs parisiens et bordelais sur fond de professionnalisme et de violence.

En ce qui concerne l'équipe de France, les dirigeants avaient déjà pour habitude, il y a cent ans, de sélectionner des joueurs à des postes qu'ils n'occupaient pas en club (cf. le troisième-ligne Boyau passant ouvreur). En lisant cet ouvrage (p.40), j'ai appris aussi que les fautes de mains tricolores, trop nombreuses, entraînaient des déconvenues au score. Que le jeu français était brillant mais moins efficace que celui de ses adversaires, faute de vision collective, d'un "vrai jeu d'équipe" capable de combiner ses efforts et suivre une "même idée directrice dans toutes les phases", commentaires tirés d'un compte-rendu de la revue Culture physique en 1912.

Il y a un siècle, les Néo-Zélandais étaient déjà les meilleurs. Leur équipe militaire, les Trench Blacks, forte d'une dizaine d'internationaux dont l'immense Dave Gallaher, était la plus affutée, la plus rapide et la plus adroite. Lu dans La Vie au grand air de 1917 sous la plume d'Henry Decoin, l'une des premiers grands journalistes de sports (p. 139) : "Ils ont un jeu de passe splendide ! Les lignes arrière pratiquent un rugby d'une netteté absolue."
Un siècle plus tard, le buzz autour des insultes proférées à l'encontre d'un ex-entraîneur du XV de France au téléphone un soir de beuverie par un international du Stade Français ivre mort occupe à temps plein le Landernau ovale. Comme s'il n'y avait rien de plus important auquel s'intéresser en ce moment. J'hallucine. Finalement, à bien y réfléchir et sans trouver d'excuses aux imbéciles, nous n'avons que l'équipe que nous méritons.



lundi 11 février 2019

Russe de l'esprit

Tout n'est pas si terrible. Après avoir enfanté le rugby, l'Angleterre règne et domine. Ce fut au tour de la France de subir cette dure loi, le week-end dernier. Femmes et enfants s'inclinèrent avant que les hommes ne tombent à leur tour. D'habitude Londres affiche sunday's closed. Pour l'occasion, les Anglais ont ouvert l'après-midi. Ils n'ont pas débordé pour autant, laissant le XV de France à 44-8, soit à un point du record d'écart au score concédé (37-0) par les Tricolores en 1910.
On peut donc considérer que le rugby de France est revenu en arrière d'un siècle. A l'époque, il n'y avait que les clubs pour maintenir la pratique du rugby hexagonal. Le public français, méconnaissant les règles, conspuait l'arbitre d'une rencontre du Tournoi dès lors qu'il sifflait au désavantage des Tricolores. La FFR n'existait pas, les dirigeants de l'ovale français s'insérant dans un organisme omnisports.
Il y a plus d'un siècle, les avants investissaient les phases de conquête, les trois-quarts s'égayaient en ordre dispersé et la charnière maintenait un semblant d'organisation qui n'avait de structure que le nom. Cette équipe de France était l'égale, aujourd'hui, de l'Italie, c'est-à-dire un aimable partenaire dont la présence dans le Championship donnait l'occasion aux joueurs et aux dirigeants britanniques de s'encanailler à Paris, comme on visite Rome aujourd'hui.
Un héros, l'ailier Pierre Faillot, faisant les titres des gazettes - une figure emblématique soutient toujours l'activité - après avoir marqué deux essais aux Ecossais et scellé à la dernière seconde la victoire tricolore (16-15) à Colombes en défendant son en-but comme si sa vie en dépendait. Mais ce succès fut sans suite pendant les dix années suivantes, la France se contentant d'apprendre ce qu'était le rugby international au fil des défaites. Un siècle plus tard, rien n'a changé, donc.
Durant cette première décennie du siècle dernier, le XV de France était commandé par Marcel Communeau, avant de haute stature intellectuelle, major de sa promotion à l'Ecole Centrale, licencié au Stade Français mais titularisé en équipe réserve du club parisien au motif qu'il prônait un jeu révolutionnaire dans lequel les avants se placeraient dans le sillage des trois-quarts pour récolter à leur soutien les fruits des mouvements d'attaque.
Hérésie, hurlèrent les élus parisiens ! Sans écouter ces Pharisiens, Marcel "les bons tuyaux" modélisa son idée. Premier penseur de ce jeu et nommé capitaine du XV de France - tous les dirigeants n'étaient pas obtus -, il transposa sa stratégie de club en équipe nationale ce que Jean Prat, autre géant, fit quarante ans plus tard avec Lourdes et les Tricolores.
Dimanche, avant le coup d'envoi d'Angleterre-France - que j'ai suivi en différé sur l'écran d'un ordinateur via une chaîne russe avec des commentaires portugais, une expérience kaleidoscopique - je me trouvais à Charleroi non pas sur les traces d'Arthur Rimbaud mais devant le musée d'art de la province du Hainaut où ma fille Lucile nous faisait découvrir les œuvres de l'artiste russe Erik Bulatov. Sa sculpture monumentale en quinze lettres - tout est symbole - teintée d'ironie slave résume l'attitude des dirigeant français devant le marasme, et qu'il nous faut recevoir avec détachement puisqu'en l'état des choses rien ne nous permet, observateurs, d'infléchir cette chute vertigineuse.
Qui le peut, alors ? Les joueurs eux-mêmes... Quand ils en auront assez de passer pour des buses. Tout n'est pas si terrible, pensent-ils eux aussi. Quand se rendront-ils compte, acteurs, qu'ils peuvent agir en soulignant la médiocrité du staff technique tricolore, son absence de stratégie, la pauvreté des contenus d'entraînements, le management transparent ? Quand regretteront-ils aussi leur inertie et leur silence au motif que l'image et le gain l'emportent sur l'honneur et la vérité ?
Si l'un d'entre eux annonçait qu'il ne répondra plus, désormais, à l'appel des sélectionneurs, la secousse tellurique alors générée serait si intense qu'on pourrait peut-être espérer un changement. Du moins de mentalité, au mieux une remise en question plus profonde. Mais ne rêvons pas : quinze jours nous séparent du rendez-vous écossais et le temps qui passe va agir comme un baume sur cette jambe de bois.
Quelques modifications (exit Aldegheri, Bamba, Lambey, Doumayrou ; Dupont-Ntamack à la charnière, Fickou-Penaud au centre) alimenteront la chronique, et une courte victoire face au Chardon enlèvera à la troïka Laporte-Brunel-Guirado une épine dans le siège. Samedi, le Top 14 que le monde entier nous envie, reprend ses droits, business as usual. Allons, tout n'est pas si terrible.