lundi 15 octobre 2018

Délivré par les mains

Vous écriviez, ami(es) d'ici, qu'il est un prince des émotions à partager, un émetteur d'idées qui jamais n'a laissé de message à suivre mais plutôt des pistes, des chemins et des envies, libre à nous de nous y enfoncer. Vos commentaires suivaient cette Sorgue, prolongements de la précédente chronique en prose ; rivière qui transperce, écrivais-tu, Jacques, tellement martyrisée qu'elle aurait peut être façonné l'homme et le poète que nous aimons et, comme pour le rugby, dont nous aimerions tant retrouver les fondations lui qui se présentait poutre en deuxième-ligne.

Dans la fureur et le mystère d'une rencontre, dans la transhumance de ce ballon parfois arrêté par le rossignol diabolique, il a trouvé tel l'ange la clé. Octobrement. Bath et Toulouse étaient de dimensions adversaires. L'ailier, dans ce ground de récréation, fuyait la défense inversée. Lui, Maxime Médard, pointait du doigt la prémonition, s'étant approvisionné d'arguments. Il est ce joueur dont l'appétit d'imagination s'exprime sans filtre. Si à Bath coule derrière le stade une rivière soudainement grossie, Médard en plongeant nous a délivré par les mains.

Ne jamais rien lâcher, ne jamais renoncer. S'engager à jouer jusqu'au bout, ne jamais considérer la défaite comme une option. Rester concentré. Samedi dernier, le temps d'une malice, il a personnifié le meilleur du rugby, l'abnégation, le désir d'aller chercher la plus petite parcelle d'espoir dans un geste inattendu qui permet ainsi au Stade Toulousain de sortir victorieux d'une rencontre qui semblait mal conclue d'un point bancal.

J'ai rencontré Maxime pour la première fois en 2004 à Marcoussis. Il évoluait avec les moins de vingt ans. De près comme de loin, il y avait du Philippe Sella sur lui. Même silhouette athlétique, même timidité, quelque chose de pur dans le regard, aucune envie d'être le centre d'intérêt d'un article, étonné qu'un journaliste se déplace uniquement pour lui mais poli à défaut d'être disert, disponible sans montrer la moindre impatience.

Quatorze ans plus tard et autant de saisons en équipe toulousaine, cinquante sélections au compteur bleu, ce joueur protée, capable d'évoluer ailier, arrière et parfois centre, a tellement offert en trois fois, un simple geste qui fait tout et surtout en dit beaucoup sur son état d'esprit. Rarement une tape sur l'avant-bras a fait autant pour l'avenir européen d'une poignée d'hommes. Des gestes paraissent anodins mais sont ceux qui sauvent.

Le ciel n'est plus aussi noir, le soleil aussi rouge. Les quatre étoiles furtives de son maillot brillent et s'annoncent. Partenaire, coéquipier, silex fidèle qui taille le rideau des défenses, ton joug s'est raffermi et nous poussons de concert, nos pas battent l'amble, disait-il, silencieux. L'entente a jailli de ses épaules. Avec lui, nous sommes frères dans ce combat qui s'éloigne et nous laisse un cœur haut sur une pelouse à l'ombre éveillée de hautes tribunes et des vieilles bâtisses. Qu'il est naïf, ce ballon pétri de nos mains...

Maxime Médard est ce compère indélébile que nous sommes donc quelques un à avoir fréquenté ailleurs. Nous rejouons avec lui dans l'espérance et alignions les dos courbés en son absence puisque ce jeu ne soupçonne pas que ce qu'il nomme, à la légère, forfait occupe le fourneau dans l'unité des huit, des quinze, des vingt-trois, des plus nombreux encore. L'équipée s'avance derrière un rideau de papillons qui pétillent, une vessie partagée et gonflée d'orgueil loyal à la main, la crémaillère des percussions en collier à notre cou.

Le sang et la sueur ont engagé le match qui se poursuivra jusqu'à voir presque la nuit tomber à la dernière chandelle allumée dans le ciel d'ombre. L'horloge des attaques relancées de si loin achève de s'arrêter. Nos épaules sont des livres ouverts propageant l'épique à la lecture desquels nous avons tracé notre chemin dans l'encre des palmarès et des chimères qui ne sèchent jamais. D'autres nous observent, aujourd'hui, à l'agonie quand nous arrachons le bout de cuir à la terre au cœur de la cruauté des regroupements innombrables.

Il y a un homme à présent debout, un homme dans l'en-but d'herbes hautes qu'on dirait un premier blé, champ pareil à un chœur attaqué. Un champ sauvé.

Hommage à René Char

lundi 8 octobre 2018

Les garçons trichent, les filles font semblant

        Cette fille, la première fois qu'il l'avait vue, c'était dans le parc Martin-Luther-King et maintenant il lui caressait l'intérieur des cuisses du bout des doigts. Un chat miaulait à la mort après un sachet de croquettes, une étagère trop loin. C'était un samedi matin, à Clichy. Un matin où le café aurait bientôt un relent de pisse de chat et le chat une odeur de café.

 - Alex, au moins, c'est ton vrai prénom ? 
- Et toi, Elise ?
- Non plus...
- Alors, tu t'en tires mieux que moi...
 
       Oui, la première fois qu'il l'avait vue, c'était à 18h30 exactement, juste avant que le héron du parc Martin-Luther-King ne s'envole de l'ennui artificiel de son lac, de toute façon  beaucoup trop grand, pour s'élancer en haut style vers une certaine idée du Grand Paris. Assis sur un banc à l'ombre, il lisait un texto de son vieil ami David l'invitant à le rejoindre, «dans une heure chez Jeff. Pour parler de la finale, quoi...». Elle portait une jupe verte et des sneakers blanchâtres. Et il y avait aussi ce petit nez au retroussé piquant. Il l'avait regardée disparaître au coin de l'allée, là où le tourisme urbain prenait son essor.
       Quoi faire d'autre ? Se lever ? L'aborder avec une petite lueur dans le regard et un gros morceau d'éloquence ? Non. Sur son banc, il était à son aise. Attendre et se contenter de voir la vie qui défile sous vos yeux. Attendre que ça passe, voilà ce qu'il avait toujours fait. Le genre de personnage un peu désespéré qui se contente de regarder l'histoire depuis le seuil, qui fait mine de vouloir y prendre part, mais recule au bout de quelques minutes et puis s'en va. Retourne dans la salle d'attente. Sur son banc.
        D'abord, le banc de l'école. Ensuite le banc de touche, puisque si Alex clamait partout, haut et fort, qu'il avait joué au rugby, joué avec Untel, dans sa jeunesse, un tel qui avait même joué le Tournoi et patati, fait la fête plus tard avec un autre à plus de cinquante sélections et patata, tout ça c'était menti. Du rugby, c'est à peine s'il en avait fait. Oui. A peine. Et les rares fois où on l'avait gentiment invité à sortir de la torpeur camphrée de son banc de touche, sa petite zone de confort personnelle en somme, c'était à l'occasion de quelque trophée camomille à la sauvette, d'un tournoi pampam chocolat de trop. Et encore fallait-il que le banc en question se soit dépeuplé tout seul...
 
- Tu fais quoi dans la vie ?
- Je fais comme tous les garçons. Je triche en attendant de devenir quelqu'un d'autre...
- Moi, je fais comme toutes les filles. Je fais semblant jusqu'à ce que ça bouge un peu...
 
       Lorsqu'il s'était enfin décidé à bouger, à quitter son foutu banc, David s'impatientait depuis plus d'une heure devant son cinquième demi. Chez Jeff, un bar de marché qui ressemblait davantage à une buvette de club-house, les derniers garçons perdus de la ville se réunissaient, chaque vendredi soir, et c'était encore la façon la plus grandiose - la plus belle. La moins définitive, aussi - de sortir de leur petite mort provisoire pour faire mine de plonger à nouveau dans leur vie fantasmée de longue haleine. C'est toujours pareil.
       Dans la vie, il y a regarder et faire. Et à force de regarder les autres faire, le cœur de tous les sales petits voyeurs que nous sommes se met, oh presque inconsciemment, à inventer des souvenirs. Cette fois-là, entre la septième mousse et le second mojito, Alex racontait sa fameuse croisée de 87. Imparable, bien entendu. Décisive, forcément. David, que la mythomanie à multiples rebondissements de son complice de bar fascinait toujours autant, avait son fameux air d'omelette froide au thon et c'est là qu'elle est entrée, le printemps sur le bout des lèvres...
 
- Mon père jouait au rugby, tu sais
- Et ?
- Il n'en parlait jamais. Pourtant, ça m'intriguait, cette histoire de fraternités. De tendresses minuscules entre les hommes.
- Ah oui ?
- Un jour que je voulais vraiment savoir, il m'a répondu : «Tu ne peux pas avoir mangé ton gâteau et vouloir qu'il en reste...»
 
Carte blanche à Benoit Jeantet, écrivain, qui a récemment publié Nos guerres indiennes (Publie.net, 2014) et Et alors tout s'est mis à marcher en crabe (Le Pédalo Ivre, 2016).