lundi 23 mars 2026

Blanco passe au centre

Il n'est pas le premier et j'espère qu'il ne sera pas le dernier. Comme l'artiste ou l'explorateur, le sportif est un citoyen. Peut-être pas tout à fait comme les autres s'il jouit du statut de champion. Historiquement, à l'issue des Jeux Olympiques antiques, le vainqueur d'une épreuve était vénéré par les habitants et les édiles de son lieu de résidence. Il avait droit de cité. Au point d'être logé et nourri à vie, choyé par tous, fierté érigée en statue de son vivant. Les nations n'existaient pas et les cités - Sparte, Athènes, Corinthe, Phocée, Chalcis, Milet, Rhodes, Mégarde, etc. - étaient structurées en petits Etats indépendants. Avec chacune ses héros olympiens.

De Jacques Chaban-Delmas à Bordeaux jusqu'à Didier Codorniou à Gruissan, en passant par Jean Carrère à Argelès-sur-mer, nombreux - pas tant que ça en fait - sont les internationaux français élus maires au suffrage universel. N'oublions pas les arbitres : Bernard Marie à Biarritz et Georges Domercq à Bellocq. Liste non exhaustive puisque mon propos consiste à illustrer l'engagement citoyen de sportifs biberonnés au tissu associatif. Et d 'ailleurs, il n'est que de rappeler la phrase de l'écrivain havrais Pierre Mac Orlan pour tirer un trait d'union entre sport et politique : "Le club, cette petite patrie dans la grande."

Personne mieux que Serge Blanco illustre la fidélité à un seul maillot tout au long d'une carrière, et on peut dire maintenant d'une existence. Après avoir accueilli en son sein l'enfant de Caracas, Biarritz vient de le sacrer roi. C'était dimanche soir. Bien malin qui pouvait imaginer l'arrière fantasque relancer depuis l'isoloir et construire par les urnes une victoire. Sur le terrain, il n'était à l'aise ni à l'aile droite, ni à l'aile gauche. Pas étonnant que ce soit au centre qu'il ait tracé son chemin. Et choisi de fêter son succès chez son ancien coéquipier Pascal Ondarts.

Le centre, ainsi qu'a pu le constater l'international bordelais Damian Penaud replacé à ce poste dimanche soir face au Stade toulousain en clôture de la dix-neuvième journée, n'est vraiment pas de tout repos. A l'heure où les extrêmes captent beaucoup trop de suffrages, choisir d'accorder la médiété - concept philosophique cher à Aristote - à un projet politique demande un équilibre à toutes épreuves dont seuls disposent les funambules ou les sages, selon. Ce sont parfois les mêmes : ils maîtrisent l'espace quand d'autres y voient le vide. 

"Même aux cartes, il a de la chance," dit de lui son compère Grégoire Lascubé, ancien pilier international devenu partenaire de pelote basque, d'agapes et de Mus. A mes débuts de journaliste, avant même d'intégrer le quotidien L'Equipe, j'avais rencontré Serge Blanco, alors en pleine ascension sportive, passant du junior biarrot éclatant surclassé à l'arrière étincelant encensé du XV de France. Il a, avec grâce, préfacé quelques-uns de mes ouvrages et toujours en évoquant le sens collectif qui construit une équipe alors que son génie sans égal aurait pu lui permettre de tirer à lui la couverture.

Arrière, buteur, chasseur d'essais, match-winner, capitaine, phare et même co-entraîneur de la sélection nationale, il fut d'abord l'âme du Biarritz Olympique et lui manque juste le titre de champion de France pour envelopper une carrière hors-normes. Président de la LNR, il a fait entrer le rugby d'élite des clubs français dans le professionnalisme. Il rêvait d'un calendrier universel, meilleur moyen d'associer les deux hémisphères. Il a offert au Top 16 puis 14 une couverture télévisuelle dont seul le football disposait. Et s'il a refusé, pour des raisons personnelles, de se présenter à la présidence de la FFR, l'idée de briguer la mairie de Biarritz a beaucoup à voir avec l'envie de protéger Aguilera des vautours et de redonner au B.O. une place parmi l'élite ovale.

Blanco n'est pas Blanqui. Il ne révolutionnera pas la côte basque. Mais lui qui a toujours refusé l'idée même de défaite vient de prouver, comme il le faisait de sa foulée chaloupée et de ses feintes irrésistibles, qu'il n'existe aucune défense inexpugnable. On lui souhaite de réussir à la mairie aussi bien qu'entre les poteaux et mieux qu'en affaires. Extrêmement rares sont les histoires d'amour entre un homme et sa ville. Je ne sais pas où cette "rugmance" mènera le Pelé du rugby - ainsi baptisé par un journaliste gallois à la fin des années 70 - mais elle peut inspirer ceux de la nouvelle génération de retraités d'Ovalie à préférer le socle à l'éclat, l'altérité à la gloire, la constance à l'éphémère.

dimanche 15 mars 2026

Pas vraiment le pied

 

Il ne faut pas désespérer Saint-Denis. Paraphraser la célèbre citation apocryphe de Jean-Paul Sartre, écrite en 1955, n'est pas une simple feinte de passe dans le seul but de dérider l'incipit : vaincre l'Angleterre à la dernière seconde, et surtout trois minutes au-delà, reste un délice de fin gourmet. Quant à terminer à la première place du Tournoi des Six Nations, rien n'est plus apprécié à un peu moins de deux ans de la prochaine Coupe du monde. Ce n'est certes pas l'indicateur le plus fiable en matière de pronostic et les bookmakers ne s'y tromperont pas, mais c'est après tout - et surtout la déconfiture de Murrayfield - un titre honorifique à savourer.
Pendant quelques minutes, j'ai cru qu'après un forfait tricolore l'USAP avait été appelée au dernier moment pour disputer ce Crunch. Pas vous ? Et pourquoi pas demander tant qu'on y était aux Anglais de jouer en rouge ? Ce qu'ils firent parfois. Mais pas là. Alors je ne sais quel génie du marketing a eu la glorieuse idée de fêter le cent vingtième anniversaire des France-Angleterre en tricotant ce maillot bleu pâle, mais si pour vendre du tissu le procédé est sans doute lumineux, pour distinguer les adversaires - même shorts blancs qui plus est - on trouvera facilement plus indiqué.
De nombreux sportifs - surtout les pratiquants - assurent que seule la victoire est belle. Dans certains cas, on leur donnera raison. Et sans doute que ce Crunch dominé par le XV de la Rose émarge à la rubrique des hold-up jubilatoires et irrésistibles. Effectivement, d'un coup de pied au culte Thomas Ramos, qui n'est pas pour rien devenu le meilleur réalisateur tricolore de tous les temps devant quelques fameux prédécesseurs - Frédéric Michalak, Christophe Lamaison, Dimitri Yachvili -, a vengé des générations de glorieux perdants qui prirent des "Sorry, good game" dans les dents en serrant la mâchoire. Voilà bien le genre de but de pénalité qu'il faut garder au chaud pour, qu'un soir de finale de Coupe du monde, le trophée Webb Ellis trouve enfin sa place sur une étagère, à Marcoussis.
Reste que les Anglais nous ont planté sept essais. Fabien Galthié, qui aime tant évoquer les Expected Goals afin de nous faire passer les défaites pour des vessies, ne trouvera pas grand chose à redire après ce succès tendu à la photo-finish. On pourra néanmoins lui faire remarquer que son équipe s'est inclinée sur un gros score de Champions League, à savoir 6-7. Et c'est sans doute là où la Rose blesse. 48-46 au tableau d'affichage, c'est aussi la faillite du buteur anglais Finn Smith, l'oubli de Chessum de se rapprocher des poteaux pour faciliter le travail de son ouvreur au moment de transformer son essai, ainsi qu'un essai de pénalité très généreusement accordé aux Tricolores par l'arbitre géorgien. 
Bien sûr, faire la fine bouche après ce Crunch remporté et cette première place décrochée est un privilège de chroniqueur un peu trop exigeant, j'en conviens, mais je ne suis pas là pour suivre la procession la main dans la corbeille de roses mais pour porter le fer dans la plaie (après Sartre, Albert Londres). Mis à par le génie offensif et l'opportunisme vivace de Louis Bielle-Biarrey salué par un record d'essai marqué dans un Tournoi, et la régularité de Thomas Ramos dans l'exercice des tirs au but, qu'avons-nous vu ? Une mêlée française en difficulté et une défense aux abonnés absents. Pas de quoi trop se réjouir.
Fin diplomate, Rassie Erasmus, interrogé au sujet le Tournoi des Six Nations en conférence de presse après les trois premières journées, précisa qu'il ne pouvait pas vraiment s'exprimer et dire ce qu'il pensait, mais nous avions bien compris entre les lignes qu'il trouvait les résultats de l'édition 2026 pour le moins surprenants - un euphémisme. Il est vrai que vu depuis l'Afrique du Sud, la plus vieille compétition rugbystique semble manquer de consistance : l'Ecosse s'incline en Italie avant de battre la France qui a surclassé l'Irlande, laquelle humilie l'Angleterre à Twickenham avant que ces mêmes Anglais soient à deux doigts et trois minutes de s'imposer à Saint-Denis ! 
Remporter le Tournoi dans ces conditions - l'Ecosse et l'Irlande pouvaient elles aussi envisager cette issue favorable au coup d'envoi de la dernière levée - incite à l'humilité. Une page se referme sans qu'elle nous apporte de certitudes, et s'ouvre maintenant les luttes finales d'un Top 14 qui n'a jamais été aussi serré et incertain derrière la première place au classement. Puis, sans que nous puissions reprendre notre souffle, il sera question d'un championnat des nations, bidule ajusté pour nous faire croire qu'il existe maintenant un grand rendez-vous international annuel dilué entre juillet et novembre, tranche de jambon qui ne trompe personne et ne sert qu'à alimenter sponsors et diffuseurs entre deux Coupes du monde. A condition qu'on ne manque pas de pétrole.