Affichage des articles dont le libellé est art. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est art. Afficher tous les articles

mardi 21 avril 2026

Comprendre la passe

 

La modernité sied bien aux Anciens, c'est un fait, il suffit de relire Platon, et pas seulement parce que son allégorie de la caverne nous ramène au vestiaire qui préludait à nos premiers matches, car en effet rien n'est plus contemporain qu'un axiome asséné avec éclat par Maurice Prat, un jour d'interview dans la salon de sa maison située juste derrière le stade Béguère, théâtre des exploits d'une équipe, le FC Lourdes, passée référence ou référence passée du "plus un" en bout de ligne.
Il n'y a pas plus actuel que le "plus un" depuis que le jeu de passes a été inventé par un génial étudiant d'Oxford, à l'heure où le doyen de la fameuse université menaçait d'interdire la pratique du Rugby's Football au motif que les rencontres, toutes amicales, charriaient leur lot de blessés, graves souvent. A cette époque, le rugby n'était qu'un affrontement de packs et de rucks, juste animé par le jeu au pied des demis, et tous derrière à la course.
C'est en modélisant le jeu d'échecs qu'Henry Vassal imagina en 1880 sortir quatre joueurs du gros paquet qui comptait alors treize avants pour en faire les deux ailiers, le centre et l'arrière. Les Gallois allèrent plus loin en ajoutant un deuxième centre. Ainsi en 1886 fut scellée la composition d'une équipe telle que nous la connaissons aujourd'hui. Restait à articuler cette ligne de trois-quarts et ce fut par des passes. Un siècle et demi plus tard, rien n'a changé. Ou presque. Les touches sont affinées, les mêlées émasculées, les plaquages densifiés, les regroupements surveillés, mais l'art de la passe, lui, demeure tel qu'il était aux premières heures du siècle dernier, celles des Welsh Wizards, puis des Flying Scotsmen, celles du French Flair des frères Boni dans les années 60 : d'une rare subtilité.
Samedi, le chronomètre entrait en prolongation, l'Aviron bayonnais, largué au score, souhaitait forcer son destin contraire en allant inscrire un quatrième essai pour sortir en beauté après avoir été dominé sur sa pelouse comme jamais cette saison. Ce dernier ballon, gratté par les Palois devant leur ligne d'en-but, aurait normalement fini immédiatement en touche, soulagé d'un coup de pied pour mettre fin à cette rencontre mais les petits hommes verts, ambitieux, n'avaient qu'un objectif en tête : le point de bonus offensif. On les comprend tant la lutte pour les cinq places qualificatives à la phase finale derrière Toulouse se jouera à rien et que donc tout compte.
La passe pivot sur un pas du deuxième-ligne Thomas Jolmes, modèle d'ouverture, débloqua le champ des possibles. Deux passes plus loin, Emilien Gailleton perçait grand style, et Jean Dauger, paix à son âme, aurait adoubé cette relance, ce culot, cette confiance, cette allure. Encore deux passes, dont une au rebond heureux, un crochet, une fixation et voilà Gailleton payé de retour. Cent mètres, sept passes, vingt secondes de bonheur dans un stade qui vibra naguère aux exploits offensifs des frère Behotéguy et de l'immense Dauger, avant que Belascain, Perrier, Pardo et consorts ne reprennent ce sillage. Que du bonheur.
Les retransmissions télévisées multiplient les angles et les prises de vue, les ralentis et les rediffusions jusqu'à saturer l'espace, voire altérer notre imaginaire à force d'images sculptées. La belle ovale est bankable. Mais trop de rugby ne finira-t-il pas par tuer le rugby ? Heureusement, il est encore possible de passer le week-end en compagnie d'une seule action, la chérir, la visionner de l'intérieur, en parler, et jusqu'à écrire cette phase de jeu en regrettant d'avoir à poser un point en bout de ligne. C'est ce plaisir qu'offre aujourd'hui les flèches de la Section.
Ah, oui, pardon, avant qu'on se quitte le temps que je revienne de mon voyage en Italie, j'allais oublier de vous offrir la phrase que nous livra sur un pas Maurice Prat - six titres de champion de France et 31 sélections entre 1948 et 1958 - un jour où il faisait bouger les lourdes chaises en chêne qui peuplaient son salon pour mieux nous indiquer comment s'organisait une attaque. Débit rapide, voix flutée, accent bigourdan, ton assuré, l'œil vif et la main ferme, il lâcha sans ciller ce viatique qui n'a pas pris une ride : "Si on n'a rien compris à la passe, on n'a rien compris au rugby."  

dimanche 9 mars 2025

Une preuve éclatante

 

Une image vaut mille mots mais, dans le cas qui nous occupe, à savoir l'éclatant succès tricolore à Dublin, c'est parfois réducteur. C'est d'un album dont nous aurions besoin pour illustrer l'exploit réalisé sur la pelouse de l'Aviva Stadium. Et par où commencer ? Comme nous y incite notre ami Marcel Allan, contributeur de ce blog, autant attaquer par le début. Il est admis que le rugby commence devant et que la beauté de ce jeu appelle à ne pas s'y arrêter. Samedi face à des Irlandais engagés sur le chemin d'un Grand Chelem et qui le firent savoir pendant un premier quart d'heure de feu durant lequel le fighting spirit servit de carburant à leur stratégie de pilonnage systématique si difficile à arrêter tant elle enchaîne les temps de jeu, c'est en défense que les Tricolores du capitaine Dupont décidèrent de gagner ce match. Une fois les Irlandais sans le moindre point là où ils auraient pu inscrire deux ou trois essais, les trois-quarts français décidèrent de l'ampleur à donner au score. Et ils le firent d'une façon si spectaculaire que les exégètes d'Ovalie vont placer dans leurs livres d'Histoire cette victoire à Dublin, à l'égal du Crunch royal de 2023.
Ah, Antoine Dupont... Sa blessure est-elle un accident de jeu ou une agression caractérisée ? On laissera la commission de discipline des Six Nations en juger. Ou pas. Avec les plaquages, les rucks sont depuis une dizaine de saisons la zone plus dangereuse du rugby, si l'on veut bien considérer l'intégrité physique des joueurs, désormais soumis à des chocs de plus en plus violents. Pierre Albadadejo, voix de la sagesse, fut le premier à nous le faire remarquer et son insistance à nettoyer le rugby de cette guerre des étoiles qu'est le ruck mériterait d'être entendue à World Rugby. Placé pour gratter un ballon, Antoine Dupont y a laissé un genou. Par essence, la générosité au combat ne se contient pas. D'autres que lui, au poste de demi de mêlée, n'auraient pas mis la main dans cette fournaise, préférant se concentrer sur la conduite du jeu. Lui n'a pas de numéro neuf dans le dos quand il s'agit de batailler comme un flanker, d'être le premier au contest tel un talonneur. 
Nous écrivions qu'après le score-fleuve obtenu contre l'Italie, il était d'importance que ce XV de France mette en Irlande les points sur les i. C'est fait, et de quelle manière ! Qu'il était bon de savourer cette rencontre pour ce qu'elle est, c'est-à-dire un moment de bonheur, une communion ovale, un tableau de maîtres devant lequel passent les minutes qui deviennent des heures que prolongeons, ici, dans l'échange d'émotions, de sensations, de réflexions. Cet Irlande-France a ressuscité nos samedis après-midi bercés par la voix de Roger Couderc, que notre ami Hervé Caillaud nous appelait à célébrer à travers le quarante-et-unième anniversaire de la disparition. Sommes-nous encore nombreux, au lieu de rester les yeux rivés sur une page de pub, à entendre résonner dans nos têtes le Te Deum de Marc-Antoine Charpentier à chaque prise d'antenne en direct d'un stade du Tournoi ?
La semaine va vite passer et il sera alors temps d'évoquer la venue de l'Ecosse. A cette occasion, l'impeccable Thomas Ramos deviendra le meilleur réalisateur tricolore de tous les temps et Damian Penaud, à n'en point douter, dépassera l'immense Serge Blanco au nombre d'essais marqués. On ne compare pas les époques. Mais puisqu'on parle de Ramos, sa passe pour Penaud à hauteur de la ligne médiane, après son interception, est un magnifique symbole de ce qu'est le rugby, sport de transmission, mot dans lequel se retrouvent altérité, générosité, partage et lucidité. Alors, la course solitaire et jouissive du zébulon bordelais vaut bien d'aller chercher un record, qui à son tour ne manquera pas d'être battu et pourquoi pas par son alter-ego, le sidérant Louis Bielle-Biarrey...
Oui, quand Antoine Dupont quitta le terrain, nous pensions tous, à tort, que l'équipe de France perdait plus que son meilleur atout. Mais la performance de Maxime Lucu a démontré, au-delà la valeur d'un demi de mêlée qui a accepté d'éclore dans l'ombre du capitaine tricolore élevé au rang de meilleur joueur du monde, qu'une équipe est toujours plus forte que l'addition des joueurs qui la composent. Dans ce cas précis, reprenant le credo de Rassie Erasmus, son bourreau, Fabien Galthié a raison : le coaching à sept avants sur le banc s'est avéré gagnant. Avec Oscar Jegou, il faut le reconnaître, le XV de France a trouvé l'hybride parfait, moitié flanker moitié centre, quatrième mousquetaire du trio Cros-Alldritt-Boudehent dont l'effort fut, à Dublin, titanesque. Le rugby contemporain se joue effectivement à vingt-trois, soit une équipe et demi. Après l'Afrique du Sud, la France vient d'en donner une preuve éclatante.

samedi 18 janvier 2025

Vents ovales

 

La magie de l'azerty s'arrête là où l'imagination commence à déborder le long de la ligne des touches. Comment vous faire partager l'aura que dégagent les monstres sacrés du rugby portés par cet amour du jeu de balle ovale qu'il est difficile d'évaluer tant ils lui ont tout donné ? Ainsi est André Herrero, authentique gladiateur des stades quand les tribunes étaient bordées de populaires et que le synthétique n'avait pas encore envahi les terrains, figure emblématique d'un club littéralement planté au bord de l'eau, si près qu'un drop-goal trop long peut terminer sa course dans la rade.
Maintenant que les recrues dorées que Mourad Boudjellal comparait à des Rolling Stones en tournée ont remballé leurs instruments et sont rentrés chez eux, demeurent des visages familiers si peu burinés par les ans. André Herrero, premier parmi ses pairs, n'a pas besoin de médiatisation pour susciter l'admiration. Qu'il reste un moment devant Mayol et chacun s'avance pour le saluer respectueusement. Une poignée de mains, un selfie, un mot échangé suffisent au bonheur des supporteurs. Ici rien de clinquant, pas d'effet de mode : André porte avec lui l'écho des rudes combats et la passion du RCT chevillée au corps quand d'autres, que la lumière ne vient plus chercher, se sont - on ne s'en étonnera pas - éloignés du stade.
Si ce blog devait suivre à la lettre les affres et les infos, les éclats et les éclipses qui alimentent la chronique quotidienne d'Ovalie, sans doute finirai-je par vous transmettre cet abattement qui est parfois le mien à la lecture des faits divers qui ne grandissent pas ce jeu. Passons sur la sanction-mascarade infligée à l'entraîneur de Vannes pour avoir mis en doute la probité des arbitres français : pendant que le Racing 92 excluait un de ses talonneurs coupable d'avoir manqué à ses devoirs d'exemplarité, les sélectionneurs tricolores rappelaient Oscar Jegou et Hugo Auradou, sortis des geôles argentines grâce à un non-lieu, pour préparer le prochain Tournoi des Six Nations. L'actualité ovale nous propose des carambolages dont on se serait bien passés.
Je dois l'avouer, comme certains d'entre vous, j'ai été capté par l'édition 2024 du Vendée Globe, épopée maritime tracée toutes voiles dehors, record à la clé, conclue par un duel épique dans la remontée de l'Atlantique entre Charlie Dalin et Yoann Richomme. Longtemps, le solide Varois fit figure de vainqueur tant il filait fort dans le Pacifique au point de doubler en tête le cap Horn, et je ne doute pas que les dirigeants du RCT sauront un jour prochain lui rendre hommage à Mayol, où son gabarit de troisième-ligne ne déparera pas. 
Dans ces quarantièmes rugissants, toutes et tous furent à l'ouvrage et certains trouvèrent le temps d'ouvrir un livre au milieu des grains pour oublier leur solitude. Maintenant qu'ils sont revenus à terre, nous pourrions leur conseiller le prix 2024 La Biblioteca qui récompense la meilleure œuvre rugbystique de l'année. Le choix du jury s'est porté sur Vents ovales, bande dessinée en trois tomes conçue par le dessinateur Horne et les scénaristes Aude Mermilliod et Jean-Louis Tripp. "J'ai déjà reçu des prix, m'avouait ce dernier, natif de Montauban et passionné de rugby, mais celui-là me touche particulièrement. C'est comme si j'avais décroché le Brennus."
Ce joyeux trio succède à Didier Cavarot, auteur des chroniques de Monsieur Rusigby, et à Benoit Jeantet, écrivain à qui l'on doit Le ciel a des jambes, présents au Sénat, jeudi 16 janvier, pour la remise du trophée par le Philippe Folliot, à l'origine de ce prix littéraire. Saga en trois temps, Vents Ovales (éditions Dupuis) place habilement le rugby amateur au cœur d'une histoire riche en rebondissements, dans cette province que nous portons en nous et qui, finalement, relie les trois premiers lauréats tant ils donnent voix à ceux qui œuvrent avec ferveur, engagement et humilité, pour que le rugby continue d'exister dans cette petite patrie qu'est le club.

Le jury du prix La Biblioteca est constitué de Philippe Folliot (sénateur du Tarn), David Reyrat (Le Figaro), Jean Colombier (prix Renaudot 1990), Laura Di Muzio (France Télévisions), Pierre Berbizier, Max Armengaud (photographe, membre de la Casa de Velazquez), Emmanuel Massicard (Midi-Olympique)Jean-Christophe Buisson (Le Figaro Magazine) et Richard Escot (L'Equipe).

mardi 31 décembre 2024

2025 : que le jeu demeure

 

La vieille année s'en va, vive 2025, donc. Le temps s'écoule et ce n'est souvent qu'au moment où il atteint sa butée que nous percevons la vitesse à laquelle il file et, surtout, nous glisse entre les doigts. Quel est donc, à ce titre, le chemin parcouru par le rugby depuis qu'il a quitté sa gangue amateur en 1995 ? Trente ans, déjà. Est-ce un autre jeu ? Sans aucun doute. L'activité économique qu'il génère a-t-elle dépassé la pratique sportive ? On peut sincèrement en douter quand se mesure en dizaines de millions d'euros le déficit financier qui plombe son bilan.
Reste des douze mois écoulés le reflet d'une médaille d'or olympique décrochée par l'équipe de France à 7, et il faut la placer en regard des "affaires" qui polluèrent l'été dernier pour tenter d'apporter un peu de lumière quand les zones d'ombre voudraient nous happer. Heureusement, le jeu de mains nous éclaire lorsqu'on se tourne vers le terrain, jeu de Toulousains que subirent les Irlandais du Leinster en finale de Coupe des Champions et les Bordelais surclassés à Saint-Denis en quête du Brennus.
Je vous souhaite avec le plus de force possible que quelque chose puisse vous effleurer, du sentiment particulier dont une seule passe détachée, venant devant nos yeux d'un match auquel nous assistons, un mouvement offensif qui ne peut surgir que du tréfonds d'une relance inspirée, nous touche comme un rayon de soleil et nous tient liés, quelque chose du doux plaisir que nous éprouvons quand nous sommes au stade et que ce ballon passe de mains en mains.
N'en est-il pas déjà ainsi, pour un décalage subtil ou un plaquage appuyé ? Si au cœur d'une rencontre à La Rochelle, Perpignan, Toulouse ou Clermont, à Castres, Pau, Bayonne, Montpellier ou Toulon, à Jean-Bouin, à Chaban ou à l'Arena, Vannes ou Lyon, passe un frisson d'émotion ovale, où donc ce frisson surpasserait-il ou égalerait-il seulement ce qu'éprouvent ces héros modernes que sont les joueurs eux-mêmes ?
Le poète écrit : "L'homme désire et redoute à la fois d'être tiré de lui-même : il sent que l'infini va le toucher, qui contracte sa poitrine en voulant l'élargir, et va ravir son esprit. A cela vient s'ajouter le respect de la perfection de l'art : l'idée de la jouissance permise d'une merveille qu'il va recevoir en lui comme s'il avait avec elle des affinités, entraîne une sorte d'émotion et même d'orgueil, l'orgueil le plus heureux et le plus pur peut-être dont nous soyons capables."
Ainsi s'exprimait Eduard Mörike relatant de Mozart le voyage à Prague. Alors ravissons nos esprits, touchons l'infini, respectons la perfection de l'art, jouissons de toutes les émotions, recevons le meilleur des affinités. Et comme les vibrations sublimes des accords du maître s'écoutent au-delà de la coda posée au bout de l'ultime portée, j'aimerais vous offrir en guise de cadeau à l'occasion de cet instant charnière de joyeuse intimité un peu du silence qui prolonge l'œuvre. Elle est descente en chacun de nous, avant que nous remontions goûter ensemble la nouvelle année.

dimanche 17 novembre 2024

Sacrée défense

Heureux élus, vous pourrez dire avec un plaisir non dissimulé : "J'y étais". C'est donc bien au Stade de France qu'il fallait être pour jouir du plus lumineux spectacle jamais offert sous la pleine lune ovale. Car j'ai beau chercher, je ne trouve pas plus bel écrin d'avant-match que ce samedi 16 novembre 2025 au Stade de France dans l'enchaînement d'une Marseillaise a capella et d'un haka immaculé durant lequel le respect réciproque, l'émotion transmise par un public conquis et une enveloppe pyrotechnique de toute beauté hissèrent sur un sommet cet affrontement toujours aussi attendu. 

Avoir vécu 1986 à Nantes où pour la première fois, le XV de France décida de relever le défi de façon frontale dans le sillage de son corsaire le plus endiablé, à savoir Eric Champ; pour avoir vibré à Cardiff en 2007 quand la ligne bleu-blanc-rouge tracée par Serge Betsen enfla dans les yeux néo-zélandais ; et pour avoir compris en 2011 que le réponse française en forme de pointe acérée perturbait jusqu'aux tréfonds de leur psyché le mental des All Blacks, tout cela est peu en comparaison de ce que ce nocturne a projeté.

Comparaison n'est pas raison, écrivait Gustave Flaubert, et il n'est pas besoin d'avoir le cœur compliqué  au point d'opposer en miroir à ce France - Nouvelle-Zélande l'immonde France-Israël de football de l'avant-veille au même endroit. Ces deux sports, lointains cousins, évoluent depuis longtemps maintenant dans des mondes différents, c'est entendu, et seul le hasard d'un calendrier porte la responsabilité d'offrir ce contraste saisissant qui raconte néanmoins à quel point le sport est le plus grand vecteur de sentiments, qu'ils soient nourris de joie ou pétris de haine.

Il faut remonter à 1954 pour trouver trace de la première victoire française sur les All Blacks. Déjà là, elle fut le fruit d'une défense acharnée face à des Néo-Zélandais particulièrement offensifs mais maladroits au moment de conclure balle en mains leur domination territoriale. 3-0, tel est le score de ce premier exploit. On ne fait pas plus maigre. Soixante-dix ans plus tard, le 30-29 démontre une nouvelle fois qu'un succès de prestige ne tient qu'à un fil, celui que les coéquipiers d'Antoine Dupont tissèrent et qui ne craqua pas, même lors que les All Blacks de blanc vêtus tirèrent fort dessus en première période puis dans les derniers instants.

Lucien Mias aurait sans aucun doute apprécié la performance tricolore, lui qui considérait que la force d'une équipe se mesure à l'intensité de la contagion qui la traverse. L'équipe est tout ou n'est rien, disait-il. Et son ciment n'est rien d'autre que la défense, tous les entraîneurs et les joueurs qui terrassèrent un jour les All Blacks vous le diront et n'ont cessé de le répéter. La défense, c'est à la fois la première idée qui s'impose, la plus facile à mettre en place, certes, mais la plus difficile à maintenir sur la durée quand tout, dans le rugby français, incite au panache de l'attaque pour décrocher la Lune.

De ce côté-là, aucun doute : le French Flair n'est pas mort car il brille encore. Il suffit pour s'en convaincre d'admirer les inspirations du jeune Louis Bielle-Biarrey, vingt-et-un ans, neuf essais en treize sélections, meilleur ratio tricolore de tous les temps. Ses courses supersoniques réduiraient n'importe quel adversaire au rang de piéton. Et que dire de l'étonnant Peato Mauvaka, joueur protée s'il en est, capable dans le même mouvement d'évoluer talonneur, demi de mêlée, troisième-ligne aile et trois-quarts centre, de plaquer et de franchir pour finir par sauter tel un zébulon sur la tête d'un All Black qui dépasse de l'ultime maul et provoquer le coup de sifflet final de ce match de légende.

Vous trouvez que j'en fais un peu trop ? Que j'ai la dithyrambe facile ? Que ce succès mérite moins d'éloges ? Mais à ne voir le futur que par la lorgnette des Coupes du monde qui se succèdent tous les quatre ans, à ne mesurer la valeur d'une équipe qu'à l'aune du trophée Webb Ellis, on finit par ne plus avoir goût à rien. D'accord, les belles victoires face aux All Blacks empochées par le XV de France n'ont jamais débouché sur le grand sacre, ce titre mondial qui lui échappe. Et alors ? Faut-il pour autant bouder notre plaisir ? Comme disait Lucien Mias, toujours lui, quand on lui reprochait de verrouiller le jeu de Mazamet, son club : "Si vous voulez voir du spectacle, allez à Lourdes !" Pour ma part, en regardant l'inéluctable machine sud-africaine éteindre l'Ecosse, l'Angleterre et sûrement demain le pays de Galles, je me dis qu'il y a encore, effectivement, un peu de chemin à parcourir pour aller de la Terre à la Lune.

lundi 20 mai 2024

Enfants du pays

Avant que Toulousains et Parisiens soient assurés, dimanche soir dernier, de disputer la phase finale, Didier Codorniou avait annoncé officiellement, trois jours plus tôt, sa candidature aux élections fédérales prévues le 19 octobre prochain. Toujours autant passionné - après vingt ans de carrière politique - par le sport qui lui a donné ses plus belles émotions et un palmarès fourni - Bouclier de Brennus avec Narbonne en 1979 puis Toulouse dix ans plus tard, première victoire en terre néo-zélandaise le 14 juillet 1979, Grand Chelem dans le Tournoi des Cinq Nations en 1981 - le Petit Prince relance de loin, sans liste préétablie, sans programme figé. 
On peut légitiment imaginer que monsieur le maire de Gruissan, premier vice-président de la région Occitanie et enfant chéri de la Septimanie, s'y connait en élections, lui qui n'en a perdu aucune depuis qu'il s'est soumis pour la première fois au suffrage universel en 2001. Son approche est participative et elle consiste à d'abord prendre le pouls du rugby amateur français avant de cerner ses priorités. Pour cela, il a envoyé un questionnaire aux 1 900 présidents de clubs.
Mais si Codor est reconnu en son pays, ce n'est pas le cas de tous. J'avoue ma tristesse quand dimanche j'ai su qu'au passage de la flamme olympique à Tarbes, un enfant du pays là-aussi, Philippe Dintrans, talonneur et capitaine du Stadoceste Tarbais et du  XV de France, avait été oublié. Lui qui a fait "Jésus" toute sa carrière entre deux piliers qui ne furent pas les plus coquins, il peut méditer sans trop ruminer sa frustration légitime les paroles prononcées par le célèbre nazaréen. « Je vous le dis en vérité, aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie ». Les édiles tarbais et les organisateurs du trajet de la flamme olympique l'ont malheureusement confirmé.
Parmi les cinquante-et-un relayeurs, nous trouvons notre confrère de Canal Plus Guilhem Garrigues, natif de Montauban, mais aucune trace de Philippe Dintrans ou, a minima, d'un des héros de l'équipe de rugby finaliste du championnat de France en 1988. Le rugby à 7 est devenu sport olympique, et l'ami Thierry Janeczek s'engagea pendant vingt ans, joueur, entraîneur puis manager de France 7 pour faire vivre cette forme particulièrement spectaculaire de jeu. La FFR n'a  pas oublié ce grand serviteur de la discipline mais c'est à Auch, loin de chez lui, qu'il a porté la flamme olympique. On cherche à comprendre pourquoi.
L'occasion m'est donné ici et maintenant d'évoquer l'ouvrage que le poète Olivier Garochau a consacré l'année dernière (Dintrans, une épopée de rugby, aux éditions Cairn) au "Lorrain", une somme assez impressionnante à laquelle participent Jean-Pierre Rives et Jean Glavany. Ce livre massif couvre toute l'histoire de ce talonneur pas comme les autres qui symbolisa l'engagement jusqu'à laisser son corps sur la ligne d'avantage après avoir tant donné et reçu.
De livres, il en sera question à Saint-Paul-lès-Dax, ce week-end, du 24 au 26 mai, avec Benoit Jeantet, Philippe Darmuzey, Fabien Bordelès et votre serviteur dans le cadre de la nouvelle édition du Grand Maul. Deux documentaires seront aussi projetés qui mettent en lumière Jacques Fouroux et François Moncla, deux légendes du XV de France : ils sont l'œuvre de Maxime Boilon et de Patric La Vau. Deux expositions (le rugby dans le Gers et à Madagascar), deux spectacles (le grand slam de Jean-Michel Agest, les contes d'Olivier de Robert), un éclairage sur l'arbitrage (avec Jonathan Dufort et Michel Lamoulie), l'histoire du rugby au féminin avec les quatre sœurs Lacommère (Herm) et la présence de dessinateurs et scénariste (Lasserpe, Lafon, Cormary) promettent de fructueux moments ovales.

jeudi 9 mai 2024

Le tempo de l'éveil

 

Le jeu de rugby ne manque pas d'avatars. Quel que soit le contexte - Top 14 ou Coupe des Champions - , il nous faut répondre à la même question : que se passe-t-il dans ce théâtre à l'ancienne ? Le coup d'envoi est donné comme un rideau se lève, nous regardons, nous attendons, nous recevons et nous comprenons, pourrait répondre Roland Barthes. Le match est terminé, gagné ou perdu selon nos attentes de supporteur ou d'observateur, et nous nos souvenons. Ce faisant, nous ne serons plus les mêmes qu'avant.

Les philologues grecs auraient aimé le rugby. Il correspond parfaitement à leur vocabulaire. Pour qu'une rencontre se joue sur la scène d'un terrain, il doit se passer plusieurs choses. Par ordre chronologique un fait, une action, un hasard, une surprise, une issue. Rien ne vient à nous, en rugby, qui ne soit immédiatement accompagné du sens que nous lui donnons. Mais le jeu qui se déploie devant nous demeure une substance entêtée.

Et si l'art du rugby consistait à faire voir, simplement, les choses telles que manipulées par les joueurs au moment où ils disposent en une fraction de seconde seulement du ballon ? Comme un secret partagé qu'ils laisseraient passer, comme un grain que le peintre disperse sur la toile. Si nous voulions philosopher, nous dirions que le jeu de balle ovale est dans la légèreté et non dans la lourdeur, dans l'espace utilisé et non dans la conservation obtuse du ballon, dans l'éphémère et non les datas.

Victorieux dimanche dernier des Harlequins, le Stade Toulousain produit son effet dans un dosage de répartition, de combinaisons, phases de jeu inimitables ponctuées de gestes qui sont autant de griffures dans la défense adverse. Parfois un fouillis de passes emporte tout le monde, dirait mon parrain de cœur Jacky Adole chez qui, à Limeuil, je regardais cette demie. Ces passes, debout, sont un va-et-vient parfois intense, et à d'autres moments une approximation, des trainées de courses sortantes, entrantes, au large, au ras, qui se recouvrent parfois.

Il faut feindre de rater pour mieux réussir, et de tous ces ratages superposés nait une sorte de palimpseste qui donne au jeu collectif la profondeur d'un réseau, quand les joueurs passent des uns aux autres ce ballon. Pour autant, chaque geste a pour but d'installer une matière rugbystique. Faut-il lui donner un nom, comme on nomme une toile ? L'évocation ne peut-elle pas suffire ? Il existe toujours dans le jeu une forme de hasard : on appelle aussi cela l'inspiration. Et cette force créatrice est un bonheur d'étonnement.

Au cœur d'un collectif s'émancipe souvent une individualité. Celle du Stade Toulousain se nomme Antoine Dupont. D'une passe, d'une course, d'un soutien, dans l'intervalle ou l'interstice, il produit l'événement, aère le jeu, énergie subtile qui permet à son équipe de mieux respirer. Le philosophe Gaston Bachelard appelait cela "l'imagination ascensionnelle". Le XV de France n'a pas pu, pas su, en profiter pleinement l'année dernière quand la Coupe du monde fouettait nos attentes. Toulouse d'ici fin juin, et France 7 dans les semaines qui suivront, auront sans doute plus de chance que quinze coqs enfoncés dans le purin.

L'homme providentiel ne fait jamais rien éclore seul. Sans lui, les autres avancent peu, avec lui ils peuvent tout. Ce qui a manqué au PSG dans sa quête toute ronde d'un Graal européen ? Que Kylian Mbappé montre le chemin en se mettant au service de ses coéquipiers avant de les tirer vers le haut, vers le but... C'est bien le poids d'un démiurge qui différencie aujourd'hui le Stade Toulousain de tous ses adversaires. Mais c'est à la fois gracieux et dangereux.

Si l'on veut bien mettre entre parenthèses le temps de cette chronique la fin haletante d'un Top 14 qui délivrera au compte-gouttes ses tickets d'entrée en phase finale, pour mieux se projeter sur la finale de la Coupe des Champions entre la province irlandaise du Leinster et la pléiade toulousaine qui ne manquera pas de bientôt surgir, l'opposition des écoles - la dublinoise et celle de la ville rose - propose les deux faces d'une même pièce.

A l'organisation huilée, millimétrée, calibrée, très apollonienne du rugby, se distingue une façon plus dionysiaque d'aborder le jeu. Antoine Dupont serait alors ce feu dans les jambes dont chaque foulée joue un rôle si particulier, ce fils de Webb Ellis dont on attend qu'il fertilise la balle quand il surgit par surprise. Dernier passeur, premier soutien, dit mon ami Philippe Glatigny, éducateur landais. Rien n'est lisible qui puisse profiter à l'adversaire. De tous, Antoine Dupont est bien celui qui met le plus en valeur, aujourd'hui, une culture ovale née dans le triangle Bordeaux-Toulouse-Bayonne, il y a plus d'un siècle, de l'offrande et du crochet. On espère juste qu'il parviendra à aller au bout de sa course.

dimanche 18 juin 2023

L'enchanteur malin

Le rugby, sport collectif de combat, commence devant. Mais ne jamais oublier que l'évitement y est élevé au rang d'art qui, parfois et pour notre plus grand bonheur, conclut le dernier acte, ce final qui trouve dans le contre-ut attendu la résolution émouvante d'un arioso d'opéra. Samedi soir, sur la scène gazonnée de Saint-Denis, le Stade Toulousain a donc pu compter sur sa Callas pour lâcher dans l'air saturé d'émotions diverses et variées sa grande percée.
Chaque être porte en lui un chef d'œuvre et, dans le temps long que constitue notre existence, la difficulté consiste à l'identifier, l'extraire et lui donner vie. Dans les derniers instants d'une finale étouffante et serrée dominée à grands coups d'épaules par des Rochelais regroupés en tortue dorée sur tranches, Romain Ntamack est parvenu à construire sa merveille après avoir touché quelques minutes auparavant le fond du désespoir pour un coup de pied stratégique manqué au plus fort de ce match captivant.
C'est à ce moment-là que la notion d'équipe prit toute sa dimension : au lieu de lui faire reproche d'un dégagement trop ambitieux et mal dosé, ses partenaires l'encouragèrent à oublier cet échec pour mieux repartir à l'assaut de la digue rochelaise. Il restait six minutes à jouer. Et jouer, c'est justement ce que Romain Ntamack sait faire de mieux. Sa rage, il sut la sublimer et transperça au coeur alors que son équipe se lançait dans un baroud désordonné, cafouilleux et sans canevas.
Les Rochelais, qui ont peu à se reprocher, n'auront sans doute pas assez de l'été pour ruminer cette défaite qu'ils n'avaient pas su voir venir. Pourtant, leur plan était tracé au cordeau : peser de tous leurs poids - Skelton, Bourgarit, Atonio, Botia, Alldritt, Danty - sur la ligne de défense toulousaine, offrir à leur ouvreur Antoine Hastoy la possibilité de bonifier quelques temps forts au pied ou, au choix, constituer une poignée de ballons portés derrière pénaltouche à proximité de l'en-but adverse.
Jusqu'à trois minutes de la fin de ce choc en petit comité, leur stratégie fut suffisante pour espérer soulever, enfin, le Bouclier de Brennus. Mais pousser n'est pas gagner, peser n'est pas vaincre, dominer n'est pas suffisant. Le génie, et c'est heureux, a encore et toujours son mot à dire. Le mental et la lucidité aussi. Surtout quand il ne reste plus que deux minutes - money-time - et qu'avant cela, il a fallu batailler dur pour le gain de chaque mètre.
Joyau ovale que cet essai, Antoine Dupont dérivant doucement d'un ruck en position de neuf et demi, dix moins le quart, pour adresser une longue passe à Romain Ntamack. Qu'a-t-il bien pu se passer dans la tête du centre UJ Seuteni pour si mal se tenir et monter seul en pointe sur l'écarteur toulousain ? Tel un torero, celui-ci frôla la corne et, buste droit, tête haute, ballon tenu sur la poitrine, s'engouffra dans l'intervalle ainsi dégagé.
Plus de soixante-cinq mètres de course rectiligne, d'accélération crescendo. Le French Flair personnifié, à l'état pur. Six Rochelais passés en revue, réduits à l'état de piétons, de spectateurs de leur propre déchéance, incapables d'assener un simple plaquage aux jambes, transformés en statues de sel de l'Atlantique. Comme si Romain Ntamack, enchanteur malin, leur avait jeté un sort en passant, sublime et détaché, au milieu d'eux...
Mais, cinq finales et deux titres européens depuis 2021, le Stade Rochelais n'a pas dit son dernier mot et, sauf catastrophe industrielle peu probable, décrochera bientôt ce Bouclier de Brennus qui lui a longtemps tendu les bras, samedi soir, mais continue de se faire désirer. Le Stade Toulousain, lui, référence du rugby qui plait et qui gagne, accroche in extremis son vingt-deuxième titre de champion. On espère juste que dans dans trois mois, ce mélange de puissance et de flair irriguera le XV de France dans sa quête.

lundi 10 avril 2023

Jaune et rouge

L'actualité dominante n'incite pas à la franche rigolade en ce lundi de pack. Déréglé, le climat drague le mercure et promet sur les bords de la Manche des étés à cinquante degrés. Alors que l'Ukraine assaillie n'est finit pas de serrer sa défense, Taïwan est menacé d'invasion par ses frères chinois à l'horizon 2025. Pendant ce temps-là, les banques centrales remontent les taux d'intérêts ce qui a pour effet, entre autres, de casser le cycle financier, en témoignent les faillites d'une poignée de banques, dont le Crédit Suisse, série en cours... 

La course erratique du temps n'épargne pas le rugby. Aux chocs répétés dans le périmètre des rucks, aux plaquages désintégrants, aux gestes mal maîtrisés dans le feu de l'action, le directeur de jeu n'offre que sa bonne foi, épaulés d'assesseurs et d'arbitres vidéo, et dispose d'un arsenal qu'on jugeait naguère trop contraignant et qui semble aujourd'hui sinon dépassé du moins sujet inadapté à la violence conjoncturelle liée à l'engagement physique mis dans l'affrontement de colosses préparés à ce type de combat défensif. 

Ainsi a-t-on vu M. Brace, déjugé par ses instances après avoir décidé d'infliger un carton rouge à Zach Mercer, condamnant ainsi en grande partie Montpellier à la défaite en quarts de finale de la Coupe des champions, hésiter au moment de sanctionner un Saracens dont la victime, Will Skelton, sortait sur civière après avoir été percuté à la carotide. Au plus haut niveau, la cohérence arbitrale fait défaut et c'est d'autant plus criant que les images des accidents de jeu son diffusées sous tous les angles à de multiples reprises, faisant de chacun d'entre nous un censeur impuissant. 

Seraient envisagées - notez le conditionnel - de nouvelles armes dissuasives : le carton rouge décalé de quelques jours après visionnage vidéo intensif une fois le match terminé, et le carton orange qui permettrait au staff de remplacer le joueur fautif - lequel ne serait plus autorisé à revenir sur le terrain - au bout de vingt minutes. Tout cela pour éviter que déséquilibrer un match en distribuant un carton rouge. De quoi malheureusement compliquer davantage des situations qui le sont déjà par la nature complexe du rugby. 

Alambiquée, cette Coupe intercontinentale des champions a vu, en quarts de finale, le meilleur du rugby français prendre le dessus sur les élites anglaises et sud-africaines de manière spectaculaire. La désormais fameuse "attaque verticale" couplée à la précision du grattage au sol ont mis, le week-end dernier, Toulouse et La Rochelle sur orbite, et je ne vois que les Irlandais du Leinster pour éviter qu'une finale franco-française trouve refuge à l'Aviva Stadium avant de déborder sur Temple Bar pour une troisième mi-temps à la hauteur des deux premières. 

En attendant, après nous avoir nourris de derbies, le Top 14 remonte en scène. Ne restent plus désormais que quatre journées pour élire les six clubs qui disputeront la phase finale. Resserrés entre la cinquième et la huitième place, Bordeaux, Toulon, le Racing et Bayonne se tiennent en quatre points. Là aussi, frotter tension et pression comme deux silex ne peut déboucher que sur des étincelles qui risquent d'enflammer la toile à chaque décision d'arbitrage. Cette année, nous fêtons le cinquantième anniversaire de la disparition de Picasso. Si le peintre malaguène œuvrait en rose et en bleu, les traits du rugby, eux, sont aujourd'hui jaune et rouge.

lundi 27 février 2023

Ah, cet essai !

Comme Philippe Sella avant lui, autour duquel les différents sélectionneurs construisirent leur XV de France entre 1984 et 1995 - premier sur la liste -, Gaël Fickou s'est inscrit dans le décor tricolore sans que depuis 2016 son nom fasse débat. On avait presque tendance à oublier à quel point sa présence sécurisait la défense française jusqu'à ce que les quinze plaquages assénés aux Ecossais - pour zéro raté - ne viennent le rappeler.
Il a aussi quelque chose de Yannick Jauzion: la haute stature, le délié facile, l'humilité non feinte, la discrétion assurée et surtout cette capacité à faire jouer autour de lui après qu'il ait fracassé la défense adverse. S'infiltrant aussi en déliés dans la faille pour en ressortir sans jamais faire le pas de trop. Il est - 77 sélections au compteur bleu - cette poutre maîtresse qu'un J.D. Salinger des comptes rendus ovales pourrait hisser haut !
Il y a quelques années de cela, nous devisions au calme dans le hall qui jouxte la salle de presse de Marcoussis, lui tout jeune appelé, peu au fait des us et coutumes tricolores. De l'histoire du XV de France, aussi. En particulier de cet art, typiquement français, d'une association des trois-quarts dans la vision généreuse, enjouée et altruiste du jeu construite au sein de l'Aviron bayonnais des années 10 et 20 du siècle dernier, sous la conduite du Gallois Owen Roe, et magnifiée ensuite par Jean Dauger, le père de tous les centres.
Un autre géniteur, plumitif celui-là, Denis Lalanne, s'était un jour étonné que Yannick Jauzion, qu'il avait rencontré aux Sept-Deniers, ne connaisse pas l'existence de Jean Dauger. De la même façon, Gaël Fickou - mais il n'était pas le seul - n'avait aucune idée de la place occupée dans la galerie des Illustres par celui qui était alors le manager de l'équipe de France, à savoir Jo Maso. J'espère que dans quatre décennies, pas un trois-quarts centre appelé à porter le coq ne restera coi lorsqu'on lui demandera ce que lui inspire le nom de Gaël Fickou.
Car à l'instar de ses glorieux devanciers - Dauger, Martine, M. Prat, les Boniface, Maso, Trillo, Bertranne, Sangalli, Belascain, Codorniou, Sella, Charvet, Bonneval, Castaignède, Jauzion - et ceux comme André Brouat, Patrick Nadal, Philippe Mothe et Henri Cistacq qui mériteraient d'avoir porté au moins une fois le coq sur leur cœur, le félin francilien marque son époque. On attend maintenant qu'il la transporte, l'inspire, l'élève vers ce sommet encore jamais atteint par un XV de France, à savoir ce titre mondial qui nous tend la main.
Avant le Crunch à venir, j'entends les critiques remonter mezzo voce concernant le succès bonifié obtenu au forceps face à l'Ecosse, dimanche dernier, au terme d'une rencontre chaotique, déstructurée, indécise et furieuse, dans un Stade de France en fusion. Mais rien n'est jamais parfait, et ce jeu ne dispose pas de note artistique pour satisfaire les jamais contents de la victoire, les ratiocineurs de la performance absolue. Tant mieux. 
Sublimant leur esprit de corps défensif en rage lucide pour conquérir un bonus offensif, utilisant chaque espace, chaque opportunité, chaque seconde des dix dernières minutes pour créer la cassure, les coéquipiers d'Antoine Dupont ont montré assez de ressources mentales, techniques et stratégiques pour réordonner à leur profit le chaos. Et celui qui, farouchement déterminé, déposa le ballon précieux dans l'en-but calédonien après avoir ouvert le côté fermé, s'est inscrit à cet instant précis dans notre mémoire ovale. En chimie comme en rugby, rien ne se perd, tout se transforme.

mercredi 26 octobre 2022

Aux racines de ce jeu

Un géant s'est éteint. Doucement. A l'âge de 102 ans. Avant d'être l'immense artiste que l'on connait, Pierre Soulages avait été un solide avant du lycée de Rodez, puis du Stade Ruthénois. En 2007, Olivier Villepreux avait interviewé le peintre de l'outrenoir sur le thème ovale. "Avec mon gabarit, avouait  Soulages, mes cent kilos et mon 1, 90 m, j'étais deuxième-ligne et parfois troisième-ligne. Je sautais haut, je courais vite. A Rodez, je ne pouvais échapper au rugby. Dans ma famille, on aimait le rugby. Je me souviens un jour, j'avais dix ans, et l'équipe du Stade Ruthénois était en déplacement. Mon oncle m'a surpris en train de me rendre au stade :

- Et où vas-tu ? 

- Au stade, il y a match de football... 

- Tu n'es pas malade ? Tu veux aller voir jouer les manchots ? Tu n'iras pas ! Viens, on va à la maison, on va goûter ensemble. 

Et il m'a offert un quatre-heures phénoménal, pour me récompenser ! C'était en 1930." 

Dans Le rugby français existe-t-il (éditions Autrement, 2007), Olivier Villepreux reprit les mots écrits par Roger Vailland sur Soulages : "C'est un champion, qui au cours d'un grand nombre de combats, de courses et de séances d'entraînement s'est créé un style". Un style fait d'immenses peintures monopigmentaires fondées sur la réflexion de la lumière par les états de surface du noir. Toiles exposées dans le monde entier, Paris, New York, Sao Paulo, Copenhague... Magnifiées en 1979 puis en 2010 au Centre Georges Pompidou, autre amoureux du rugby. Happé par la peinture en 1946, Soulages a ainsi fait traverser, quatre-vingt ans durant, son noir abstrait. 

"J'ai des rapports presque quotidiens avec le rugby, avouait cet ancien joueur de l'ombre, des tâches obscures et souterraines. Car ce qui m'a plu au départ dans le rugby, c'est que le ballon est ovale. Cela a l'air idiot, mais c'est capital parce que, avec cette forme, il y a de l'inattendu. Et l'inattendu est ce qui m'intéresse dans la peinture, tous les jours. Ce qui me plaît, c'est de rencontrer ce que je n'attends pas et sur lequel peut s'échaufauder une construction. C'est comme cela que fonctionnent mes tableaux. Lorsque j'en commence un, je ne sais pas ce que je vais faire, c'est un événement qui, pendant que je peins, se produit et déclenche la suite. Cela ressemble déjà à du rugby, c'est dans la conception même, dans la racine de ce jeu, que je retrouve le rebond innatendu de l'ovale." 

Et Pierre Soulages de poursuivre, à notre usage : "Si le rugby n'était qu'une activité physique, elle manquerait d'intérêt. J'ai souvent vu des types qu'on disait idiots être très intelligents dans le jeu. Et ils l'étaient, profondement. Il y a une forme d'intelligence du combat (...) Dans l'art, c'est la même chose. Ingres disait : "Les gens qui ont du talent, ils font ce qu'ils veulent, moi, je ne fais que ce que je peux." Je crois que c'est une parole qui vaut aussi pour le rugby. C'est un jeu qui est révélateur des gens, de leur personnalité et de leur talent, dans un collectif." 

Et de conclure ici : "J'étais concerné par beaucoup de choses dans ma jeunesse, mais j'aimais ce jeu parce que justement il était beaucoup plus qu'un sport, un jeu (...) J'ai rencontre René Char. Il jouait au même poste que moi, m'a-t-il dit. Nous avions la même corpulence, quoique dans mon souvenir, il avait des mains plus grandes que les miennes ! Georges Duby (historien) également avait joué. Claude Simon (écrivain, prix Nobel en 1985) aussi. C'était un ami proche. (...) Vous savez, en général, les amis que j'ai sont des amis qui aiment ce jeu. Ce n'est pas parce qu'ils aiment le rugby qu'ils sont mes amis, mais parce que probablement il y a des choses que nous partageons qui se trouvent aussi dans ce jeu." 

Parmi ses amis, Jean Nouvel. Et Olivier Margot. Qui offrit à L'Equipe Magazine le 10 septembre 2011 sa Une signée Soulages pour un cent pour cent All Blacks. "Le noir n'est pas toujours le deuil, précisait le Maître. Pour la plus grand partie de la planète, la couleur du deuil, c'est le blanc. Les symboliques des couleurs sont réversibles. Pour tout homme, c'est la couleur de notre origine : avant de naître, avant de "voir le jour", nous sommes dans le noir. Dans les époques lointaines de la Préhistoire, Altamina, Lascaux, Chauvet, nous savons que, depuis 340 siècles, les hommes allaient peindre dans les endroits les plus obscurs de la terre, dans le noir absolu des grottes, et peindre avec du noir." 

Dans l'entretien réalisé par mon ami Olivier Margot, Pierre Soulages évoqua le rugby d'aujourd'hui. Voilà ce qu'il en disait : " Le jeu m'intéresse toujours, même s'il y a moins d'inattendu qu'auparavant. Tout est devenu très codé. Il faut se méfier des techniques trop bien rodées. Je suis contre les académismes. En peinture comme en rugby, le plus intéressant, c'est quand apparait un nouvel ordre dans le désordre. J'ai dit, il y a longtemps : C'est ce que je fais qui m'apprend ce que je cherche." 

Un tel personnage, plus grand que nature, nous laisse une oeuvre monumentale - et je vous invite à vous rendre à Rodez au musée qui lui rend un sublime hommage où se mêlent les relations du noir avec la lumière et les couleurs, "l'inépuisable diversité de la lumière reflétée, ce noir-lumière, cet autre champ mental que celui du noir", ajoutait-il, presque mystique, citant saint Jean de la Croix : "Pour toute la beauté jamais je ne me perdrai, sauf pour un je-ne-sais-quoi qui s'atteint d'aventure."

Remettre en cause dans un monde fragmenté, qui souffre. Parti, Pierre Soulages, et nous sommes nombreux, nous accompagne. Il demeure. Dans l'effort insondable qui nous pousse non pas seulement à rencontrer mais à atteindre.

lundi 4 juillet 2022

Ecrit sur du sable

Pierre Soulages a découvert le rugby en 1930, à l'âge de dix ans. Et depuis conserve des rapports presque quotidiens avec la balle ovale, cet inattendu qui l'intéresse aussi dans la peinture. D'un solide gabarit (1,90 m, 100 kg), comme l'était aussi René Char, le Ruthénois aime le rugby parce qu'il y rencontre ce qu'il n'attend pas. De la même façon échafaude-t-il la construction de ses tableaux. "Lorsque j'en commence un, avoue-t-il dans le précieux ouvrage Le rugby français existe-t-il ? (éditions Autrement), co-écrit en 2007 par Olivier Villepreux - dont nous sommes nombreux ici à suivre le blog - et Denis Soula, je ne sais pas ce que je vais faire, c'est un événement qui, pendant que je peins, se produit et déclenche la suite. Cela ressemble déjà à du rugby, c'est dans la conception même, dans la racine de ce jeu, que je retrouve le rebond inattendu de l'ovale."
Sans doute a-t-il autant apprécié les inspirations tricolores nées dans la moiteur de Nagoya et passées par le centre, ce lieu sacré du rugby français. Autant que la vitesse d'exécution des Japonais... "Si le rugby n'était qu'une activité physique, elle manquerait d'intérêt. C'est un jeu qui est un révélateur des gens, de leur personnalité et de leur talent, dans un collectif." Fort heureusement, on trouve encore et toujours dans ce sport des marqueurs : prise d'intervalle dans la zone des trois-quarts centres pour les Tricolores, une constante depuis René Crabos et François Borde dans les années 20 du siècle dernier. Vitesse de libération du ballon dans les rucks, marque déposée des Japonais depuis 2015 et leur succès aussi savoureux qu'historique sur les Springboks à Brighton.
Comme chez tout artiste, même le plus effacé ou le plus austère, une part de génie émerge de la somme de travail. Ce que Pierre Soulages ne manque pas de souligner, pour le cas où nous n'aurions pas vu l'éclair jaillir. "Le talent semble déranger l'ordre établi, mais sans lui, pas d'étincelle, pas de pensée. Des gens ont pensé le rugby, j'en connais et ils ont beaucoup apporté au jeu car ils ont permis d'intellectualiser ce qui ne l'était pas. La manière dont ils ont parlé du rugby m'a toujours beaucoup intéressé. Il n'y avait pas que des qualités athlétiques. Il y avait une pensée." Celles de Julien Saby, René Deleplace, Jean Delaluez, Pierre Conquet... Héritiers d'un étudiant de Cambridge, Harry Vassal, qui, en 1880, modélisa le jeu d'échecs pour élaborer le jeu de passes.
Retrouver Pierre Soulages, c'est partager le souvenir de montées aux matches entre amis, direction Colombes, pour y admirer Jacky Bouquet, Pierre Albaladejo, les frères Boniface, Gérard Dufau ou Pierre Danos, Christian Darrouy, en compagnie de Samuel Beckett, René Char, Georges Duby et Claude Simon. "Vous savez, les amis que j'ai, en général, sont des amis qui aiment ce jeu, note Soulages. Ce n'est pas parce qu'ils aiment le rugby qu'ils sont mes amis, mais parce que probablement il y a des choses que nous partageons qui se trouvent aussi dans ce jeu.
Le noir, en langage héraldique, se dit sable, apprend-on. Symbole multivalent, couleur fondamentale, celle de l'origine du monde. Celle d'avant la lumière, d'avant le jour. "Il y a cent quarante siècles, au début connu de la peinture, c'est-à-dire la grotte Chauvet, les hommes allaient dans les endroits les plus sombres, les grottes, pour peindre, avec du noir, alors qu'il leur aurait suffi de se baisser, de ramasser de la craie pour écrire sur la paroi, mais ils ne l'ont pas fait..." Noir comme le maillot des All Blacks, maîtres du jeu comme ils l'ont encore une fois montré face à l'Irlande, en six coups de pinceaux comme autant d'essais de factures variées.
Fin juillet, de retour d'Espagne où les châteaux se construisent l'été sur du sable, j'entrerai dans le musée Soulages, à Rodez, comme on pénètre dans un vestiaire. Lieu ésotérique qui n'appartient qu'à ceux qui viennent se mettre à nu, puis se revêtir d'un maillot pour s'agréger en équipe. Ce lieu de communion dont on ne peut saisir le sens sans en connaître les codes. Un musée pour abolir le temps, ou plutôt passer du temps historique, ainsi que le nomme Mircea Eliade, c'est-à-dire le nôtre, personnel, individuel, au temps mythique, absolu, qui remonte à la nuit - forcément noire - des temps pour sublimer nos quêtes, les miennes, les vôtres. Ovales et autres.

lundi 6 juin 2022

Beauté du jeu

L'épilogue tranche parfois avec le récit. Dans le cas du roman ovale qui nous occupe, la découpe est cruelle. En considérant que le Championnat des quatorze meilleurs confine aux huitièmes de finale tous les week-end pendant neuf mois, ce qui repousse les travaux d'Hercule à d'aimables tâches domestiques, la dernière journée en forme de couperet a fini par exclure du partage trois prétendants au bouclier de Brennus, Clermont, Toulon et Lyon, au motif que leur constance, à défaut de leur allant, n'a pas été assez prononcée durant l'année.
Cruelle, la phase finale dévoile maintenant sa portion la plus abrupte. La plus petite défaillance physique, une décision arbitrale inique, un mauvais choix tactique, des remplacements inopportuns, une blessure à l'entame, un rebond par principe incontrôlable, un crampon qui flirte avec la ligne jusqu'à l'épouser, un poteau trop rond, une météo capricieuse, vont se régler au centuple sur les pentes raides de barrages dont nous retiendrons les promesses.
En pole position sur la grille, personne n'attendait Castres, ses vertus rugueuses, son esprit grégaire, son jeu adapté au contre, son implantation géographique en défi aux métropoles et son lien viscéral à ce terreau oublié qui naguère favorisait Carmaux, Albi, Graulhet, Gaillac et Mazamet. Castres comme un rappel à ce que le rugby demande d'abnégation, d'humilité, d'opiniâtreté, quand l'ombre entre en action au coeur des tâches obscures.
Il sera question d'Europe, samedi à Ernest-Wallon, puisque Toulouse reçoit La Rochelle. Le témoin est passé mais la course reste ouverte dans ce couloir des champions. Les libations - huîtres et Muscadet au petit matin pour refermer trois jours sans nuits -  n'ont pas entamées l'élan qui porte le Stade Rochelais en cette fin de saison au point d'être allé à Gerland chasser le LOU du top 6. On ne se risquera pas à un pronostic tant le mythe de l'invincibilité toulousaine semble avoir vécu dans les esprits maritimes.
Féroce, cette confrontation entre Bordelais et Franciliens est nourrie de frustrations, de régime basses calories, aussi, qui alimente des prestations alternatives: aux euphories, fulgurantes, succèdent des atermoiements coupables. Bordeaux-Bègles visait l'une des deux premières places et son ticket direct pour une demi-finale, le Racing 92 rêvait d'un titre européen : ces deux-là, déception digérée, vont s'entre-déchirer sur la ligne d'avantage, dans les contres en touche et la fournaise des rucks, avant qu'un éclair - il succède toujours au combat - ne décide de l'issue.
Cruelle phase finale... L'un vit et sur un chemin qu'il n'a tracé qu'à moitié poursuit sa destinée, l'autre périt et tombe dans l'oubli. Il ne suffit pas d'être constant, encore faut-il savoir dévorer l'instant. Ils sont six, n'en restera qu'un. Pas forcément le meilleur, au sens grec ou latin, mais le plus affamé, c'est certain. Charles Baudelaire aurait pu magnifier de fleurs en rime l'effort de ces mâles qui se jettent les uns contre les autres, parce que c'est la beauté de ce jeu que d'opposer des semblables et des coriaces, Horace et Montaigne, pour, d'un espoir qui renaît, rebattre Descartes.
Elle est belle, ô mortels, comme un rêve de cuivre, et son bouclier, où chacun s'est meurtri en prenant de la hauteur est fait pour inspirer aux poètes, aux auteurs, le respect éternel et bouillant qu'elle exhale, à l'image du rugby. Elle trône dans l'azur, cette phase finale, comme un défi bien compris, elle unit un coeur de champion à la sueur des maillots, elle ne hait point le mouvement qui déplace les lignes au galop et suscite les pleurs, et se nourrit de cris.
Les écrivains, devant ses grandes attitudes qu'elle a l'air d'emprunter aux plus fiers monuments, éclaireront les matches en prose d'amplitude car elle a, pour fasciner les éliacins, comme ses fiers avants, de purs miroirs qui font toutes choses plus belles : le jeu, ce large jeu aux clartés d'étincelles.

mardi 12 avril 2022

Effet de manche

Alors que la Coupe d'Europe est censée nous apporter un brin d'exotisme, certes tout relatif, en nous offrant un effet de Manche, ces huitièmes de finale en deux sets croupissent dans l'eau des derbys entre régionaux de l'épate et autres rencontres en chien de fusil. Leinster-Connacht, Bristol-Sale, La Rochelle-Bordeaux et Racing 92-Stade Français : quel est l'intérêt de cette première étape de phase finale sinon d'écrémer les représentants irlandais, anglais et français ?

Où sont passés les Gallois et les Ecossais ? C'est bien la limite de cette compétition tronquée dès son entame avec deux poules et des affrontements parcellaires. Mais il faut bien que le spectacle continue, n'est-ce pas, même si l'équité sportive doit en souffrir. A l'heure où le calendrier marque les organismes, il aurait été de bon ton de limiter la phase finale - comme le fait notre Top 14 - à quelques matches de barrages avant de se rendre directement en demi-finales. 

Le poussif derby d'Île-de-France en trois manches vire au chemin de croix d'un Stade Français incapable de se réinventer, même fort d'une centaine de millions d'euros. L'argent, et c'est heureux, n'achète pas tout et certainement pas l'esprit rugby. Mais cette implosion pose questions. Qu'est-ce qu'un club ? Qu'est-ce qu'une équipe ? Pourquoi un milliardaire a-t-il soudain envie d'être champion de France ? Quel parallèle tracer avec le Paris Qatar Saint-Germain ?

On constate aussi le coup d'arrêt bordelais. Mauvais récolte ? C'est pourtant la même équipe, ou presque, si l'on retranche une paire de deuxième-lignes et un ouvreur international, deux postes qui racontent le rugby, à savoir le devoir et l'orchestration, l'ombre et la lumière, deux façons d'attaquer la ligne d'avantage : dans l'affrontement et dans l'intervalle. Il y aurait beaucoup à écrire sur cette dichotomie qui est finalement un complément, et toute la richesse de ce jeu.

On suivra néanmoins avec intérêt la remontée de handicap des Toulousains à Belfast et des Clermontois à Leicester, ainsi que la façon dont Montpellier - la petite phalange qui monte, qui monte - va s'y prendre pour faire fructifier son bonus magnifiquement acquis pendant une heure à domicile et malencontreusement dépensé en fin de rencontre... Car si certaines oppositions manquent du charme que procure le mélange de genres, ce n'est pas le cas de ces trois-là, suspense à la clé.

J'ai lu une partie du buzz provoqué par la sortie dans les salles de cinéma du film sur le Stade Toulousain humblement titré Le Stade, comme s'il n'y en avait qu'un, ce que le Stade Rochelais et le Stade Français doivent apprécier, j'en suis persuadé. Historiquement, le stade, soit la distance d'environ 180 mètres, variait d'une cité l'autre. Ce documentaire en noir et rouge vaut surtout, semble-t-il, pour la présence "jeandujardinesque" du coach Mola, et j'offre un exemplaire de mon prochain ouvrage - De Pétrarque à Kerouac sur les pentes du mont Ventoux (éditions les défricheurs) - à celle ou celui qui livrera le décompte exact du nombre de fois où l'expression "putaing" est prononcée...

Cette apologie filmée des doubles champions - d'Europe et de France - en titre n'est pas la première tentative de rendre compte du rugby par un crochet intérieur. Au début de ma carrière de journaliste, en 1985, sortit Le cuir dans la peau, qui était une visite de Graulhet - là-aussi du rouge et du noir, mais en plus abrasif. Le battage médiatique de cette première immersion ovale resta très mesuré. Depuis, les docus filmés plongeant dans la psyché ovale n'ont pas manqué (on en compte 67). De Score (1980) à Ocean Apart (2020) en passant par Beau Joueur (2019) et le corpus de Christophe Vindis, je n'en tiens pas liste exhaustive. Alors je vous invite à déposer votre contribution afin de nourrir de cette chronique la fin.

samedi 18 septembre 2021

Feuilleté dans un écrin

Comme le regrette à juste titre Pierre Berbizier, le vestiaire a été désacralisé par la présence intrusive des caméras "et il suffit de regarder l'attitude et le regard de certains joueurs, repérant l'objectif, pour savoir qu'ils ont quitté le collectif et pensent surtout à leur image". C'est pourquoi il est malaisé pour moi de raconter par le menu la joie qui fut la nôtre, avec Benoit, au moment de dédicacer notre ouvrage, entourés que nous étions par quelques belles gloires de ce jeu, attentives, chaleureuses, intéressées par ce sujet rarement abordé pages après pages, à savoir le trait d'union qui relie la littérature et le rugby. 

Jeudi dernier se sont présentés au soutien de l'amitié et par ordre d'entrée à l'image Thierry Maset, Matthias Rolland, Richard Astre, Thomas Castaignède, Jean Bouilhou, Roger Bourgarel, Eric Bonneval et Pierre Berbizier, sans oublier nos contributeurs du blog, Michel Prieu, Georges et Pipiou, ainsi que quelques amis choisis par Montaigne et La Boétie qui se reconnaîtront. La plus ancienne des librairies toulousaines, Privat, nous avait offert comme écrin sa cave voutée, lieu d'intimité transformé en vestiaire pour l'occasion. Bien difficile, donc, de retranscrire le meilleur des échanges sans trahir, au sens d'affaiblir, l'esprit qui anima sans discontinuer pendant trois heures cette séance, interaction d'une grande richesse entre auteurs et lecteurs.

Agen, Colomiers, Castres, Toulouse et Béziers étaient représentés, et pas moins de six générations d'internationaux, de 1970 à nos jours, si l'on veut bien considérer que notre rencontre avec Maxime Médard dans l'enceinte d'Ernest-Wallon, quelques heures plus tôt, soit de nature à relier le présent et le passé. Ernest-Wallon où Ugo Mola, tout sourire, nous avoua être passé chez Privat, mais la semaine dernière, poésie de vie en forme de décalage, telle une matière prête à inspirer un personnage de roman.

Personnage de roman, peut-être, mais poète, André Brouat l'était certainement. Trois-quarts centre champion de France en 1947 puis président du Stade Toulousain de 1964 à 1972, ce médecin sut magnifier le jeu et son club ; lorsque Didier Lacroix, son jeune héritier, nous offrit un exemplaire du discours prononcé un 17 mai 1980 pour la cérémonie des Adieux au stade des Ponts-Jumeaux, cette certitude nous étreignit. En voici quelques extraits, choisis pour illustrer non pas ce que ressentirent les seuls Toulousains mais bien tous les amoureux du noble sport, quel que soit leur club.

"Pendant toute ta jeunesse, tu vas graver la plus longue et la plus belle série de portraits porteurs pour toute la vie de ta joie et de tes amitiés, la confiance pour parole, le regard pour partage. La sourde musique anonyme, la sourde rumeur profonde des tribunes, tu les connaissais et tu ne les as pas oubliées. Et si, l'âme traînante, tu as secoué triste et rageur la boue qui collait à tes crampons, tu as plissé les yeux vers la verrière de l'ouest où se couche le soleil de ce dimanche de défaite, l'épaule réceptive d'un aîné de ton équipe te disait "demain", en te racontant son match d'antan où ses côtes brisées ne lui faisaient plus mal même lorsqu'il riait."

"Aujourd'hui, notre vieux stade entre dans l'or affectif des légendes réelles. Et si nous devons à ce stade une leçon, elle est dans le sentiment charnel, l'émotion renouvelée, quelquefois douloureusement acquise, message de déraison et de folle générosité. Notre terrain cristallise une âme collective, lucide et courageuse, en même temps ferme et fragile, grande et belle, à la mesure de la condition humaine. Les enfants sont les pères des hommes. Le dimanche, ils revêtiront leur maillot, comme nous. Simplement."

Que le Stade Toulousain disposât d'un tel président-poète en dit long sur l'histoire hors normes d'un club qui a fait de la transmission son viatique depuis la Vierge Rouge, à l'heure aussi où d'autres - comme Lourdes - souffrent ou renaissent - Stade Français - après avoir été dans l'ornière des divisions inférieures. Véritable page de littérature, ce discours écrit rappelle à quel point des auteurs comme Kleber Haedens et Jean-Paul Dubois magnifièrent le rugby dans cette région du Championnat qu'on nomme nostalgie, de la même façon qu'on regarde derrière soi pour mieux passer le ballon et projeter son équipe en avant.

En attendant d'autres rebonds généreux, nous avons particulièrement apprécié que les clubs de Castres et de Colomiers - par l'intermédiaire de leurs présidents, Pierre-Yves Revol et Alain Carré, amoureux des belles lettres - et du Racing 92 via son manager Laurent Travers - lecteur de Montaigne - adressent Jeux de lignes ici à leur staff, là à leurs dirigeants. Il est illusoire d'imaginer pouvoir tout partager - l'émotion discrètement dépliée, le ravissement silencieux, l'instant présent dont on aimerait ralentir le flux, les mots échangés dans l'intimité d'une causerie privilégiée - car "la  passion ne rejoint le plaisir que dans des lieux d'élection", écrivait André Brouat. Pour autant, notre souhait est désormais entre vos mains, et que Jeux de lignes nourrisse votre imaginaire tel un de ces terrains fertiles, prairie de philtres.

dimanche 13 juin 2021

L'extase du contre-ut

 

Sur les plateaux de cette balance immanente, que pèse la raison face à la passion ? Implacable, la phase finale aux matches couperets a ceci d'exceptionnel qu'elle ramène nos pensées vers ce qui semble la source même du sport tel que nous l'attendons, fait pour gommer de notre quotidien la grisaille, l'ennui, la routine, jusqu'aux failles dépressives. Une sorte d'opium à usage festif entre deux arrêtés préfectoraux interdisant toute pratique collective.
Si les tribunes d'Aguilera culbutaient allégrement la jauge généreusement élargie pour l'occasion, le jeu proposé dans ce derby de barrage sur l'Atlantique, même s'il offrit presque quarante minutes de temps effectif, a touché le fond de l'indigence tolérée à ce niveau de compétition. Mais qu'importe le flacon, donc, puisque l'unanimité s'est faite autour de l'émotion distillée. Reste que la part des anges, cette évaporation naturelle des gestes techniques, n'a pas laissé grand-chose à voir si ce n'est un engagement forcené à la limite du catch à quinze.
Qu'une saison se décide et qu'une autre se dessine sur un médiocre coup de pied face aux poteaux après cent minutes d'affrontement fratricide raconte ce qu'une défaite a de cruel quand elle ne peut pas être compensée par un match retour. Et nos pensées vont vers l'infortuné Aymeric Luc, ailier détonnant dont la fiche de poste ne comprenait pas, jusqu'à samedi dernier, l'obligation de réussir un tir au but. Mais ce sport se nomme, l'Histoire témoigne, Football-Rugby. Il s'agissait donc bien là d'un coup de pied au culte.
Invité par Jean Trillo au Parc des Princes, j'ai assisté en mai 1984 à la fameuse finale entre Béziers et Agen, refermée sur l'épisode des tirs au but. 21-21 à l'issue de la prolongation, égalité parfaite dans tous les domaines, essai, transformation, but et drop. La perspective d'une tournée du XV de France en Nouvelle-Zélande modifia l'épilogue parce qu'à cette époque, on ne se privait pas des finalistes pour un voyage dans l'hémisphère sud... L'arbitre, l'urbain M. Yché, alla s'informer auprès du délégué sportif, lequel prit alors ses ordres d'Albert Ferrasse, tout-puissant président de la FFR assis en tribune officielle, tandis que certains finalistes attendaient l'issue en fumant une clope...
Le résultat fut catastrophique. Comme aux jeux du cirque fut décidé une série de tirs au but, ce qui d'ailleurs n'était pas inscrit dans le règlement, et en commençant par le côté droit sur la ligne des vingt-deux mètres, autre bizarrerie. Contre toute logique, trois buteurs de chaque équipe frappèrent successivement : Agen ouvrit le bal et seul Bernard Viviès réussit son tir. Le Biterrois Philippe Bonhoure, qui était samedi arbitre vidéo à Aguilera, a bien évidemment dû se remémorer sa frappe manquée qui obligea les six buteurs à poursuivre cette torture, côté gauche.
Ironie dont on ne guérit pas, c'est du meilleur buteur agenais que vint le drame, sous la tribune présidentielle. "Même trente-sept ans après, c'est toujours douloureux, avoue l'ancien demi d'ouverture international agenais Bernard Viviès, que j'ai joint au téléphone. J'ai mis longtemps à cicatriser : plus de dix ans. Cet épisode douloureux m'a poursuivi toute la fin de ma carrière de joueur, et j'ai joué jusqu'à trente-huit ans avec Nîmes. Juste après ce derby, j'ai reçu plein de textos (rires). Maintenant, ça fait partie de ma vie. Ce qui est terrible, c'est qu'on ne se souvient que de moi alors que je suis le seul à avoir mis un but... Pierre Montlaur en manque deux, Philippe Mothe en manque un. Alors oui, je me suis mis à la place du petit Aymeric Luc..." ajoute l'actuel responsable fédéral du XV de France.
Le rugby serait le grand perdant de ce barrage cédant sous le flot des émotions s'il ne prenait pas soin d'Aymeric Luc, submergé par la culpabilité. Que les Bayonnais se souviennent qu'ils ont perdu ce derby en refusant de tenter par deux fois un but de pénalité bien placé qui, à 3-3, leur aurait sans doute donné un avantage définitif. Ils l'ont ensuite perdu en ne tentant pas, se prenant peut-être pour des All Blacks - remember Cardiff 2007 - le drop-goal victorieux à la dernière seconde quand leur ouvreur Maxime Lafage s'était ostensiblement placé dans l'axe des poteaux biarrots...
Tout pèse, jusqu'au plus infime détail, dans cette phase finale qui est au rugby ce que le contre-ut est à l'opéra et l'estocade à l'art du toreo. Ainsi le plaquage décapsuleur de Maxime Lucu sur Arthur Iturria plongeant pour l'essai du break à Chaban-Delmas ;  ainsi le premier ballon négociable, comme un défi, dans les mains de Gaël Fickou poignardant d'un raffut son ancienne équipe dès l'entame d'un autre derby, plus au nord, dans la salle des fêtes de La Défense la mal-nommée tant l'attaque fut reine. Il y a fort à penser que les demi-finales lilloises à venir - La Rochelle-Racing, puis Toulouse-Bordeaux - basculeront elles aussi sur un regard, une initiative, un geste. On espère juste qu'il n'y aura pas besoin de faire appel au Procureur de la République pour juger du dépassement d'arbitraire.

dimanche 27 septembre 2020

Imola, inoubliable

Enlevez-lui casque et lunettes, et voilà qu'il ressemble soudain à un jeune Poilu revenu du front, cette ligne qui fait basculer au hasard les combattants. Sur la bande d'arrivée il s'offre, crucifié par la portée d'un exploit qu'il ne parvient pas encore à cerner, à mesurer, à s'approprier vraiment. A peine descendu de selle, il demanda à joindre sa "maman" parce qu'au plus fort moment de votre existence, vous appellez toujours ceux qui vous ont mis au monde. Julian Alaphilippe a été sacré champion du monde à Imola, dimanche, là même où un autre immense champion, Ayrton Senna, a perdu la vie au volant. Le sort les associe à distance, au bout d'un virage. Marié à la sueur et aux larmes, le sport a en commun avec l'art une puissance évocatrice qui touche à l'essentiel, au sublime de simplicité à travers l'immense effort consenti pour accéder au sommet, cette action extra-ordinaire qui consiste à séparer le commun du superbe pour finir par les associer, sans avoir l'air d'y toucher. Au coeur de la crise sanitaire qui nous plombe, le sport a été le grand oublié de cette affaire politico-médicale. Passe encore qu'il n'existe pas de ministère concerné, c'est amer, mais nous survivrons à cet oubli volontaire. En revanche, le sort fait à cette activité, à ceux qui l'aiment et la pratiquent, qui transmettent ses valeurs comme ses vertus, a de quoi nous interroger à défaut de nous révolter puisque d'autres sujets sont prioritaires. Mais qu'on y réfléchisse : que nous dit la victoire de Julien Alaphilippe ? Elle magnifie un sport perpétuellement décrié, elle raconte l'opiniatreté d'un homme marqué par les déboires, les échecs et les peines, elle pose une douce lumière sur l'équipe de France alors même que les meilleurs spécialites et les plus grandes figures regrettaient, naguère, la décrépitude du cyclisme français et le peu de charisme de ses meilleurs pédaleurs. Elle nous dit qu'il n'y a jamais d'espoir éteint ni de fatalité promise. Qu'un homme seul, échappé volontaire, n'est rien sans la préparation de tous, les choix du sélectionneur, le plan stratégique, l'intelligence tactique collective, le sacrifice de ses pairs et l'esprit d'équipe insufflé dans chaque tour de mollet. Nous avons vécu image par image son attaque fulgurante, son écart resté minime - entre dix et treize secondes - pendant quinze kilomètres, c'est-à-dire une éternité, et c'est long une échappée pour l'éternité quand elle roule au ralenti. Nous avons appuyé chaque coup de pédale avec lui, nous nous retournions comme lui, un tas d'idées nous ont traversé l'esprit pendant que nous descendions sur Imola et son circuit d'amplitude et de larges courbes dans une Emilie-Romagne valonnée qui restera gravée sur son pédalier. Le succès de Julien Alaphilippe nous parle de nous, de sport, d'équipe, de la capacité du champion à se sublimer devant la meute, d'aller chercher au plus profond de son être les ressources inconnues, oubliées, cachées, qui séparent la performance de l'exploit, ce long trajet des machoires serrées à la coupe, de la descente en soi forcément égoïste le temps de l'effort jusqu'au partage sans fard, au naturel. Et c'est bien cette force désarmante, une fois la ligne franchie, qui nous a inondé de bonheur, tous autant que nous étions. Puisse ce titre mondial dans un sport individuel décerné au plus grégaire des cyclistes français, puisse l'aboutissement de toute une carrière posée sur le socle d'une équipe de France dévouée à la cause d'un seul avant même le départ fictif inspirer le XV de France, lui aussi composé de personnalités, d'égos, d'individualités, dans sa quête du trophée Webb-Ellis. Puisse ce moment puissant - où seul au moment de franchir la ligne d'arrivée pour l'emporter Julian Alaphilippe était rempli de pensées vers tous ceux qui l'ont construit et constitué - servir de référence à tous les internationaux tricolores qui se cherchent un présent et imaginent leur futur. Longtemps, le rugby français a été un modèle quand il s'agissait d'évoquer ce que le sport avait de meilleur, de plus sain, de moins trafiqué. Aujourd'hui, il a tout intérêt à puiser sans restriction dans ce que ses cousins du football, du handball et du cyclisme lui offrent depuis deux décennies s'il veut enfin quitter l'ornière dans laquelle il reste plongé par sa propre faute, miné qu'il est par les affaires, les querelles de pouvoir, les rapports de force, les luttes intestines, les intérêts divergents et les petites phrases assassines. Bras en croix, regard levé au ciel, exalté par l'effort jusqu'au bout de lui-même, s'offrant quelques secondes d'éternité, Julian Alaphilippe n'était pas seulement un cycliste, dimanche : il symbolisait ce que le sport a de plus attachant à nous transmettre, une intention silencieuse, un rai de lumière, un petit miracle soudain désarmé. Si tranchante est la lame qui sépare le déclin du prestige qu'elle nous pousse parfois au renoncement, Imola nous rappellera longtemps, sur cette ligne d'arrivée, qu'il ne faut jamais oublier nos rêves en route.

samedi 23 mai 2020

Ensemble, au soutien

Entre les initiatives heureuses, les innovations et les élans généreux d'un côté, les lamentations, les chicaneries et l'absence de vision de l'autre, le rugby professionnel français a montré le meilleur et le pire depuis deux mois, et je crains que cette crise sanitaire, prolongée en effondrement financier, mette à mal l'image d'un Top 14 qui devrait plutôt profiter de cette opportunité pour se réinventer.
Sans doute est-il temps de mettre à sa tête non pas un ancien président confit dans le jus de la somme des intérêts particuliers mais plutôt un homme hors système capable d'inventer un bien commun susceptible de traverser d'autres tempêtes, à commencer par celles que la concurrence - sport loisir et rugby à 7, entre autres - ne manquera pas d'annoncer.
Par ailleurs, la perspective du "monde d'après" ne semble pas drainer le meilleur de mes contemporains. Il faut dire que chacun dans son périmètre tente de sauver ce qui peut encore l'être. Mais comme ne manque jamais de me le signaler mon vieil ami Pierre Quillardet entre deux bouffées de havane, lui qui côtoya en leur temps Picasso, Prévert, Ernst, Camus, Calder et Laugier, "nous ne sommes toujours pas entrés dans le XXIe siècle". Et si les effets dévastateurs du coronavirus pouvaient être, pour les plus lucides d'entre nous, le signal annonçant qu'il est maintenant temps, après deux décennies, de changer de paradigme, les architectes et les ouvriers espérés sur ce chantier tardent à pointer.
D'avantage qu'un autre Albert Camus a su assurer le passage du XIXe au XXe siècle. Quid de la personnalité qui nous fera basculer dans le XXIe ? La philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury, peut-être. puisque son travail sur la douleur, l'humour et l'invention se trouve parfaitement fondu dans la période transitoire que nous traversons tous et plus ou moins bien. Pour ma part, je mise sur Glenn Albrecht, philosophe de l'environnement.
Cet Australien écrit en page 252 de son ouvrage référence Les émotions de la Terre (Les liens qui libèrent, 2019) : "La santé de l'écosystème est atteinte par l'interaction d'un certain nombre d'espèces travaillant de façon coordonnée pour atteindre un but commun", évoquant la coopération mutuelle, l'action de concert, la communication, la régulation, qu'il résume dans le néologisme "Ghedeist" à partir du mot-racine "Ghehd" qui signifie en saxon "ensemble", mais aussi "rassembler" et "bien", auquel il a ajouté le terme allemand "geist" qui renvoie à la conscience d'un esprit, à la force vitale
Dans cette période de creux d'activité ovale, L'Equipe a eu l'excellente idée de faire revivre une à une à date anniversaire les finales du Championnat depuis l'après-guerre sans pour autant viser à l'exhaustivité. L'occasion de revisiter l'histoire récente, en témoigne la photo prise le 21 mai 1972 à Gerland une fois Béziers victorieux de Brive. André et Yvan Bunonomo y sont portés en triomphe - tradition tauromachique - par leurs supporteurs.
André entraîneur-pianiste et Yvan plombier-auteur réunis sous l'égide de Brennus, signalons la sortie de l'ouvrage A la recherche du rugby perdu (Edition de la Mouette, 2019). Je vous en conseille la commande d'autant mieux que les droits d'auteurs sont intégralement versés aux association de lutte contre le cancer. Dans ce récit, après avoir esquissé un portrait de Raymond Barthès, technicien trop méconnu, Yvan Buonomo dresse le parallèle, saisissant, entre la réussite de l'AS Béziers période 1960-1984 et le secret de l'architecte florentin Filippo Brunellleschi.
Travail d'orfèvre que l'érection de la cathédrale Santa Maria de Fiore au XIVe siècle. Avant d'en remporter le concours, Brunelleschi prouva d'abord qu'il était possible de faire tenir un œuf debout sur une plaque de marbre. Yvan Buonomo, lui, fait tenir le ballon ovale sur la pelouse.  "J'ai essayé de vous démontrer que la façon de jouer de l'A.S. Béziers était bien différente du jeu classique des autres équipes, écrit Yvan Buonomo, page 151. Les tracés de nos mouvements ou de nos gestuelles définis par Raoul (Barrière) avec une minutieuse précision, que l'on se devait d'appliquer et qui étaient devenus des automatismes, contenaient dans leur fonctionnalité des formes géométriques." Il s'agit, d'après l'auteur sétois, d'un "principe d'économie naturelle" et de citer Fermat, Cuse et Leibniz.
Yvan Buonomo en appelle même à Pythagore ! "Mathématicien et philosophe, le génie de Crotone disait : Toute chose peut s'exprimer par un nombre." A Béziers, poursuit l'ancien numéro huit, dans toutes nos actions, nous tracions inconsciemment, par le positionnement de nos membres et de nos corps, des courbes, des ellipses, des demi-cercles, des triangles, des parallèles et toutes autres formes géométriques qui donnaient au porteur du ballon un "plus" dans son avancée. Il savait que ses partenaires constamment présents pouvaient lui apporter un soutien immédiat", tel cet auto-soutènement, cintré et penché, qui participa à l'édification de la coupole du dôme de Florence.
Il y a donc toujours quelque chose à inventer et c'est bien ce qui sépare les authentiques artistes de la cohorte de suiveurs. Comme il y a "de nouveaux mots pour un nouveau monde", écrit Glenn Albrecht. Pierre Conquet, Jean Devaluez et René Deleplace ont, dans les années soixante et soixante-dix du siècle dernier, théorisé le jeu de rugby jusqu'à un point subtil que Raoul Barrière et Pierre Villepreux surent modéliser, l'un à Béziers l'autre à Toulouse, avec le succès que l'on connait. S'il se trouvait un ou plusieurs penseurs susceptibles de réaliser, en plus haute proportion, une transformation sociétale, l'épisode viral qui nous demande tellement de sacrifices proposerait, au final et nous en serions heureux, davantage de vertus que de vices.

jeudi 23 janvier 2020

L'art Data

Découvrant, adolescent, l'existence d'un courant artistique, le Dadaïsme, représenté par Max Ernst, Jean Arp, Man Ray, Francis Picabia, Marcel Duchamp et Tristan Tzara, mon regard sur l'art et surtout sur l'existence s'en est trouvé immédiatement aiguisé. Ainsi donc, il était possible de jouer décalé, hors des conservatoires, des règles classiques, des conventions. A la même époque, après avoir fait swinguer en version In the mood la sonate Au clair de lune de Beethoven, je quittais les romantiques (Schubert, Schumann, Chopin) pour me diriger vers le jazz.
Dans les années folles du siècle dernier, les Dadas - on appréciera l'allusion d'Henri Salvador - privilégiaient le présent sybarite plutôt que le progrès technologique. J'ai tout de suite aimé ces râleurs, ces coupeurs de beauté en quatre, leur dérision, leur liberté d'expression, tout ce qu'il pouvait y avoir d'hétéroclite autour d'eux. S'ils inspirèrent les Surréalistes, vis-à-vis de ces iconoclastes rafraichissants notre dette est grande, et pas seulement dans le domaine de l'art mais surtout dans celui de la jouissance au monde.
Rien n'est donc inattaquable, tout peux être questionné voire déconstruit. Les neurosciences sont désormais convoquées dans la préparation au meilleur du rugby, et les connexions neuromusculaires déclenchées par l'état de fatigue maximale et d'extrême pression pourraient donc assurer une amélioration corticale susceptible de préparer les joueurs à l'expression de ce jeu épanoui, résolument contemporain et spectaculaire que nous attendons, en France, depuis dix saisons.
En 1919, profitant de la mobilisation des troupes, les sélectionneurs tricolores avaient réunis l'élite rugbystique à Joinville, l'ailier Adolphe Jauréguy se chargeant au quoditien de la condition physique et le centre René Crabos de l'approche tactique au tableau noir, histoire d'attaquer le Tournoi des Cinq Nations l'année suivante sans complexe, première révolution qui permit au XV de France de remporter la première victoire à l'extérieur (Dublin) de son histoire tout en posant les bases d'un rugby d'attaque qui allait faire florès.
Douze ans plus tard et une semaine avant d'affronter l'Angleterre à Colombes, le XV de France, bravant toutes les conventions et le règlement de l'International Board en matière d'amateurisme, se retrouva à Quillan, épicentre du rugby professionnel - le chapelier Bourel payait ses joueurs pour qu'ils assurent en marge des matches la promotion de ses produits - pour se préparer. Le résultat fut désastreux : motivés à l'extrême, les Tricolores livrèrent une performance située au-delà des règles de bienséance, une sorte de boucherie ovale qui leur valut l'exclusion du Tournoi.
L'intensité, maître mot. Et si possible augmentée. On le sait - pas besoin d'être data scientist et de s'abreuver d'anglicisme type ball en play pour faire branché - le niveau général du XV de France se situe en dessous des normes internationales, que ce soit pour la précision technique, la maîtrise tactique, la dureté mentale et la condition physique. Depuis deux semaines, Fabien Galthié et son équipe de séquenceurs alignent les surcharges de travail "pour que tout soit ensuite plus facile en match", assurent-ils, en auscultant les données.
Affronter l'Angleterre en match d'ouverture, le dimanche 2 février, est déjà un sérieux écueil en soi. Les revanchards du Mondial japonais sont remontés comme quinze Big Ben et, sans faire de bruit, se préparent sur fond de grève des Saracens pour être à l'heure au rendez-vous fixé. Ils n'auront pas besoin, si j'en crois mes sources anglaises, de GPS pour trouver à Saint-Denis l'emplacement prévu pour garer leur gros camions blancs et tout donner.