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mercredi 31 décembre 2025

Le don du partage

 

Il aura fallu l'irruption d'une nouvelle année pour m'inciter à reprendre le chemin du blog après une longue période de carence, de vacance, de détox ovale. Et tout d'abord vous souhaiter de beaux projets pour 2026, des voyages en forme d'odyssées car c'est l'inattendu qui nous nourrit , du lien - dont on sait qu'il est constitutif de notre sport - et du plaisir. Un compère photographe, avec lequel je pérégrinais entre le pays de Galles et l'Angleterre un soir de reportage, me glissa cette phrase que j'ai fait mienne depuis lors : "Le bonheur est un festin de miettes." Comme une balle promise à l'essai, je vous la transmets.

Appelé par l'ami Daniel Gimeno, qui anime les ondes de Ici La Rochelle avec verve et culture, pour commenter coup de gueule et coup de cœur au sortir de 2025, j'ai bien été obligé de creuser la terre - heureusement meuble - de mes dégoûts mais je n'ai pas eu besoin de beaucoup de coups de pelle pour déterrer ce qu'il est convenu d'appeler "l'affaire Jaminet", imbroglio financier comme le rugby français n'en avait jamais entendu parler, montage sordide construit sur le dos d'un joueur, malversation dont on connait la structure mais pas les aboutissants. 450 000 euros se sont volatilisés et coûtent au Stade Toulousain deux points de pénalité au classement actuel.

La honte ne tue pas, j'en veux pour preuve la performance stratosphérique des coéquipiers d'Antoine Dupont face à d'infortunés Rochelais lors de la 13e et dernière journée de la phase aller. Mais la sanction demeure, plaie dont sont aussi marqués Dax, Biarritz et Béziers... Cette bande des quatre jette un voile sombre sur l'idée qu'on se fait de clubs d'élite exemplaires. Leur palmarès et leur rang dans l'histoire du rugby français les obligent. Au lieu de quoi les voilà coupables de du dopage financier et, ce faisant, détériorent l'image d'un sport déjà fortement commotionné par d'autres scandales.

Nous voilà revenus un siècle en arrière, quand quelques clubs - le SBUC et Quillan, entre autres - rêvaient de se faire plus gros qu'ils n'étaient et bafouaient les règles de l'amateurisme pour une poignée de billets. Ce professionnalisme mal maîtrisé coûta en 1931 au XV de France sa place dans le Tournoi des Cinq Nations. Aujourd'hui, ce sont les clubs anglais - naguère tenants de la règle - qui se délitent. Et la pluie de points de pénalité qui tombe drue sur les contrevenants n'augure rien de bon. Comme l'imaginait un jour Georges Pastre, chantre d'Ovalie dans les pages du Midi-Olympique, il serait bon que le classement du championnat de France soit articulé par l'éthique plutôt que déterminé par les budgets.

A ce titre, la Section Paloise ferait un excellent premier. Qu'on s'y penche : depuis trois ans, Sébastien Piqueronies laboure son projet. Suivant en cela le conseil du dramaturge irlandais William Yeats, il a accroché sa charrue à une étoile, ce qui est le meilleur moyen de tracer droit son sillon. Identifiant les talents régionaux - il faut dire que Pau est bien entouré par Oloron, Orthez, Aire, Lourdes et Tarbes -, il leur a proposé de partager une aventure, une idée, un système de jeu. Lentement d'abord, puis désormais à plein régime. Avec Théo Attissogbe, Emilien Gailleton, Fabien Brau-Boirie, Axel Desperes, Clément Mondinat et Grégoire Arfeuil, Pau présente désormais, avec Toulouse et Bordeaux, l'une des plus talentueuses lignes arrière du Top 14. 

Pour narrer cette transformation, accompagner cette éclosion, enluminer ce qui déjà éclaire le Hameau, les Béarnais peuvent compter sur un ancien de la maison verte à la langue bien pendue qui désormais œuvre avec la plume dans les colonnes du quotidien Sud-Ouest, maniant franchement l'allitération et le jeu de mots comme naguère il entrait en mêlée et dans les regroupements. Auteur de Nous étions rugbymen, recueil qui plonge dans les tréfonds du rugby des villages et surtout du sien, Pierre Triep-Capdeville moule la gothique chaque semaine avec un plaisir communicatif. Nous ne serions pas surpris si l'enfant de Nay décidait de suivre sa bonne étoile jusqu'à trousser d'ici peu un roman ovale d'éclats picaresques. 

Avant de devenir l'écrivain fameux que l'on connait sous le nom de Pierre Mac Orlan et qui, le premier parmi les solides prosateurs français du début du siècle dernier, plaça la pratique de cette discipline sportive héritée des Erastiens comme décor de certains de ses romans - citons La clique du café Brebis -, Pierre Dumarchey écrivit cette phrase que je sélectionne à l'ouverture de la nouvelle année dans l'espoir qu'elle nous irrigue : "Le rugby n'est pas un jeu, c'est une force qui s'offre comme un don, elle est trop puissante pour ne pas être partagée." Tel est le plus sincère de mes vœux pour 2026.

   

samedi 7 septembre 2024

Eclats et lumière

J'ai les doigts gourds et l'azerty bancal, l'esprit tourné ailleurs et l'humeur sans rebond. Pas sûr que le Top 14, qui débute ce jour, soit l'oasis idéale - même en situation de reformation - pour que je me reconstitue. Entre Buenos Aires et Le Cap, cet été alourdit nos pensées. Il nous faut panser et les mots sur les maux ne sont pas suffisants. Si la récupération est une des constituantes essentielles du haut niveau, elle peut aussi s'avérer toxique quand elle sert de bouclier à ceux qui feignent de maîtriser les événements alors qu'ils nous dépassent. 

Nous reste, fort heureusement, le gout des livres. En 2002, pour conclure la préface de l'ouvrage de Jacky Adole intitulé "Mon sac de rugby" dont je vous conseille de nouveau la lecture, si ce n'est déjà fait, l'immense Pierre Albaladejo, véritable sage d'Ovalie aujourd'hui retiré des tribunes, écrivait cette phrase qui ne cesse de résonner en moi depuis deux mois au fil d'une actualité qui a fini par nous déciller : "Et si le rugby a emboité le pas de la vie, qu'il nous soit permis de regretter que ce ne fût point le contraire."

Discipline éducative développée au début du XIXe siècle dans l'Angleterre victorienne soucieuse de former au mieux ses futurs cadres dirigeants en leur inculquant les principes de l'engagement physique, de l'effort collectif et de l'obéissance au règlement - y compris en le transgressant intelligemment comme le fit en 1823 William Webb Ellis pour la postérité avant de s'éteindre à Menton -, la balle ovale telle que pratiquée dans l'établissement scolaire de la ville de Rugby n'était qu'un jeu qui, devenu sport, gagna en épopées épiques.
Nous étions quelques uns à croire que l'avènement du professionnalisme, en 1995 - qui mettait surtout fin à soixante ans d'amateurisme marron en France puis chez les Britanniques et leurs dominions - allait faire ruisseler quelques unes de ses vertus, à savoir l'exigence et la précision. Au lieu de cela, il apparait brutalement que la coupe des vices, pleine à ras bord, s'est répandue sur le monde amateur. Lequel va devoir dans cinq semaines se choisir un président. Gardera-t-il Florian Grill ? Lui préférera-t-il Didier Codorniou ? 
Le constat est douloureux à l'heure où le calendrier politique heurte celui des compétitions : le rugby, qu'on pensait inaltérable, n'a malheureusement pas su endiguer les maux de la société, à savoir l'individualisme, la primauté du loisir, la désertification, le communautarisme, le choix de la violence comme réponse, le rejet de l'autre, le gaspillage des ressources et, nouvelle ligne blanche franchie en beaucoup d'endroits, l'immersion dans l'addiction. Impossible de faire comme si rien de tout cela n'était vrai. Impossible de ne pas voir l'éléphant dans le vestiaire.
L'aura olympique dont est désormais nimbé Antoine Dupont, joueur protée dont sait remarquablement bien profiter le Stade Toulousain au cœur de son jeu de mains et de polyvalence des rôles, n'apportera pas assez de baume sur les plaies dont souffre actuellement le rugby. Et la pluie d'étoiles montantes qui illumine cette nouvelle édition du Top 14 peut éblouir, certes, mais c'est plutôt de lumière dont nous avons besoin en ces temps assombris par les "affaires" Jaminet, Jégou et Auradou - même si elles semblent en passe d'être résolues - et surtout le drame de la famille Narjissi, deuil auquel tous nous nous associons.
Un ressort s'est rompu, et pas seulement en rugby. Pas besoin d'éclats, de déclarations, d'opinions. Pour sortir de ce maelstrom, pour retrouver le goût des choses simples, se compter quinze à quinze heures et continuer à faire de ce ballon oblong le lien qui nous a permis de mieux vivre ensemble, nous pour découvrir autant que nous sommes, de tracer un but commun sur le terrain et de nous reconnaître en dehors, de quoi avons-nous besoin ? 
La solution ne vient pas d'en haut, sur ce plateau d'argent où évoluent des demi-dieux en lycra moulant qu'on nous présente comme des modèles à suivre à longueur de publicités, mais plutôt à hauteur d'hommes et de femmes, bénévoles anonymes dont le XV de France souvent trop suffisant et isolé dans sa conduite de jeu et de vie a oublié qu'il n'était que l'émanation, pour retrouver les raisons pour lesquelles nous avons joué à la balle ovale, activité aussi compliquée dans ses règles qu'elle est simple dans son application, pour comprendre sa puissance et son charme. Stocker dans les maillots et le ballon des puces électroniques n'a jamais aidé à enrichir notre mémoire.

vendredi 23 août 2024

A l'un, de loin

 


Bien sûr, Le Samouraï, ne serait-ce que pour la séquence animalière. En présence du canari, le silence, comme avec Mozart, est d'abord celui de Delon, sa marque de fabrique. Chez lui, pas besoin de dialogues pour nourrir l'intrigue : elle avance de son pas faussement nerveux. Mais surtout, pour les cinéphiles, il y a Le Guépard, inoubliable monument du septième art dans lequel l'apprenti-charcutier de Bourg-la-Reine interprète le magnétique Tancrède. Quant à ses sentiments personnels, l'acteur plaçait Rocco et ses frères sur la première marche de son podium. 
Quatre-vingt onze films tournés, dont trois derrière la caméra et trente-cinq produits, neuf pièces de théâtre jouées, sept disques enregistrés (Dalida, Shirley Bassey, Françoise Hardy ), une épouse et neuf compagnes, une collection d'art (de Géricault à Soulages en passant par Zao Wo-Ki, Millet, Delacroix, Hartung, Dubuffet) digne d'un musée, une écurie de trotteurs avec lesquels il obtiendra un titre de champion du monde, et l'organisation de trois combats de boxe (Bouttier-Monzon deux fois, puis Monzon-Napolès), titre mondial en jeu : on fera difficilement plus éclectique.
Inspiré du roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa publié en 1958, Le Guépard, sur les écrans quatre ans plus tard, met Alain Delon en majesté, gentilhomme garibaldien parfaitement capable de profiter des événements politiques pour mieux assoir sa position sociale, opportunisme magnifié par la fameuse tirade cynique et lucide du roman qui prend, dans le film, la forme suivante : "Si nous ne nous mêlons de cette affaire, ils vont nous fabriquer une république. Si nous voulons que tout reste pareil, il faut que nous changions tout." Une France laissée à l'abandon par un gouvernement démissionnaire depuis plus d'un mois n'illustrerait pas mieux cette tirade.
Depuis plus de quarante ans que le rugby est mon principal pole d'intérêt professionnel, là aussi tout a changé mais beaucoup de choses sont restées les mêmes : les discussions sans fin au sujet du calendrier, les débordements de troisième mi-temps, l'apathie de certains élus fédéraux, les alliances d'avant-élections, les remous au sein du XV de France, l'indécision concernant son jeu et son incapacité à décrocher la timbale Webb Ellis, l'ambition manœuvrière des médiocres techniciens, le manque de reconnaissance à l'égard des anciens internationaux hommes et femmes, liste non-exhaustive...
La motion de défiance à l'égard du président Grill le jour d'une réunion de Comité directeur, réponse à la mise en place dans l'urgence d'une "réunion de travail" qui mêlera le 29 août rugby professionnel, équipes de France et monde amateur, donnent à l'évidence le coup d'envoi de la campagne électorale à venir. Dans une ambiance plus tendue qu'espéré, le duel annoncé depuis le mois de mai entre Florian Grill et Didier Codorniou trouvera sa conclusion le 19 octobre prochain. 
A l'issue du scrutin, le rugby amateur n'aura pas changé de physionomie. Il sera toujours aussi difficile de compter sur des bénévoles dévoués et de les former, de récolter des fonds pour faire vivre les clubs, de conserver un effectif conséquent au sein des cadets et des juniors, d'organiser les déplacements sans trop greffer le budget, de créer du lien social, d'animer des activités ovales en milieu scolaire. Le XV de France, lui, restera dans le flou le plus total après le pensum d'une tournée argentine mal embouchée et terminée en fait divers.
Tout change - du ballon en cuir à l'ogive plastifiée, de l'amateurisme au professionnalisme, du doigt mouillé aux datas, du maul au ruck, du dimanche quinze heures au week-end télévisé non-stop, du coton au lycra, de l'anis à la cocaïne, des mutations aux transferts, d'Amédée Domenech à Mohamed Haouas, de Jean Prat à Oscar Jegou -, et à défaut de constater une véritable évolution dans le temps au sens bénéfique du terme, se dire qu'un jour peut-être quelque chose bougera. Et pas seulement entre les lignes. 

mercredi 24 janvier 2024

Un rugby hors du temps

 

Carte blanche est donnée au Toulousain Jacques Labadie alias Pipiou, membre des Quinconces, ce groupe des historiques du blog depuis 2015, acteur des rendez-vous annuels de Treignac puis d'Uzerche, et fidèle commentateur. Cadrage-Debord où il est question, entre autres, de l'amour que nous portons à ce jeu de balle devenu économie ovale.  

"Dans certains établissements scolaires, il est arrivé que l'on expérimente des classes sans notes. Elles travaillent comme les autres mais les devoirs et les contrôles sont évalués non par des chiffres mais pas des appréciations littérales. Les résultats sont mitigés et, pour tout dire, en-deçà des attentes ; les mots sont insuffisants, sans notes chiffrées, les élèves - et leurs parents - se sentent un peu perdus et même stressés, n'arrivent pas à situer leur travail voire leur progression et, en fait, sont en manque de comparaison... avec les autres.

Le sport en général, et le sport professionnel en particulier, gagnerait peut-être à sortir lui aussi des chiffres. Il est de plain-pied dans une logique capitaliste : qui n'avance pas recule. Plus on a de chiffres, plus on fait du chiffre. Le rugby n'échappe pas à la règle : après les premiers tâtonnements, son économie s'est fixée par le haut, où tout converge par nécessité et mimétisme. 

Le jeu est devenu spectacle, un spectacle surtout télévisuel qui génère du chiffre puisqu'il nous abreuve de chiffres. Le chiffre des droits TV d'abord, du salary cap et, sur la pelouse, les chiffres des statistiques, pourcentages, performances individuelles, taux de réussite, distances de tir, nombre d'essais marqués - et à quel moment -, de temps qui reste à jouer, de capes internationales, de matches joués, de minutes passées sur le terrain, de mois de rééducation, n'en jetez plus.

On finit presque par être heureux que les dimensions du terrain restent les mêmes, et derrière les jingles de la retransmission et de la sono du stade, on entend en sourdine "puisque le sens profond de ce spectacle nous échappe encore, feignons d'en être l'organisateur", quitte à verser dans le voyeurisme. Cette gabegie de chiffres, mais aussi de signes et d'images, a imprégné notre jeu dans son tourbillon. Les comportements aussi puisque tout spectacle est prétexte, il appelle le défoulement.

Là où il y avait auparavant le second degré de la moquerie, et aussi de la bêtise crasse mais qui n'allait pas plus loin que le moulinet devant témoins rigolards, il y a maintenant le premier degré du commentaire haineux, d la violence pure et de la bassesse anonyme. Un certain sens du sacré disparaît donc, de la matrice du vestiaire au respect de l'arbitre. Mais, the show must go on, nous sommes encore tiraillés entre la dernière défaite cuisante - dont il faudra bien faire enfin le deuil - et la prochaine échéance à venir dont on fait déjà un tournant décisif.

On n'échappe pas à la marche du monde ; même un ermite retiré dans ses confins en fait partie. Mais une pause - un pas de côté dans son mouvement toujours accéléré - ne serait-elle pas souhaitable ? Pour retrouver un peu de son âme (un peu : ne soyons pas trop ambitieux), le rugby gagnerait à sortir quelques fois de son temps, de ses chiffres et de sa compétition. Ce ne serait pas gagner une Coupe du monde, bien sûr, mais qui sait, peut-être quelques chose de plus important encore : se retrouver seuls mais ensemble, avec un ballon au milieu et, plus tard, s'en souvenir."

samedi 17 décembre 2022

Crado de Noël

Il est descendu couvert de suie, sale et noirci. J'avais oublié de lui signaler que les ramoneurs n'ont pas eu le temps de se déplacer, cette année, bloqués par le givre. Et ils ne sont pas les seuls. C'est l'hiver. On l'avait perdu de vue, mais lui ne nous a pas oubliés. Tout est retardé, décalé, repoussé. C'est ainsi que je n'ai pas un seul exemplaire de mon Anthologie du XV de France à me mettre sous les yeux, et encore moins au bas du sapin : les livraisons attendront 2023, visiblement. 
Du XV de France ? Pas vraiment. La FFR a déposé cette expression - quand, je ne sais pas -, et il n'est donc plus possible de l'imprimer. Comble d'ironie quand on sait qu'elle a été inventée par Denis Lalanne en 1958 et reprise depuis à auteurs. Mais les services juridique et marketing fédéraux sont inflexibles. Alors plutôt que d'aller plaider devant un tribunal commercial, va pour "les Bleus", même si je préfère les "Tricolores". Depuis 2002 et l'uniformité du code vestimentaire en équipe de France, là encore la mode l'emporte, je le regrette et lutte à contre-courant.
Eviter le tribunal, donc. Ce que n'a pas su faire le président. De la FFR, s'entend. D'autres, et de fameux élyséens, sont pour leur part si régulièrement appelés au banc des accusés qu'on ne s'en émeut plus. Après vingt ans de carabistouilles, le petit Tapie de Gaillac, ainsi qu'il se rêvait, a été condamné pour divers motifs, dont la corruption n'est pas le moindre. Faire appel de ce jugement - deux ans de prison avec sursis et interdiction d'exercer toute fonction dans le rugby - lui donnera peut-être le temps de présenter le trophée Webb-Ellis à Saint-Denis au capitaine victorieux de la prochaine Coupe du monde. Ou pas.
Il faut méconnaître ses ressources pour imaginer qu'il ne s'accrochera pas à son mandat jusqu'à ce que son dernier ongle cède. Mais l'appel d'air suspensif dont il bénéficie ne lui offre que deux sorties : la relaxe ou la petite porte. En attendant, le voici encerclé par une nuée de contempteurs prompts à l'abandonner - World Rugby, LNR, Ministère des Sports, Assemblée nationale, anciens internationaux, comité d'éthique fédéral. Assez pour qu'il quitte Marcoussis ? Quand Jupiter, actuellement très occupé au Qatar - magnifique terre de corruption - s'en mêlera, il sera temps alors de mesurer l'ironie de cette situation.
Comme si les longues ombres des anciens péchés n'étaient pas suffisantes, le séisme du présent rend la période définitivement désespérante. Les provinces sud-africaines viennent dénaturer la Coupe d'Europe obligée de changer d'appellation, tel club abandonne son enfant malade de cette peste ovale que sont les commotions, tel autre répudie son fils prodigue pour recruter un lointain cousin, cet arbitre inflexible est menacé de mort et son épouse de viol après les propos sur réseaux sociaux d'un entraîneur qui se sentait cocu, c'est-à-dire fort marri d'avoir perdu. La période sent le sapin.
En ces temps particulièrement troublés, je ne saurais trop vous conseiller la compagnie des philosophes. Et pour l'occasion la lecture d'Arthur Schopenhauer, considérant qu'il maîtrise mieux que personne L'art d'avoir raison (publié en 1831) et nous propose avec Les deux problèmes fondamentaux de l'éthique : la liberté de la volonté humaine et le fondement de la morale (1840) une réflexion tout à fait indiquée. Ruban sur le cadeau glissé pour les fêtes, cette pensée pour nous-mêmes : "La vie est en gros une tragédie et, dans le détail, une comédie."

dimanche 24 avril 2022

Brennus au deuxième tour

Certains titres de champion de France se gagnent sans aucune difficulté majeure mais dans l'indifférence la plus glaciale. C'est le cas du football et si les joueurs du PSG s'étaient enfermés dans un réfrigérateur géant pour s'autocongratuler après l'acquisition de leur titre domestique, ils n'auraient pas été plus congelés que ce qu'ils furent par l'accueil, ou plutôt l'absence de réception, de leurs adversaires, des passionnés de ballon rond et de sport en général, et, plus grave, de leurs propres supporteurs.
Rien de tel en rugby. Et c'est certainement la différence la plus visible entre ces deux sports collectifs de balle, cousins germains comme on le sait. En Top 14, la course au Brennus est lancée comme un sprint géant sur six tours de piste par élimination. Aujourd'hui, onze clubs sont encore mathématiquement en lice pour décrocher les six places qualificatives à la phase finale. Même si, de mon point de vue, seuls Lyon et Toulouse sont en ballotage - douze victoires chacun - pour le sixième ticket, qui sera très disputé.
Pas de calcul d'apothicaire, d'augure dans le marc de café, de petits arrangements entre amis, d'impasses : ne restent plus que trois journées pour se trouver dans les six premières lignes du classement. Jamais championnat n'a été aussi ouvert et incertain. Aucun club ne peut se targuer de dominer la compétition et jusqu'au bout de la nuit dans laquelle se plongera la finale, le 24 juin, nous avons deux mois devant nous d'incertitudes et de passion, puisqu'à la phase de qualification succèdera celle à élimination directe.
Avec sa cohorte d'intergalactiques sidérants, le PSG - 640 millions d'euros de budget - est devenu samedi soir champion de France sans forcer, à la petite semaine, dans l'indolence presque, encaissant à domicile et en supériorité numérique un résultat nul pour assoir son titre sans même s'en inquiéter face à l'une des équipes, Lens, qui pratiquent - avec Rennes, me dit-on - le jeu le plus affiné. Quand on aligne Navas, Donnaruma, Marquinhos, Ramos, Di Maria, Verratti, Messi, Neymar et Mbappé, que peut-on craindre sinon la suffisance et l'embourgeoisement ?
Il existe néanmoins un trait de plus en plus commun entre le rugby et le football, c'est le tiroir-caisse et son effet immédiat, le recrutement. Les Qatariens ont mis le paquet d'oseille pour rassembler des stars en bouquet - c'est comme les offres télé - sans se préoccuper de savoir si ça pouvait faire une équipe et la Champions League leur a rappelé de façon amère sans être cruelle que l'ensemble des onze joueurs doit toujours être supérieur à l'ensemble des parties pour constituer une entité susceptible de décrocher la timbale.
Je ne sais pas si, en Top 14, l'indifférence et l'achat compulsif vont de pair comme il semble que ce soit le cas en Ligue 1, mais le danger guette. Quand on a vu certains clubs français des années 2010 acheter à tout va des gros bras et d'autres prendre ce pli aujourd'hui, on peut craindre que le rugby ne soit pas capable d'infléchir cette course à l'armement. Chaque saison, les effectifs se transforment comme des organismes génétiquement modifiés et celui qui brillait dans le Béarn se retrouve devant l'Atlantique quand l'étoile du Midi-Pyrénées bascule sur la rade. La course au titre est la visée des présidents-propriétaires-mécènes. Pour le reste - lien social, identification régionale, fierté éducative, sentiment d'appartenance -, vous irez voir chez les vrais amateurs de séries régionales.
Pire que l'absence de passion autour du titre parisien dans le silence morbide du Parc des Princes si mal nommé ce samedi soir, nous enveloppe la froide indifférence de l'abstention à l'instant de déposer une feuille de match et d'élire pour cinq ans un capitaine de route et de vie. Lugubre perspective que celle d'être dirigé par défaut, négligence ou désintérêt au moment où la guerre frappe de plus en plus fort à nos portes, ce que l'on croyait impossible en Europe. "Ceux qui ne peuvent se rappeler le passé sont condamnés à le revivre", prophétisait au tout début du siècle dernier l'écrivain Georges Santayana, dans La vie de la Raison. A force de le répéter, ça finira bien par rentrer.

D'ici le 8 mai, je vous laisse les clés du club-house. Et notez dans votre agenda : rendez-vous pour Le Grand Maul du 20 au 22 mai à Saint-Paul-les Dax (40).

dimanche 5 septembre 2021

L'enjeu de mains

Accompagnant la sortie de notre ouvrage Jeux de lignes (éditions Privat), l'écrivain Jean Colombier, ancien attaquant de Saint-Junien et de Niort, prix Renaudot 1990, nous interrogeait ainsi : "Ce mariage heureux, me semble-t-il, de la littérature et du rugby, va-t-il continuer d'être heureux avec le rugby moderne et son absence d'états d'âme ?" Ce samedi, Biarrots et Racingmen ont montré, voire démontré, que le rugby contemporain est aussi créatif et enthousiasmant que celui inscrit dans notre mémoire, bonifié par la patine du passé, laquelle embellit toujours la réalité au profit de l'histoire quand elle est considérée comme un roman de cape et d'épées, une odyssée mythologique ou une chanson de geste. 

Je te promettais une réponse, cher Jean ; les acteurs du Championnat nous l'ont offerte du bout des doigts, délicatement, quand le ballon vole de mains en mains, scansion de la transmission comme on le dit du mot juste. Aussi à grands coups d'épaules, volonté collée au biceps quand il faut délimiter son territoire, annoncer sa détermination autrement qu'à renfort de conférences de presse médiatisées lesquelles, on le sait, sont comme les rocking-chairs : on bouge d'arrière en avant, mais ça ne mène nulle part.

Il est donc question d'âme, ou plus précisement d'états d'âmes, dis-tu. Le pluriel s'impose puisque dans les écuries considérées de l'extérieur comme des haras dans lesquels leurs propriétaires accumulent les purs-sangs, la compétition outrancière voudrait que ce qui fait le sel d'une équipe - amitié, complicité, affinité, solidarité - ne soit jamais, ou alors très peu, pris en compte ? La performance du Biarritz Olympique, surclassant un adversaire aux dents longues mais au souffle court en ouverture du Championnat, sera peut-être sans lendemain mais elle coupe court à ce genre de raccourci.

Ainsi, le rugby contemporain ne vaudrait pas une once de nos souvenirs dorés, ces joutes d'autrefois avec leurs coups de godasses sournois, leurs bagarres générales déclenchées à dessein pour intimider l'adversaire, les scores étriqués et les combats obscurs saturés de boue et de fautes de mains ? Sur une pelouse artificielle, dans la nuit éclairée au néon, maillots luisants, crampons moulés, rasé de frais, le Racing 92 a prouvé qu'il était toujours possible d'attaquer de ses propres vingt-deux mètres : bonne nouvelle, la magie d'une contre-attaque ou d'une relance n'est pas éventée quand l'heure est venue de distribuer les feuilles de paye. Surtout, l'enjeu - économique, médiatique, sportif  - que les coaches annoncent inhibant quand ils se cherchent des excuses, ne tue pas le jeu.

Littérature et rugby demeurent associés pour le meilleur, à savoir la grâce et la sueur, l'offrande et le combat, l'abnégation et l'exploit, l'ombre des regroupements où se décide le sort des grandes conquêtes et la lumière que prennent les finisseurs lorsqu'ils tranchent le cordon des défenses. De la même façon que la littérature ovale se réinvente, colonisant de nouveaux supports à l'usage d'écrivants qui trouvent joie à rédiger leurs commentaires - ce blog en est l'illustration depuis maintenant dix ans -, le rugby poursuit sa mue au rythme des changements de règles, lesquels ne parviennent pas malgré leur effort continu à modifier en profondeur l'essence de notre sport.

Ballon posé sur le coeur, buste relevé, hanches décalées par rapport aux épaules, face à lui un défenseur aux appuis incertains et donc battu, et ces regards satellites qui convergent : cette photo peut avoir été prise en 1960. Il y a du Dédé Boni chez Kurtley Beale. Comme il y a du Jo Maso, du Didier Codorniou ou du Yann Delaigue, du Christian Badin et du Philippe Mothe, amis de ce blog, instillé dans la magnifique réalisation offensive de Montpellier, samedi soir, à Mayol. Touche, lancement en première main, fixation supersonique, continuité au large dans un scherzo de passes millimétrées sur un rythme effréné pour l'essai bien tissé de Tisseron, ou celui de l'ailier lyonnais Dumortier, dimanche : mêlée, "sautée deux", arrière intercalé, ailier décalé, du classique. Preuve que le "beau jeu" s'écrit toujours en pleine mesure. Et il fallait capter sur le bord de touche la joie éruptive de Jean-Baptiste Elissalde, l'entraîneur héraultais, à la vue de ce joyau.

Alors comment renouveler le lien qu'on imagine distendu entre littérature et rugby, interrogeons-nous dans Jeux de lignes ? "Avec des biographiques collectives, peut-être en retraçant de l'intérieur une épopée, une période, répond Jean Bouilhou. Il y a forcément de l'héroïsme dans le rugby ; un match, deux équipes face à face, comme une bande qui affronte sa rivale. J'aimerais lire le quotidien d'un jeune international, comment il vit le rugby dans son époque. Cette nouvelle génération veut se confronter à la réalité qui l'entoure, changer les choses et pas seulement dans le rugby, dans l'écologie aussi. J'aimerais savoir quels sont les ressorts de ces jeunes héros des années 2020..." poursuit l'ancien flanker international aujourd'hui membre du staff toulousain, dans le chapitre consacré aux nouvelles écritures numériques.

Retisser le voile littéraire déchiré - l'est-il vraiment, cela reste à prouver - est une oeuvre d'artisan : il nous faut tomber l'armure comme à chaque saison remettre l'ouvrage sur le métier. Le retour du public dans les travées sonne la fin de la distanciation sociale, pour celles et ceux qui trouvent matière à écrire l'occasion de débusquer de nouveaux thèmes. Invitation au large au guise de crochet intérieur, cette citation de l'écrivaine Annie Ernaux fait écho à nos préoccupations ovales et virales : "Le nouveau monde, ça n'existe pas. Il y a un monde qui continue, se construit et il contient du passé." Maintenant, à vous de jouer.

mardi 20 avril 2021

Côté fermé

Le sport professionnel n'a jamais eu pour vocation de semer des graines d'humanisme sur les terrains mais plutôt de récolter les fruits mûrs de sa pratique. A cet égard, la tentation a toujours été grande de regarder de l'autre côté de l'Atlantique, et il suffira de constater ce qu'il a été possible de réaliser avec une balle ovale à partir d'un très lointain cousinage avec le rugby des origines, ce football américain dont certaines pratiques prolifèrent autour des rucks et au plaquage. 

A l'annonce de la création d'une ligue fermée composée de douze des plus grands clubs anglais, espagnols et italiens, grande fut la surprise des observateurs des choses du football professionnel européen et terrible leur colère, comme s'ils découvraient soudain que le sport, à savoir ce ballon qui roule de pieds en pieds vers les filets, n'était que l'infime partie d'une économie qui a fait de la vente de maillots floqués une manne bien plus importante que ne l'est un coup-franc dans la lucarne ou une reprise de volée acrobatique dissertés à loisirs. 

Pour retourner aux sources du football, je ne saurais trop vous conseiller la lecture de l'ouvrage signé Basile de Bure intitulé Deux pieds sur terre (éditions Flammarion) qui reconcilie les extrêmes, formation et professionnalisme, banlieue et Ligue 1, jeunesse et histoire, sport et littérature, récit d'engagements et de construction mené avec finesse par un passionné des Lettres et du dribble dont le père, Gilles, fut l'âme d'un petit groupe d'amis qui aimaient se retrouver régulièrement au Bistrot d'Henri, rue Princesse, autour d'un flot de poésie et de quelques nectars.

Nous l'avons écrit ici il y a plus d'un an, qui dit crise - l'actuelle est sanitaire mais pas seulement - dit opportunité, mais il ne nous viendra pas à l'idée pour autant de plaindre le Bayern Munich et le PSG de n'avoir pas sauté en marche dans ce grand train, ne gardant finalement comme viatique que ce fair play si souvent bafoué. A trop miser sur sa puissance financière pour recruter et s'offrir un titre, on finit souvent par trouver plus riche que soi et s'écraser le nez sur un plafond de verre en scrutant le ciel.

Il se murmure que le rugby professionnel français aurait lui aussi dans ses classeurs un dossier de ligue fermée qui ne concernerait, pour le coup, que huit clubs. Une passerelle avec certains clubs anglais, voire sud-africains, aurait même été empruntée. Ce n'est qu'un projet lancé il y a de cela quelques temps mais qui pourrait bien être remis sur le tapis, comme au casino, pour voir, rien que pour voir, histoire de relancer une discussion sous l'éclairage de la Super Ligue.

Cela dit, le rugby d'en France n'a besoin ni du modèle américain ni du marché commun réinventé par les ténors de football de ce vieux continent pour se distinguer. Il vient d'inventer le derby à double détente, la première période sous un maillot, la seconde dans le camp d'en-face, une création bien plus osée que la fusion conçue par le couple Thomas Savare - Jacky Lorenzetti, et je revois encore les suiveurs de tous bords et les lèche-balles courbés à Bagatelle devant le buffet pour s'empiffrer de petits fours en trouvant "tellement génial" ce mariage contre culture, objet non identifiée, ovoîde hétérozygote vite dégonflé.

Pour le cas où des clubs français auraient l'intention de singer le football d'ici dans ce qu'il a économiquement de plus libéral, juste leur rappeler qu'en 1930, devant la menace d'exclusion de la France du Tournoi des Cinq Nations pour faits de professionnalisme - déjà - , dix puis bientôt quatorze clubs créèrent une fédération dissidente, l'UFRA (Union française des clubs amateurs) dont le but, ainsi que l'indique sa raison sociale, était de redonner tout son éclat à l'amateurisme. 

Cette initiative dura deux saisons, comme autant de titres remportés par le Stade Toulousain, mais surtout, elle favorisa le création du Jeu à XIII en France. Je ne résiste pas à la tentation de vous servir la déclaration d'un président des Quatorze au moment de rendre les armes et de rentrer dans le giron de la FFR, dégouté qu'il était de voir la tournure prise par cette secession, : "Dans ces conditions, ce n'était plus possible, ironisa-t-il en parlant des joueurs. Il fallait les payer plus cher pour qu'ils restent amateurs..."

Et si l'enfer est ainsi pavé de bonnes intentions, force est de constater que le rugby français du temps de l'amateurisme "marron", des dessous-de-table et des primes déguisées, n'a jamais vraiment déraillé : il s'est réinventé. Du coup, on aiguisera le double tranchant du constat à la fois goguenard et désabusé de ce dirigeant à l'heure où ceux qui poussèrent de toutes leurs forces dans les années 90 pour que le rugby sorte de sa gangue sont les mêmes qui regrettent amèrement que la boite de Pandore ne se soit pas refermée sur les rebonds un peu traîtres du néo-libéralisme.

lundi 5 avril 2021

Le procès

Il n'y a pas plus important glissement de la réalité que celui enregistré sur une bande vidéo et repassé à l'infini sous tous les angles. Personne n'y trouvera jamais ce qu'il y cherche, tellement la vérité - mais existe-t-elle vraiment sous la forme qu'on aimerait qu'elle prenne : objective et insécable - s'immisce là où on ne l'attend pas, là où on ne la cherche pas. En rugby, et sans doute aussi dans la vie, elle est immédiate, vivante, lové dans l'instant présent. 

Elle n'est pas réponse, cette vérité ovale, puisque la question ne devrait pas s'imposer. Il y a ou il n'y a pas, et c'est au référent des règles, au directeur de jeu, d'arbitrer. C'est-à-dire de soupeser sans peser trop lourdement. Tout un art qui semble aujourd'hui perdu, évanoui, tellement éloigné des préoccupations du corps arbitral contemporain noyé dans les allers-retours avec le car-régie et ce nouveau juge implacable dont l'avis fait loi, avec ses yeux de pack, assis dans le noir face à un écran où défilent les minutes d'un match comme on parle de celles d'un procès.

Si le cinéma est un mensonge magnifié au rang d'un art, le septième, - clin d'oeil à l'ami Seb - l'arbitrage vidéo ressemble davantage, lui, à un fléau chronophage, virus télévisuel qui s'amplifie dans l'embarras de réponses qui, de toute façon, ne trouveront jamais à étancher la soif des interrogations désormais trop souvent posées comme on se débarrasse d'un poids sur la conscience en passant la patate chaude à son voisin. Les apprentis Salomon tranchent parfois dans le tendon de matches au cordeau, rencontres nerveuses qui nous ravissent mais finissent par se terminer en eau de boudin au fil de ces arrêts intempestifs devant la bande passante, lassante.

A l'évidence, et selon nos sources, World Rugby se penche déjà sur un protocole - un nouveau, un de plus - qui aura pour vocation d'éteindre la polémique naissante dont on entend gronder les vagues de mécontentement dans tous les salons de passionnés. Il devra aussi redonner sa place (et toute sa place) à l'arbitre de champ, dont on voit bien qu'à défaut d'être le seul maître à bord - où sont passés les héritiers de Gwynne Walters, Georges Domercq et John West, eux qui donnèrent leur lettre de noblesse à ce rôle si ingrat ? -, il s'en remet à d'autres pour l'harmonie, le tempo et le rubato de ces matches qui parvinrent malgré cette absence de direction à nous ravir le week-end dernier.

Ces huitièmes de finale ont propulsé cinq clubs français - le Racing 92, Bordeaux-Bègles, Clermont, Toulouse et La Rochelle - en quart de finale. Il s'agit bien de l'élite de ce tant décrié Top 14 que certains observateurs affublent régulièrement de tous les maux et qui, même si j'avoue volontiers qu'il m'irrite parfois les soirs d'hiver quand il arrive que certaines équipes alignent des prestations sans relief - demeure la plus féroce compétition de clubs au monde, tellement relevée qu'aujourd'hui ils sont dix à pouvoir se qualifier en phase finale pour seulement six places disponibles, c'est dire le nivellement par le haut qu'il faut bien finir par reconnaître.

Ainsi cet entraîneur m'assurant sur le ton de la confidence que "le niveau des équipes de bas de classement du Top 14 était très nettement supérieur à celui de certaines provinces galloises ou écossaises" a bougrement raison si l'on considère les déroutes d'Edimbourg à La Défense et de Llanelli à domicile, dimanche dernier. Sans augurer de la suite, pour se hisser en demi-finale le Stade Rochelais aura fort à faire avec Sale tandis que pour beaucoup de connaisseurs, l'un des finalistes se trouve dans le quart "exotique" qui oppose Exeter (tenant du titre) au Leinster, multi-titré. Dans l'autre moitié du tableau, quatre des meilleurs clubs français du moment se disputeront afin d'arracher de haute lutte deux places.

Si elle semblait bancale à défaut d'être injuste considérant le peu de journées qui lui furent allouées dans un calendrier chamboulé par la crise sanitaire, avouons que cette Coupe d'Europe a repris vie et, dans l'attente de quarts de finale qui s'annoncent très disputés, nous ne pouvons que savourer le plaisir partagé de performances qui frisent le haut niveau international en terme d'engagement et d'innovations, en témoignent certaines combinaisons de jeu en première main derrière touches et mêlées. Il n'y a plus qu'à espérer que les prochaines confrontations franco-françaises se montreront à la hauteur de ce standing européen.

"Plus un feu jette d'éclat, plus tôt il s'éteint," écrit Sénèque dans ses Consolations (XXIII). Remplaçons une consonne et feu devient jeu. "Il est plus vivace si, aux prises avec un matériau résistant et difficile à brûler, il est étouffé par la fumée et luit faiblement : la raison pour laquelle il se nourrit mal est aussi la raison pour laquelle il reste allumé. De même, plus une nature est brillante moins elle vit ; là où il n'y a plus d'amélioration possible, le déclin est proche." Il faut imaginer que ceux des clubs qui illuminèrent notre week-end passé après avoir brûlé leurs bateaux ont une envie quasi existentielle de s'enfoncer plus avant, tels des défricheurs, dans cette terre inconnue qu'est leur phase finale.

dimanche 1 novembre 2020

Dans la boîte à secrets

Puisque chacun d'entre nous défend la liberté d'expression sous toutes ses formes - c'est d'ailleurs son principe -, l'occasion m'est donnée de proposer à Olivier Magne, ancien troisième-ligne aile du XV de France, d'enrichir cet espace d'échanges. Carte blanche, donc, ou plutôt carte bleue, à celui qui fut l'un des capitaines tricolores sur le thème du sacré en rugby. Dans le contexte qui précéda sur petit écran la rencontre contre l'Irlande, samedi dernier, à savoir la diffusion de scènes tournées par France Télévisions dans la salle de vie du XV de France au moment de la remise des maillots, il développe ici plus en détail sa réflexion. 
"A une heure du coup d'envoi face à l'Irlande, j'ai perçu la diffusion de certaines images mettant en scène le groupe France comme s'il s'agissait d'une émission de télé-réalité. Voir l'émotion sincère des joueurs et du staff livrée ainsi m'a perturbé. J'ai ressenti une boule au ventre. Ce sont des moments de construction fondateurs pour un groupe, des moments privilégiés qui n'appartiennent qu'à eux: je trouve déplacé de les voir ainsi exposés sans filtre, dans le temps de montée au match, et relayés ensuite sur les réseaux sociaux à quelques minutes du coup d'envoi. C'est une forme de voyeurisme. 
Lorsque je jouais, les caméras étaient déjà là, mais j'ai toujours été opposé à leur présence car nous n'étions pas consultés, pas préparés à ça. Apparemment, d'après ce que je sais, ces séquences proposées avant le coup d'envoi, samedi, sont construites avec le staff du XV de France et les joueurs, qui sont impliqués dans cette volonté d'introduire la caméra dans des lieux jusque-là restés très privés. Ma réflexion ne porte pas sur ce choix mais sur ses effets. Depuis plusieurs années nous entrons, spectateurs, dans le vestiaire. Là, nous pénétrons désormais dans la pièce de vie au moment où sont remis les maillots. Est dévoilé sur la place publique le moment le plus symbolique de la vie d'un international. 
C'est un moment où le joueur se révèle en tant qu'homme. Il dévoile des choses qui appartiennent à son intimité, à sa vie privée. Partager ça avec ses partenaires participe à la construction d'un lien fort qui sert l'équipe. Est-il besoin de le partager avec la France entière ?... Dans la forme, ça me dérange. En faire un film, pourquoi pas, un documentaire comme "Les yeux dans les Bleus", mais après, plus tard, quand le temps aura fait filtre... 
Tout montrer peut être contre-productif à moyen terme, à savoir se retourner contre l'équipe de France. Ca peut bloquer certains joueurs. Tous ne se livrent pas comme ils l'auraient fait si leur intimité avait été préservée. Nous ne sommes pas tous égaux devant une caméra, ou en présence d'une caméra. Qui plus est, lors de cette remise de maillot, tu te mets à nu devant ses partenaires, tes coéquipiers, tes potes. C'est une mise à nu d'ordre psychologique, voire parfois d'ordre spirituel. 
Quand on te remet ton maillot, on remet la France entre tes mains. C'est le seul moment, avec le terrain et le match, où tu peux te dévoiler complétement. Et donc si certains ne veulent pas ou ne peuvent pas le faire, s'ils s'auto-censurent, c'est contre-productif. C'est un moment de confiance totale où chacun peut se lâcher, dire tout ce qu'il a envie de dire. A force de tout théâtraliser pour les besoins de la télévision, à force de vouloir communiquer à tout prix, est-ce qu'on ne perd pas en spontanéïté voire, et à mes yeux c'est plus grave, en authenticité à l'intérieur du groupe ? Je pose simplement la question, et il me semble que ce débat mérite d'être ouvert. 
Quand on me remettait le maillot de l'équipe de France, je tremblais de tout mon être. A chaque fois. J'étais submergé par l'émotion. J'avais tellement souhaité le recevoir, je l'avais tellement attendu que, à chaque fois, ça me mettait dans un état second. J'étais transformé. Ce maillot, c'était mon armure. Il me donnait les moyens de jouer au mieux de mes capacités. Comme si on m'avait permis de revêtir le costume de Superman et d'avoir ses pouvoirs... Je ne veux pas caricaturer mais c'était vraiment intense. 
J'ai encore le souvenir du moment où Jérôme Gallion, à Aix-en-Provence avant d'affronter les All Blacks à Marseille, nous a remis les maillots. C'est en 2000. Son discours est gravé en moi. C'était du Toulonnais dans le texte. C'était fort. Je ne crois pas que ces mots prononcés par Jérôme puissent être diffusés... Des mots guerriers, qui nous avaient sublimés. Aujourd'hui, à une époque où il faut faire attention à tout ce qu'on dit, ce serait censuré (rires). 
J'ai enregistré ses phrases dans ma mémoire. Ses mots ont été à moi dès qu'il les a prononcés. C'était un discours d'avant-match très fort. Il débordait de passion. Mais je ne les divulguerai jamais. Ils ne sont partageables qu'avec mes coéquipiers de l'époque, ceux qui ont vécu le même moment que moi, à l'intérieur du cercle que nous formions. Ils sont dans la boîte à secrets que je garde dans mon jardin."

lundi 30 mars 2020

Tombent les masques

D'une profonde tourmente parvient souvent à naître un nouvel ordonnancement des choses. Avant notre ère, les Anciens avaient exprimé cette transformation à travers la réflexion Ordo ab chao. Le mot est ovale, transformation, et l'occasion toute trouvée de repenser le rugby français, du moins sa partie professionnelle. Et tout d'abord parce que dans l'urgence et la crise sanitaire que nous traversons, le Top 14, la Pro D2, et aussi la crème de la Fédérale 1, sont placés dans une situation économique compliquée. Contenue dans une bulle financière qui apparait aujourd'hui dans toute sa fragilité, l'élite des clubs dispose néanmoins, si elle le veut, d'une chance inouïe de repousser l'éphémère pour se tourner vers le développement durable.
Au lieu de cela, qu'entend-on ? Que lit-on ? Alors que par ailleurs s'améliore la qualité de l'air, des soucis minuscules, tels des particules sur lesquelles s'accrochent le virus, polluent le tableau. Qui peut se soucier de descentes et de montées quand les morts s'agglutinent dans les hôpitaux débordés dont les couloirs ressemblent à des zones de conflit ? Quelle indécence de proposer des entraînements à huis clos pour mieux préparer une hypothétique reprise ! On voit bien là, malheureusement, à quel point le sport professionnel est encore et toujours guidé par les intérêts individuels dont la somme ne fera jamais un bien commun.
Le moment que nous vivons est particulièrement anxiogène, et les susceptibilités exacerbées créent un bruit de fond dont le volume sonore est malheureusement relevé par les thèses de tous bords relayées sans distinction par les réseaux sociaux. Mais c'est justement parce que le moment est difficile, compliqué, complexe, qu'il faut réfléchir le plus sereinement possible à ce que le rugby français professionnel, qui nous occupe ici, doit devenir dans un avenir très proche qui se confond avec le présent.
Puisque certains clubs d'élite cherchent et trouvent la meilleure façon de masquer leurs dépassements au salary cap, ne pourraient-ils pas mettre cette intelligence de brigands au service de quelque chose de plus élevé, de plus profitable ? Il n'a jamais été aussi urgent de poser sur la table de négociations cette question qui sous-tend les bonnes et les mauvaises pratiques du rugby français depuis les années 60 de l'autre siècle : servir ou se servir !
Chacun dessine son agenda, agence son calendrier, se focalise sur ses soucis domestiques sans vision d'ensemble : visiblement seul le petit bout de la lorgnette permet à certains présidents d'embrasser l'instant présent. Il faudrait mieux arrêter définitivement de compter en apothicaire les semaines disponibles d'ici le 18 juillet et choisir sagement de plier les gaules jusqu'au mois d'août. D'autant que rien ne garantit une reprise fin mai des rassemblements de plus de mille voire cent personnes dans un même lieu, fut-il à ciel ouvert.
De toute façon, pratiquer une activité sportive à huis clos n'a absolument aucune signification si ce n'est préserver, pour les clubs et les fédérations, le versement des droits télévisuels, principale manne du sport professionnel dont on voit bien sur quel fil tendu sans filet au-dessus du vide il marche. N'oublions pas que le sport est avant tout un lien, une forme de chose publique, un moment créé par certains - les acteurs - à partager par beaucoup en même temps. Il y a dans un match cette dimension aristotélicienne résumée par la triple unité : de temps, de lieu et d'action. La déplacer, la capter, l'enfermer, c'est en pervertir l'essence.
C.G. Jung écrit dans Ma Vie : "Comme pour toute question métaphysique, l'une et l'autres des deux propositions sont vraies." On peut donc voir aussi dans l'agrégat des volontés individuelles un désir de célébrer l'existence à tout prix, et dans le choix d'une finale du Top 14 imprimée le 18 juillet l'espoir de surmonter les obstacles. Pour autant, je suis incapable, aujourd'hui, quand les sirènes d'ambulances déchirent le silence, de savoir quel sera dans un stade vidé, et même plein, le goût d'un tel sacre.

lundi 20 mai 2019

A distance

Il ne faut pas succomber à l'habitude. Luttons contre le glissement. Comment, dès lors, tenir bon quand tout se fragmente autour de nous ? Les clubs amateurs peinent à boucler leurs budgets, ceux des divisions Fédérales singent les pros, tous galèrent pour attirer des licenciés, souffrent d'être ballotés devant le téléviseur offert par la FFR qui trône, souvent éteint, dans leur club-house. Pendant ce temps, le Top 14 poursuit sa route, l'éclat succédant au terne - et retour - dans un remugle de déclarations acides tandis que le staff du XV de France fait chanter les chaises musicales.
Quand la réalité ovale manque à ce point de souffle et d'épique, autant savourer à la source et en version originale les formules cinglantes, les pensées lapidaires et les aphorismes féroces, même si elles ne sont pas ovales. Pour cela, rien de mieux que le pyromane de Röcken. Voilà qui va plaire à notre artiste du pinceau, Christian Badin, puisqu'à la fin du premier tiers de son Humain, trop humain, Friedrich Nietzsche écrit (aphorisme n°279) : "Un moyen capital de se rendre la vie plus légère est d'en idéaliser les événements ; mais il faut se faire d'après la peinture une idée claire de ce que c'est qu'idéaliser."
Entouré de tableaux comme cerné de contingences, l'observateur ovale mesure l'intervalle. "Le peintre désire que le regard du spectateur ne soit pas trop exact, trop aigu, il le force à se rendre à une certaine distance, pour considérer son œuvre de là." Ce pas de recul nous aide à mieux aimer le rugby. Rien d'indécis ; au contraire, une acuité déterminée, l'œil placé. Trop de précision nuit : évitons d'être au contact continuel sinon nous risquerions de perdre de vue la beauté de ce jeu.
Quelle est cette distance ? Comment la calculer ? Où se positionner ? Faut-il la maintenir, et si oui, combien de temps ? A chacun sa place d'où il regarde ou ausculte, apprécie ou critique, qu'il porte des jumelles ou se tienne derrière une loupe. Rafraichissant plutôt que vital, Côté Ouvert exerce notre esprit entré en résistance.
A l'échelle des deux siècles durant lesquels le football tel que pratiqué à Rugby s'est glissé sur le plancher du globe, les scénettes qui occupent notre théâtre national paraissent insignifiantes. L'essentiel avance voilé - pour ne pas dire caché - sous des faits sans importance relayés par les réseaux hurleurs avec des mots choisis pour exciter, effrayer, qui ne font qu'assourdir l'essentiel. Les supports de l'immédiateté sont-ils autre chose qu'une "fausse alerte permamente qui détourne les oreilles et les sens dans une fausse direction ?" écrit Nietzsche dans Opinions et sentences mêlées.
Lecteur régulier, mais sur un faux rythme, d'Aurore au point d'en faire un de mes livres de chevet pour le plaisir d'y picorer quelques aphorismes, je ne résiste pas à l'envie de tordre en le paraphrasant le numéro 444 dont le titre pourrait-être : "La mouche du coach". A force de nettoyer les vitres à travers lesquelles nous regardons par transparence, nous nous figurons que, dès lors, cette chose que nous nommons rugby "ne pourra plus nous résister - et nous nous étonnons alors de voir au travers sans pouvoir la traverser ! C'est la même folie et le même étonnement qui s'empare d'une mouche lorsqu'elle est en présence d'une vitre."
Il ne faudrait jamais trop s'éloigner des penseurs - surtout - quand ils aspirent à une rupture radicale avec "effet de souffle" qui nous renverse et nous projette loin de nos certitudes les mieux ancrées, les plus intimes, jusqu'à nous faire douter de ce à quoi nous croyons le plus. A ce titre Nietzsche, un de mes préférés vous le savez, nous invite (n° 567) à "prendre les choses plus joyeusement qu'elles ne le méritent ; surtout parce que nous les avons prises au sérieux plus longtemps qu'elle ne le méritent."
Furieusement, férocement d'actualité, ce compagnonnage choisi n'est pas sans rappeler la performance d'un talonneur, bras sacrifiés pour tenir l'édifice au cœur de la première ligne, fer de lance de haute probité et d'immense confiance en ses coéquipiers, homme parfois de colère et toujours de feu qui joue du marteau dans le jeu comme le philosophe immoraliste détruit les a priori tout en prenant conscience, douloureusement, de son statut voué à la solitude. Un dynamiteur pour qui chaque action vaut déclaration.

samedi 23 mars 2019

Tout à gagner

Ils sont revenus du Tournoi détruits, le moral en berne. Leurs entraîneurs ont vu débarquer au club-house des internationaux en kit, pressés de rejouer pour se remettre les idées ovales en place. Que le XV de France détruise ainsi sa jeunesse dont on aime à dire qu'elle est triomphante pour nous projeter en joie vers l'avenir, mais qui semble là bien mal en point, sacrifiée, martyrisée, envoyée à l'abattoir des lignes d'avantages mal tracées, a de quoi nous interpeller.
Exit donc les Six Nations, et on s'est pris la porte de sortie en pleine gueule. J'ai écouté et entendu de nombreux amoureux du rugby et d'anciens internationaux souhaiter que le XV de France se vautre à Rome, non pas pour enfoncer les Tricolores mais pour obliger le pouvoir en place à changer vite et bien staff et capitaine dans l'optique du Mondial 2019 au Japon. C'est dire dans quelle détresse nous nous trouvons, impuissants.
Le Top 14 a donc repris ses droits, et bientôt le Coupe d'Europe reviendra disposer ses quarts de finale. Le rugby des clubs domine le paysage français. Une évidence qui réduit l'équipe de France à une misérable cohorte de gamins paumés sur un terrain trop grand pour eux, avec un ballon trop petit pour leurs doigts trop gourds. Cela fait un siècle que les clubs règnent, et cette prééminence du local sur le national définit depuis 1910 la construction des XV de France.
La différence, à l'époque où le rugby n'était pas professionnel, c'est que le savoir-faire du SBUC - premier club pro - puis de Quillan, Carmaux, Romans, Grenoble, Castres, Cognac, Cahors, Mazamet, Lourdes, La Voulte, Brive, Dax, Bayonne, Biarritz, Lourdes, Toulon, Agen, Mont-de-Marsan, Toulouse, le Racing-Club-de France, Bègles, Montferrand, Colomiers, Bourgoin et jusqu'au Stade Français récemment avec sa couveuse de Bleus en 2015, a été mis au service de desseins tricolores.
Si le président de la FFR, Bernard Laporte, choisit un entraîneur étranger - disons Warren Gatland, qui rêve, lui, d'entraîner les All Blacks et ne viendra à Marcoussis qu'en pis aller - la FFR se coupera des techniciens de clubs, grands cocus si l'austère kiwi décide - ce n'est pas gagné - de s'installer dans l'Essonne. Il lui faudra un staff : le sien (qui va coûter très cher, soit deux millions d'euros à l'année) ou un compost hétéroclite d'entraîneurs français du pôle 14 libres sur le marché de l'emploi ce qui, on l'a vu, n'est pas un gage de qualité.
Ce constat, nous aimerions que ce soit le dernier. Pour le résumer, je vous conseille la lecture édifiante du pamphlet de mon ami et ancien collègue de L'Equipe et du Canard Enchaîné, Jean-Yves Viollier. Talonneur du XV de la presse des glorieuses années 80-90, quand aucune sélection corpo ne résistait à nos poussées rectilignes et nos envolées lyriques, un temps où mes confrères Delteral, Crépin, Tynelski, Maria, Beaupère, Schramm, Rivière, Calmejane, Zabel, Holtz, Lemoine, Danne, Walter, Dunet, Bouzinac, Clévenot, Gilardi, Navarro et Deydier enflammaient le terrain n°1 de Colombes, le samedi matin. Mais aussi Jean-Bouin, Paul-Chandon, Jean-Morin et Marcel-Michelin.
Publié le mois dernier chez Atlantica, Rugby en péril, signé Viollier, dézingue en moins de cent pages. Règlement, commotions, phases trop statiques, gabarits mal triés, individualisme forcené, présidents stars, indigence tactique, dictat de l'écran payant, "affaires" fédérales, boîte à JIFF : tout y passe ! Et donne envie d'initier une révolution de gilets bleus : ce n'est pas de pain que nous manquons mais de jeu.
Nous aimerions que Rugby en péril soit le dernier ouvrage d'un genre commencé dès 1996 avec Rugby pro, histoires secrètes (éditions Solar), et poursuivi par Jean-Paul Rey (Qu'ont-il fait de notre rugby ? Editions Cairns, 1997), Jean Fabre (La quatrième mi-temps, Cépaduès, 1999), Jacky Adole (Mon sac de rugby, Atlantica, 2002), Pierre Albaladejo (Les clameurs du rugby, Solar, 2007), Xavier Audebert (Les odieux du stade, Flammarion, 2007), Laurent Benezech (Rugby, où sont tes valeurs ?, La Martinière, 2014), Pierre Ballester (Rugby à charges, La Martinière, 2015) puis Philippe Kallenbrunn (Peur sur le rugby, Marabout, 2017).
Il y avait un exemplaire de Rugby en péril à gagner pour celle ou celui qui répondrait à la question suivante : qui a dit "Le soutien est plus fort que la passe"  ? Le vainqueur est l'ami Lulure II aka Fred Boy. Dès 18 heures. La réponse n'était pas Pierre Berbizier, Olivier Villepreux, Christian Montaignac, Christophe Schaeffer ou Raoul Barrière mais bel et bien Richard Astre. Dans les pages du dernier So Tampon. La littérature ne s'offre pas ici aux Béotiens, vous le savez bien.

lundi 11 mars 2019

Les gilets bleus

Défilent des gilets de couleur : jaune bien sûr, rouge (syndicalistes), rose (infirmières) et violet (féministes). Noir, aussi (extrémistes, casseurs). La colère s'installe dans la rue parce que les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes, les promesses de campagne ne sont pas tenues. Déçus, frustrés, oubliés, humiliés, les cocus se font entendre. L'actualité tricolore étant ce qu'elle est, les élus ne s'y seraient pas plus mal pris qu'en offrant à leurs électeurs un poste de télévision pour suivre en direct cette chute libre.

C'est ainsi qu'on nourrit les révolutions. Je me suis rendu à Marcoussis, tout à l'heure: le peuple des stades de France a commencé à s'installer autour du rond-point construit devant l'entrée du CNR. Oh, ils ne sont pas très nombreux à braver par cette heure le vent de la plaine d'Essonne. Allez-y, par curiosité, vous verrez, c'est bon enfant. Le bus qui ramenait d'Irlande l'hagarde équipe de France et son staff en toc les a frôlé, lentement. J'ai entraperçu le visage étonné de quelques Tricolores. Les autres, visiblement dans leur bulle, avaient les oreilles enserrées par d'énormes casques idiots.

Quand ils se réveilleront demain, les fessés de Dublin verront que la poignée de supporteurs déçus qui faisait le pied de grue pour un petit signe de la main s'est désormais élargie. Une vingtaine de mordus de froid autour d'un brasero chantent des paillardes pour se tenir chaud. D'autres sont attendus dans la journée. Quelques banderoles ont poussé appelant à la révolte des cloportes. Les automobilistes klaxonnent en roulant au pas une fois arrivés à leur hauteur. Ils ont des gilets bleus coincés sur leur pare-brise en signe de soutien.

Tôt ce matin, le personnel administratif de la FFR a connu des difficultés pour s'approcher du parking et se garer, puis traverser ce qui est maintenant devenu une marée humaine qui s'étend sur une cinquantaine de mètres des deux côtés de l'avenue. La circulation est arrêtée, la maréchaussée alignée pour assurer un semblant d'ordre, les slogans lancés au mégaphone, repris par cette foule bleue qui chante haut et fort au XV de France qui s'entraîne là-bas, plus loin, sur le terrain Pierre-Camou à l'abri des regards, son amour bafoué, sa passion trahie.
Il a gonflé, ce groupé pénétrant. J'y ai croisé joueurs, dirigeants, supporteurs, éducateurs, quelques anciens internationaux aussi - certains parmi les plus emblématiques - venus soutenir cette communion païenne, atterrés par la situation catastrophique, "pathétique, même", dans laquelle le XV de France nain s'est mis. "Putain, quelle catastrophe !". Ils expriment sans détour leur "honte" ; aussi à quel point cette équipe "manque de fierté et d'amour".
A l'autre bout de Marcoussis, les Tricolores travaillent dans l'ennui et le brouillard leurs combinaisons. "Ah bon, parce qu'en plus ils travaillent ? Pour nous livrer des matches comme ça ? Mais il faudrait mieux qu'ils aillent jouer au bowling ou rentrer chez eux" lâche un visiteur transi vêtu de ce bleu pâle qui symbolise la déroute de Dublin. Guilhem et ses affiliés ont entendu gronder la foule, et dans peu de temps sortiront du CNR emportés vers le Colisée via Orly participer au jubilé romain de Parisse. Savent-ils qu'ils se tiennent en équilibre instable sur la roche Tarpéienne ?
On mesure la gouffre dans lequel s'est enfoncé ce groupe si l'on considère qu'il est capital pour le présent et l'avenir de notre sport que la France remporte ce pesant trophée Garibaldi. Qu'elle soit neuvième, dixième ou plus loin encore, elle part sauver ce qu'il reste de son Tournoi. L'image, ce sera pour plus tard. Ou pas. Qu'attendre ? Tomber encore plus bas en perdant samedi ? Pour que rien ne change ? "Il faut s'affranchir du rugby con", lance Lulu le gilet bleu de Paname, le regard tourné vers Rome. Mais déjà la foule des déçus s'est retirée comme elle était arrivée. Plus personne ne se dresse autour de la sculpture monumentale de Jean-Pierre Rives. Les gilets bleus ont disparu dans la brume électronique. J'ai dû rêver.






dimanche 9 décembre 2018

Contes du Rhum

Honneur donc au dernier de l’aventure, Loïc Le Doyen, doublant (photo) le rocher de La tête de l'Anglais vingt-sept jours après l'arrivée de «l’Ancien». Depuis la Guadeloupe, Laurent Bonnet, notre ami écrivain, nous câble sa chronique, la Route du Rhum terminée. Un conte, plutôt.

Il était une fois dans le royaume de Mer dont les rivages au septentrion se perdent dans de longues  houles, un prince, au sens commun du terme, et un manant, au sens le plus noble. Le premier naquit en bordure d'une province celte réputée pour ses marins au long cours, pêcheurs hauturiers, corsaires et aventuriers pourfendeurs d’océans et de peuples lointains qui n’avaient rien demandé.  Le second vit le jour onze ans plus tard dans un village des landes littorales d’Aunis, province dont on ignore l’emplacement et qui n’éveille aucun intérêt sauf en prononçant une formule rituelle connue au-delà du royaume : Fort Boyard, Huitres, Trousse-Chemise.

À l’époque, la planète était depuis longtemps conquise, les frontières établies, les peuples confinés derrière chacune d’entre elles. Seul l’argent circulait en masses et librement, une autre forme d’océan fréquenté par des faunes avides et étranges. Tout projet de conquête d’un territoire par la mer n’avait plus aucune chance de trouver actionnaire. Ceci, prince Loïck et manant Wilfrid le comprirent neuf mois après avoir réalisé que leur destin ne pouvait se résumer à organiser des batailles navales dans la baignoire familiale.  

Prince Loïck[1] s’adressa à son paternel de marin et lui dit : «Je voudrais, comme vous, commander des navires. » Ce à quoi le vieux briscard répondit sobrement : «En école de navigation d’abord vous irez !»  L’enfant obéit pendant que son géniteur, comme cela se fait dans les bonnes familles de ces contrées, activait son carnet d’adresses maritime pour que prince Loïck puisse naviguer et cumuler nombre d’expériences fondatrices, formatrices, prometteuses, utiles et toutes sortes d’adjectifs qui démontrent que le vocabulaire est à la langue ce que la condition est à la naissance : un enrichissement.   

Manant Wilfrid[2] s’adressa à sa plus proche famille et lui dit : «Papa Maman, je voudrais faire de la voile.» Ce à quoi ils répondirent d’abord : «De la voile ? Peut-être, mais ce n’est pas un métier ça. Passe ton bac d’abord.» L’enfant n’obéit pas et, pendant que ses géniteurs se morfondaient à lecture de bulletins de notes, manant Wilfrid prit habitude de musarder sur les quais du vieux port qui, en capitale d’Aunis, n’est jamais très loin de l’école. Il s’asseyait, contemplait les voiliers, les plus beaux comme les plus moches. Son âme juvénile avait compris que partir en mer serait un jour arracher à la vie une liberté que sa modeste condition ne pouvait lui offrir.

Prince Loïck de Celtie obtint la position de vice-roi d'Océan conquise en des joutes nautiques nommées régates ou, pour les plus lointaines et les plus coûteuses, courses transocéaniques. Le titre de roi était à l’époque détenu par un ancien chevalier sage et mutique, du nom d’Éric[3]. Pendant ce temps, Manant Wilfrid d’Aunis, grandissant quelques années derrière, comprenait que pour accéder aux mêmes gloires il devrait user de force, de courage et d’entêtement, ressources dont il disposait à foison.

Ainsi persuada-t-il successivement parents, famille, entourage et moult navigateurs. Voyant ce p’tit gars s’agiter de si belle manière sur l’eau, tous finirent par admettre qu’il fallait lui emboiter le sillage. Et il fut adoubé chevalier maritime. Ainsi avait été refondé l'enseignement de la marine à voile dans le royaume de Mer par des  gars du comté de Glénanie qui avaient fait la guerre du XXème siècle pour des gars qui ne voudraient plus jamais la faire. Ils organisèrent toutes sortes de  confréries, pépinières à héros maritimes. Chevalier Wilfrid d’Aunis y grandit, progressa, confronté à toutes sortes de bassesses et d’honneurs, mais finit par donner à ses armes la puissance d’un blason.

Prince Loïck de Celtie obtint le titre mérité de roi des Océans, soutenu par de grands financiers du royaume, comme Benjamin de Rotschild, Fujicolor, Lada Poch, Banque populaire… L'homme avait ajouté à ses compétences maritimes une qualité prisée en ce monde : la parole. Oui ! Il usait de verve. Et fort bien. Les ménestrels de la geste sportive adoraient cela. Roi Loïck était devenu ce qu’ils appelaient entre eux, sur un ton complice et entendu, un bon client. 

Chevalier Wilfrid d’Aunis continua ses combats. Cela se passe de mots. La force mentale que requiert  une quête dépourvue d’atouts financiers est telle qu’elle forge une autre sorte de caractère. On y manie la grandeur, on résiste à la rancœur, on tente d’y rester humain et serein. Mais année après année, on progresse.
Or, il est un point commun aux rois et aux chevaliers : la quête du Graal. Le royaume de Mer en recélait plusieurs :  médaille olympique, Figaro, Route du Rhum, Vendée Globe, Coupe de l’America. L’âge aidant, Loïck de Celtie, doigts de pieds en éventail sur un trône qu’il envisageait de quitter un jour dignement, contemplait de loin ces fameux tournois. On vint le solliciter un jour de l’été  2014 : acceptait-il de remplacer pour le Graal Route du Rhum un jeune prétendant blessé ?  Il ouvrit son épais carnet de palmarès, feuilleta les nombreuses pages - ce Graal-là n’y était pas inscrit - et,  après s’être enquis de la bonne préparation du vaisseau, accepta. 

De son côté, chevalier Wilfrid d’Aunis, dont la bourse contenait plus de contrats d’emprunts personnels que de sonnants deniers avait, par la grâce d’une douce dame éprise de lui, su croire en un souvenir enfoui : à neuf ans, sur le port, il s’asseyait en face du grand voilier de prince Malinovski de Slavie, héros en son temps mais jamais couronné. L’enfant se voyait un jour à cette barre. Prince Malinovsky  que l’âme russe et authentiquement noble portait au symbole, venait de se faire ravir le Graal premier par un cow-boy canadien illégitime. Touché au cœur par ce têtu mouflet qui badait sur le quai, il le fit monter à bord et l’emmena pour une navigation fondatrice tâter de l’embrun en sa compagnie. Trente-cinq ans plus tard, Wilfrid retrouva ce fameux voilier que des rustres avaient laissé croupir dans une vasière et lui redonna vie. 

Loïck et Wilfrid coururent ensemble le Graal de l'an 2014 sans pour autant se fréquenter. Le roi remporta la victoire en catégorie reine ; le chevalier qui courait dans la catégorie du peuple cravacha son vieux vaisseau et l’emmena au pied du podium. Quatre années passèrent encore. Le Graal fut remis en jeu. Roi Loïck de Celtie sortit de son palais un matin d'automne, huma l’air des pontons et des brumes aurorales de Celtie dont il adorait les senteurs mêlées de tourbes et d’embruns ; il observa le ciel, marcha longuement et prit un café chez Gégé, une taverne fréquentée de lui seul et par quelques habitués qui tapaient le carton et se foutaient complètement de sa présence ; ou bien, pensa-t-il inquiet, peut-être ignoraient-ils tout de sa notoriété océanique... 

Il se sentit soudain fatigué de tout cela. Aussi de la liesse des foules qui acclament les plus puissants, les plus rapides, les plus forts, et finalement les plus importants budgets. «Du sens, se dit-il, il me faut du sens !  Courir à l’ancienne, voilà qui aurait du sens !» Ainsi conçut-il de participer au Graal 2018 sur un voilier-sœur de celui du cow-boy qui, en son temps, avait giflé Malinovsky de Slavie d’un gant de temps de 98 secondes.  Il tint à le faire sans aide, sans marque, usant d’une vieille boussole, d’un authentique astrolabe, d’un sextant, de courage et autres équipements préhistoriques. Il nomma Happy son vaisseau jaune aux allures de mouette et, muni de tout ce joyeux entrain,  pour la première fois depuis longtemps affronta la plèbe. Il termina quatrième des Trois coques, sorte de performance accomplie, ce fut noté, avec retenue et modestie.

Il y fréquenta chevalier Wilfrid d’Aunis, cinquième des Une coque ayant navigué les cales pleines à craquer de sens : sur son vaisseau de cœur et dans son rêve de mioche, il avait affronté les tempêtes en portant les couleurs de l’œuvre de charité SOS Village d’Enfants. Des gars et filles orphelins suivirent sa course et firent le voyage jusqu’aux lointains pontons Caraïbes pour l’accueillir. Le chevalier qui se trouvait tout de même déçu de n’avoir pas réparé l’antique outrage fait au prince Malinovsky de Slavie oublia soudain le sport, la compétition, les podiums ! Dans le regard des mouflets, il lut que la victoire n’était pas seule à se trouver jolie.[4]

Tout conte mérite morale. On pourrait imaginer, par exemple : Notoriété est un capital dont il faut toujours nourrir l’intérêt. Mais ce ne serait pas suffisant. L’histoire continue, les jours passent, le rhum coule à flot. On dit que Loïck de Celtie et Wilfrid d’Aunis ne se rencontrèrent jamais. Seuls leurs vaisseaux s’étaient côtoyés.

On dit aussi que le roi, à peine posé pied en terre Caraïbes, fut assailli de ménestrels désirant chanter son haut fait, ce qu’il fit lui-même avec la faconde habituelle. Puis il vendit son vaisseau. De son côté, le chevalier confia son vaisseau vétéran à un fidèle second. Sa mission ? Traverser à nouveau l’océan et rejoindre la lointaine province d’Aunis où l’attendent d’autres enfants.
On dit enfin que Wilfrid d’Aunis, visant à courir pour le Graal ultime Vendée Globe, attendit son heure et de nouveaux deniers. Pendant que Loïck de Celtie, tout ragaillardi par l’Ultime victoire du prince Francis de Beaucie dit «l’Ancien», se mit à reluquer le même horizon des quarantièmes rugissants, se disant que finir là-bas, en beauté, ça aurait de l’allure !  Jusqu’au jour où, mû par un élan de l'âge qu’il ne maitrisait plus, il poussa à nouveau la porte de Chez Gégé. Et la même question l’assaillit : «Mais aurait-ce du sens ?»

[1] Le livret d’état-civil de Nantes (métropole depuis disparue)  signale un nom de famille : Peyron.
[2] On relève dans un registre paroissial du canton d’Aytré la naissance d’un Clerton, prénommé Wilfrid
[3] Un livret militaire de l’ancienne Brest stipule un Eric Tabarly qui correspond à l’acte de naissance.
[4] Michel Malinovsky : Seule la victoire est jolie Emom Neptune (1979)