vendredi 19 juin 2026

Une rime pour la route

Si les historiens ne parviennent pas à s'accorder pour dater la chute de l'empire romain, il est sans doute plus facile pour nous d'isoler le moment qui marque la fin du romantisme en Ovalie, ce territoire qui nourrit nos esprits, nos rêveries, nos échanges. Ainsi le 25 mai 1980, la finale du Championnat de France se tenait pour la dernière fois un samedi à 15 heures. Par une journée ensoleillée sans canicule - le changement climatique n'avait pas encore posé sa grosse patte sur nos thermomètres - l'Association sportive biterroise affrontait, favorite, le Stade toulousain. Favorite car depuis 1971, les Héraultais s'étaient accaparés le Bouclier de Brennus du père Charles.

Toulon, Brive par deux fois, Narbonne, Perpignan et Montferrand (ce n'était pas encore Clermont) battus, Béziers régnait, comme Lourdes avant lui. Seuls les Agenais étaient parvenus, en 1976, à feinter le destin contraire au terme d'une finale digne d'un scénario d'Hitchcock. En ce joli mois de mai s'avançaient des Toulousains de légende - Serge Gabernet, Dominique Harize et Guy Novès aux ailes, l'ailier Jean-Michel Rancoule à l'ouverture, l'inimitable zébulon Gégé Martinez derrière une mêlée fragile, l'athlétique Jean-Claude Skrela et l'immense Jean-Pierre Rives qui semblait taille réduite face aux mastodontes cathares qu'étaient Armand Vaquerin, Alain Paco, Jean-Louis Martin, Alain Estève, Michel Palmié et Yvan Buonomo, encadré par deux flankers prometteurs, à savoir Pierre Lacans et Jean-Michel Cordier.

Par la suite, la finale se jouerait en nocturne et Béziers remporterait encore trois titres. Mais en 1980, deux courants s'affrontaient. A la rigueur cathare compactée autour d'un pack automatisé, les Toulousains répliquaient par des attaques en première main et des relances romantiques boostées par les foulées graciles de Thierry Merlos, le plus véloce des trois-quarts centres. Cette finale avait des airs de bataille d'Hernani, et les coriaces l'emportèrent, 10-6, l'arrière Serge Gabernet, servi au cordeau par Dominique Harize infiltré à toutes jambes dans la défense biterroise, s'avérant incapable de contrôler le ballon qu'il laissa rebondir sur son épaule en toute fin de match.

Cinq saisons plus tard, le Stade toulousain prit non pas sa revanche mais une place au sommet du jeu. 1980, on l'a dit, signifia la fin d'une époque baroque, estudiantine, insouciante, légère, et pas seulement au sein du club de la cité rose. Apportée par Robert Bru, dont on ne vantera jamais assez le rôle, la méthode delaplacienne fit son entrée pour changer définitivement la face du rugby français. Polyvalence des rôles, jeu debout, utilisation complémentaire du large et du ras : pas une équipe qui ne pratique désormais ce triptyque. Avec plus ou moins de réussite. Précurseur, le Stade toulousain maîtrise mieux que les autres le style qu'il a largement contribué à vulgariser quand, dans le même temps, Béziers parvint jusqu'en 1984 a faire fructifier l'héritage de Raymond Barthès et de Raoul Barrière.

Wayne Smith, Rob Andrew, John Rutherford, entre autres internationaux devenus techniciens, vinrent aux Sept-Deniers pour tenter de comprendre la mécanique des fluides qui coulaient entre les lignes toulousaines. Avant de repartir en Nouvelle-Zélande, en Angleterre et en Ecosse prêcher les nouveaux évangiles selon Pierre (Villepreux), disciple le plus fameux du maître Deleplace. Depuis, pas moins de dix-sept titres garnissent la vitrine aux trophées d'un club qui a fait de la formation son canal historique, et on ne compte plus les joueurs qui nourrissent les équipes d'élite après être passés par son école de rugby.

Ce 25 mai 1980, le troisième-ligne centre international Yvan Buonomo inscrivit en force un essai pour sceller un difficile succès. Disciple du Sétois Paul Valéry, et éclairé par son mentor Jean-Louis Bourret, du rugby ce chantre a pondu en 2008 un poème-fleuve (63 quatrains) qui laisse à notre sagacité quatre vers parmi ses milliers d'autres au moment où se noue la résolution d'une saison épique de Top 14 comme peut-être jamais l'élite du rugby français n'en a connu, mais aussi où l'éthique fut secouée et les interrogations multipliées  : "Si gagner le Brennus, ô victoire suprême, est pour le rugbyman l'acte le plus sacré, l'exemple et le devoir se devront d'être extrêmes. Le titre ne fait pas toujours l'homme parfait."

dimanche 7 juin 2026

Rupture de niveau

 

Ils étaient sept pour cinq places, considérant que le Stade Toulousain, nonobstant deux points de pénalité pour manquement à l'éthique salariale, a su s'élever un cran au-dessus du peloton des qualifiables. Ce classement, cuvée 2026, est d'une densité jamais vue. Bayonne, Lyon, Castres, puis Toulon, un temps éligible, n'ont pas tenu le rythme imprimé par les cadors, lesquels ont fini par lâcher Clermont et Bordeaux-Bègles dans le dernier raidillon.
L'emballage final s'est réglé en tête-à-tête. Humilié devant son public par le Racing 92, Clermont a laissé s'envoler sur la pelouse de Marcel-Michelin son ticket pour le top 6. Les vainqueurs de la Coupe des champions, eux, auraient pu se mettre à l'abri bien plus tôt, mais s'incliner à domicile durant la saison régulière face aux concurrents directs à la qualification que sont Pau, le Stade Français et Montpellier, a plombé leur histoire. Il est d'ailleurs étonnant - mais c'est l'effet bonus offensif et défensif - que les Girondins se soient retrouvés en course jusqu'au dernier moment.
Toulousains et Montpelliérains ont gagné de haute lutte le droit de recharger leurs accus avant de filer vers Marseille y disputer leurs demi-finales respectives. Palois et Franciliens, Parisiens et Rochelais, eux, auront dû batailler au terme d'une phase de classement éprouvante jusque dans ces ultimes minutes, avant de basculer vers les matches couperets. On le sait, soulever le Bouclier de Brennus est un véritable chemin de croix, que seuls les Toulousains savent domestiquer : forts d'un train de vie de nantis et d'une confortable avance très tôt dans la saison, ils ont fait tourner leur effectif, soigné leurs blessés, caché leurs nouvelles combinaisons de jeu.
Pour sortir de cet univers où les clubs gèrent leurs internationaux, cultivent leurs jardins et polissent leur ADN, Jacques Fouroux avait imaginé au début des années 80 du siècle dernier un championnat des provinces, copiant le modèle si particulier de l'hémisphère sud. Il avait sélectionné dans le Tournoi 1982 la ligne de trois-quarts de la sélection basco-landaise ainsi constituée : Jeannot Lescarboura à l'ouverture, Patrick Perrier et Christian Bélascain au centre, Laurent Pardo et Serge Blanco aux ailes, Marc Sallefranque à l'arrière. Fandango, maestria, tours de passe-passe, funambulisme, frissons : les attaquants tricolores lancés à Cardiff d'entrée de compétition surprirent le pays de Galles et il s'en fallut d'un rien - un essai partout - pour que le XV de France ne l'emporte...
Mercredi 3 juin à Auch fut inaugurée la statue du bretteur gersois, projet initié par ses amis - Jean Lacam en tête - et ses proches, ses thuriféraires et quelques personnalités d'Ovalie, soutenu par une kyrielle de bonne volonté, dont la mienne. Il a donc fini par prendre forme et vie. Désormais prophète en son pays, Jacques Fouroux, décédé prématurément le 17 décembre 2005, rejoint ainsi d'Artagnan, autre héros du Gers. Reconnaissance méritée pour celui qui lutta vent debout face aux romantiques pour faire admettre qu'il n'y a point de salut sans une mêlée dominante, et que la prise du milieu de terrain ne peut s'obtenir sans étalage de puissance. Il avait imaginé vingt ans avant tout le monde le rugby contemporain, celui qui prévaut en Top 14 et dont Montpellier et le Racing 92 sont les pavillons témoins.
Pour autant, deux clubs, le Stade toulousain et la Section paloise, résistent à cette tendance du rentre-dedans au ras des rucks et autour du demi d'ouverture, préférant les options proposées par le jeu debout, la recherche d'intervalles et l'exploitation des espaces au large le long de la ligne de touche. C'est d'ailleurs l'un des nombreux intérêts de cette phase finale, qui s'annonce indécise, que d'offrir quelques confrontations de style au grand jour, comme sait nous en proposer le rugby de France depuis que le championnat existe.
Il n'y a rien de plus injuste, mais aussi de plus excitant, que de voir le leader incontesté du classement domestique, être plongé dans une marmite bouillonnante, et le repéché de la dernière minute, l'outsider sur lequel personne n'aurait misé un centime, gagner le droit de lever haut l'écu de Brennus dans la nuit dionysienne après trois matches sous haute tension. Cette rupture de niveau qui brise la routine pour nous permettre d'accéder au sublime reste une particularité qui fait le sel du Top 14 à nul autre pareil : marathon de sprints terminé par trois sauts de haie pour retomber sur la gloire. Ou le néant.