Ce qu'il y a de bien avec les amis, c'est qu'ils ne vous laissent pas dormir longtemps pendant les vacances. La première tranche de Coupe des nations avalée avec comme cerise sur le gâteau un succès au Japon - domination sans discussion mais contenu que j'ai du mal à qualifier tant l'opposition ne proposait pas beaucoup d'hermétisme défensif -, je savourais à temps complet le Tour de France. Le cavalier seul de Pogacar d'une étape à l'autre m'interrogeait, découpant des victoires à ses coéquipiers comme à ses adversaires en grand saigneur de la route comme autant de larges tranches d'une hégémonie si importante qu'il peut la partager sans risquer de manquer, et voilà qu'un complice d'Ovalie, Philippe Daubas, me transmet une photo.
lundi 20 juillet 2026
Encre sympathique
mercredi 24 janvier 2024
Un rugby hors du temps
Carte blanche est donnée au Toulousain Jacques Labadie alias Pipiou, membre des Quinconces, ce groupe des historiques du blog depuis 2015, acteur des rendez-vous annuels de Treignac puis d'Uzerche, et fidèle commentateur. Cadrage-Debord où il est question, entre autres, de l'amour que nous portons à ce jeu de balle devenu économie ovale.
Le sport en général, et le sport professionnel en particulier, gagnerait peut-être à sortir lui aussi des chiffres. Il est de plain-pied dans une logique capitaliste : qui n'avance pas recule. Plus on a de chiffres, plus on fait du chiffre. Le rugby n'échappe pas à la règle : après les premiers tâtonnements, son économie s'est fixée par le haut, où tout converge par nécessité et mimétisme.
Le jeu est devenu spectacle, un spectacle surtout télévisuel qui génère du chiffre puisqu'il nous abreuve de chiffres. Le chiffre des droits TV d'abord, du salary cap et, sur la pelouse, les chiffres des statistiques, pourcentages, performances individuelles, taux de réussite, distances de tir, nombre d'essais marqués - et à quel moment -, de temps qui reste à jouer, de capes internationales, de matches joués, de minutes passées sur le terrain, de mois de rééducation, n'en jetez plus.
On finit presque par être heureux que les dimensions du terrain restent les mêmes, et derrière les jingles de la retransmission et de la sono du stade, on entend en sourdine "puisque le sens profond de ce spectacle nous échappe encore, feignons d'en être l'organisateur", quitte à verser dans le voyeurisme. Cette gabegie de chiffres, mais aussi de signes et d'images, a imprégné notre jeu dans son tourbillon. Les comportements aussi puisque tout spectacle est prétexte, il appelle le défoulement.
Là où il y avait auparavant le second degré de la moquerie, et aussi de la bêtise crasse mais qui n'allait pas plus loin que le moulinet devant témoins rigolards, il y a maintenant le premier degré du commentaire haineux, d la violence pure et de la bassesse anonyme. Un certain sens du sacré disparaît donc, de la matrice du vestiaire au respect de l'arbitre. Mais, the show must go on, nous sommes encore tiraillés entre la dernière défaite cuisante - dont il faudra bien faire enfin le deuil - et la prochaine échéance à venir dont on fait déjà un tournant décisif.
On n'échappe pas à la marche du monde ; même un ermite retiré dans ses confins en fait partie. Mais une pause - un pas de côté dans son mouvement toujours accéléré - ne serait-elle pas souhaitable ? Pour retrouver un peu de son âme (un peu : ne soyons pas trop ambitieux), le rugby gagnerait à sortir quelques fois de son temps, de ses chiffres et de sa compétition. Ce ne serait pas gagner une Coupe du monde, bien sûr, mais qui sait, peut-être quelques chose de plus important encore : se retrouver seuls mais ensemble, avec un ballon au milieu et, plus tard, s'en souvenir."
samedi 13 juin 2020
Blanco remis en jeu
Parmi les figures qui foulèrent les pelouses depuis 1823, à commencer par le mythique William Webb Ellis, Serge Blanco est certainement celui qui cristallise le plus grand nombre de dons. Inégalé car impossible à copier, inspirateur mais en aucun cas modèle, l'enfant de Caracas devenu "le Pelé du rugby" au début des années 80 tel que décrit par la presse anglaise, fait partie de ces attaquants hors normes qui trouvèrent toujours comment, d'une foulée chaloupée, apprivoiser l'improbable.
Qui n'aimerait pas être à la place des cadets du Biarritz Olympique quand le plus fameux des joueurs français débarque sur le terrain annexe d'Aguilera pour animer l'entraînement ? Qui n'aimerait pas, ne serait-ce qu'une fois, échanger quelques passes et écouter les conseils d'un des plus grands arrières de tous les temps ? Qui n'aimerait pas, crampons aux pieds, partager dans l'intimité d'une séance un peu de ses connaissances, de son savoir ?
De la même façon que les rebonds d'une balle ovale s'anticipent et se lisent, mais que ce décryptage n'est disponible que pour quelques élus dont on ne trouve trace que dans les comptes rendus de test-matches, je ne suis pas certain - le plaisir de l'échange mis à part - que le génie puisse se communiquer, voire se transmettre, même avec la meilleure volonté du monde. Il est volatil, intemporel, diffus et éclatant, et s'il pouvait s'enfermer dans un bocal pour être distribué, Serge Blanco serait milliardaire.
Milliardaire, il l'est mais en souvenirs chargés d'émotion et en exploits plus retentissants les uns que les autres. Ses courses ondoyantes au milieu de défenseurs réduits à l'état de piétons désemparés est indubitablement une source d'inspiration, un ru qui serpente en pays basque sur lequel il est, malheureusement pour nous pauvres marins à quai, impossible de naviguer. Ses traversées, circumnavigations dont il était le seul à connaître le cap, sont autant de secrets dont il ne peut rien avouer tant certains l'ont parfois dépassé.
Quand il se rasait le matin, Serge Blanco ne voyait pas dans la glace un champion olympique du deux cents mètres. Il ne considérait pas sa vitesse de course, m'avoua-t-il, comme une fin en soi car seule la possibilité d'aller plus vite que son ou ses adversaires lui importait. Comment trouvait-il l'énergie utile, devant chaque obstacle mouvant, pour se faufiler ou s'extraire reste pour nous tous qui l'avons connu et côtoyé un mystère qu'il est toujours bon de convoquer en ces temps de disette ovale.
Chez Serge Blanco, comme pour chaque grande interrogation métaphysique ou philosophique d'ailleurs, ce n'est pas tant le comment qui compte que le pourquoi, qui nous oblige à creuser au plus profond jusqu'aux premières racines. Le génie de cet arrière atypique prend les siennes dans une farouche envie d'exister, d'irriguer son égo, de conquérir un espace davantage qu'une place, et surtout dans l'irrépressible dégoût de la défaite jusqu'à la colère la plus noire.
Au moment où un pilier, trois fois capitaine du XV de France, décide à l'âge où son expérience devient la plus profitable aux autres de tirer un trait sur sa carrière internationale, l'image de Serge Blanco, ses fureurs en forme de foulées, l'esprit de victoire chevillée par l'acier dans un corps si gracile, vient nous rappeler qu'un champion, génie ou pas, est d'abord un modèle de ténacité et d'engagement qui trouve dans ses failles les plus intimes la force d'accéder au sommet, surtout quand la voie est escarpée. S'il y a une leçon de vie, et pas seulement de rugby, que nous communique le talent, c'est bien le souci d'exigence de soi. Et le rebond suivra.
mardi 7 août 2018
A quoi rime Rimet ?
Dans ce onze tricolore sacré vingt ans après 1998 seul Kylian Mbappé joue en France. Ils sont quatre - N'Golo Kanté, Benjamin Pavard, Antoine Griezmann, Olivier Giroud - a avoir été ignorés, recalés ou rejetés jeunes par des clubs français. Nous avons beau former beaucoup de jeunes talents grâce à un système très au point, ce dont profite d'autres nations, les écueils restent nombreux pour parvenir à composer une équipe de football de haut niveau susceptible de rayonner.
Ce titre mondial est arrivé depuis Moscou comme la bonne surprise que personne n'attendait. Sacre pluvieux, sacre heureux. Mais il faut le confesser, depuis l'arrêt de bus de Knysna, cette sélection nationale jusque là de faible amplitude ne parvenait pas à trouver grâce aux yeux du grand public. Et aussi des spécialistes. Huit ans de purgatoire tellement les étincelles furent rares. Selon un sondage, à quelques semaines du début de la compétition 53% de Français déclaraient "ne pas apprécier cette équipe."
Refrain bien connu, les allumés de dernière minute se portent toujours avec une passion incontrôlée au secours de la victoire. Ainsi ils étaient nombreux, les pseudos-supporteurs, à dévaler les Champs-Elysées puis dans la foulée à dévaliser les boutiques. Aussi débiles que des gangs de rappeurs à l'affut d'un flacon de parfum dans un duty-free d'aéroport... Cette montée en température nous aurait presque fait oublier l'essentiel : par quel miracle une équipe construite au dernier moment peut-elle renverser ainsi les pronostics ?
Vous trouverez cent personnes autour de vous pour assurer que, "oui, j'y croyais depuis le début." Foutaises. La béatitude avait déserté les rangs après trois matches de poule calamiteux, pour ne pas dire indignes, durant lesquels les Bleus parvinrent péniblement à inscrire trois buts, à savoir un pénalty généreux, un but d'un adversaire contre son camp et un dernier sur une faute grossière du gardien péruvien, avant de nous infliger une composition de "coiffeurs" sanctionnée par un match nul à tous les sens du terme face au Danemark (0-0).
Ce miracle s'appelle Didier Deschamps. Le management du Bayonnais a finalement payé. Ce titre, c'est le sien ! Pour avoir su agréger des personnalités atypiques, construire une défense, insuffler de la confiance, faire de l'abnégation une vertu première et libérer quelques individualités, tel Kylian Mbappé. Le onze de France a fait déjouer ses adversaire mais pas seulement : ses onze buts en phase finale témoignent d'un basculement notable. Les individualités se sont misent au service du collectif et non l'inverse, cette mésaventure survenue aux supposés sauveurs que n'ont jamais été Neymar, Messi et Ronaldo.
Manager, ménager ou le concept de l'entraîneur entraînant. Il y a cette confidence de Didier Deschamps : "Je me suis rappelé comment je réagissais quand j'étais joueur." Tout l'art de doser. Pas sûr que "Dédé" soit un lecteur d'Albert Camus mais il a fait sienne la phrase du journaliste-écrivain-philosophe : "Il n'y a pas d'endroit dans le monde où l'homme est plus heureux que dans un stade de football." Heureux de jouer et rien d'autre, donc. Un succès impossible à récupérer par le personnel politique toujours à l'affut d'un saut de popularité ; c'est une deuxième victoire.
Nous sommes cousins, il faut bien le reconnaître quand ça nous arrange. Ne dit-on pas Rugby-football, soit le jeu de ballon au pied pratiqué dans l'établissement scolaire de Rugby ? Pour autant, les recettes de ce titre mondial semblent bien éloignées des remous d'arrière-cuisine du XV de France. En 2011, quand les Tricolores furent si proches du sacre, leur rétablissement s'opéra sur fond de crise et de prise de pouvoir, pas autour d'un sentiment de bien-être collectif et d'égrégore en crampons.
Il est bon, à l'heure où ce trophée circule de mains en mains, de savoir que l'inventeur du concept de Coupe du monde, le Français Jules Rimet, avait créé une section artistique et littéraire au sein du club omnisport du Red Star dont il était le fondateur depuis 1897. On ne remporte rien en s'impliquant uniquement dans les dimensions tactiques, techniques et physiques. Est nécessaire un supplément. Qu'il se nomme appartenance, histoire ou culture importe peu. Pourvu qu'il soit.
mercredi 22 mars 2017
Le sens de la passe
Depuis que la pratique du rugby a été interdite - vous n'avez pas oublié pourquoi -, je crois bien que personne ne sait à quoi ressemble un ballon ovale. Trente ans, me semble-t-il, qu'il n'y a plus un seul match à la télévision, que les clubs professionnels, puis les semi-pros et enfin la plupart des amateurs ont fini par disparaitre. Le Bouclier de Brennus a été volé quand a été fermé le siège de la LNR (processus lancé conjointement le 22 mars 2016 par le président de la FFR et ses homologues de Toulon et de Montpellier). Il se murmure que l'original, lui, n'aurait jamais quitté Montauban.
Les jours de marché, je sors avec dans les mains ce bout de cuir avachi, effilé comme un légume mal poussé. C'est devant le fromager que j'ai vu pour la première fois ce gamin qui n'en finissait pas de le regarder. Sa mère était tellement occupée à comparer les pâtes molles qu'il a eut le temps de le fixer, ce ballon, et de fixer mon regard aussi.
Il ne sait pas qui étaient les si fiers Boudjellal, Lorenzetti, Savare, Altrad, dont les noms se sont perdus dans la nuit tombée sur ce rugby qu'on aimait à en vibrer. Non, lui, il fixe seulement de ses grands yeux ce ballon bizarre que j'ai coincé sous le bras. En fait, je le connais. Il passe devant mon portail le mercredi après-midi, à l'heure où je prends mon café vautré sur ma terrasse, un Partagas à portée de lèvres.
Ses amis et lui, je les entends rire et crier quand j'attaque à regret le purin. Il faut dire que j'habite tout au bout, là où la route devient chemin de terre et se confond dans un coude avec la haie qui borde les champs. Ils jouent, courent et s'ébattent sur un terrain légèrement en pente laissé en friche cette année. Il ressemble, en mieux, au terrain vague sur lequel, avec mes copains et coéquipiers du Stade Rochelais depuis nos sept ans, Jean-Pierre Adole et Eric Jollivet, nous avions planté dans les années 70 du siècle dernier un poteau de rugby ajusté avec trois branches de merisier.
Ca fait déjà un bout de temps que je ne rumine plus la disparition du rugby. Rappelez-vous : la préfecture nous avait demandé de déposer aux encombrants les cassettes VHS, les DVD et autres enregistrements, et tous les ballons que nous possédions. Nous étions quelques uns à avoir caché Barbarians-All Blacks 1973 comme s'il s'agissait de l'Ethique de Spinoza mis à l'Index, à coté duquel j'avais placé le ballon offert par la famille Spanghero, nos Bach de l'Ovale.
Organiser un Quinconces était devenu acte de résistance passible d'amende et la version ronéotypée de Côté Ouvert, désormais mensuelle, avait fini par devenir annuelle avant de s'éteindre doucement. Christophe, très Flair-Play (au fait, vous avez lu le numéro 2 ?), était parvenu à relier les ultimes chroniques, histoire qu'en garder une trace. Je ne tirais plus les volets et les rideaux en plein après-midi, le samedi, entre février et mars. Fini le temps où je craignais que mes voisins m'aperçoivent en train de reluquer religieusement Galles-France 1998, France-Angleterre 1972 et Irlande-France (ah, la relance de Mesnel !) et me dénoncent.
Ce qui me manquait, en revanche, c'est le touché. Celui du cuir, les paumes des mains en force de calice pour donner et recevoir. La passe. Le sens de la passe. Pas de droite à gauche ou l'inverse mais ce qu'elle signifie, vous l'aviez bien compris. Le lien qu'elle crée entre deux regards, deux idées, deux envies. Multiplié par quinze et plus, si affinités. Le rugby a disparu, nous l'avions tous regretté amèrement. Mais nous savions aussi à quel point nous avions été complices de ce délitement, supporteurs dévots que nous étions, aveuglés par l'amour ou aimantés par le bling.
Entre temps, un autre voile, brun celui-là, et plus épais était tombé sur notre pays puis sur l'Europe. Comme en 40, le gouvernement des patriotes, pourtant très occupé, a mis le rugby hors sol. Nous avions tellement oublié le sens de la passe, l'offrande, le regard tourné vers l'autre que plus rien ne nous effrayait, désormais, puisque nous avions tout connu des déchéances. Combien de temps allais-je attendre encore ? Il était là ce ballon, tout près de moi. Allais-je rester encore longtemps interdit ?
De tous petits actes de résistance. Voilà ce dont j'ai besoin de me sentir vivre. Refuser le déclin annoncé, lire les auteurs interdits, ne plus me rendre là où on me convoque à grands renforts d'affiches et de promesses. Dire merde aux cons et tourner talons sans attendre. Ne plus perdre la moindre minute à vouloir absolument me conformer ; m'abstenir si rien ne me plaît ; tâcher de faire tache sans souci de déplaire. Et "boire une bière par heure" assurait Paul Newman.
J'ai le pas léger, des démangeaisons au bout des doigts et une petite boule à l'estomac, on dit une émotion nouée. Il faut beau, ce mercredi, d'un bleu ciel et blanc de lait. On entend crisser les ramages. Je l'ai gonflé comme je pouvais. Il ressemble à un gros œuf de Pâques. Ca me rappelle la phase finale de Coupe d'Europe, c'est con, hein ? On ne se refait pas. J'ai passé le coude et m'engage dans le chemin de terre craquelée. Je les entends rire et crier, là bas, juste de l'autre côté de la haie.




