lundi 23 février 2026

Power of Scotland


La part que représente le génie dans l'expression d'un art ne se travaille pas et c'est heureux. Apprécier le coup d'œil coquin de Finn Russel  analysant en une fraction de seconde l'étendue du relâchement gallois après un but de pénalité réussi pour réengager promptement et doser son coup de pied pour que son coéquipier Darcy Graham se saisisse du ballon pour l'essai de la "remontada", est un délice de fin gourmet. Dans ce stade de Cardiff rebaptisé quatre fois au fil des constructions et du "naming", le rusé ouvreur écossais fut le digne héritier - sous un autre maillot - de Barry John, Phil Bennett et Jonathan Davies, et c'est pour ça que le rugby est grand. 
A l'heure de savourer une retraite bien méritée, ce Galles-Ecosse m'a replongé en 1986. L'Equipe m'avait envoyé à Cardiff pour rédiger mon premier compte-rendu international. C'est dans ce qui s'appelait alors le National Stadium que John Jeffey, John Beattie, Finlay Calder, David Sole, Roy Laidlaw et John Rutherford - qui deviendraient par la suite de bons copains - déployèrent leur talent, et j'ai encore en mémoire l'essai du "Requin Blanc" inscrit en coin après un tour de mêlée comme on n'en voit plus au terme d'un déferlement de passes et de remises, certaines acrobatiques. Maillots immaculés, regroupements saignants durant lesquels l'adversaire faisait office de paillasson sous le regard d'un arbitre pas même compatissant : en quarante ans, la forme que prend ce sport a changé mais l'esprit du jeu reste le même. 
Après l'humiliante car indiscutable défaite du XV de la Rose dans son jardin de Twickenham face à des Irlandais qui ont enfin retrouvé le Fighting Spirit, fêtons le Power of Scotland ! Non pas que cette équipe nationale d'Ecosse soit irrésistible - c'est même loin d'être le cas -, mais il y a dans sa façon d'aborder ce sport dont elle est la garante depuis 1871 un bonheur communicatif, et quand elle a fini par s'imposer à Cardiff, sa joie fut aussi la nôtre.
Après deux gros succès face à l'Irlande et au pays de Galles, le XV de France s'est dépêtré avec opportunisme, vista et efficacité d'Italiens présentés en toute exagération par Fabien Galthié - passé maître ès-communication - comme les nouveaux ogres du Tournoi dans leur maillot rouge Garibaldi, il n'y aura pas assez de quinze jours pour panser ses bobos et penser son jeu, car on ne voit toujours pas quelle articulation structure ses mouvements. Quelques coups chanceux et une fin de match en double supériorité numérique (carton jaune contre Lynagh et blessure de Capuozzo) eurent donc raison d'adversaires bien en place. Quand on a connu les vaches maigres de la dernière décennie, ne boudons pas une victoire bonifiée acquise aux bons rebonds.
S'avance maintenant un vrai test. A Murrayfield. Dans tous les sens du terme. La première place au classement, pour provisoire qu'il est, n'est pas usurpée, loin s'en faut. Elle raconte surtout, à travers ses lignes de trois-quarts, la profondeur de notre effectif et la qualité de notre formation. Qu'il choisisse d'aligner les attaquants bordelais, palois ou toulousains, Fabien Galthié à la certitude de composer une ligne sans pointillés. Que Jalibert ou Ntamack viennent à manquer sur blessure, il dispose avec Thomas Ramos d'un couteau suisse. Et encore peut-il se payer le luxe - il aime bien châtier - d'oublier Damian Penaud pour de multiples raisons dont la fragilité de ses placements défensifs n'est pas la plus pertinente.
Car enfin, quelle équipe nationale peut se passer de son meilleur marqueur d'essais en pleine activité, numéro un devant Serge Blanco, Philippe Saint-André et tous les brillants finisseurs passés avant lui sous le maillot bleu ? A contrario, ce qui fait la faiblesse de l'Ecosse, plus petite des grandes nations historiques du rugby en terme de licenciés, fait aussi sa force. Mis à part une ou deux interrogations, Greg Townsend n'a pas vraiment le choix quand il s'agit de composer sa sélection. Il ne peut pas se permettre de stimuler la concurrence et doit forger une équipe. Et c'est sans doute cet esprit qui permet à ce XV du Chardon de réaliser des exploits. Gagez que la venue des "Froggies" sera pour ce diable de Finn Russell et les siens l'occasion d'ajouter du piquant.
Par quoi terminer cette chronique costaricienne si ce n'est par une analyse qui ne fera pas, j'en suis par avance désolé, que des heureux : les résultats pour le moins étonnants obtenus par les différents adversaires de la France après trois journées tendraient à démontrer que le niveau général du rugby de l'hémisphère nord est descendu d'un cran. En effet, seuls les Tricolores peuvent envisager un Grand Chelem pour peu qu'ils franchissent maintenant un double écueil : le déplacement à Edimbourg dans un écrin qu'on annonce ardent puis la réception de l'Angleterre, qui n'aime jamais rien tant que de s'offrir un Crunch. Ca promet.   

lundi 16 février 2026

Et de deux

Les paroles s'effacent, les écrits restent. Pourtant, nous traçons tous nos lettres sur du sable et personne ne sait ce que la postérité retiendra. Qu'une vague d'attaquants pousse loin son essor sur l'herbe de Murrayfield et fane la Rose. Empêtré dans sa marche arrière, le pack anglais délivre un ballon sans souffle à son ouvreur de fermeture et voilà Ford, trop centré, puni de sa mollesse sur soixante-dix mètres. Admirons plutôt un de ces Jones qui caracole. L'Ecosse en joie aurait peut-être aimé qu'il file jusqu'à Selkirk, où John Jeffrey regardait cette Calcutta Cup avec laquelle, un soir d'ivresse dans Rose Street, il décida de jouer du pied. Après tout, le rugby est un football.
1871, Raeburn Place, dans la basse ville d'Edimbourg, là où les Ecossais, intransigeants comme à leur habitude, décidèrent que le test-match inaugural de l'ère ovale se disputerait chez eux et avec leur règles. En effet, les Anglais nouvellement constitués en fédération s'étaient arrogés le droit de jouer à Londres mais avec un réglement jugé trop tendre, qui les disqualifia aux yeux des puristes de Loretto. Retoqués, ils durent rejoindre l'Ecosse et s'inclinèrent. Ainsi va Calcutta.
De même, le système calibré des Irlandais robotisés dans le mouvement des blocs s'est heurté à un mur. N'est pas Hannibal qui veut. La partition savamment écrite fut, ce samedi, déchirée par les pics transalpins armés pour la défense. L'Aviva résonnait à la pause de vivats azuréens : voilà qui promet peut-être l'exploit à venir tant il faut considérer le succès romain devant l'Ecosse, il y a une semaine de cela, comme une évidence, désormais, et non une surprise coliséenne.
Il est des records au sujet desquels nous n'aimons pas écrire : avec cette nouvelle déconvenue (12-54), les Gallois enregistrent une série de dix défaites consécutives à Cardiff dans le Tournoi. La France, elle, égrène désormais un chapelet de sept succès face à cette nation en pleine décrépitude. La logique des bookmakers a été respectée, huit essais à deux. Jamais Gallois n'ont encaissé de la part d'un XV de France autant de points sur la terre de leurs ancêtres... Le French Flair a fait vibrer Cardiff. A part ces magnifiques offensives face à d'atones adversaires réduits à l'état de piétons dans un écrin rehaussé de chants français, que retenir ? Qu'on attend dimanche l'Italie à Lille avec respect et gourmandise.
Pendant le Tournoi les travaux ne s'arrêtent pas. La Rochelle coule, Bayonne tombe. La vérité d'une saison ne passe pas l'été en pente douce. Dixièmes mais avec seulement sept succès, les Maritimes se noient faute d'avoir anticipé leur essoufflement, et les Basques, douzièmes, attendent de chuter de nouveau avant de faire descendre Laurent Travers, leur directeur sportif, sur le bord du terrain. Ses pairs, ailleurs, ne doivent pas être pressés de voir l'ancien Racingman remettre le survêtement. Ils préfèrent que l'Aviron continue de frapper l'écume des matches plutôt que de ramer de concert. Pour ces deux clubs qui naguère surfaient, le top 6 est un horizon désormais trop lointain.
Je l'ai déjà souligné ici, abonnez-vous à la chronique hebdomadaire de Pierre Triep-Capdeville dans Sud-Ouest. Celle qui vient de paraître est richement consacrée à un match qui n'a pas été disputé par la faute d'une tempête et de son cortège de pluie, nos amis de l'hiver. Pas de vainqueur ni de vaincu : match Nils ! Tout est écrit en rafales, violentes à décorner les poteaux d'Aimé-Giral. Croyez-moi sur parole, il n'est pas rare que les écrits s'envolent, eux aussi.