dimanche 20 septembre 2026

De la valeur à l'export

 

Dans L'art de la boxe, recueil de chroniques parues entre 1901 et 1910 dans plusieurs gazettes, aux Etats-Unis et en Australie, Jack London s'étonnait que les gladiateurs de l'âge d'acier, entourés de dizaines de milliers de spectateurs, puissent réduire l'un d'entre eux à l'état d'inconscience ou d'impuissance. C'était, à ses yeux de pratiquant amateur, la grande interrogation. Il était question de courage, certes, mais aussi de véritable modestie. Souvent, celui qui s'inclinait avait été le premier à se plaindre à l'arbitre. Le sport, à travers les siècles et les continents, individuel ou collectif, entre des cordes tendues au carré ou de longues lignes blanches tracées au sol, raconté par un écrivain en quête de projet éditorial ou un plumitif envoyé par son organe de presse, active les mêmes ressorts. 
Humiliés à deux reprises, l'espoir alourdi par des valises de points d'entrée de championnat, les Racingmen sont revenus en course à la faveur d'un succès surprenant mais finalement plutôt logique compte tenu de la physionomie de ce combat qu'on appelle match, ou rencontre. Il est passionnant d'imaginer où les damnés des deux premières journées sont allés chercher leurs leviers pour soulever cette petite montagne qu'est le Stade Rochelais à Marcel-Deflandre et parvenir à s'en débarrasser comme s'il s'était agi d'une colline de faible pourcentage à gravir au petit trot.
Les Rochelais, disons plutôt les dirigeants du club et parmi eux ceux qui trônent au sommet, ont choisi de donner les pleins pouvoirs à celui qui, visage allumé par la rage de vaincre propre aux Irlandais bon teint, pense pouvoir insuffler ce Fighting Spirit qui, on s'en s'aperçoit, n'est pas facile à exporter. Une relance ne fait pas le printemps mais celle de Max Spring fit le bonheur de ses coéquipiers franciliens en composition très mixte, pour ne pas dire révolutionnée par un coach, Patrice Collazo, qui n'aime rien tant que de revenir dans ce port de l'Atlantique rappeler qu'il fut, il y a peu, l'homme providentiel d'un président Jaune et Noir qui voyait en lui l'héritier de l'historique Arnaud Elissalde dont le surnom - Nono - réveille toujours des souvenirs.
Ainsi, face à un adversaire dont on annonçait une troisième chute pour le compte, le Stade Rochelais qui avait aligné ses leaders courut dans le vide et s'épuisa à trouver des solutions. Comment passe-t-on d'un succès arraché au forceps à Mayol avec l'équipe B à ce fiasco majuscule à domicile alors même que les tauliers de l'effectif maritime effectuaient leur retour ? Et que dire d'un Racing soumis aux moqueries et revenu de l'enfer d'une dernière place grâce à ses seconds couteaux bien aiguisés ? Le rugby d'élite français semble, en ce début de saison, nimbé de mystères que la quatrième journée ne va sans doute pas lever.
Cette interrogation hantera pendant un petit bout de temps les couloirs de Deflandre autant que ses travées. Réjouissons-nous, ce Top 14 nouvelle édition n'a pas fini de nous étonner si l'on en croit les résultats qui s'égrènent après seulement trois journées. En effet, naguère enfoncé dans le ventre mou, voici que Lyon refait surface, porté par un élan nouveau, tandis que les Rochelais ont manqué, à domicile, une belle occasion de s'installer sur le podium aux côtés des Rhodaniens. Une illustration, peut-être, du niveau compact des treize équipes alignées.
Le meilleur de la ProD2 semble loin des critères du Top 14. La moindre erreur et le plus petit relâchement sont immédiatement mis à profit par l'adversaire, surtout s'il est de premier ordre. A l'évidence, il sera compliqué pour les Vannetais, qu'on encense pour leur éthique, leur volonté de s'inscrire dans la durée, la richesse de leur formation, leur pugnacité, de se maintenir cette fois encore : zéro point inscrit sur quinze possibles, le handicap s'avère déjà abyssal. Il est vrai que recevoir le finaliste et le champion en titre dès l'entame n'est pas la meilleure façon d'entrer en douceur dans la compétition. D'autant qu'un déplacement à Mayol s'annonce pour les Bretons, avant de recevoir Pau.
Y aura-t-il vraiment un moment de répit à espérer dans ce championnat déjà irrespirable ? Et pas seulement pour Vannes... Pas certain. C'est une saison de pré-Coupe du monde, et les doublons, tout comme la mise au repos des internationaux, s'ils peuvent fausser un peu l'équité sportive, auront-ils de l'impact ? Toulouse, Pau et Bordeaux-Bègles semblent à l'abri de ce genre d'aléas. Lorsque les confrontations sont aussi incertaines, les succès à l'extérieur se mettent à compter double. Ils illustrent la profondeur d'un effectif. Tout premier de cordée l'avouera : on n'avance qu'à la vitesse du plus lent et il y a fort à parier que la valeur des doublures dans l'adversité prendra, cette saison, du relief.

lundi 7 septembre 2026

Il était temps

 

Un an, déjà, d'éloignement, allégé de comptes-rendus, reportages et portraits. Dire que l'actualité ovale au quotidien me manque serait mentir. J'ai fait mon miel du temps désormais offert après plus de quatre décennies d'activité plumitive. C'est ainsi qu'est né, en plein otium, l'idée d'un nouveau projet éditorial dont on parlera plus tard, à la discrétion de mon éditeur, c'est-à-dire à la fin du deuxième trimestre 2027, quand la onzième Coupe du monde commencera à s'imposer comme le sujet de toutes les discussions. 
Si je n'ai pas suivi par le menu le championnat des nations du sud, c'est parce que la French Riviera accaparait mon énergie, doigts de pied en éventail pour tenter de diffuser un peu de fraîcheur quand la chaleur caniculaire plombait tout mouvement. Juste vu les Springboks recouvrer leurs esprits, ce qui augure d'un prochain Mondial terrifiant d'engagement sur la ligne d'avantage. Et les All Blacks retrouver le goût de la prise d'intervalle, ce qui est toujours une bonne nouvelle pour le rugby. 
Au détour d'informations distillées, j'ai appris que le XV de France bénéficiait désormais d'une grille de temps de jeu afin de permettre aux sélectionnés de débarquer avec le plein de carburant à l'automne prochain en Australie. Il était temps. A la question de savoir pourquoi la France n'a jamais, depuis 1987, été championne du monde, pourquoi elle a échoué à dix reprises, perdu trois finales et beaucoup d'illusions, on peut légitimement penser qu'elle est handicapée par ce qui constitue le point fort de son rugby domestique, à savoir son championnat d'élite, ce Top 14 tellement bankable qu'il attire flopée de voyageurs - on dit non-sélectionnables par souci de correction. 
Dix mois de lutte sans merci entre quatorze entités armées d'intentions musclées et d'un effectif de quarante éléments et plus (soit trois groupes : les titulaires, les remplaçants et les blessés). Souvent, remporte le Bouclier de Brennus - dont la charge émotionnelle est supérieure à celle des autres trophées disponibles sur la planète - le club qui est parvenu à densifier au mieux son effectif à la faveur d'un budget à rallonges, qui dépasse parfois l'amplitude autorisée... 
Pour cette nouvelle saison, commencée en fanfare samedi dernier, la Section Paloise et l'Union Bordeaux-Bègles semblent s'être préparées à empocher rapidement le maximum de points au tableau d'affichage et au classement. Ce n'est qu'un sentiment à l'issue de la première journée, qui ne vaut pas conclusion. Mais avec la Coupe des Champions et la nouvelle Coupe des nations, sans oublier le Tournoi, ceux qui visent plus précisément le Brennus savent que ce qui est pris avant l'hiver ne craint pas la gelée, comme le répétait ma grand-mère. 
Pendant ce temps, le rugby amateur souffre. En silence. Du manque d'effectif chez les jeunes, de carences au sein des encadrements, de compétitions chamboulées, de soucis financiers. De tensions délétères. Parfois aussi de tricheries, et il suffit pour s'en convaincre de lire les attendus des commissions de discipline des différentes Ligues régionales. Quelques âmes bien nées gagneraient à mutualiser leurs analyses, leurs réflexions et leurs préconisations afin de proposer une réponse globale et circonstanciée au malaise grandissant qui mine les clubs de séries régionales.
Cette chronique, comme le temps, passe vite et il me faut déjà conclure sans pour autant refermer la page. Au risque de me répéter, j'ai envie de vous livrer cette phrase de Pierre Albaladejo, notre Aristote d'Ovalie, qui suit toujours le rugby depuis son salon dacquois, entouré de sa famille et de ses amis fidèles, apophtegme livré en 2002 dans la préface de Mon sac de rugby, l'ouvrage référence de Jacky Adole : "Et si le rugby a emboîté le pas de la vie, qu'il nous soit permis de regretter que ce ne fût point le contraire."