lundi 20 mai 2019

A distance

Il ne faut pas succomber à l'habitude. Luttons contre le glissement. Comment, dès lors, tenir bon quand tout se fragmente autour de nous ? Les clubs amateurs peinent à boucler leurs budgets, ceux des divisions Fédérales singent les pros, tous galèrent pour attirer des licenciés, souffrent d'être ballotés devant le téléviseur offert par la FFR qui trône, souvent éteint, dans leur club-house. Pendant ce temps, le Top 14 poursuit sa route, l'éclat succédant au terne - et retour - dans un remugle de déclarations acides tandis que le staff du XV de France fait chanter les chaises musicales.
Quand la réalité ovale manque à ce point de souffle et d'épique, autant savourer à la source et en version originale les formules cinglantes, les pensées lapidaires et les aphorismes féroces, même si elles ne sont pas ovales. Pour cela, rien de mieux que le pyromane de Röcken. Voilà qui va plaire à notre artiste du pinceau, Christian Badin, puisqu'à la fin du premier tiers de son Humain, trop humain, Friedrich Nietzsche écrit (aphorisme n°279) : "Un moyen capital de se rendre la vie plus légère est d'en idéaliser les événements ; mais il faut se faire d'après la peinture une idée claire de ce que c'est qu'idéaliser."
Entouré de tableaux comme cerné de contingences, l'observateur ovale mesure l'intervalle. "Le peintre désire que le regard du spectateur ne soit pas trop exact, trop aigu, il le force à se rendre à une certaine distance, pour considérer son œuvre de là." Ce pas de recul nous aide à mieux aimer le rugby. Rien d'indécis ; au contraire, une acuité déterminée, l'œil placé. Trop de précision nuit : évitons d'être au contact continuel sinon nous risquerions de perdre de vue la beauté de ce jeu.
Quelle est cette distance ? Comment la calculer ? Où se positionner ? Faut-il la maintenir, et si oui, combien de temps ? A chacun sa place d'où il regarde ou ausculte, apprécie ou critique, qu'il porte des jumelles ou se tienne derrière une loupe. Rafraichissant plutôt que vital, Côté Ouvert exerce notre esprit entré en résistance.
A l'échelle des deux siècles durant lesquels le football tel que pratiqué à Rugby s'est glissé sur le plancher du globe, les scénettes qui occupent notre théâtre national paraissent insignifiantes. L'essentiel avance voilé - pour ne pas dire caché - sous des faits sans importance relayés par les réseaux hurleurs avec des mots choisis pour exciter, effrayer, qui ne font qu'assourdir l'essentiel. Les supports de l'immédiateté sont-ils autre chose qu'une "fausse alerte permamente qui détourne les oreilles et les sens dans une fausse direction ?" écrit Nietzsche dans Opinions et sentences mêlées.
Lecteur régulier, mais sur un faux rythme, d'Aurore au point d'en faire un de mes livres de chevet pour le plaisir d'y picorer quelques aphorismes, je ne résiste pas à l'envie de tordre en le paraphrasant le numéro 444 dont le titre pourrait-être : "La mouche du coach". A force de nettoyer les vitres à travers lesquelles nous regardons par transparence, nous nous figurons que, dès lors, cette chose que nous nommons rugby "ne pourra plus nous résister - et nous nous étonnons alors de voir au travers sans pouvoir la traverser ! C'est la même folie et le même étonnement qui s'empare d'une mouche lorsqu'elle est en présence d'une vitre."
Il ne faudrait jamais trop s'éloigner des penseurs - surtout - quand ils aspirent à une rupture radicale avec "effet de souffle" qui nous renverse et nous projette loin de nos certitudes les mieux ancrées, les plus intimes, jusqu'à nous faire douter de ce à quoi nous croyons le plus. A ce titre Nietzsche, un de mes préférés vous le savez, nous invite (n° 567) à "prendre les choses plus joyeusement qu'elles ne le méritent ; surtout parce que nous les avons prises au sérieux plus longtemps qu'elle ne le méritent."
Furieusement, férocement d'actualité, ce compagnonnage choisi n'est pas sans rappeler la performance d'un talonneur, bras sacrifiés pour tenir l'édifice au cœur de la première ligne, fer de lance de haute probité et d'immense confiance en ses coéquipiers, homme parfois de colère et toujours de feu qui joue du marteau dans le jeu comme le philosophe immoraliste détruit les a priori tout en prenant conscience, douloureusement, de son statut voué à la solitude. Un dynamiteur pour qui chaque action vaut déclaration.

samedi 11 mai 2019

Sisyphe à Marcoussis

A l'heure où les Saracens ont remporté leur troisième titre européen après 2016 et 2017 au terme d'une finale stratosphérique en terme d'engagement physique face au Leinster (20-10), pas sûr que le rugby français puisse se satisfaire d'un Challenge européen décroché par Clermont (36-16) devant La Rochelle à Newcastle, la veille. En effet, rien ne gommera l'échec du président de la FFR quand il a souhaité recruter il y a peu un entraîneur national irlando-kiwi ou australo-anglais afin de redorer le XV de France en perte de vitesse et d'image.
Passé par Clermont, Joe Schmidt, entraîneur en chef de l'Irlande, possédait la meilleure carte de visite. Mais pour des raisons familiales, sa réponse à Bernard Laporte fut négative. Le gars de Gaillac est pourtant revenu deux fois à la charge. Sans succès. Idem avec Eddie Jones, qui ne voulait pas s'embarquer seul dans cette galère. J'écris seul à dessein puisque le deal fédéral consistait à agréger des techniciens de souche du Top 14, de Canal Plus et de France Télévisions à l'homme providentiel venu d'ailleurs. D'où la réponse négative d'Eddie Jones.
Steve Hansen lorgnant vers le Japon lucratif, Warren Gatland occupé par la tournée en Afrique du Sud des Lions Britanniques et Irlandais pour l'été 2021 (sa troisième, égalant le record qu'on croyait intouchable de Ian McGeechan), ne restait pas grand monde, hormis Jake White. C'est dire... Alors, pour faire mauvaise pioche bonne figure, le président de la FFR a enclenché le processus franco-français, conforté par le résultat du référendum organisé auprès des présidents de clubs amateurs, lequel allait dans le même sens que celui des "cent noms" réunis pour L'Equipe, dont Christian Badin, Philippe Mothe, Christophe Schaeffer et Philippe Glatigny, contributeurs de ce blog, faisaient partie.
Associer Raphael Ibanez, Fabien Galthié, William Servat, Laurent Labit, Karim Ghezal, Shaun Edwards et Thibault Giroud tient du pari  ("Un beau bordel", dira l'entraîneur du Stade Toulousain, Ugo Mola) pour la bonne et simple raison qu'une fois de plus, il a été question d'assembler des disponibilités et des ambitions avant de parler de jeu, de projet, de vision. Le problème se pose encore à l'envers. Ce qui devient lassant. Comme si la FFR prise dans une toile de pouvoir au fil des différentes présidences, était incapable d'écouter les leçons du passé.
Depuis la fin de l'ère Dubroca-Trillo (1990-1991) terminée en eau de boudin au Parc des Princes par un quart de finale perdu contre l'Angleterre en Coupe du monde, les entraîneurs nationaux qui se sont succédés n'ont jamais travaillé en continuité. Pierre Berbizier (1992-1995), Jean-Claude Skrela (1995-1999) associé à Pierre Villepreux, puis Bernard Laporte (2000-2007), Marc Lièvremont (2008-2011), Philippe Saint-André (2012-2015), Guy Novès (2015-2017) et maintenant Jacques Brunel, ne se sont jamais rien transmis. A défaut de socle, l'édifice tricolore est construit sur le sable du temps qui passe.
L'équipe nationale repart toujours d'une feuille blanche, chaque technicien ayant la conviction d'être dans le vrai, de pouvoir apporter davantage et mieux que son prédécesseur, et surtout de n'avoir pas besoin de se nourrir d'expérience pour aborder le présent, alors qu'on sait bien que l'altérité demeure la meilleure façon d'envisager l'avenir : on ne peut savoir où l'on va si l'on ne sait pas d'où l'on vient.
Pour répondre dans L'Equipe Magazine à la question qui nous taraude - pourquoi la France n'a-t-elle toujours pas été championne du monde ? -  j'avais réuni à Marcoussis en 2007 quelques mois avant le Mondial Pierre Berbizier, Jo Maso, Jean-Claude Skrela et Jean Trillo, Bernard Laporte ayant refusé l'amicale invitation. Pierre Berbizier avait ainsi lancé le débat : "Nous n'avons pas un cumul d'expériences. A chaque cycle, on repart de zéro. Les constats sont les mêmes mais personne ne profite des acquis antérieurs. Et s'il nous manque toujours quelque chose à la fin, c'est à cause de cela. Il n'y a pas d'unité dans le rugby français."
Tandis que Jo Maso et Jean-Claude Skrela préféraient évoquer les joueurs, de qualité inégale selon les générations, dont on attend qu'ils soient capables de tirer leurs partenaires vers le haut, Jean Trillo avait su tirer une conclusion en forme d'ouverture : "Dans l'absolu, on peut accéder à tout sans avoir besoin de se lamenter. Une équipe, c'est une dynamique, une alchimie qui te permet d'aller au bout du monde. Il faut se sentir bien ensemble. Et qu'est-ce que c'est "être bien" ? Gagner beaucoup d'argent, être exposé médiatiquement ? Je n'en suis pas certain. C'est immatériel. Et c'est ce qui te permet de faire des miracles."
L'augure de Mérignac avait terminé son intervention par cette phrase prémonitoire, prophétique et toujours d'actualité : "Avant de réussir dans cette entreprise, il nous faudra vaincre nos vieux démons." Gravée, douze ans après elle résonne dans mon esprit. Ces vieux démons sont encore à l'œuvre aujourd'hui. Ils se nomment pouvoir, avidité, contrôle, personnalisation, auto-satisfaction, fatuité, privilèges, profit, apparence.
Le XV de France est une montagne difficile d'accès dont le sommet récompense de magnifiques perspectives ceux qui parviennent à l'atteindre. Mais depuis 1991, le coach national se coltine un rocher pesant, constitué par tous les démons dont parle Trillo, taillés dans la pierre. Dans son ascension, cet entraîneur se heurte à l'absurdité de sa condition, plombée par l'absence d'union, d'unité, d'intelligence et de sens autour de lui. Albert Camus, penseur de la révolte, imaginait ce moderne Sisyphe heureux.
Etre heureux. Relisez ce mot, regardez-le attentivement. Même s'il nous touche personnellement, même s'il parle à chacun d'entre nous, il semble s'accorder au pluriel. On le sait, au rugby la victoire n'est jamais le fait d'un joueur, aussi talentueux soit-il. Idem pour un staff technique : l'homme providentiel n'existe pas et la bataille des égaux creuse toujours un tombeau. Le bonheur d'atteindre un objectif, quel qu'il soit, n'est pas l'affaire d'un seul.