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mercredi 29 novembre 2023

Jeantet à toutes jambes

 


Après la déconvenue d'octobre, rien ne devrait mieux et plus sûrement irriguer désormais le XV de France que le rugby amateur, ses vertus, ses épopées picaresques et ses ressorts humains. Aux sortilèges arbitraux chassés du bunker succède la perspective du Tournoi et c'est bien de joute dont il s'agit ici, phase finale littéraire très disputée qui opposa pour le meilleur Mourir fait partie du jeu (Philippe Chauvin), L'affaire Cécillon (Ludovic Ninet), Dans la peau d'Albaladejo (Philippe Darmuzey) et Le ciel a des jambes (Benoit Jeantet). Quatre ouvrages différents par le style, le thème, la forme et le développement, quatre auteurs qui laissent une trace placée très au-dessus de l'ordinaire des parutions  convenues en période de Mondial. 
Le 29 décembre 2021, afin de célébrer "le mariage de l'encre et du camphre, de la plume et du cuir," clin d'œil à Jeux de Lignes, le sénateur tarnais Philippe Folliot, ancien talonneur de l'équipe de rugby des parlementaires français, eut l'idée de créer un prix qui récompenserait le meilleur ouvrage ovale de l'année et constitua un jury composé de l'écrivain Jean Colombier (prix Renaudot 1990), de l'ancien demi de mêlée, capitaine puis sélectionneur du XV de France Pierre Berbizier, de l'internationale et consultante France Télévisions Laura di Muzio, du photographe Max Armengaud, de David Reyrat, chef de la rubrique rugby du Figaro, d'Emmanuel Massicard, directeur des rédactions de Midi-Olympique, de Jean-Christophe Buisson, directeur adjoint du Figaro Magazine et de l'auteur de ce blog. 
Après avoir avoir honoré l'an passé Didier Cavarot, alias Monsieur Rusigby, pour son ouvrage Au bureau ovale de la saison blanche, cet aréopage réuni à Saint-Pierre-de-Trivisy le 25 novembre 2023 a choisi de distinguer Benoit Jeantet pour Le ciel a des jambes, recueil de nouvelles publié aux Editions du Volcan. Particularité du prix La Bibliotéca, le lauréat intègre pour un an le jury. Après avoir voté pour son successeur, Didier Cavarot cède donc sa place et Benoit Jeantet, grand lecteur, trouvera aussi là matière à s'exprimer.
Les auteurs l'assurent: avant d'écrire il faut aimer lire. A l'orée de sa vocation, Victor Hugo affirmait : "Je veux être Chateaubriand ou rien". Benoit Jeantet, lui, voue à Julien Gracq une admiration grande, ainsi qu'à Pierre Michon, Jean Echenoz et Nicolas Bouvier. Avec un tel cousinage, pas étonnant que nous trouvions chez cet enfant du pays de Sault un goût prononcé pour la phrase ciselée, dont les effets se nourrissent d'allitérations et d'assonances, d'oxymores et d'associations harmonieuses, avec un sens du contre-pied et de la feinte de mots qui lui est très personnel.
Trente-six nouvelles comme autant de couleurs dessinent le rugby, tout le rugby, celui du vestiaire, du club-house, du premier entraînement, du dernier match, des supporteurs et des anciennes gloires, du café du commerce et des amourettes en passant, le rugby de papa et des étoiles filantes. Benoit Jeantet est d'abord un poète, amoureux des mots, et chez lui le rugby n'est clairement qu'un alibi à la vie, quand le jeu dévie du "je" pour rester collectif. Un recueil à taille humaine, marqué aux crampons.
J'ai d'autant plus de plaisir à rédiger cette chronique d'un sacre annoncé que je compte Benoit Jeantet dans mon premier cercle après avoir co-écrit avec lui en 2011 Le désir de lire, aux éditions Honoré-Champion, puis récemment Jeux de Lignes, chez Privat. Le secret des délibérations restant bien gardé, il vous faut juste savoir que ma voix n'a pas eu de poids particulier aux yeux des membres du jury, ayant fait état de mon lien épistolaire et amical avec celui qu'il m'a fallu considérer comme un candidat parmi d'autres.
"Je sais bien que tu ne viendras plus. Mes souvenirs flottent au rythme des paroles de deux vieux crampons. Dans la vie de tous les jours, bien rare que les mots qui partent comme des flèches atteignent leur cible. Et c'est sans doute pour cela qu'on persiste à vouloir dire ce monde du rugby. Ce soir, l'amour est partout. Surtout dans ce qui manque. Et le rugby me manque. Alors voilà. J'ai le cœur qui invente des souvenirs, " écrit-il en fondu enchaîné. Quand une phrase me touche et que d'autres jaillissent, portées par un montage serré, je sais que je tiens, comme un ballon oblong dans la paume de mes mains, l'œuvre d'un écrivain.

dimanche 11 juin 2023

Glissement tellurique

La finale du Championnat de France à venir sera-t-elle l’occasion d’un transfert, une passation de pouvoir de Toulouse vers La Rochelle ? Vous l’avez remarqué, après les demi-finales sans suspense de Saint-Sébastien, la hiérarchie est respectée. Le leader à l’issue de la phase de classement affrontera samedi soir son dauphin, mais subira-t-il pour autant la loi de celui qu’on annonce déjà comme son successeur ? 
Club vertueux s’il en est, finances saines, public fidèle et modestie chevillée au cœur, le Stade Rochelais a pulvérisé l’adversité, marché sur Bordeaux-Bègles comme il l’avait fait en finale de Champions Cup avec le Leinster. Aujourd’hui, peu d'adversaires semblent capables d’arrêter ses poids-lourds lancés les uns derrière les autres en percussions frontales sur la ligne d’avantage. 
Seul le Stade Toulousain, qui dispose lui aussi d’imposants bulldozers, peut enrayer la robuste machine rochelaise car sa palette offensive, plus riche, plus variée, plus tranchante, plus innovante, lui offre des options susceptibles de transpercer l’hermétique défense maritime, véritable mur de l’Atlantique. 
Passation de pouvoir, aussi, cette semaine dans les urnes à Marcoussis alors que Florian Grill, favoris des clubs amateurs, se présente de nouveau à la présidence de la FFR et que son adversaire, Patrick Buisson, considéré comme l’homme-lige d’un Bernard Laporte démis de ses fonctions, a été rejeté par les urnes il y a de cela quelques mois déjà. 
A priori, la victoire de Florian Grill ne fait aucun doute et il ne reste qu’à évaluer l’ampleur de son succès. Mais le comité directeur fédéral, dans sa grande majorité, reste acquis à son ancien mentor. Ainsi, schizophrénique, le rugby français s’apprête à vivre un épisode déstabilisant à trois mois du coup d’envoi de la Coupe du monde, à savoir une cohabitation bancale et toxique dont il ne peut que pâtir. 
En revanche, une certitude, rien ne viendra polluer samedi prochain l’apothéose du Top 14 : en effet, l’Inter Milan est tombé devant Manchester City, de retour après cinquante-huit ans d’absence Ferrari a remporté les 24 heures du Mans du centenaire, Jonas Vingegaard s’est imposé dans le Critérium du Dauphiné et Novak Djokovic s'est défait de Casper Ruud pour remporter Roland-Garros. Rochelais ou Toulousains auront donc désormais tous les honneurs de la scène médiatique.

vendredi 25 novembre 2022

Pour qui le carton plein ?

Après les matches internationaux de novembre, voici l'occasion de tester vos connaissances ovales. Ange Capuozzo, Josh Van der Flier, Ruahei Demant, Rubi Tui ont été récompensés pour leurs performances sur le terrain. A vous de jouer devant votre écran... Le premier d'entre vous qui trouve les dix bonnes réponses remportera - c'est la période des trophées - le titre de meilleur bloggeur de l'année 2022. 
1- En 1970, alors qu’il a mis un terme à sa carrière sept ans plus tôt, l’ailier irlandais Tony O’Reilly, devenu chef d’entreprise à Londres, remplace, à quelques heures du coup d’envoi, un joueur irlandais forfait. Il se rend à Twickenham : a) au volant de sa Rolls-Royce;  b) en parachute; c) à bicyclette; d) en bus à l’impériale.  
2- En 1951, les Barbarians britanniques invitent pour la première fois un international français à participer à leur tournée au Pays de Galles. Il s’agit de : a) Guy Basquet, troisième ligne centre du SU Agen; b) Maurice Prat, trois-quarts centre du FC Lourdes; c) Bernard Chevallier, deuxième ligne de l’AS Montferrand; d) Michel Pomathios, ailier du Lyon OU.
3- Qui a dit : « Le Tournoi, c’est comme si le rugby mettait un smoking » ? : a) Thomas Castaignède; b) Fabien Galthié; c) Charles Ollivon; d) Jean-Pierre Rives.
4- Jusqu’à l’été 1968, le remplacement d’un joueur blessé était interdit. Qui a été le premier international à entrer en cours de jeu ? : a) Jean-Louis Bérot; b) Mike Gibson; c) Phil Bennett; d) Colin Meads.
5- La barre des cent sélections a été dépassée pour la première fois par : a) Jason Leonard; b) David Campese; c) Philippe Sella; d) Fabien Pelous.
6- La première sélection française a vu le jour en 1893 sous le patronage de l’USFSA. Elle n’était composée que de joueurs issus de deux clubs. Lesquels ? : a) Le PUC et le SCUF; b) Le Havre et L'Ecole Alsacienne; c) Le SBUC et le LOU; d) Le Racing Club de France et le Stade Français.
7- Lors des déplacements en train de l’équipe nationale d’Ecosse dans les années 20, le capitaine du Chardon, John Bannerman, motivait ses joueurs : a) en leur lisant des poèmes épiques; b) en leur demandant d'aider les cheminots à mettre du charbon dans la locomotive; c) en les obligeant à effectuer des sprints dans les couloirs du wagon; d) en récitant la composition de l'équipe adverse.
8-Leicester et Biarritz se sont affrontés en août 2002 lors de la seule édition d’un trophée qui opposait les clubs champions de France et d’Angleterre. Quel était le nom de cette compétition ? : a) Europe Cup; b) North Cup; c) Channel Cup; d) Orange Cup. 
9- Lors de la Coupe du monde 1995, un attaquant inscrit le millième essai du quinze de France. Il s’agit de : a) Emile Ntamack face à l’Ecosse;  b) Thierry Lacroix face au Tonga;  c) Philippe Saint-André face à l’Irlande; d) Sébastien Viars contre la Côte d’Ivoire.
10- Aux côtés de Margaux Hemingway, le trois-quarts centre Denis Charvet débute au cinéma à l’affiche de La Messe en si mineur, long métrage réalisé par Louis Gillermou dont l’une des particularités est d’avoir été : a) Trompette dans un orchestre symphonique; b) Stagiaire à L’Equipe; c) Trois-quarts aile de Béziers; d) Maire de Boulogne-Billancourt.

P.S. : personne n'a été averti par sms de la parution de cette chronique. Tout le monde part donc sur la même ligne.

dimanche 19 décembre 2021

Dans l'ombre apaisée

La vie d'Alain Estève est un roman écrit au sang d'encre. Remué, tordu puis assommé dans un regroupement : c'est ainsi que je suis sorti de l'ouvrage qu'a mis entre mes mains Jean-Luc Fabre, l'ancien président du Rugby Olympique Agathois. Même si la voix du géant se fait entendre, ce n'est pas une biographie au sens classique qui traverse les trois-cent-quarante pages de ce conte d'auteur, mais plutôt la chronique d'une époque, celle du grand Béziers et du rugby des années soixante-dix, de l'inexorable et du démesuré. D'un rugby qui ne reviendra pas, comme a disparu celui de Lourdes.

L'histoire de ce joueur hors-normes, ses racines, sa famille, l'enfance qui lui a été arrachée, les coups et les douleurs, l'abandon et l'oubli, forment une première partie qui fait écho aux Saisons de Maurice Pons, à La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole, et à La montagne morte de la vie de Michel Bernanos ; c'est un récit qui vous prend aux tripes et vous les arrache avant de les disperser. Vient ensuite la construction d'un homme par le rugby, ses liens, ses vertus, ses baumes, au sein d'une génération dure aux mâles qui éleva presque ce jeu au rang de discipline scientifique. 

On y croise des figures et des amis, on assiste à des querelles qui ne sont pas toutes de Brest mais sentent la sueur et le défi, la rance et parfois le pardon. Ce n'est un secret pour personne, Alain Estève dispute les prolongations avec l'énergie de ceux qui ne veulent pas abdiquer, même si l'adversité a pris le dessus. Ce livre (Alain Estève, le géant de Béziers), publié à compte d'auteur et préfacé par Richard Astre, est un trait de lumière posé sur d'imposants pans d'ombre, et cet éclairage a le doux éclat de la bienveillance, Jean-Luc Fabre y veille à chaque page. 

Ce n'est pas une hagiographie, loin s'en faut : tout est écrit, tout est dit, raconté sans sous-texte, mis à nu, parfois à vif. Rien n'est laissé sous le tapis de ces souvenirs qui parfois embellissent même le pire. Vous ne saurez pas, en revanche, qui a fracassé André Herrero lors de la finale 1971. J'ai cherché, je n'ai pas trouvé. Mais vous comprendrez au moins une chose : ce n'est pas Alain Estève, contrairement à ce qui a été raconté un peu partout, qui lui brisa les côtes. Celui qui fut montré du doigt, hué, vilipendé, partira avec ce secret plutôt que de le livrer, même au moment où le grand arbitre, celui qui décide de qui joue et de qui sort, s'apprête à siffler la fin. 

Cet ouvrage, honnête et enveloppant, nous en apprend pourtant de belles. Les anecdotes ne manquent pas, les révélations non plus. Sans fard, ni débordements. J'y vois surtout un hommage aux deuxième-lignes de devoir, ces hommes de l'ombre, sans pour autant verser dans l'apologie du coup de casque. On y entend la parole des silencieux, on y voit le partage des tâches. On comprend pourquoi Béziers fut si grand et si craint et, au milieu d'une équipe devenue tribu, jusqu'à quel point une tête dépasse. 

Ce long récit parle de fraternité d'armes et de jeu, cerne les secrets d'un groupe, celui qui part devant, au combat, soudé malgré tout ce qui sépare, uni contre tout ce qui l'écarte. C'est Brennus, c'est Paul Riquet, c'est l'Aude et l'Hérault, Raoul, Jo, Jeff, Pépito, Richard, Albert, Alain, Walter et Claude. Toute une vie de rugby et de nuit blanches. Ce sont les murs d'une prison, celle dans laquelle nous sommes parfois enfermés à notre corps défendant, cette prison construite autour de nous, parfois même nous y prêtons une main, et contre les murs de laquelle nous nous heurtons.

Si le poète anglais Maro Itoje a considérablement amélioré ce que le fermier all black Sam Whitelock avait inauguré dans le registre du deuxième-ligne contemporain, redécouvrir l'aventure rugbystique d'Alain Estève rappelle que dès 1971 un géant patibulaire avait déjà transformé la fiche de poste, au point d'évoluer à tous les postes de la troisième-ligne une décennie durant aux côtés des meilleurs avants français. Dans son roman inaugural, Louis-Ferdinand Céline écrit : "Ce serait pourtant pas si bête s'il y avait quelque chose pour distinguer les bons des méchants." Ce n'est à un voyage au bout de la nuit que nous invite ce livre, mais au bout de la vie, plutôt. Dans l'ombre désormais apaisée d'un géant. 

Pour se procurer Alain Estève, le géant de Béziers, au prix de 26,90 euros : contacter Jean-Luc Fabre à son adresse postale (10, chemin des abreuvoirs, 34300 Agde) ou par SMS au 06 07 59 78 82.

dimanche 27 septembre 2020

Imola, inoubliable

Enlevez-lui casque et lunettes, et voilà qu'il ressemble soudain à un jeune Poilu revenu du front, cette ligne qui fait basculer au hasard les combattants. Sur la bande d'arrivée il s'offre, crucifié par la portée d'un exploit qu'il ne parvient pas encore à cerner, à mesurer, à s'approprier vraiment. A peine descendu de selle, il demanda à joindre sa "maman" parce qu'au plus fort moment de votre existence, vous appellez toujours ceux qui vous ont mis au monde. Julian Alaphilippe a été sacré champion du monde à Imola, dimanche, là même où un autre immense champion, Ayrton Senna, a perdu la vie au volant. Le sort les associe à distance, au bout d'un virage. Marié à la sueur et aux larmes, le sport a en commun avec l'art une puissance évocatrice qui touche à l'essentiel, au sublime de simplicité à travers l'immense effort consenti pour accéder au sommet, cette action extra-ordinaire qui consiste à séparer le commun du superbe pour finir par les associer, sans avoir l'air d'y toucher. Au coeur de la crise sanitaire qui nous plombe, le sport a été le grand oublié de cette affaire politico-médicale. Passe encore qu'il n'existe pas de ministère concerné, c'est amer, mais nous survivrons à cet oubli volontaire. En revanche, le sort fait à cette activité, à ceux qui l'aiment et la pratiquent, qui transmettent ses valeurs comme ses vertus, a de quoi nous interroger à défaut de nous révolter puisque d'autres sujets sont prioritaires. Mais qu'on y réfléchisse : que nous dit la victoire de Julien Alaphilippe ? Elle magnifie un sport perpétuellement décrié, elle raconte l'opiniatreté d'un homme marqué par les déboires, les échecs et les peines, elle pose une douce lumière sur l'équipe de France alors même que les meilleurs spécialites et les plus grandes figures regrettaient, naguère, la décrépitude du cyclisme français et le peu de charisme de ses meilleurs pédaleurs. Elle nous dit qu'il n'y a jamais d'espoir éteint ni de fatalité promise. Qu'un homme seul, échappé volontaire, n'est rien sans la préparation de tous, les choix du sélectionneur, le plan stratégique, l'intelligence tactique collective, le sacrifice de ses pairs et l'esprit d'équipe insufflé dans chaque tour de mollet. Nous avons vécu image par image son attaque fulgurante, son écart resté minime - entre dix et treize secondes - pendant quinze kilomètres, c'est-à-dire une éternité, et c'est long une échappée pour l'éternité quand elle roule au ralenti. Nous avons appuyé chaque coup de pédale avec lui, nous nous retournions comme lui, un tas d'idées nous ont traversé l'esprit pendant que nous descendions sur Imola et son circuit d'amplitude et de larges courbes dans une Emilie-Romagne valonnée qui restera gravée sur son pédalier. Le succès de Julien Alaphilippe nous parle de nous, de sport, d'équipe, de la capacité du champion à se sublimer devant la meute, d'aller chercher au plus profond de son être les ressources inconnues, oubliées, cachées, qui séparent la performance de l'exploit, ce long trajet des machoires serrées à la coupe, de la descente en soi forcément égoïste le temps de l'effort jusqu'au partage sans fard, au naturel. Et c'est bien cette force désarmante, une fois la ligne franchie, qui nous a inondé de bonheur, tous autant que nous étions. Puisse ce titre mondial dans un sport individuel décerné au plus grégaire des cyclistes français, puisse l'aboutissement de toute une carrière posée sur le socle d'une équipe de France dévouée à la cause d'un seul avant même le départ fictif inspirer le XV de France, lui aussi composé de personnalités, d'égos, d'individualités, dans sa quête du trophée Webb-Ellis. Puisse ce moment puissant - où seul au moment de franchir la ligne d'arrivée pour l'emporter Julian Alaphilippe était rempli de pensées vers tous ceux qui l'ont construit et constitué - servir de référence à tous les internationaux tricolores qui se cherchent un présent et imaginent leur futur. Longtemps, le rugby français a été un modèle quand il s'agissait d'évoquer ce que le sport avait de meilleur, de plus sain, de moins trafiqué. Aujourd'hui, il a tout intérêt à puiser sans restriction dans ce que ses cousins du football, du handball et du cyclisme lui offrent depuis deux décennies s'il veut enfin quitter l'ornière dans laquelle il reste plongé par sa propre faute, miné qu'il est par les affaires, les querelles de pouvoir, les rapports de force, les luttes intestines, les intérêts divergents et les petites phrases assassines. Bras en croix, regard levé au ciel, exalté par l'effort jusqu'au bout de lui-même, s'offrant quelques secondes d'éternité, Julian Alaphilippe n'était pas seulement un cycliste, dimanche : il symbolisait ce que le sport a de plus attachant à nous transmettre, une intention silencieuse, un rai de lumière, un petit miracle soudain désarmé. Si tranchante est la lame qui sépare le déclin du prestige qu'elle nous pousse parfois au renoncement, Imola nous rappellera longtemps, sur cette ligne d'arrivée, qu'il ne faut jamais oublier nos rêves en route.

samedi 2 novembre 2019

A l'unissons !

Certaines photos valent mille mots. D'autres se passent de commentaire. Quand, sur la pelouse de Yokohama, Siya Kolisi brandit le trophée Webb Ellis entouré de ses coéquipiers, nul besoin de légende. Regarder suffit. Je ne sais s'il s'agit de rugby : l'événement dépasse la seule circonférence ovale. Après François Pienaar élevé dans un contexte d'apartheid et félicité par Nelson Mandela pour avoir su conquérir une coupe qui servirait à unifier la nation arc-en-ciel meurtrie, surgit maintenant Siyamthanda Kolisi.
Cent vingt-huit ans de rugby springbok derrière le soixante-et-unième capitaine de l'équipe nationale. Son parcours force le respect : orphelin, un township pour terrain d'enfance, la faim en viatique, la misère comme horizon, le seul xhosa - l'idiome de Mandiba - pour se faire entendre. Mais voilà, le rugby croisera sa vie pour construire un destin. Qui va l'élever. Au rang désormais d'icone. Ou plutôt de symbole : celui de toutes les convergences.
Les matches laissent un score. Cette finale imprimera une trace. On peut ne pas aimer le jeu pratiqué par les Sud-Africains. Mais ils se foutent bien des notes artistiques que les esthètes peuvent leur donner. Ils pratiquent leur rugby, imaginé par un pasteur, le révérend George Ogilvie, retourné au Cap après avoir suivi ses études dans un collège anglais, Winchester, où se pratiquait un jeu plutôt viril et rugueux appelé the scrum.
Ca ne s'invente pas. Ou plutôt si. Il y a de siècles de cela, chaque collège privé anglais (il ne s'agit pas d'un établissement pour pré-ados mais d'un mix Terminale-Prépa-Université) dispose de sa propre activité physique : le mur à Eton, le football à Rugby, etc. Ogilvie a découvert la mêlée à Winchester et n'aura de cesse, revenu en Afrique du Sud, d'encourager la pratique de cette activité physique collective qui colle bien au caractère combattif des ouailles liés dont il a la charge.
Vous imaginez où cela nous mène. La mêlée fantastique, écrit par Denis Lalanne, traite du test-match de 1961 à Colombes, un 0-0 qui fascina toute une génération bien après que les Springboks de Hennie Muller eurent dévasté l'Europe du Tournoi des Cinq Nations en 1952, inspirant Lucien Mias à peaufiner le demi-tour contact six ans plus tard pour réaliser l'exploit de vaincre ces Rugbymen du Diable sur leurs terres avec une équipe de copains. La mêlée, creuset de l'âme ovale sud-africaine, donc.
Tout sauf un hasard si sur une ultime mêlée les Springboks de Pienaar bloquèrent en 1995 l'avancée du XV de France à Durban sous un déluge de doutes et de frustration pour s'ouvrir le chemin de la finale et de la rédemption politique. Quand j'ai vu les huit avants springboks soudés comme un seul engager une flexion et disloquer la mêlée anglaise, samedi, je n'ai pu m'empêcher de penser au serment du révérend Ogilvie.
Alors que les Springboks de Paul Roos affrontaient une sélection des îles Britanniques, se posa un problème de maillot. Les Lions jouaient en blanc. Pas question de leur proposer, hospitalité oblige, de changer de tunique. C'est alors que le révérend Ogilvie invita Paul Roos à récupérer les maillots de l'équipe de son diocèse, en coton vert olive avec une mitre sur le cœur. Pas étonnant qu'en Afrique du Sud le rugby soit plus fédérateur que ne peut l'être une religion.
Depuis une vingtaine d'années, le législateur soumis à la volonté de l'industrie du spectacle a cherché par tous les moyens à édulcorer cette phase de jeu qu'on appelle mêlée et qui, pour le profane, ressemble à un amas alors qu'il s'agit bien de la plus formidable épreuve de fusion, de technicité et de volonté jamais inventée, à même de jauger l'engagement d'un groupe vers un but commun, de juger la valeur intrinsèque d'un pack, et surtout sur terrain gras. Toutes les règles et les injonctions, les commandements et les alinéas ne pourront jamais changer cet axiome : pas de mêlée, pas de succès !
Ancien cornac du pack biterrois de la grande époque, Richard Astre m'écrit ce message que je vous transmets sur un pas : "Le rugby demeure un sport de combat collectif. Les mêmes valeurs sont toujours présentes : humilité, solidarité, courage, discipline... Tout le monde connait ces poncifs mais il ne faut pas confondre objectifs et moyens. Quelle action, quelle maîtrise, quel comportement, quelle intelligence mettre au service de la stratégie, tout en faisant abstraction de son propre ego ? La conjoncture très compliquée en Afrique du Sud a cimenté la cohésion de cette équipe. L'unisson entre avants et trois-quarts, avec une grande détermination dans l'affrontement, a suffi pour anesthésier toutes les velléités anglaises."
L'entraîneur sud-africain Rassie Erasmus a raconté à l'issue de cette finale remportée sur l'Angleterre (32-12) qu'il avait suggéré à ses joueurs de ne pas céder à la pression du résultat après leur défaite inaugurale contre les All Blacks lors de ce Mondial japonais. "La pression, en Afrique du Sud, c'est de ne pas trouver de boulot, c'est d'avoir perdu un proche, assassiné. Nous, notre objectif, c'est de donner de l'espoir. Pas avec des mots mais en actes. Sur le terrain." C'est d'unir une nation. Unissons donc à l'unisson !
Souvent, la finale d'une Coupe du monde donne le ton pour les années à venir. Celle-ci nous ramène aux vertus immarcescibles du football tel que pratiqué à Rugby. Les rats de bibliothèque ont beau vouloir faire mourir Webb Ellis en dévissant le mythe fondateur de son piédestal, la transgression reste gravée dans ce marbre placé sur le mur d'enceinte. C'est donc avec un beau mépris pour l'ère du temps que les Springboks, discrets durant ce Mondial, à la fois terriens et mercuriels, sont parvenus à se transcender au bon moment, gardant vivaces les racines de leur histoire pour mieux greffer des éclairs de génie au bout de leurs ailes.



mercredi 31 octobre 2018

Délicat rubato

A la ligne je note depuis qu'il m'a été donné de rédiger des contes et des rendus. Comme Gui d'Arezzo, j'écris sur mes mains. De la musique avant toute chose, prophétisait Paul Verlaine. Pas vraiment pour adoucir les mœurs. Mais dans le remugle ovale des trahisons et des insultes, des accords déchirés, des poteaux sciés et des champs labourés qui dénotent, nous reste à viser l'harmonie. Et nous y hisser haut.

Au sortir de la fuite enchantée vers l'Europe et sa coupe la semaine dernière il était question, chez certains entraîneurs, de reconsidérer l'arbitrage français toujours prompt à siffler l'équipe qui attaque à force de la suivre du regard, à l'inverse de ce qu'opèrent les sifflets anglo-saxons, pénalisant les défenseurs occupés à ralentir le mouvement. Il en a été autrement.

Je n'aurai donc pas à revenir sur le succès rochelais à Mayol et la poignée de mains absente au moment où se croisèrent Collazo bien show et Garbajosa osant tendre sa paume. Ni sur les naufrages lyonnais et castrais, le triplé d'Antoine Dupont et les vendanges tardives de Montpellier. Encore moins sur les ressorts offensifs franciliens rebondissant sur le tapis vert d'un lieu-dit en l'occurrence si mal nommé : La Défense.

En effet, m'est parvenu un émouvant petit bouquin* que je n'attendais pas signé de mon confrère Jean-Pierre Oyarsabal dont je n'ai pas oublié qu'il fut l'un des plus rapides à chroniquer mon premier opus, «Rugby au centre», en 1984. Cette plume qui signait dans La Dépêche du Midi m'invite dans sa dédicace à «butiner» son recueil de chroniques, vingt ans de profession de foi survolés en cent-soixante quatorze textes regroupés par thèmes.

Il y est à chaque page question d'enchantements, de meurtrissures, d'inquiétudes et d'émotions, de l'éveil dont nous devons faire preuve à défaut de lucidité, d'hommages, de pèlerinages et de trajectoires, d'estime et d'addictions. C'est écrit serré, dense, ça pulse et ça traverse, le sous-texte est jubilatoire, les jeux de mots subtils. Vingt ans à rédiger de généreux billets de presse après avoir couvert le rugby toulousain : Jean-Pierre Oyarsabal nous fait ainsi traverser à rebours nos passions.

Si le rugby tient sa place et toute sa place avec, entre autres, des miniatures tracées sur Fouroux, Clerc, Poitrenaud, Galthié, Berbizier, Pelous, Walter Spanghero, Servat, Michalak, Bru, Novès, Dusautoir, Califano et Codorniou, mais aussi sur Mazzer, Crenca et Triep-Capdeville, c'est pour mieux nous rappeler que nous ne sommes que de passage mais que certains durent au-delà des scores et des titres. L'ovale ne phagocyte pas pour autant dans cet ouvrage brodé main l'espace laissé au cyclisme, au football, à l'athlétisme et surtout à la boxe.

A l'ouverture, l'auteur nous interroge et citant Albert Camus dès la première attaque il convient, écrit-il, «d'être d'abord exigeant envers soi-même.» Si l'être humain est sommé de relever le grand défi, poursuit-il, et j'ajoute voire même se relever, alors «oui, le sport peut encore l'aider», assure le plumitif en de très belles pages d'écriture. On y trouve - décidemment il n'y a pas de hasard - un élan d'épaisseur spirituelle signé René Char : «L'impossible, nous ne l'atteignons pas forcément, mais il nous sert de lanterne

Il y a vingt ans, nous avions des héros auxquels sous identifier. Col relevé, tel voulait ressembler à Jo Maso comme on joue à Zorro. Didier Codorniou au gabarit de lutin improvisait sa ligne rugbystique comme Vladimir Horowitz délivrant l'impromptu de Chopin opus 66, par exemple. Du bout des doigts, sans avoir l'air d'y toucher. Tout de rubato délicat. En vingt ans de lecture morcelée à travers ce collage de contes, il apparait néanmoins que le sport n'est plus aujourd'hui porté par des héros mais par des vainqueurs, des champions. Tous se ressemblent, issus de la formation, formatés donc. Egaux dans l'egosystème.

En amoureux du septième art, l'auteur évoque surtout les sillons fumants et les hommes palpitants, des rencontres, des connexions, et ça nous parle ici. Il écrit sur les «échanges de vibrations étranges». Il poursuit : «L'avenir sera moins ardent, plu ardu ?» Pas de souci. Comme le formulait, très pénétré, l'élancé Philippe Clay dans «Les têtes brûlées» : «Qu'importe ce que nous deviendrons si nous restons ce que nous sommes», relève-t-il. Pas mieux.

*Le sport est-il l'avenir de l'homme. Cépaduès-Editions. 16 euros.

lundi 29 mai 2017

Lutte finale

Après les Lions jaillissant de l'inconnu pour bousculer les pronostics, place maintenant aux super-héros, Facteur-X en bande, dessinés pour sauver leur équipe quand la tension, la pression et les défenses sont trop fortes pour le commun. Ainsi à Marseille en demies, La Rochelle s'est fourvoyé et les Racingmen n'ont pas su rééditer leur performance en Hérault. Demeurent pour le dernier assaut deux clubs qui dominent le rugby français depuis une décennie : Clermont et Toulon. D'une logique implacable. Tant de journées pour en arriver à cette confrontation, enfin.
 
Car jamais au sein du rugby professionnel français - et même avant - ces deux clubs ne se sont retrouvés pour tenter de décrocher le Bouclier. Dimanche est une première et leur final un rendez-vous avec l'Histoire. Certes, ils ont connu l'Europe, et Toulon s'est trouvé deux fois victorieux par des voies différentes. De chaque côté, une moitié d'équipe a survécu au dernier choc. Est-ce assez pour gommer le passé ? Twickenham est-il si éloigné de Saint-Denis ? Clermont a-t-il mûri, comme ses joueurs et son staff se plaisent à le répéter ? Toulon est-il vraiment en rade, coulé par l'usure des ans et les errements de son président ?
 
Ceux qui ne regardent le Top 14 qu'une ou deux fois l'an s'extasient désormais devant le jeu de Clermont comme s'ils partageaient avec les dieux du rugby la recette de l'eau tiède. Il leur faut absolument devenir les apôtres de cette révélation. Clermont est sans conteste le parangon du mouvement, l'exemple à suivre, la proue qui fend les vagues de défense. Mais qu'ils remontent donc plutôt dix ans en arrière avant de célébrer le présent. Voire même en 1999, aux débuts de l'ère open. Qu'y verraient-ils ? Un jeu léché, déjà millimétré dans ses grandes largueurs. Mais aussi un rugby de largesse, offrant à l'adversaire assez d'occasion d'en jouer. 
 
Quand se décident les finales, dans ce moment où se vident les esprits chavirés d'avoir tant donné, d'y avoir tellement cru, où basculent les certitudes, où reviennent les craintes, les peurs et parfois les angoisses, la plus belle mécanique peut grincer, hoqueter puis se désarticuler. Ce moment survient immanquablement. Il faut savoir le dompter ou l'ignorer. Une finale n'est pas un match ordinaire. Jamais. Le favori n'y puise rien qui lui permette d'espérer. Une finale ne se joue pas, elle se remporte. Elle s'arrache avec les tripes, les dents, les ongles. Elle oblige à puiser.
 
La semaine dernière, entouré d'amis rochelais sur la route de Marseille, nous avons rejoint Claude Spanghero chez lui. Dans sa vaste cuisine d'été nous attendaient jambon fondant et cassoulet, aussi le Gaillac de Yannick Jauzion et de fines bulles de Gosset pour finir. Durant ce banquet, l'ancien deuxième-ligne international de Narbonne nous avoua de sa voix rauque : "En 1979, nous en avions marre de bien jouer et de perdre en finale", allusion à l'épisode malheureux de 1974 face aux Biterrois, un titre lâché pour une erreur en touche suivie d'un drop de Cabrol. "Alors, devant, nous avons gardé les ballons et nous avons châtiés les Bagnérais. Balle, balle, hurlaient Sangalli. Rien du tout. Et quand ça ouvrait, boum, Lulu Pariès balançait une quille..."
 
Le seul essai Narbonnais fut inscrit par l'ailier Christian Tralléro sur une passe croisée entre François Sangalli et un petit prince nommé Didier Codorniou qui allait connaître quelques semaines plus tard ses premières sélections en Nouvelle-Zélande, sa deuxième un 14 juillet à l'Eden Park d'Auckland. D'autres princes, citons d'évidence Denis Charvet, éclairèrent les finales. Mais pour soulever Brennus, mieux vaut compter sur un pack d'airain, une mêlée de fer, un alignement irréprochable, une charnière dévouée au registre et rusée.
 
Leader du Top 14, plébiscité y compris devant le vélodrome de Marseille par des supporteurs toulonnais lucides - "Nous sommes assis et vous debout" - au moment où je montais les marches qui mènent vers cette magnifique arène, La Rochelle a perdu en demie pour avoir déjoué, c'est-à-dire n'avoir pas cru dans ce qui a fait sa force cette saison ; à savoir le jeu dans la défense et non devant. S'être ridiculisé et du coup affaibli en présentant trois compositions d'équipe différentes avant le coup d'envoi restera un épiphénomène pathétique mais bien significatif de ce stress mal maîtrisé.
 
Exsangue depuis l'intersaison, puis miné par ses soucis extra-sportifs - à l'image d'un Carter à côté de la plaque, qui avait oublié à la maison son permis de jouer - le Racing 92 n'a disputé qu'un seul match digne de son standing : en barrage à Montpellier. Jamais les Franciliens, bloqués sur leurs talons, ne sont allés chercher leurs adversaires en défense, leur offrant ainsi des espaces, des opportunités, des occasions de briller. On ne réduira pas la performance auvergnate aux errements du Racing, mais il faut être deux pour danser le tango : visiblement, les champions de France en titre n'avaient pas la bonne pointure.
 
Dimanche se proposerait donc à nous un dernier acte contrasté dont l'intrigue manichéenne serait si tranchée qu'il ne vaudrait même pas la peine d'en signifier ici le vainqueur tant Clermont possède d'atouts et de vertus. Il faudrait même croire que le résultat des demies a valeur d'oracle. Toute critique serait superflue voire déplacée, et nous serions donc bien avisés par divers exégètes de suivre sans broncher cette procession d'évidences la main dans la corbeille de roses. C'est mal me connaître : quand la foule chante le même couplet, je suis souvent tenté, provocateur, d'y apporter un bémol.
 
A écouter les louanges qui embrasent Clermont, cette finale serait donc jouée d'avance au nom de la note artistique, du plaisir pris en téléspectateur neutre et connaisseur. Il n'y aurait pas à imaginer d'autre issue que celle d'une ASM conquérante, armée de ses percussions et de ses offloads, des mains de Lopez et des pieds de Parra, allant chercher en tribune présidentielle le glorieux bout de bois tendu par Paul Goze, Bernard Laporte ou d'Emmanuel Macron. Qu'en est-il alors d'un Toulon réduit au rang de faire-valoir ? Peut-on écarter d'un revers d'azerty le RCT ? 
 
Depuis 2013, Toulon a remporté trois titres européens, le Bouclier de Brennus et disputé l'an passé la finale du Top 14 à Barcelone. Une présence sans équivalent au sommet depuis le Stade Toulousain des années 1990 et 2000. Et cet acquis ne trouverait désormais aucun écho ? C'est vite enterrer les génies de ce jeu que sont James O'connor, Drew Mitchell et Matt Giteau. C'est oublier l'intelligence de Juan Martin Fernandez Lobbe et de Juane Smith, la puissance de Duane Vermeulen, l'impact de Guilhem Guirado. Et l'éclat naissant d'Anthony Belleau vaut bien, en face, celui de Damian Penaud.
 
Que Clermont vienne à l'emporter et ce serait effectivement une bonne nouvelle pour ce club dont la particularité est d'être constant au plus haut niveau depuis les années trente du siècle dernier. Malheureusement pour lui, il a trouvé devant sa route des clubs exaltés par l'événement (Narbonne, Vienne, La Voulte, le Stade Français, Perpignan) et des géants (Béziers des années 70, Toulouse des années 90 et 2000). Surgit maintenant Toulon et son armada de grands noms pour la plupart trentenaires quand l'ASM fait confiance à sa nouvelle génération, Cancoriet, Penaud, Raka, Fernandez, Iturria, Jedrasiak. Le contraste est saisissant entre le club d'entreprise et la danseuse du président, la sagesse du long terme et la folie des grandeurs, les enfants de la formation et les mercenaires additionnés. 
 
Mais le rugby, quand il est abordé sur les hauteurs où se situe une finale, échappe souvent aux évidences, surtout quand elles en deviennent caricaturales à force d'être soulignées. Toulon vaut bien mieux que l'image qu'il donne en pesant lourdement sur la ligne d'avantage, et Clermont n'est peut-être pas totalement guéri de son syndrome des finales perdues par dizaines. Reste que celui qui ira décrocher le Brennus dimanche soir peu avant minuit, obtiendra un succès marquant, et je ne doute pas un instant, du fait même de l'opposition, qu'il fasse un sacré champion.

Prochaine chronique en ligne le mercredi 7 juin
 

lundi 19 décembre 2016

Bande de frères

Vingt ans après, ou l'ambition du terroir. Quand ce jeu de rugby demandait un supplément d'âme et qu'en guise de tiroir-caisse le président mettait la main à la poche, la sienne, sans revendiquer avoir acheté du club, sinon lui permettre de respirer. Ce sport et ses serveurs n'étaient alors la propriété de personne. Il y a vingt ans, Brive était à l'affiche, éclairant la nuit de Cardiff, le Brive de Coco Alegret et d'allégresse, d'Alain Penaud, Sébastien Viars et Titou Lamaison, celui les frères Carrat purs joyaux, de Kacala et de Casa, de Travers et de Carbo.

Quand l'histoire repasse les plats, le repas sur papier se compose de soixante-trois entrées ! Vous m'en direz des nouvelles. Un repas ? Que dis-je, un banquet ! François Duboisset, passé par les Nuls et Canal Plus, écrit avec verve, humour, dérision, talent et émotion - il a créé sa propre maison d'édition parce qu'on est jamais mieux servi que par soi-même - un ouvrage-hommage* aux Champions d'Europe 1997. A dévorer en cette fin d'année contrastée.

L'aventure de cette bande de frères, nous avons été quelques uns à la traverser, chacun à notre façon, à notre place. Et quand François m'a demandé de lui pondre un texte sur le titre, Cardiff, le voyage et son ivresse, mon cœur a pris le ballon de volée et j'en ai livré deux ! Vingt ans, bon sang, c'est hier tellement les vibrations continuent de jouer ce joli petit morceau de vie ovale.

Je regarde autour de moi et me dis que vingt ans, finalement, ce n'est pas si loin. Nous pouvions alors voyager avec les joueurs, aller et retour ; nous partagions tout, y compris le coup de poing. C'est comme ça que mon collègue Jean Crépin, accoudé au Toulzac avant la bagarre, sauva la vie d'un Corrézien mordu au sang au prix d'une fracture de la main. Il avait le crochet facile, le Jeannot. L'Europe, c'était un supplément, une aventure comme celle vécue il y a peu par les Barbarians Toulonnais.

Les Brivistes avaient inauguré la formule en recrutant de drôles de clients, tels Ross et Venditti.  Mais que ce soit à Toulon ou à Brive, la clé reste toujours la même : créer du lien. Dans son livre-souvenir qui sort au moment où le CAB a fait du Challenge européen son objectif de la saison-anniversaire, mon ami François raconte tout (ou presque) avec drôlerie. La maquette est jouissive, décalée, terriblement vivante, et on y croise Moscato, Rousset, Fitzpatrick, Farr-Jones, Albaladejo.

Si vous cherchez un cadeau de Noëls vintage, celui-ci raconte le rugby des gaillards d'avants mais pas que : aussi les sorties débraillées et les entrées au casque. Avec le recul, il n'est pas étonnant que le plus beau des voyages que ces champions-là effectuèrent en fin de saison les fit dériver jusque vers l'île de la Réunion après s'être perdus toute une nuit dans les Pyrénées espagnoles, mauvais versant, en stage d'oxygénation, anecdote qui aurait pu virer tragique, qui ne fut jamais écrite et acheva de constituer une équipe de Coupe.

Je ne suis pas nostalgique - c'est une maladie. J'avoue simplement un penchant pour les parenthèses ovales qui sentent le camphre et respirent le sentiment. Envoyons le ballon en bout de ligne : c'est aussi le cas du numéro un de Flair-Play qui regroupe une belle collection de fondus (Aymond, Jeantet, Boully, Habib et bientôt Colliat, Pére-Lahaille et Mazzella, soit la quasi intégralité de la Comme Fou) autour de Christophe Schaeffer, comme le note Letiophe à la relance.

"Une philosophie réjouissante". C'est ainsi que François Duboisset conclut la saga à laquelle il participa, sacré sacre né de "souffrances durant les entraînements". Et l'auteur-flanker de préciser : "Nous n'étions pas invincibles, nous étions indivisibles". On lui doit donc la plus belle définition de la notion d'équipe. Ce que devraient méditer quelques clubs engagés (ou pas) dans les compétitions européennes den ce moment. Fort de ce viatique, ami(e)s de Coté Ouvert, je vous souhaite de joyeuses fêtes où que vous créchiez, en famille ou en Quinconces.

* ENTREZ DANS (la petite) HISTOIRE, par François Duboisset. Editions Les Livres de L'Îlot.
www.leslivresdelilot.fr ou contact@leslivresdelilot.fr