dimanche 28 juin 2026

La défense est fête

 

On gardera de cette finale le souvenir d'un contraste météorologique, d'une chaleur étouffante, suffocante et soudain l'orage d'apocalypse, des éclairs striant le ciel dionysien, prélude à la pluie battante qui obligea l'arbitre de ce Toulouse-Montpellier à renvoyer les deux équipes dans leurs vestiaires respectifs le temps que les conditions soient moins défavorables à la pratique d'une activité sportive. Ce contraste, nous l'avions aussi perçu avant cela sur le terrain quand Montpellier s'offrit la possibilité d'exprimer son jeu, étouffant lui aussi, striant ce match de percussions axiales face auxquelles les Toulousains n'eurent d'autres ressources que de faire front. Et c'est sans doute là qu'ils remportèrent le vingt-cinquième Brennus de l'histoire de leur club.

Que Toulouse conserve son titre grâce à la défense, "ça n'a rien de nouveau, note pour nous Pierre Villepreux. Mais en ce qui nous concerne, la défense est faite pour récupérer le ballon et vite le jouer. Là, c'étaient plutôt des ballons de sauve-qui-peut." La faute à des Héraultais pugnaces dans le secteur du défi frontal. "Je m'attendais à ce genre de match, mais là, il a quand même été un peu spécial, relance l'ancien coach toulousain. Et quand tu vois le jeu de Montpellier, toujours à avancer, à se faire des passes et imposer une présence physique forte, pour contester les ballons..."

Contester ! Avant de parler des rucks débarrassons-nous du sujet qui fâche. Coquins en mêlée, il fallait bien que les Toulousains le soient pour ne pas complétement céder. Dominant  avec Erdocio puis Forletta, le côté gauche héraultais n'a pas été récompensé. De même, la série de fautes cyniques additionnées par les Toulousains en première période (5 pénalités sifflées entre la 11e et la 28e minute), au plus fort des coups de boutoirs adverses, méritait un petit jaune bien tassé. Quant à l'action où Lebel - qui prendra jaune - retient Uelese par le maillot au moment où celui-ci court derrière le ballon et tente ensuite de l'aplatir (44e), ne méritait pas, de l'avis d'experts, un essai de pénalité.

Et pourtant, malgré tout cela, le MHR était contre toute attente en position de l'emporter, mené seulement de huit points à partir de la 63e minute. "Ca se joue à rien," reconnait Pierre Villepreux. Ou à beaucoup. Un lancer un poil trop haut sur une pénaltouche à proximité de l'en-but toulousain (74e), et deux dernières actions mal terminées (76e et 79e). L'effort consenti par les Héraultais explique ce manque de précision et de lucidité dans le money-time et il n'était que de voir les larmes couler sur leurs joues au coup de sifflet final pour mesurer la détresse et la frustration, la peine et le regret de ceux qui avaient obligé les tenants du titre à mettre un genou à terre.

Les Toulousains peuvent se cotiser pour ériger en l'honneur de leur capitaine, Jack Willis, une statue de bronze, voire même d'or, tant sa présence, son abattage et sa précision technique dans les rucks au plus près de sa ligne d'en-but, sauvèrent son équipe d'une défaite. Willis ou l'homme qui sut contenir l'orage ! "Ces ballons récupérés furent déterminants," confirme Pierre Villepreux, pour qui l'essentiel, c'est-à-dire le contenu du jeu, est ailleurs: "Toulouse est parvenu en première période à sortir Montpellier de son périmètre préféré, mais a été privé de ballon ensuite. Et le peu qu'il a eu a été tapé au pied sans grande possibilité de récupération. C'est curieux... Dans ce registre, Dupont et Graou n'ont pas été bons."

Durant la semaine entre Marseille et Saint-Denis, les Héraultais s'étaient promis de ne pas se présenter face à Toulouse en victimes expiatoires, transformant leur statut d'outsider en rage de vaincre. "La possession du ballon et l'occupation ont été à notre avantage, souligne Bernard Laporte, joint au lendemain de cette finale. Mais il aurait fallu être précis et juste, alors qu'on a encaissé deux essais à cause d'erreurs de défense et d'un manque d'attention." 

Et le Tarnais d'ajouter : "A la mi-temps, dans le vestiaire, nos avants étaient très énervés à cause des fautes d'anti-jeu commises dans les mauls, devant les yeux de l'arbitre, qui ne voulait rien sanctionner." Emportements qui servirent de catalyseur et boostèrent les Héraultais à l'entame de la seconde période pour passer de 25-6 à 28-20. Les Anglo-Saxons disent : "Two for tango". Effectivement, il faut être deux pour réussir une finale. Les joueurs et le staff héraultais peuvent rentrer chez eux la tête haute. Quant aux Toulousains, ils savent que ce titre ne leur a pas été offert, qu'ils sont allés le chercher avec les dents. Et les bras de leur capitaine.

vendredi 19 juin 2026

Une rime pour la route

Si les historiens ne parviennent pas à s'accorder pour dater la chute de l'empire romain, il est sans doute plus facile pour nous d'isoler le moment qui marque la fin du romantisme en Ovalie, ce territoire qui nourrit nos esprits, nos rêveries, nos échanges. Ainsi le 25 mai 1980, la finale du Championnat de France se tenait pour la dernière fois un samedi à 15 heures. Par une journée ensoleillée sans canicule - le changement climatique n'avait pas encore posé sa grosse patte sur nos thermomètres - l'Association sportive biterroise affrontait, favorite, le Stade toulousain. Favorite car depuis 1971, les Héraultais s'étaient accaparés le Bouclier de Brennus du père Charles.

Toulon, Brive par deux fois, Narbonne, Perpignan et Montferrand (ce n'était pas encore Clermont) battus, Béziers régnait, comme Lourdes avant lui. Seuls les Agenais étaient parvenus, en 1976, à feinter le destin contraire au terme d'une finale digne d'un scénario d'Hitchcock. En ce joli mois de mai s'avançaient des Toulousains de légende - Serge Gabernet, Dominique Harize et Guy Novès aux ailes, l'ailier Jean-Michel Rancoule à l'ouverture, l'inimitable zébulon Gégé Martinez derrière une mêlée fragile, l'athlétique Jean-Claude Skrela et l'immense Jean-Pierre Rives qui semblait taille réduite face aux mastodontes cathares qu'étaient Armand Vaquerin, Alain Paco, Jean-Louis Martin, Alain Estève, Michel Palmié et Yvan Buonomo, encadré par deux flankers prometteurs, à savoir Pierre Lacans et Jean-Michel Cordier.

Par la suite, la finale se jouerait en nocturne et Béziers remporterait encore trois titres. Mais en 1980, deux courants s'affrontaient. A la rigueur cathare compactée autour d'un pack automatisé, les Toulousains répliquaient par des attaques en première main et des relances romantiques boostées par les foulées graciles de Thierry Merlos, le plus véloce des trois-quarts centres. Cette finale avait des airs de bataille d'Hernani, et les coriaces l'emportèrent, 10-6, l'arrière Serge Gabernet, servi au cordeau par Dominique Harize infiltré à toutes jambes dans la défense biterroise, s'avérant incapable de contrôler le ballon qu'il laissa rebondir sur son épaule en toute fin de match.

Cinq saisons plus tard, le Stade toulousain prit non pas sa revanche mais une place au sommet du jeu. 1980, on l'a dit, signifia la fin d'une époque baroque, estudiantine, insouciante, légère, et pas seulement au sein du club de la cité rose. Apportée par Robert Bru, dont on ne vantera jamais assez le rôle, la méthode delaplacienne fit son entrée pour changer définitivement la face du rugby français. Polyvalence des rôles, jeu debout, utilisation complémentaire du large et du ras : pas une équipe qui ne pratique désormais ce triptyque. Avec plus ou moins de réussite. Précurseur, le Stade toulousain maîtrise mieux que les autres le style qu'il a largement contribué à vulgariser quand, dans le même temps, Béziers parvint jusqu'en 1984 a faire fructifier l'héritage de Raymond Barthès et de Raoul Barrière.

Wayne Smith, Rob Andrew, John Rutherford, entre autres internationaux devenus techniciens, vinrent aux Sept-Deniers pour tenter de comprendre la mécanique des fluides qui coulaient entre les lignes toulousaines. Avant de repartir en Nouvelle-Zélande, en Angleterre et en Ecosse prêcher les nouveaux évangiles selon Pierre (Villepreux), disciple le plus fameux du maître Deleplace. Depuis, pas moins de dix-sept titres garnissent la vitrine aux trophées d'un club qui a fait de la formation son canal historique, et on ne compte plus les joueurs qui nourrissent les équipes d'élite après être passés par son école de rugby.

Ce 25 mai 1980, le troisième-ligne centre international Yvan Buonomo inscrivit en force un essai pour sceller un difficile succès. Disciple du Sétois Paul Valéry, et éclairé par son mentor Jean-Louis Bourret, du rugby ce chantre a pondu en 2008 un poème-fleuve (63 quatrains) qui laisse à notre sagacité quatre vers parmi ses milliers d'autres au moment où se noue la résolution d'une saison épique de Top 14 comme peut-être jamais l'élite du rugby français n'en a connu, mais aussi où l'éthique fut secouée et les interrogations multipliées  : "Si gagner le Brennus, ô victoire suprême, est pour le rugbyman l'acte le plus sacré, l'exemple et le devoir se devront d'être extrêmes. Le titre ne fait pas toujours l'homme parfait."

dimanche 7 juin 2026

Rupture de niveau

 

Ils étaient sept pour cinq places, considérant que le Stade Toulousain, nonobstant deux points de pénalité pour manquement à l'éthique salariale, a su s'élever un cran au-dessus du peloton des qualifiables. Ce classement, cuvée 2026, est d'une densité jamais vue. Bayonne, Lyon, Castres, puis Toulon, un temps éligible, n'ont pas tenu le rythme imprimé par les cadors, lesquels ont fini par lâcher Clermont et Bordeaux-Bègles dans le dernier raidillon.
L'emballage final s'est réglé en tête-à-tête. Humilié devant son public par le Racing 92, Clermont a laissé s'envoler sur la pelouse de Marcel-Michelin son ticket pour le top 6. Les vainqueurs de la Coupe des champions, eux, auraient pu se mettre à l'abri bien plus tôt, mais s'incliner à domicile durant la saison régulière face aux concurrents directs à la qualification que sont Pau, le Stade Français et Montpellier, a plombé leur histoire. Il est d'ailleurs étonnant - mais c'est l'effet bonus offensif et défensif - que les Girondins se soient retrouvés en course jusqu'au dernier moment.
Toulousains et Montpelliérains ont gagné de haute lutte le droit de recharger leurs accus avant de filer vers Marseille y disputer leurs demi-finales respectives. Palois et Franciliens, Parisiens et Rochelais, eux, auront dû batailler au terme d'une phase de classement éprouvante jusque dans ces ultimes minutes, avant de basculer vers les matches couperets. On le sait, soulever le Bouclier de Brennus est un véritable chemin de croix, que seuls les Toulousains savent domestiquer : forts d'un train de vie de nantis et d'une confortable avance très tôt dans la saison, ils ont fait tourner leur effectif, soigné leurs blessés, caché leurs nouvelles combinaisons de jeu.
Pour sortir de cet univers où les clubs gèrent leurs internationaux, cultivent leurs jardins et polissent leur ADN, Jacques Fouroux avait imaginé au début des années 80 du siècle dernier un championnat des provinces, copiant le modèle si particulier de l'hémisphère sud. Il avait sélectionné dans le Tournoi 1982 la ligne de trois-quarts de la sélection basco-landaise ainsi constituée : Jeannot Lescarboura à l'ouverture, Patrick Perrier et Christian Bélascain au centre, Laurent Pardo et Serge Blanco aux ailes, Marc Sallefranque à l'arrière. Fandango, maestria, tours de passe-passe, funambulisme, frissons : les attaquants tricolores lancés à Cardiff d'entrée de compétition surprirent le pays de Galles et il s'en fallut d'un rien - un essai partout - pour que le XV de France ne l'emporte...
Mercredi 3 juin à Auch fut inaugurée la statue du bretteur gersois, projet initié par ses amis - Jean Lacam en tête - et ses proches, ses thuriféraires et quelques personnalités d'Ovalie, soutenu par une kyrielle de bonne volonté, dont la mienne. Il a donc fini par prendre forme et vie. Désormais prophète en son pays, Jacques Fouroux, décédé prématurément le 17 décembre 2005, rejoint ainsi d'Artagnan, autre héros du Gers. Reconnaissance méritée pour celui qui lutta vent debout face aux romantiques pour faire admettre qu'il n'y a point de salut sans une mêlée dominante, et que la prise du milieu de terrain ne peut s'obtenir sans étalage de puissance. Il avait imaginé vingt ans avant tout le monde le rugby contemporain, celui qui prévaut en Top 14 et dont Montpellier et le Racing 92 sont les pavillons témoins.
Pour autant, deux clubs, le Stade toulousain et la Section paloise, résistent à cette tendance du rentre-dedans au ras des rucks et autour du demi d'ouverture, préférant les options proposées par le jeu debout, la recherche d'intervalles et l'exploitation des espaces au large le long de la ligne de touche. C'est d'ailleurs l'un des nombreux intérêts de cette phase finale, qui s'annonce indécise, que d'offrir quelques confrontations de style au grand jour, comme sait nous en proposer le rugby de France depuis que le championnat existe.
Il n'y a rien de plus injuste, mais aussi de plus excitant, que de voir le leader incontesté du classement domestique, être plongé dans une marmite bouillonnante, et le repéché de la dernière minute, l'outsider sur lequel personne n'aurait misé un centime, gagner le droit de lever haut l'écu de Brennus dans la nuit dionysienne après trois matches sous haute tension. Cette rupture de niveau qui brise la routine pour nous permettre d'accéder au sublime reste une particularité qui fait le sel du Top 14 à nul autre pareil : marathon de sprints terminé par trois sauts de haie pour retomber sur la gloire. Ou le néant.