samedi 14 septembre 2019

Dans l'effet miroir

Ce qu'il y a d'intéressant avec la nation argentine, outre la beauté de sa gent féminine, la tendresse de sa viande et la sensualité du tango (vous pouvez intervertir) c'est qu'elle nous présente un miroir. Du moins en ce qui concerne le rugby. Ca tombe bien, samedi matin, nous saurons. Nous saurons si les espoirs placés dans ce XV de France bleu pâle méritaient toute notre attention, si le voyage japonais va se poursuivre au moins jusqu'aux quarts de finale. Savoir si l'humiliation d'une élimination trop rapide, dès la phase de poule, témoigne d'un déclin annoncé depuis plus de dix ans.
Dans ce miroir se reflètera le potentiel d'une équipe de France qui attendait cette occasion pour exprimer son talent ou bien le désarroi d'un groupe disparate, sans âme ni jeu, partie immergée d'un iceberg de soucis dont les résultats sportifs sont le moindre. Dans tous les cas de figures, ce reflet  raconte surtout l'ascension d'une nation qui a fait du rugby un levier d'éducation, avant de valoriser ses maigres ressources et les bonifier au maximum pour se hisser parmi les meilleures quand, dans le même temps, nous persévérons à gâcher notre patrimoine.
Jamais dans l'histoire d'une Coupe du monde le France-Argentine de ce samedi aura autant d'importance. Il dépasse même en intensité dramatique le match d 'ouverture de l'édition 2007 remporté avec maestria par les Pumas au Stade de France. Dans une poule qui comprend aussi l'Angleterre, favorite à la première place, le perdant de ce duel de latins sera condamné à additionner les essais face aux Etats-Unis et au Tonga pour espérer terminer à la deuxième place.
Après deux mois de préparation, le XV de France conserve une demi-douzaine d'interrogations, preuve de l'état d'incertitude dans lequel il se trouve au moment de jouer son Mondial sur un match, le premier, d'entrée de compétition. Son capitaine Guilhem Guirado n'est pas titulaire indiscutable, la place de deuxième-ligne aux cotés de Sébastien Vahaamahina n'est pas acquise, le chantier de la troisième-ligne est loin d'être achevé, le poste d'ouvreur fait toujours débat et l'association au centre fluctue. La sérénité fait défaut. Une faille dans laquelle ne manqueront pas de s'engouffrer les Argentins.
Pour préparer ce moment qui oscille entre angoisse et excitation, je vous conseille un peu de lecture. Tout d'abord la revue Tampon, qui verse dans la nostalgie savoureuse avec en particulier une succulente interview de David Campese et une story vintage des Tricolores modèle 1987. Puis l'ouvrage très fouillé de Marc Duzan sur les Histoires secrètes des Bleus (Hugo Sport éditions), vestiaires et coulisses racontés par le menu. De leur côté, Julien Schramm et Benoit Kauffmann, anciens du XV de France de la presse, plongent dans la psyché des internationaux français à l'heure de leur première sélection (Il était la première fois, éditions Glénat) et c'est émouvant. De quoi tenir avec le choc.
Se trouve aussi dans les meilleurs kiosques et librairies le hors-série de L'Equipe sur lequel j'ai bossé tout le mois d'août : il compte huit portraits de géants (Kirwan, Campese, Lomu, Eales, Wilkinson, Habana, McCaw et Carter) rédigés par les reporters du quotidien, et autant d'interviews exclusives (Garuet, Cambé, Benazzi, Lamaison, Magne, Clerc, Yachvili, Szarzewski) réalisées par votre serviteur, gorgées d'anecdotes qui expliquent mieux que de longs discours les raisons pour lesquelles la France n'a toujours pas été championne du monde, alors que Néo-Zélandais, Australiens, Sud-Africains et Anglais sont titrés.
Car c'est bien de cela dont il s'agit : au-delà des petites histoires, des confidences, des sagas et des décryptages, ressort l'incapacité de la deuxième nation en nombre de licenciés à s'inscrire au palmarès du trophée Webb-Ellis quand la Nouvelle-Zélande vise au Japon un quatrième trophée. Samedi, on saura. D'autant que se présente aussi dans la foulée ce même jour un affrontement explosif entre All Blacks et Springboks, must ovale à ne manquer sous aucun prétexte entre les deux plus sérieux prétendants à ce neuvième sacre mondial.

mardi 3 septembre 2019

On se fait des sushis ?

Voilà. C'est fait. En trois minutes chrono. Sur TF1. Entre deux écrans de publicité. La séquence d'annonce de la liste des 31 Tricolores pour le Japon a livré son secret et si j'étais l'agent de Mathieu Jalibert, je lui conseillerais d'apprendre illico le japonais en dix leçons, de buter en Geta, en Zori et en Setta et de vérifier son passeport. Sait-on jamais. L'histoire des Coupes du monde regorge d'appelés de la dernière minute - Thierry Dusautoir en est la parfaite illustration - ou en cours de compétition : il suffit de se souvenir comment et pourquoi Jean-Baptiste Lafond, Fabien Galthié, Albert Cigagna ou Rémy Grosso rejoignirent les Tricolores.
Laisser dans le Top 14 le meilleur ouvreur français et demander au plus performant flanker-coureur-soutien-relais dont on dispose en la personne de François Cros de rejoindre Toulouse plutôt que Tokyo sont autant d'aberrations qui interrogent la santé mentale de nos sélectionneurs.  Nous en sommes donc arrivés à espérer que les plus remarquables joueurs français à leur poste gagnent finalement le Japon d'une façon ou d'une autre pour redonner un peu de brillant à une équipe de France qui en manque cruellement.
Jamais depuis la grande débandade de l'été 1991 sélection nationale n'avait été aussi mal constituée, agglomérée, alignée, proposée, présentée, dirigée... Avant même le début de la compétition, elle s'est inclinée par chaos en perdant ses repères. Cela-dit, cette chienlit qui inquiète maintenant tout le monde fait écho à une certaine cohérence qui maintient son trajet depuis quelques temps déjà. Il suffit de récapituler les errements pour s'apercevoir que l'abattement qui nous habite est fils de logique. Et c'est bien cela - davantage que la perspective d'être éliminé pour la première fois dès la fin des matches de poule - qui nous désespère.
Jacques Brunel a maintenu Guilhem Guirado capitaine tricolore au lieu de tourner la page et de promouvoir un jeune leader capable d'emmener ensuite avec ce supplément d'expérience le XV de France au Mondial 2023. Embarqué presque contre son gré dans cette galère à la demande du président de la FFR Bernard Laporte après le limogeage de Guy Novès, il n'a pas eu d'autre choix d'appeler comme adjoints des techniciens en rupture de banc - Elissalde, Bonnaire, Bruno. Devant le fiasco de cette expédition, il a ensuite accepté que ses successeurs (Galthié, Labit, Giroud) montent à bord en cours de route pour changer de cap.
Et vous voudriez, en plus, que ce montage de fortune fonctionne ? Il y a quelques décennies, mon confrère et voisin Francis Delteral avait signé un éditorial au sujet des bricolages tactico-techniques de Jacques Fouroux intitulé "Clavettes et boulons", stigmatisant les errements du coach tricolore de l'époque, soulignant son manque de vision, ses aménagements à courte vue, ses choix à l'emporte pièce. Une époque - à partir des années 60 et l'avènement de Denis Lalanne - où les journalistes de sport n'hésitaient pas à donner leur avis étayé, a éditorialiser, à critiquer, à s'engager.
Jusqu'à prendre position, voire parti. Quelques exemples : Jean Gachassin à la place de Guy Camberabero, Maso et Trillo plutôt que Lux et Dourthe, Astre de préférence Fouroux, Charvet mais pas Andrieu, Blanco arrière et pas ailier. Ils appelèrent à la sélection de Laurent Cabannes, Alain Penaud, Thomas Castaignède, Imanol Harinordoquy, Frédéric Michalak... Ils allèrent jusqu'à militer (c'était à la fin des années 90) pour que Pierre Villepreux intègre le staff tricolore. Parmi ces plumitifs, Christian Montaignac et Jean Cormier furent les plus investis. Depuis, il est convenu d'accompagner la procession la main dans la corbeille de roses plutôt que de porter le fer dans la plaie.
Il faut l'écrire, même si ça déplait en haut lieu et désespère aussi Billancourt, l'équipe de France part disputer la Coupe du monde 2019 au Japon avec un capitaine qui n'est pas titulaire à son poste, une troisième-ligne fantôme dont on ne connait absolument pas la composition, une interrogation coupable au poste de demi d'ouverture et un trou au centre de la ligne de trois-quarts. Sans compter qu'aucun observateur un tant soit peu technicien n'est capable d'identifier la structure du jeu pratiqué lors des trois test-matches de préparation.
En off, les divers consultants des grands médias français sont pessimistes et interloqués. Mais à moins trois semaines du coup d'envoi, personne ne se risquera à prédire un fiasco, même si tous les signaux sont - c'est le cas aujourd'hui - au rouge. Chacun veut encore croire que dans ce sport professionnel de combat collectif tout, et surtout l'espoir, reste possible. Comme si avec une mêlée d'airain (Poirot, Chat, Slimani, Vahaamahina, Iturria) et une relance de quatre-vingt dix mètres (Fickou, Dupont, Huget), ce XV de France pouvait renverser d'entrée de compétition l'Argentine.
Se qualifier pour un quart de finale de Coupe du monde a toujours été pour les Tricolores depuis 1987 un minima ovale. Mais aujourd'hui, huitième nation mondiale avec le deuxième plus grand nombre de licenciés - on peut parler de gâchis -, la France ne dispose d'aucune marge de manœuvre. Triste réalité. Trente-et-un Tricolores partiront samedi pour le Pays du Soleil Levant en classe éco. Leur objectif est d'une terrifiante modestie et nos rêves écornés.