C'est un grand service que de voyager en quête d'un ballon ovale, comme récemment dans les Midlands. Le rugby procure davantage d'attraits que n'en a la religion, même si les deux s'associent très bien, il suffit pour cela de mettre les pieds en Nouvelle-Zélande. La racine étymologique - "ce qui relie", colle parfaitement à la communauté que nous formons. Alors quand l'occasion s'est présentée d'un pèlerinage - un de mes cinq piliers - à Rugby, situé à une portée de drop-goal des Jardins de Franklin où j'étais désigné pour raconter l'ouverture de la phase finale de Coupe des champions entre les Saints et les Bibs, il aurait été dommage de s'en priver.
vendredi 4 avril 2025
Ne pas oublier
C'est un grand service que de voyager en quête d'un ballon ovale, comme récemment dans les Midlands. Le rugby procure davantage d'attraits que n'en a la religion, même si les deux s'associent très bien, il suffit pour cela de mettre les pieds en Nouvelle-Zélande. La racine étymologique - "ce qui relie", colle parfaitement à la communauté que nous formons. Alors quand l'occasion s'est présentée d'un pèlerinage - un de mes cinq piliers - à Rugby, situé à une portée de drop-goal des Jardins de Franklin où j'étais désigné pour raconter l'ouverture de la phase finale de Coupe des champions entre les Saints et les Bibs, il aurait été dommage de s'en priver.
samedi 28 octobre 2023
Et de quatre !
Quatre buts de pénalité signés Handré Pollard, rappelé en cours de compétition pour palier la déficience de Manie Libbok, meilleur attaquant mais buteur imprécis. Lui n'a pas tremblé. Les All Blacks, plus entreprenants, ont refusé de convertir deux pénalités face aux poteaux sud-africains, Richie Mo'unga a manqué une transformation en coin sur son bon pied et Jordie Barrett un but longue portée. 29-28 face à la France en quart, 16-15 devant l'Angleterre en demie, et 12-11 en finale face aux All Blacks : les Springboks, qui savent pratiquer le "rudeby", ont maîtrisé le suspense à grands coups d'épaules et de mental.
J'en connais, des Tricolores, qui se sont mordus les doigts à défaut d'autre chose devant leur téléviseur vendredi soir au moment où les Anglais d'Owen Farrell - sifflés au Stade de France dans une triste unanimité anti-sportive - accrochèrent autour de leur coup cette dérisoire médaille de bronze mais si importante pour eux, remontés des enfers dans lesquels ils étaient descendus en mars dernier, humiliés à Twickenham dans le Tournoi des Six Nations par le XV de France pour finir par reconquérir La Malvinas au terme d'un remugle qui correspond bien à leur genre de beauté.
En attendant la sortie de Côté Ouvert prévue le 2 novembre, et pour diverses raisons dont la première touche à la défaite française en quarts de finale, j'ai repris "Le Grand Combat du Quinze de France" et relu ceci de saisissant : "Il est bien entendu que le rugby est une petite guerre anglaise, aux règles et aux dimensions anglaises, une guerre où les Anglais ont tiré les premiers parce qu'elle ne se réinvente pas comme les autres guerres", écrivait ainsi Denis Lalanne durant l'été 1958. Ce constat n'a, malheureusement, pas pris une ride.
Et le Pape d'Ovalie de poursuivre : "Le petit empire du rugby dans le grand empire britannique, les Français en ont fait pendant plus de cinquante ans le tour, musique en tête, sans être plus avancés (...) Les Français croyaient jouer au rugby parce qu'ils jouaient avec un ballon ovale, ils croyaient même un peu vaniteusement avoir réinventé ce jeu en l'adaptant à leur "tempérament latin", ce sacré bon vieux tempérament latin qui nous a si souvent servi d'excuse. La vérité, la triste vérité, c'est qu'ils n'avaient pas encore pénétré le véritable sens du rugby." Soixante-cinq ans plus tard, un extrait du compte-rendu d'Afrique du Sud - France à Saint-Denis n'aurait pas été mieux rédigé.
En conclusion de la première tournée victorieuse du XV de France sur la terre des Springboks, Denis Lalanne livrait ce mode d'emploi qu'il serait sans doute bon d'inscrire dans tous les vestiaires si d'aventure nous souhaitons, un jour, remporter le trophée Webb-Ellis : "Ce n'est jamais la dispersion des inspirations qui pourraient rendre ce jeu plus amusant, mais au contraire une méthode stricte et dépouillée : demandez plutôt aux vainqueurs. Notre rugby ne doit plus tant se nourrir de fantaisie et d'improvisation que de technique et de sobriété. L'inspiration viendra toute seule, à qui ne la recherche pas à tout prix."
A l'heure où l'organisation retrouvée a permis aux Anglais de se hisser à la troisième place, où la rigueur tactique demeure la matrice dans laquelle les Springboks forgent leurs victoires, la disparition jeudi soir de Guy Camberabero, à l'âge de 87 ans, nous rappelle qu'il fut, et d'abord au pied, l'artisan du premier Grand Chelem français dans le Tournoi des Cinq Nations 1968 aux côtés de Jo Maso, Jean Gachassin et Pierre Villepreux, Jean Trillo mais aussi Jean Salut et Walter Spanghero, mémoires vivantes de cet exploit en quatre actes étalés sur deux mois. La LNR, mieux que World Rugby, lui rendra hommage dimanche sur les terrains de reprise du Top 14.
Jeudi 2 novembre sort le livre Côté Ouvert, recueil des meilleures chroniques de ce blog sur deux cents pages, aux éditions Passiflore. N'hésitez surtout pas à le commander chez votre libraire !
dimanche 15 octobre 2023
Les Tricolores boksés hors du Mondial
C'était dimanche soir le test-match le plus important de l'histoire du rugby français. Pas historique, non - celui-là remonte en 1958 à Johannesburg - mais crucial puisqu'il ouvrait aux Tricolores une voie royale pour atteindre cette finale tant fantasmée. Pour la troisième fois après 1991 et 2007, la France accueillait cette compétition ; ce devait être la bonne mais le dicton l'a emporté : jamais deux sans trois. Trois, chiffre maudit, trois comme les éliminations successives en quarts de finale. Nation majeure depuis sa première victoire en série de tests au pays des Springboks, la France du capitaine Dupont n'est peut-être pas aussi forte que ses supporteurs l'imaginent, et quand on additionne vingt-quatre victoires à domicile en vingt-cinq matches depuis 2020, il faut d'abord s'assurer de remporter les plus importants.
dimanche 8 octobre 2023
Boks en stock
mercredi 4 octobre 2023
En résonnance
Jusque-là, tout va bien : les stades sont pleins, les pintes de bière se vident plus vite que les travées au coup de sifflet final, les adversaires s'enlacent une fois le match terminé et les supporteurs fraternisent dans les estaminets... Comme en 1991 et en 2007, cette édition démontre que la France sait recevoir. Mais ce n'est pas nouveau: depuis que le rugby existe et que le public a été admis à pénétrer dans l'enceinte d'un stade puis à payer sa place, pas une rencontre internationale n'a dégénéré.
On peut attribuer sans se tromper cette osmose aux vertus et aux valeurs que véhicule ce sport, discipline éducative par excellence et à l'origine. Ses supporteurs sont pour la plupart des pratiquants voire des connaisseurs à l'image des aficionados, doctes analystes de la chose tauromachique capables de disséquer une passe jusqu'au petit matin. Même s'il est encore un peu tôt pour tirer un bilan de l'édition 2023 - la seule entièrement organisée sur nos territoires - l'évoquer à mi-parcours, c'est aussi l'occasion de rendre hommage aux milliers de bénévoles qui s'activent pour rendre plus belle cette tranche de vie.
Mais il est long ce calendrier augmenté d'une semaine afin d'offrir cinq jours incompressibles de repos aux joueurs engagés dans des affrontements de plus en plus intenses. Mis à part la blessure, l'attente, l'opération et le retour d'Antoine Dupont auprès du groupe France, piétiner deux semaines d'un bout à l'autre de ce tunnel sans action dans lequel sont versés les Tricolores a douché l'enthousiasme populaire des premiers jours. D'autant que les mères de famille se demandent s'il est bon, au moment où la santé des joueurs est au cœur de toutes les problématiques - médicales, sportives, arbitrales -, d'insister pour faire rejouer notre capitaine fracassé, même casqué de cuir...
Interrogeons-nous, aussi, sur la multiplication des scores fleuves qui emportent dans leurs flots tout suspense au bout d'une demi-heure de match à sens unique. On ne compte plus les victoires qui dépassent cinquante points et décrédibilisent les oppositions présentées à grand renfort de mauvaise foi comme équilibrées. Depuis 1987, vingt-cinq nations ont disputé une Coupe du monde - ce qui est peu - et seuls Fidji, Samoa, Canada et Japon sont parvenus à s'immiscer en quarts de finale au milieu du Big Nine composé des historiques du Tournoi des Cinq Nations et des quatre de l'hémisphère sud.
A l'évidence, le rugby mondial souffre de consanguinité. Nonobstant le plaisir que nous avons à voir ces sélections nationales proposer un jeu de mouvement sans calcul, l'injection du Chili aux côtés de l'Uruguay et du Portugal ne va pas modifier le déséquilibre existant entre les ténors, qui attirent télévisions et partenaires commerciaux, et le reste du chœur soumis au bon vouloir financier et à l'aide logistico-sportive de World Rugby. On remarquera au passage que mis à part l'Angleterre et l'Irlande, toutes les autres fédérations souffrent de déficits budgétaires plus ou moins importants. En France, la note à régler s'élève à douze millions d'euros.
Si cette dixième Coupe du monde brille par son cadre festif, ses affluences à guichets fermés et sa médiatisation à défaut de nous offrir dans sa première partie une symphonie sportive digne des meilleures compositions, elle marque, du moins à mes yeux, la fin d'un cycle. Le concept étalé aujourd'hui devant nous arrive à son point critique. Les caciques de World Rugby vont devoir renouveler en profondeur le système s'ils ne veulent pas connaître une cruelle désillusion en Australie dans quatre ans.
En attendant de monter dans le quart face aux Springboks, de nombreux affluents ont irrigué l'idée même d'une Coupe du monde. Ainsi a-t-elle été déclinée en version militaire à Vannes, scolaire à Pontlevoy et universitaire à Pessac. Celle des clubs amateurs a été remportée par les Sud-Africains d'Hamilton Sea Point, victorieux des Chiliens samedi dernier au stade Jean-Rolland de Digne-les-Bains. Tout cela fait résonnance et, paraphrasant le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa, réveille notre capacité à nous laisser atteindre et éventuellement transformer par de nouvelles formes de rapport au monde, expérience de connexion qui est "l'essence même de l'existence".
Début novembre, les éditions Passiflore publieront Côté Ouvert, recueil des meilleures chroniques du blog depuis 2016.
jeudi 28 septembre 2023
Passage Dupont
La peur n'évite pas le danger, et c'est souvent au moment où on s'y attend le moins, par exemple dans le déroulé fluide de l'instant anodin, qu'un choc brise la fameuse flèche du temps dont on nous rebat les oreilles depuis que cet élément de langage a été placé par Fabien Galthié sur notre voie sémantique. Au coup d'envoi du match contre la Namibie et en attendant celui qui va placer les Italiens sur notre chemin avant de clore la phase de poules, les médias français s'allumaient les neurones pour trouver la meilleure façon d'éclairer le long tunnel de treize jours sans XV de France. Ils n'auront eu qu'à attendre le début de la seconde période pour capter à quel point le temps allait nous sembler long et court à la fois, en fonction du poids de l'absence et de l'espoir de guérison.
Avant le début de ce Mondial et souvent au détour d'une conversation qu'on souhaitait courte et légère pour conjurer le mauvais sort, l'idée qu'une blessure vienne contrarier le sacre annoncé de l'équipe de France passait comme un nuage sombre vite chassé par le vent. Les blessures, ce XV de France les additionne pourtant comme aucun autre : Romain Ntamack, Jonathan Danty, Paul Willemse, Cyril Baille, Julien Marchand, Grégory Alldritt, Charles Ollivon et désormais Antoine Dupont dont la mâchoire est devenue, à l'échelle du rugby mondial, aussi fameuse que le fut pour l'Empire romain et la civilisation égyptienne le nez de Cléopâtre.
La tirade a donc sauvé de l'endormissement un pays vibrant désormais au rythme des bulletins de santé du plus fameux de ses demis de mêlée. "Aucun coup ne peut, mâchoire si belle, te briser tout entier, excepté ce Deysel." Parodiant Pirame en un titre accroché à la première page : "Le voilà donc ce zygomatique qui des traits de son maître a détruit l'harmonie ? Il s'est fracturé, ce traître !" D'une façon plus pratique en plaçant la barre haut : "Voulez-vous le mettre en loterie ? Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !" Ce que le XV de France a surtout tiré d'un coup de tête placé au maxillaire, c'est un tracas supplémentaire dont il se serait bien passé.
Visiblement, jamais autant de personnes, une équipe, un staff et des supporteurs - paraphrasons Winston Churchill - n'a dû autant à un seul homme. Un comble pour ce sport collectif qu'est le rugby où même Jonah Lomu ne fut jamais plus fort que les All Blacks lesquels, parfois, le sevrèrent de ballons histoire de faire comprendre au public et aux médias demandeurs de héros qu'il est possible de jouer et de vaincre sans pouvoirs hors-normes. Super Dupont, c'est l'inverse, à croire qu'il n'est de grâce qu'avec lui. On espère que Lucu et Couilloud ne s'en vexent pas, sans parler de l'infortuné Serin resté en rade.
Du peintre Apelle, quatre siècles avant notre ère, Pline l'Ancien soulignait l'ardeur et la constance au travail en termes choisis : Nulla dies sine linea. Autrement traduit, pas un jour sans Dupont, l'importance de ce demi de mêlée ôtant, aurait pu ajouter Cicéron, l'espoir d'y égaler le reste de l'équipe. Dans l'histoire du XV de France, l'excès n'est pas orphelin : on trouvera un autre demi de mêlée toulousain, Philippe Struxiano, appelé au chevet tricolore par les maréchaux de France au sortir de la Première Guerre mondiale, puis Walter Spanghero sélectionné en 1969 par Georges Pompidou, futur président de la République, et Denis Charvet vingt ans plus tard par François Mitterrand.
Un seul hêtre vous manque et tout est dépeuplé, certes, mais Antoine Dupont ne serait-il pas alors l'arbre qui cache le perchis ? Avec lui, chacun l'assure, tout est appelé à éclore, mais qu'il manque et voici que sans lui, sort contraire, le futur s'amincit. Nous serons bientôt fixés, une fois pour toutes, en quarts de finale face à l'Afrique du Sud sur la place réelle ou fantasmée qu'occupe l'enfant de Castelnau-Magnoac dans le dispositif tricolore. Tout ce qui est excessif n'est pas signifiant. Mais en attendant, de quoi l'absence de Dupont est-elle le nom ?
Elle est d'abord le signe d'une grande fébrilité à croire cet homme providentiel. Elle est la déconstruction du principe d'équipe puisque, nous assure-t-on depuis l'école de rugby, personne n'est indispensable. Elle est peut-être l'opportunité - à l'exemple de Matthieu Jalibert depuis le forfait de Romain Ntamack - pour un "finisseur' de commencer à croire que son destin n'est pas d'assister aux coups d'envoi assis sur le banc. Petite histoire dans la grande, pourtant forts de Jonah Lomu en 1995 et 1999, jamais les All Blacks ne parvinrent ces deux fois à être sacrés champions du monde.
Dès la fin de cette Coupe du monde, le meilleur des chroniques de ce blog sera publié sous forme de recueil intitulé - ce n'est pas surprenant - Côté Ouvert, aux éditions Passiflore.
jeudi 21 septembre 2023
Celles et ceux qui aiment
vendredi 8 septembre 2023
Ouvert vendredi soir
dimanche 16 juillet 2023
L'été en pente douce
Maintenant, on sait. Pour espérer remporter le dixième trophée Webb-Ellis dans deux mois, mieux vaut miser sur la conservation que sur la dépossession, jouer des appuis sur les "un contre un" pour éviter l'arrêt-buffet, aligner les temps de jeu pour rebattre la défense et poser le plus rarement possible le ballon au sol. Samedi 15 juillet face aux champions du monde sud-africain, les All Blacks ont donné le ton. Le jeu sera de mouvement ou ne sera pas, ou alors trop peu. Voilà le XV de France prévenu.
dimanche 23 avril 2023
La rate au court-bouillon
jeudi 23 mars 2023
Cap de grande espérance
samedi 31 décembre 2022
2023, année bascule
vendredi 9 septembre 2022
Bordel, un an !
samedi 12 mars 2022
Le dixième est en route
Les entraîneurs avec lesquels j'échange régulièrement l'affirment : de toutes les composantes, la défense n'est pas la plus compliquée à mettre en place. Contrairement à d'autres aspects du jeu, la conquête et l'attaque, par exemple. Mais c'est un socle sans lequel il est impossible de construire quoi que ce soit de pérenne. Cela dit, poussée à ce degré de technicité, la défense made in Edwards - Shaun, pas Gareth - frise la volupté. Un master class à montrer en boucle. Forgée dans les vertus qui composent ce jeu de rugby - solidarité, engagement, abnégation, dépouillement - la défense bleue n'a jamais rompu.
Vous avez sûrement entendu cet axiome : "La défense décide du vainqueur, l'attaque de l'écart au score." Le XV de France n'a développé que trois offensives et isncrit un essai. Somptueux, au demeurant. Il a défendu devant sa ligne à treize reprises. Et n'a rien encaissé même si les Gallois ont payé d'une défaite leur incapacité à franchir, faute de vitesse d'intervention et d'imagination. Les coaches de football américain assurent, eux, que si "l'attaque fait gagner des matches, la défense permet de remporter des titres". Pris à la lettre, cela augure du meilleur. Mais l'Angleterre, qui s'avance samedi prochain à Saint-Denis, saura placer la barre un peu plus haut que ne le firent les tenants du Poireau.
Chaque fois qu'un XV de France a disputé une finale de Coupe du monde - 1987, 1999, 2011 - il est toujours parvenu auparavant à décrocher un Grand Chelem. Pour l'équipe de Dubroca, ce fut quelques mois en amont. Pour la génération Ibanez, il s'agissait d'un doublé - historique. Quand à celle emmenée par Dusautoir, elle fit chuter l'Angleterre à Saint-Denis sous la pluie. C'est dire si la rencontre de samedi revêt une importance non dissimulée. Dans sa quête aussi effrénée que désordonnée depuis trente-cinq ans pour la conquête du trophée Webb-Ellis, le rugby français n'en finit pas de mesurer l'impact de cette dernière levée.
Il est curieux, d'ailleurs, que le Tournoi, qu'il soit des Cinq ou des Six Nations, s'inscrive entre deux pôles très éloignés l'un de l'autre. D'un côté le bonheur d'une participation, d'un voyage, d'un partage, supporteurs et joueurs mêlés dans le souvenir d'un match épique sans parvenir à se rappeler du score, si ce n'est d'une troisième mi-temps homérique enveloppée de rires et de regards. De l'autre le Grand Chelem comme balise absolue. A l'image des grandes dates de l'Histoire de France apprises par coeur et conservées comme des reliques, les années de Grand Chelems sont gravées dans le marbre et je ne vous ferai pas l'injure de les aligner ici.
Le Tournoi est nominal. Zéro ou un. Soit un vague souvenir enfoui sous un amas d'émotions variées, soit l'éclat d'une réussite absolue qui traverse le temps sans outrage. Ceux de 1968 n'ont rien oublié de leur saga abracabrantesque passée par Grenoble, commencée dans le deuil et terminée au petit matin d'une longue fiesta germanopratine dont les écarts, certains irracontables, demeurent enfouis rue Princesse. Ceux de 2002 ont prévu de se revoir à l'occasion du France-Angleterre qui s'annonce. Et on devine sans peine l'envie des coéquipiers d'Antoine Dupont d'entrer à leur tour dans cette confrérie.
En difficulté depuis le dernier Tournoi, Eddie Jones a encore perdu une occasion de se taire. Promettre l'enfer aux Irlandais, samedi à Twickenham, annoncer que ses joueurs allaient "les pourchasser partout, jusque dans le rue. Partout où ils seront, nous serons là, en face d'eux", était totalement déplacé. Son deuxième-ligne, Charlie Ewels, prit cette injonction à la lettre, percuta son vis-à-vis James Ryan sans ballon et récolta illico un carton rouge. En infériorité numérique, le XV de la Rose n'avait aucune chance de l'emporter. Mais, vexé, surmotivé, il a démontré sa puissance en mêlée, côté gauche. Aussi sa pugnacité en défense et sa rigueur tactique dans l'adversité. De quoi inquiéter avant The Crunch, final digne d'un mouvement symphonique qu'on espère être hymne à la joie.
De tous les compositeurs, Ludwig van Beethoven est celui - ce n'est que mon avis - qui a le sondé cet univers. Sa "première" porte l'héritage de ses précedesseurs, Joseph Haydn en particulier. Sa neuvième symphonie, elle, ouvre le champ des possibles, lequel couvrira un siècle de Franz Schubert à Gustav Malher, prenant soin d'irriguer au passage Anton Bruckner et Richard Wagner. Il en est de même pour ce dixième Grand Chelem qui s'offre au XV de France : sa perspective est vertigineuse. En cas de succès, j'imagine bien ce personnage de film - dont je vous laisse trouver le titre - déclamer : "C'est un oiseau tissé en fil de paradis, un nectar argenté coulant dans une cabine spatiale, et la pesanteur devenue une simple plaisanterie."
lundi 14 février 2022
Le titre et l'exil
Avec le succès du XV de France face à l'Irlande, samedi dernier, les superlatifs se bousculent au portillon des comptes rendus. Que restera-t-il dans la boîte à métaphores quand la bande à Dupont décrochera son Grand Chelem ? Certes, cette victoire est épatante, mais est-elle de celles qui scellent un destin ? N'oublions pas que les Irlandais parvinrent à remonter un abime au score à la 50e minute. Comme le nez de Cléopâtre, si leur capitaine Ryan, bon soldat en l'absence de Jonathan Sexton, avait à la 71e minute préféré la pénaltouche pour chatouiller le pack tricolore par un ballon porté à proximité de l'en-but - là même où ils avaient inscrit leur premier essai -, à la sécurité des trois points d'une pénalité bien placée, la face de cette "finale" avant la lettre, ainsi que présentée, en aurait sans doute été changée.
Mais le match terminé, passons à autre chose. S'annonce le déplacement à Edimbourg, en espérant que le fantasque Finn Russell, capable d'agir comme s'il était le meilleur demi d'ouverture du monde et, l'instant d'après, se vautrer comme le dernier des tocards de série régionale, offrira aux Tricolores l'occasion de poursuivre leur aventure... Certes, il restera encore un voyage dans la gueule du dragon à Cardiff et la réception d'un XV de la Rose qui a fait de la prise de Saint-Denis l'objectif de sa dernière croisade, mais nous avons le temps de rêver.
1987, 1999, 2011 : chaque fois que le XV de France s'est hissé en finale d'une Coupe du monde, il était parvenu à obtenir un Grand Chelem dans le Tournoi la même année, ou juste avant. Ce n'est pas une condition sine qua non, mais ça y ressemble quand même beaucoup. Pas pour des raisons romantiques, non, mais parce que remporter cinq matches de suite correspond au cahier des charges d'une équipe qui vise le titre mondial, minimum requis durant toute la compétition, quitte à gagner moche, parfois, s'il le faut.
Il y a quelques années, les Tricolores se seraient inclinés face à l'Irlande, incapables de trouver les ressources mentales, tactiques et techniques utiles pour repartir de plus belle alors même que l'Irlande se montrait à son avantage en début de seconde période et, à la dernière minute, fière et sûre d'elle au point de vouloir remonter quatre-vingt-dix mètres pour inscrire l'essai transformé synonyme de succès. Il suffit de se rappeler du quart de finale lâché à la sirène face aux Gallois en 2019 au Japon pour se convaincre que ce XV de France, modèle 2022, est bâti sur un autre socle.
Les allusions - toujours mal venues - à la guerre n'ont pas manqué d'éclore comme fleur au fusil. C'est une facilité à laquelle il est difficile de résister, je le conçois. Surtout attisée par les joueurs eux-mêmes, l'explosif ailier Gabin Villière en tête. Ces Tricolores sortaient d'un stage commando à Carpiagne auprès de la Légion Etrangère : effectivement, ça leur a réussi. On recommandera donc au staff d'organiser une formation aux Beaux-Arts pour améliorer la fluidité des lignes, puis un séminaire chez Leroy-Merlin, autant pour trouver le chemin du Graal à Cardiff et que pour resserrer la charnière.
La plus impressionnante illustration de la guerre en temps de paix, s'il faut le signaler, n'est pas le dessein de ce France-Irlande, fut-il féroce, mais bien le rugissant Super Bowl. Cette saison, dans l'écrin du SoFi Stadium, devant 70 240 spectateurs à 8 000 dollars (7 000 euros) le ticket d'entrée moyen, et 100 millions d'Américains devant leurs téléviseurs, sans parler du reste de la planète, et Sébastien, et moi, les Los Angeles Rams, victorieux des Cincinnati Bengals dans un finish haletant, ont succédé à Tampa Bay.
Pour visualiser le face à face des quater-backs - le vétéran des Rams, Matthew Stafford, opposé au jeune prodige des Bengals, Joe Burrow - imaginez, toutes proportions gardées, Louis Carbonel sous le maillot orange de Narbonne face à François Trinh-Duc, revêtu de celui de l'ASM. Puisque "l'attaque fait gagner des matches, la défense fait gagner des titres", précisent les coachs de foot US, les sacks, plaquages du quater-back, firent basculer ce Super Bowl enrobé de rap. Dans ces coups de tenaille, Stafford y laissa sa cheville droite et Burrow son genou, ce qui ne les empécha pas, diminués, de rester en bons généraux aux commandes.
J'évoque Louis Carbonel, et voir l'enfant du RCT quitter la rade, lui le fils d'un des meilleurs trois-quarts centres toulonnais que j'ai eu le plaisir de côtoyer, m'interroge sur les moeurs de notre rugby d'élite. J'ai appelé le professionnalisme de tous mes voeux au début des années 90, et aujourd'hui, j'ai la douloureuse impression d'avoir porté un monstre sur les fonts baptismaux. Car enfin, s'il n'y a plus de place pour les plus belles pousses des écoles de rugby au sein de leurs clubs formateurs, que reste-il ? Des franchises sans âme seulement construites pour le titre ?
Au lieu de pousser les jeunes talents vers la sortie - et Toulon s'est fait le champion de cette mauvaise habitude depuis quelques temps déjà, en témoignent Califano, Dominici, Comba, Andreu, Maestri, Fickou..., même s'il n'est pas le seul -, pourquoi ne pas délocaliser les clubs, désormais devenus franchises aux mains de millionnaires ? Les Rams en sont l'exemple le plus frappant : fondés à Cleveland (Ohio) en 1936, les désormais champions ont élu domicile dans la Cité des Anges, dix ans plus tard. Quitte à verser dans l'ultra-professionnalisme, autant de faire à fond, non ?
samedi 22 janvier 2022
Tout un foin
Si vous vous aventurez dans une pharmacie, ne demandez surtout pas un test EPCR : il risque de vous être refusé, avec match perdu. C'est le nouvel avatar ovale, le variant rugby qui sévit en Europe. Et qu'importe que vous puissiez aligner une équipe en ayant placés vos cas contacts à l'isolement... Il fallait s'y attendre : à force d'installer des terrains synthétiques, les clubs de rugby jouent maintenant leur destin sur tapis vert. Dans une compétition européenne au format plutôt alambiqué pour s'adapter aux contingences sanitaires, on peut regretter que ses classements se modifient au gré des forfaits et des annulations pour cause de contamination.
Et quand vous avez la chance de défendre vos chances sur le terrain, il vous faut compter avec un arbitre capable de vous pénaliser sans discontinuer pendant huit minutes, les dernières, alors que vous résistez devant votre ligne d'en-but avec courage et abnégation, et de dépasser de six minutes le temps réglementaire sans cesser de siffler à sens unique, voire inique, jusqu'à ce que votre adversaire parvienne enfin à marquer un essai synonyme de succès sur le fil, et encore l'arbitrage vidéo ne parviendra pas vraiment à le valider, ou du moins à l'invalider, ce qui est déjà une façon de faire son choix en amont...
Nul besoin de la cruelle mésaventure encaissée par un virulent Castres Olympique au Stoop Memorial de Twickenham, situé juste en face du grand stade de la Rose, une sorte de vol manifeste survenu vendredi soir face aux Harlequins, ou de la colère légitime des Toulousains privés - volés eux-aussi - de match contre Cardiff et surtout battus alors qu'ils semblaient avoir vaincu le virus, pour porter un regard critique sur les compétitions européennes, polluées par la Covid comme l'est notre société mise à l'arrêt forcé devant les variants qui surgissent, les uns après les autres, comme des vagues incessantes nous laissant, impuissants, sur la berge.
Comme naguère feu le challenge Du-Manoir et aussi celui de l'Espérance qui permettaient aux clubs engagés de récompenser quelques réservistes méritants ou de lancer des juniors prometteurs, les actuelles Coupes d'Europe ont pour principale vertu d'offrir du temps de jeu à ceux qui n'en ont pas, histoire de rebattre un large effectif en vue de la deuxième partie du Top 14. Car, franchement, en ce qui concerne leur pur intérêt sportif, noyé dans les circonstances contrariantes, il faut vraiment chercher pour le trouver.
De retour du Costa Rica après avoir croisé des crocodiles et des toucans, savouré le chant nocturne de la forêt tropicale éblouie de lucioles, j'avoue éprouver quelques difficultés à reprendre le fil des rencontres qui s'alignent ou s'annulent dans le marigot, au rythme des fadettes et des prières d'insérer, contexte délétère qui me rappelle les plus vilaines heures du rugby français telles que je pensais les avoir laissées derrière moi. Il y a bel est bien un paradigme qui ne parvient pas à céder, un changement qui ne s'opère pas alors même que la prochaine Coupe du monde s'annonce dans vingt mois.
Février s'avance et avec lui le championnat d'Europe de rugby-fauteuil qui se tiendra à la Halle Carpentier. A l'invitation de Sallem Ryadh, qui est le Thierry Dusautoir de la discipline, nous y reviendrons avec plaisir. D'autant que ce rugby qui sublime le handicap et celui, citoyen, qui intègre les laissés-pour-compte et les demandeurs d'asile seront, comme l'écologie et le développement durable, au coeur de la prochaine édition du trophée Webb-Ellis sur notre territoire. D'autres bonnes et belles nouvelles sont à venir ici, aux premières loges de ce théâtre ovale qui nous ré-enchante.
Car c'est bien d'émerveillement dont il s'agit lorsqu'on évoque la quête du bonheur. Pour cela, libre à chacun de dépasser les normes imposées, de sublimer un quotidien imposé, de ne pas hésiter - surtout que nous sommes assis sous la manne - à souligner le travail des hommes et des femmes qui construisent sans se plaindre et refusent de subir. Car nous l'oublions trop souvent, nous sommes toujours maîtres de nos choix, aujourd'hui comme hier : soit regretter que trop de cloisons nous plonge dans l'obscurité, soit dessiner de petits rayons de lumière.
vendredi 10 décembre 2021
Taureau aux sabots de vent
Quand Jérôme Gallion déboula dans le Tournoi - c'était en 1978 -, Jean Lacouture trouva l'une des plus belles expressions jamais accolées à un joueur de rugby : "Petit taureau aux sabots de vent". Le véloce demi de mêlée toulonnais, 22 ans, étudiant en dentaire, militaire et pianiste classique, venait d'inscrire un essai de minotaure face aux Anglais dans un Parc dont il était tout de suite devenu le petit prince. Puis il récidiva en Ecosse, en ajouta un troisième face à l'Irlande en patinant genoux montés hauts sur la glace. Avant de rencontrer son maître, Gareth Edwards, à Cardiff, et de s'incliner devant lui.
Ce 21 janvier 1978, l'écrivain girondin chronique dans Le Monde : "Ce qui nous enchanta alors, c'est que cette équipe de France ne cessa de se lancer à l'attaque, pour la gloire de jouer, de se faire plaisir, de nous faire le plaisir le plus vif. Adieu les comptables !" Ce trait de plume pourrait tout aussi bien s'accoler aux Tricolores du capitaine Antoine Dupont, lâchés dans l'offensive débridée. Un super Dupont qui vient d'être sacré ce jour meilleur joueur du monde. Comme Fabien Galthié - son entraîneur - et Thierry Dusautoir avant lui. Deux capitaines finalistes d'une Coupe du monde. De bon augure ? C'est un peu court, jeune homme ! Soulever le trophée Webb-Ellis et rien d'autre, voilà le rêve bleu d'Antoine Dupont d'ici fin 2023, et certainement pas d'afficher une breloque décernée annuellement par on ne sait qui.
"Pâle, le cheveu clair, une frange de page. Pas grand. Du genre trapu, à la Barrau, durement planté dans l'herbe. Des gestes sobres. Et des jambes comme des ressorts qui ne le jettent, notez-le, qu'en avant." Jean Lacouture évoque ainsi Jérôme Gallion, mais nous pourrions parler aussi d'Antoine Dupont. "On le sent si passionnément aspiré par la ligne de but adverse qu'il reste debout pour passer la balle, comme s'il refusait de perdre un mètre ou deux en plongeant vers les siens, guettant l'occasion qui lui viendra enfin de courir droit vers les gens d'en face et leurs poteaux. Un "gagneur" de ce type, poursuit Lacouture, je n'en avais encore jamais vu. Ce qui le conduisit peut-être à jouer trop pour lui-même. Mais cette passion du risque, cet appétit du ballon, quelle merveille ! "
De Philippe Struxiano, magnifique "gagneur" toulousain capitaine du premier quinze de France qui l'emporta à l'extérieur dans le Tournoi - c'était en 1920 à Dublin - jusqu'à Antoine Dupont aujourd'hui, soit un siècle de rugby, en passant par Yves Bergougnan (encore un Toulousain), Max Rousié, Jacques Fouroux, Richard Astre, Pierre Berbizier, Guy Accoceberry, Aubin Hueber, Pierre Mignoni, Fabien Galthié, Dimitri Yachvili, Jean-Baptiste Elissalde, Morgan Parra, avouons que le XV de France a été plutôt bien servi à ce poste charnière.
Albert Camus écrit dans ses Carnets : "La vie est courte et c'est péché que de perdre son temps. Chaque minute porte en elle sa valeur de miracle et son visage d'éternelle jeunesse." Il jouait gardien de but et relançait le jeu à la main depuis sa surface. Antoine Dupont, comme tous les demis de mêlée que nous évoquons plus haut, ne fait que passer et chaque minute de match est pour lui l'occasion de chercher la plus courte ligne entre le cul de la mêlée derrière laquelle il se trouve à recevoir le ballon expulsé d'un agrégat de corps liés et l'en-but adverse où il faut le poser tel un oeuf de pack.
Dans la préface délicatement déposée en ouverture de notre ouvrage Jeux de lignes (éditions Privat) telle une longue passe dont le ballon, vrillé, trouve onctueusement le berceau de nos mains, Dimitri Yachvili décrit les buts qu'il s'était fixés : "Inscrire des lignes au palmarès - vous noterez qu'inscrire est tout proche d'écrire - et savoir lire le jeu, tels étaient les deux objectifs qui m'ont suivis durant ma carrière." Antoine Dupont, son successeur dans cette quête, n'a plus qu'en point d'orgue d'une carrière déjà richement fournie en distinctions qu'à se hisser au-dessus du commun, ce qu'il parvient à réaliser régulièrement, pour soulever le trophée Webb-Ellis au Stade de France. Ce titre honorifique de meilleur joueur du monde l'y invite.
Mais le plus difficile, quelle que soit la profession, et le rugby en est désormais une, n'est pas de se hisser au sommet mais de s'y maintenir. Antoine Dupont, comme le XV de France, n'est-il pas à son acmé un peu trop tôt ? Trouvera-t-il assez de ressources physiques pour durer ? Autant de questions qu'il nous faut glisser sous le tapis pour mieux profiter de l'embellie actuelle qui porte le rugby français au plus haut après une décennie d'ombre. Avant le monde, s'ouvre maintenant l'Europe pour une parenthèse de deux semaines. Est-ce cette même Europe, déesse enlevée par le taureau divin ? Au bon rebond des sacres de toutes sortes, la quête d'un mythe fondateur est loin, on le voit bien, d'être terminée...
Post scriptum : nous serons, avec Benoit Jeantet, à la libraire Pedone (13, rue Soufflot, 75005) jeudi 16 décembre entre 16 heures et 20 heures pour dédicacer Jeux de Lignes - Littérature et rugby. Vous êtes les bienvenus.
mardi 16 novembre 2021
L'étendue des territoires
Le 8 septembre 2023, la dixième Coupe du monde débutera par l'affiche France- Nouvelle-Zélande. Il n'y en aura pas d'autre de ce genre avant le match d'ouverture. Autant dire que la rencontre de samedi servira de répétition générale. Si le staff tricolore - on lui a posé la question - ne fait pas de ce dernier test-match de l'automne un objectif prioritaire, les All Blacks, eux, n'ont pas cette mise à distance, cette pudeur qui cache beaucoup trop de méfiance et si peu de sérénité. Car enfin, il sera question de territoire à marquer, d'impact à assener, de doute à instiller. Nul doute que le vainqueur de l'ultime rendez-vous de novembre qui s'annonce à Saint-Denis plongera son adversaire dans la perplexité.
Mais après leur défaite à Dublin, faut-il vraiment craindre les All Blacks ? Faut-il avoir peur d'une équipe qui, certes, porte le deuil de son adversaire - ainsi que l'écrivait Georges Pastre, grande plume de Midi-Olympique et historien à l'érudition souriante - mais semble aujourd'hui avoir perdu de sa superbe. Aucun adversaire n'est à prendre à la légère, ainsi qu'éprouvé face à la Géorgie, capable de faire jeu égal avec les Tricolores pendant vingt-cinq minutes, et il n'est pas ici question de sous-estimer la Nouvelle-Zélande à l'aune de son échec irlandais. Mais il y a des raisons d'être optimiste.
Depuis 1954 et le premier succès sur les All Blacks à Colombes avec un XV de France fort de Lucien Mias, Jean Prat et André Boniface, certes dominé mais vaillamment arc-bouté en défense et, il faut l'avouer, bien servi par la suffisance néo-zélandaise en attaque, jusqu'au quart de finale du Mondial 2007 à Cardiff où il fut question là-encore d'un profond dédain au moment de frapper ce drop-goal qui aurait offert aux Néo-Zélandais un billet pour la demi-finale, nous savons que les All Blacks, contrairement au mythe qu'ils véhiculent, ne sont pas invincibles.
Mais quand ils s'inclinent, c'est souvent parce qu'ils ne se sont pas donnés toutes les armes, qu'ils ont péché par facilité, légèreté, trop de décontraction ou de confiance en eux, en leur jeu, en leur force. Samedi dernier à l'Aviva Stadium, ils ont été saoulés de percussions, obligés à défendre comme jamais ils ne l'avaient fait. Ils ont été dominés physiquement, territorialement et dans la possession du ballon. La fameuse règle des trois P (pace, possession, placement, soit rythme, conservation, position) inventée par Charlie Saxton dans les années 50 s'est retournée contre eux. Pis, les Irlandais l'annexèrent.
Reste que s'il veut l'emporter samedi, le XV de France devra montrer autre chose que ce qu'il a livré à Bordeaux contre les Géorgiens. On peut extraire trois de leurs six essais pour souligner ce que les Tricolores sont capables de réaliser quand ils sont inspirés. Lorsque Mathieu Jalibert choisit de prendre l'intérieur, il y avait surnombre au large, de l'ordre de cinq contre deux : ne gardons que le positif... Damian Penaud, lui, s'est ouvert le chemin de son premier essai grâce à une passe intérieure de Gaël Fickou en position d'ouvreur, et a trouvé celui de son doublé au large avec une passe millimétrée de Romain Ntamack placé centre...
Samedi soir, donc, nous connaîtrons l'étendue du chemin qu'il reste à parcourir et de celui qui a déjà été emprunté. Nous saurons si certains des choix tactiques du staff tricolore - Jalibert ouvreur, Ntamack centre, Woki deuxième-ligne, Jelonch numéro huit, entre autres choix - sont pertinents, si la préparation physique tant vantée à Marcoussis est à la hauteur de nos attentes, des exigences du très haut niveau et des fameux ingrédients que notre adversaire ne manquera pas de verser dans son plat de résistance, test grandeur nature qui sera à n'en pas douter le point d'orgue des tournées d'automne, toutes nations confondues.
Au Stade de France, les All Blacks livreront - je m'avance pour intéresser la partie - le Ka Mate afin de garder pour nous au show en 2023 leur très guerrier Kapa O Pango créé, en grande partie, à des fins marketing. Un Ka Mate composé en 1820 par le chef Te Rauparaha, et emprunté au siècle dernier à la tribu Ngati Toa sans lui offrir de dédommagement. Après treize ans de procédures juridiques, un accord à l'amiable fut finalement trouvé en 2011 entre la tribu et la fédération néo-zélandaise. Il n'est pas inutile de signaler que ce bref haka est d'abord un hymne à la femme, qui sauve le voyageur d'un danger en le cachant dans une fosse de stockage de patates douces et en asseyant au-dessus delui pour en masquer l'entrée. Une sorte de monologue du vagin, façon kiwi.













