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vendredi 4 avril 2025

Ne pas oublier


C'est un grand service que de voyager en quête d'un ballon ovale, comme récemment dans les Midlands. Le rugby procure davantage d'attraits que n'en a la religion, même si les deux s'associent très bien, il suffit pour cela de mettre les pieds en Nouvelle-Zélande. La racine étymologique - "ce qui relie", colle parfaitement à la communauté que nous formons. Alors quand l'occasion s'est présentée d'un pèlerinage - un de mes cinq piliers - à Rugby, situé à une portée de drop-goal des Jardins de Franklin où j'étais désigné pour raconter l'ouverture de la phase finale de Coupe des champions entre les Saints et les Bibs, il aurait été dommage de s'en priver.
Rugby, son université, sa rue Arnold, son Big Side, la statue de Webb Ellis, celle de Thomas Hughes - il faut lire Tom Brown's schooldays, le moment et l'endroit où tout avait commencé, puisqu'il faut croire la légende et l'imprimer quand elle est plus belle que la réalité. Que s'est-il passé ? Est-ce là, vraiment ? William Webb Ellis plutôt que Jem Mackie, le bon et la brute. L'homme d'église est enterré à Menton, autre pèlerinage, l'autre, personne ne sait ce qu'il est devenu. Les dirigeants de la RFU ont fait leur choix, il y a un siècle de cela en décidant de l'origine du mythe. C'est gravé sur le marbre incrusté dans le mur d'enceinte de l'université - on dit College en Angleterre.
Le rugby n'est pas seulement un sport, c'est un état d'âme, écrit le journaliste Henri Garcia qui le premier en 1950 effectua des recherches dans cette ville de briques rouges du Warwickshire pour le compte de L'Equipe, avant d'alimenter le premier chapitre de sa Fabuleuse histoire du rugby. C'est aussi un état d' esprit, constatons-nous après avoir pratiqué ce jeu. C'est surtout un projet d'éducation, si l'on s'en tient à ce que souhaitait Thomas Arnold, directeur de cet établissement scolaire. Il a cherché à établir quelque chose, une façon d'être au monde, de se diriger dans le monde. Le rugby serait donc une boussole, et nous sommes quelques-uns à veiller à ce qu'il ne perde pas le nord.
Je suis redescendu à Northampton. Couvrir The Saints versus les Bibs. Score final 46-24, sept essais à trois. Les Clermontois furent débordés, transpercés, indisciplinés. Dans ma besace, Inoubliable, le livre de Steve Thompson, ancien talonneur des Saints et du XV d'Angleterre champion du monde devenu amnésique. Et dément. A force d'avoir subi des commotions cérébrales. Lisez son témoignage. Ce n'est une épitaphe. Dans les dernières pages, "Wally" trace des pistes pour dédiaboliser le jeu qui lui a fait perdre la tête. Mais dans les premières, ses anciens coéquipiers et coaches lui rafraîchissent la mémoire et reviennent sur 2003, seul titre mondial obtenu à ce jour par une nation de l'hémisphère nord. C'était à Sydney, nous y étions.
L'ouvreur Romain Ntamack assure que la première place du XV de France dans le dernier Tournoi participe, nonobstant la défaite à Twickenham du chemin que s'ouvrent les Tricolores jusqu'au Mondial 2027. Mais comme toujours depuis presque quarante ans, ils ont la sale manie de s'arrêter en route, comme s'il leur manquait les dernières gouttes d'essence pour parcourir les ultimes hectomètres. Immense frustration que la leur, que la nôtre. Alors, qu'ils lisent, eux aussi, Inoubliable...
Voilà ce qu'ils y trouveront, entre autres choses : " La seule façon de battre un adversaire, c'est de le surpasser, il faut jouer plus vite que lui. Vite, vite, vite. C'est le ballon dans la mêlée - entrer, sortir, jouer. Le ballon dans l'alignement - entre, sortir, jouer. Taper et avancer. Penser vite (...) Je voulais que cette équipe soit suffisamment mûre et intelligente sur le plan émotionnel pour exprimer ses opinions, et qu'elle se sente à l'aise pour le faire. Ce qu'on appelle la "sécurité psychologique". Nous avons été capables de faire face à toutes les situations et les décisions d'arbitre que nous considérions comme mauvaises,  ce qui témoigne non seulement de l'entraînement des joueurs mais aussi des relations qu'ils ont créées entre eux." Cette façon d'être au monde. D'être rugby.  

samedi 28 octobre 2023

Et de quatre !

Ne jamais oublier qu'avant d'être un état d'esprit, un art de vivre, une façon de passer une belle jeunesse, un spectacle de plus en plus arbitré, et tout ce que vous voudrez, le rugby reste d'abord un jeu de football durant lequel il est possible de prendre le ballon dans ses mains et de courir avec vers l'en-but adverse. Et que souvent, celui qui joue le mieux avec ses pieds parvient à vaincre celui qui n'a pas assez osé se servir de ses mains. Ainsi se résume la rencontre brouillonne entre Anglais et Argentins pour la troisième place qui, cette fois-ci fut vraiment ce qu'on peut appeler une "petite finale". Ainsi les Springboks ont-il remporté leur quatrième titre mondial en huit participations.

Quatre buts de pénalité signés Handré Pollard, rappelé en cours de compétition pour palier la déficience de Manie Libbok, meilleur attaquant mais buteur imprécis. Lui n'a pas tremblé. Les All Blacks, plus entreprenants, ont refusé de convertir deux pénalités face aux poteaux sud-africains, Richie Mo'unga a manqué une transformation en coin sur son bon pied et Jordie Barrett un but longue portée. 29-28 face à la France en quart, 16-15 devant l'Angleterre en demie, et 12-11 en finale face aux All Blacks : les Springboks, qui savent pratiquer le "rudeby", ont maîtrisé le suspense à grands coups d'épaules et de mental.

J'en connais, des Tricolores, qui se sont mordus les doigts à défaut d'autre chose devant leur téléviseur vendredi soir au moment où les Anglais d'Owen Farrell - sifflés au Stade de France dans une triste unanimité anti-sportive - accrochèrent autour de leur coup cette dérisoire médaille de bronze mais si importante pour eux, remontés des enfers dans lesquels ils étaient descendus en mars dernier, humiliés à Twickenham dans le Tournoi des Six Nations par le XV de France pour finir par reconquérir La Malvinas au terme d'un remugle qui correspond bien à leur genre de beauté.

En attendant la sortie de Côté Ouvert prévue le 2 novembre, et pour diverses raisons dont la première touche à la défaite française en quarts de finale, j'ai repris "Le Grand Combat du Quinze de France" et relu ceci de saisissant : "Il est bien entendu que le rugby est une petite guerre anglaise, aux règles et aux dimensions anglaises, une guerre où les Anglais ont tiré les premiers parce qu'elle ne se réinvente pas comme les autres guerres", écrivait ainsi Denis Lalanne durant l'été 1958. Ce constat n'a, malheureusement, pas pris une ride. 

Et le Pape d'Ovalie de poursuivre : "Le petit empire du rugby dans le grand empire britannique, les Français en ont fait pendant plus de cinquante ans le tour, musique en tête, sans être plus avancés (...) Les Français croyaient jouer au rugby parce qu'ils jouaient avec un ballon ovale, ils croyaient même un peu vaniteusement avoir réinventé ce jeu en l'adaptant à leur "tempérament latin", ce sacré bon vieux tempérament latin qui nous a si souvent servi d'excuse. La vérité, la triste vérité, c'est qu'ils n'avaient pas encore pénétré le véritable sens du rugby." Soixante-cinq ans plus tard, un extrait du compte-rendu d'Afrique du Sud - France à Saint-Denis n'aurait pas été mieux rédigé.

En conclusion de la première tournée victorieuse du XV de France sur la terre des Springboks, Denis Lalanne livrait ce mode d'emploi qu'il serait sans doute bon d'inscrire dans tous les vestiaires si d'aventure nous souhaitons, un jour, remporter le trophée Webb-Ellis : "Ce n'est jamais la dispersion des inspirations qui pourraient rendre ce jeu plus amusant, mais au contraire une méthode stricte et dépouillée : demandez plutôt aux vainqueurs. Notre rugby ne doit plus tant se nourrir de fantaisie et d'improvisation que de technique et de sobriété. L'inspiration viendra toute seule, à qui ne la recherche pas à tout prix."

A l'heure où l'organisation retrouvée a permis aux Anglais de se hisser à la troisième place, où la rigueur tactique demeure la matrice dans laquelle les Springboks forgent leurs victoires, la disparition jeudi soir de Guy Camberabero, à l'âge de 87 ans, nous rappelle qu'il fut, et d'abord au pied, l'artisan du premier Grand Chelem français dans le Tournoi des Cinq Nations 1968 aux côtés de Jo Maso, Jean Gachassin et Pierre Villepreux, Jean Trillo mais aussi Jean Salut et Walter Spanghero, mémoires vivantes de cet exploit en quatre actes étalés sur deux mois. La LNR, mieux que World Rugby, lui rendra hommage dimanche sur les terrains de reprise du Top 14.

Jeudi 2 novembre sort le livre Côté Ouvert, recueil des meilleures chroniques de ce blog sur deux cents pages, aux éditions Passiflore. N'hésitez surtout pas à le commander chez votre libraire !

dimanche 15 octobre 2023

Les Tricolores boksés hors du Mondial

 

C'était dimanche soir le test-match le plus important de l'histoire du rugby français. Pas historique, non - celui-là remonte en 1958 à Johannesburg - mais crucial puisqu'il ouvrait aux Tricolores une voie royale pour atteindre cette finale tant fantasmée. Pour la troisième fois après 1991 et 2007, la France accueillait cette compétition ; ce devait être la bonne mais le dicton l'a emporté : jamais deux sans trois. Trois, chiffre maudit, trois comme les éliminations successives en quarts de finale. Nation majeure depuis sa première victoire en série de tests au pays des Springboks, la France du capitaine Dupont n'est peut-être pas aussi forte que ses supporteurs l'imaginent, et quand on additionne vingt-quatre victoires à domicile en vingt-cinq matches depuis 2020, il faut d'abord s'assurer de remporter les plus importants. 
Ah, Antoine Dupont ! Que n'a-t-on entendu concernant le petit prodige français, meilleur joueur de la planète ovale, inestimable joyau d'une équipe tricolore sans lui présumée bancale. Une fois de plus, et nous n'aurons plus besoin de le répéter, un joueur de rugby aussi doué soit-il - et sur ce quart de finale, Antoine Dupont a été à son meilleur niveau - n'est jamais plus fort que l'équipe dans laquelle il évolue. "Sans les autres, nous ne sommes rien", aime à dire Pierre Albaladejo qui fut la première personnalité ovale à repousser les frontières de la notoriété au-delà du terrain. Le succès sud-africain lui donne, malheureusement, raison. 
Fabien Galthié l'avait assuré : "Nous sommes là où nous voulions être". Après un succès en deux temps face aux All Blacks lors du match d'ouverture, puis une victoire sans bonus offensif devant l'Uruguay et deux entraînements avec l'opposition pas si raisonnée de la Namibie - Dupont victime d'une fracture au visage - puis celle en mousse de l'Italie, ses Tricolores sont désormais là où ils ne voulaient pas aller, c'est-à-dire chez eux. Et après avoir maugréé sur le thème de l'arbitrage défavorable, c'est devant leur poste de télévision qu'ils regarderont la suite, c'est-à-dire des demi-finales qui opposeront la Nouvelle-Zélande à l'Argentine puis l'Afrique du Sud à l'Angleterre.
Sept essais dont six en première période, c'est un record ; jamais match de phase finale de Coupe du monde n'avait été aussi prolifique. Au jeu au pied haut décroisé des Springboks dessiné sur tableau noir, les Français ont offert de l'allant, de l'énergie communicative et trois essais d'avants bien construits. Mais leur performance manquait d'audace stratégique, de précision collective, et beaucoup trop de joueurs - mis à part Peato Mauvaka, Antoine Dupont et Charles Ollivon  - passèrent bizarrement à côté de l'événement. Certains furent même déficients, éteints par l'enjeu. Et comme me le faisait remarquer mon ami Noël Carles, que dire du moment irréel car très rare où la transformation de la 22e minute fut contrée par Cheslin Kolbe parti juste avant la course d'élan de Thomas Ramos ? Est-ce une métaphore illustrant la malchance française ? Car de la chance, pour être champion, il en faut. Autant que du talent.
Nous aimons le rugby pour son intelligence en mouvement. La démonstration néo-zélandaise face à l'Irlande, pourtant favorite, est l'exemple parfait de cet alliage de la technique individuelle, de la vivacité et de l'inspiration, de la solidarité aussi quand il faut défendre son en-but. Cliniques mais stéréotypés, les Irlandais, pourtant auréolés d'une première place au classement mondial, ont été collectivement trop lents pour inquiéter des Néo-Zélandais qui avaient profité de leurs quatre semaines entre le match d'ouverture et ce quart pour recharger leurs accus afin de favoriser leur jeu si explosif, quand les Verts finirent la partie exsangues. 
Face aux Gallois et pour se qualifier, les Argentins ont puisé dans leurs ressources naturelles cette grinta faite d'orgueil et d'énergie de l'espoir. Les Anglais, eux, n'ont eu qu'à revenir aux sources du jeu qu'ils ont inventé pour museler les Fidji avec cinq buts de pénalité et un drop-goal signés du marmoréen Owen Farrell. Au final, je vois mal comment le titre pourrait échapper cette fois-ci encore aux All Blacks ou aux Springboks. L'une de ces deux nations héritera d'un quatrième trophée. De quoi nous faire loucher... 
Puis, dans trois mois, débutera le Tournoi des Six Nations, tristement, sur un amer constat. Peu à peu, l'espoir renaîtra entre nations du Nord, la déception s'estompera mais les chiffres resteront gravés : après dix Coupes du monde, la France n'est toujours pas parvenue à être titrée et l'Irlande à passer le cap des quarts. Concernant le XV tricolore, il avait pourtant fait l'union sacrée, clubs et fédé associés, mais il lui a manqué l'essentiel et, d'après ce qu'on peut conclure, ce ne sont pas des éléments de langage... Le secret ne lui a pas été transmis au sortir du berceau et il est à craindre que nous chercherons encore pendant quatre ans la martingale. Comme Sisyphe condamné à remonter son rocher, il nous faut en sourire. C'est heureux, ainsi que l'écrivait notre chantre Denis Lalanne, "comme l'âme du vin chante dans les bouteilles, non quand la législation des vignes ou la comptabilité des châteaux, de tout temps l'esprit du jeu n'a vraiment existé que dans le cœur des hommes."

Le 10 novembre sortira aux éditions Passiflore l'ouvrage titré Côté Ouvert qui regroupera en 200 pages les meilleures chroniques de ce blog depuis 2016 jusqu'à aujourd'hui.

dimanche 8 octobre 2023

Boks en stock

 

   
Considérant la démonstration irlandaise, samedi soir au Stade de France, bonus offensif avant la pause et défense hermétique malgré de longs temps forts écossais dans la zone de marque, les Tricolores peuvent peut-être s'estimer heureux de ne pas avoir à affronter dès les quarts de finale la nation numéro un au classement World Rugby, son jeu clinique tranchant comme un scalpel ainsi qu'en témoignent deux essais : celui d'Hugo Keenan à la 26e minute à la conclusion d'une attaque en première main derrière touche avec redoublées, angles de courses inversés, offload et décalage. Et celui de Iain Henderson six minutes plus tard au terme d'une longue séquence de percussions, chaque porteur du ballon franchissant la ligne d'avantage. Jusque dans l'en-but. 
Comme une roue de la fortune - ou de l'infortune, l'avenir nous le dira -, la désormais très fameuse flèche du temps a donc pointé l'Afrique du Sud. Après avoir conquis un premier petit sommet en venant à bout des All Blacks en match d'ouverture, le XV de France s'attaque aux champions du monde pour entrer dans la phase finale et peut légitimement ressentir de la frustration en considérant l'autre partie du tableau avec ses deux équipes moribondes, Angleterre et Argentine, qui côtoient Galles et Fidji. Après deux défaites consécutives en quarts - Coupes du monde 2015 et 2019 - une troisième élimination rapide serait vécue comme une humiliation, et il n'est pas certain que le rugby français parviendrait à se remettre de pareil fiasco si d'aventure il survenait. 
Comme les Néo-Zélandais fidèles à leur règle des 3 P - possession, placement, rythme - et les Irlandais qui récitent depuis vingt ans une obsédante partition aussi musclée que millimétrée, les Springboks accrochent leurs trois étoiles - 1995, 2007, 2019 - à une charrue qui creuse profondément son sillon. Certes, ils ont enrichi leur palette offensive, mais on en oublierait presque qu'ils furent pionniers dans ce domaine dès 1906, alignant autour de leur centre Japie Krige la plus incisive ligne de trois-quarts qu'il était possible de composer au début du siècle dernier. La France fut l'une des premières à s'en rendre compte, pulvérisée 5-38 (un essai contre huit) au Bouscat, le 11 janvier 1913 pour son premier contact avec les Springboks.
Les chiffres ne disent pas tout mais là, ils racontent le poids de l'Afrique du Sud dans notre palmarès. La tournée victorieuse de 1958 sous la férule du Docteur Pack marque l'An I du rugby français, et durant la période plus contemporaine, celle de l'après-apartheid, c'est bien en France et nulle part ailleurs que les Springboks choisirent d'effectuer leur première tournée, à l'automne 1992, en retour du soutien que la FFR n'avait jamais cessé d'apporter avant et pendant les années de boycott. Mais en quarante-cinq rencontres, les Tricolores ne l'ont emporté qu'a douze reprises et seulement pour moitié à domicile, la dernière fois le 12 novembre 2022 à Marseille. Jonathan Danty y avait d'ailleurs laissé sa mâchoire.
Historiquement, le jeu sud-africain est prioritairement basé sur le défi physique frontal. Depuis 1952 et à l'initiative de Danie Craven, il s'est agi de gagner le plus vite possible la ligne d'avantage, et quoi de mieux que les avants pour y parvenir ? Pour diriger le jeu, les techniciens sud-africains et le premier d'entre eux, Auguste Markotter, avaient choisi le troisième-ligne centre de préférence au demi de mêlée. "Nous mettons notre meilleur joueur en numéro huit", répétait le père de tous les entraîneurs springboks, l'idée consistant à conserver le ballon au plus près du pack avant de le transmettre.
Le canevas afrikaner a évolué au fil de temps en offrant la conduite du jeu au demi d'ouverture (cf. Naas Botha dans les années 80) puis au demi de mêlée (cf Joost van der Westhuizen en 1995). C'est toujours là où se situe la clé aujourd'hui. Lutin polymusclé à figure d'ange, Faf de Klerk, le Dupont sud-africain, fut en 2019 au Japon le patron du clan bok. Il l'est encore, et son face-à-face - façon de parler - avec notre nouveau "Petit Napoléon" promet d'être pour le moins agité. Ajoutons à cela, ainsi que me le faisait remarquer Olivier Roumat, "un triangle 11-14-15 exceptionnel et très rapide dont il faudra se méfier", qui ajoute au rouleur-compresseur une attraction arrière.
Il y a soixante-dix ans, Lucien Mias, les frères Prat, Guy Basquet, Gérard Dufau et le rugby français découvraient les "Rugbymen du Diable" à l'issue de leur tournée victorieuse dans l'hémisphère nord. Puissants, affutés, supérieurement organisés, ils avaient infligé un terrible 0-44 à l'Ecosse avant de surclasser les Tricolores à Colombes, 3-25, en marquant six essais sans en concéder un seul... Précurseurs, ils semèrent là les graines du rugby moderne. Ceux qui s'avancent sont leurs héritiers. De Colombes à Saint-Denis en passant par le Parc des Princes et le tellurique 10-52 (un essai contre sept) de 1997 que Fabien Galthié et Raphaël Ibanez n'ont pas oublié, les Springboks n'ont jamais cessé d'être, finalement, le miroir dans lequel se reflète le XV de France. Espérons juste que l'image, samedi soir, ne soit pas déformée.
En parlant d'image marquante, s'il n'y avait à ce jour qu'une seule rencontre de ce Mondial à garder pour montrer aux générations prochaines ce qu'est ce jeu lorsqu'il est pratiqué avec passion et talent par une équipe unie autour de valeurs porteuses comme la solidarité, le soutien et l'engagement, parions que tous les amoureux du rugby choisiraient le Portugal-Fidji remporté d'un point (24-23) à la dernière minute par Os Lobos sur un côté fermé à la conclusion d'une ultime relance en haut style. Le temps de ce match historique, un pays dédié au dieu football comme l'est le Portugal a vibré comme par magie pour le rugby. 

Aux lecteurs et lectrices, sortira début novembre le livre Côté Ouvert, publié chez Passiflore, recueil des meilleures chroniques de ce blog.

mercredi 4 octobre 2023

En résonnance

Jusque-là, tout va bien : les stades sont pleins, les pintes de bière se vident plus vite que les travées au coup de sifflet final, les adversaires s'enlacent une fois le match terminé et les supporteurs fraternisent dans les estaminets... Comme en 1991 et en 2007, cette édition démontre que la France sait recevoir. Mais ce n'est pas nouveau: depuis que le rugby existe et que le public a été admis à pénétrer dans l'enceinte d'un stade puis à payer sa place, pas une rencontre internationale n'a dégénéré. 

On peut attribuer sans se tromper cette osmose aux vertus et aux valeurs que véhicule ce sport, discipline éducative par excellence et à l'origine. Ses supporteurs sont pour la plupart des pratiquants voire des connaisseurs à l'image des aficionados, doctes analystes de la chose tauromachique capables de disséquer une passe jusqu'au petit matin. Même s'il est encore un peu tôt pour tirer un bilan de l'édition 2023 - la seule entièrement organisée sur nos territoires - l'évoquer à mi-parcours, c'est aussi l'occasion de rendre hommage aux milliers de bénévoles qui s'activent pour rendre plus belle cette tranche de vie. 

Mais il est long ce calendrier augmenté d'une semaine afin d'offrir cinq jours incompressibles de repos aux joueurs engagés dans des affrontements de plus en plus intenses. Mis à part la blessure, l'attente, l'opération et le retour d'Antoine Dupont auprès du groupe France, piétiner deux semaines d'un bout à l'autre de ce tunnel sans action dans lequel sont versés les Tricolores a douché l'enthousiasme populaire des premiers jours. D'autant que les mères de famille se demandent s'il est bon, au moment où la santé des joueurs est au cœur de toutes les problématiques - médicales, sportives, arbitrales -, d'insister pour faire rejouer notre capitaine fracassé, même casqué de cuir...

Interrogeons-nous, aussi, sur la multiplication des scores fleuves qui emportent dans leurs flots tout suspense au bout d'une demi-heure de match à sens unique. On ne compte plus les victoires qui dépassent cinquante points et décrédibilisent les oppositions présentées à grand renfort de mauvaise foi comme équilibrées. Depuis 1987, vingt-cinq nations ont disputé une Coupe du monde - ce qui est peu - et seuls Fidji, Samoa, Canada et Japon sont parvenus à s'immiscer en quarts de finale au milieu du Big Nine composé des historiques du Tournoi des Cinq Nations et des quatre de l'hémisphère sud. 

A l'évidence, le rugby mondial souffre de consanguinité. Nonobstant le plaisir que nous avons à voir ces sélections nationales proposer un jeu de mouvement sans calcul, l'injection du Chili aux côtés de l'Uruguay et du Portugal ne va pas modifier le déséquilibre existant entre les ténors, qui attirent télévisions et partenaires commerciaux, et le reste du chœur soumis au bon vouloir financier et à l'aide logistico-sportive de World Rugby. On remarquera au passage que mis à part l'Angleterre et l'Irlande, toutes les autres fédérations souffrent de déficits budgétaires plus ou moins importants. En France, la note à régler s'élève à douze millions d'euros. 

Si cette dixième Coupe du monde brille par son cadre festif, ses affluences à guichets fermés et sa médiatisation à défaut de nous offrir dans sa première partie une symphonie sportive digne des meilleures compositions, elle marque, du moins à mes yeux, la fin d'un cycle. Le concept étalé aujourd'hui devant nous arrive à son point critique. Les caciques de World Rugby vont devoir renouveler en profondeur le système s'ils ne veulent pas connaître une cruelle désillusion en Australie dans quatre ans.

En attendant de monter dans le quart face aux Springboks, de nombreux affluents ont irrigué l'idée même d'une Coupe du monde. Ainsi a-t-elle été déclinée en version militaire à Vannes, scolaire à Pontlevoy et universitaire à Pessac. Celle des clubs amateurs a été remportée par les Sud-Africains d'Hamilton Sea Point, victorieux des Chiliens samedi dernier au stade Jean-Rolland de Digne-les-Bains. Tout cela fait résonnance et, paraphrasant le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa, réveille notre capacité à nous laisser atteindre et éventuellement transformer par de nouvelles formes de rapport au monde, expérience de connexion qui est "l'essence même de l'existence".

Début novembre, les éditions Passiflore publieront Côté Ouvert, recueil des meilleures chroniques du blog depuis 2016.

jeudi 28 septembre 2023

Passage Dupont

La peur n'évite pas le danger, et c'est souvent au moment où on s'y attend le moins, par exemple dans le déroulé fluide de l'instant anodin, qu'un choc brise la fameuse flèche du temps dont on nous rebat les oreilles depuis que cet élément de langage a été placé par Fabien Galthié sur notre voie sémantique. Au coup d'envoi du match contre la Namibie et en attendant celui qui va placer les Italiens sur notre chemin avant de clore la phase de poules, les médias français s'allumaient les neurones pour trouver la meilleure façon d'éclairer le long tunnel de treize jours sans XV de France. Ils n'auront eu qu'à attendre le début de la seconde période pour capter à quel point le temps allait nous sembler long et court à la fois, en fonction du poids de l'absence et de l'espoir de guérison. 

Avant le début de ce Mondial et souvent au détour d'une conversation qu'on souhaitait courte et légère pour conjurer le mauvais sort, l'idée qu'une blessure vienne contrarier le sacre annoncé de l'équipe de France passait comme un nuage sombre vite chassé par le vent. Les blessures, ce XV de France les additionne pourtant comme aucun autre : Romain Ntamack, Jonathan Danty, Paul Willemse, Cyril Baille, Julien Marchand, Grégory Alldritt, Charles Ollivon et désormais Antoine Dupont dont la mâchoire est devenue, à l'échelle du rugby mondial, aussi fameuse que le fut pour l'Empire romain et la civilisation égyptienne le nez de Cléopâtre.

La tirade a donc sauvé de l'endormissement un pays vibrant désormais au rythme des bulletins de santé du plus fameux de ses demis de mêlée. "Aucun coup ne peut, mâchoire si belle, te briser tout entier, excepté ce Deysel." Parodiant Pirame en un titre accroché à la première page : "Le voilà donc ce zygomatique qui des traits de son maître a détruit l'harmonie ? Il s'est fracturé, ce traître !" D'une façon plus pratique en plaçant la barre haut : "Voulez-vous le mettre en loterie ? Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !" Ce que le XV de France a surtout tiré d'un coup de tête placé au maxillaire, c'est un tracas supplémentaire dont il se serait bien passé.

Visiblement, jamais autant de personnes, une équipe, un staff et des supporteurs - paraphrasons Winston Churchill - n'a dû autant à un seul homme. Un comble pour ce sport collectif qu'est le rugby où même Jonah Lomu ne fut jamais plus fort que les All Blacks lesquels, parfois, le sevrèrent de ballons histoire de faire comprendre au public et aux médias demandeurs de héros qu'il est possible de jouer et de vaincre sans pouvoirs hors-normes. Super Dupont, c'est l'inverse, à croire qu'il n'est de grâce qu'avec lui. On espère que Lucu et Couilloud ne s'en vexent pas, sans parler de l'infortuné Serin resté en rade.

Du peintre Apelle, quatre siècles avant notre ère, Pline l'Ancien soulignait l'ardeur et la constance au travail en termes choisis : Nulla dies sine linea. Autrement traduit, pas un jour sans Dupont, l'importance de ce demi de mêlée ôtant, aurait pu ajouter Cicéron, l'espoir d'y égaler le reste de l'équipe. Dans l'histoire du XV de France, l'excès n'est pas orphelin : on trouvera un autre demi de mêlée toulousain, Philippe Struxiano, appelé au chevet tricolore par les maréchaux de France au sortir de la Première Guerre mondiale, puis Walter Spanghero sélectionné en 1969 par Georges Pompidou, futur président de la République, et Denis Charvet vingt ans plus tard par François Mitterrand.

Un seul hêtre vous manque et tout est dépeuplé, certes, mais Antoine Dupont ne serait-il pas alors l'arbre qui cache le perchis ? Avec lui, chacun l'assure, tout est appelé à éclore, mais qu'il manque et voici que sans lui, sort contraire, le futur s'amincit. Nous serons bientôt fixés, une fois pour toutes, en quarts de finale face à l'Afrique du Sud sur la place réelle ou fantasmée qu'occupe l'enfant de Castelnau-Magnoac dans le dispositif tricolore. Tout ce qui est excessif n'est pas signifiant. Mais en attendant, de quoi l'absence de Dupont est-elle le nom ? 

Elle est d'abord le signe d'une grande fébrilité à croire cet homme providentiel. Elle est la déconstruction du principe d'équipe puisque, nous assure-t-on depuis l'école de rugby, personne n'est indispensable. Elle est peut-être l'opportunité - à l'exemple de Matthieu Jalibert depuis le forfait de Romain Ntamack - pour un "finisseur' de commencer à croire que son destin n'est pas d'assister aux coups d'envoi assis sur le banc. Petite histoire dans la grande, pourtant forts de Jonah Lomu en 1995 et 1999, jamais les All Blacks ne parvinrent ces deux fois à être sacrés champions du monde. 

Dès la fin de cette Coupe du monde, le meilleur des chroniques de ce blog sera publié sous forme de recueil intitulé - ce n'est pas surprenant - Côté Ouvert, aux éditions Passiflore.

jeudi 21 septembre 2023

Celles et ceux qui aiment


La dérive des remplaçants Namibiens
, victimes expiatoires englouties dès la sixième minute sous un score fleuve et record (96-0) par le XV "premium" tricolore au stade vélodrome, nous fait amèrement regretter la blessure d'Antoine Dupont au visage, agression au plaquage dès l'entame de la seconde période. A 54-0, alors que la victoire et le bonus offensif étaient scellés, quel était l'intérêt de maintenir le capitaine tricolore sur le terrain quand sur le banc Baptiste Couilloud piaffait ? Dans ce registre, le K.-O. de Paul Boudehent, ainsi que les blessures au genou de Uini Atonio et de Thomas Ramos ont transformé un festival offensif perlé de quatorze essais en victoire à la Pyrrhus.  
En attendant de savoir si cette sortie marseillaise coûtera davantage qu'elle ne rapporte, évoquons le coup de foudre du septième jour, ce Fidji-Australie éblouissant (22-15), joyeux, enthousiasmant. Je garde en écho les encouragements hurlés autour de moi, puis le silence assourdissant de stress lorsque les Wallabies trouvèrent ensuite quelques solutions pour revenir à portée d'essai transformé, puis enfin l'immense soulagement lorsque le coup de sifflet final scella la victoire de ces Fidjiens qui n'avaient de "volants" que l'appellation tant ils pesèrent en mêlée, au plaquage et dans la récupération du ballon au sol, autant d'ancrages terriens dont ils maîtrisent désormais la réalisation. 
L'heure fidjienne, tel un parfum, enivre ce Mondial et chaque observateur promet aux magiciens une place en quarts de finale, voire mieux. Comme l'Argentine en 2007, cette génération est arrivée à maturité, disposant même de la plus impressionnante ligne de trois-quarts alignée - Sireli Maqala (Bayonne) - Semi Radradra (Lyon), Josua Tuisova (Racing 92), Nayacalevu Waisea (Toulon), Juita Wainiqolo (Toulon) -, toutes nations confondues. Et puisqu'ils n'ont pas perdu leur inventivité en s'inspirant des préceptes anglo-saxons dont ils ne savaient, naguère, que faire, les voici armés pour franchir un cap.
De leur côté, Portugais, Chiliens et Uruguayens remontent à la source étymologique de ce mot, amateur, qui définit si bien notre façon d'être rugby. Leur style sans retenue, chargé d'émotion et d'engagement, nous transporte dans un tempo de passes, ballon en mains et peu au pied. Nous y trouvons le bonheur simple, mais pas naïf, du rugby des origines. Heureux, décidés à ne cueillir que le jour, ils sortent du troisième chapeau dans lequel sont regroupés les lauréats du dernier tour de qualification mais prennent à chaque sortie un maximum de plaisir et, ce faisant, nous en donnent.
Descendons jusqu'aux Alpes de Haute Provence rejoindre Thierry Auzet et son équipe, concepteurs et organisateurs de la première Coupe du monde des clubs amateurs. Elle regroupera du 23 au 30 septembre cinq cents joueurs, et seize nations s'affronteront lors de quarante-quatre matches organisés à Port-de-Bouc, Saint-Raphaël, Arles, Saint-Maximin, Manosque, Sisteron et Digne-les Bains. Au-delà de cet événement, qui mériterait davantage d'exposition, un lien est déjà tissé avec Perth afin de pérenniser - pour dans quatre ans - l'idée d'une compétition d'envergure ouverte aux amateurs, à ceux qui aiment ce sport convivial, fraternel, parfois heurté, peuplé de personnages picaresques et de belles âmes.
Si vous souhaitez suivre la rencontre entre les Anglais de Rugby - oui, oui, le club de la ville historique - et les Argentins de Roldan, mais aussi les Rhinos américains face aux Gallois de Llandaf, les Néo-Zélandais venus de Te Awamutu, la ville d'où est originaire Ian Forster, l'actuel entraîneur des All Blacks, opposés aux Belges de Frameries - qui eux visent le titre de champions du monde de la troisième mi-temps - , ou bien encore les joueurs de Digne-les-Bains, fiers représentants de la France face à Carrasco, qualifié après un tournoi qui vit s'affronter tous les clubs amateurs chiliens, allez sur la plateforme OTT rugbymondial.tv, en accès direct et gratuit.
Je ne refermerai pas cette chronique sans évoquer la deuxième affiche - après le match d'ouverture - de ce dixième trophée Webb-Ellis, choc tellurique qui opposa l'Afrique du Sud à l'Irlande au Stade de France, samedi soir, promesse d'affrontements sans frein tenue, orgie de collisions qui a, dixit Pierre Berbizier, "lancé cette compétition. C'est le match qu'on attendait. Les deux équipes ont placé la barre haut en terme d'intensité. Le message est clair : il faudra mettre cet engagement pour espérer devenir champion du monde..." 
Le perdant trouvera sans aucun doute le XV de France - avec ou sans Dupont, opéré d'une fracture du maxillaire ? - en quarts de finale. Pas certain que ce soit une bonne nouvelle si l'on considère le potentiel destructeur des Springboks sur la ligne d'avantage, la qualité de leur contre en touche et le possible retour d'un authentique buteur bien dans la tradition afrikaner, Handré Pollard, qui n'aura pas grande difficulté à récupérer son poste d'ouvreur de préférence à l'imprécis Manie Libbok, qui oublia dans la nuit dyonésienne un but de pénalité et une transformation.

Au coup de sifflet final de cette Coupe du monde sera publié Côté Ouvert aux éditions Passiflore, recueil des meilleures chroniques de ce blog.

vendredi 8 septembre 2023

Ouvert vendredi soir

Les Tricolores rêvent de broder ce trophée sur leur maillot et c'est une bonne étoile qui veille sur eux. Car enfin comment expliquer autrement que par un destin favorable ce court avantage au score (9-8) à la pause après avoir proposé une première période aussi pathétique ?  Ballons rendus ou relâchés, impacts subis, faiblesse offensive trop criante pour être vraie... S'il n'y avait pas eu cette inspiration au pied et à la course de Damien Penaud derrière une récupération inespérée, les coéquipiers d'Antoine Dupont n'auraient rien montré si ce n'est un chapelet d'approximations.
Après une cérémonie d'ouverture ringarde et ridicule, indigne du patrimoine culturel français, menée par un Jean Dujardin qui n'avait rien d'un artiste, et l'allocution copieuse sifflée d'un président de la République française qu'on connait adepte de la récupération politique sur le terrain sportif, les All Blacks entrèrent tout de suite dans le vif du sujet : la percée majuscule de Rieko Ioane plein centre et la passe au pied tranchante de Beauden Barrett en position d'ouvreur créèrent l'essai du lutin Mark Telea. Emoi.
Quand en seconde période il réussit son doublé, l'ailier kiwi frigorifia le Stade de France : les All Blacks menaient 13-9. C'est alors que la confiance entra en jeu, aussi la solidarité et quelques coups de génie, comme ce demi cadrage-débordement de Matthieu Jalibert et sa passe laser pour Damian Penaud. Essai ! Le néo-girondin aurait pu l'inscrire trois minutes plus tôt, et même un troisième à la 76e mais il lui manqua trois mètres de glissade. Voire un quatrième quand, dans les airs, Melvyn Jaminet lui enleva le ballon, deux minutes avant le coup de sifflet final.
27-13, l'addition est élevée, présentée par une équipe française qui ne doute pas, se moque des aléas comme de son premier en-avant. Elle peut parfois produire le pire mais se rachète immédiatement après en proposant le meilleur. Et finir par terrasser les All Blacks en match d'ouverture comme s'il s'agissait d'une formalité - en deux temps, quand même - là où la génération 2007 s'était pris les pied dans le tapis - au propre comme au figuré - face à l'Argentine dans ce même stade.
Hyper professionnels, ces Tricolores avaient annoncé qu'en cas de défaite, l'échec n'aurait pas le poids d'une fin du monde. Ils ont rappelé qu'après cette victoire inaugurale, ils n'avaient rien gagné. Leur force ? Avoir poussé pendant quatre-vingt minutes et monté en puissance quand leur adversaire s'arrêta net, lui, à l'heure de jeu. Preuve que la préparation physique de l'implacable Thibaud Giroud porte tout de suite ses fruits après qu'un début de polémique ait été rapidement éteint suite à quelques blessures malvenues.
Même avec une entame poussive polluée par un trop grand flot d'erreurs directes balle en mains, ce XV de France aligne des statistiques aussi intéressantes que prometteuses. Lisez plutôt : 62 % d'occupation des sols, 92 % de touches gagnées (treize ballons sur quatorze lancers, et un volé), pas de carton jaune et seulement quatre pénalités concédées, contre douze à leur adversaire en infériorité numérique juste avant l'heure de jeu. Seul bémol, les All Blacks ont pris le meilleur sur les défenseurs français à trente-deux reprises, soit deux fois trop d'occasions ainsi offertes.
Le lendemain à Marseille, c'était Ford fiesta ! L'ouvreur anglais est allé, lui, droit au but, mettant l'Argentine à ses pieds en offrant à son équipe réduite à quatorze dès la troisième minute un succès inespéré, 27-10. Face aux représentants d'une nation championne du monde de football, "petit Wilko" a converti six buts de pénalité et décoché trois drop-goals, l'Angleterre offrant une leçon de lucidité au tableau noir, modèle d'intelligence collective en mouvement, rappel que le sport de balle ovale se nomme plus que jamais, dans ces matches trop serrés, football-rugby.

Sortira début novembre aux éditions Passiflore un ouvrage titré "Côté Ouvert" qui regroupera les meilleures chroniques de ce blog.

dimanche 16 juillet 2023

L'été en pente douce

 

Maintenant, on sait. Pour espérer remporter le dixième trophée Webb-Ellis dans deux mois, mieux vaut miser sur la conservation que sur la dépossession, jouer des appuis sur les "un contre un" pour éviter l'arrêt-buffet, aligner les temps de jeu pour rebattre la défense et poser le plus rarement possible le ballon au sol. Samedi 15 juillet face aux champions du monde sud-africain, les All Blacks ont donné le ton. Le jeu sera de mouvement ou ne sera pas, ou alors trop peu. Voilà le XV de France prévenu.
Qu'on s'entraîne à dompter la canicule à Monaco ou du côté de Seignosse, la préparation physique n'a jamais été l'unique clé du succès : elle n'est qu'une condition nécessaire. Ce qui importe c'est de savoir quel jeu elle doit servir. Et ce d'autant que les zones de ruck sont désormais dangereuses : le plaqué n'a pas la certitude de conserver son ballon et le plaqueur à l'interdiction de bouger le petit doigt, sans parler des soutiens offensifs et des gratteurs dont les positions au contact sont scrutées de très près par le corps arbitral. Mieux vaut rester debout, donc.
Match d'ouverture réussi ou pas, le XV de France passera le cut en quart de finale en affrontant la nation numéro un au classement World Rugby, à savoir l'Irlande, ou les Springboks, champions du monde en titre, écueils de taille. Avant de retrouver les All Blacks en finale si la logique sportive est respectée, ce qui est rarement le cas. Pourquoi s'inquiéter ? S'ils veulent entrer dans l'Histoire en étant les premiers Français à soulever le trophée Webb-Ellis, Antoine Dupont et sa bande doivent être capables de terrasser n'importe lequel des adversaires qui seront sur leur route. C'est aussi simple que ça.
Comme a été limpide le parcours des Bleuets lors du championnat du monde des moins de vingt ans disputé en Afrique du Sud. Douze, cinq et six essais plantés en phase de classement aux Gallois, aux Néo-Zélandais et aux Japonais, puis cinquante-deux points aux Anglais et cinquante aux Irlandais en finale. De la belle ouvrage. Gazzotti, Depoortère, Jauneau, Julien, Reus, Tuilagi, Nouchi, Costes, Ferté... : pas d'inquiétude, la relève est déjà prête. Et le meilleur joueur de la compétition, le troisième-ligne centre grenoblois Marko Gazzotti, s'est même permis de déclarer "source d'inspiration" ce titre mondial junior à l'usage de ses aînés qu'il sera très bientôt appelé à rejoindre...
Rendons hommage ici à Didier Retière qui décida, lorsqu'il était DTN, de supprimer le Pôle Espoirs de Marcoussis - vase-clos hebdomadaire des meilleurs jeunes au CNR - pour renvoyer l'élite juniors se former dans les clubs et s'aguerrir au contact de la Pro D2 et du Top 14. Vision gagnante, quoique décriée à l'époque. Champions du monde en 2018, 2019 et 2023 entre une longue période d'annulation pour cause de crise sanitaire, les Bleuets symbolisent l'excellence de la formation française. Reste maintenant à faire fructifier cette manne au plus haut niveau.
Trente-six ans d'attente, ça commence à suffire ! Toutes les nations majeures ont été au moins une fois sacrées. Serions-nous finalement plus cons que la moyenne ? Mis à part 2011 - et encore dans des conditions pour le moins baroques et après avoir été volé par l'arbitre -, jamais le XV de France n'a été en position d'être titré champion du monde, surclassé par la Nouvelle-Zélande en 1987 et éteint à petit feu par l'Australie en 1999. Que manque-t-il pour franchir ce dernier cap ? J'ai, comme vous, ma petite idée sur la question.
Est champion celui qui peut suivre sa stratégie de jeu qu'il pleuve ou qu'il vente, celui qui dispose d'assez de marge pour réduire à epsilon la part de l'arbitrage, celui qui envisage l'exploit comme un hochet pour les médias, celui qui considère la victoire comme le résultat et non comme une finalité, celui qui voit dans le tout quelque chose de supérieur à la somme des parties. Etre champion, au sens étymologique, c'est représenter le meilleur des autres.

Je pars écouter les oiseaux, bronzer à l'ombre, savourer quelques puros et m'abreuver de lectures. Bonnes vacances à vous. Reprise du blog juste après France-Australie, dernier match de préparation avant le Mondial.

dimanche 23 avril 2023

La rate au court-bouillon

Ce cliché vous évoque forcément quelque chose. Dans une fraction de seconde, Nigel Heslop va percuter de plein fouet Serge Blanco qui, protégé par Eric Champ, a réceptionné ce ballon tandis que Marc Cécillon se porte au soutien. Nous sommes en 1991 au Parc des Princes pour un quart de finale entre la France et l'Angleterre. Délibérément agressé, l'arrière tricolore tombera au sol : l'ouvreur remplaçant du XV d'Angleterre, Stuart Barnes, avouera quelques années plus tard que le staff de la Rose avait mis en place un plan "anti-Blanco". Quant au "Typhus de La Valette" récemment honoré dans le Hall of Fame du RCT, il décrochera à l'ailier anglais un uppercut à assommer un bœuf. 
Mais, finalement, c'est le XV de France qui finira pas s'incliner. Quelques jours avant ce choc, les joueurs - derrière leurs leaders Serge Blanco et Franck Mesnel - avaient menacé de faire grève s'ils ne recevaient pas sur le champ des émoluments à hauteur de ce que les Anglais et les Australiens avaient déjà, eux, négocié avec leurs fédérations respectives. La menace fit long feu : averti, le président de la FFR, Albert Ferrasse, armé de persuasion voire de dissuasion, se précipita à Enghien et mit fin à cette révolte en moins qu'un quart d'heure, précisant que ceux qui ne voulaient pas jouer seraient immédiatement remplacés. 
A cette époque, dans les couloirs de la FFR, cité d'Antin, la guerre de succession faisait grand bruit. Ferrasse se retirant des "affaires", les prétendants multipliaient alliances et trahisons. Jean Fabre avait été annoncé vainqueur par Bébert mais Guy Basquet œuvrait dans l'ombre. Robert Paparemborde aussi, tout comme Christian Carrère et Jacques Fouroux. Mais personne n'avait vu venir Bernard Lapasset, le poulain secret de Tonton, qui coiffa les concurrents sur le poteau dans un finish digne des Borgia. 
Le parallèle est saisissant. Alors que les Tricolores s'apprêtent à préparer une Coupe du monde qui se déroulera entièrement chez eux, devant leur public, dans leurs stades, les coulisses et les couloirs bruissent d'informations délétères à quelques semaines des élections partielles. A commencer par l'annonce de Serge Blanco et de Jean-Claude Skrela qui viennent de lâcher Florian Grill en rase campagne. 
Alexandre Martinez, actuel président par intérim, ne se représentera pas, à regrets ; Alain Doucet réfléchit à la meilleure façon de passer le cut et Patrick Buisson postule alors qu'il a déjà été recalé par les clubs, tout en bénéficiant du soutien de Florian Grill... Quant à Bernard Laporte, qui regarde en survêtement depuis son canapé les matches à la télé, il n'envisage rien de moins que de rejoindre le staff technique du XV de France. On passe du picaresque à l'ubuesque. 
Le rugby français ne tire aucun enseignement des leçons du passé. Il avance les yeux bandés dans un champ de mines, laissant à la chance le soin d'être son viatique. Je me demandais ce qui pourrait bien handicaper le XV de France durant ce Mondial 2023 : la pluie comme en 2003, l'arbitrage comme en 1995 et en 2011, une troisième mi-temps trop festive comme en 1987, une impréparation comme en 1999, des interférences - Guy Moquet et Nicolas Sarkozy - comme en 2007, un carton rouge comme en 2019, la gabegie modèle 2015 ? Non, pire, ce qui se prépare est un copié-collé de 1991 quand les dirigeants se déchiraient pour obtenir ou garder le pouvoir, laissant pendant ce temps-là le XV de France en roue libre. 
Sur cette photo, Serge Blanco est soutenu par Eric Champ, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. Le Varois, qui épaulait hier Florian Grill, a quitté le chantier. Cette photo prise il y a trente-deux ans, résonne fort aujourd'hui, placée - certes, de façon décalée mais c'est encore plus saisissant - dans l'actualité. Car entre dans le cadre Marc Cécillon. Et il nous faut lire l'ouvrage que Ludovic Ninet - ancien de Rugby Hebdo - a consacré à l'assassinat de Chantal par son époux, futur capitaine tricolore défendu par l'actuel garde des Sceaux et déjà légende vivante du côté de Bourgoin-Jallieu, pays de Frédéric Dard, père de San Antonio.

jeudi 23 mars 2023

Cap de grande espérance

Plus rien ne sera désormais comme avant. Comme avant l'éclatante démonstration de Twickenham dont nous n'avons pas fini de mesurer l'impact. Voyons plus large : il y a bien longtemps qu'une équipe de France n'a pas généré autant de plaisir au-delà des cercles ovales traditionnels. Mais il faut se rendre à l'évidence, le Tournoi s'est refermé jusqu'à l'année prochaine sur le Grand Chelem des Irlandais et nous laisse échoués sur les grèves à répétition.
Quatre matches amicaux - dont deux face à l'Ecosse - serviront de maigre préparation à ce XV de France porteur d'espoir et ponctueront six mois d'attente. Autant dire que rien ne pourra véritablement étalonner cette équipe avant qu'elle engage son match d'ouverture du vendredi 8 septembre au Stade de France face aux All Blacks. En revanche, les quatre grandes nations du sud, elles, disposeront de trois tests grandeur nature pour amorcer leur montée en puissance.
Que pouvait-il arriver de mieux aux Tricolores que de s'incliner à Dublin ? A l'heure de jeu, le faible écart (22-16) et le but de pénalité manqué par Thomas Ramos, lequel aurait davantage serré le score, ne claque aucune porte. La cicatrice de cette défaite ne se refermera pas avant le quart de finale à venir, que ce soit le 14 ou le 15 octobre prochain. Et c'est une bonne chose car l'Irlande, nation numéro un, se trouvera d'une façon ou d'une autre sur notre chemin.
En attendant le retour du Top 14, et parce qu'en chacun de nous sommeille, dit-on, un sélectionneur en puissance, voici donc mon équipe-type du Tournoi 2023, à savoir : Keenan - Penaud, H. Jones, Fickou, Van der Merwe - (o) Sexton, (m) Dupont - Van der Flier, Doris, Ritchie - Ryan, Flament - Fagerson, Sheehan, Baille. Soit six Irlandais, cinq Français et quatre Ecossais. Mais au-delà des hommes et mis à part l'Irlande toujours fidèle à son système, les autres nations ont passé leur temps à réadapter leur jeu d'une journée sur l'autre, et ce fut particulièrement flagrant en ce qui concerne la France.
Car enfin, quoi de commun entre le remugle de Rome, l'échec à Dublin, le succès devant l'Ecosse, le triomphe de Twickenham et la clôture face au pays de Galles ? Cinq rencontres au cours desquelles les Tricolores ont, à chaque fois, modifié leur structure de jeu. Dans la perspective du Mondial à venir, qu'en penser ? J'avoue ne pas savoir avec certitude s'il s'agit d'un réagencement contraint, d'une stratégie de longue haleine ou d'un concours de circonstances.
L'expérience, dont pourrait pourtant bénéficier le rugby français, ne sert qu'à éclairer le chemin parcouru. Ainsi la deuxième place à laquelle se sont glissés les Tricolores n'aura que peu d'impact au moment d'attaquer le Mondial de toutes les attentes. Dans l'histoire récente, aucune des réussites marquantes du XV de France dans le Tournoi ne lui a offert la possibilité de franchir la dernière marche contre laquelle il bute depuis 1987. Si l'on met à part les éditions 1991, 2015 et 2019 qui furent des échecs patents - défaite en quarts de finale - toutes les autres éditions virent la France s'échouer dans le dernier carré.
Cette équipe semble porteuse d'une confiance qui agit par contagion sur ses supporteurs. A l'instar des générations 1995 et 2003, elle s'avance avec une belle poignée de certitudes. Comme celles de 1987, 1999, 2007 et 2011, elle saura profiter d'un possible électrochoc pour mieux rebondir durant la phase finale. Lui reste, pour faire la différence et entrer dans l'histoire, à gagner ce supplément d'âme mais aussi cette dureté mentale sans laquelle toute espérance finit irrémédiablement broyée.

samedi 31 décembre 2022

2023, année bascule

Comme l'année, le roi est mort... Et avec lui une certaine idée de la légéreté sportive, de la grâce et du simple plaisir de jouer. Le départ de Pelé efface aussi ses zones d'ombres. Il était unique. Garricha, Puskas, Di Stefano, Kopa ou Cruyff n'ont pas laissé cet éclat doré dans nos mémoires, nonobstant leurs talents. Platini, Zidane, Messi, Christiano Ronaldo, Modric, Neymar, Mbappé, n'ont pas l'aura lumineuse dont il était paré. Seul Maradona - Di(e)os - rivalise en surfant sur l'irrationnel. Personne ne succéde à Pelé. Alors laissons chanter "Vive le roi". 
On peut tout craindre, en revanche, de l'année 2023, à tel point qu'on se demande par quel bout la prendre... Commençons par la laisser basculer. Seule certitude, ce sera l'ère des combats, d'un front l'autre. Espèrons que celui d'Ukraine cessera vite. Et, actualité plus riante, que la grande quête du XV de France trouvera enfin son aboutissement à Saint-Denis. Mais voilà, nous avons à peine laissé la vieille année dernière nous que s'ouvre déjà le calendrier prochain Tournoi des Six Nations.
Dans cette perspective, recevez ma dernière chronique comme un cadeau de fin d'année, une passe à auteur. Ludique, l'occasion est ainsi donnée au premier d'entre vous de recevoir cet ouvrage à domicile, dédicacé à la personne de votre choix. Pour cela, il lui faudra répondre avec justesse et précision aux quinze questions ci-dessous tirées - c'est mon crochet intérieur - de cette Anthologie. A vos claviers. Le coup d'envoi est donné.

1- Walter Spanghero le considère comme le meilleur demi de mêlée avec lequel il a joué en équipe de France. Qui est-ce ? a) Richard Astre, b) Max Barrau, c) Gérard Sutra, d) Marcel Puget.

2- Le demi de mêlée et capitaine Philippe Struxiano refusa sa sélection en équipe de France lors du Tournoi 1921. Qui est le héros de la Grande Guerre qui insista auprès de lui afin qu'il change d'avis ? : a) Joseph Joffre, b) Philippe Pétain, c) Robert Nivelle, d) Maxime Weygand.

3- Comment se nomme la première capitaine du XV de France féminin ? a) Marie-Paule Gracieux, b) Judith Benassayag, 3) Isabelle Decamps, 4) Monique Fraisse.

4- En 1892, où donc s'est disputé le premier match "international" organisé entre le Stade Français et Rosslyn Park ? a) Colombes, b) Levallois-Perret, c) Vincennes, d) Sceaux.

5- Qui a dit : "Quand on remporte un Grand Chelem, on se construit une famille" ? : a) Jacques Fouroux, b) Christian Carrère, c) Jo Maso, d) Jean-Pierre Rives.

6- En quelle année a été retransmis pour la première fois à l'ORTF une rencontre du Tournoi des Cinq Nations ? a) 1955, b) 1956, c) 1957, d) 1958.

7- A l'issue du Tournoi 2022, le XV de France a célébré son Grand Chelem sur une péniche, le Diamant bleu. Mais où les joueurs ont-ils terminé la fête, le lendemain : a) Au pied de cochon, b) La brasserie d'Auteuil, c) Le bistrot d'Henri, d) L'enclos de Ninon.

8- Les Tricolores ont disputé en marge de leur tournée de 1974 en Argentine une rencontre internationale dans un pays voisin, mais ce test ne comptait pas pour une sélection officielle. Quel était ce pays ? a) Brésil, b) Chili, c) Uruguay, d) Paraguay.

9- En 1992, les Tricolores ont fêté leur dernier match du Tournoi au Royal Monceau. Quel chanteur a partagé cette troisième mi-temps ? a) Hugues Aufray, b) Johnny Halliday, c) Pierre Perret, d) Michel Polnareff.

10- En 1999, un événement marque l'histoire du XV de France féminin. Lequel ? : a) son entrée dans le Tournoi, b) l'organisation du Championnat d'Europe des nations, c) sa tournée en Nouvelle-Zélande, d) son intégration au sein de la FFR. 

11- Quel était le surnom de Serge Saulnier, manager de la tournée du XV de France de 1958 en Afrique du Sud ? a) l'ours, b) le mulet, c) le gorille, d) le butor.

12- Face aux All Blacks à Cardiff en 2007, l'essai de Yannick Jauzion part d'une combinaison de jeu. Quel est son nom ? a) Fusée farce, b) Toulouse bleu, c) Basque gauche, d) Espace change.

13- Parmi ces capitaines, un seul n'a pas inspiré Philippe Saint-André quand en 1994, il a été nommé à la tête du XV de France. Lequel ? a) Will Carling, b) François Pienaar, c) Sean Fitzpatrick, d) Ieuan Evans. 

14- Qui a dit "On ne passera pas pour des pipes" avant le coup d'envoi de la Coupe du monde 2019 au Japon ? a) Bernard Laporte, b) Guilhem Guirado, c) Louis Picamoles, d) Sébastien Vahaamahina.

15- Quel philosophe Fabien Galthié a-t-il invité à Marcoussis pour échanger avec ses joueurs, l'année dernière ? : a) Michel Onfray, b) Charles Pépin, c) Edgar Morin, d) Luc Ferry.

Bonne année à toutes et tous du blog.

vendredi 9 septembre 2022

Bordel, un an !

Un an. C'est demain. Enfin, presque : il faudra quand même attendre que passent les tests d'automne - Australie, Afrique du Sud et Japon, excusez du peu - avant que le Tournoi des Six Nations n'indique les dernières tendances ovales, toujours significatives. Le XV de France sera-t-il capable de rééditer un Grand Chelem ? Qu'il y parvienne lui offrirait une solide garantie de succès, six mois plus tard. Dans le cas contraire, il est à craindre que l'Irlande, l'Angleterre et le Pays de Galles - qui nous a, ne l'oublions pas, éliminé en quart de finale au Japon il y a trois ans - ne profitent d'un nivellement par le haut pour s'enhardir.
Depuis trente-cinq ans que je couvre les Coupes du monde ovale, la petite musique lancinante instillée en amont de cette compétition dans l'esprit des supporteurs tourne immanquablement, un an plus tard, à la cacophonie. S'il n'est question que de confiance et d'optimisme, de compétence et de vision, le Coq ne chante jamais aussi bien que lorsqu'il a les ergots plantés dans le fumier. Certes, pour la première fois, le XV de France dispose d'un staff pléthorique et complémentaire, et rien dans la préparation vers le sacre n'est laissé au hasard, jusqu'à la composition d'une équipe-bis constituée pour assurer la mise au repos - récupération oblige - des titulaires tricolores. Rien ne manque, ni dans le jeu ni en dehors du terrain. Tout est pensé, calibré, vérifié. 
C'est bien ce qui m'inquiète. Qu'est-ce que Fabien Galthié, Raphael Ibanez et consorts ont-ils oublié ? On a beau chercher, on ne trouve pas. Car la réponse est ailleurs. Elle ne se situe pas à l'intérieur du camp du drap bleu. Plutôt dans ce Rugby Championship qui donne un avant-goût de l'adversité qui ne manquera pas de se présenter. Avec son succès historique à Christchurch, l'Argentine est montée d'un cran. Un temps secoué par une poignée de défaites, la Nouvelle-Zélande a su redevenir ce qu'elle a toujours été, à savoir la nation dominante. Quant à l'Afrique du Sud, faire honneur à son standing de champion du monde n'est pas pour elle un devoir trop inhibant. A un an de cette dixième Coupe du monde, les rucks estivaux ont ébranlé une hiérarchie mal vissée.
Dans l'anthologie du XV de France figurent en contre-exemples les mésaventures survenues lors des éditions 1991, 2003, 2007, 2011, 2015 et 2019. Qui pouvait s'attendre à l'impéritie, la pluie, les mauvais rebonds, les sales gosses, le fiasco majuscule et ce vilain coup de coude ? Mis à part les finales 1987 et 1999 perdues par excès d'euphorie dans la foulée de grandioses demi-finales que l'on déguste encore aujourd'hui comme des friandises, et en excluant l'embuscade de 1995 à Durban face aux Springboks portés par le vent, ou plutôt l'orage, de l'Histoire jusque dans le sifflet de l'arbitre, M. Derek Bevan, dont la postérité gage la montre en or au motif de partialité, les parcours tricolores en Coupe du monde sont malheureusement marqués du sceau de l'impréparation, du chaos, du gâchis et de la frustration. 
A chaque fois, nous pensions que cette ère était révolue. Un nouvel entraîneur - Daniel Dubroca, Jean Trillo, Pierre Berbizier, Bernard Laporte, Marc Lièvremont, Philippe Saint-André, Guy Novès - allumait un temps la flamme d'espoir. Mais elle s'éteint parfois vite. Fabien Galthié, lui-même, fut incapable de rompre au Japon, il y trois ans, la malédiction cachée dans les bagages de Jacques Brunel... Un an, donc. N'est-ce pas trop tôt pour engager des paris sur la comète ? Le jeu millimètré que s'est approprié le XV de France sera-t-il susceptible de terrasser sur la durée - un mois et demi - une demi-douzaine d'adversaires qui, de leur côté, auront bien préparé leur affaire ? Peut-être, et c'est à souhaiter, mais rien n'est moins sûr.
Il faut aussi tenir compte du contexte particulièrement délétère qui ne manquera pas d'envelopper le XV de France de Fabien Galthié dans les semaines à venir. Le président de la FFR et son vice-président passent leurs journées au tribunal correctionnel pour "corruption, trafic d'influence et prise illégale d'intérêts" quand, juste avant de comparaître lui aussi, le directeur général de France 2023 en charge de l'organisation de la prochaine Coupe du monde a été démis de ses fonctions par le ministère des sports. On trouvera plus pimpant, comme eau du bain, que ce marigot. 
Devenu professionnel, le rugby n'a pas encore à subir les assauts de hordes de hooligans avinés et de casseurs masqués, voire de de marabouts de (grosses) ficelles. On lui prête encore quelques vertus, mais pour combien de temps ? Davantage que le PSG sur son char à voile, le rugby français gardera la marque du procès qui vient de s'ouvrir à Paris, stigmates dont les effets sont dès aujourd'hui mesurables. A un an du coup d'envoi du Mondial au Stade de France - simple coïncidence du calendrier ou timing prémédité - l'image de la FFR est écornée et, par ricochet, celle du XV de France, qui en est la vitrine, fêlée.

samedi 12 mars 2022

Le dixième est en route

Les entraîneurs avec lesquels j'échange régulièrement l'affirment : de toutes les composantes, la défense n'est pas la plus compliquée à mettre en place. Contrairement à d'autres aspects du jeu, la conquête et l'attaque, par exemple. Mais c'est un socle sans lequel il est impossible de construire quoi que ce soit de pérenne. Cela dit, poussée à ce degré de technicité, la défense made in Edwards - Shaun, pas Gareth - frise la volupté. Un master class à montrer en boucle. Forgée dans les vertus qui composent ce jeu de rugby - solidarité, engagement, abnégation, dépouillement - la défense bleue n'a jamais rompu.

Vous avez sûrement entendu cet axiome : "La défense décide du vainqueur, l'attaque de l'écart au score." Le XV de France n'a développé que trois offensives et isncrit un essai. Somptueux, au demeurant. Il a défendu devant sa ligne à treize reprises. Et n'a rien encaissé même si les Gallois ont payé d'une défaite leur incapacité à franchir, faute de vitesse d'intervention et d'imagination. Les coaches de football américain assurent, eux, que si "l'attaque fait gagner des matches, la défense permet de remporter des titres". Pris à la lettre, cela augure du meilleur. Mais l'Angleterre, qui s'avance samedi prochain à Saint-Denis, saura placer la barre un peu plus haut que ne le firent les tenants du Poireau.

Chaque fois qu'un XV de France a disputé une finale de Coupe du monde - 1987, 1999, 2011 - il est toujours parvenu auparavant à décrocher un Grand Chelem. Pour l'équipe de Dubroca, ce fut quelques mois en amont. Pour la génération Ibanez, il s'agissait d'un doublé - historique. Quand à celle emmenée par Dusautoir, elle fit chuter l'Angleterre à Saint-Denis sous la pluie. C'est dire si la rencontre de samedi revêt une importance non dissimulée. Dans sa quête aussi effrénée que désordonnée depuis trente-cinq ans pour la conquête du trophée Webb-Ellis, le rugby français n'en finit pas de mesurer l'impact de cette dernière levée.

Il est curieux, d'ailleurs, que le Tournoi, qu'il soit des Cinq ou des Six Nations, s'inscrive entre deux pôles très éloignés l'un de l'autre. D'un côté le bonheur d'une participation, d'un voyage, d'un partage, supporteurs et joueurs mêlés dans le souvenir d'un match épique sans parvenir à se rappeler du score, si ce n'est d'une troisième mi-temps homérique enveloppée de rires et de regards. De l'autre le Grand Chelem comme balise absolue. A l'image des grandes dates de l'Histoire de France apprises par coeur et conservées comme des reliques, les années de Grand Chelems sont gravées dans le marbre et je ne vous ferai pas l'injure de les aligner ici.

Le Tournoi est nominal. Zéro ou un. Soit un vague souvenir enfoui sous un amas d'émotions variées, soit l'éclat d'une réussite absolue qui traverse le temps sans outrage. Ceux de 1968 n'ont rien oublié de leur saga abracabrantesque passée par Grenoble, commencée dans le deuil et terminée au petit matin d'une longue fiesta germanopratine dont les écarts, certains irracontables, demeurent enfouis rue Princesse. Ceux de 2002 ont prévu de se revoir à l'occasion du France-Angleterre qui s'annonce. Et on devine sans peine l'envie des coéquipiers d'Antoine Dupont d'entrer à leur tour dans cette confrérie.

En difficulté depuis le dernier Tournoi, Eddie Jones a encore perdu une occasion de se taire. Promettre l'enfer aux Irlandais, samedi à Twickenham, annoncer que ses joueurs allaient "les pourchasser partout, jusque dans le rue. Partout où ils seront, nous serons là, en face d'eux", était totalement déplacé. Son deuxième-ligne, Charlie Ewels, prit cette injonction à la lettre, percuta son vis-à-vis James Ryan sans ballon et récolta illico un carton rouge. En infériorité numérique, le XV de la Rose n'avait aucune chance de l'emporter. Mais, vexé, surmotivé, il a démontré sa puissance en mêlée, côté gauche. Aussi sa pugnacité en défense et sa rigueur tactique dans l'adversité. De quoi inquiéter avant The Crunch, final digne d'un mouvement symphonique qu'on espère être hymne à la joie.

De tous les compositeurs, Ludwig van Beethoven est celui - ce n'est que mon avis - qui a le sondé cet univers. Sa "première" porte l'héritage de ses précedesseurs, Joseph Haydn en particulier. Sa neuvième symphonie, elle, ouvre le champ des possibles, lequel couvrira un siècle de Franz Schubert à Gustav Malher, prenant soin d'irriguer au passage Anton Bruckner et Richard Wagner. Il en est de même pour ce dixième Grand Chelem qui s'offre au XV de France : sa perspective est vertigineuse. En cas de succès, j'imagine bien ce personnage de film - dont je vous laisse trouver le titre - déclamer : "C'est un oiseau tissé en fil de paradis, un nectar argenté coulant dans une cabine spatiale, et la pesanteur devenue une simple plaisanterie."

lundi 14 février 2022

Le titre et l'exil

Avec le succès du XV de France face à l'Irlande, samedi dernier, les superlatifs se bousculent au portillon des comptes rendus. Que restera-t-il dans la boîte à métaphores quand la bande à Dupont décrochera son Grand Chelem ? Certes, cette victoire est épatante, mais est-elle de celles qui scellent un destin ? N'oublions pas que les Irlandais parvinrent à remonter un abime au score à la 50e minute. Comme le nez de Cléopâtre, si leur capitaine Ryan, bon soldat en l'absence de Jonathan Sexton, avait à la 71e minute préféré la pénaltouche pour chatouiller le pack tricolore par un ballon porté à proximité de l'en-but - là même où ils avaient inscrit leur premier essai -, à la sécurité des trois points d'une pénalité bien placée, la face de cette "finale" avant la lettre, ainsi que présentée, en aurait sans doute été changée.

Mais le match terminé, passons à autre chose. S'annonce le déplacement à Edimbourg, en espérant que le fantasque Finn Russell, capable d'agir comme s'il était le meilleur demi d'ouverture du monde et, l'instant d'après, se vautrer comme le dernier des tocards de série régionale, offrira aux Tricolores l'occasion de poursuivre leur aventure... Certes, il restera encore un voyage dans la gueule du dragon à Cardiff et la réception d'un XV de la Rose qui a fait de la prise de Saint-Denis l'objectif de sa dernière croisade, mais nous avons le temps de rêver.

1987, 1999, 2011 : chaque fois que le XV de France s'est hissé en finale d'une Coupe du monde, il était parvenu à obtenir un Grand Chelem dans le Tournoi la même année, ou juste avant. Ce n'est pas une condition sine qua non, mais ça y ressemble quand même beaucoup. Pas pour des raisons romantiques, non, mais parce que remporter cinq matches de suite correspond au cahier des charges d'une équipe qui vise le titre mondial, minimum requis durant toute la compétition, quitte à gagner moche, parfois, s'il le faut.

Il y a quelques années, les Tricolores se seraient inclinés face à l'Irlande, incapables de trouver les ressources mentales, tactiques et techniques utiles pour repartir de plus belle alors même que l'Irlande se montrait à son avantage en début de seconde période et, à la dernière minute, fière et sûre d'elle au point de vouloir remonter quatre-vingt-dix mètres pour inscrire l'essai transformé synonyme de succès. Il suffit de se rappeler du quart de finale lâché à la sirène face aux Gallois en 2019 au Japon pour se convaincre que ce XV de France, modèle 2022, est bâti sur un autre socle.

Les allusions - toujours mal venues - à la guerre n'ont pas manqué d'éclore comme fleur au fusil. C'est une facilité à laquelle il est difficile de résister, je le conçois. Surtout attisée par les joueurs eux-mêmes, l'explosif ailier Gabin Villière en tête. Ces Tricolores sortaient d'un stage commando à Carpiagne auprès de la Légion Etrangère : effectivement, ça leur a réussi. On recommandera donc au staff d'organiser une formation aux Beaux-Arts pour améliorer la fluidité des lignes, puis un séminaire chez Leroy-Merlin, autant pour trouver le chemin du Graal à Cardiff et que pour resserrer la charnière.

La plus impressionnante illustration de la guerre en temps de paix, s'il faut le signaler, n'est pas le dessein de ce France-Irlande, fut-il féroce, mais bien le rugissant Super Bowl. Cette saison, dans l'écrin du SoFi Stadium, devant 70 240 spectateurs à 8 000 dollars (7 000 euros) le ticket d'entrée moyen, et 100 millions d'Américains devant leurs téléviseurs, sans parler du reste de la planète, et Sébastien, et moi, les Los Angeles Rams, victorieux des Cincinnati Bengals dans un finish haletant, ont succédé à Tampa Bay.

Pour visualiser le face à face des quater-backs - le vétéran des Rams, Matthew Stafford, opposé au jeune prodige des Bengals, Joe Burrow - imaginez, toutes proportions gardées, Louis Carbonel sous le maillot orange de Narbonne face à François Trinh-Duc, revêtu de celui de l'ASM. Puisque "l'attaque fait gagner des matches, la défense fait gagner des titres", précisent les coachs de foot US, les sacks, plaquages du quater-back, firent basculer ce Super Bowl enrobé de rap. Dans ces coups de tenaille, Stafford y laissa sa cheville droite et Burrow son genou, ce qui ne les empécha pas, diminués, de rester en bons généraux aux commandes. 

J'évoque Louis Carbonel, et voir l'enfant du RCT quitter la rade, lui le fils d'un des meilleurs trois-quarts centres toulonnais que j'ai eu le plaisir de côtoyer, m'interroge sur les moeurs de notre rugby d'élite. J'ai appelé le professionnalisme de tous mes voeux au début des années 90, et aujourd'hui,  j'ai la douloureuse impression d'avoir porté un monstre sur les fonts baptismaux. Car enfin, s'il n'y a plus de place pour les plus belles pousses des écoles de rugby au sein de leurs clubs formateurs, que reste-il ? Des franchises sans âme seulement construites pour le titre ? 

Au lieu de pousser les jeunes talents vers la sortie - et Toulon s'est fait le champion de cette mauvaise habitude depuis quelques temps déjà, en témoignent Califano, Dominici, Comba, Andreu, Maestri, Fickou..., même s'il n'est pas le seul -, pourquoi ne pas délocaliser les clubs, désormais devenus franchises aux mains de millionnaires ? Les Rams en sont l'exemple le plus frappant : fondés à Cleveland (Ohio) en 1936, les désormais champions ont élu domicile dans la Cité des Anges, dix ans plus tard. Quitte à verser dans l'ultra-professionnalisme, autant de faire à fond, non ?

samedi 22 janvier 2022

Tout un foin

Si vous vous aventurez dans une pharmacie, ne demandez surtout pas un test EPCR : il risque de vous être refusé, avec match perdu. C'est le nouvel avatar ovale, le variant rugby qui sévit en Europe. Et qu'importe que vous puissiez aligner une équipe en ayant placés vos cas contacts à l'isolement... Il fallait s'y attendre : à force d'installer des terrains synthétiques, les clubs de rugby jouent maintenant leur destin sur tapis vert. Dans une compétition européenne au format plutôt alambiqué pour s'adapter aux contingences sanitaires, on peut regretter que ses classements se modifient au gré des forfaits et des annulations pour cause de contamination.

Et quand vous avez la chance de défendre vos chances sur le terrain, il vous faut compter avec un arbitre capable de vous pénaliser sans discontinuer pendant huit minutes, les dernières, alors que vous résistez devant votre ligne d'en-but avec courage et abnégation, et de dépasser de six minutes le temps réglementaire sans cesser de siffler à sens unique, voire inique, jusqu'à ce que votre adversaire parvienne enfin à marquer un essai synonyme de succès sur le fil, et encore l'arbitrage vidéo ne parviendra pas vraiment à le valider, ou du moins à l'invalider, ce qui est déjà une façon de faire son choix en amont...

Nul besoin de la cruelle mésaventure encaissée par un virulent Castres Olympique au Stoop Memorial de Twickenham, situé juste en face du grand stade de la Rose, une sorte de vol manifeste survenu vendredi soir face aux Harlequins, ou de la colère légitime des Toulousains privés - volés eux-aussi - de match contre Cardiff et surtout battus alors qu'ils semblaient avoir vaincu le virus, pour porter un regard critique sur les compétitions européennes, polluées par la Covid comme l'est notre société mise à l'arrêt forcé devant les variants qui surgissent, les uns après les autres, comme des vagues incessantes nous laissant, impuissants, sur la berge.

Comme naguère feu le challenge Du-Manoir et aussi celui de l'Espérance qui permettaient aux clubs engagés de récompenser quelques réservistes méritants ou de lancer des juniors prometteurs, les actuelles Coupes d'Europe ont pour principale vertu d'offrir du temps de jeu à ceux qui n'en ont pas, histoire de rebattre un large effectif en vue de la deuxième partie du Top 14. Car, franchement, en ce qui concerne leur pur intérêt sportif, noyé dans les circonstances contrariantes, il faut vraiment chercher pour le trouver.

De retour du Costa Rica après avoir croisé des crocodiles et des toucans, savouré le chant nocturne de la forêt tropicale éblouie de lucioles, j'avoue éprouver quelques difficultés à reprendre le fil des rencontres qui s'alignent ou s'annulent dans le marigot, au rythme des fadettes et des prières d'insérer, contexte délétère qui me rappelle les plus vilaines heures du rugby français telles que je pensais les avoir laissées derrière moi. Il y a bel est bien un paradigme qui ne parvient pas à céder, un changement qui ne s'opère pas alors même que la prochaine Coupe du monde s'annonce dans vingt mois.

Février s'avance et avec lui le championnat d'Europe de rugby-fauteuil qui se tiendra à la Halle Carpentier. A l'invitation de Sallem Ryadh, qui est le Thierry Dusautoir de la discipline, nous y reviendrons avec plaisir. D'autant que ce rugby qui sublime le handicap et celui, citoyen, qui intègre les laissés-pour-compte et les demandeurs d'asile seront, comme l'écologie et le développement durable, au coeur de la prochaine édition du trophée Webb-Ellis sur notre territoire. D'autres bonnes et belles nouvelles sont à venir ici, aux premières loges de ce théâtre ovale qui nous ré-enchante.

Car c'est bien d'émerveillement dont il s'agit lorsqu'on évoque la quête du bonheur. Pour cela, libre à chacun de dépasser les normes imposées, de sublimer un quotidien imposé, de ne pas hésiter - surtout que nous sommes assis sous la manne - à souligner le travail des hommes et des femmes qui construisent sans se plaindre et refusent de subir. Car nous l'oublions trop souvent, nous sommes toujours maîtres de nos choix, aujourd'hui comme hier : soit regretter que trop de cloisons nous plonge dans l'obscurité, soit dessiner de petits rayons de lumière.

vendredi 10 décembre 2021

Taureau aux sabots de vent

Quand Jérôme Gallion déboula dans le Tournoi - c'était en 1978 -, Jean Lacouture trouva l'une des plus belles expressions jamais accolées à un joueur de rugby : "Petit taureau aux sabots de vent". Le véloce demi de mêlée toulonnais, 22 ans, étudiant en dentaire, militaire et pianiste classique, venait d'inscrire un essai de minotaure face aux Anglais dans un Parc dont il était tout de suite devenu le petit prince. Puis il récidiva en Ecosse, en ajouta un troisième face à l'Irlande en patinant genoux montés hauts sur la glace. Avant de rencontrer son maître, Gareth Edwards, à Cardiff, et de s'incliner devant lui. 

Ce 21 janvier 1978, l'écrivain girondin chronique dans Le Monde : "Ce qui nous enchanta alors, c'est que cette équipe de France ne cessa de se lancer à l'attaque, pour la gloire de jouer, de se faire plaisir, de nous faire le plaisir le plus vif. Adieu les comptables !" Ce trait de plume pourrait tout aussi bien s'accoler aux Tricolores du capitaine Antoine Dupont, lâchés dans l'offensive débridée. Un super Dupont qui vient d'être sacré ce jour meilleur joueur du monde. Comme Fabien Galthié - son entraîneur - et Thierry Dusautoir avant lui. Deux capitaines finalistes d'une Coupe du monde. De bon augure ? C'est un peu court, jeune homme ! Soulever le trophée Webb-Ellis et rien d'autre, voilà le rêve bleu d'Antoine Dupont d'ici fin 2023, et certainement pas d'afficher une breloque décernée annuellement par on ne sait qui. 

"Pâle, le cheveu clair, une frange de page. Pas grand. Du genre trapu, à la Barrau, durement planté dans l'herbe. Des gestes sobres. Et des jambes comme des ressorts qui ne le jettent, notez-le, qu'en avant." Jean Lacouture évoque ainsi Jérôme Gallion, mais nous pourrions parler aussi d'Antoine Dupont. "On le sent si passionnément aspiré par la ligne de but adverse qu'il reste debout pour passer la balle, comme s'il refusait de perdre un mètre ou deux en plongeant vers les siens, guettant l'occasion qui lui viendra enfin de courir droit vers les gens d'en face et leurs poteaux. Un "gagneur" de ce type, poursuit Lacouture, je n'en avais encore jamais vu. Ce qui le conduisit peut-être à jouer trop pour lui-même. Mais cette passion du risque, cet appétit du ballon, quelle merveille !

De Philippe Struxiano, magnifique "gagneur" toulousain capitaine du premier quinze de France qui l'emporta à l'extérieur dans le Tournoi - c'était en 1920 à Dublin - jusqu'à Antoine Dupont aujourd'hui, soit un siècle de rugby, en passant par Yves Bergougnan (encore un Toulousain), Max Rousié, Jacques Fouroux, Richard Astre, Pierre Berbizier, Guy Accoceberry, Aubin Hueber, Pierre Mignoni, Fabien Galthié, Dimitri Yachvili, Jean-Baptiste Elissalde, Morgan Parra, avouons que le XV de France a été plutôt bien servi à ce poste charnière. 

Albert Camus écrit dans ses Carnets : "La vie est courte et c'est péché que de perdre son temps. Chaque minute porte en elle sa valeur de miracle et son visage d'éternelle jeunesse." Il jouait gardien de but et relançait le jeu à la main depuis sa surface. Antoine Dupont, comme tous les demis de mêlée que nous évoquons plus haut, ne fait que passer et chaque minute de match est pour lui l'occasion de chercher la plus courte ligne entre le cul de la mêlée derrière laquelle il se trouve à recevoir le ballon expulsé d'un agrégat de corps liés et l'en-but adverse où il faut le poser tel un oeuf de pack.

Dans la préface délicatement déposée en ouverture de notre ouvrage Jeux de lignes (éditions Privat) telle une longue passe dont le ballon, vrillé, trouve onctueusement le berceau de nos mains, Dimitri Yachvili décrit les buts qu'il s'était fixés : "Inscrire des lignes au palmarès - vous noterez qu'inscrire est tout proche d'écrire - et savoir lire le jeu, tels étaient les deux objectifs qui m'ont suivis durant ma carrière." Antoine Dupont, son successeur dans cette quête, n'a plus qu'en point d'orgue d'une carrière déjà richement fournie en distinctions qu'à se hisser au-dessus du commun, ce qu'il parvient à réaliser régulièrement, pour soulever le trophée Webb-Ellis au Stade de France. Ce titre honorifique de meilleur joueur du monde l'y invite.

Mais le plus difficile, quelle que soit la profession, et le rugby en est désormais une, n'est pas de se hisser au sommet mais de s'y maintenir. Antoine Dupont, comme le XV de France, n'est-il pas à son acmé un peu trop tôt ? Trouvera-t-il assez de ressources physiques pour durer ? Autant de questions qu'il nous faut glisser sous le tapis pour mieux profiter de l'embellie actuelle qui porte le rugby français au plus haut après une décennie d'ombre. Avant le monde, s'ouvre maintenant l'Europe pour une parenthèse de deux semaines. Est-ce cette même Europe, déesse enlevée par le taureau divin ? Au bon rebond des sacres de toutes sortes, la quête d'un mythe fondateur est loin, on le voit bien, d'être terminée... 

Post scriptum : nous serons, avec Benoit Jeantet, à la libraire Pedone (13, rue Soufflot, 75005) jeudi 16 décembre entre 16 heures et 20 heures pour dédicacer Jeux de Lignes - Littérature et rugby. Vous êtes les bienvenus.

mardi 16 novembre 2021

L'étendue des territoires

Le 8 septembre 2023, la dixième Coupe du monde débutera par l'affiche France- Nouvelle-Zélande. Il n'y en aura pas d'autre de ce genre avant le match d'ouverture. Autant dire que la rencontre de samedi servira de répétition générale. Si le staff tricolore - on lui a posé la question - ne fait pas de ce dernier test-match de l'automne un objectif prioritaire, les All Blacks, eux, n'ont pas cette mise à distance, cette pudeur qui cache beaucoup trop de méfiance et si peu de sérénité. Car enfin, il sera question de territoire à marquer, d'impact à assener, de doute à instiller. Nul doute que le vainqueur de l'ultime rendez-vous de novembre qui s'annonce à Saint-Denis plongera son adversaire dans la perplexité.

Mais après leur défaite à Dublin, faut-il vraiment craindre les All Blacks ? Faut-il avoir peur d'une équipe qui, certes, porte le deuil de son adversaire - ainsi que l'écrivait Georges Pastre, grande plume de Midi-Olympique et historien à l'érudition souriante - mais semble aujourd'hui avoir perdu de sa superbe. Aucun adversaire n'est à prendre à la légère, ainsi qu'éprouvé face à la Géorgie, capable de faire jeu égal avec les Tricolores pendant vingt-cinq minutes, et il n'est pas ici question de sous-estimer la Nouvelle-Zélande à l'aune de son échec irlandais. Mais il y a des raisons d'être optimiste.

Depuis 1954 et le premier succès sur les All Blacks à Colombes avec un XV de France fort de Lucien Mias, Jean Prat et André Boniface, certes dominé mais vaillamment arc-bouté en défense et, il faut l'avouer, bien servi par la suffisance néo-zélandaise en attaque, jusqu'au quart de finale du Mondial 2007 à Cardiff où il fut question là-encore d'un profond dédain au moment de frapper ce drop-goal qui aurait offert aux Néo-Zélandais un billet pour la demi-finale, nous savons que les All Blacks, contrairement au mythe qu'ils véhiculent, ne sont pas invincibles.

Mais quand ils s'inclinent, c'est souvent parce qu'ils ne se sont pas donnés toutes les armes, qu'ils ont péché par facilité, légèreté, trop de décontraction ou de confiance en eux, en leur jeu, en leur force. Samedi dernier à l'Aviva Stadium, ils ont été saoulés de percussions, obligés à défendre comme jamais ils ne l'avaient fait. Ils ont été dominés physiquement, territorialement et dans la possession du ballon. La fameuse règle des trois P (pace, possession, placement, soit rythme, conservation, position) inventée par Charlie Saxton dans les années 50 s'est retournée contre eux. Pis, les Irlandais l'annexèrent.

Reste que s'il veut l'emporter samedi, le XV de France devra montrer autre chose que ce qu'il a livré à Bordeaux contre les Géorgiens. On peut extraire trois de leurs six essais pour souligner ce que les Tricolores sont capables de réaliser quand ils sont inspirés. Lorsque Mathieu Jalibert choisit de prendre l'intérieur, il y avait surnombre au large, de l'ordre de cinq contre deux : ne gardons que le positif... Damian Penaud, lui, s'est ouvert le chemin de son premier essai grâce à une passe intérieure de Gaël Fickou en position d'ouvreur, et a trouvé celui de son doublé au large avec une passe millimétrée de Romain Ntamack placé centre...

Samedi soir, donc, nous connaîtrons l'étendue du chemin qu'il reste à parcourir et de celui qui a déjà été emprunté. Nous saurons si certains des choix tactiques du staff tricolore - Jalibert ouvreur, Ntamack centre, Woki deuxième-ligne, Jelonch numéro huit, entre autres choix - sont pertinents, si la préparation physique tant vantée à Marcoussis est à la hauteur de nos attentes, des exigences du très haut niveau et des fameux ingrédients que notre adversaire ne manquera pas de verser dans son plat de résistance, test grandeur nature qui sera à n'en pas douter le point d'orgue des tournées d'automne, toutes nations confondues.

Au Stade de France, les All Blacks livreront - je m'avance pour intéresser la partie - le Ka Mate afin de garder pour nous au show en 2023 leur très guerrier Kapa O Pango créé, en grande partie, à des fins marketing. Un Ka Mate composé en 1820 par le chef Te Rauparaha, et emprunté au siècle dernier à la tribu Ngati Toa sans lui offrir de dédommagement. Après treize ans de procédures juridiques, un accord à l'amiable fut finalement trouvé en 2011 entre la tribu et la fédération néo-zélandaise. Il n'est pas inutile de signaler que ce bref haka est d'abord un hymne à la femme, qui sauve le voyageur d'un danger en le cachant dans une fosse de stockage de patates douces et en asseyant au-dessus delui pour en masquer l'entrée. Une sorte de monologue du vagin, façon kiwi.