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mardi 14 avril 2026

Sur un plateau

 

Dans la roue des champions, ce cornac a le mental d'un dératé de Paris-Roubaix. Car il en fallait, de la caisse, pour survoler les pavés du Nord, avaler la poussière et les kilomètres d'un enfer dominical qui ne s'offre qu'aux plus grands. La remontée héroïque de Mathieu van der Poel effaçant d'une force d'airain son retard seconde après seconde n'avait comme concurrence que le duel digne du long métrage de Ridley Scott entre Wout van Aert et Tadei Pogacar, bretteurs grand style roue dans roue jusqu'à l'emballage final dans un écrin en forme oblongue de vélodrome. 
Au moment où les duellistes en finissaient au nord commençait dans le sud-ouest le bras de fer entre Bordeaux-Bègles et Toulouse, voisins ennemis en amont et en aval du fleuve rugby qui coule des Pyrénées vers l'Atlantique. Vingt minutes durant lesquelles rien ne fut inscrit mais qui marquèrent les corps et les esprits dans un de ces face-à-face qui augure d'une fin de saison tendue comme la cravate de feu Michel Crauste. On attendait la puissance des avants toulousains et c'est l'engagement du pack bordelais qui fit basculer les plateaux de la balance.
Alors que les Galactiques girondins ont enfin trouvé un paquet d'avants à la hauteur de leur talent sidérant, les attaquants toulousains n'ont pas été capables de compenser la relative atonie de leur pack de fort tonnage par les fulgurances dont ils sont coutumiers, et seul l'altier Kalvin Gourgues, dans un style qui rappelle l'élégance athlétique d'André Boniface dans l'intervalle qui ne se referme pas - buste haut, regard droit, accélération maîtrisée, ballon tenu devant lui, reins cambrés - fut en mesure de percer.
Ce quart de finale de Champions Cup s'est hissé un cran au-dessus des joutes domestiques qui, pourtant, animent avec énergie le Top 14. Dans un stade Chaban-Delmas chauffé au blanc des drapeaux, nous avons perçu à quel point, même avec tous ses défauts, cette compétition intercontinentale oblige les équipes engagées à élever leur rythme si elles veulent nourrir leurs aspirations. L'envie est décuplée à l'idée de déguster en mai des demis bien frais, et il n'y a pas de beau jeu que dans le sud-ouest.
En effet, il faudra compter aussi sur Toulon, dont on s'est demandé un temps s'il n'allait pas rester en rade quand son entraîneur en chef prit le large quelques semaines, consumé de l'intérieur par le feu qui brûle à Mayol, le plus incandescent des stades d'Ovalie. Réinitialisé, équipé de ce qui semble être un nouveau logiciel, voici le RCT parti à l'abordage, et c'est ce qu'il sait faire de mieux. Avec une UBB ragaillardie et des Varois sans complexes, la France aligne deux de ses clubs dans le dernier carré, face à des Anglais certifiés brise-glace et une province irlandaise dont on connaît l'irrésistible organisation : bien malin qui peut annoncer la couleur d'une finale en terre basque espagnole.
Au sourire de Mathieu Jalibert encaissant les plaquages appuyés de son alter-ego Romain Ntamack, le cyclisme d'élite avait offert l'étreinte respectueuse des frères ennemis, van der Poel allant saluer sans arrière-pensée le vainqueur de l'enfer dès la ligne d'arrivée franchie. Comme des virgules au bout d'une phrase de jeu, le sport a des vertus peu communes dont on aime s'inspirer car elles dépassent l'exploit pour toucher à la quintessence de la compétition.
Je savoure encore mon retour en terre natale, et le partage de desseins auprès des Anciens du Stade Rochelais qui ne veulent rien d'autre que d'offrir aux nouvelles générations ce que le club leur a transmis. Une pensée, aussi, vers les bénévoles, éducateurs et dirigeants du Sporting Club de Surgères qui m'ont accueilli avec chaleur et passion dans leur club-house orné de trophées et de photos sépia qui rendent gloire à leurs jeunes pousses et à leurs vieux crampons. Le rugby est surtout, comme l'écrivait l'historien Henri Garcia, "un état d'âme avant d'être le grand sport que l'on sait."

samedi 9 novembre 2024

Agape the blues

 

Personne n'a jamais osé affirmer que pratiquer le rugby proposait le plus court chemin vers la béatitude ou la canonisation. Il aura donc fallu attendre une tournée bidon en Argentine avec un contingent de Marie-Louise encadré par un quarteron de fêtards en guise de staff technique pour que trente ans après l'avènement du professionnalisme le rugby d'élite s'inquiète du rugby des litres au point d'interdire la troisième mi-temps pour ce qu'elle a de fatalement dionysiaque. 
Il aura donc fallu qu'en tournée trois ou quatre représentants post-pubères de la bite-génération, le nez gonflé aux lignes de coke et la gosier étanché au gin-tonic, tombent dans l'excès, fassent les gros titres et animent l'été de faits divers pour que, soudain, s'impose à tous la diète d'après-match. In Vino Veritas. Il faut quand même méconnaitre ce jeu pour ne pas savoir que les boissons partagées jusqu'au bout de la nuit n'ont pas d'équivalent pour forger un groupe.
Depuis l'Antiquité, les agapes n'ont pas d'autres vertus que de resserrer les liens. A partir de l'ère victorienne, elles ont permis aux joueurs d'une même formation de devenir des coéquipiers. Si depuis la création de ce jeu, le terrain permet de lier les partenaires, en mêlée, en touche, dans les regroupements et les ballons portés, il ne suffit pas à les fusionner. "Sans la troisième mi-temps, je ne vois pas beaucoup d'intérêt à disputer les deux premières", m'avait un jour assuré Jean-Pierre Rives, l'incomparable blond. Ironie, ce dompteur de caractères n'a jamais bu une goutte d'alcool.
De la même façon que des journalistes tempérants évitaient de remettre leur tournée au bar de l'hôtel où ils logeaient la veille de test-match afin, disaient-ils, de sauvegarder l'énergie utile le lendemain après-midi pour rédiger du mieux possible leur compte-rendu, la prétention des plumitifs de concours a fait davantage de dégâts au sein de la profession que n'en a causée la consommation d'alcool. Au coup d'envoi de ce France-Japon, j'ai levé ainsi mon verre de Zagat - un excellent whisky d'Auvergne artisanal - avec une pensée pour les ébranleurs de zincs qui, s'ils étaient encore avec nous, regretteraient le puritanisme hypocrite dans lequel vient de se fourvoyer le XV de France.    
Après une Coupe du monde 2023 foirée dans les grandes largeurs, un Tournoi 2024 mal embouché et cette tournée dans la pampa qui n'a apporté que des tracas, je n'attendais pas grand chose des Tricolores nouvelle cuvée de Fabien Galthié, et je n'ai donc pas été déçu : ils n'ont apporté ni grâce ni liant face à une médiocre sélection japonaise qui méritait d'encaisser soixante points hors taxes. Je préférerais vraiment évoquer les Australiens, magnifiques de culot, d'ivresse offensive et de talent face à l'Angleterre quelques heures plus tôt, tandis que s'avancent les All Blacks, victorieux de l'Irlande à Dublin, samedi prochain.
En guise de post-scriptum, sachez qu'il vous reste un peu moins de trois semaines pour découvrir les sept ouvrages choisis pour concourir au prix La Biblioteca du meilleur livre de l'année 2024, à savoir Jour de match (roman de Sophie Frajaville), Antoine Dupont hors-norme (album de Grégory Letort), Légende bretonne (saga vannetaise de Laurent Frétigné), Conquérantes (roman de Serge Collinet), L'essai d'un autre monde (récit de Pierre Michel Bonnot), Les vents Ovales (BD du trio Horne-Mermilliod-Tripp) et l'Histoire illustrée du XV de France (album de Ludovic Ninet).

lundi 23 septembre 2024

Spectacle sportif

 

Les actes du colloque organisé en mai 1980 à Limoges et intitulé Le spectacle sportif ont, certes, pris quelques rides mais leur introduction, signée par Antoine Blondin, reste toujours d'actualité. En voici quelques extraits choisis, avant Stade Toulousain - Union Bordeaux-Bègles, dimanche soir, qui promet d'être très show.
"J'avance tout de suite que ce titre - spectacle sportif - ne me satisfait pas pleinement, dans la mesure où lorsqu'on dit que des athlètes commencent à faire du spectacle, c'est bien souvent qu'ils cessent de faire du sport (...) 
En même temps qu'il est fugitif, le spectacle sportif est un conservatoire du genre, des gestes, qui avait aux origines une vocation utilitaire. Il implique donc que le spectateur soit capable de souscrire à un système de références. En d'autres termes, le spectacle sportif, à côté de la culture physique, est créateur d'une culture sportive qui pourrait bien constituer un département important de la culture générale. L'homme est une partie du monde par son corps mais il peut faire tenir le monde entier dans son esprit et c'est cette double relation entre ce corps contenu dans le monde et cet esprit dans lequel le monde entier est contenu qu'il tire sa dimension de grandeur.
Maintenant se pose la question amusante, objet de sarcasmes et de quolibets, la question de savoir si le sportif assis doit finalement être ou avoir été un pratiquant. Nous répondrons que s'il fallait avoir poussé le contre-ut pour apprécier l'opéra ou si l'accès des Folies-Bergères n'était ouvert qu'à ceux qui se sont mis une plume au derrière, ces nobles institutions se produiraient devant des banquettes vides. Ou mieux encore, comme le disait notre confrère Jean Eskenazi : "Je n'ai pas besoin d'avoir pondu l'œuf pour pouvoir juger s'il est frais ou non." 
Le baron de Coubertin nous donne un bon coup de main lorsqu'il dit : "Pour que cent se livrent à la culture physique, il faut que cinquante fassent du sport. Pour que cinquante fassent du sport, il faut que vingt se spécialisent. Pour que vingt se spécialisent, il faut que cinq soient capables de prouesses étonnantes." Cette phrase souligne que si l'immense vertu de la haute-compétition est d'offrir à ces cinq-là les circonstances de contact et de ferveur nécessaires à l'accomplissement de fabuleux exploits, elle remplit également une fin capitale : celle qui consiste à faire entrer l'homme du sport dans la cité.
A cette époque, la recette du succès l'emportait sur le succès de la recette, qui était inexistante. (...) Au sport de l'aristocratie, l'ère contemporaine a substitué une aristocratie du sport, issue d'un formidable écrémage en forme de sélection naturelle, voire artificielle, à travers toutes les couches sociales et les cinq continents. Se présente alors l'écueil du professionnalisme qui ferait se retourner dans leur vestiaire du Père Lachaise les barons de la Belle Epoque et, pire encore, celui d'un amateurisme rétribué. 
L'ampleur mondiale de la besogne sportive, les responsabilités et les prestiges attachés au champion, les terribles astreintes quotidiennes qu'implique l'accomplissement de sa vocation, font qu'il ne peut en aller autrement : le professionnel est un homme qui fait du sport pour gagner de l'argent ; l'amateur est un homme à qui l'on donne de l'argent pour qu'il fasse du sport.
Au regard des grandes enchères techniques qui poussent le monde et d'un train de vie infléchi dans le sens de la conjuration mécanique, l'objet de l'athlète n'apparait pas d'emblée avec clarté mais s'inscrit avec l'éclat de la contradiction. Ses gestes, qui ont répondu si longtemps à une ancestrale nécessité vitale, perdent chaque jour de l'actualité dans une civilisation qui s'applique à lui épargner de courir, de s'élever, de porter, de lancer : son propos apparait d'abord comme celui d'un facteur rural égaré dans un central électronique, son éminente dignité est celle du superflu.
Toutefois, aux progrès vertigineux de la civilisation du moindre effort, le sport, civilisation du plus grand effort, oppose ses propres progrès, non moins grandioses. Les sentiments diffus que l'espèce s'améliore affleure à travers la trajectoire humaine du champion et déjoue les pessimismes : on disparaîtra en beauté parce que des êtres consacrent chaque jour, quatre à cinq heures à la plus grande gloire de la volonté et du corps.
Le sport redevient alors, selon la belle définition de Jean Giraudoux, "une épidémie de santé". 

jeudi 9 mai 2024

Le tempo de l'éveil

 

Le jeu de rugby ne manque pas d'avatars. Quel que soit le contexte - Top 14 ou Coupe des Champions - , il nous faut répondre à la même question : que se passe-t-il dans ce théâtre à l'ancienne ? Le coup d'envoi est donné comme un rideau se lève, nous regardons, nous attendons, nous recevons et nous comprenons, pourrait répondre Roland Barthes. Le match est terminé, gagné ou perdu selon nos attentes de supporteur ou d'observateur, et nous nos souvenons. Ce faisant, nous ne serons plus les mêmes qu'avant.

Les philologues grecs auraient aimé le rugby. Il correspond parfaitement à leur vocabulaire. Pour qu'une rencontre se joue sur la scène d'un terrain, il doit se passer plusieurs choses. Par ordre chronologique un fait, une action, un hasard, une surprise, une issue. Rien ne vient à nous, en rugby, qui ne soit immédiatement accompagné du sens que nous lui donnons. Mais le jeu qui se déploie devant nous demeure une substance entêtée.

Et si l'art du rugby consistait à faire voir, simplement, les choses telles que manipulées par les joueurs au moment où ils disposent en une fraction de seconde seulement du ballon ? Comme un secret partagé qu'ils laisseraient passer, comme un grain que le peintre disperse sur la toile. Si nous voulions philosopher, nous dirions que le jeu de balle ovale est dans la légèreté et non dans la lourdeur, dans l'espace utilisé et non dans la conservation obtuse du ballon, dans l'éphémère et non les datas.

Victorieux dimanche dernier des Harlequins, le Stade Toulousain produit son effet dans un dosage de répartition, de combinaisons, phases de jeu inimitables ponctuées de gestes qui sont autant de griffures dans la défense adverse. Parfois un fouillis de passes emporte tout le monde, dirait mon parrain de cœur Jacky Adole chez qui, à Limeuil, je regardais cette demie. Ces passes, debout, sont un va-et-vient parfois intense, et à d'autres moments une approximation, des trainées de courses sortantes, entrantes, au large, au ras, qui se recouvrent parfois.

Il faut feindre de rater pour mieux réussir, et de tous ces ratages superposés nait une sorte de palimpseste qui donne au jeu collectif la profondeur d'un réseau, quand les joueurs passent des uns aux autres ce ballon. Pour autant, chaque geste a pour but d'installer une matière rugbystique. Faut-il lui donner un nom, comme on nomme une toile ? L'évocation ne peut-elle pas suffire ? Il existe toujours dans le jeu une forme de hasard : on appelle aussi cela l'inspiration. Et cette force créatrice est un bonheur d'étonnement.

Au cœur d'un collectif s'émancipe souvent une individualité. Celle du Stade Toulousain se nomme Antoine Dupont. D'une passe, d'une course, d'un soutien, dans l'intervalle ou l'interstice, il produit l'événement, aère le jeu, énergie subtile qui permet à son équipe de mieux respirer. Le philosophe Gaston Bachelard appelait cela "l'imagination ascensionnelle". Le XV de France n'a pas pu, pas su, en profiter pleinement l'année dernière quand la Coupe du monde fouettait nos attentes. Toulouse d'ici fin juin, et France 7 dans les semaines qui suivront, auront sans doute plus de chance que quinze coqs enfoncés dans le purin.

L'homme providentiel ne fait jamais rien éclore seul. Sans lui, les autres avancent peu, avec lui ils peuvent tout. Ce qui a manqué au PSG dans sa quête toute ronde d'un Graal européen ? Que Kylian Mbappé montre le chemin en se mettant au service de ses coéquipiers avant de les tirer vers le haut, vers le but... C'est bien le poids d'un démiurge qui différencie aujourd'hui le Stade Toulousain de tous ses adversaires. Mais c'est à la fois gracieux et dangereux.

Si l'on veut bien mettre entre parenthèses le temps de cette chronique la fin haletante d'un Top 14 qui délivrera au compte-gouttes ses tickets d'entrée en phase finale, pour mieux se projeter sur la finale de la Coupe des Champions entre la province irlandaise du Leinster et la pléiade toulousaine qui ne manquera pas de bientôt surgir, l'opposition des écoles - la dublinoise et celle de la ville rose - propose les deux faces d'une même pièce.

A l'organisation huilée, millimétrée, calibrée, très apollonienne du rugby, se distingue une façon plus dionysiaque d'aborder le jeu. Antoine Dupont serait alors ce feu dans les jambes dont chaque foulée joue un rôle si particulier, ce fils de Webb Ellis dont on attend qu'il fertilise la balle quand il surgit par surprise. Dernier passeur, premier soutien, dit mon ami Philippe Glatigny, éducateur landais. Rien n'est lisible qui puisse profiter à l'adversaire. De tous, Antoine Dupont est bien celui qui met le plus en valeur, aujourd'hui, une culture ovale née dans le triangle Bordeaux-Toulouse-Bayonne, il y a plus d'un siècle, de l'offrande et du crochet. On espère juste qu'il parviendra à aller au bout de sa course.

dimanche 21 août 2022

L'offrande faite à Roland

Les paroles s'égarent, les écrits demeurent. Interrogé au sujet de l'exposition organisée en 2019 à Montfort-en-Chalosse à la mémoire bien vivante d'André Boniface, le réalisateur Marc Silvera, auteur d'un documentaire sur les frères Boni, avait conclu de façon lapidaire l'interview qu'il m'avait accordée : " Il serait bon que les villages où sont nés les grands noms de rugby français fassent pour eux ce que Montfort a fait pour les Boniface. Je citerai juste Lucien Mias et Pierre Albaladejo, mais il y en a d’autres aussi… Il faut commencer à transmettre le rugby d’avant.
Je n'imaginais pas, au moment de l'écrire pour L'Equipe, que cette phrase était destinée à mener un lecteur assidu, Sylvain Pebay, jusque sous les poteaux d'Ibos pour transformer, samedi 27 août, le terrain de la Bianave en stade Roland Bertranne. De quoi faire mentir l'adage qui veut que l'on ne soit jamais prophète en son pays. Ainsi, à 73 ans, le plus modeste des champions, deux Grands Chelems (1977 et 1981) au palmarès et recordman des sélections (69) de 1981 à 1989 - soit entre Benoît Dauga et Serge Blanco, excusez du peu - trouve grâce aux yeux de ses plus proches contemporains. Coéquipiers et adversaires, eux, connaissent depuis longtemps - dès 1969 si j'en crois son maître, mentor et ami Jeannot Gachassin - les mérites et la gloire dont ce discret serviteur du jeu a refusé de s'envelopper.
Au printemps 1983, nous rédigions avec l'ami Jacques Rivière un ouvrage - Rugby au centre - appelé à magnifier le rugby "à la Française" dans ce qu'il doit à la subtilité du jeu des trois-quarts centres, de René Crabos à Didier Codorniou, soit un siècle d'attaques millimétrées et de complicité affirmée en guise de viatique autour du monde. L'immense Jean Dauger nous avait alors confié cette appréciation au sujet de Roland Bertranne, à l'époque jeune retraité : "Bertranne, c'est le centre exemplaire. J'aurais aimé jouer avec lui, l'avoir à mes côtés. On peut compter sur un joueur comme lui dans les coups durs. En attaque comme en défense, il a toujours tenu son poste avec efficacité."
Jean-Pierre Lux, Jean-Martin Etchenique, Claude Dourthe, François Sangalli, Christian Badin, Joël Pécune, Christian Belascain, Didier Codorniou, Patrick Mesny et aussi Yves Lafarge, ses partenaires par ordre d'apparition au centre en équipe de France, n'ont jamais exprimé autre chose que cette parfaite symbiose qu'ils ressentirent au contact de leur frère de jeu, soutien explosif et dynamiteur de défense, certes, mais aussi associé aux plus tranchantes des inspirations offensives. Au point que Jacques Fouroux, son capitaine en 1977 et son entraîneur en 1981, confiera un jour où le XV de France, surclassé lors d'une tournée en Australie, manquait de mordant : "Donnez-moi quinze Bertranne et je battrai toutes les équipes du monde !" De mémoire, je n'ai pas souvenir qu'un autre que lui ait reçu pareil compliment.
Humble, ce lion préférait l'ombre à l'éclat médiatique mais, pour autant, la mairie d'Ibos a voté en novembre 2021 l'installation d'une plaque à l'entrée du terrain de la Bianave, désormais baptisé "Stade Roland Bertranne", dût la modestie de l'enfant du pays en souffrir. Plus de deux cents convives sont attendus samedi, pour la plupart partenaires d'un jour, amis de toujours. Rendez-vous est donné peu avant midi sur la place d'Ibos. Quant à l'inauguration prévue à 16h30, elle sera suivie d'une rencontre entre Bagnères et Lannemezan, à deux semaines de la reprise du championnat de Fédérale 1, d'un vin d'honneur puis d'une troisième mi-temps, qui s'annonce pour le moins festive compte tenu des invités attendus. Nul doute que certains "anciens" encore verts auront des envies de cavalcade dans les mollets...
L'acte de naissance de Roland Bertranne au XV de France est daté du 27 février 1971 à Twickenham. Autant dire un baptème de choix dans le Temple... Titulaire au centre sous le capitanat de Christian Carrère, il inscrivit l'un des deux essais tricolores du match nul (14-14). Placé ensuite un temps à l'aile, comme André Boniface avant lui, puis Philippe Sella ensuite, il imposa sa présence au centre à partir de novembre 1974, tous muscles bandés. A l'exception de frères - Behoteguy, Camberabero, Spanghero, Boniface, Ntamack, Lièvremont et consorts - jamais XV de France n'a associé deux natifs d'un même village, Ibos en l'occurrence, sous le maillot bleu. Ce fut son cas, aux côtés de Joël Pécune à sept reprises entre 1974 et 1976. 
Entre l'alter ego et le héros, les liens se sont au fil des rencontres nourris d'estime réciproque, au point que l'un n'aurait pour rien au monde manqué samedi les réjouissances en l'honneur de l'autre. Des liens que chacun des participants aura tout loisir de retisser. Ainsi Pierre Berbizier : "Je ne peux pas oublier ce moment : c'est Roland qui m'a accompagné pour ma première sélection (17 janvier 1981, contre l'Ecosse). Nous avons pris l'avion depuis l'aéroport de Tarbes-Lourdes, puis le taxi ensemble à Paris. J'ai senti l'ancien qui prenait le petit nouveau sous son aile. C'était initiatique," avoue le Bigourdan, venu en voisin. "Roland s'est toujours mis au service du collectif, sans chercher à briller." Et l'ancien demi de mêlée, capitaine et entraîneur du XV de France de conclure : "Samedi, ce sera son jour de lumière..."

mardi 30 novembre 2021

Poivre et sel

 

Danser pour être libre, oui, d'un pied l'autre, l'appui léger, les épaules tournées ailleurs, le bassin décalé et le regard déjà porté vers la ligne. Il faut se méfier des joueurs qui dansent, et des femmes aussi, parait-il. Surtout lorsqu'ils ou elles se regroupent le dimanche pour s'adonner à ce rituel. Evoquer Joséphine Baker au moment où elle entre ici, au Panthéon - du moins son esprit puisqu'elle est inhumée ailleurs, plus au sud, sur un rocher et qui n'est pas des Basques - c'est rendre hommage au château de cette mère situé au coeur de la Dordogne, elle qui fut la marraine du club de rugby local, accueillant Jean Dauger, Alban Moga, Jean Prat et princes consorts pour des rencontres de gala qui firent du trésorier de Saint-Cyprien le bonheur.
Tous les stades, toutes les scènes tombèrent sous le charme de l'exotisme. Serge Blanco, c'était la foulée chaloupée la plus célèbre du monde, la plus crainte et la plus tranchante aussi au point qu'elle aurait pu faire l'objet d'un culte. C'est la fidélité au seul diamant d'une côte qui n'en manque pas, ce Biarritz plus gros que le Ritz, aurait écrit Hemingway, a titré Lalanne. C'est l'envie de redonner à ce sport qui l'a fait roi et qu'il a rendu beau, en accompagnant aujourd'hui les cadets du B.O. dans l'anonymat du championnat régional comme on éduque une famille, une tribu arc-en-ciel. Mais après avoir enchanté le monde d'un tour de rein dans le chaudron du Parc des Princes ou celui de Harlem, rien n'évite aux abondantes comètes de finir ruinées.  
A dix-neuf ans naquit au monde un arrière enchanteur à la coupe afro et il traversa plusieurs fois le terrain, électrisant le public gallois venu assister à un match de l'équipe de France B. Dans la tribune un jeune journaliste, John Taylor, allait en rédiger le compte-rendu et surtout faire de Serge Blanco le Pelé du rugby. A l'heure où l'on sacre Lionel Messi pour la septième fois, signalant par là qu'il est vraiment très difficile de se renouveler, Joséphine multi-facette (chanteuse, danseuse, espionne, icone, etc.) entre au Panthéon. Jupiter, qui aime aussi le football, a tranché.
Personne n'a jamais remarqué que Serge Blanco avait la peau sombre et le cheveu crépu, aujourd'hui poivre et sel. On ne voyait que son sourire et des percées. Après Roger Bourgarel et Dominique Harize, il a ouvert une voie dans laquelle, naturellement, d'autres se sont engouffrés sans jamais se revendiquer d'un héritage particulier. Ainsi Emile et Romain Ntamack, Jimmy Marlu, Wesley Fofana, Teddy Thomas, Gaël Fickou, Virimi Vakatawa, j'en oublie, n'ont de signe distinctif que leur talent, preuve que le rugby, qui a bon goût, n'a pas de couleur.
Evoquer aujourd'hui Serge Blanco - en effet miroir d'une société qui communautarise sans frein et dans le même temps stigmatise toute aspérité ou différence - à l'heure où la République honore un destin, une personnalité exceptionnelle, un combat mené durant toute une vie pour la liberté et l'émancipation, mais aussi la renommée, l'engagement, l'incarnation de l'esprit français, c'est rappeler que le passé récent continue de forger le présent. Car rien ne m'a plus fait mal que d'écouter collègues et amis m'avouer ne jamais avoir entendu parler de François Moncla, grand militant, comme Joséphine, de la cause humaine, inlassable défenseur de l'antiracisme.
François "les bas-bleus" nous a quitté dimanche matin. Et c'est toujours une tristesse de voir partir les uns après les autres les héros de 1958. C'est pourquoi je considère comme une chance d'avoir pu échanger régulièrement avec lui ces années passées, et la dernière fois il y a moins d'un mois. Comment oublier ce grand capitaine d'un XV de France, si inspiré dans son sillage que le journaliste anglais Pat Marshall, inventa deux mots - French Flair - pour définir le style d'attaque, impensable, inattendu, spontané, précis, communicatif, inventif - qui était son trait d'union.
Je ne peux considérer qu'avec beaucoup de recul, voire même une distance impossible à combler, le buzz construit de toutes pièces autour de l'inconstant Teddy Thomas, coupable aux yeux des chastes et des chantres d'avoir voulu s'amuser en jouant. Revers de fortune, son vis-à-vis lui a rappelé que la meilleure façon de répondre n'est pas de plaquer des mots mais de conclure par des essais. "Le temps use l'erreur et polit la vérité", écrit Charles Eugène de Lévis. Ainsi les grands marquent-t-ils leur passage, trace laissée dans l'en-but mémoriel qu'il est de notre devoir - devoir librement choisi - de laisser toujours ouvert et d'alimenter.
Ancien ailier, éducateur du PUC et arbitre, aujourd'hui retiré à une portée de drop du Panthéon, Pierre Quillardet, l'oeil vif et le havane disposé, n'a de cesse de me rendre Albert Camus vivant, excellent gardien de but par ailleurs. Alors que mon vieil ami me lit un passage des Carnets - "Ce qui compte est d'être vrai. Et alors tout s'y inscrit : l'humanité et la simplicité" - j'entends remonter ce mardi au coin de sa rue cortège et défilé. Sur la table du salon trônent quelques reliefs de son repas. Cette phrase incantatoire de Joséphine Baker, prononcée à Washington le 28 août 1963 sur les marches du Lincoln Memorial me revient alors : "Poivre et sel. C'est ainsi que ça doit être."

dimanche 27 septembre 2020

Imola, inoubliable

Enlevez-lui casque et lunettes, et voilà qu'il ressemble soudain à un jeune Poilu revenu du front, cette ligne qui fait basculer au hasard les combattants. Sur la bande d'arrivée il s'offre, crucifié par la portée d'un exploit qu'il ne parvient pas encore à cerner, à mesurer, à s'approprier vraiment. A peine descendu de selle, il demanda à joindre sa "maman" parce qu'au plus fort moment de votre existence, vous appellez toujours ceux qui vous ont mis au monde. Julian Alaphilippe a été sacré champion du monde à Imola, dimanche, là même où un autre immense champion, Ayrton Senna, a perdu la vie au volant. Le sort les associe à distance, au bout d'un virage. Marié à la sueur et aux larmes, le sport a en commun avec l'art une puissance évocatrice qui touche à l'essentiel, au sublime de simplicité à travers l'immense effort consenti pour accéder au sommet, cette action extra-ordinaire qui consiste à séparer le commun du superbe pour finir par les associer, sans avoir l'air d'y toucher. Au coeur de la crise sanitaire qui nous plombe, le sport a été le grand oublié de cette affaire politico-médicale. Passe encore qu'il n'existe pas de ministère concerné, c'est amer, mais nous survivrons à cet oubli volontaire. En revanche, le sort fait à cette activité, à ceux qui l'aiment et la pratiquent, qui transmettent ses valeurs comme ses vertus, a de quoi nous interroger à défaut de nous révolter puisque d'autres sujets sont prioritaires. Mais qu'on y réfléchisse : que nous dit la victoire de Julien Alaphilippe ? Elle magnifie un sport perpétuellement décrié, elle raconte l'opiniatreté d'un homme marqué par les déboires, les échecs et les peines, elle pose une douce lumière sur l'équipe de France alors même que les meilleurs spécialites et les plus grandes figures regrettaient, naguère, la décrépitude du cyclisme français et le peu de charisme de ses meilleurs pédaleurs. Elle nous dit qu'il n'y a jamais d'espoir éteint ni de fatalité promise. Qu'un homme seul, échappé volontaire, n'est rien sans la préparation de tous, les choix du sélectionneur, le plan stratégique, l'intelligence tactique collective, le sacrifice de ses pairs et l'esprit d'équipe insufflé dans chaque tour de mollet. Nous avons vécu image par image son attaque fulgurante, son écart resté minime - entre dix et treize secondes - pendant quinze kilomètres, c'est-à-dire une éternité, et c'est long une échappée pour l'éternité quand elle roule au ralenti. Nous avons appuyé chaque coup de pédale avec lui, nous nous retournions comme lui, un tas d'idées nous ont traversé l'esprit pendant que nous descendions sur Imola et son circuit d'amplitude et de larges courbes dans une Emilie-Romagne valonnée qui restera gravée sur son pédalier. Le succès de Julien Alaphilippe nous parle de nous, de sport, d'équipe, de la capacité du champion à se sublimer devant la meute, d'aller chercher au plus profond de son être les ressources inconnues, oubliées, cachées, qui séparent la performance de l'exploit, ce long trajet des machoires serrées à la coupe, de la descente en soi forcément égoïste le temps de l'effort jusqu'au partage sans fard, au naturel. Et c'est bien cette force désarmante, une fois la ligne franchie, qui nous a inondé de bonheur, tous autant que nous étions. Puisse ce titre mondial dans un sport individuel décerné au plus grégaire des cyclistes français, puisse l'aboutissement de toute une carrière posée sur le socle d'une équipe de France dévouée à la cause d'un seul avant même le départ fictif inspirer le XV de France, lui aussi composé de personnalités, d'égos, d'individualités, dans sa quête du trophée Webb-Ellis. Puisse ce moment puissant - où seul au moment de franchir la ligne d'arrivée pour l'emporter Julian Alaphilippe était rempli de pensées vers tous ceux qui l'ont construit et constitué - servir de référence à tous les internationaux tricolores qui se cherchent un présent et imaginent leur futur. Longtemps, le rugby français a été un modèle quand il s'agissait d'évoquer ce que le sport avait de meilleur, de plus sain, de moins trafiqué. Aujourd'hui, il a tout intérêt à puiser sans restriction dans ce que ses cousins du football, du handball et du cyclisme lui offrent depuis deux décennies s'il veut enfin quitter l'ornière dans laquelle il reste plongé par sa propre faute, miné qu'il est par les affaires, les querelles de pouvoir, les rapports de force, les luttes intestines, les intérêts divergents et les petites phrases assassines. Bras en croix, regard levé au ciel, exalté par l'effort jusqu'au bout de lui-même, s'offrant quelques secondes d'éternité, Julian Alaphilippe n'était pas seulement un cycliste, dimanche : il symbolisait ce que le sport a de plus attachant à nous transmettre, une intention silencieuse, un rai de lumière, un petit miracle soudain désarmé. Si tranchante est la lame qui sépare le déclin du prestige qu'elle nous pousse parfois au renoncement, Imola nous rappellera longtemps, sur cette ligne d'arrivée, qu'il ne faut jamais oublier nos rêves en route.

samedi 13 juin 2020

Blanco remis en jeu

Comment un ballon pas même rond, sujet aux rebonds les plus capricieux, peut-il se retrouver dans les bras d'un joueur qui file à sa poursuite ? C'est une question à laquelle aucune loi de la physique, fut elle quantique, ne peut fournir de piste satisfaisante. Elle touche à l'irrationnel qui enveloppe ce jeu à nul autre pareil et nous rappelle à la forme unique et saisissante de son paramètre le plus rebondissant.
Parmi les figures qui foulèrent les pelouses depuis 1823, à commencer par le mythique William Webb Ellis, Serge Blanco est certainement celui qui cristallise le plus grand nombre de dons. Inégalé car impossible à copier, inspirateur mais en aucun cas modèle, l'enfant de Caracas devenu "le Pelé du rugby" au début des années 80 tel que décrit par la presse anglaise, fait partie de ces attaquants hors normes qui trouvèrent toujours comment, d'une foulée chaloupée, apprivoiser l'improbable.
Qui n'aimerait pas être à la place des cadets du Biarritz Olympique quand le plus fameux des joueurs français débarque sur le terrain annexe d'Aguilera pour animer l'entraînement ? Qui n'aimerait pas, ne serait-ce qu'une fois, échanger quelques passes et écouter les conseils d'un des plus grands arrières de tous les temps ? Qui n'aimerait pas, crampons aux pieds, partager dans l'intimité d'une séance un peu de ses connaissances, de son savoir ?
De la même façon que les rebonds d'une balle ovale s'anticipent et se lisent, mais que ce décryptage n'est disponible que pour quelques élus dont on ne trouve trace que dans les comptes rendus de test-matches, je ne suis pas certain - le plaisir de l'échange mis à part - que le génie puisse se communiquer, voire se transmettre, même avec la meilleure volonté du monde. Il est volatil, intemporel, diffus et éclatant, et s'il pouvait s'enfermer dans un bocal pour être distribué, Serge Blanco serait milliardaire.
Milliardaire, il l'est mais en souvenirs chargés d'émotion et en exploits plus retentissants les uns que les autres. Ses courses ondoyantes au milieu de défenseurs réduits à l'état de piétons désemparés est indubitablement une source d'inspiration, un ru qui serpente en pays basque sur lequel il est, malheureusement pour nous pauvres marins à quai, impossible de naviguer. Ses traversées, circumnavigations dont il était le seul à connaître le cap, sont autant de secrets dont il ne peut rien avouer tant certains l'ont parfois dépassé.
Quand il se rasait le matin, Serge Blanco ne voyait pas dans la glace un champion olympique du deux cents mètres. Il ne considérait pas sa vitesse de course, m'avoua-t-il, comme une fin en soi car seule la possibilité d'aller plus vite que son ou ses adversaires lui importait. Comment trouvait-il l'énergie utile, devant chaque obstacle mouvant, pour se faufiler ou s'extraire reste pour nous tous qui l'avons connu et côtoyé un mystère qu'il est toujours bon de convoquer en ces temps de disette ovale.
Chez Serge Blanco, comme pour chaque grande interrogation métaphysique ou philosophique d'ailleurs, ce n'est pas tant le comment qui compte que le pourquoi, qui nous oblige à creuser au plus profond jusqu'aux premières racines. Le génie de cet arrière atypique prend les siennes dans une farouche envie d'exister, d'irriguer son égo, de conquérir un espace davantage qu'une place, et surtout dans l'irrépressible dégoût de la défaite jusqu'à la colère la plus noire.
Au moment où un pilier, trois fois capitaine du XV de France, décide à l'âge où son expérience devient la plus profitable aux autres de tirer un trait sur sa carrière internationale, l'image de Serge Blanco, ses fureurs en forme de foulées, l'esprit de victoire chevillée par l'acier dans un corps si gracile, vient nous rappeler qu'un champion, génie ou pas, est d'abord un modèle de ténacité et d'engagement qui trouve dans ses failles les plus intimes la force d'accéder au sommet, surtout quand la voie est escarpée. S'il y a une leçon de vie, et pas seulement de rugby, que nous communique le talent, c'est bien le souci d'exigence de soi. Et le rebond suivra.

samedi 12 octobre 2019

Vite le Japon !

Quarante matches disputés, dont quinze à quarante points et davantage, pour finalement n'éliminer que deux nations - l'Argentine et l'Ecosse -, ça fait cher du pick-and-go, non ? Après l'ultime rencontre de phase de classement remportée par les Japonais sur les Calédoniens qui donna lieu en amont à toutes sortes de déclarations outragées voire de menaces de poursuites judiciaires de la part de la fédération écossaise dans le cas où l'annulation pour cause de typhon aurait été prononcée par World Rugby, survient l'heure du bilan de mi-parcours avant que ne s'ouvre la phase finale.
Technique : ballons portés, passes au pied. C'est souvent dans les vieux pots qu'on fait les meilleurs soupes. Alors qu'on attend toujours d'une Coupe du monde qu'elle présente des innovations, ouvre de nouvelles perspectives, propose une avancée dans le domaine technico-tactique, et bien, non, pas cette fois-ci : les Australiens puis les Irlandais ont développé il y a dix ans déjà la passe au pied pour survoler les défenses, alors pourquoi ne pas continuer à l'utiliser ? Idem pour ce bon vieux ballon porté dont l'ancêtre est la tortue bèglaise des années 90. Un peu rébarbatif, voire complétement lassant au bout de quatre semaines. Pour l'imagination, vous repasserez.
Jeu : heureusement, le Japon... De tout temps - en fait depuis les années soixante avec les All Blacks - la vitesse a été la clé du mouvement général. Pas seulement la vitesse de déplacement mais surtout la vitesse de décision, d'intervention, de distribution, de transmission. Et quand la plupart des équipes se présentent avec des golgoths, surenchère de poids pour aligner des packs qui frisent la tonne, les Japonais rafraîchissent cette mode bovine par leur structure ardente, leur recherche immédiate de l'intervalle, la convergence aigue des soutiens et leur incessante vagues d'attaque. Une vraie chanson de geste.
Arbitrage : cartons et vidéo ! Franchement, c'est usant. Pas un arbitre pour prendre ses décisions sur une conviction, un bon coup d'œil, un placement avisé, un soutien clair de ses juges de touche. Non, il faut repasser par la séance vidéo club, deux minutes à attendre le choix final à grand renforts de ralentis sous tous les angles. Parfois un crampon, un ongle, un poil de nez dépassent, gâchant le mouvement, la dynamique du match, son histoire, comme une sorte de coït interrompu. Sans parler de la polémique sur les cartons, jaune ou rouge ou rien, les arbitres en voyant finalement de toutes les couleurs (sept rouges, quand même) sous la pression née des accidents mortels survenus en France la saison dernière. Si ce n'est pas celui du jeu, c'est au moins le Mondial du sifflet.
Révélation : l'électrique Matsushima. Je ne sais pas s'il finira meilleur marqueur de cette compétition dans la mesure où les Japonais risquent fort de terminer leur belle aventure en quart de finale face à l'Afrique du Sud - encore que -, mais Kotaro Matsushima, moitié japonais moitié zimbabwéen, a éclairé nos matinées par ses appuis électriques, ses débordements frénétiques, sa disponibilité offensive jusqu'à la dernière seconde, et l'impact qu'il a, à 26 ans et en bout d'aile, sur son équipe. Ce véritable accélérateur de particules - son contrat Espoir avec le Stade Toulousain en 2012 n'a pas été renouvelé, me glisse mon jeune collègue Esteban Rana - en est aussi un redoutable défenseur, capable d'arrêter net plus volumineux que lui.
Ambiance : les ravages d'Hagibis. On peut le regretter mais c'est la réalité : ce Mondial japonais restera dans les annales pour son passage de typhon, ses trois matches (Angleterre-France, Nouvelle-Zélande - Italie et Canada-Namibie) gommés et ses polémiques allumées par les Ecossais inquiets de ne pas affronter le Japon ce qui ne les empêcha pas de repartir dans les Highlands une main devant, une main derrière. Annuler ? Le choix de la raison et de l'urgence, d'autant qu'un tremblement de terre était venu s'inviter aux vents de 300 km/h. Qui est le con qui a proposé de disputer cette Coupe du monde en pleine période de typhons ?
XV de France : invaincu, quoi d'autre ? Nous annoncions un retour prématuré des Tricolores chez eux après une phase de poule calamiteuse. Je ne suis trompé. Le XV de France sort invaincu, comme l'Angleterre, le pays de Galles, le Japon et la Nouvelle-Zélande. Chapeau ! Trois purges et une annulation plus tard, les coéquipiers de Guilhem Guirado, capitaine de vitrine et remplaçant titulaire, sont en quart. Encore un succès et j'aurai gagné un pari qui se soldera par une invitation au restaurant aux frais de l'infortuné collègue qui ne croyait pas que les Français disputeraient la finale - pour la troisième place, certes - mais quand même. Fallait oser pour intéresser la partie.
En guise de conclusion provisoire, le retour de Thomas Ramos dans le Top 14 après son départ précipité au motif qu'une blessure à la cheville l'empêchait d'être compétitif durant le Mondial m'interloque. Comment les Diafoirus tricolores ont-t-ils pu être à ce point incompétents en se trompant de diagnostic sur toute la ligne dans la mesure où Ramos a disputé quatre-vingt minutes face à Castres, samedi ? Ou alors le staff technique - qui a dans la série sélectionné Demba alors qu'il était blessé et appelé Atonio qui va se faire opérer - voulait se séparer de Ramos pour accueillir un ailier, gestion humaine calamiteuse du staff bleu  - clairement identifiée depuis l'ère Lièvremont - qui continue de nous interroger.

dimanche 4 août 2019

Une ferme conviction

Au secours, ils me poursuivent ! J'ai déniché au sud de Valencia, en Espagne, un bout de plage de sable presque blanc, mer translucide et pas le moindre touriste à deux kilomètres à la ronde, et voilà vingt ans que j'y passe mes vacances d'été loin du rugby et de ses miasmes, vraie belle rupture salvatrice qui me permet de suivre à l'heure de la sieste le Tour de France, bien allongé au frais dans mon canapé quand tombe dehors une chaleur de plomb derrière les dunes.
Et bien que croyez-vous qu'ils sont parvenus à faire, ces Tricolores pour lesquels je n'éprouve, comme nombre de mes confrères, qu'un intérêt très mesuré ? S'entraîner à moins de quinze kilomètres de mon lieu de villégiature alors que ne me passionnent à cette date que les corridas torrides. Poursuivi, je suis. Heureusement, je suis remonté à temps vers les plateaux franciliens afin de ne pas avoir à résister à la tentation d'aller prolonger mon footing vers l'hôtel qu'ils ont investi.
En chemin, j'ai appris la disparition, samedi, de Sir Brian Lochore, le plus magnifique des fermiers néo-zélandais, archétype du All Black terrien, de ceux qui ont bâti la réputation d'un pays à travers son équipe de rugby, son jeu et surtout son éthique. Au point que l'anoblissement des rugbymen par la Reine Elisabeth II semble avoir été inventé pour des hommes de cet acabit, larges, charismatiques, discrets, solides, posés, investis et bien éduqués.
J'ai rencontré Brian Lochore pour la première fois au mois de novembre 1986, frais engagé que j'étais à L'Equipe pour rédiger un article quotidien sur la tournée des All Blacks. J'avais alors demandé, au culot, à celui qui était pour la première fois manager de l'équipe nationale le privilège de suivre au plus près ce que je considérais comme une épopée. Brian Lochore, monstre du rugby kiwi, ne refusa pas l'idée à condition que je me présente devant les joueurs et que je leur expose mon souhait. Ce sont eux qui devaient accepter que je sois huit heures par jour à leurs cotés, pas lui. Ce que je fis.
C'est ainsi que je pus entrer en contact avec John Kirwan, David Kirk, Sean Fitzpatrick, Gary Whetton, Buck Shelford et le futur président de la NZRU, Jock Hobbs, capitaine de ces All Blacks qui se firent étriller en fin de voyage, à Nantes. Brian Lochore avait la voix douce, le débit mesuré, les mots choisis, le regard bienveillant, des paumes si larges et si râpeuses qu'il n'avait nul besoin de vous broyer les phalanges pour vous saluer : vous saviez qu'en face de vous se tenait un authentique homme de la terre. Je dis cela car des journalistes de ma génération encore en activité, nous sommes désormais vraiment très peu à l'avoir vraiment connu autrement que sur Wikipédia au moment de rédiger sa nécrologie.
J'avais huit ans quand les All Blacks dont il était le capitaine affrontèrent le XV de France et l'emportèrent. Après cette rencontre télévisée en noir et blanc, mon père et ses amis passèrent la soirée du samedi à évoquer le jeu de cette équipe tout de noir vêtue, un rugby d'horloger, pensé, réfléchi, exprimé sans une seule faute de goût, si ce n'est le coup de pompe de Colin Meads dans la poitrine de Pierre Villepreux, au sol, dans la foulée d'un arrêt de volée.
Quand je me rendis en Nouvelle-Zélande pour la première fois - en 1989 -, la première chose que je fis en débarquant de l'avion fut d'aller à la rencontre de Brian Lochore. C'était l'époque où les sponsors se battaient pour s'afficher sur ce fameux maillot noir. "Quand j'ai appris qu'une marque voulait coudre son logo à côté de la fougère argentée, je me suis rendu compte que j'avais offert tous mes maillots d'international. J'ai paniqué, m'avoua-t-il. Mais mon épouse m'a dit qu'il m'en restait un au grenier. Je suis monté immédiatement m'en assurer et quand j'ai constaté qu'elle avait raison, je suis redescendu soulagé et je l'ai remisé dans mon armoire." Il y est resté.
Brian Lochore vouait une admiration sans bornes à Jo Maso, qu'il avait été voir jouer en vétérans du côté d'Aimé-Giral, et plaçait au-dessus de tout l'idée qu'il se faisait des All Blacks. Quand ceux-ci, baptisés à juste titre les Cavaliers, se rendirent en Afrique du Sud en avril 1986 affronter les Springboks lors d'une tournée pirate rémunérée, c'est avec la ferme conviction d'œuvrer pour le bien commun qu'il accepta de remplacer Colin Meads, compromis dans ce montage, au poste de manager de l'équipe nationale.
C'est avec lui à leur tête que les All Blacks furent pour la première fois sacrés champions du monde, l'année suivante. C'est toujours avec lui que fut rédigée en 2005 la charte de bonne conduite qui gère encore aujourd'hui non seulement la vie quotidienne de l'équipe nationale mais aussi ses objectifs, son décor et son jeu. Davantage que Colin Meads ou Jonah Lomu, Sir Brian Lochore incarnait le All Black dans toute ses dimensions, et pas seulement sportives.
Pour que Ritchie McCaw parvienne un jour à supplanter cet ancien numéro huit dans notre imaginaire, il lui faudra s'investir fort et sans cesse durant les trente prochaines saisons au sein du staff all black et de la fédération néo-zélandaise, ce qu'il n'est pas encore prêt à faire. Car l'effort du terrain est finalement peu de choses face à la postérité en comparaison des forces mises en jeu dans les valeurs et les vertus dont on assure soi-même la transmission. Une fois les crampons remisés, le cœur parle. Celui de Brian Lochore, gentleman farmer, comme celui du boxeur Jean-Claude Bouttier, gentleman puncheur, battront fort en écho longtemps encore.






lundi 17 septembre 2018

Le frère ou l'épouse ?

Alors comme ça, madame Savea n'est pas contente ? Toulon proposerait donc une bouillie de rugby et les coéquipiers de Julian ne sauraient pas se faire de passes? Pas moyen de faire chanter le ballon pour donner du plein emploi à son ailier de mari qui a signé dans ce club réputé du Top 14 afin de ne pas rester en rade au Pays du Long Nuage Blanc ? Ah, il faut toujours chercher la femme derrière chaque grand homme. Nous, on a trouvé Fatima Savea. Mais si les compagnes de joueurs se mettent à commenter les consignes de jeu des équipes où évoluent leurs moitiés, quelle sera la prochain étape ?

C'est un peu comme si Mourad Boudjellal, arroseur arrosé, s'invitait à une conférence de presse pour stigmatiser les présidents-propriétaires d'avoir davantage d'argent à dépenser que lui dans leurs clubs respectifs et regretter que le rugby d'élite français soit devenu une «foire aux bestiaux» depuis l'époque où il s'amusait à prêter sa Ferrari à Tana Umaga pour que l'ancien All Black aille la garer devant les terrasses du Mourillon, et surtout après avoir recruté - pour le plaisir, s'entend, et pas à prix d'or - George Gregan, Victor Matfield, Ali Williams, Ma'a Nonu, Bryan Habana, Jonny Wilkinson et autres princes consorts.

Pourtant, des passes, Fatima - vous permettez que je vous appelle Fatima ? - les Toulonnais s'en font, latérales, inutiles, molles et personne pour franchir la ligne d'avantage. Tout fout le camp, valeurs, vertus et coups de casque. Restent les grâces de danseur étoile d'un Malakai Fekitoa pour garder le ballon dans l'aire de jeu et offrir l'essai d'une claquette digne de Fred Astaire, le genre de beauté que n'aurait pas désavoué feu Félix Mayol. Un qui avait un peu moins de grâce et un peu plus de graisse, c'est le frère de Sekou Macalou, entré sur la pelouse de Jean-Bouin, ce même dimanche, pour se mêler au fight qui impliquait Julian Savea, façon Booba-Kaaris mais le flacon de parfum en moins. La prochaine fois, mettons en relation l'épouse du All Black et le frère du flanker tricolore pour voir ce que ça donne.

En attendant ce face-à-face, des passes, il y en aura de plus en plus. D'autant que la FFR vient d'interdire le passage en force dans les catégories de jeu moins de quatorze ans. Mieux vaut une curieuse idée mise rapidement en place pour faire bouger les lignes qu'une très bonne qui serait si trop longtemps discutée qu'elle ne finirait par ne jamais voir le jour. C'est comme pour les choix des ouvreurs : «Je préfère la mauvaise option rapidement jouée que la bonne trop lentement», assurait Bennie Osler, l'ouvreur springbok des années 30.

Je garde le souvenir de tel fils d'entraîneur, du côté de Béziers, placé à l'ouverture en cadets pour transpercer au plus vite la défense adverse, sans qu'aucun de ses partenaires de la ligne de trois-quarts ne touche le ballon. Ou telle autre progéniture d'un collègue de bureau, gamin plus gros, plus grand et plus lourd que partenaires et adversaires, foncer droit dans le tas, ballon sous le bras, encouragé et filmé par son père depuis la touche jusqu'à ce qu'il tombe et que l'action s'arrête avec lui. Si les nouvelles directives de la DTN dont Laporte s'est fait le héraut permettent d'éviter ce gâchis, j'adhère.

Sauf que j'apprends que cette idée, qui consiste à fermer les stands d'auto-tamponneuses, devrait être présentée à World Rugby à la fin de sa période d'essai, c'est-à-dire d'ici juin. Et pas seulement pour être validée chez les moins de quatorze ans mais pour être étendue à toutes et à tous. Ce qui en ferait le plus important changement de règlement de l'histoire, à égalité avec la fin du hacking (arrêt du porteur du ballon par coup de pied dans le tibia), la composition à quinze joueurs, la fin du rover (troisième-ligne détaché qui pouvait suivre la progression du ballon sur les phases statiques), l'obligation de trois joueurs en première-ligne et la permission de l'ascenseur en touche, etc.

Le rugby est un sport en perpétuelle évolution, on le sait bien ici à force de le répéter. Depuis l'après-guerre et le drop-goal à quatre points (le demi de mêlée toulousain Yves Bergougnan, dit Le Requin, fut le dernier à en réussir un en match international), l'ovale cherche la quadrature du cercle dans sa quête du Graal, à savoir devenir saison après saison un sport toujours plus spectaculaire et sans danger, transformation clairement accélérée depuis le passage au professionnalisme en 1995 et l'afflux des droits télé qui allait avec dans l'hémisphère sud.

«Ça doit faire rire, cette règle du "passage en force" qui deviendrait bientôt généralisée. Quand ils jouent, je ne vois pas les All Blacks ou les Ecossais passer en force, se marre cet ancien international toulousain à la feinte chaloupée avec lequel j'échangeais sur le sujet. C'est vraiment une problématique franco-française. Quand on fait de Bastareaud capitaine du XV de France le symbole de notre rugby, difficile d'y comprendre quelque chose. "Gardez ça pour vous !" : voilà ce que les Néo-Zélandais ou les Ecossais vont répliquer, et ils auront raison, quand nos dirigeants leur présenteront ce projet. Commençons donc par appliquer la recherche d'intervalles et le jeu de passes en équipe de France avant de vouloir tout changer chez les autres... D'autant que cette règle, si elle est acceptée, modifiera profondément la nature même de notre sport, qui est un sport d'évitement ET de combat

vendredi 29 juin 2018

Si Fred le dit

Parmi les grands joueurs français - Vincent Clerc, Aurélien Rougerie, Yannick Nyanga, Julien Pierre - qui ont mis, ces temps derniers, un terme à leur carrière sportive, Frédéric Michalak s'impose hors catégorie en rouge et noir. Non pas au titre de premier enfant de la presse people avant Sébastien Chabal et Mathieu Bastareaud, ou que sa médiatisation parfois exagérée reposât davantage sur son charisme que sur ses performances, mais par une lente mais sûre maturation. L'homme s'est imposé derrière le joueur.

Jeune retraité après dix-huit saisons de rugby, l'enfant de Ramonville, fils d'un maçon et d'une femme de ménages, s'est tourné vers les autres bien avant le coup de sifflet final. On lui connaissait des actions de génie : elles sont désormais sociales, en direction de jeunes - souvent oubliés - des quartiers. Puisque le rugby est irrigué par les vertus de solidarité, pas étonnant que le combat de Frédéric Michalak porte sur le soutien scolaire, la mixité, la parité, l'art, l'emploi et la formation.

Ces principes, il les a fait siens au sein du club de Blagnac dont il est l'actionnaire principal. Quinze kilomètres - un symbole - séparent Ramonville de Blagnac, en banlieue toulousaine. A ceux qui critiquent, parfois à juste titre, l'inertie et la morgue du personnel politique quel qu'il soit et d'où qu'il parle, se rappeler qu'il est possible d'agir sans attendre que d'autres le fassent pour nous. Loupiot à la chaussette baissée sur de fines jambes arquées, Frédéric Michalak avance ainsi à pas de géant.

Nous l'écrivions dans une précédente chronique, la nostalgie est un virus dont il faut se défaire. Ce qui était mieux avant n'est pas obligatoirement pire aujourd'hui. «Je ne pense pas que notre sport ait changé, qu'il soit devenu plus violent, note au diaposon Michalak dans une remarquable interview accordée à notre confrère et copain de L'Equipe, Karim Ben-Ismaïl. Il y a toujours eu des gros accidents ou des mecs K.-O. C'est un sport de combat (...) Les mecs sont de plus en plus athlétiques, vont de plus en plus vite alors que la formation technique n'a pas suivi. Beaucoup de commotions cérébrales sont dues à des erreurs de placement technique lors du plaquage.»

Passé de la liberté absolue d'expression à l'organisation à quatre temps incompressibles, de la créativité à la «gestion» d'un match, de la fluidité aux schémas de jeu, Frédéric Michalak avoue s'être «réadapté» et parfois «recroquevillé.» Mais, ajoute-t-il, «j'ai pris du plaisir à découvrir cette manière de jouer des Australiens,» lesquels avaient initié leur révolution (organisation pensée, combinaison préalable, soutiens obligatoires, angles de course rentrants, options multiples en sortie) en 1984 lors d'une tournée victorieuse dans les Iles Britanniques sous la férule de leur coach, Alan Jones, pour atteindre deux points d'orgue en 1991 et en 1999 avec Bob Dwyer puis Rod Macqueen, trophée Webb-Ellis dans les mains.

Demi tricolore mais caractère entier, Frédéric Michalak est papa d'un petit Hugo, six ans, qui découvre la balle ovale à l'école de rugby. Quelle ne fut pas la surprise de son international de père quand l'éducateur lui a sorti une feuille de statistiques : «Les gamins, il faut qu'ils s'amusent. Faut pas qu'ils plaquent jusqu'à au moins douze ans, s'insurge Michalak. Ils doivent jouer sur le mouvement, pas être spécialisés à un poste. C'est trop tôt. Ils devraient apprendre à faire des passes des deux côtés, à jouer des situations de deux contre un, ou de trois contre deux, à savoir taper dans un ballon. Et, surtout, prendre du plaisir !» Du pur jus de kiwi.

«La vraie essence de l'homme se présente dans son visage,» assure Emmanuel Lévinas. Regardez celui de Frédéric Michalak, épanoui. Mais surtout considérons son regard, tourné vers les autres. Il s'agit dans ce face-à-face de faire «l'expérience de l'infini», interpelle le philosophe. Le visage d'autrui vient rompre l'ordre de notre existence qui (parfois) tourne en rond. Car, en effet, sans le surgissement dont parle Lévinas, nous pourrions vivre dans un entre-nous, repliés, groupés mais guère pénétrants. La rencontre nous oriente alors - c'est un mouvement - vers l'Autre. S'installe ainsi l'idée d'infini, ou plutôt une idée de l'infini. Et son corollaire qui est l'éthique, à hauteur ou en profondeur, selon. Autrement dit notre devoir de transmission.

Si vous ne savez pas quoi lire cet été pour rester à la plage : le Dictionnaire des penseurs (éditions Honoré Champion) est disponible. Co-écrit avec le philosophe et demi de mêlée Christophe Schaeffer. Voyage avec cent personnalités qui ont marqué notre histoire et changé notre façon de voir le monde et d'agir.

dimanche 6 mai 2018

Bouclier que voilà

En déplaçant leur équipe réserve respectivement à Pau, à Vannes contre Agen et à Clermont, les clubs du haut de gamme (Toulon, Racing 92, Toulouse) ont dessiné sans morgue le contour de ce que l'on nomme l'élite et que nous n'arrivons pas vraiment à définir. Et bien voilà, c'est fait... Se dire d'élite, c'est terminer sans stress un marathon de vingt-six matches en s'arrangeant au dernier moment avec les JIFF pour bien faire "merde in France", ainsi que le chante Jacques Dutronc.

Les autres ? Ils étaient vraiment dans le caca, eux, et jusqu'au goût. Ambitieux désarçonnés qui rêvaient de barrage, Pau et La Rochelle l'ont emporté pour rien face à la Nationale B de Toulon et devant un décevant Stade Français ; d'ailleurs, à ce sujet, on imagine que la première tâche du coach bok Heyneke Meyer va être d'acheter des mains à l'intersaison tellement ses bons joueurs de ballon se comptent sur les doigts gourds.

Privés de Colin Slade et de Steffon Armitage, les Béarnais n'auraient de toute façon pas été très loin. Ils le savaient, d'où leur absence de regrets au moment de descendre sur le quai. Restent les Rochelais. Comment une équipe demi-finaliste battue d'un drop de contrebandier à Marseille peut-elle gâcher ainsi une occasion de s'inscrire sur la durée en tête de la hiérarchie après être monté un temps à la première place du classement ? On vous explique.

Le discours d'un coach à ses joueurs ne dure vraiment que trois saisons. Sauf à s'appeler Guy Novès, exception notable qui confirme la règle et raconte la dimension du bonhomme dans le paysage managérial français et ovale. Il semble donc que le temps de paroles (très fortes et particulièrement sonores, les paroles) du très exigeant Collazo dans le vestiaire rochelais dépasse désormais la date de péremption et commence à lasser.

Mais surtout, sans Botia, sans ouvreur et avec un Vito dévitalisé, le Stade Rochelais a rejoint l'ordinaire - coups de boutoir, grosse mêlée, ballon porté - qui était le sien il y a une poignée de saisons. Le club, lui, se porte magnifiquement bien, au point d'être aujourd'hui un modèle de développement, de pérennité économique, de lien social, d'engouement populaire. Mais le jeu n'a pas suivi cette courbe exponentielle de croissance.

Cette dernière journée occasionnait aussi deux jubilés : Julien Pierre à Pau et Aurélien Rougerie à Clermont. Deux atypiques : l'un philanthrope, l'autre fidèle. En Auvergne, d'ailleurs, le match s'est carrément arrêté, les joueurs des deux équipes improvisant une haie d'honneur pour la sortie avant terme du prince Bibendum dans un Michelin gonflé d'émotions. La der de Rémi Talès, elle, est passé inaperçue. Tout comme l'essai du record de Vincent Clerc - cent et un en vingt ans de carrière -, cadeau de Hugo Bonneval dans l'en-but palois pour l'ensemble d'une œuvre filante.

Maintenant, ils ne sont plus que six pour la phase finale : Montpellier, Racing 92, Toulouse, Toulon, Lyon et Castres. Vingt-six fois sept matches sous la canicule et la neige, la pluie, le vent, le froid pour en arriver là. Les choses sérieuses commencent enfin et se termineront début juin tandis qu'Oyonnax va lutter à Grenoble pour rester dans cette jungle de nantis qui creusent ensemble 25 millions d'euros de déficit à l'année après que Perpignan ait tout fait, dimanche dernier, pour y revenir. Le Top 14 est une fusée : il faut juste savoir dans quel étage se situer.

Quand on regarde sur le côté (pas en haut parce qu'il n'y a rien de transcendant dans le Top 14 sauf peut-être en finale quelque fois par chance), ce sport de balle ovale est autant une source de profits qu'une caisse de résonnance. Mais le rugby - et on l'aime - c'est surtout le "Tournoi Touch Rugby Mixte à 5" organisé le 2 juin au Bouscat et soutenu sur les réseaux sociaux (#un8pourwill) par Kudekask (aka Julien Lafon) qui se mobilise pour lutter contre la maladie de Charcot (pour faire un don https://www.slafr.fr/.)  "Raffut" (éditions Inculte), c'est aussi le livre témoignage poignant et supplément à larmes d'un artiste-éducateur-bloggeur, Philippe de Jonckheere. Nous voilà à l'abri de l'amertume derrière leur bouclier.

jeudi 1 mars 2018

Ce qu'écrivait Dauger

A l'évidence, les chiffres ne veulent plus rien dire. C'est passé inaperçu mais vendredi soir, au vélodrome de Marseille, Guilhem Guirado a égalé Jacques Fouroux en menant vingt-et-une fois le XV de France. On pourrait opposer leur réussite : sept victoires sur dix pour Le Petit Caporal, moitié moins pour le néo-Toulonnais. Ce serait cruel. A l'heure de la sur-médiatisation, Guilhem Guirado est encore loin d'avoir marqué l'histoire à l'égal du Gascon. Il ne lui arrive peut-être même pas encore aux mollets...

Fouroux et ses mots sur les maux, parfois laids, toujours dans l'excès de passion, d'émotion, de frisson. Parfois jusqu'à la nausée. Mais d'un sourire, quand il effaçait tout, repartait la joute verbale. Sans point final. Jusqu'à ce que la mort s'inscrive en faux. Ses coéquipiers l'auraient suivi sur le terrain jusqu'au bout, jamais dans l'ennui. Guirado a donc comptablement rejoint Fouroux, mais l'un s'est couché tôt à Edimbourg quand l'autre aimait traverser les nuits.

Personne n'a jamais empêché les vrais leaders - de vie, de jeu, de vestiaire - de braver les interdits posés comme des barrières par les divers managers qui se sont succédés : c'est même à cela qu'on les reconnait, et que leurs pairs les identifient. Depuis Guy Boniface et les solides apôtres du French Flair, les virées nocturnes du XV de France alimentent les souvenirs à partager, que ce soit dans le Tournoi ou durant les tournées. C'est irracontable pour qui n'a pas les clefs.

Si l'époque a changé, ce n'est pas tant dans les comportements une fois les joueurs rendus à la vie que dans l'image désormais véhiculée par le XV de France sur le terrain. Le journal qui m'emploie depuis plus de trente ans à décrypter le jeu regorge de trésors cachés à la vue du profane. Fouiller dans ces archives est un métier : c'est celui de Thierry Clémenceau, ci-devant documentaliste, qui me régale en exhumant régulièrement des articles hors d'âge, comme un alcool rare.

Parmi ceux-ci, un reportage rédigé par l'immense Jean Dauger, père des trois-quarts centres à la plume subtile. Le 20 septembre 1965 (j'avais six ans, date anniversaire), il fut invité à Dublin en compagnie de Gérard Murillo par d'anciens internationaux irlandais réunis autour de Ronnie Dawson pour une journée d'échanges consacrée au rugby. Avec lui, Carwyn James, Ken Jones, David Nash, Arthur Smith, Norman Mair et quelques autres fameux personnages.

Jean Dauger écrivait pleine page dans L'Equipe : «Dans la première conférence d'ouverture, Ronnie Dawson nous avoua "que le rugby irlandais commençait à faire des complexes vis-à-vis du rugby français." Oui, les maîtres de l'orthodoxie étaient admiratifs devant l'organisation, la condition physique et la perfection technique dont le rugby français fait preuve depuis quelques années.» Juste savoir que ce talonneur et capitaine du XV d'Irlande entre 1958 et 1964 dirigea aussi la tournée des Lions britanniques et irlandais en Australie et en Nouvelle-Zélande en 1959.

Plusieurs entraîneurs irlandais firent à Jean Dauger cette confidence, ainsi reproduite: «Quand l'équipe de France s'entraîne la veille d'un match international, nous sommes stupéfaits de voir comment ses joueurs, qui appartiennent à des clubs différents, parviennent dès qu'ils sont rassemblés, à harmoniser et à développer des mouvements aussi bien réglés qu'un corps de ballet au cours de la répétition générale. Ce qui nous frappe surtout, c'est cette facilité avec laquelle ils réussissent sur le terrain des combinaisons d'ensemble.»

C'est bien à cette aune d'encre parcheminée que l'on mesure le chemin parcouru, et comment il a été facile pour le rugby professionnel français - j'y inclus l'équipe de France et ses encadrements successifs - de détricoter en dix ans ce qui a été patiemment et passionnément construit un siècle durant, de Marcel Communeau encourageant ses avants coureurs jusqu'à l'héroïsme partagé dans le sillage de Thierry Dusautoir au four du plaquage et au moulin du relais.

Aujourd'hui, s'avance le Crunch et les Tricolores sont la risée de tous, réduits à l'état de piétons maladroits, vautrés dans des rencontres de deuxième division internationale, pas même lucides sur leurs piètres performances mais soucieux de leur image commerciale. Alors oui, à l'issue de France-Angleterre Guilhem Guirado peut bien égaler, là encore, les capitanats de Michel Crauste, alias Le Mongol, auteur d'un «coup du chapeau» à Colombes en 1962...

dimanche 25 février 2018

Né du mouvement

Le (magnifique, fulgurant, formidable, remarquable, tonitruant : choisissez) succès écossais face à l'Angleterre, sans oublier l'excellent Irlande-Galles bourré jusqu'au bout de suspense, place la victoire tricolore dans un vélodrome de Marseille vide au tiers très loin des canons actuels du rugby international. Et encore ne parle-t-on ici que de la pratique de l'hémisphère nord et pas encore de la tournée dantesque qui attend le XV de France en Nouvelle-Zélande dans quatre mois.

Au lendemain de ce vilain succès bleu qui met fin, enfin, à une série de huit rencontres infructueuses, une partie du staff échangeait avec une poignée de journalistes dans le club-house du stade d'Aix-en-Provence. Dehors, une pluie fine. Dedans, un voile posé sur ce match de bas de gamme. A côté de moi Jérôme Bianchi, debout et à l'écart. Discret. Trente ans d'amitié indéfectible. Le genre de mec avec lequel tu es en phase une fois pour toutes, sans avoir à régler de nouveau la longueur d'onde.

Ostéopathe pour les équipes de France de Coupe Davis et de Fed Cup, membre du staff de Sharapova et maintenant de celui de Wawrinka, Jérôme vit moitié au sud de Los Angeles moitié à Aix, sa vie d'après rugby consacrée au tennis, sport dans lequel il excelle. Nous avons quitté un peu avant la fin la conférence de presse tricolore pas vraiment convaincus par ce que nous y avions entendu. Une phrase faisait néanmoins écho chez Jérôme, habitué au très haut niveau international.

«On a des problèmes pour jouer ensemble». Je ne sais plus qui a prononcé cette phrase; Jean-Baptiste Elissalde, peut-être, qui débute dans la profession d'entraîneur national. Elle a enclenché chez Jérôme Bianchi la machine à remonter le temps. «Je me souviens de ce que nous disait Daniel (Herrero, bien sûr) : "L'initiative, c'est ce qu'il y a de plus important en rugby. On ne fait que 10% de bons choix dans un match. Alors, pour que l'équipe tourne dans le bon sens, on fait comment avec les 90% restant ? Et bien on s'adapte. Et le plus vite possible." Il faut réagir. Ce qui permet que la mauvais choix devienne le bon.» Je me serais cru de retour à Toulon, dans les années 80.

Comme tout le monde depuis vendredi soir et cette victoire sans âme ni neurones du XV de France face à de vaillants mais limités Italiens, Jérôme Bianchi, qui n'a pas perdu sa fibre ovale, tente de comprendre ce qui cloche. «La qualité des joueurs est là», assure-t-il en évoquant les Tricolores, ses frères, lui qui fut international en 1986. «Mais ce qui me frappe, c'est qu'ils ne réagissent pas les uns en fonction des autres. Un joueur prend une option mais personne autour de lui ne la comprend en temps réel

Il est bien placé pour le mesurer. Passé du sport le plus collectif qui soit, le rugby, au sport éminemment individuel qu'est le tennis, Jérôme Bianchi insiste sur ces notions de «réaction au partenaire» qui fait, pour lui, «la différence entre un sport individuel et un sport collectif.» Implacable. «Dans un sport individuel, il n'y a pas d'autres intervention que la tienne. Il n'y a pas de mouvement, pas de spirale ascendante ou descendante. Cette spirale, ajoute-t-il, qui est la clef du plaisir du jeu de rugby, par exemple, et du plaisir d'être ensemble pour le pratiquer. Dans un sport collectif, il y a du mouvement. Et il est créé par l'adaptation.»

Le haut niveau, précisent les experts, se construit à partir de la vitesse et la précision. Dans tous les domaines. La vitesse, c'est souvent ce qui fait qu'un excellent joueur de club ne peut pas franchir le cap international. On y ajoutera le mental. A ce sujet, j'y reviens, le XV de France n'a toujours pas de préparateur mental intégré, de développeur de la performance. Même les Ecossais s'y sont mis. Depuis quatre saisons. Et ça a l'air de leur réussir. Mais ils n'ont pas chez les joueurs d'ego à protéger et du côté du staff de pouvoir à maintenir. Là aussi, le rugby français est dépassé.

dimanche 14 janvier 2018

Le soldat Ryan

L'engagement est la première des valeurs du rugby - dont les caustiques se gaussent à longueur de temps. Tout le reste en découle. Le remugle qu'édiles imprudents et pratiquants obtus nous servent depuis quelques temps ne parviendra pas à submerger cette vertu cardinale. Tant que des joueurs de devoir et d'abnégation considèreront leurs promesses comme vitales, ce sport continuera  de nous enthousiasmer.

Si les diffuseurs s'amusent à élire juste avant le coup de sifflet final l'homme de match en surfant sur l'écume des rencontres, nous creuserons toujours davantage à l'aplomb des attitudes susceptibles de cerner au mieux, c'est-à-dire au plus profond, ce qui définit l'essence du rugby, sport de combat et d'évitement collectif. Rien n'est moins spectaculaire qu'un soutien, et l'exemple à suivre n'est pas toujours le plus clinquant.

A moins de trois semaines du coup d'envoi du Tournoi l'affrontement entre le Racing 92 et le Munster était la meilleure façon de se projeter vers ce qui s'annonce comme un choc tellurique, et pas seulement pour la détermination sans faille que mettront comme d'habitude et jusqu'au bout les Irlandais, valeurs sûres du rugby de l'hémisphère nord, pour être fidèles à ce rendez-vous et à l'idée qu'ils se font d'eux-mêmes et d'un jeu qui révèle leur caractère.

Comme vous, j'ai apprécié dimanche dernier la rudesse d'un de ces prototypes de deuxième-ligne de la verte Erin, son sens unique du sacrifice, ses interventions sèches et tranchantes, mais aussi la précision de ses gestes au soutien et à la récupération. J'ai été touché par le feu contenu qui consumait ses adversaires et galvanisait ses partenaires, la constance de son irrésistible activité au service de son équipe quand elle était menée. La rencontre terminée, il a étreint ses partenaires, immédiatement félicité l'arbitre puis réconforté ses adversaires.

Premier à se jeter dans les airs et au sol pour capter, gratter, conserver et offrir un ballon de renvoi - c'est le plus difficile - au plus fort de la domination adverse, il allait aussi de l'un à l'autre ; ici une tape d'encouragement sur l'épaule, là un mot fort pour éviter qu'une digue cède. Avec sa gueule taillée à la serpe de second rôle de western, sa carrure de chasseur de baleines, ses manières de videur de pintes, le soldat Ryan a sauvé sans aucun doute le club francilien d'une défaite face à ses frères.

Donnacha Ryan - c'est de lui qu'il s'agit - symbolise ce que l'Irlandais a de plus authentique, ce fighting spirit qui fait si mal aux côtelettes adverses quand les genoux creusent un sillon dans le ruck, et quand ce ne sont pas les genoux ce sont les coudes qui se plantent partout où il nécessaire d'alimenter le combat. Samedi 3 février, ce sont quinze soldats Ryan que le XV de France trouvera malheureusement pour lui sur son tortueux chemin de croix.

Il a beau être né, avoir grandi et représenté treize saisons durant le Munster, sa terre nourricière, ce Ryan si peu riant s'est élevé au plus haut pour faire honneur à ce qu'il est profondément, à savoir un joueur de rugby, quel que soit le maillot qu'il porte, l'adversaire qu'il affronte, le contexte dans lequel il évolue. L'idée qu'il se fait de son rôle et surtout de son devoir dépasse toutes ces contingences, surtout celles qui auraient pu le mettre mal à l'aise face à d'anciens compères, complices et sans doute amis

On ne peut qu'être admiratif d'une telle abnégation. Car non seulement le néo-Racingman a livré devant le Munster une performance en tous points remarquable d'engagement auprès de ses nouveaux partenaires, mais surtout il a trouvé assez de flamme dans un répertoire énergivore pour les sublimer dans les derniers instants, essentiels, cruciaux, vitaux. Sur le terrain, lui l'Irlandais n'a de patrie que l'équipe avec laquelle il joue. C'est pour cela que le rugby est grand.

"J'ai vraiment un faible pour les Irlandais. Je trouve leurs combats dramatiques. J'ai plus que de la tendresse pour eux. Une certaine admiration, et même une admiration certaine. Si je n'avais pas été français, j'aurais bien aimé être irlandais. C'est un peuple dont j'aime le sens du tragique, de l'émouvant et des choses définitives." Ainsi s'exprimait Jean-Pierre Rives, sa carrière terminée.

Tant qu'il y aura des Donnacha Ryan, rien ne sera vraiment perdu. Le petit monde ovale des arrangements et des commissions, des oublis et des glissements, mais aussi des stratégies vérolées par l'abus de percussions, de conservation et de commotions, n'a pas de prise sur l'essentiel, à savoir les liens de sueur et les soudures à l'âme, le don de soi, le besoin des autres. Sources d'inspiration, tous les Ryan de ce jeu propagent depuis un siècle et demi l'esprit de sacrifice et l'exaltation par l'exemple.

Les Tricolores sauront s'en souvenir quand ils s'élanceront, samedi 3 février au Stade de France, pour ce qui sera, on l'espère, la première étape d'une reconquête que nous appelons de tous nos vœux sous l'aile bienveillante de leur nouveau coach et de ses adjoints face aux Ryan en vert. Comme la vie, le rugby, qui n'est finalement qu'une de ses métaphores, ne vaut que par les engagements que nous prenons sans attendre que d'autres les remplissent pour nous.