dimanche 15 mars 2026

Pas vraiment le pied

 

Il ne faut pas désespérer Saint-Denis. Paraphraser la célèbre citation apocryphe de Jean-Paul Sartre, écrite en 1955, n'est pas une simple feinte de passe dans le seul but de dérider l'incipit : vaincre l'Angleterre à la dernière seconde, et surtout trois minutes au-delà, reste un délice de fin gourmet. Quant à terminer à la première place du Tournoi des Six Nations, rien n'est plus apprécié à un peu moins de deux ans de la prochaine Coupe du monde. Ce n'est certes pas l'indicateur le plus fiable en matière de pronostic et les bookmakers ne s'y tromperont pas, mais c'est après tout - et surtout la déconfiture de Murrayfield - un titre honorifique à savourer.
Pendant quelques minutes, j'ai cru qu'après un forfait tricolore l'USAP avait été appelée au dernier moment pour disputer ce Crunch. Pas vous ? Et pourquoi pas demander tant qu'on y était aux Anglais de jouer en rouge ? Ce qu'ils firent parfois. Mais pas là. Alors je ne sais quel génie du marketing a eu la glorieuse idée de fêter le cent vingtième anniversaire des France-Angleterre en tricotant ce maillot bleu pâle, mais si pour vendre du tissu le procédé est sans doute lumineux, pour distinguer les adversaires - même shorts blancs qui plus est - on trouvera facilement plus indiqué.
De nombreux sportifs - surtout les pratiquants - assurent que seule la victoire est belle. Dans certains cas, on leur donnera raison. Et sans doute que ce Crunch dominé par le XV de la Rose émarge à la rubrique des hold-up jubilatoires et irrésistibles. Effectivement, d'un coup de pied au culte Thomas Ramos, qui n'est pas pour rien devenu le meilleur réalisateur tricolore de tous les temps devant quelques fameux prédécesseurs - Frédéric Michalak, Christophe Lamaison, Dimitri Yachvili -, a vengé des générations de glorieux perdants qui prirent des "Sorry, good game" dans les dents en serrant la mâchoire. Voilà bien le genre de but de pénalité qu'il faut garder au chaud pour, qu'un soir de finale de Coupe du monde, le trophée Webb Ellis trouve enfin sa place sur une étagère, à Marcoussis.
Reste que les Anglais nous ont planté sept essais. Fabien Galthié, qui aime tant évoquer les Expected Goals afin de nous faire passer les défaites pour des vessies, ne trouvera pas grand chose à redire après ce succès tendu à la photo-finish. On pourra néanmoins lui faire remarquer que son équipe s'est inclinée sur un gros score de Champions League, à savoir 6-7. Et c'est sans doute là où la Rose blesse. 48-46 au tableau d'affichage, c'est aussi la faillite du buteur anglais Finn Smith, l'oubli de Chessum de se rapprocher des poteaux pour faciliter le travail de son ouvreur au moment de transformer son essai, ainsi qu'un essai de pénalité très généreusement accordé aux Tricolores par l'arbitre géorgien. 
Bien sûr, faire la fine bouche après ce Crunch remporté et cette première place décrochée est un privilège de chroniqueur un peu trop exigeant, j'en conviens, mais je ne suis pas là pour suivre la procession la main dans la corbeille de roses mais pour porter le fer dans la plaie (après Sartre, Albert Londres). Mis à par le génie offensif et l'opportunisme vivace de Louis Bielle-Biarrey salué par un record d'essai marqué dans un Tournoi, et la régularité de Thomas Ramos dans l'exercice des tirs au but, qu'avons-nous vu ? Une mêlée française en difficulté et une défense aux abonnés absents. Pas de quoi trop se réjouir.
Fin diplomate, Rassie Erasmus, interrogé au sujet le Tournoi des Six Nations en conférence de presse après les trois premières journées, précisa qu'il ne pouvait pas vraiment s'exprimer et dire ce qu'il pensait, mais nous avions bien compris entre les lignes qu'il trouvait les résultats de l'édition 2026 pour le moins surprenants - un euphémisme. Il est vrai que vu depuis l'Afrique du Sud, la plus vieille compétition rugbystique semble manquer de consistance : l'Ecosse s'incline en Italie avant de battre la France qui a surclassé l'Irlande, laquelle humilie l'Angleterre à Twickenham avant que ces mêmes Anglais soient à deux doigts et trois minutes de s'imposer à Saint-Denis ! 
Remporter le Tournoi dans ces conditions - l'Ecosse et l'Irlande pouvaient elles aussi envisager cette issue favorable au coup d'envoi de la dernière levée - incite à l'humilité. Une page se referme sans qu'elle nous apporte de certitudes, et s'ouvre maintenant les luttes finales d'un Top 14 qui n'a jamais été aussi serré et incertain derrière la première place au classement. Puis, sans que nous puissions reprendre notre souffle, il sera question d'un championnat des nations, bidule ajusté pour nous faire croire qu'il existe maintenant un grand rendez-vous international annuel dilué entre juillet et novembre, tranche de jambon qui ne trompe personne et ne sert qu'à alimenter sponsors et diffuseurs entre deux Coupes du monde. A condition qu'on ne manque pas de pétrole.

dimanche 8 mars 2026

Des deux côtés

Non pas que la déroute tricolore en Ecosse soit un sujet à éviter mais avouons-le, Rome était, en ce samedi historique, l'unique objet de notre sentiment. En effet, l'événement n'est pas que le XV de France ne sache toujours pas depuis maintenant quarante saisons préparer les rendez-vous qui comptent mais plutôt que la Nazionale soit parvenue, enfin, à cueillir la Rose. Vingt-six ans que l'Italie attendait ça ! Il n'y a donc pas barrière infranchissable. Et il faut reconnaître la qualité du travail du coach argentin Gonzalo Quesada, dans le sillage de ceux - Pierre Villepreux, Mitou Fourcade, Georges Coste, Pierre Berbizier - qui firent monter en gamme, année après année, la sélection transalpine. 

Si l'on s'en tient au chapitre des coaches, on a bien saisi que Fabien Galthié savait s'employer comme aucun autre sélectionneur national pour détourner, non sans humour, l'attention des médias et du grand public avant le coup d'envoi d'une rencontre d'importance. Mais il reste à déterminer si le fait que le groupe France ait été obligé d'annexer de bonne (ou mauvaise) grâce le couloir pour se changer avant le captain's run du vendredi a eu un impact le lendemain sur l'entame du match face à l'Ecosse. Et quand on écrit entame, on pense plutôt aux soixante-cinq premières minutes, ce qui fait quand même beaucoup - trop - d'absences.

Il faut à ce propos noter que l'aréopage tricolore - staff et joueurs - paraît pléthorique. Alors, compte tenu du triste contenu de cette défaite humiliante (47-14 à la 65e minute), on est en droit de se demander si la présence d'un adjoint pour la touche, d'un autre pour la défense et d'un spécialiste de la mêlée est vraiment obligatoire... S'en passer ferait ainsi un peu de place, puisque c'est ce que Galthié recherche. Sans parler d'un préparateur mental dont on s'interroge sur l'efficacité puisqu'il n'y a pas eu trace d'engagement, de lucidité et d'agressivité pendant plus d'une heure, côté tricolore, à Murrayfield.

Pour ce XV de France qui rêvait d'un Grand Chelem afin de marquer son histoire, débutait samedi en Ecosse une deuxième partie du Tournoi face à un adversaire qu'on savait débordant d'enthousiasme et de vista. On imaginait moins facilement qu'il allait nous museler devant, dans les phases de conquête, les rucks et les turn-over, voire nous surclasser - c'était inimaginable. Et surtout nous transpercer de toutes parts, au large, au centre, au ras... Une équipe d'Ecosse qui s'arrêta de jouer avec les Tricolores à un quart d'heure de la fin, s'amusant même à boucler son score à cinquante points, compte rond qui nous hantera longtemps.

Si Fabien Galthié a décidé de se priver du meilleur marqueur d'essai tricolore en pleine activité - Damian Penaud, pour ne pas le nommer - au motif qu'il avait des lacunes en défense, on espère qu'il ne sortira pas de la prochaine feuille de match face à l'Angleterre les titulaires qui se sont déchirés au plaquage car si ce devait être le cas, on se demande bien qui il pourrait aligner... Le fiasco est collectif, ce qui n'est pas rassurant, et même l'ancien meilleur joueur du monde a livré une prestation indigne de son rang et de son talent, c'est dire. 

A suivre donc samedi prochain le débarquement à Saint-Denis d'un XV de la Rose épinglé à Rome - une première. Les organisateurs du Tournoi imaginaient une "finale" en forme d'apothéose, mais ne reste de cette image qu'une séance de rattrapage entre deux battus. Qui de la France ou de l'Angleterre parviendra à se remettre en si peu de temps d'un désastre afin de rebondir ? Après tout, il s'agit d'un Crunch et ça n'est jamais une rencontre ordinaire, même si la tentation est grande de survendre l'enjeu.

On aurait tort de minimiser ce choc entre ennemis de longue date. Sans remonter à Azincourt, les observateurs que nous sommes disposent d'un excellent compte-rendu de match rédigé en 1835 par l'un des meilleurs spécialistes de la question, à savoir Alexis de Tocqueville : "Les Français ne veulent reconnaître aucune supériorité. Les Anglais ne supportent que ceux qu'ils jugent inférieurs. Le Français lève les yeux avec anxiété, l'Anglais les baisse avec satisfaction. Des deux côtés, c'est de la fierté, mais exprimée de manière différente." Pas mieux.