mercredi 5 juin 2024

Chasse au trésor

La Coupe des champions s'est refermée sur un nouveau succès toulousain, et s'ouvre le dernier chapitre d'une saison de Top 14 dont l'épilogue, en forme d'ultime journée de classement puis de phase finale, n'a jamais été aussi disputé. De tous les championnats, celui qui nous occupe est certainement le plus relevé, le plus incertain, le plus suivi. Mis à part le Stade Toulousain, qui profitera d'une semaine de récupération avant les demi-finales, aucun autre club n'a pu s'assurer de position. Jamais depuis sa création, cette division d'élite n'a laissé autant de points d'interrogations, n'a généré autant de calculs. Chaque point de bonus perdu ou gagné pèse, au final, très lourd.
Difficile d'identifier les défaites qui auraient pu être évitées durant la saison domestique, les victoires au terme desquelles il manque un point de plus au classement pour un essai encaissé ou un autre manqué de peu dans les dernières secondes. D'août dernier à juin au cours duquel surgit une dernière levée explosive avant que la phase finale n'affute ses couperets, chaque journée - pour les avoir suivies - fut riche de révélations. Le classement n'a jamais été aussi serré et je ne sais quelle signification donner à un tel regroupement qui laissera forcément de côté deux ou trois méritants.  
De Vancouver à Madrid, Antoine "Goldfinger" Dupont a indéniablement boosté France 7 et deux succès à l'appui annoncent pour l'ovale tricolore le meilleur pour les Jeux Olympiques à venir après la déconvenue du dernier mondial à XV. Il est donc naturel d'imaginer que l'ex-meilleur joueur du monde apportera son talent au Stade Toulousain lors des deux dernières rencontres de la saison. Et ce même si son remplaçant, le tranchant Paul Graou, a été mieux qu'une doublure, proposant au ras des rucks des inspirations derrière lesquelles ses coéquipiers s'engouffrèrent. 
Malheureusement, trop souvent, les promesses du printemps s'éteignent lorsque s'enclenche la course au Brennus. Là où les relances transfiguraient le visage d'une partie dans le temps additionnel qu'on aurait voulu ne jamais voir s'arrêter, les joutes frontales reprennent une place écrasante. Plus question de lâcher les brides puisque les chevaux de trait labourent la pelouse. Depuis la nuit des temps de jeu, plus l'enjeu domine moins le mouvement s'épanouit. Les observateurs ne cessent de le rappeler : un titre de champion de France se gagne d'abord devant.
C'est bien la limite du rugby français des clubs d'élite que de resserrer en fin de saison sa palette pour n'offrir que les couleurs sombres des combats obscurs livrés dans les rucks ou dans les mêlées, jeu d'arcanes, de cache-ballon et de gagne-terrain, posture conservatrice qui profite du fait que la règle favorise celui qui va au sol au détriment de celui qui chercher à magnifier l'intervalle.
Le Stade Toulousain, aujourd'hui, fait la différence, par sa capacité à passer en deux passes de l'affrontement en petit comité au développement dans l'espace. On a vu, cette saison, une multitude de formes de jeu, de la plus classique à la plus débridée, mais rarement toutes exprimées en quatre-vingt minutes. Ce transfert du rude au gracile, Toulouse le maîtrise à la perfection. Son meilleur atout ? Ce rugby total devenu depuis 1985 son ADN. 
Là où la plupart des clubs fluctuent et varient en fonction de leurs entraîneurs respectifs, parfois contre nature - ou plutôt contre culture - rares sont ceux qui demeurent fidèles à leurs idéaux. J'ai en mémoire les critiques qui s'abattirent sur Ugo Mola lorsqu'il osa prendre la succession de ce monument qu'est Guy Novès. Si tu veux tracer droit ton sillon, accroche ta charrue à une étoile, écrit le poète. Des étoiles, le Stade Toulousain en fait constellation. 
En analysant ce que proposèrent depuis onze mois La Rochelle, le Stade Français, Bordeaux-Bègles, le Racing 92 et Toulon, on voit poindre l'absence de continuité dans leurs systèmes de jeu. Les moments d'euphorie, d'embellie et de confiance alternent avec des retours contraints et contrits à moins de prises d'initiatives et de risques au gré des déplacements et des contre-performances, des impératifs d'apothicaires et de la gestion d'effectif.
A l'heure où la dernière journée livre son verdict, je placerai à part Perpignan pour la bonne et simple raison que les Catalans n'ont jamais cédé à la facilité, trouvant assez d'énergie pour transformer leurs forts caractères en puissance collective parfois irrésistible. L'USAP mériterait le titre de meilleur second rôle tant ses performances, spectaculaires, ont animé cette saison au point de repousser Clermont, Castres, Lyon et Pau, que certains annonçaient hauts et forts.
A l'heure du bilan, Oyonnax, qui a révélé au grand public Reybier, Millet, Soulan, Bouraux, Miotti, Lebreton, Credoz, Phoenix, Raynaud, Geledan et Durand sous la férule de Joe El Abd - l'un des entraîneurs les plus sous-cotés de France - ne mérite pas de descendre en ProD2, même si Grenoble et Vannes feront de bons promus. Au ratio budget-buzz-résultats, c'est davantage Montpellier qui devrait occuper la dernière place, son staff pléthorique, son président médiatique et son effectif galactique sombrant dans le remugle des bruits de couloirs, des déclarations à l'emporte-pièce et des défaites affligeantes.
Le rugby est une histoire d'héritage. Il faut porter une idée avant de soulever le bouclier: elle consiste à initier les soutiens au porteur du ballon à cette aventure qui est plus grande qu'eux mais à laquelle ils participent. Comprendre comment se créent les intervalles emprunte à la vision globale qui n'est ni le combat, ni l'évitement mais le pouvoir d'allier les deux, et plus encore si affinités. Le rugby est un trésor, la chasse est ouverte.

lundi 20 mai 2024

Enfants du pays

Avant que Toulousains et Parisiens soient assurés, dimanche soir dernier, de disputer la phase finale, Didier Codorniou avait annoncé officiellement, trois jours plus tôt, sa candidature aux élections fédérales prévues le 19 octobre prochain. Toujours autant passionné - après vingt ans de carrière politique - par le sport qui lui a donné ses plus belles émotions et un palmarès fourni - Bouclier de Brennus avec Narbonne en 1979 puis Toulouse dix ans plus tard, première victoire en terre néo-zélandaise le 14 juillet 1979, Grand Chelem dans le Tournoi des Cinq Nations en 1981 - le Petit Prince relance de loin, sans liste préétablie, sans programme figé. 
On peut légitiment imaginer que monsieur le maire de Gruissan, premier vice-président de la région Occitanie et enfant chéri de la Septimanie, s'y connait en élections, lui qui n'en a perdu aucune depuis qu'il s'est soumis pour la première fois au suffrage universel en 2001. Son approche est participative et elle consiste à d'abord prendre le pouls du rugby amateur français avant de cerner ses priorités. Pour cela, il a envoyé un questionnaire aux 1 900 présidents de clubs.
Mais si Codor est reconnu en son pays, ce n'est pas le cas de tous. J'avoue ma tristesse quand dimanche j'ai su qu'au passage de la flamme olympique à Tarbes, un enfant du pays là-aussi, Philippe Dintrans, talonneur et capitaine du Stadoceste Tarbais et du  XV de France, avait été oublié. Lui qui a fait "Jésus" toute sa carrière entre deux piliers qui ne furent pas les plus coquins, il peut méditer sans trop ruminer sa frustration légitime les paroles prononcées par le célèbre nazaréen. « Je vous le dis en vérité, aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie ». Les édiles tarbais et les organisateurs du trajet de la flamme olympique l'ont malheureusement confirmé.
Parmi les cinquante-et-un relayeurs, nous trouvons notre confrère de Canal Plus Guilhem Garrigues, natif de Montauban, mais aucune trace de Philippe Dintrans ou, a minima, d'un des héros de l'équipe de rugby finaliste du championnat de France en 1988. Le rugby à 7 est devenu sport olympique, et l'ami Thierry Janeczek s'engagea pendant vingt ans, joueur, entraîneur puis manager de France 7 pour faire vivre cette forme particulièrement spectaculaire de jeu. La FFR n'a  pas oublié ce grand serviteur de la discipline mais c'est à Auch, loin de chez lui, qu'il a porté la flamme olympique. On cherche à comprendre pourquoi.
L'occasion m'est donné ici et maintenant d'évoquer l'ouvrage que le poète Olivier Garochau a consacré l'année dernière (Dintrans, une épopée de rugby, aux éditions Cairn) au "Lorrain", une somme assez impressionnante à laquelle participent Jean-Pierre Rives et Jean Glavany. Ce livre massif couvre toute l'histoire de ce talonneur pas comme les autres qui symbolisa l'engagement jusqu'à laisser son corps sur la ligne d'avantage après avoir tant donné et reçu.
De livres, il en sera question à Saint-Paul-lès-Dax, ce week-end, du 24 au 26 mai, avec Benoit Jeantet, Philippe Darmuzey, Fabien Bordelès et votre serviteur dans le cadre de la nouvelle édition du Grand Maul. Deux documentaires seront aussi projetés qui mettent en lumière Jacques Fouroux et François Moncla, deux légendes du XV de France : ils sont l'œuvre de Maxime Boilon et de Patric La Vau. Deux expositions (le rugby dans le Gers et à Madagascar), deux spectacles (le grand slam de Jean-Michel Agest, les contes d'Olivier de Robert), un éclairage sur l'arbitrage (avec Jonathan Dufort et Michel Lamoulie), l'histoire du rugby au féminin avec les quatre sœurs Lacommère (Herm) et la présence de dessinateurs et scénariste (Lasserpe, Lafon, Cormary) promettent de fructueux moments ovales.