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mercredi 31 décembre 2025

Le don du partage

 

Il aura fallu l'irruption d'une nouvelle année pour m'inciter à reprendre le chemin du blog après une longue période de carence, de vacance, de détox ovale. Et tout d'abord vous souhaiter de beaux projets pour 2026, des voyages en forme d'odyssées car c'est l'inattendu qui nous nourrit , du lien - dont on sait qu'il est constitutif de notre sport - et du plaisir. Un compère photographe, avec lequel je pérégrinais entre le pays de Galles et l'Angleterre un soir de reportage, me glissa cette phrase que j'ai fait mienne depuis lors : "Le bonheur est un festin de miettes." Comme une balle promise à l'essai, je vous la transmets.

Appelé par l'ami Daniel Gimeno, qui anime les ondes de Ici La Rochelle avec verve et culture, pour commenter coup de gueule et coup de cœur au sortir de 2025, j'ai bien été obligé de creuser la terre - heureusement meuble - de mes dégoûts mais je n'ai pas eu besoin de beaucoup de coups de pelle pour déterrer ce qu'il est convenu d'appeler "l'affaire Jaminet", imbroglio financier comme le rugby français n'en avait jamais entendu parler, montage sordide construit sur le dos d'un joueur, malversation dont on connait la structure mais pas les aboutissants. 450 000 euros se sont volatilisés et coûtent au Stade Toulousain deux points de pénalité au classement actuel.

La honte ne tue pas, j'en veux pour preuve la performance stratosphérique des coéquipiers d'Antoine Dupont face à d'infortunés Rochelais lors de la 13e et dernière journée de la phase aller. Mais la sanction demeure, plaie dont sont aussi marqués Dax, Biarritz et Béziers... Cette bande des quatre jette un voile sombre sur l'idée qu'on se fait de clubs d'élite exemplaires. Leur palmarès et leur rang dans l'histoire du rugby français les obligent. Au lieu de quoi les voilà coupables de du dopage financier et, ce faisant, détériorent l'image d'un sport déjà fortement commotionné par d'autres scandales.

Nous voilà revenus un siècle en arrière, quand quelques clubs - le SBUC et Quillan, entre autres - rêvaient de se faire plus gros qu'ils n'étaient et bafouaient les règles de l'amateurisme pour une poignée de billets. Ce professionnalisme mal maîtrisé coûta en 1931 au XV de France sa place dans le Tournoi des Cinq Nations. Aujourd'hui, ce sont les clubs anglais - naguère tenants de la règle - qui se délitent. Et la pluie de points de pénalité qui tombe drue sur les contrevenants n'augure rien de bon. Comme l'imaginait un jour Georges Pastre, chantre d'Ovalie dans les pages du Midi-Olympique, il serait bon que le classement du championnat de France soit articulé par l'éthique plutôt que déterminé par les budgets.

A ce titre, la Section Paloise ferait un excellent premier. Qu'on s'y penche : depuis trois ans, Sébastien Piqueronies laboure son projet. Suivant en cela le conseil du dramaturge irlandais William Yeats, il a accroché sa charrue à une étoile, ce qui est le meilleur moyen de tracer droit son sillon. Identifiant les talents régionaux - il faut dire que Pau est bien entouré par Oloron, Orthez, Aire, Lourdes et Tarbes -, il leur a proposé de partager une aventure, une idée, un système de jeu. Lentement d'abord, puis désormais à plein régime. Avec Théo Attissogbe, Emilien Gailleton, Fabien Brau-Boirie, Axel Desperes, Clément Mondinat et Grégoire Arfeuil, Pau présente désormais, avec Toulouse et Bordeaux, l'une des plus talentueuses lignes arrière du Top 14. 

Pour narrer cette transformation, accompagner cette éclosion, enluminer ce qui déjà éclaire le Hameau, les Béarnais peuvent compter sur un ancien de la maison verte à la langue bien pendue qui désormais œuvre avec la plume dans les colonnes du quotidien Sud-Ouest, maniant franchement l'allitération et le jeu de mots comme naguère il entrait en mêlée et dans les regroupements. Auteur de Nous étions rugbymen, recueil qui plonge dans les tréfonds du rugby des villages et surtout du sien, Pierre Triep-Capdeville moule la gothique chaque semaine avec un plaisir communicatif. Nous ne serions pas surpris si l'enfant de Nay décidait de suivre sa bonne étoile jusqu'à trousser d'ici peu un roman ovale d'éclats picaresques. 

Avant de devenir l'écrivain fameux que l'on connait sous le nom de Pierre Mac Orlan et qui, le premier parmi les solides prosateurs français du début du siècle dernier, plaça la pratique de cette discipline sportive héritée des Erastiens comme décor de certains de ses romans - citons La clique du café Brebis -, Pierre Dumarchey écrivit cette phrase que je sélectionne à l'ouverture de la nouvelle année dans l'espoir qu'elle nous irrigue : "Le rugby n'est pas un jeu, c'est une force qui s'offre comme un don, elle est trop puissante pour ne pas être partagée." Tel est le plus sincère de mes vœux pour 2026.

   

vendredi 13 juin 2025

Joueurs à vendre

On l'avait laissé en Nouvelle-Zélande dans un pub. Pour se délasser entre deux entraînements du XV de la Rose durant le Mondial 2011, il organisait des concours de tee-shirt mouillés et des lancers de nains. Sans que la Cour d'Angleterre s'en offusque. Il sera quand même exclu à vie de la sélection nationale. Avant de voir sa peine annulée. Qu'on le retrouve prêt à lancer un circuit professionnel en marge de l'IRB hors des fenêtres internationales n'est finalement pas si surprenant. Epoux surmédiatisé de Zara Phillips, fille de la Princesse Anne et petite-fille de feu la Reine Elisabeth II, Mike Tindall reprend ses faux airs de Jason Statham sur la scène rugbystique.

Rien ne pouvait célébrer l'anniversaire du professionnalisme avec autant de mauvais goût que l'annonce d'un circuit international dont la trame, si peu originale, n'est qu'un vulgaire "copier-coller" du projet d'un journaliste australien, David Lord. En 1984, cette compétition - à l'époque novatrice - transforma à jamais le paysage ovale en poussant l'International Rugby Board (ancêtre compassé de World Rugby) dès l'année suivante à entériner la création d'une Coupe du monde avec, dix ans plus tard, les effets que l'on sait, à savoir l'abandon de l'amateurisme.

Considéré comme le championnat de clubs le plus relevé de la planète, le Top 14 doit faire face à la concurrence de la Coupe des champions - qui ne le sont pas tous - et très prochainement d'un championnat du monde des clubs à l'image de ce que le football propose actuellement sur les stades étasuniens. Les équipes nationales, elles, qui disputent Tournoi des Six nations dans l'hémisphère nord et Rugby Championship dans le sud, sans oublier les tournées d'été et d'automne, seront bientôt engagées dans un championnat du monde dont la date sera fixée entre deux Mondiaux.

Que vient donc faire dans un calendrier déjà bien surchargé le "R360" - nom de code de ce cirque ovale - dont l'Anglais Mike Tindall est le représentant si peu crédible ? Selon notre confrère Sud-Ouest, douze franchises - huit masculines, quatre féminines - s'affronteraient seize week-ends durant dans diverses capitales mondiales avec méga-concerts à la clé et, pour les joueurs/joueuses les plus bankables, un contrat d'un million de dollars signé dans ce paradis fiscal qu'est Dubaï. N'en jetez-plus. 

La question existentielle que me posait l'ami Jean-Fabrice Kamina me taraude : verra-t-on Antoine Dupont chanter en duo avec Beyoncé ? Plus prosaïquement, où diable les stars ovales trouveront-elles le temps d'honorer leurs engagements en club et en équipe nationale ? Valseront-ils pour une très grosse poignée de dollars pendant leurs vacances obligatoires et leurs périodes de récupération, au risque de mettre leur santé en danger et finir par patauger dans le dopage pour se maintenir à niveau ? 

Trente ans après s'être séparé des principes de l'amateurisme, qui avait viré du blanc immaculé au marron foncé, le rugby d'élite continue de se jeter dans les bras du plus offrant. On achète les joueurs comme on achève les chevaux ! Meurtrie par la Grande Dépression de 1929, l'Amérique du nord n'avait rien trouvé de mieux pour s'amuser que de monter des immenses barnums au milieu desquels dansaient jusqu'à expiration des couples recrutés parmi les chômeurs et les laissés-pour-compte du capitalisme titubant.

Un siècle plus tard, la crème du rugby mondial pourrait s'exhiber sur les cinq continents jusqu'à saturation, offrant l'image d'un spectacle qui tourne en boucle. Restera toujours un trophée de cuivre damasquiné vissé sur une plaque de bois pour nous rappeler que les valses ont mille temps, que les saisons s'étirent. Les destins souvent contraires, les décisions d'arbitres parfois iniques - de moins en moins mais quand même -, le rebond capricieux et l'odeur enivrante de l'herbe coupée ras complètent nos petits plaisirs. Bayonne, Toulon et Castres espèrent pouvoir le soulever. Mais avant cela, ils devront passer par les derniers tours de piste. 

lundi 6 juin 2022

Beauté du jeu

L'épilogue tranche parfois avec le récit. Dans le cas du roman ovale qui nous occupe, la découpe est cruelle. En considérant que le Championnat des quatorze meilleurs confine aux huitièmes de finale tous les week-end pendant neuf mois, ce qui repousse les travaux d'Hercule à d'aimables tâches domestiques, la dernière journée en forme de couperet a fini par exclure du partage trois prétendants au bouclier de Brennus, Clermont, Toulon et Lyon, au motif que leur constance, à défaut de leur allant, n'a pas été assez prononcée durant l'année.
Cruelle, la phase finale dévoile maintenant sa portion la plus abrupte. La plus petite défaillance physique, une décision arbitrale inique, un mauvais choix tactique, des remplacements inopportuns, une blessure à l'entame, un rebond par principe incontrôlable, un crampon qui flirte avec la ligne jusqu'à l'épouser, un poteau trop rond, une météo capricieuse, vont se régler au centuple sur les pentes raides de barrages dont nous retiendrons les promesses.
En pole position sur la grille, personne n'attendait Castres, ses vertus rugueuses, son esprit grégaire, son jeu adapté au contre, son implantation géographique en défi aux métropoles et son lien viscéral à ce terreau oublié qui naguère favorisait Carmaux, Albi, Graulhet, Gaillac et Mazamet. Castres comme un rappel à ce que le rugby demande d'abnégation, d'humilité, d'opiniâtreté, quand l'ombre entre en action au coeur des tâches obscures.
Il sera question d'Europe, samedi à Ernest-Wallon, puisque Toulouse reçoit La Rochelle. Le témoin est passé mais la course reste ouverte dans ce couloir des champions. Les libations - huîtres et Muscadet au petit matin pour refermer trois jours sans nuits -  n'ont pas entamées l'élan qui porte le Stade Rochelais en cette fin de saison au point d'être allé à Gerland chasser le LOU du top 6. On ne se risquera pas à un pronostic tant le mythe de l'invincibilité toulousaine semble avoir vécu dans les esprits maritimes.
Féroce, cette confrontation entre Bordelais et Franciliens est nourrie de frustrations, de régime basses calories, aussi, qui alimente des prestations alternatives: aux euphories, fulgurantes, succèdent des atermoiements coupables. Bordeaux-Bègles visait l'une des deux premières places et son ticket direct pour une demi-finale, le Racing 92 rêvait d'un titre européen : ces deux-là, déception digérée, vont s'entre-déchirer sur la ligne d'avantage, dans les contres en touche et la fournaise des rucks, avant qu'un éclair - il succède toujours au combat - ne décide de l'issue.
Cruelle phase finale... L'un vit et sur un chemin qu'il n'a tracé qu'à moitié poursuit sa destinée, l'autre périt et tombe dans l'oubli. Il ne suffit pas d'être constant, encore faut-il savoir dévorer l'instant. Ils sont six, n'en restera qu'un. Pas forcément le meilleur, au sens grec ou latin, mais le plus affamé, c'est certain. Charles Baudelaire aurait pu magnifier de fleurs en rime l'effort de ces mâles qui se jettent les uns contre les autres, parce que c'est la beauté de ce jeu que d'opposer des semblables et des coriaces, Horace et Montaigne, pour, d'un espoir qui renaît, rebattre Descartes.
Elle est belle, ô mortels, comme un rêve de cuivre, et son bouclier, où chacun s'est meurtri en prenant de la hauteur est fait pour inspirer aux poètes, aux auteurs, le respect éternel et bouillant qu'elle exhale, à l'image du rugby. Elle trône dans l'azur, cette phase finale, comme un défi bien compris, elle unit un coeur de champion à la sueur des maillots, elle ne hait point le mouvement qui déplace les lignes au galop et suscite les pleurs, et se nourrit de cris.
Les écrivains, devant ses grandes attitudes qu'elle a l'air d'emprunter aux plus fiers monuments, éclaireront les matches en prose d'amplitude car elle a, pour fasciner les éliacins, comme ses fiers avants, de purs miroirs qui font toutes choses plus belles : le jeu, ce large jeu aux clartés d'étincelles.

dimanche 24 avril 2022

Brennus au deuxième tour

Certains titres de champion de France se gagnent sans aucune difficulté majeure mais dans l'indifférence la plus glaciale. C'est le cas du football et si les joueurs du PSG s'étaient enfermés dans un réfrigérateur géant pour s'autocongratuler après l'acquisition de leur titre domestique, ils n'auraient pas été plus congelés que ce qu'ils furent par l'accueil, ou plutôt l'absence de réception, de leurs adversaires, des passionnés de ballon rond et de sport en général, et, plus grave, de leurs propres supporteurs.
Rien de tel en rugby. Et c'est certainement la différence la plus visible entre ces deux sports collectifs de balle, cousins germains comme on le sait. En Top 14, la course au Brennus est lancée comme un sprint géant sur six tours de piste par élimination. Aujourd'hui, onze clubs sont encore mathématiquement en lice pour décrocher les six places qualificatives à la phase finale. Même si, de mon point de vue, seuls Lyon et Toulouse sont en ballotage - douze victoires chacun - pour le sixième ticket, qui sera très disputé.
Pas de calcul d'apothicaire, d'augure dans le marc de café, de petits arrangements entre amis, d'impasses : ne restent plus que trois journées pour se trouver dans les six premières lignes du classement. Jamais championnat n'a été aussi ouvert et incertain. Aucun club ne peut se targuer de dominer la compétition et jusqu'au bout de la nuit dans laquelle se plongera la finale, le 24 juin, nous avons deux mois devant nous d'incertitudes et de passion, puisqu'à la phase de qualification succèdera celle à élimination directe.
Avec sa cohorte d'intergalactiques sidérants, le PSG - 640 millions d'euros de budget - est devenu samedi soir champion de France sans forcer, à la petite semaine, dans l'indolence presque, encaissant à domicile et en supériorité numérique un résultat nul pour assoir son titre sans même s'en inquiéter face à l'une des équipes, Lens, qui pratiquent - avec Rennes, me dit-on - le jeu le plus affiné. Quand on aligne Navas, Donnaruma, Marquinhos, Ramos, Di Maria, Verratti, Messi, Neymar et Mbappé, que peut-on craindre sinon la suffisance et l'embourgeoisement ?
Il existe néanmoins un trait de plus en plus commun entre le rugby et le football, c'est le tiroir-caisse et son effet immédiat, le recrutement. Les Qatariens ont mis le paquet d'oseille pour rassembler des stars en bouquet - c'est comme les offres télé - sans se préoccuper de savoir si ça pouvait faire une équipe et la Champions League leur a rappelé de façon amère sans être cruelle que l'ensemble des onze joueurs doit toujours être supérieur à l'ensemble des parties pour constituer une entité susceptible de décrocher la timbale.
Je ne sais pas si, en Top 14, l'indifférence et l'achat compulsif vont de pair comme il semble que ce soit le cas en Ligue 1, mais le danger guette. Quand on a vu certains clubs français des années 2010 acheter à tout va des gros bras et d'autres prendre ce pli aujourd'hui, on peut craindre que le rugby ne soit pas capable d'infléchir cette course à l'armement. Chaque saison, les effectifs se transforment comme des organismes génétiquement modifiés et celui qui brillait dans le Béarn se retrouve devant l'Atlantique quand l'étoile du Midi-Pyrénées bascule sur la rade. La course au titre est la visée des présidents-propriétaires-mécènes. Pour le reste - lien social, identification régionale, fierté éducative, sentiment d'appartenance -, vous irez voir chez les vrais amateurs de séries régionales.
Pire que l'absence de passion autour du titre parisien dans le silence morbide du Parc des Princes si mal nommé ce samedi soir, nous enveloppe la froide indifférence de l'abstention à l'instant de déposer une feuille de match et d'élire pour cinq ans un capitaine de route et de vie. Lugubre perspective que celle d'être dirigé par défaut, négligence ou désintérêt au moment où la guerre frappe de plus en plus fort à nos portes, ce que l'on croyait impossible en Europe. "Ceux qui ne peuvent se rappeler le passé sont condamnés à le revivre", prophétisait au tout début du siècle dernier l'écrivain Georges Santayana, dans La vie de la Raison. A force de le répéter, ça finira bien par rentrer.

D'ici le 8 mai, je vous laisse les clés du club-house. Et notez dans votre agenda : rendez-vous pour Le Grand Maul du 20 au 22 mai à Saint-Paul-les Dax (40).

mardi 12 avril 2022

Effet de manche

Alors que la Coupe d'Europe est censée nous apporter un brin d'exotisme, certes tout relatif, en nous offrant un effet de Manche, ces huitièmes de finale en deux sets croupissent dans l'eau des derbys entre régionaux de l'épate et autres rencontres en chien de fusil. Leinster-Connacht, Bristol-Sale, La Rochelle-Bordeaux et Racing 92-Stade Français : quel est l'intérêt de cette première étape de phase finale sinon d'écrémer les représentants irlandais, anglais et français ?

Où sont passés les Gallois et les Ecossais ? C'est bien la limite de cette compétition tronquée dès son entame avec deux poules et des affrontements parcellaires. Mais il faut bien que le spectacle continue, n'est-ce pas, même si l'équité sportive doit en souffrir. A l'heure où le calendrier marque les organismes, il aurait été de bon ton de limiter la phase finale - comme le fait notre Top 14 - à quelques matches de barrages avant de se rendre directement en demi-finales. 

Le poussif derby d'Île-de-France en trois manches vire au chemin de croix d'un Stade Français incapable de se réinventer, même fort d'une centaine de millions d'euros. L'argent, et c'est heureux, n'achète pas tout et certainement pas l'esprit rugby. Mais cette implosion pose questions. Qu'est-ce qu'un club ? Qu'est-ce qu'une équipe ? Pourquoi un milliardaire a-t-il soudain envie d'être champion de France ? Quel parallèle tracer avec le Paris Qatar Saint-Germain ?

On constate aussi le coup d'arrêt bordelais. Mauvais récolte ? C'est pourtant la même équipe, ou presque, si l'on retranche une paire de deuxième-lignes et un ouvreur international, deux postes qui racontent le rugby, à savoir le devoir et l'orchestration, l'ombre et la lumière, deux façons d'attaquer la ligne d'avantage : dans l'affrontement et dans l'intervalle. Il y aurait beaucoup à écrire sur cette dichotomie qui est finalement un complément, et toute la richesse de ce jeu.

On suivra néanmoins avec intérêt la remontée de handicap des Toulousains à Belfast et des Clermontois à Leicester, ainsi que la façon dont Montpellier - la petite phalange qui monte, qui monte - va s'y prendre pour faire fructifier son bonus magnifiquement acquis pendant une heure à domicile et malencontreusement dépensé en fin de rencontre... Car si certaines oppositions manquent du charme que procure le mélange de genres, ce n'est pas le cas de ces trois-là, suspense à la clé.

J'ai lu une partie du buzz provoqué par la sortie dans les salles de cinéma du film sur le Stade Toulousain humblement titré Le Stade, comme s'il n'y en avait qu'un, ce que le Stade Rochelais et le Stade Français doivent apprécier, j'en suis persuadé. Historiquement, le stade, soit la distance d'environ 180 mètres, variait d'une cité l'autre. Ce documentaire en noir et rouge vaut surtout, semble-t-il, pour la présence "jeandujardinesque" du coach Mola, et j'offre un exemplaire de mon prochain ouvrage - De Pétrarque à Kerouac sur les pentes du mont Ventoux (éditions les défricheurs) - à celle ou celui qui livrera le décompte exact du nombre de fois où l'expression "putaing" est prononcée...

Cette apologie filmée des doubles champions - d'Europe et de France - en titre n'est pas la première tentative de rendre compte du rugby par un crochet intérieur. Au début de ma carrière de journaliste, en 1985, sortit Le cuir dans la peau, qui était une visite de Graulhet - là-aussi du rouge et du noir, mais en plus abrasif. Le battage médiatique de cette première immersion ovale resta très mesuré. Depuis, les docus filmés plongeant dans la psyché ovale n'ont pas manqué (on en compte 67). De Score (1980) à Ocean Apart (2020) en passant par Beau Joueur (2019) et le corpus de Christophe Vindis, je n'en tiens pas liste exhaustive. Alors je vous invite à déposer votre contribution afin de nourrir de cette chronique la fin.

samedi 18 septembre 2021

Feuilleté dans un écrin

Comme le regrette à juste titre Pierre Berbizier, le vestiaire a été désacralisé par la présence intrusive des caméras "et il suffit de regarder l'attitude et le regard de certains joueurs, repérant l'objectif, pour savoir qu'ils ont quitté le collectif et pensent surtout à leur image". C'est pourquoi il est malaisé pour moi de raconter par le menu la joie qui fut la nôtre, avec Benoit, au moment de dédicacer notre ouvrage, entourés que nous étions par quelques belles gloires de ce jeu, attentives, chaleureuses, intéressées par ce sujet rarement abordé pages après pages, à savoir le trait d'union qui relie la littérature et le rugby. 

Jeudi dernier se sont présentés au soutien de l'amitié et par ordre d'entrée à l'image Thierry Maset, Matthias Rolland, Richard Astre, Thomas Castaignède, Jean Bouilhou, Roger Bourgarel, Eric Bonneval et Pierre Berbizier, sans oublier nos contributeurs du blog, Michel Prieu, Georges et Pipiou, ainsi que quelques amis choisis par Montaigne et La Boétie qui se reconnaîtront. La plus ancienne des librairies toulousaines, Privat, nous avait offert comme écrin sa cave voutée, lieu d'intimité transformé en vestiaire pour l'occasion. Bien difficile, donc, de retranscrire le meilleur des échanges sans trahir, au sens d'affaiblir, l'esprit qui anima sans discontinuer pendant trois heures cette séance, interaction d'une grande richesse entre auteurs et lecteurs.

Agen, Colomiers, Castres, Toulouse et Béziers étaient représentés, et pas moins de six générations d'internationaux, de 1970 à nos jours, si l'on veut bien considérer que notre rencontre avec Maxime Médard dans l'enceinte d'Ernest-Wallon, quelques heures plus tôt, soit de nature à relier le présent et le passé. Ernest-Wallon où Ugo Mola, tout sourire, nous avoua être passé chez Privat, mais la semaine dernière, poésie de vie en forme de décalage, telle une matière prête à inspirer un personnage de roman.

Personnage de roman, peut-être, mais poète, André Brouat l'était certainement. Trois-quarts centre champion de France en 1947 puis président du Stade Toulousain de 1964 à 1972, ce médecin sut magnifier le jeu et son club ; lorsque Didier Lacroix, son jeune héritier, nous offrit un exemplaire du discours prononcé un 17 mai 1980 pour la cérémonie des Adieux au stade des Ponts-Jumeaux, cette certitude nous étreignit. En voici quelques extraits, choisis pour illustrer non pas ce que ressentirent les seuls Toulousains mais bien tous les amoureux du noble sport, quel que soit leur club.

"Pendant toute ta jeunesse, tu vas graver la plus longue et la plus belle série de portraits porteurs pour toute la vie de ta joie et de tes amitiés, la confiance pour parole, le regard pour partage. La sourde musique anonyme, la sourde rumeur profonde des tribunes, tu les connaissais et tu ne les as pas oubliées. Et si, l'âme traînante, tu as secoué triste et rageur la boue qui collait à tes crampons, tu as plissé les yeux vers la verrière de l'ouest où se couche le soleil de ce dimanche de défaite, l'épaule réceptive d'un aîné de ton équipe te disait "demain", en te racontant son match d'antan où ses côtes brisées ne lui faisaient plus mal même lorsqu'il riait."

"Aujourd'hui, notre vieux stade entre dans l'or affectif des légendes réelles. Et si nous devons à ce stade une leçon, elle est dans le sentiment charnel, l'émotion renouvelée, quelquefois douloureusement acquise, message de déraison et de folle générosité. Notre terrain cristallise une âme collective, lucide et courageuse, en même temps ferme et fragile, grande et belle, à la mesure de la condition humaine. Les enfants sont les pères des hommes. Le dimanche, ils revêtiront leur maillot, comme nous. Simplement."

Que le Stade Toulousain disposât d'un tel président-poète en dit long sur l'histoire hors normes d'un club qui a fait de la transmission son viatique depuis la Vierge Rouge, à l'heure aussi où d'autres - comme Lourdes - souffrent ou renaissent - Stade Français - après avoir été dans l'ornière des divisions inférieures. Véritable page de littérature, ce discours écrit rappelle à quel point des auteurs comme Kleber Haedens et Jean-Paul Dubois magnifièrent le rugby dans cette région du Championnat qu'on nomme nostalgie, de la même façon qu'on regarde derrière soi pour mieux passer le ballon et projeter son équipe en avant.

En attendant d'autres rebonds généreux, nous avons particulièrement apprécié que les clubs de Castres et de Colomiers - par l'intermédiaire de leurs présidents, Pierre-Yves Revol et Alain Carré, amoureux des belles lettres - et du Racing 92 via son manager Laurent Travers - lecteur de Montaigne - adressent Jeux de lignes ici à leur staff, là à leurs dirigeants. Il est illusoire d'imaginer pouvoir tout partager - l'émotion discrètement dépliée, le ravissement silencieux, l'instant présent dont on aimerait ralentir le flux, les mots échangés dans l'intimité d'une causerie privilégiée - car "la  passion ne rejoint le plaisir que dans des lieux d'élection", écrivait André Brouat. Pour autant, notre souhait est désormais entre vos mains, et que Jeux de lignes nourrisse votre imaginaire tel un de ces terrains fertiles, prairie de philtres.

dimanche 23 mai 2021

Tout un monde

Il faut imaginer qu'au pied de la colline, Sisyphe, remontant inlassablement son rocher, a su trouver au fil de ses efforts mal récompensés une façon à chaque fois plus efficace et donc moins éreintante d'agripper son bloc de granit pour le faire rouler face à la pente. Pas sûr pour autant que les Rochelais, qui viennent de dégringoler samedi soir de ce sommet européen érigé à Twickenham, parviendront à être heureux dans la défaite. Ils n'ont pas encore l'impression d'avoir quelque chose à retirer de cet échec, et pourtant... Ils n'ont pas perdu, en tout cas pas tout : ils ont simplement permis à Toulouse de l'emporter. 

Jamais dans l'histoire d'une finale de Coupe d'Europe l'équipe la plus dominée, la plus martyrisée, arc-boutée devant sa ligne d'en-but, repoussée à chaque impact, n'a été ainsi en mesure d'être sacrée. Jamais équipe aussi compacte, puissante, dévastatrice, même réduite à quatorze, n'a vu tous ses efforts si mal bonifiés, ses élans si peu concrétisés. Car il s'en est fallu d'une passe allongée au bon moment, dans le bon timing et dans la bonne direction, juste une passe, pour que le Stade Toulousain déverrouille cette finale étouffante. 

Cette passe au large de Romain Ntamack a sauté les générations, le fils retrouvant son capitaine de père, Emile, à l'autre bout de l'arc familial comme un trait d'union qui relie maintenant Cardiff 1996 à Twickenham 2021. Ce sentiment d'appartenance - qui est aussi dans leurs cas un lien fraternel qui traverse les âges et les époques - a dû certainement habiter Ugo Mola et Didier Lacroix, respectivement entraîneur et président, eux aussi sacrés de la première heure, quand le Stade Toulousain voyait, en soulevant ce trophée en forme de poteaux de rugby, son rêve réalisé, rêve de compétitions internationales, d'émancipation extra-muros, de développement hors des frontières. 

Cinq titres européens : ce n'est plus une obsession, c'est une histoire d'amour. Reste maintenant aux Rochelais à choisir le type de postérité dans laquelle ils s'inscriront au moment de recevoir Pau puis de se rendre à Clermont avant d'aborder la phase finale du Top 14. Leur potentiel collectif est immense, impressionnantes sont leurs ressources mentales. Battus, sauront-ils pour autant remonter leur déception vers un nouveau sommet en la transformant, match après match, en ambition renouvelée ? 

Tout comme Montpellier un cran en-dessous, les Toulousains ont de leur côté déjà sauvé cette saison et, ainsi allégés du poids de la réussite, s'avanceront certainement vers le bouclier de Brennus avant d'autant plus d'efficacité qu'ils n'ont maintenant plus rien à prouver - sinon ajouter du plaisir à la joie. Et recevoir Clermont puis se déplacer à Bordeaux pour aborder le dernier sprint peut se nourrir de détachement, ou tout le moins de sérénité. 

Le vrai supplice n'est donc pas celui de Sisyphe, dont il est possible de tirer profit pour peu qu'on parvienne à sublimer l'absurde, mais plutôt celui de Tantale qui voit les fruits se flétrir ou les sources se tarir devant lui chaque fois qu'il s'approche de l'objet de ses convoitises, et on pensera plus particulièrement dans ce cas à Pau, Lyon et Toulon qui ont beaucoup misé et peu remporté, beaucoup investi pour n'obtenir à cette heure que des espoirs au mieux, au pire des tracas.

Cette fin de championnat s'annonce donc aussi indécise que cruelle, à l'image de la finale européenne que nous laissons derrière nous. Un mauvais plaquage et une longue passe peuvent changer le cours d'un match, et ces détails prendront de plus en plus d'importance à mesure que s'annonce l'ultime coup de sifflet. Comme l'écrivait l'immense Antoine Blondin : "L'initiative du plus fragile peut abolir un labeur de bâtisseurs de cathédrales." Avant d'ajouter, et ce sera notre conclusion en forme de prédiction : "Et s'il faut de tout pour faire un monde, sur le pré, il faut du monde pour faire un tout."

dimanche 4 octobre 2020

Bien aborder l'écart

L'écrivain Dino Buzzati, qui s'y connaissait en déserts et en cavaliers, l'avait remarqué ainsi : "Quelqu'un qui est allé en prison, quelqu'un qui a fait la guerre, quelqu'un qui a eu de graves maladies, porte en lui quelque chose qui diffère d'autrui." L'être marqué dans sa chair l'est d'une façon qui lui est propre, en un lieu secret dont il ne partage pas la topographie intime. On peut néanmoins sentir en approche, si l'on y est disposé à dessiner les contours d'un alter-ego, une vibration sourdre derrière les mots, mais plus souvent dans un regard, un silence qui prend la forme de réponse. Blessé, Bernard Laporte l'a été. Touché, très certainement, d'avoir été gardé à vue. Il en portera les stigmates. Ad augusta per angusta. Une très étroite majorité des 1 800 clubs français lui a conservé sa confiance : reconduit par la porte basse qui oblige à faire preuve d'humilité, le voici intronisé premier fils de la démocratie représentative indirecte. Grâce à lui, la FFR est passée de la dictature plus ou moins éclairée à une nouvelle ère où chaque président, voire chaque comité directeur de club amateur, peut exprimer son choix. Il s'est porté samedi dernier sur l'homme et ses conjurés qui surent briser le moule ferrassien duquel Bernard Lapasset puis Pierre Camou étaient sortis. Il est difficile de juger un président sur un mandat de quatre ans, constatait un édile fédéral. Ce n'est pas faux. Je ne suis pas persuadé que les clubs amateurs et les associations de clubs professionnels ont voté en faveur de la liste Laporte pour valider l'action, ou les actions, du président sortant : ils lui ont d'abord rendu ce qu'il leur avait donné, à savoir la liberté d'opinion et le choix de l'expression. Et il aurait été de la plus mordante ironie que "Keyzer Söze" - son surnom au Stade Français - périsse dans les fers dont il a sorti les clubs. Il faut au moins lui reconnaître un triple mérite : avoir remporté la course à la candidature pour l'organisation de la Coupe du monde 2023, option délaissée par Pierre Camou et ses vice-présidents, tous autant qu'ils étaient ; et proposer le vote électronique décentralisé, idée de ce même Camou refusée par ses colistiers au motif que la démocratie les privait de leurs prérogatives. Ainsi va l'histoire des institutions : les effets récoltés ne sont pas toujours à mettre au crédit de ceux qui en plantent les graines. Le troisième mérite dont il est possible de décorer Bernard Laporte, c'est bien d'avoir réveillé la notion d'opposition. Mais il sera nécessaire, à l'avenir, que les adversaires refusent d'utiliser l'humiliation comme argument de campagne, le rugby en général n'en est pas sorti grandi, c'est à rappeler. Il faut remonter à 1991 et la candidature du Toulousain Jean Fabre face au mur du pouvoir agenais pour trouver trace d'un authentique combat d'idées, mais cela-là fut malheureusement terni par des trahisons. En 2016, Laporte a électrisé la machine fédérale trop huilée qui ronronnait et finissait par endormir le rugby français, lequel avait perdu sa position dans les instances internationales. Sur le terrain aussi, la France était devenue une nation de deuxième ordre et un pathétique match nul que le Japon aurait pu remporter à La Défense Arena exprimait cette chute de la maison bleue. Il faut aussi remarquer la force d'attraction de Florian Grill, sorti de presque nulle part - si ce n'est connu de sa seule mère, n'est-ce pas - pour ralier la moitié, peu s'en faut, du monde amateur en un an amputé de six mois de Covid-19. Il a fourni quatre cents propositions et fédéré autant de bénévoles pour mener campagne, et sa nouvelle génération de colisiters lui restera fidèle, à quelques exceptions près, jusqu'à la prochaine élection dans quatre ans, une fois la Coupe du monde passée. Plus rien ne sera désormais comme avant, quand la Fédé semblait une citadelle imprenable. Puisque moins de deux pour cent séparent le gain de la perte, toute victoire désormais semble possible. Après l'apogée de Laporte, celle de Grill, ou d'un autre ? Oui, à condition que la démocratie ovale permette aux idées de l'emporter sur les hommes, et non l'inverse. Monde professionnel opposé au monde amateur, fédération qui cherche à faire plier la Ligue, qui elle-même attaque l'instance mondiale... Heureusement, le ballon ovale ne peut rebondir jusqu'aux confins de l'univers, sinon il y a fort à parier que les avides de pouvoir, les déformés du vice, vainqueurs ou battus, auraient déjà affronté d'autres formes de vie. Nous cherchions, non sans espoir, à construire le monde d'après à la lueur, faible, de nos expériences durant le Covid. Il semble que cette tâche - imaginer l'avenir - est plus difficile à accomplir que prévu. Pis, il s'avère encore plus ardu de conjuguer nos efforts au présent. Pourtant, ce serait toujours ça de gagné.

mardi 1 septembre 2020

Ordre dispersé

Depuis la controverse pied/main qui anime le rugby et rééquilibre en permanence sa pratique, alimentée par la fameuse déclaration du génie gallois Barry John qui assurait que "une bonne attaque à la main se prépare au pied", axiome que tous les ouvreurs du monde valident, les réflexions sur la finalité de ce jeu ne cessent d'enrichir nos réflexions. Décalage versus combat, conquête avant utilisation, contact contre évitement, priorité à l'avancée des avants ou au déploiement des arrières, l'exploitation de la balle ovale par l'homme - et la femme - en short et en crampons recèle des trésors de contradictions et d'antagonismes, et c'est bien tout son charme. 
De la même façon qu'il n'existe pas de démocratie véritable sans liberté d'expression et donc de débat contradictoire, le rugby ne peut vivre, c'est-à-dire aujourd'hui respirer sous masque, sans s'alimenter d'avis contraires. Rien dans sa structure, et c'est son charme si l'on veut bien s'extraire des visions partisanes, ne favorise le conservatisme, né qu'il est d'un profond dédain pour les us et coutumes qui consistaient à frapper du pied dans le ballon et de courir pour le rattraper à la volée, ancêtre du up-and-under si cher à nos adversaires Anglo-Saxons éduqués sous la pluie et dans le vent froid. 
Pour autant, à l'heure où débute les Championnats professionnels après six mois d'arrêt complet pour cause de virus chinois, les clubs de Top 14, principalement, attaquent en ordre dispersé cette première journée alors même que la solidarité s'imposerait ne serait-ce que pour faire face à cette adversité sournoise et destructrice qu'est le Covid-19 et ses effets liberticides, ses craintes sanitaires, son stress environnemental. Au lieu de quoi se multiplient les petites phrases assassines tant elles jettent le doute là où devrait naturellement s'extraire des médias un front commun, un rideau hermétique ou seulement une position soudée, à l'image de ce que dessine une équipe en défense. 
Alors que personne ne sait aujourd'hui quelle sera la réalité du Championnat à la fin de l'année, et que chacun s'interroge sur le nombre de matches reportés à Noël - savoir donc si le Top 14 sentira le sapin -, à l'heure où l'économie du rugby professionnel pourrait souffrir de la jauge imposée aux spectateurs même si certains préfets s'arrangent pour la hausser, l'image renvoyée par le rugby pro français depuis le début de la crise Covid ne s'est pas améliorée. Double langage, interets personnels, critiques incessantes, silences assourdissants, calculs d'apothicaires, menaces de scission : l'arsenal a de quoi faire tout exploser. 
Heureusement, des mains tendues enrichissent la palette. Celles d'Ovale Citoyen, pour ne prendre qu'un exemple, actives malgré la distanciation sociale. Les effets du coronavirus ne sont pas tous néfastes ni anxiogènes. Et si le rugby d'élite a perdu en ce débl'occasion dont'rimer des vertus, à commencer par le devoir d'exemplarité en direction des jeunes générations qui prendront un jour prochain le relais, le monde amateur et associatif reste, silencieux et discret, ce socle sans lequel aucune pratique ne peut se targuer d'exister.

mardi 30 juin 2020

Béziers clair obscur

Parmi les légendes de vestiaires qui alimentent les fantasmes et racontent en creux l'histoire d'une équipe, d'un club ou d'un sport, les tensions biterroises appartiennent à cette Iliade en temps de paix que l'on nomme aussi Championnat de France, qu'il soit à quatre-vingt ou quatorze clubs. Les témoins de cette époque mythique qui vit Béziers se muer en armée cathare rouge et bleue derrière Raoul Barrière dans le rôle de Ménélas et Richard Astre dans celui d'Achille racontent facilement à quel point de solides inimitiés - mais jamais d'indifférence - s'évanouissaient une fois la tunique enfilée, les intérêts individuels faisant alors cause commune.
A l'heure où les mythologies ovales s'évanouissent les unes après les autres, atteintes par la limite d'âge ou ensevelies par l'actualité abondante, l'histoire de Béziers, l'un des trois clubs phares du rugby français avec le FC Lourdes et le Stade Toulousain, nous revient éclairée sous contraste par la bonne affaire Dominici, ce rachat d'un pan de gloire éteinte par un investisseur dont la manne trouve sa source dans les champs de pétrole émiriens.
La fortune ne souriant pas toujours de façon continue, comme Lourdes et Toulouse, Béziers s'inscrit de façon indélébile dans notre saga par le jeu, ce qu'on appelle une empreinte et qui dépasse les titres. Evoquer ce que Béziers apporta de relief au rugby pendant plus de deux décennies, c'est convoquer la guerre des styles et les postures tactico-techniques ; c'est se signer en entrant dans une chapelle dont les saints s'appellent Barthez, Danos, Barrière et Astre dans une liturgie remarquablement dessinée par un enlumineur nommé Pierre Conquet, auteur des Fondamentaux du rugby, bible des convertis à la ligne d'avantage.
Enlevez les présidents-propriétaires-mécènes du Top 14 et de la Pro D2, ainsi que les clubs adossés à de grandes entreprises, que reste-t-il ? Comme le Racing 92, Bordeaux-Bègles, Toulon et les Stade Français avant lui, Béziers troué de déficit va éviter la descente en Fédérale 3 amateur par la grâce d'un nouveau repreneur. Lourdes n'a pas eu cette chance. Quant à Toulouse, son modèle économique indépendant le place pour l'instant, comme La Rochelle, au-dessus des nuages qui s'accumulent partout ailleurs.
L'argent peut tout s'offrir ? Joueurs, entraîneurs, raison sociale, stade, renommée ? Peut-être. Demain les transferts d'internationaux, comme au football, enrichiront les clubs formateurs, les agents, les joueurs eux-mêmes et leurs conseils, constituant ainsi une bourse des ventes, un marché autoalimenté en vase-clos. C'est un Spanghero, Philippe, qui le souhaite et l'annonce, interrogé par mon excellent confrère David Reyrat dans Le Figaro, étonnant renversement des valeurs, preuve s'il en fallait de cette évolution que certains nomment progrès. 
Invité par Jean-Paul Jorge à évoquer mon meilleur souvenir de journaliste, m'est spontanément venue à l'esprit la finale de Coupe du monde 1995 à Johannesburg et l'entrée sur la pelouse de l'Ellis Park de Nelson Mandela revêtu du maillot n°6 du capitaine des Springboks, Francois Pienaar. Certaines choses ne s'achètent pas. Elles appartiennent au patrimoine incompressible qu'est notre mémoire individuelle et collective que seuls l'art et le sport peuvent produire.
En inaugurant le square Joseph Navarro lundi à Béziers, les anciennes gloires de ce club ont certainement pensé très fort - et pour certaines la larme au coin de l'œil - à l'ironie du sort, l'iniquité du destin, l'inanité des honneurs, en souvenir de ce Pepito éruptif (cf photo), petit gabarit courageux, sec et souple comme un roseau d'acier, qui débarqua un jour à Sauclières transi et affamé, et que le concierge du stade recueillit après l'avoir trouvé endormi dans le vestiaire. Arrivé d'Espagne et passé gamin par le XIII  à Lézignan, il n'avait nulle part ailleurs où aller.
Il est mort en 2011, à 65 ans, presque abandonné, en tout cas miséreux et malade. Trois fois champion de France (1971, 1972, 1974), cet ailier sans peur demeure dans les mémoires comme celui qui offrit en 1975 sa place de titulaire en finale à Claude Casamitjana au motif qu'il avait déjà trois titres de champion de France, que ça lui suffisait amplement et qu'il fallait faire place aux jeunes. C'est de cela dont est tissé le sport en général et le rugby en particulier. Cette étoffe, qui n'est pas celle du maillot mais du cœur, tout l'or du monde ne peut l'acheter.

lundi 6 avril 2020

L'opportunité d'un danger

Nous avons assez vilipendé, ici, le souhait acharné de nombreux présidents de Top 14 et de ProD2 de reprendre la compétition pour ne pas tenter d'y apporter une nouvelle explication. "Ils n'ont pas d'alternative : tout leur modèle économique repose sur le fait que des matches soient joués, sur la billetterie, les droits télé, le partenariat, etc. Pour eux, aujourd'hui, il n'y a pas de revenus, il n'y a que des coûts. Déjà que le modèle était fragile, s'ils ne repartent pas très vite, ça va être une catastrophe," nous explique un lecteur assidu de Côté Ouvert, par ailleurs membre du think tank d'un célèbre cabinet de conseils en stratégie,
Fragile, le rugby français ? Oui, semble-t-il, précise François Candelon, puisque c'est de lui dont il s'agit. "Les clubs professionnels sont des entreprises, des PME. Il y aura des faillites à la pelle et donc aussi des faillites de clubs, dans la même logique d'agent économique." Et cet ancien trois-quarts centre de l'école Polytechnique de poursuivre : "Dans chaque entreprise, je conseille de monter deux cellules : une cellule de gestion de la crise et des opérations au quotidien et une cellule d'anticipation. Et là, il ne faut pas se priver de réfléchir et d'ouvrir de nouvelles pistes. 
S'il apparait clairement que la LNR soutient la reprise des championnats professionnels sans montée ni descente et se heurte à la volonté de la FFR d'assurer une promotion aux meilleurs de ses clubs semi-professionnels de Fédérale 1, la Coupe d'Europe des clubs vient de prendre de plein fouet la proposition de Bernard Laporte, membre actif du comité exécutif de World Rugby, de créer une Coupe du monde des clubs.
Décrypteur de l'économique mondiale, François Candelon revient de Chine où il a séjourné de nombreuses années et nous apporte un éclairage sémantique loin d'être anecdotique : "En chinois, dit-il, le mot crise est composé de deux caractères. Le premier dit danger et le second dit opportunité. Les crises sont souvent des accélérateurs du changement. Il y avait déjà des choses à l'œuvre, sauf que là, nous allons faire en deux ans ce que nous aurions mis dix ou quinze ans à produire. Proposer un championnat du monde des clubs, c'est imaginer le futur. Au-delà d'être une culture à laquelle nous tenons tous, le rugby, dans le monde actuel, c'est aussi un spectacle, et donc l'idée vaut la peine d'être creusée."
Remettre les choses à plat, phosphorer et aller plus loin pour ne pas subir la crise sanitaire et ses effets dévastateurs apparait donc la solution la mieux partagée. Au point que World Rugby n'a pas enterré le concept de son vice-président, l'Argentin Agustin Pichot, à savoir la conception d'un championnat du monde des nations entre deux Coupes du monde. Mais dans ce cas précis, le trop n'est-il pas l'ennemi du bien ? Créer une nouvelle compétition à l'échelle internationale ne risque-t-il pas d'éteindre à terme le Tournoi des Six Nations, voire la Coupe du monde ?
Pour répondre à cette interrogation, "il faut, souligne François Candelon, effectuer une analyse beaucoup plus fine." Pour le prospecteur qu'il est, "la question du renouveau du Tournoi, par exemple, est davantage liée à la qualité du jeu produit. Du coup, il faut faire attention à ne pas multiplier les dates." Pour deux raisons : "D'abord éviter les doublons, ajoute ce passionné de rugby, prenant l'exemple du Stade Toulousain, champion de France en titre et grand pourvoyeur du XV de France "qui n'aurait pas été qualifié pour la phase finale si le championnat s'était arrêté là... "
La deuxième raison tient à la prudence sanitaire. "Attention à la santé des joueurs !", insiste notre interlocuteur. Et d'effectuer un parallèle avec le monde du travail. "Ce que le coronavirus nous rappelle, c'est que la santé et la sécurité des employés est au cœur de toute entreprise. Et encore plus dans des entreprises comme les clubs sportifs. Car les joueurs, ce sont les acteurs du spectacle", conclut cet amoureux des arts que nous retrouvions au restaurant Chez Henri, rue de la Soif aux côtés du regretté Gilles de Bure, autre ami d'Ovalie.
Dans l'embrassement des idées, des concepts et d'un changement de paradigme que nous appelons tous de nos vœux, il n'est peut-être pas souhaitable de multiplier les représentations, nous dit en substance ce témoin des grands mouvements du monde. Reflets du confinement qu'il nous faut apprivoiser comme une figure imposée, nos différentes réflexions de reclus forcés auront au moins permis de mesurer les bienfaits de la lenteur. Ainsi, et seulement ainsi, nous pourrons plonger, plus sages et mieux éclairés, dans le maelstrom de la reprise qui ne manquera pas.

lundi 20 août 2018

Ceux qui vont mourir

Il y a cette forme ovale prédisposée au parallèle saisissant, voire à la métaphore pour peu qu'on «moule la Gothique», comme il en était question à l'époque des caractères de plomb. Du pain et des jeux, devenu sandwich à la ventrêche et algarades entre avants : l'analogie entre le cirque romain et les feux du stade ne cesse de nous parler et, depuis peu, de nous heurter. Ca fait honte à voir.

Les combats de gladiateurs n'ont jamais été porteurs de valeurs, ou alors peut-être de vertus, je ne sais. En regardant pour la énième fois Gladiator, réalisé en 2000 par Ridley Scott, avec Russell Crowe dans le rôle principal, néo-zélandais d'origine parti investir dans le rugby à XIII en Australie - quel sacrilège pour les puristes ;-) - on touche, si l'on veut forcer le trait, à l'art de fédérer dans l'arène des individus qui ne pensent qu'à leur survie.

Dans ce registre péplum qui sied aux hommes transpirants, couverts de terre et armés de biceps saillants placés autour de pecs proéminents et de «six-pack» version Chippendales, il a surtout la référence 300. Ou le sacrifice des Spartiates soudés par un cri de ralliement remonté des entrailles pour la défense d'un idéal devant l'envahisseur. Le XV de France du capitaine Dusautoir s'était motivé à l'exploit en passant ce film (Zack Snyder, 2007) en boucle avant le fameux quart de finale de Cardiff contre les All Blacks.

Plutôt que l'étroit passage qui caractérise la bataille des Thermopyles, une agence de communication a décidé que la campagne de publicité qui accompagnera le Stade Rochelais, cette saison, se situerait dans une arène, celle de Saintes en l'occurrence, ville voisine à l'intérieur des terres, célèbre pour son histoire gallo-romaine, ses thermes et son petit colisée. En soi, l'idée de couvrir les joueurs de protections et de les armer est aussi originale que celle qu'eut un jour Max Guazzini d'offrir mois après mois l'effeuillage des icones.

Malheureusement pour les Rochelais, le timing bat la campagne. La semaine où le rugby français pleure Louis Fajfrowski et s'interroge sur les dangers d'un durcissement des phases de contacts, voilà que les créateurs et leurs commanditaires sont obligés de se justifier par presse interposée. Passée cette première réflexion née de la caricature, penser que le rugby n'a jamais considéré comme un spectacle la mise à mort, et s'il est un combat, son lot reste collectif. Pas individuel.

Morituri te salutant. Ceux qui vont mourir te saluent. Prononcée par les gladiateurs, esclaves élevés au rang de chair à trident avant de s'étriper pour le plus grand plaisir d'une foule venue se délecter de sang. La modernité ovale a maintenant rattrapé la friction et me rappelle cette scène tirée de The Square (Ruben Ostlund, 2017, Palme d'or) : pour booster le clip de promotion d'une exposition d'art contemporain sur le thème de la solidarité, des communicants décident de faire littéralement exploser une petite fille qui traine son malheur dans la rue en mendiant. A voir, si ce n'est déjà fait.

Ah ça, l'exposition est maximale ! Tout le monde parle du Stade Rochelais. Même ceux qui ne s'intéressent pas au rugby sont au courant de cette campagne de pub. Effet garanti, réussite totale. Connaissant ce club, je m'interroge : le comité directeur n'a pas été consulté pour valider (ou pas) ce concept, le découvrant via la presse, et personne, parmi les décideurs du secteur pro, principalement le président Vincent Merling et le directeur-général Pierre Venayre, n'a imaginé les effets pervers que l'association «jeux du cirque-Top 14» pourrait produire sur les esprits.

Aujourd'hui, fraternité, soutien, solidarité, humilité, discrétion, empathie sont autant de valeurs éculées qui n'intéressent pas les annonceurs. Elles ne touchent qu'une poignée d'entre nous, ce qui n'est vraiment pas suffisant pour remplir les travées. Le néo-public est attiré par la buzz comme les mouches sur l'étron. Pas facile de faire de la promotion avec autre chose que du sang, des stars, des ambitions, du blingbling échafaudé et des déclarations outrancières.

Pour toutes ces raisons me revient une petite musique en clé de sol : le parcours et le succès du Castres Olympique. Une réussite qui doit beaucoup, si j'en crois mon ami Jean Guibert, au trousseau de clés que porte Christophe Urios. «Il a amené les individus au maximum de leurs possibilités, me souffle ce sophrologue. Les joueurs sont allés au bout d'eux-mêmes et il a su les gérer.» Et l'ancien coach de Tyrosse et de Dax d'ajouter : «Les autres clubs ont connu des échecs humains. Les joueurs n'acceptent pas de fournir, à titre individuel, un effort maximal pour atteindre un objectif collectif

Il y a ceux qui vont mourir, donc, et ceux qui meurent. Louis Fajfrowski. Et aussi Jean-François Marchal. Vendredi 10 août. Hommages pour l'un, silence pour l'autre. Peu de lignes accompagnent la disparition de cet ancien deuxième-ligne lourdais, cinq fois international en 1979 et 1980. Oublié de la grande famille du rugby. Malade, handicapé, brisé, isolé, écœuré. Décédé à 68 ans. Qui était présent lors de ses funérailles ? Ses ex-coéquipiers, Berbizier, Caussade, Garuet, Rancoule, Lafforgue, quelques dirigeants autour de Hauser... En tout, une vingtaine de personnes. Abandonné, il a vécu trente ans de calvaire. Tu étais tout seul, Jeff...

jeudi 2 août 2018

Quartier de noblesse

Il fallait s'y attendre, le rugby d'en haut s'est fait le maillot durant l'été. Il fait trop show, à croire, pour laisser le blason à l'endroit où circule, battant et vaillant, le sang des jours de gloire. Les clubs, les uns après les autres, devraient donc faire disparaitre petit à petit leur histoire du devant de la scène, avantageusement remplacée en l'espèce par des mécènes. Il n'y a plus de noblesse : seul prime l'intérêt. Ainsi, après avoir découvert et apprécié la chronique de mon pugnace confrère des pages rugby du Figaro, David Reyrat, j'apprends donc que le Racing 92 et le SU Agen dégagent leur logo du cœur vers la région de l'aine. Si j'en crois ce que je lis, il n'y aurait donc plus aucun pli de la face à la fesse...

Le Racing-Club de France, le SU Agen, mais aussi le CA Bègles, le Stade Toulousain, le CA Brive et le RC Toulon : autant de belles aventures vécues et partagées dans les roideurs des hivers pour mieux ensuite être transmises à l'encre sympathique. Histoires devenues épopées de phase finale, nées dans l'intimité de ces constructions humaines qu'on nomme aussi "équipe". Il y avait tellement plus que du rugby, au sens de pratique sportive, et sur le terrain, personne n'aurait tout donné pour autre chose qu'un blason et un peu de renommée.

Parmi ces clubs (certains restés dans l'élite, d'autres luttant pour ne pas disparaitre), j'ai toujours gardé à fond de mon cœur une place à part pour le Stadoceste Tarbais. En bientôt quarante ans de presse écrite, les avants-matches du Stado à Jules-Soulé demeurent encore aujourd'hui un souvenir vivace. Des amitiés y furent tissées et perdurent, et j'ai pu partager ce qui fait le sel d'une équipe, ce qui la façonne, lui donne chair et vie. La cuvée 1988 du Stadoceste Tarbais recelait autant d'humour, de fantaisie et d'autodérision qu'elle proposait de solidarité, de respect et d'attachement.

Attachement, voilà bien le mot qui se vide petit à petit de sens. Le Chêne, le Blond, le Zèbre, le Lorrain, la Pioche, le Pottok : pour Schneider, Hondagé, Janeczek, Dintrans, Maleig et Arthapignet, pour ne citer qu'eux, les surnoms fusaient, soulignant les traits de personnalité, une particularité physique, une anecdote... Le rugby était à la périphérie, présent sans rien envahir. Un supplément à la vie. Début septembre, à l'initiative de leur entraîneur, l'insatiable Mitou Fourcade, ils se retrouveront pour fêter leur finale. Comme un long métrage sans titre.

Au sens étymologique du terme est champion celui qui représente et défend sa cité avec noblesse d'âme et férocité, celui qui porte au plus haut des vertus dans lesquelles son peuple, c'est-à-dire en rugby son public, se reconnait. Ainsi rarement dans son histoire le Bouclier de Brennus fut si amèrement retiré à un club qui le méritait tant. Trente ans plus tard, si les mêmes hommes se retrouvent pour fêter une aventure humaine hors normes, c'est bien parce que dans ce qu'il a d'essentiel, ce sport ne parle qu'aux âmes et se fiche pas mal des scores.

En 1891, avant d'arbitrer la première finale du Championnat entre le Racing-Club de France, justement, et le Stade Français, deux clubs qui ont tellement muté au fil des ans jusqu'à manquer de se fondre en une seule et monstrueuse entité (vous n'avez pas oublié le cynique épisode du "45 + 45 = 45" vendu par le duo comique Lorenzetti-Savare comme une avancée industrielle), le baron Pierre de Coubertin, en penseur du sport, avait emprunté au prieur du collège d'Arcueil le triptyque latin qui fera sa gloire. Mais s'il est question de "plus, plus, plus...", rien à voir avec une augmentation de budget.

"Citius, Fortius, Altius" (plus vite, plus fort, plus haut) constituait en fait un programme pédagogique, à savoir développer à la fois les capacités physiques des jeunes élèves mais aussi leurs capacités intellectuelles et spirituelles. Progresser pour battre des records ? Pas vraiment. La force se trouvait dans l'affirmation de l'intelligence ; quant à placer la barre plus haut, cela signifiait élever son esprit. Le monde sportif n'a pas bien perçu l'essence de cette devise : l'accomplissement du meilleur de soi est la première des victoires.