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lundi 20 juillet 2026

Encre sympathique

 

Ce qu'il y a de bien avec les amis, c'est qu'ils ne vous laissent pas dormir longtemps pendant les vacances. La première tranche de Coupe des nations avalée avec comme cerise sur le gâteau un succès au Japon - domination sans discussion mais contenu que j'ai du mal à qualifier tant l'opposition ne proposait pas beaucoup d'hermétisme défensif -, je savourais à temps complet le Tour de France. Le cavalier seul de Pogacar d'une étape à l'autre m'interrogeait, découpant des victoires à ses coéquipiers comme à ses adversaires en grand saigneur de la route comme autant de larges tranches d'une hégémonie si importante qu'il peut la partager sans risquer de manquer, et voilà qu'un complice d'Ovalie, Philippe Daubas, me transmet une photo.
Pas n'importe laquelle. L'historique face à face de dos entre Antoine Blondin et Jacques Anquetil. Deux maîtres dans leurs disciplines respectives : la littérature et le cyclisme. On trouvera difficilement cliché plus symbolique du joli mélange des genres, les Lettres prenant le sport à témoin, ici servi sur un plateau. Deux esthètes, deux perfectionnistes. La pédalée huilée du grand Jacques digne d'une mécanique de précision posée en fondu sur l'écriture fluide et arrondie de l'Antoine, qui refusait toute rature au point de déchirer sa copie pour la rédiger de nouveau, immédiatement. Pour les deux, un haut souci d'élégance.
Il n'y aura bientôt plus grand monde pour reconnaître enfilé sur le buste du plumitif le maillot du Stade Montois floqué numéro 13, celui porté lors du titre de 1963 par Guy Boniface, son ami et complice des nuits d'ivresse et des petits matins germanopratins. Jacques Anquetil, lui, porte le dossard du vainqueur de l'édition précédente. A cet instant précis, idoles de leur génération, rayonnants, géants de l'encre et de l'asphalte, ils n'ont que des dauphins et des suiveurs qui viennent partager un peu de lumière auprès d'eux.  
Nous sommes le 30 juin 1963, Mont-de-Marsan a été sacré quatre semaines plus tôt au Parc Lescure en crucifiant Dax, l'éternel perdant, grâce à un drop-goal et un but de pénalité d'André Boniface, et voilà que la huitième étape du Tour part de Limoges - tout sauf un hasard. Passant avec talent et facilité de la balle ovale au petit pignon, ses deux sports de prédilection, Antoine Blondin réside dans le hameau de Salas, à Linards. Je ne sais pas s'il a effectué les trente kilomètres à bicyclette mais c'est donc bien en voisin que d'une plume légère enfermée dans son cahier d'écolier pas si sage il vient saluer, au départ, son alter-ego.
Depuis 1954, l'auteur de L'Europe buissonnière, L'humeur vagabonde et Un singe en hiver livre des chroniques pour L'Equipe, des billets enluminés, des épopées en miniature reliées à l'encre sympathique. Inimitable, et ensuite beaucoup copié. Quand il dépose ses notes de frais au premier étage du Faubourg-Montmartre, il prend soin de noter "Verres de contact" à l'endroit des factures récoltées dans les débits de boissons où il a ses habitudes. Ecrire, dit-il, n'est que "litres et ratures". Il a le trac et cherche longuement l'incipit, puis finit par s'enhardir en levant le coude. Là, ce n'est plus un coup de poignet mais un grand moulinet, déchaîné et enchaîné qu'il est à sa copie comme un forçat à la route.
Je mesure la chance qui fut la mienne de faire un Tour aux premières loges - que ce soit en moto, en voiture ou en hélicoptère, pour tirer le portrait du vainqueur d'étape. C'était en 1992, de retour de la tournée du XV de France en Argentine, qui venait de changer ma vie... Lors de cette édition, Pierre Chany délivrait avec patine des analyses dont la justesse suscitait l'admiration. Puis ce fut au tour de Philippe Brunel d'apporter sa touche érudite et ciselée sur la ligne d'arrivée, avant qu'Alexandre Roos ne dépose lyrisme et générosité dans la besace des comptes-rendus.
Mardi sera peut-être hors du temps. Paul Seixas a l'occasion de signer là le premier chapitre de son histoire d'une pédalée fine et déliée à la façon d'un Anquetil contemporain dont il a la stature et le profil. Son glorieux aîné profitait des contre-la-montre pour distancer la concurrence et trustait les Grand Prix des Nations - neuf au total. Entre Thonon et Evian, sur un peu plus de vingt-six kilomètres, le côte de Larringes (10 km à plus de 4%) sera peut-être pour le nouveau grand espoir français une demi-heure de gloire.
Du cyclisme, Antoine Blondin appréciait l'aisance d'Anquetil, sa facilité dans l'effort, son port altier détaché des contingences dans lesquelles s'enlisaient ses adversaires. Du rugby, il aimait l'esprit foutraque de Guy Boniface, ses chaussettes baissées sur des mollets maigrelets, sa course frénétique, soit l'antithèse de son magnifique frère au visage d'ange qui fut pris pour modèle par Denis Lalanne, thuriféraire qui n'écrivit sur lui que des apologies. Porte-plume sous l'Occupation, héraut discret des Hussards, Antoine Blondin, comme Jonas, tenait sur cette photo iconique ses deux pôles : Apollon sur selle et Dionysos sur les épaules. 

vendredi 28 novembre 2025

Mias à l'honneur


Novembre s'enfuit, et avec lui ses petites moustaches et ses tests-matches desquels paraît bien compliqué d'extraire un enseignement d'une Coupe du monde l'autre. En d'autres temps, qualifiés d'amateurs même s'ils n'en possédaient pas toutes les vertus, les joueurs du XV de France, leurs supporteurs et les observateurs se seraient satisfaits de deux succès d'automne devant les Fidji et l'Australie, et d'une défaite face à la meilleure équipe du monde, ces Springboks impossibles à détrôner depuis une décennie. Les traits sidérants de Louis Bielle-Biarrey sur son aile et la sublime percée du prometteur Kalvin Gourgues digne des plus zélés trois-quarts centres de l'histoire tricolore auraient pu éclairer d'un large sourire le visage de critiques abasourdis par l'humiliation subie en supériorité numérique par un XV de France de faible envergure et de peu de caractère.
Mais l'objectif avoué de Fabien Galthié et de son staff reste le titre mondial à l'horizon 2027, et vous ne trouverez pas un connaisseur du rebond ovale digne de ce nom susceptible de proposer, considérant ce but, une analyse optimiste. En effet, même avec beaucoup de bonne volonté, il est bien difficile sinon impossible de distinguer un style de jeu affirmé dans le remugle proposé cet automne. La dépossession - envoyer le ballon chez l'adversaire pour mieux l'étouffer - n'a jamais été aussi imprécise, la défense aussi perméable, la conquête en mêlée aussi chahutée, et encore ai-je ici par charité employé un euphémisme. 
A la lumière du contenu d'un bilan sportif dont Galthié lui-même avoue qu'il n'est pas à la hauteur de ses attentes, j'en viens à me demander si cette équipe de France ne manque pas de densité mentale et d'une étoile à laquelle accrocher sa charrue. Personnage charismatique des années 50, Lucien Mias rappelait qu'il n'y a pas de grande équipe sans vertus hormonales. Les internationaux actuels seraient bien inspirés de lire la biographie qu'a consacré à Docteur Pack le journaliste Gilles Navarro, parue aux éditions Privat, ouvrage récompensé mercredi 26 novembre par le prix La Bibliotèca du meilleur livre de rugby de l'année 2025.
Pour sa quatrième édition, le jury, présidé par le sénateur Philippe Folliot, ancien talonneur du XV parlementaire, a choisi de mettre en valeur l'histoire si peu ordinaire d'un des capitaines les plus emblématiques de l'équipe de France, qu'il hissa au sommet du Tournoi des Cinq Nations après avoir dominé les Springboks chez eux l'année précédente, en 1958, écrivant le premier grand chapitre d'une histoire qui ne demande demain qu'à être couronnée par le trophée Webb-Ellis. Mais on perçoit bien qu'il y a encore beaucoup à faire pour qu'un tel épilogue s'inscrive en point d'orgue.
Si les grandes équipes ne meurent jamais, faisait dire à raison au pilier néo-zélandais Wilson Whineray le journaliste Denis Lalanne un soir de lourde défaite tricolore face aux All Blacks en 1961 à Auckland, elles mettent parfois du temps à se construire. En ce qui concerne la France, rarement depuis 2011 sélection nationale ne fut à ce point larguée du peloton de tête au point d'additionner de rang trois éliminations dès les quarts de finale d'une Coupe du monde. Dans un autre sport collectif d'envergure, pareille désillusion aurait généré beaucoup d'inquiétude et de questionnements. On peut se demander ce qu'à fait Fabien Galthié, en poste depuis 2015 comme adjoint puis entraîneur en chef, pour bénéficier d'autant de mansuétude.
Il faudrait peut-être, qui sait, placer un Mias dans le moteur pour revitaliser cette équipe de France qui aligne les prestations sans parvenir à réaliser de performances. Mais existe-t-il, l'homme qui pourra réveiller les consciences et booster les énergies à deux ans du prochain Mondial ? Pour aider les jeunes générations à mieux cerner le leader qu'il fut, on se souviendra que sous la férule de Mias les Tricolores déroulèrent le "demi-tour contact" au moment d'aller défier balle en mains l'adversaire sur la ligne d'avantage, innovation tactique qui ouvrit en deux les défenses au ras des phases de conquête.
Et pour rester au diapason, les trois-quarts à la baguette desquels officiait le Lourdais Roger Martine peaufinèrent leurs transmissions au point d'annihiler les vigoureuses montées défensives adverses. Ce cocktail n'avait qu'une vocation : protéger le ballon pour mieux le faire vivre. Tout cela, et bien d'autres choses encore, se retrouvent dans l'ouvrage de Gilles Navarro, hommage à un homme hors-normes qui se mit au service de la médecine avec autant d'humanité et de bonté qu'il avait instillé de fougue raisonnée dans le rugby, que ce soit à Mazamet ou avec les Tricolores.
Salon Napoléon, au Sénat, de gauche à droite : Emmanuel Massicard (Midi-Olympique), Jean Colombier (Prix Renaudot 1990), Max Armengaud (Villa Médicis et Casa de Velazquez), Jean-Christophe Buisson (Le Figaro Magazine), David Reyrat (Le Figaro), Laura Di Muzio (France-Télévisions), Gilles Navarro (lauréat 2025), Philippe Folliot (sénateur du Tarn), Pierre Berbizier (ancien demi de mêlée, capitaine et entraîneur du XV de France), Marie-Dominique Hérail (secrétaire du prix La Bibliotèca), Richard Escot (ex-L'Equipe) et Benoit Jeantet (lauréat 2023).

samedi 15 novembre 2025

Vide et foi

 

Il ne faut pas désespérer Billancourt mais quand même. Je gage que si, en fait : il ne faut pas hésiter à porter le fer dans la plaie, comme nous y encourage Albert Londres de retour d'un reportage à Cayenne. J'ai hésité à reprendre le fil de mon blog après la lourde défaite face aux Springboks. Lourde parce qu'en supériorité numérique, il n'est pas concevable de s'effondrer ainsi. Je veux bien croire que les internationaux français sont en reprise de saison et pas vraiment rodés, et que les Boks ont déjà un Rugby Championship derrière eux et jouent en affinage, mais se faire humilier de cette façon n'est pas un signal fort alors même que Fabien Galthié fait passer le message d'un jeu tricolore régénéré, amélioré, bonifié, et validé.
Récemment - tout est relatif - les scientifiques ont observé une planète qui dérivait dans le vide intersidéral. Elle est bleue. J'ai attendu avant de l'identifier. Mais après la triste victoire en trompe l'œil du XV de France face à des Fidjiens qui sont juste capables de convoquer leurs émigrés du Top 14 et du Premiership pour constituer une sélection de briques et de broc pour des tests de novembre qui les concernent si peu, j'ai repris le chemin du clavier. Certes, je me suis éloigné de la tribune de presse après quarante et une saisons passées à exercer ma coupable industrie, et le plumitif que j'étais est devenu un spectateur moins assidu. Mon envie aléatoire s'est renforcée après avoir subi ce France-Fidji sans queue ni tête, un test de poulets décapités dont l'analyse pourrait facilement tourner au comique.
Les Boks, fidèles à leur ADN, disposent désormais d'une ligne de trois-quarts galopante et inspirée, ainsi que d'une charnière tranchante qui fait dire à la référence de notre profession, le doyen Henri Garcia, qu'il n'a de toute sa carrière - et il commencé à Combat au sortir de la Deuxième Guerre mondiale - pas vu jouer un ouvreur de la qualité de Sacha Feinberg-Mngomezulu. Certes, mais leur banc est d'une qualité jamais atteinte à ce niveau de la compétition, et on pourrait s'interroger sur qui est titulaire et qui est remplaçant. C'est avec cette profondeur qu'ils sont parvenus à nous dépasser pour finir par s'imposer sur un large score.
Mais que les Fidjiens soient à égalité au planchot avec ce XV de France bien pâle à l'attaque de la seconde période a de quoi vraiment inquiéter. La flèche du temps s'est perdue dans les ronces et il ne reste plus qu'à affronter l'Australie pour sauver les apparences. Passes en touche, ballons égarés, structure de jeu difficile à capter : heureusement, quelques éclairs vinrent donner un peu de relief à ce remugle, sans pour autant parvenir à nous rassurer, et je ne parle pas là de nous enchanter : nous sommes loin du compte. A deux ans de la prochaine Coupe du monde, moment tant voire trop attendu, la mystification n'est plus de mise. Ce XV de France est au plus bas, sans idée, indiscipliné, sans élan, privé de dynamique. Il se repose sur quelques individualités - Thomas Ramos face aux Boks, Charles Ollivon devant les Fidjiens si peu Flying - pour masquer une faillite collective.
Heureusement que World Rugby ne s'intéresse pas aux nations du Pacifique, par ailleurs menacées par la montée des eaux, au point de ne pas forcer de nations majeures à partir en tournées dans ces îles lointaines tout en évitant de se demander si les clubs français et anglais qui recrutent leurs pépites sans discontinuer ne favorisent pas un appauvrissement des ressources locales, sinon ce XV de France de faible amplitude aurait plongé de honte à Bordeaux dans le gouffre que connurent ceux de 2018 à Saint-Denis, c'est-à-dire une défaite pour le moins embarrassante. Mais il faut espérer : on se souvient qu'en 2010, les Tricolores de Thierry Dusautoir avaient pris une raclée mémorable face à l'Australie au Stade de France avant d'accéder au forceps à la finale dans un Eden Park d'Auckland qui n'en menait pas large...
Souhaitons que les coéquipiers de Grégory Alldritt réitèrent cet exploit, et qu'importe là aussi le contexte : s'il faut un jacquerie et mettre Fabien Galthié de côté pour mieux se fédérer, qu'il en soit ainsi. Il lui sera aisé, comme son prédécesseur, de feindre d'avoir été l'organisateur d'événements qui le dépassaient. Ainsi va le sport, jamais avare de rebonds. Je cite Alldritt à dessein, capitaine par intérim, tout comme Gaël Fickou - que les percées de Pierre-Louis Barassi et Nicolas Depoortère ont fait vieillir d'un seul coup - parce que ce XV de France manque d'un leader. Dans le jeu, il a la chance de compter sur un compétiteur de la trempe de Thomas Ramos, râleur impénitent mais joueur de grande classe. Mais comme garant, il lui manque un vrai patron, une figure emblématique, un fédérateur. J'irai jusqu'à dire un totem. Ce que fut Lucien Mias à son époque, lointaine.
Instituteur, ce Catalan mit un terme à sa carrière rugbystique pour se consacrer aux études de médecine et devenir un gériatre de génie. Dans ces années 50 du siècle dernier, il mena ensuite de front le rugby et sa profession. Le XV de France lui doit sa première page d'histoire, en 1958, sur le sol sud-africain. Nous aimerions tant que 2027, en Australie, soit ainsi l'occasion pour les Tricolores d'entrer dans la légende en ramenant le trophée Webb Ellis du côté de Menton. Le 26 novembre, réuni au Sénat, le jury du prix La Biblioteca décernera un Brennus symbolique à l'auteur du meilleur ouvrage de rugby de l'année 2025. Là aussi, l'inspiration fait foi.

mardi 30 septembre 2025

Au fil des lignes

 

Ce n'est pas encore le Goncourt mais c'est déjà un joli challenge qui s'engage sur cette quatrième édition : choisir le meilleur ouvrage de rugby de l'année. Pour cela comptez sur un jury dont la composition doit tout à l'initiateur de ce projet, à savoir le sénateur du Tarn, Philippe Folliot, et à ses deux piliers, David Reyrat, du Figaro, et votre fidèle chroniqueur qui est, désormais, en période jubilatoire. 
Pour rappel s'y coudoient Jean Colombier, Pierre Berbizier, Laura Di Muzio, Emmanuel Massicard, Jean-Christophe Buisson et Max Armengaud. Nous y ajoutons, pour densifier l'ADN de notre équipe, le lauréat de la précédente saison, à savoir Jean-Louis Tripp, co-auteur de la saga Les Vents Ovales, bande dessinée qui place dans son tome 1 l'Ovalie en première ligne.
Cette saison se referme bientôt et avant Noël sera placé dans toutes les bonnes librairies le bandeau gagnant : Prix La Biblioteca 2025, traçant un beau sillon ouvert par Didier Cavarot (Monsieur Rusigby, au bureau ovale de la saison blanche), puis prolongé par Benoit Jeantet (Le ciel a des jambes), nos deux premiers lauréats. Deux ans après la Coupe du monde disputée en France, la production éditoriale et littéraire n'a pas été aussi fournie, c'était attendu, mais elle n'en est pas moins dense, et surtout variée. Biographie, autobiographie, récit, recueil de chroniques ou de souvenirs, album, somme historique : nous disposons d'une riche palette.
Réunis le 28 octobre - et c'est vraiment un plaisir que de se retrouver au pied de la tour Eiffel - nous allons partager nos impressions, nos coups de cœur, nous allons pousser nos favoris, présenter leurs atouts et avantages, parler style, évoquer aussi le sens que nous donnons à nos choix selon un process qui nous est propre et rappelle la phase finale du championnat : barragistes, demi-finalistes, finalistes et champion ! Ludique mais acharné.
Nous ne trahissons pas de secret, ce qui se dit reste dans le vestiaire, cette charmante salle de restaurant d'où descendent des rires et des éclats, des aphorismes et des anecdotes, sous le regard bienveillant de notre secrétaire, Marie-Dominique Hérail, gardienne de ces histoires. Puis, le vainqueur choisi, nous poursuivrons ailleurs mais à portée de drop les débats et en ouvrirons d'autres en dégustant Armagnac et cigares jusqu'à en oublier l'heure, le temps, et toute contraintes.
Bien entendu, nous n'allons pas nous quitter sans que je vous offre dans le désordre la liste des sélectionnés : Gilles Navarro (Lucien Mias, une légende du rugby français), Pierre Triep-Capdeville (Nous étions rugbymen), Jean-Paul Basly (Elastoplast 70), Francis Meignan (Ces dames d'Ovalie), Guilhem Herbert (Parce que Toulon) et David Berty (Le rugby et la vie, même match). Et il se pourrait qu'un septième candidat, Henry-Noël Ferraton surgisse in extremis du Cantal avec un roman (Sixième sens, édition l'Arbre de Rinou) qui place le rugby en arrière-plan. Une chose est certaine à ce stade de la compétition : les demi-finales seront très disputées et celui qui, le 25 novembre prochain, recevra le trophée dans les salons du Sénat - si, si, il y a un trophée - l'aura obtenu de très haute lutte.
Roland Barthes, qui n'est pas l'oncle d'un champion du monde contrairement à ce qui fut écrit il y a deux décennies dans un grand quotidien sportif par un publicitaire soucieux de bien "vendre" un reportage consacré au plus chauve des gardiens de football, écrivit : "La littérature ne permet pas de marcher, mais elle permet de respirer." En ce qui nous concerne, elle offre une belle course au fil des lignes. Alors laissez-vous tenter par ses rebonds et déposez ici votre avis, il m'intéresse, si d'aventure vous avez le cœur à découvrir ces ouvrages et à nous éclairer.

dimanche 23 février 2025

Des points sur les i

On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans, c'est admis, mais l'est-on quand on en met soixante-treize ? Toute grappa bue, faut-il vraiment prendre ce florilège d'essais pour une performance notable au point, comme l'a souligné Fabien Galthié dès le coup de sifflet final, de l'inscrire dans le large tableau qu'il a dessiné pour emmener le XV de France au Mondial 2027 ? Sans aller aussi loin, l'amplitude du score inscrit dans ce colisée moderne qu'est le stadio olimpico rapproche les Tricolores des grandes sélections nationales du sud qui, si elles disputaient le Six Nations comme elles s'étripent dans leur tournoi des quatre, ne manqueraient d'inscrire tous les points qui s'offrent à elles face à une Italie qui vient de tristement nous rappeler qu'elle avait été invitée à faire la sixième afin de border le calendrier et ravir les supporteurs jamais lassés de la cité éternelle.

Pour le coup, Rome était plutôt en mode ville ouverte à tous les vents, aux déboulés et aux débordements, aux perles enfilées par les véloces après que les coriaces aient déblayé la zone autour des rucks à grands renforts de coups d'épaules. Essai transformé aussi pour le coach aux grosses lunettes qui misait sur un banc en 7-1 pour terrasser le Nazionale, même s'il s'agissait-là d'employer un énorme marteau pour écraser un moustique. Mais le test est concluant, du moins face à un adversaire du calibre - faible - de l'Italie. Reste à voir maintenant si les Irlandais, ce dont on doute, faibliront après l'heure de jeu quand notre démiurge à larges montures choisira de faire entrer sa légion de secours dans la bataille...

Je suis le premier à le regretter mais nous n'en finissons pas d'attendre Godot, ou bien est-ce Leopold Bloom, au pied des tours Martello pour le vrai test de caractère qui permettra dans ce Tournoi au mitan de jauger un XV de France dont nous avons du mal à juger la puissance de feu tant l'adversaire qui lui été opposé cette année - que ce soit le pays de Galles ou l'Italie -  n'est pas d'un calibre suffisant pour qu'on retire quoi que soit de vraiment intéressant des scores-fleuves alignés, et que celui sur lequel il s'est cassé les dents à la dernière minute a failli faire de même face à l'Ecosse, dont on connait pourtant les limites. Cette véritable évaluation n'est pas pour demain : il faudra attendre encore un peu avant de traverser la mer d'Irlande, qu'on annonce agitée.

Le championnat domestique continue pendant les travaux du Tournoi et se poursuit le rêve de Pierre Villepreux de placer l'œuf - vous apprécierez l'oblong - avant la poule, fut-elle de luxe. Du côté du Stade Toulousain et depuis quatre décennies maintenant le jeu prime sur les joueurs lesquels, interchangeables, sont au service du mouvement et non l'inverse. Aligner des remplaçants, des réservistes et des Espoirs à peine sortis du centre de formation n'a pas empêché d'offrir, face à l'Aviron bâillonné dans un stade Ernest-Wallon à guichets fermés, une performance en sept essais digne des aînés et des titulaires qui, pour la plupart, se trouvaient à Rome engagés sur un autre front.

On ne prête pas qu'aux riches : les champions de France disposent de trois demis de mêlée de classe - Antoine Dupont, Paul Graou, Naoto Saito - et de trois ouvreurs du même acabit - Romain Ntamack, Thomas Ramos, Juan Cruz Mallia - quand leurs adversaires peinent parfois à aligner une charnière décente. Devenu la principale manne du XV de France quand il était naguère paria sous l'ère Ferrasse, le Stade Toulousain profite, et il aurait tort de s'en priver, des primes de mise à disposition de ses internationaux français pour compléter son effectif et se permettra de titulariser en période de doublons sept capés (Neti, Merkler, Arnold, Willis, Mallia, Lebel, Chocobares), s'il fallait encore donner la preuve de sa profondeur de banc.

Pour autant, il y a huit ans, les Toulousains du capitaine Dusautoir faillirent descendre en ProD2. Il n'y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne et le Stade Français n'a pas besoin de GPS pour s'en apercevoir. Champions de France en 2015, les Parisiens n'ont pas le cœur, actuellement, à fêter les dix ans de leur dernier titre. Cette année-là, Arias, Camara, Bonfils, Flanquart, Burban, Lakafia, Dupuy, Danty, Slimani et Doumayrou étaient passés ou allaient passer du rose au bleu. L'entraîneur qui avait permis à cette équipe de lever le Bouclier de Brennus est le même qui a encaissé l'humiliation de Rome, à savoir Gonzalo Quesada, et l'on mesure ce qu'il faut d'amour de ce jeu et d'humilité pour, écrit le poète, rencontrer ainsi défaite après triomphe, "et recevoir ces deux menteurs d'un même front."

dimanche 1 décembre 2024

Lignes de rupture

Alors que le feuilleton du Top 14 reprenait vie après la parenthèse des tests de novembre, voilà qu'il nous faut basculer d'un seul coup sur la Coupe d'Europe et de l'Afrique du Sud, dont on se demande encore quel sens géographique il faut lui donner, si ce n'est l'aligner sur un fuseau horaire pour trouver un peu de cohérence. Bien marri après sa défaite à domicile face à Vannes, lanterne rouge du Championnat, le Stade Rochelais a domestiqué cette rupture en remportant les deux éditions charnière, preuve qu'une compétition même réaménagée reste un défi à relever.

J'aurais aimé ne pas vous parler d'arbitrage dans cette chronique, grand sujet de la semaine passée, débat qui comme le tonneau des Danaïdes, est sans fond, plutôt sans fondement au sens où il n'a pas lieu d'être. Certifier que l'arbitre a tort, c'est comme regretter que le ballon soit ovale et qu'il ne rebondisse pas toujours là où on l'attend. Il faut croire que les entraîneurs qui fulminent sur le bord de touche dans leur petit rectangle collé au grand trouve le défouloir avantageux. C'est en tout cas le bouc-émissaire idéal. Et ça ne date pas de hier. 

Surpris aussi qu'un joueur important du XV de France décide de quitter le rassemblement de l'automne et Marcoussis pour rentrer chez lui, saturé, miné par l'impression d'être incompris ou mal compris. Les malentendus se transforment souvent en sous-entendus, à moins que ce ne soit l'inverse. Et voici la Ferrari tricolore qui rentre au garage. Que dit du groupe France ce mal-être du talentueux Matthieu Jalibert, préférant hypothéquer sa carrière plutôt que de souffrir sous la férule de Fabien Galthié ?

Si l'on écoute bien ce qu'a déclaré Ronan O'Gara à l'issue de la défaite de son équipe à Marcel-Deflandre face à Vannes, samedi dernier, le rugby est d'abord une histoire de "bonne attitude, d'engagement, d'agressivité et de volonté..." De confiance, aussi. Et de rythme. Certains équipes, comme Toulon et Clermont, y ajoutent de la précision technique pour faire bonne mesure, et beaucoup de liberté dans la prise d'initiatives. On ne parlera pas de Toulouse, qui a compris cela depuis plus de quarante saisons. Pas étonnant que ces trois clubs occupent à l'heure actuelle les premières places.

Le jury du prix La Biblioteca s'est réuni jeudi dernier à l'heure du déjeuner dans une agréable auberge parisienne feutrée pour désigner le meilleur ouvrage de rugby de l'année 2024. Une œuvre a été plébiscitée mais les deux autres ouvrages restés en lice jusqu'à la fin n'ont pas démérité, loin s'en faut. Le choix du jury - qui devrait être annoncé au Sénat mi-janvier 2025 - fera un beau vainqueur, qui ne manquera pas d'ouvrir de nouvelles perspectives. Elles ont nourri nos échanges, elles devraient ravir les amoureux de ce jeu.

Sous la présidence avisée du sénateur Philippe Folliot, ce fut un réel plaisir d'écouter l'ami Benoît Jeantet - lauréat 2023 - défendre le style à fond la forme, de profiter de la verve de Pierre Berbizier, de l'engouement de Laura di Muzio et de la malice de Jean-Christophe Buisson. Les mots choisis de Max Armengaud ont pesé dans les débats. Même absent, Jean Colombier a su faire entendre sa voix. Emmanuel Massicard (Midi-Olympique), David Reyrat (Le Figaro) et moi avons choisi le diapason pour nous accorder. Ces moments chaleureux pimentés d'opinions disputées ne seraient rien sans l'efficacité de Marie-Dominique Hérail, bienveillante secrétaire.

On l'a vu, on l'a lu, la multiplication des prix littéraires consacrant les meilleurs livres de sport a donné lieu cette année à un embouteillage, le Jules-Rimet et le Grand Prix Sport et Littéraire choisissant Andrea Marcolongo. Du coup, l'unification s'impose. Mais pas pour le rugby. Le prix La Biblioteca est unique dans son genre, le premier et à ce jour le seul. Qui récompense d'authentiques auteurs et pas des porte-plumes... Créé il y a quatre ans dans le sillage de Jeux de Lignes pour récompenser le rugby à l'ouvrage, il ne s'arrêtera pas en si bon chemin.

En parcourant l'éventail des sites rugbystiques anglais, j'ai appris que la fédération sud-africaine préparait activement ses futurs arbitres internationaux, et que cet objectif était même une priorité. Non contents d'avoir décroché consécutivement deux trophées Webb Ellis, les Springboks vont aussi essaimer au sifflet, sous la responsabilité de Marius Jonker. Pendant qu'en France, consultants, techniciens et anciennes gloires s'opposent au sujet de la probité de nos directeurs de jeu, l'Afrique du Sud fait l'union sacrée autour de ses arbitres. On ne s'étonnera donc pas d'avoir un peu de retard à l'allumage...

samedi 9 novembre 2024

Agape the blues

 

Personne n'a jamais osé affirmer que pratiquer le rugby proposait le plus court chemin vers la béatitude ou la canonisation. Il aura donc fallu attendre une tournée bidon en Argentine avec un contingent de Marie-Louise encadré par un quarteron de fêtards en guise de staff technique pour que trente ans après l'avènement du professionnalisme le rugby d'élite s'inquiète du rugby des litres au point d'interdire la troisième mi-temps pour ce qu'elle a de fatalement dionysiaque. 
Il aura donc fallu qu'en tournée trois ou quatre représentants post-pubères de la bite-génération, le nez gonflé aux lignes de coke et la gosier étanché au gin-tonic, tombent dans l'excès, fassent les gros titres et animent l'été de faits divers pour que, soudain, s'impose à tous la diète d'après-match. In Vino Veritas. Il faut quand même méconnaitre ce jeu pour ne pas savoir que les boissons partagées jusqu'au bout de la nuit n'ont pas d'équivalent pour forger un groupe.
Depuis l'Antiquité, les agapes n'ont pas d'autres vertus que de resserrer les liens. A partir de l'ère victorienne, elles ont permis aux joueurs d'une même formation de devenir des coéquipiers. Si depuis la création de ce jeu, le terrain permet de lier les partenaires, en mêlée, en touche, dans les regroupements et les ballons portés, il ne suffit pas à les fusionner. "Sans la troisième mi-temps, je ne vois pas beaucoup d'intérêt à disputer les deux premières", m'avait un jour assuré Jean-Pierre Rives, l'incomparable blond. Ironie, ce dompteur de caractères n'a jamais bu une goutte d'alcool.
De la même façon que des journalistes tempérants évitaient de remettre leur tournée au bar de l'hôtel où ils logeaient la veille de test-match afin, disaient-ils, de sauvegarder l'énergie utile le lendemain après-midi pour rédiger du mieux possible leur compte-rendu, la prétention des plumitifs de concours a fait davantage de dégâts au sein de la profession que n'en a causée la consommation d'alcool. Au coup d'envoi de ce France-Japon, j'ai levé ainsi mon verre de Zagat - un excellent whisky d'Auvergne artisanal - avec une pensée pour les ébranleurs de zincs qui, s'ils étaient encore avec nous, regretteraient le puritanisme hypocrite dans lequel vient de se fourvoyer le XV de France.    
Après une Coupe du monde 2023 foirée dans les grandes largeurs, un Tournoi 2024 mal embouché et cette tournée dans la pampa qui n'a apporté que des tracas, je n'attendais pas grand chose des Tricolores nouvelle cuvée de Fabien Galthié, et je n'ai donc pas été déçu : ils n'ont apporté ni grâce ni liant face à une médiocre sélection japonaise qui méritait d'encaisser soixante points hors taxes. Je préférerais vraiment évoquer les Australiens, magnifiques de culot, d'ivresse offensive et de talent face à l'Angleterre quelques heures plus tôt, tandis que s'avancent les All Blacks, victorieux de l'Irlande à Dublin, samedi prochain.
En guise de post-scriptum, sachez qu'il vous reste un peu moins de trois semaines pour découvrir les sept ouvrages choisis pour concourir au prix La Biblioteca du meilleur livre de l'année 2024, à savoir Jour de match (roman de Sophie Frajaville), Antoine Dupont hors-norme (album de Grégory Letort), Légende bretonne (saga vannetaise de Laurent Frétigné), Conquérantes (roman de Serge Collinet), L'essai d'un autre monde (récit de Pierre Michel Bonnot), Les vents Ovales (BD du trio Horne-Mermilliod-Tripp) et l'Histoire illustrée du XV de France (album de Ludovic Ninet).

jeudi 17 octobre 2024

V.

Ainsi donc, V est une piste à suivre jusqu'à Stockholm ? Un dédale de suppositions décalées transportant le real deal madrilène dans les froidures suédoises et les dorures d'un poulailler de luxe ? Le séducteur a plaidé la défense de ses adducteurs et profité d'un répit accordé pour jet setter dans le froid gras tandis que ses copains les coqs poussaient péniblement le rond de cuir sans lui... Trouvera-t-on plus pathétique que cette escapade en bonnet enfoncé jusqu'au nez, volée à l'âge adulte par un millionnaire du short, enfant prodige sans but aux lacets lassés ?

J'aime V., son univers déjanté, foisonnant, extravagant, tribulant, déconcertant, pétaradant, débordant, ambitieux, intriguant ; cette quête aux confins de la folie épistolaire, quand l'imagination copule avec l'énigme. Mais qui est V ? Un pays, un femme ? Un homme ? Un secret, à coup sûr. Une interrogation qui grossit à mesure qu'elle défile. Une parodie, plus certainement, comme si Louis-Ferdinand Céline, James Joyce et John Kennedy Toole avaient décidé de s'en jeter un derrière la cravate chaque fois qu'ils accostaient dans un port ou croisaient un alligator dans les égouts.

Allez, jetez-vous sur vos étagères. Qui connait V. ? Ce roman de Thomas Pynchon large comme un fleuve, furieux comme un dégel, bardé de mille écueils, riche de références, rédigé à la dynamite quand elle pulvérise les cloisons. Ceci n'est pas une discothèque. Et personne n'a tracé de trait d'union entre une incartade pour réseaux sociaux et cet authentique chef d'œuvre. Triste époque. Franchement, qu'avons-nous à faire d'un capitaine dégradé quand la littérature nous offre en miroir l'un des romans les plus kaléidoscopiques du genre, qui ne manque pourtant pas d'étrangetés dans le genre ?

Pas un jour sans une ligne, scandait le peintre. Puis l'écrivain. Chaque phrase est un dessein. Ou une ligne mélodique selon qui trace le chemin. Allons-nous évoquer l'urne ou la rune, le vote ou la magie, l'élection ou l'incantation ? Jamais campagne ne fut si tourmentée, comme si un mauvais génie avait tordu la lande sur laquelle nous jouons, ce terreau naguère propice aux bonnes graines sur lequel ne poussent désormais que fiel, amertume et ressentiment, crainte et rejet. 

Samedi à midi et demi, la FFR se sera dotée au forceps d'un président, ancien ou nouveau, sortant ou débutant. Il en sera de quelques voix, d'une poignée de clubs passés de l'un à l'autre au moment de choisir, ou d'éviter de le faire. Qui saura ? Le rugby amateur se meurt. Il crève de primes et de transports, de règlements et d'assurances. Dans dix ans, si n'est pas rendu au rugby des villages ce qu'il a offert au XV de France, ne survivront que les grandes usines ovales conçues pour préparer de la chair à rucks.

Ils iront vomir dans les couloirs, uriner dans leurs lits, croupir dans des geôles ; ils dépasseront la ligne, hurleront grossiers quand la nuit tombe, s'imagineront arrivés alors qu'ils ne sont pas encore partis; ils confondront s'enflammer et se consumer, la gloire et l'éclat, la transformation et l'essai. Ils entreront dans une discothèque sans savoir que ce qui scintille aux néons à l'entrée d'un bouge kitsch porte le nom d'une œuvre écrite au noir de l'encre mythique.

Il y a un an et quelques jours - je ne suis pas amateur d'anniversaires - le XV de France s'inclinait en quart de finale face aux Springboks, plus rusés. Quatre ans plus tôt, les Gallois nous avaient ramassés. Et avant eux les Néo-Zélandais nous avaient humiliés. Le Quart ! Ah, Nikos Kavvadias... Voilà trois fois consécutivement que nous passons à la trappe et, visiblement, personne ne s'en inquiète. Ce Top 14 cache la forêt et quand La Rochelle reçoit l'UBB, Marcel-Deflandre affiche complet pour la quatre-vingt-seizième fois d'affilée. Ainsi va notre rugby.

Nous disposons du meilleur joueur du monde, auréolé de sa médaille d'or. Du championnat le plus lucratif et aussi le plus indécis. Le plus chronophage. Exigeant. C'est notre force et, il faut le croire, notre limite. Avant de partir vers le Bharat la semaine prochaine, je vous livrerai les noms des sept nominés pour le prix La Bibliotèca du meilleur ouvrage de rugby pour l'année 2024. Qui succèdera à Didier Cavarot et à Benoit Jeantet ? Sans doute aurez-vous quelque idée. En attendant qu'elle jaillisse,  sachez que "la littérature, écrivait Alfred Capus, n'a pas été créée pour servir la vie, ni même la traduire, mais pour lui échapper." Courage, fuyons !

lundi 23 septembre 2024

Spectacle sportif

 

Les actes du colloque organisé en mai 1980 à Limoges et intitulé Le spectacle sportif ont, certes, pris quelques rides mais leur introduction, signée par Antoine Blondin, reste toujours d'actualité. En voici quelques extraits choisis, avant Stade Toulousain - Union Bordeaux-Bègles, dimanche soir, qui promet d'être très show.
"J'avance tout de suite que ce titre - spectacle sportif - ne me satisfait pas pleinement, dans la mesure où lorsqu'on dit que des athlètes commencent à faire du spectacle, c'est bien souvent qu'ils cessent de faire du sport (...) 
En même temps qu'il est fugitif, le spectacle sportif est un conservatoire du genre, des gestes, qui avait aux origines une vocation utilitaire. Il implique donc que le spectateur soit capable de souscrire à un système de références. En d'autres termes, le spectacle sportif, à côté de la culture physique, est créateur d'une culture sportive qui pourrait bien constituer un département important de la culture générale. L'homme est une partie du monde par son corps mais il peut faire tenir le monde entier dans son esprit et c'est cette double relation entre ce corps contenu dans le monde et cet esprit dans lequel le monde entier est contenu qu'il tire sa dimension de grandeur.
Maintenant se pose la question amusante, objet de sarcasmes et de quolibets, la question de savoir si le sportif assis doit finalement être ou avoir été un pratiquant. Nous répondrons que s'il fallait avoir poussé le contre-ut pour apprécier l'opéra ou si l'accès des Folies-Bergères n'était ouvert qu'à ceux qui se sont mis une plume au derrière, ces nobles institutions se produiraient devant des banquettes vides. Ou mieux encore, comme le disait notre confrère Jean Eskenazi : "Je n'ai pas besoin d'avoir pondu l'œuf pour pouvoir juger s'il est frais ou non." 
Le baron de Coubertin nous donne un bon coup de main lorsqu'il dit : "Pour que cent se livrent à la culture physique, il faut que cinquante fassent du sport. Pour que cinquante fassent du sport, il faut que vingt se spécialisent. Pour que vingt se spécialisent, il faut que cinq soient capables de prouesses étonnantes." Cette phrase souligne que si l'immense vertu de la haute-compétition est d'offrir à ces cinq-là les circonstances de contact et de ferveur nécessaires à l'accomplissement de fabuleux exploits, elle remplit également une fin capitale : celle qui consiste à faire entrer l'homme du sport dans la cité.
A cette époque, la recette du succès l'emportait sur le succès de la recette, qui était inexistante. (...) Au sport de l'aristocratie, l'ère contemporaine a substitué une aristocratie du sport, issue d'un formidable écrémage en forme de sélection naturelle, voire artificielle, à travers toutes les couches sociales et les cinq continents. Se présente alors l'écueil du professionnalisme qui ferait se retourner dans leur vestiaire du Père Lachaise les barons de la Belle Epoque et, pire encore, celui d'un amateurisme rétribué. 
L'ampleur mondiale de la besogne sportive, les responsabilités et les prestiges attachés au champion, les terribles astreintes quotidiennes qu'implique l'accomplissement de sa vocation, font qu'il ne peut en aller autrement : le professionnel est un homme qui fait du sport pour gagner de l'argent ; l'amateur est un homme à qui l'on donne de l'argent pour qu'il fasse du sport.
Au regard des grandes enchères techniques qui poussent le monde et d'un train de vie infléchi dans le sens de la conjuration mécanique, l'objet de l'athlète n'apparait pas d'emblée avec clarté mais s'inscrit avec l'éclat de la contradiction. Ses gestes, qui ont répondu si longtemps à une ancestrale nécessité vitale, perdent chaque jour de l'actualité dans une civilisation qui s'applique à lui épargner de courir, de s'élever, de porter, de lancer : son propos apparait d'abord comme celui d'un facteur rural égaré dans un central électronique, son éminente dignité est celle du superflu.
Toutefois, aux progrès vertigineux de la civilisation du moindre effort, le sport, civilisation du plus grand effort, oppose ses propres progrès, non moins grandioses. Les sentiments diffus que l'espèce s'améliore affleure à travers la trajectoire humaine du champion et déjoue les pessimismes : on disparaîtra en beauté parce que des êtres consacrent chaque jour, quatre à cinq heures à la plus grande gloire de la volonté et du corps.
Le sport redevient alors, selon la belle définition de Jean Giraudoux, "une épidémie de santé". 

vendredi 19 juillet 2024

Les ténébreux en pleine lumière

Alors que le Tour de France monte en gamme et dans les cols de l'arrière-pays niçois, Côté Ouvert donne - c'est une coutume - carte blanche à Fabien Bordelès, historien du sport et archiviste à Aix-en-Provence, dont un récent travail consistait à analyser des plaques de verre (ci-dessus référence FR ANOM 139 Fi 1645), photographies prises par Emile Pierre, ingénieur à Madagascar de 1903 à 1927, sa famille ayant fait don de 2 000 tirages et plaques aux archives nationales d'outre-mer.
"Nous sommes à Vannes, préfecture du Morbihan, rue du Méné (actuellement rue Joseph le Brix). Grâce aux indications fournies par les banderoles, cette course cycliste est bien le Tour de France et il s'agit d'un lieu de ravitaillement, non pas d'une ville étape. Dans les mains du public, un exemplaire gratuit du supplément publié par le journal L'Auto et daté du 22 juin 1924. Ce Tour de France se dispute du 22 juin au 20 juillet, soit 29 jours, dont 14 de repos, avec 15 étapes pour un parcours total de 5 425 kilomètres. C'est la 18e édition d'un compétition organisée depuis 1903 par le quotidien sportif L'Auto et son rédacteur en chef Henri Desgranges. En comparaison, cent ans après, le Tour se déroule sur 23 jours (dont 2 de repos) en 21 étapes pour un total de 3 492 km.
Ce cliché date du 28 juin 1924, lors de la 4e étape entre Brest et Les Sables d'Olonne, à 10h51, précisément l'heure de départ après les trois minutes réglementaires de ravitaillement. Les coureurs sont répartis en trois catégories : les professionnels, qui courent dans une équipe, les semi-professionnels et les touristes, routiers ou isolés, surnommés "les ténébreux". Ils sont partis de Brest et de nuit, à 2 h du matin ! Cette étape de 412 km sera remportée par le Calaisien Félix Goethals sur une bicyclette Thomann et pneus Dunlop. Il arrivera aux Sables d'Olonne en 16 heures, 28 minutes et 51 secondes, et figure au centre de cette photo. C'est sa septième et dernière victoire sur le Tour, qu'il terminera à la 25e place.
Nous sommes au kilomètre 208 de l'étape, à l'endroit où les coureurs doivent être contrôlés à la signature et se ravitailler en boissons, nourritures et pneumatiques ou boyaux. On peut reconnaître l'Italien Bartolomeo Aimo, le Belge Jules Huyvaert (qui prend d'entrée la tête du peloton sur ce cliché), son compatriote Alfons Standaert, mais aussi Ottavio Bottecchia (bicyclette Automoto, pneus Hutchinson), premier Italien à remporter le Tour, maillot jaune de la première à la dernière étape, record inédit pour l'époque. Il n'aura pas le temps de profiter de sa gloire. Trois ans plus tard, il sera découvert inanimé au bord d'une route du Frioul. L'hypothèse d'un crime politique en raison de ses prises de position antifascistes n'a pas été prouvée...
L'avant-veille de cette étape, à l'arrière de la Renault Torpédo du journal Le Petit Parisien, le reporter Albert Londres couvre ce Tour. Il révélera "l'affaire des frères Pélissier" dans un article qui fera date, titré "Les forçats de la route." Au Café de la Gare de Coutances, Henri Pélissier, vainqueur de la précédente édition, abandonne en compagnie de son frère Francis et de Maurice Ville. Devant un chocolat chaud, les révoltés, alors vedettes du Tour, occupent les trois premières places au classement général et confessent : "On n'est pas des chiens (...) Le sport devient fou furieux (...) C'est un calvaire (...) Nous marchons à la dynamite." Et ils sortent alors de leurs sacs des fioles de cocaïne et de chloroforme, des pommades et des pilules...
L'organisation du Tour infligera une amende aux "grévistes" et Albert Londres publiera un recueil intitulé Tour de France, Tour de souffrance. Pour cette édition, 321 coureurs sont inscrits, 157 prendront le départ et 60 seront à l'arrivée, soit 97 abandons et exclusions. Une hécatombe, comme chaque année. Le très autoritaire organisateur et directeur du Tour et de L'Auto interdit les dérailleurs alors qu'ils sont créés depuis 1914, interdiction qui prendra fin en 1938. Cette compétition met littéralement "la France sur le pas de la porte", mais également aux balcons et aux fenêtres. En effet, rares sont les têtes nues : calots de militaires, pompons de marins, képis de gendarmes, casquettes d'ouvriers, de pêcheurs et de paysans, bérets d'enfants, coiffes, canotiers, fedoras et charleston des femmes de notables...
Le palmarès d'Henri Pélissier, né en 1889, star des cyclistes français avant 1914 et après-guerre, est imposant : trois Tours de Lombardie, Milan - San Remo, Bordeaux-Paris, deux Paris-Roubaix, Paris-Bruxelles et le Tour de France 1923. Mais la fin du champion est dramatique : en 1935, il est abattu par sa compagne. Deux années avant, son épouse avait été retrouvée morte d'une balle dans la tête..."
Fabien Bordelès est l'auteur de Histoire du rugby à Madagascar, chez Hémisphères Editions (2023).

jeudi 21 décembre 2023

Débordons d'amour pour ce jeu

Une photo vaut mille mots, et celle-ci nous entraîne dans sa pente. Elle nous permet de retrouver nos racines et nos ailes, car la passion a besoin d'être régulièrement alimentée. C'est ce qu'a compris Benoit Jeantet en écrivant Le ciel a des jambes, récemment récompensé par le prix La Biblioteca pour l'année 2023 écoulée, recueil de nouvelles publié aux éditions du Volcan. Une façon de tourner la page en glissant ce baume littéraire sur les plaies des mois passés. 
Ce jeu de rugby que nous aimons tant ne vaut pas que nous endurions mille maux. XV de France éliminé, explications tronquées, arbitres menacés, mais aussi fédération française déficitaire et clubs amateurs en difficulté obligés de fusionner pour survivre. Et maintenant, après le GPS cousu dans le dos et les cameramen qui entrent sur le terrain durant les arrêts de jeu, les décideurs souhaiteraient placer des micros dans le col des joueurs afin qu'ils nous fassent profiter de leurs commentaires durant le match ! 2023 n'est pas encore terminé qu'on se demande déjà dans quelle impasse 2024 va nous laisser.. 
Restent heureusement quelques pépites à savourer, comme cette victoire spectaculaire et tellement rafraîchissante du Stade Toulousain sur la pelouse rabougrie du Stoop Memorial des Harlequins, club dont Jean Prat fut, jusqu'à sa disparition en 2005, membre d'honneur. Et il n'y a bien que les champions de France en titre pour porter à incandescence le jeu debout, qui est encore la meilleure façon de ne pas se faire pénaliser dans les rucks.
On se demande d'ailleurs pourquoi, après avoir sélectionnés Ramos, Dupont, Jelonch, Cros, Flament, Baille, Mauvaka et Aldhegeri lors du dernier Mondial, le staff tricolore n'a pas eu l'idée lumineuse de privilégier ce mode d'expression balle en mains plutôt que de chercher une hypothétique voie de secours dans une approche qui alternait dépossession et temps de jeu frontaux, et ne mena qu'à la défaite en quarts de finale - certes d'un rien, deux points pour l'emporter -, mais fiasco quand même, avec ou sans datas pour justifier l'intenable.
A quoi ressemblera 2024 sur le blog ? J'avoue m'interroger. Si j'apprécie la pugnacité de fidèles commentateurs comme Serge Aynard, Christophe Bedou, Jacques Labadie et Jean-Lou Dresti qui font vivre notre espace ovale en l'alimentant d'idées parfois étincelantes et souvent de belles tournures épistolaires, il serait souhaitable que ce club-house virtuel accueille comme ce fut le cas il y a peu d'anciennes gloires et de vertueux écrivains qui, lecteurs assidus à visage découvert,  n'osent pas - ce sont eux qui l'avouent - pousser la porte, ouvrir leur clavier et déposer ne serait-ce qu'un petit bout de prose ovale.
Il faudra bien dépasser cette réserve en ces temps de rugby difficiles, tendus, anxiogènes, où chacun croit détenir la vérité - économique, médiatique, financière, sportive -, des temps où l'image prévaut, celle qu'on nous sert, celle qu'il ne faut pas écorner sous peine de s'aliéner des joueurs devenus divas et qui semblent s'intéresser bien plus au reflet qu'ils monnayent plutôt qu'à l'exemple qu'ils devraient inspirer.
Débordons d'amour pour ce jeu de balle ovale tel que pratiqué à Rugby, du temps où les joueurs étaient maîtres d'eux et des règles. En cette période de fêtes, joyeux Noël, donc, et bonne année nouvelle. Vous avez déjà commandé Côté Ouvert (éditions Passiflore) chez votre libraire préféré et je vous en remercie du fond du cœur. L'autre cadeau que j'aimerais vous offrir est emballé dans un supplément d'envie, écrin de verdure encadré par deux poteaux un peu penchés comme nous portons un regard. Lisez, écrivez, jouez, passez pour mieux revenir d'un crochet intérieur. Ce cadeau, c'est notre altérité symbolisée par le "plus un", phrase de jeu qui dessine nos décalages en bout de lignes.

mercredi 29 novembre 2023

Jeantet à toutes jambes

 


Après la déconvenue d'octobre, rien ne devrait mieux et plus sûrement irriguer désormais le XV de France que le rugby amateur, ses vertus, ses épopées picaresques et ses ressorts humains. Aux sortilèges arbitraux chassés du bunker succède la perspective du Tournoi et c'est bien de joute dont il s'agit ici, phase finale littéraire très disputée qui opposa pour le meilleur Mourir fait partie du jeu (Philippe Chauvin), L'affaire Cécillon (Ludovic Ninet), Dans la peau d'Albaladejo (Philippe Darmuzey) et Le ciel a des jambes (Benoit Jeantet). Quatre ouvrages différents par le style, le thème, la forme et le développement, quatre auteurs qui laissent une trace placée très au-dessus de l'ordinaire des parutions  convenues en période de Mondial. 
Le 29 décembre 2021, afin de célébrer "le mariage de l'encre et du camphre, de la plume et du cuir," clin d'œil à Jeux de Lignes, le sénateur tarnais Philippe Folliot, ancien talonneur de l'équipe de rugby des parlementaires français, eut l'idée de créer un prix qui récompenserait le meilleur ouvrage ovale de l'année et constitua un jury composé de l'écrivain Jean Colombier (prix Renaudot 1990), de l'ancien demi de mêlée, capitaine puis sélectionneur du XV de France Pierre Berbizier, de l'internationale et consultante France Télévisions Laura di Muzio, du photographe Max Armengaud, de David Reyrat, chef de la rubrique rugby du Figaro, d'Emmanuel Massicard, directeur des rédactions de Midi-Olympique, de Jean-Christophe Buisson, directeur adjoint du Figaro Magazine et de l'auteur de ce blog. 
Après avoir avoir honoré l'an passé Didier Cavarot, alias Monsieur Rusigby, pour son ouvrage Au bureau ovale de la saison blanche, cet aréopage réuni à Saint-Pierre-de-Trivisy le 25 novembre 2023 a choisi de distinguer Benoit Jeantet pour Le ciel a des jambes, recueil de nouvelles publié aux Editions du Volcan. Particularité du prix La Bibliotéca, le lauréat intègre pour un an le jury. Après avoir voté pour son successeur, Didier Cavarot cède donc sa place et Benoit Jeantet, grand lecteur, trouvera aussi là matière à s'exprimer.
Les auteurs l'assurent: avant d'écrire il faut aimer lire. A l'orée de sa vocation, Victor Hugo affirmait : "Je veux être Chateaubriand ou rien". Benoit Jeantet, lui, voue à Julien Gracq une admiration grande, ainsi qu'à Pierre Michon, Jean Echenoz et Nicolas Bouvier. Avec un tel cousinage, pas étonnant que nous trouvions chez cet enfant du pays de Sault un goût prononcé pour la phrase ciselée, dont les effets se nourrissent d'allitérations et d'assonances, d'oxymores et d'associations harmonieuses, avec un sens du contre-pied et de la feinte de mots qui lui est très personnel.
Trente-six nouvelles comme autant de couleurs dessinent le rugby, tout le rugby, celui du vestiaire, du club-house, du premier entraînement, du dernier match, des supporteurs et des anciennes gloires, du café du commerce et des amourettes en passant, le rugby de papa et des étoiles filantes. Benoit Jeantet est d'abord un poète, amoureux des mots, et chez lui le rugby n'est clairement qu'un alibi à la vie, quand le jeu dévie du "je" pour rester collectif. Un recueil à taille humaine, marqué aux crampons.
J'ai d'autant plus de plaisir à rédiger cette chronique d'un sacre annoncé que je compte Benoit Jeantet dans mon premier cercle après avoir co-écrit avec lui en 2011 Le désir de lire, aux éditions Honoré-Champion, puis récemment Jeux de Lignes, chez Privat. Le secret des délibérations restant bien gardé, il vous faut juste savoir que ma voix n'a pas eu de poids particulier aux yeux des membres du jury, ayant fait état de mon lien épistolaire et amical avec celui qu'il m'a fallu considérer comme un candidat parmi d'autres.
"Je sais bien que tu ne viendras plus. Mes souvenirs flottent au rythme des paroles de deux vieux crampons. Dans la vie de tous les jours, bien rare que les mots qui partent comme des flèches atteignent leur cible. Et c'est sans doute pour cela qu'on persiste à vouloir dire ce monde du rugby. Ce soir, l'amour est partout. Surtout dans ce qui manque. Et le rugby me manque. Alors voilà. J'ai le cœur qui invente des souvenirs, " écrit-il en fondu enchaîné. Quand une phrase me touche et que d'autres jaillissent, portées par un montage serré, je sais que je tiens, comme un ballon oblong dans la paume de mes mains, l'œuvre d'un écrivain.

lundi 6 novembre 2023

Lettre ouverte aux ami(e)s

Après La Rochelle à l'invitation de Jean-Pierre Elissalde dans son fief Aux Vieux Crampons jeudi 16 novembre, puis Paris deux jours plus tard dans les magnifiques locaux de la librairie Pédone, rue Soufflot, je serai à Auch mercredi 22 novembre à la librairie Page à Page pour dédicacer Côté Ouvert. Avant de filer à Saint-Pierre-de-Trivisy, via Toulouse et Castelnaudary, remettre en compagnie du jury La Biblioteca, le prix du meilleur livre de rugby 2023. Avec Jean Colombier, Pierre Berbizier, David Reyrat, Laura Di Muzio, Emmanuel Massicard, Max Armengaud, Jean-Christophe Buisson, Didier Cavarot et sous la présidence du sénateur Philippe Folliot, nous avons choisi parmi la trentaine d'ouvrages parus cette année quatre demi-finalistes, à savoir Benoit Jeantet (Le ciel a des jambes), Philippe Chauvin (Mourir fait partie du jeu), Philippe Darmuzey (Dans la peau d'Albajadejo) et Ludovic Ninet (L'affaire Cecillon). Nous y reviendrons dès mon retour.

Pour un auteur, je ne connais rien de plus touchant que de remettre son ouvrage sur le métier puis le porter sur les fonds éditoriaux. En ce qui me concerne, depuis 1984 et Rugby au centre, c'est un bonheur renouvelé. Tenir l'objet-livre me procure l'émotion d'une première fois, mélange d'excitation et de plaisir après avoir trempé pendant huit saisons ma plume dans ce blog. Bleu comme le maillot du XV de France, Chroniques d'un sacre reporté s'ouvre sur une phrase tirée du Voyage avec un âne dans les Cévennes de Robert Louis Stevenson qui raconte ce que ce livre contient d'amitié, de signification et de liberté.

C'est une belle histoire que celle contenue dans cet ouvrage, à commencer par l'idée glissée par un blogueur d'ici, Christophe Bedou, qui consistait à relier quelques-unes de mes chroniques, projet au soutien duquel Patricia Martinez, directrice des éditions Passiflore encrées à Dax, s'est immédiatement portée sans lever le moindre doute sur la réussite de cette entreprise, convaincue comme moi que notre communauté ovale saurait promouvoir ce recueil à la mesure du lien créé il y a plus de douze ans, déjà.

Ecrire, c'est chérir ceux qui nous inspirent, nos premiers modèles, nos références, ceux qui gravent en nous les premières phrases de jeu. D'où l'importance accordée au voyage à Cardiff aux côtés de mon père Jean-Claude. Relater cette odyssée, du moins en partie, constitue sans aucun doute la trace la plus intime laissée dans Coté Ouvert version papier. Je sais à quel point vous partagez ce trait d'union car une figure paternelle ovale est accrochée à nos cœurs.

Au fil des lectures, retrouver la méthode d'Edgar Morin, les axiomes bienveillants de Michel Serres, l'altérité dessinée par Emmanuel Levinas, les préceptes de Jean Dauger et les confessions de Raoul Barrière, revisiter le festin de 1973 à l'Arms Park de Cardiff avec Georges Domercq et admirer une nouvelle fois l'Outrenoir en compagnie de Pierre Soulages, constituent un délice de fins gourmets que j'associe, verres levés haut pour trinquer, à la mémoire d'un glorieux ainé, Denis Lalanne, et de quelques pairs envolés - Jean Cormier et Jacques Verdier. Vous découvrirez au fil des pages - deux cents - la présence de nombreux amis du blog, célèbres et moins connus, écrivains ou internationaux de renom qui nous font l'honneur d'être fidèles à ce rendez-vous hebdomadaire. 

Durant le périple de deux semaines que j'ai effectué loin de l'actualité ovale, l'épisode malheureux du quart de finale perdu par le XV de France face à l'Afrique du Sud, il y a déjà un mois de cela, n'a cessé de me poursuivre : amis proches ou lointains croisés n'ont cessé de m'interroger sur les raisons de l'échec. A l'évidence, personne n'a fait le deuil de ce fiasco. Et même si Fabien Galthié assure que la France l'a finalement emporté 37-29 dans le métavers des datas, ce meilleur des mondes dont le XV de France serait le champion, la frustration demeure.

jeudi 26 janvier 2023

Bleu comme une balle ovale

Plébiscite déçu, retrait du président, choix arbitraire d'un intérimaire, démission de l'opposition, intervention du ministère des sports, mais aussi transferts de joueurs d'un club à l'autre en cours de saison, entraîneurs licenciés au bout de trois défaites quand d'autres retrouvent un contrat, qualifications alambiquées en phase finale d'une Coupe des champions indéchiffrable, internationaux à l'infirmerie, jeunes pratiquants à l'hôpital : en ce début de nouvelle année qu'on espérait sereine et apaisée, l'actualité rugbystique - irrespirable car délétère - multiplie les temps de jeu à flux tendu. Rarement pour le meilleur et si peu pour le rire. L'opprobe déferle aussi, pour d'autres raisons (racisme, sexisme, etc.) en Angleterre, au Pays de Galles et en Italie. En France, le rugby n'est pas seul impacté : football et handball plongent eux-aussi dans le maelstroem des faits divers 
Il nous faut vivre dans l'urgence renouvelée : l'agenda ovale n'offre aucune place à l'insouciance. Et pourtant, étonnamment étranger à cette frénésie survient le Tournoi. C'est notre heure bleue. Placé dans l'oeil du cyclone, ce bel anachronisme nous exfiltre des frasques et du fatras. Attendu, le calendrier des Six Nations occupe la plus belle des places, l'essentielle, d'où montent les hymnes quand les persiennes se referment et que le temps s'arrête à l'instant où nos coeurs battent plus forts.
Accompagner ce moment est un privilège qui m'est donné depuis quelques années, déjà, et que je savoure sans retenue. Cette fois-ci, il s'agit de raconter le Tournoi en quinze histoires, connues ou revisitées. Pour l'occasion, Henri Garcia, Christian Darrouy, Pierre Berbizier et Dimitri Yachvili, mais aussi Richard Astre, Victor Boffelli, Pierre Villepreux, Alain Marot, Yann Delaigue et Philippe Saint-André, ont plongé dans leurs souvenirs pour faire revivre des tranches de vie, de jeu, de match. 
Aujourd'hui, donc, sort en kiosque le nouveau hors-série rugby de L'Equipe en quinze étapes, voyage épistolaire qui part de Colombes en 1911 pour se terminer à Twickenham en 2015. Placé en position d'ouvreur, poste qu'il a occupé à Saint-Junien, Limoges, Niort et Colmar entre 1965 et 1982, qui mieux que Jean Colombier pouvait lancer le jeu ? Avec l'appétit d'un junior, l'auteur de ce chef d'oeuvre de littérature ovale qu'est Beloni n'a pas manqué le coup d'envoi : son avant-propos - en fait une véritable nouvelle au long cours - offre rugby sur l'ongle un florilège d'anecdotes savoureuses et de réflexions glissées en profondeur... 
"Victoire ou défaite, écrit-il, grand match ou match ennuyeux, n'est-ce pas là, au gré des rencontres, des rires, des amitiés éphémères, des misères de celui-ci, des aubaines de celui-là, des promesses et des paris, d'une langue ou d'un verre partagés, n'est-ce pas là qu'on l'on vit un peu plus fort, que l'on ouvre soudain les bras aux autres, bonheur bien sûr fugitif, euphorie adossée au confort provisoire d'une week-end loin de ses bases (...) N'est-ce pas là que respire la magie du Tournoi. " 
Un peu plus loin, il relance comme on trinque : "En somme, le Tournoi c'est ça, des souvenirs de beuveries, de moqueries, de lendemains douloureux ? Alors tes revendications esthétiques, l'amour du beau jeu, des relances folles, du French Flair, c'est dont là que ça se termine, dans ces pubs ou ces bistrots qu'étourdissent les rigolades des poivrots..." La force d'un écrivain consiste à rendre universel le contenu d'une expérience personnelle. 
Ami d'Antoine Blondin et de Jean Cormier dont les débordements trouvaient à s'amplifier au coeur des troisièmes mi-temps, Jean Colombier ajoute au sujet du Tournoi la composition de nos émotions, "la communion d'une foule, les adversaires sans ennemis, les cris sans haine, un stade comme une chapelle, le respect d'une cérémonie qui paraît vieille comme le monde, les matches toujours les mêmes et toujours nouveaux, les habitudes prises pour ne point vieillir, la nostalgie année après année du temps qui passe et, avec elle, l'idée insidieuse qu'un jour il faudra quitter cette grande famille, mais rien ne presse parce qu'au fond de nous palpite cette certitude qu'avec le Tournoi la terre continue de tourner dans le bon sens." Ici quinze fois plutôt qu'une.

samedi 14 janvier 2023

Deux siècles de rugby

Le temps passe vite. Mais pas pour tout le monde. Les Bordelais ont dû le trouver long à Durban, samedi, et les Ulstermen, en visite à La Rochelle, savent désormais à quel point les secondes peuvent avoir un goût amer après le temps réglementaire. Et puisque les unités de mesure conditionnent l'écoulement du temps, voilà que le rugby fête, cette année, ses deux siècles. 
Aucune autre activité physique, aucune autre discipline, aucun autre jeu, aucun autre sport - vous sentez l'évolution du concept ovale ? - n'a autant changé dans sa forme que le rugby. Avant 1823, les quatre-vingt élèves les plus âgés affrontaient le reste de l'établissement scolaire de Rugby en un énorme regroupement, parfois grotesque, toujours animé, duquel partaient des coups de godasses dans les tibias tandis que le ballon avait des difficultés à sortir pour prendre l'air du large. 
L'utiliser à la main n'était pas autorisé, du moins pas conseillé, car alors tous les coups possibles étaient permis pour arrêter sur le champ l'inconscient. La progression du ballon s'effectuait par un coup de pied de type "chandelle" ou "up-and-under". Le réceptionneur - qu'il soit défenseur ou attaquant - criait alors "mark !" et le jeu s'arrêtait net. Il n'y avait pas de directeur de jeu et encore moins d'arbitrage vidéo. Ce "marque" 'est aujourd'hui la seule action des origines encore activée : tout le reste a disparu...
Petit à petit, la charnière s'est constituée, puis l'arrière a été ajouté. Le nombre de joueurs s'est limité à quarante, puis à vingt-deux. Des règles ont été édictées en 1846, le nombre de joueurs réduit à quinze, le passe modélisée et la ligne de trois-quarts structurée avec deux centres et deux ailiers. La nomenclature des points a régulièrement évolué. Et ainsi de suite...
Que reste-t-il de l'esprit voulu par Thomas Arnold ? Le rugby est-il toujours un sport d'éducation, activité digne des mathématiques et de la philosophie, de la physique et des lettres anciennes, puis modernes ? Permet-il aux enfants de devenir des hommes et, comme le dit si bien Jean-Pierre Rives avec le sens de la formule qu'on lui connait, aux hommes de rester des enfants ? Chacun en jugera. 
L'époque est d'ailleurs au jugement et les situations de trancher ne manquent pas : le sport français, prolifique, n'a de cesse depuis quelques mois d'aligner les affaires, politique, finance, moeurs... Et sans doute parce que la période est anxiogène, chacun s'arroge assez d'autorité pour porter un jugement et jeter la première pierre, abrité derrière l'anonymat des réseaux sociaux. Mais à quelle aune juge-t-on ? A celle de sa propre probité.
Je voudrais ici saluer l'initiative de mon confrère de Midi-Olympique, Jérôme Prévost, qui alimente de sa prose précise une page bi-hebdomadaire sur la grande histoire et les petites histoires du rugby, florilège qui méritera ensuite d'être relié et publié. Faisant oeuvre d'historien, il raconte par le menu, le détail et l'anecdote ces deux siècles d'aventure ovale, juste avant que la Coupe du monde ne fasse belle et longue escale en France. Tout un symbole.
Je suis particulièrement sensible à ces évocations revisitées du passé sans lequel il n'y a pas d'avenir, sans lequel il est difficile de savourer le présent. Savoir d'où l'on vient permet de mieux savoir où l'on va. J'ajouterai : et avec qui. Car vivre, c'est être accompagné. Par des lectures et des amitiés dans un aller-retour nourrissant. La création, en 2022, du prix du meilleur livre de rugby participe de cette quête, qui mêle idées et sentiments, le style et la pensée. Suite au prochain chapitre.

samedi 31 décembre 2022

2023, année bascule

Comme l'année, le roi est mort... Et avec lui une certaine idée de la légéreté sportive, de la grâce et du simple plaisir de jouer. Le départ de Pelé efface aussi ses zones d'ombres. Il était unique. Garricha, Puskas, Di Stefano, Kopa ou Cruyff n'ont pas laissé cet éclat doré dans nos mémoires, nonobstant leurs talents. Platini, Zidane, Messi, Christiano Ronaldo, Modric, Neymar, Mbappé, n'ont pas l'aura lumineuse dont il était paré. Seul Maradona - Di(e)os - rivalise en surfant sur l'irrationnel. Personne ne succéde à Pelé. Alors laissons chanter "Vive le roi". 
On peut tout craindre, en revanche, de l'année 2023, à tel point qu'on se demande par quel bout la prendre... Commençons par la laisser basculer. Seule certitude, ce sera l'ère des combats, d'un front l'autre. Espèrons que celui d'Ukraine cessera vite. Et, actualité plus riante, que la grande quête du XV de France trouvera enfin son aboutissement à Saint-Denis. Mais voilà, nous avons à peine laissé la vieille année dernière nous que s'ouvre déjà le calendrier prochain Tournoi des Six Nations.
Dans cette perspective, recevez ma dernière chronique comme un cadeau de fin d'année, une passe à auteur. Ludique, l'occasion est ainsi donnée au premier d'entre vous de recevoir cet ouvrage à domicile, dédicacé à la personne de votre choix. Pour cela, il lui faudra répondre avec justesse et précision aux quinze questions ci-dessous tirées - c'est mon crochet intérieur - de cette Anthologie. A vos claviers. Le coup d'envoi est donné.

1- Walter Spanghero le considère comme le meilleur demi de mêlée avec lequel il a joué en équipe de France. Qui est-ce ? a) Richard Astre, b) Max Barrau, c) Gérard Sutra, d) Marcel Puget.

2- Le demi de mêlée et capitaine Philippe Struxiano refusa sa sélection en équipe de France lors du Tournoi 1921. Qui est le héros de la Grande Guerre qui insista auprès de lui afin qu'il change d'avis ? : a) Joseph Joffre, b) Philippe Pétain, c) Robert Nivelle, d) Maxime Weygand.

3- Comment se nomme la première capitaine du XV de France féminin ? a) Marie-Paule Gracieux, b) Judith Benassayag, 3) Isabelle Decamps, 4) Monique Fraisse.

4- En 1892, où donc s'est disputé le premier match "international" organisé entre le Stade Français et Rosslyn Park ? a) Colombes, b) Levallois-Perret, c) Vincennes, d) Sceaux.

5- Qui a dit : "Quand on remporte un Grand Chelem, on se construit une famille" ? : a) Jacques Fouroux, b) Christian Carrère, c) Jo Maso, d) Jean-Pierre Rives.

6- En quelle année a été retransmis pour la première fois à l'ORTF une rencontre du Tournoi des Cinq Nations ? a) 1955, b) 1956, c) 1957, d) 1958.

7- A l'issue du Tournoi 2022, le XV de France a célébré son Grand Chelem sur une péniche, le Diamant bleu. Mais où les joueurs ont-ils terminé la fête, le lendemain : a) Au pied de cochon, b) La brasserie d'Auteuil, c) Le bistrot d'Henri, d) L'enclos de Ninon.

8- Les Tricolores ont disputé en marge de leur tournée de 1974 en Argentine une rencontre internationale dans un pays voisin, mais ce test ne comptait pas pour une sélection officielle. Quel était ce pays ? a) Brésil, b) Chili, c) Uruguay, d) Paraguay.

9- En 1992, les Tricolores ont fêté leur dernier match du Tournoi au Royal Monceau. Quel chanteur a partagé cette troisième mi-temps ? a) Hugues Aufray, b) Johnny Halliday, c) Pierre Perret, d) Michel Polnareff.

10- En 1999, un événement marque l'histoire du XV de France féminin. Lequel ? : a) son entrée dans le Tournoi, b) l'organisation du Championnat d'Europe des nations, c) sa tournée en Nouvelle-Zélande, d) son intégration au sein de la FFR. 

11- Quel était le surnom de Serge Saulnier, manager de la tournée du XV de France de 1958 en Afrique du Sud ? a) l'ours, b) le mulet, c) le gorille, d) le butor.

12- Face aux All Blacks à Cardiff en 2007, l'essai de Yannick Jauzion part d'une combinaison de jeu. Quel est son nom ? a) Fusée farce, b) Toulouse bleu, c) Basque gauche, d) Espace change.

13- Parmi ces capitaines, un seul n'a pas inspiré Philippe Saint-André quand en 1994, il a été nommé à la tête du XV de France. Lequel ? a) Will Carling, b) François Pienaar, c) Sean Fitzpatrick, d) Ieuan Evans. 

14- Qui a dit "On ne passera pas pour des pipes" avant le coup d'envoi de la Coupe du monde 2019 au Japon ? a) Bernard Laporte, b) Guilhem Guirado, c) Louis Picamoles, d) Sébastien Vahaamahina.

15- Quel philosophe Fabien Galthié a-t-il invité à Marcoussis pour échanger avec ses joueurs, l'année dernière ? : a) Michel Onfray, b) Charles Pépin, c) Edgar Morin, d) Luc Ferry.

Bonne année à toutes et tous du blog.

mercredi 7 décembre 2022

Epitomé tricolore

Le monde tourne à l'envers lorsque des supporteurs en viennent à brûler des drapeaux et des voitures pour fêter la qualification de leur équipe, que les coupures d'électricité annoncées menacent la vie de nos aînés au pays des Lumières, que des provinces sud-africaines s'apprêtent à disputer une compétition que nous n'appellerons plus Coupe d'Europe, que la fédération anglaise dégage sans égard son entraîneur national au motif d'un management excessif alors qu'il présente 75% de victoires, et pour le remplacer par un taurillon furieux...
Il vrille quand un personnel politique marginal qui ne représente que dix pour cent d'un parti qui n'est pas parvenu à obtenir cinq pour cent aux dernières présidentielles phagocyte les antennes et les ondes pour faire le buzz à la demande même des journalistes; quand un club - mais il y en a d'autres - rejette comme une vieille chaussette l'un de ses joueurs emblématiques au motif que ses multiples commotions lui interdisent de jouer. La guerre est toujours à nos portes et, plus loin, des femmes meurent en Iran pour défendre leurs libertés. Plus prosaïquement, quand deux clubs de rugby féminin français disparaissent du paysage faute de recettes tandis que l'Etat français s'apprête à emprunter 270 milliards d'euros pour boucler ses dépenses en 2023, où porter son regard ?
Au temps de Pastre, Lalanne, Lagorce et Blondin, l'Ovalie était un lieu réconfortant. Il y avait là autrefois des géants ; il y a là maintenant des héros. L'amateur qui se hasardait au-delà des Ponts Jumeaux et qui franchissait les forêts vertigineuses des Landes croyait voir partout, le dimanche venu, s'ouvrir et flamboyer le jeu d'attaque épanoui dans les stades de Paris comme de province. Les trois mille rugbymen enthousiastes lui apparaissaient, tel Michel Crauste descendu des nuées de Dublin ; dans les cent vallées du Rhône il retrouvait l'empreinte profonde et les mains telles des berceaux des cent guerriers tombés jadis sur ces terrains.
Il contemplait avec une sérénité hiératique les traces des passes croisées déliées des frères Boniface sur le flanc de Colombes. Il apercevait à l'horizon l'immense Jean-Pierre Rives s'activant dans le ruck, comme une cariatide sous une montagne, sur des sommets entourés de tempêtes, car la religion cathodique avait rendu ce Casque d'Or proéminent ; à travers les vitrages d'un vieux club-house, les encouragements de la foule arrivaient jusqu'à lui, passant ; et il entendait par intervalles l'immense coq essuyer ses ergots aux granits sonores du Parc des Princes. Par moment, un grondement de joie sortait du Stade de France, et dans ces instants-là, le voyageur rassuré voyait se soulever au nord, dans la déchirure des poteaux, la tête olympienne du géant Dupont, dieu-lumière des crochets intérieurs.
Les géologues ne voient aujourd'hui dans l'Ovalie bouleversée que la secousse d'un tremblement de terre et le passage des percussions diluviennes ; mais pour Pastre, Lalanne, Lagorce, Mauriès et Blondin jadis, Bonnot, Verdier, Montaignac, Verdet, Margot et Moguy naguère, David, Bourrel, Massicard, Duzan et Reyrat aujourd'hui, ces plaines luxuriantes, ces forêts d'envolées, ces blocs arrachés et rompus au ras des rucks, ces lacs en débordement, ces phases de conquêtes renversées et redevenues solaires, c'est quelque chose de plus formidable encore qu'un terrain magnifié d'exploits ou remué par les affrontements ; c'est l'éblouissant champ de bataille où les titans avaient lutté contre Jupiter.
"Ce que la fable a inventé, l'histoire le reproduit parfois. La fiction et la réalité surprennent quelquefois notre esprit par les parallélismes singuliers qu'il leur découvre, écrit Victor Hugo en 1843, dans sa préface aux Burgraves, ma source d'inspiration ci-dessus. Ainsi - pourvu néanmoins qu'on ne cherche pas de grossissements chimériques - il y a aujourd'hui en Europe un lieu qui, toute proportion gardée, est pour nous, au point de vue poétique, ce qu'était la Thessalie pour Eschyle, c'est-à-dire un champ de bataille mémorable et prodigieux." Ce lieu est ovale. 

Anthologie des Bleus, préfacé par Olivier Magne, est désormais disponible dans les meilleures librairies. Une séance de dédicaces a été organisée vendredi 9 décembre à La Fontaine aux Livres (rue Voltaire, à Palaiseau) pour en fêter la sortie. Merci à Thibault Olivier et Letiophe (par délégation), présents au coup d'envoi.

mardi 1 novembre 2022

Monsieur Rusigby, roi d'Ovalie

Celui qui aime pour son seul plaisir. Ainsi définit-on l'amateur. Il faut aimer le rugby et surtout savoir le faire aimer pour en tirer la quintessence. Ce qu'est parvenu à réaliser Didier Cavarot au fil de ses expressions épistolaires, premier lauréat du prix du meilleur livre de rugby de l'année 2022 pour son Monsieur Rusigby au bureau ovale de la saison blanche (Editions de la Flandonnière). Robuste troisième-ligne centre passé par Riom, Anger et le Stade Clermontois - celui du Lucien Piquet, du "Cube" (le père d'Aurélien Rougerie), de Gérard Fleury, de Boubouche, de Xavier Verdy, du terrible Charles Roca - avant de rejoindre l'US Issoire, où il réalisa l'essentiel de sa carrière sur et en dehors des terrains, cet Auvergnat bon teint, jovial et sans complexes, fils et neveu de rugbymen, a été distingué par un jury parfaitement hétérogène, samedi 29 octobre à Saint-Pierre de Trivisy, entre Castres et Albi.

Sur la photo d'équipe ci-dessus, prise par Germinal Gayola, manquent Pierre Berbizier, retourné tôt le matin après le vote vers le plateau pour donner le coup d'envoi d'un Lannemezan-Auch dont il était le parrain, et Laura di Muzio, réquisitionnée par TF1 pour commenter la rencontre de Coupe du monde féminine entre la France et l'Italie. Mais vous pouvez reconnaître ou découvrir Emmanuel Massicard (directeur délégué de Midi-Olympique), Jean-Christophe Buisson (directeur adjoint du Figaro Magazine), Philippe Folliot (sénateur du Tarn, talonneur et président de l'association des parlementaires du rugby), Didier Cavarot (trophée en mains), David Reyrat (chef du service rugby au Figaro), Jean Colombier (ancien attaquant de Saint-Junien et prix Renaudot 1990), l'auteur de ces lignes, et Max Armengaud (artiste-photographe, passé par la Casa de Velazquez et la Villa Médicis).

Partie immergée d'une aventure humaine qui regroupe autour de notre factotum Marie-Dominique Hérail de nombreux bénévoles - citons Patou, Manu et Annie -, ce prix récompense un auteur qui a su encrer les petites histoires dans la grande, carnet de chroniques douces et amères d'une saison sans ballon en période Covid au sein de l'US Issoire qui devient sous sa plume rabelaisienne l'épicentre de toutes les passions, tensions, émotions, que chacun peut vivre dans son propre club. Entre rédaction spontanée et truculentes propositions, son personnage - Monsieur Rusigby - condense avec rusticité nos dévoués dirigeants et le bestiaire des équipiers devenus éducateurs bienveillants ou supporteurs caustiques. Au fil des pages, cet ouvrage finit par construire une forme d'humanisme rebondissant.

L'occasion, aussi, de découvrir un village du Tarn, Saint-Pierre de Trivisy, aux multiples facettes qui se dévoilent sans apprêts pour nous recevoir dans l'esprit d'Ovalie, de la table d'hôtes jusqu'aux cigares partagés au bout de la nuit à La Biblioteca - restaurant-gite-conservatoire placé sous l'aimable férule de Pascale et de Laurent - dont la particularité consiste à rassembler presque tous les ouvrages de rugby sur les murs de ce club-house où Jacques Verdier et Didier Retière, Laurent Travers et Olivier Margot ont précédé des centaines d'inconnus attirés par la lecture. Un piano Pleyel luisant orne les lieux, invitation aux bonnes vibrations qui trouvèrent leur point d'orgue dans un Se Canta (prononcer canto) version Gaston Phoebus, en occitan donc, magnifié à la tierce et à la quinte comme il se doit.

En ouvrant, tout sourire et très ému, le palmarès du prix 2022 La Biblioteca, qu'il considère non sans humour comme le Championnat de France de la littérature ovale, Didier Cavarot rejoint aussi pour la saison prochaine notre aréopage plumitif. Le voici donc devenu garant pour la saison à venir de notre ADN lequel agrège Pierre Mac Orlan, Denis Lalanne, Kléber Haedens et Antoine Blondin dont, judicieusement, Jean Colombier, auteur de Beloni, rappelle l'âge d'or au sein de notre jury.

Féliciter enfin les finalistes, dernier carré méritant composé d'Antoine Duval, de Guilhem Herbert et de Christian Pastre, dont les oeuvres respectives trouvèrent un bel écho lors de nos apres délibérations. Sans trahir de secrets, nous eûmes besoin de trois tours de scrutin - au lieu des deux initialement prévus - pour parvenir à choisir un vainqueur, et la marge fut très étroite, preuve de la grande qualité des ouvrages proposés: Une histoire de Sevens (Au vent des îles) raconte par le menu l'ascension de cet avatar lumineux, l'album Rugby en choeurs (Amphora) nous plonge au coeur des hymnes ovales, quand A corps perdu (Editions du Cabardès) s'inscrit subtilement dans une veine romanesque.

Avec la Coupe du monde 2023 qui se profile à l'horizon, les publications rugbystiques ne manqueront pas, sous tous formats, multipliant les angles, nourissant les sujets les plus originaux, et le roman - puisqu'il est plus que jamais question de style - y aura toute sa place. Notre tâche, jamais achevée, n'en sera donc que plus exaltante. Et je suis persusadé que les membres de ce blog décalé n'hésiteront pas à apporter leur contribution écrite au fil des commentaires, voire à dénicher quelques perles rares de forme oblongue afin d'éveiller durant l'année à venir notre sagacité.

jeudi 22 septembre 2022

L'ovale primé

Quand l'actualité dispose de ressorts dramatiques et pathétiques que la fiction, à cet instant, n'a pas à sa disposition, la réalité l'emporte. Elle l'emporte, oui, mais où ? Dans les gouffres d'affliction. Et je n'évoque pas ici le football mais simplement notre rugby. Du moins la partie actuellement médiatisée du prétoire. Il y est question de défense et d'attaques. Mais les passes y sont d'armes. Le présent judiciaire et correctionnel est à ce point prégnant qu'il occupe le terrain, qu'il l'occulte, même. 
Au 13 décembre, une fois les tests d'automne envolés, les comptes rendus ramassés comme feuilles à l'appel, une page se tournera, quel que soit le verdict. Mais les pages, ovales, ne manquent pas. Nous y accordons beaucoup de prix. Mais jamais elles ne furent distinguées comme telles. C'est pourquoi l'initiative de Philippe Folliot mérite ici d'être racontée. Le 29 décembre 2021, pour célébrer "le mariage de l'encre et du camphre, de la plume et du cuir", clin d'oeil à Jeux de lignes, le sénateur du Tarn, par ailleurs talonneur de l'équipe de rugby des parlementaires, a souhaité créer un prix qui récompenserait le meilleur ouvrage ovale de l'année, qu'il soit récit, roman, essai, pamphlet ou beau-livre...
Riche expérience que de construire - c'était durant la soirée du 23 février dernier - un jury ovale. Avec Philippe Folliot et David Reyrat, nous avons donc composé un comité de lecture autour de Jean Colombier (prix Renaudot), Pierre Berbizier, Laura Di Muzio, Max Armengaud et Emmanuel Massicard, épaulé par un invité, impact player qui se trouve être cette année Jean-Christophe Buisson. Nous avons ensuite choisi plusieurs ouvrages traitant du rugby, et il me semble intéressant que les lecteurs de ce blog puissent eux aussi, à titre consultatif, apporter leur éclairage, étayer leur choix, partager leurs coups de coeur. 
A cet effet, voici la liste des ouvrages pré-sélectionnés : Monsieur Rusigby au bureau ovale de la saison blanche, Didier Cavarot (éditions de la flandonnière); Une histoire de Sevens, Antoine Duval (Au vent des îles); Un Coq en Hivers, Pascal Fournioux (Editions des Coudercs); Rugby en choeurs, Guilhem Herbert (Amphora); Havre Athletic Club Rugby, 150 ans de passion, Bertrand Lécureur (Ramsay); Les chiffons bleus, Baky Meïté (Seuil); A corps perdu, Christian Pastre (éditions du Cabardès); Pôvre rugby, Gérard Savignol (les éditions Sydney Laurent) et Adieu champions, Anthony Tallieu (Talent Sport).
Quatre de ces livres ont déjà été retenus pour disputer, mi-octobre, les demi-finales. A vous, aussi, d'exprimer vos propres choix. Les deux ouvrages en lice pour le dernier tour de scrutin se disputeront ce prix, et la remise du trophée - conçu par Marie-Dominique Hérail -  à l'auteur de l'ouvrage primé se déroulera le samedi 29 octobre, à Saint-Pierre de Trivisy, à une portée de drop d'Albi, dans les locaux de La Biblioteca, qui se trouve être la première librairie-restaurant de France, et je vous conseille, en plus de sa carte, une collection presque exhaustive d'ouvrages concernant le rugby. Bonnes lectures.