dimanche 8 mars 2026

Des deux côtés

Non pas que la déroute tricolore en Ecosse soit un sujet à éviter mais avouons-le, Rome était, en ce samedi historique, l'unique objet de notre sentiment. En effet, l'événement n'est pas que le XV de France ne sache toujours pas depuis maintenant quarante saisons préparer les rendez-vous qui comptent mais plutôt que la Nazionale soit parvenue, enfin, à cueillir la Rose. Vingt-six ans que l'Italie attendait ça ! Il n'y a donc pas barrière infranchissable. Et il faut reconnaître la qualité du travail du coach argentin Gonzalo Quesada, dans le sillage de ceux - Pierre Villepreux, Mitou Fourcade, Georges Coste, Pierre Berbizier - qui firent monter en gamme, année après année, la sélection transalpine. 

Si l'on s'en tient au chapitre des coaches, on a bien saisi que Fabien Galthié savait s'employer comme aucun autre sélectionneur national pour détourner, non sans humour, l'attention des médias et du grand public avant le coup d'envoi d'une rencontre d'importance. Mais il reste à déterminer si le fait que le groupe France ait été obligé d'annexer de bonne (ou mauvaise) grâce le couloir pour se changer avant le captain's run du vendredi a eu un impact le lendemain sur l'entame du match face à l'Ecosse. Et quand on écrit entame, on pense plutôt aux soixante-cinq premières minutes, ce qui fait quand même beaucoup - trop - d'absences.

Il faut à ce propos noter que l'aréopage tricolore - staff et joueurs - paraît pléthorique. Alors, compte tenu du triste contenu de cette défaite humiliante (47-14 à la 65e minute), on est en droit de se demander si la présence d'un adjoint pour la touche, d'un autre pour la défense et d'un spécialiste de la mêlée est vraiment obligatoire... S'en passer ferait ainsi un peu de place, puisque c'est ce que Galthié recherche. Sans parler d'un préparateur mental dont on s'interroge sur l'efficacité puisqu'il n'y a pas eu trace d'engagement, de lucidité et d'agressivité pendant plus d'une heure, côté tricolore, à Murrayfield.

Pour ce XV de France qui rêvait d'un Grand Chelem afin de marquer son histoire, débutait samedi en Ecosse une deuxième partie du Tournoi face à un adversaire qu'on savait débordant d'enthousiasme et de vista. On imaginait moins facilement qu'il allait nous museler devant, dans les phases de conquête, les rucks et les turn-over, voire nous surclasser - c'était inimaginable. Et surtout nous transpercer de toutes parts, au large, au centre, au ras... Une équipe d'Ecosse qui s'arrêta de jouer avec les Tricolores à un quart d'heure de la fin, s'amusant même à boucler son score à cinquante points, compte rond qui nous hantera longtemps.

Si Fabien Galthié a décidé de se priver du meilleur marqueur d'essai tricolore en pleine activité - Damian Penaud, pour ne pas le nommer - au motif qu'il avait des lacunes en défense, on espère qu'il ne sortira pas de la prochaine feuille de match face à l'Angleterre les titulaires qui se sont déchirés au plaquage car si ce devait être le cas, on se demande bien qui il pourrait aligner... Le fiasco est collectif, ce qui n'est pas rassurant, et même l'ancien meilleur joueur du monde a livré une prestation indigne de son rang et de son talent, c'est dire. 

A suivre donc samedi prochain le débarquement à Saint-Denis d'un XV de la Rose épinglé à Rome - une première. Les organisateurs du Tournoi imaginaient une "finale" en forme d'apothéose, mais ne reste de cette image qu'une séance de rattrapage entre deux battus. Qui de la France ou de l'Angleterre parviendra à se remettre en si peu de temps d'un désastre afin de rebondir ? Après tout, il s'agit d'un Crunch et ça n'est jamais une rencontre ordinaire, même si la tentation est grande de survendre l'enjeu.

On aurait tort de minimiser ce choc entre ennemis de longue date. Sans remonter à Azincourt, les observateurs que nous sommes disposent d'un excellent compte-rendu de match rédigé en 1835 par l'un des meilleurs spécialistes de la question, à savoir Alexis de Tocqueville : "Les Français ne veulent reconnaître aucune supériorité. Les Anglais ne supportent que ceux qu'ils jugent inférieurs. Le Français lève les yeux avec anxiété, l'Anglais les baisse avec satisfaction. Des deux côtés, c'est de la fierté, mais exprimée de manière différente." Pas mieux.


lundi 23 février 2026

Power of Scotland


La part que représente le génie dans l'expression d'un art ne se travaille pas et c'est heureux. Apprécier le coup d'œil coquin de Finn Russel  analysant en une fraction de seconde l'étendue du relâchement gallois après un but de pénalité réussi pour réengager promptement et doser son coup de pied pour que son coéquipier Darcy Graham se saisisse du ballon pour l'essai de la "remontada", est un délice de fin gourmet. Dans ce stade de Cardiff rebaptisé quatre fois au fil des constructions et du "naming", le rusé ouvreur écossais fut le digne héritier - sous un autre maillot - de Barry John, Phil Bennett et Jonathan Davies, et c'est pour ça que le rugby est grand. 
A l'heure de savourer une retraite bien méritée, ce Galles-Ecosse m'a replongé en 1986. L'Equipe m'avait envoyé à Cardiff pour rédiger mon premier compte-rendu international. C'est dans ce qui s'appelait alors le National Stadium que John Jeffey, John Beattie, Finlay Calder, David Sole, Roy Laidlaw et John Rutherford - qui deviendraient par la suite de bons copains - déployèrent leur talent, et j'ai encore en mémoire l'essai du "Requin Blanc" inscrit en coin après un tour de mêlée comme on n'en voit plus au terme d'un déferlement de passes et de remises, certaines acrobatiques. Maillots immaculés, regroupements saignants durant lesquels l'adversaire faisait office de paillasson sous le regard d'un arbitre pas même compatissant : en quarante ans, la forme que prend ce sport a changé mais l'esprit du jeu reste le même. 
Après l'humiliante car indiscutable défaite du XV de la Rose dans son jardin de Twickenham face à des Irlandais qui ont enfin retrouvé le Fighting Spirit, fêtons le Power of Scotland ! Non pas que cette équipe nationale d'Ecosse soit irrésistible - c'est même loin d'être le cas -, mais il y a dans sa façon d'aborder ce sport dont elle est la garante depuis 1871 un bonheur communicatif, et quand elle a fini par s'imposer à Cardiff, sa joie fut aussi la nôtre.
Après deux gros succès face à l'Irlande et au pays de Galles, le XV de France s'est dépêtré avec opportunisme, vista et efficacité d'Italiens présentés en toute exagération par Fabien Galthié - passé maître ès-communication - comme les nouveaux ogres du Tournoi dans leur maillot rouge Garibaldi, il n'y aura pas assez de quinze jours pour panser ses bobos et penser son jeu, car on ne voit toujours pas quelle articulation structure ses mouvements. Quelques coups chanceux et une fin de match en double supériorité numérique (carton jaune contre Lynagh et blessure de Capuozzo) eurent donc raison d'adversaires bien en place. Quand on a connu les vaches maigres de la dernière décennie, ne boudons pas une victoire bonifiée acquise aux bons rebonds.
S'avance maintenant un vrai test. A Murrayfield. Dans tous les sens du terme. La première place au classement, pour provisoire qu'il est, n'est pas usurpée, loin s'en faut. Elle raconte surtout, à travers ses lignes de trois-quarts, la profondeur de notre effectif et la qualité de notre formation. Qu'il choisisse d'aligner les attaquants bordelais, palois ou toulousains, Fabien Galthié à la certitude de composer une ligne sans pointillés. Que Jalibert ou Ntamack viennent à manquer sur blessure, il dispose avec Thomas Ramos d'un couteau suisse. Et encore peut-il se payer le luxe - il aime bien châtier - d'oublier Damian Penaud pour de multiples raisons dont la fragilité de ses placements défensifs n'est pas la plus pertinente.
Car enfin, quelle équipe nationale peut se passer de son meilleur marqueur d'essais en pleine activité, numéro un devant Serge Blanco, Philippe Saint-André et tous les brillants finisseurs passés avant lui sous le maillot bleu ? A contrario, ce qui fait la faiblesse de l'Ecosse, plus petite des grandes nations historiques du rugby en terme de licenciés, fait aussi sa force. Mis à part une ou deux interrogations, Greg Townsend n'a pas vraiment le choix quand il s'agit de composer sa sélection. Il ne peut pas se permettre de stimuler la concurrence et doit forger une équipe. Et c'est sans doute cet esprit qui permet à ce XV du Chardon de réaliser des exploits. Gagez que la venue des "Froggies" sera pour ce diable de Finn Russell et les siens l'occasion d'ajouter du piquant.
Par quoi terminer cette chronique costaricienne si ce n'est par une analyse qui ne fera pas, j'en suis par avance désolé, que des heureux : les résultats pour le moins étonnants obtenus par les différents adversaires de la France après trois journées tendraient à démontrer que le niveau général du rugby de l'hémisphère nord est descendu d'un cran. En effet, seuls les Tricolores peuvent envisager un Grand Chelem pour peu qu'ils franchissent maintenant un double écueil : le déplacement à Edimbourg dans un écrin qu'on annonce ardent puis la réception de l'Angleterre, qui n'aime jamais rien tant que de s'offrir un Crunch. Ca promet.