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samedi 19 juillet 2025

Comme les pierres

Posons avec soulagement un point final, sans risque de se tromper car s'en est terminé d'une saison ovale bien de chez nous, aussi longue que les tables à rallonge qu'on installe sous les arbres, l'été, pour accueillir les amis et la famille à l'heure du pastis et au son des grillons, sauterelles, criquets et cigales, selon. Mais à la notable différence des hémiptères du sud et du midi, le rugby tricolore constitué un peu n'importe comment sous un maillot bleu pour satisfaire à des obligations contractuelles n'a pas fait grand bruit. Il est même passé sous les radars estivaux, compte tenu de sa diffusion cryptée. C'est peut-être mieux ainsi.

Il n'y a pas grand chose à retenir de ce voyage au pays du long nuage blanc des maillots noirs, périple impossible d'affubler du nom de "tournée" puisqu'il ne s'agit que d'une série de trois test-matches sans rencontres intercalaires face à des provinces ou des sélections, comme c'est le cas pour les Lions britanniques et irlandais qui se coltinent au même moment l'intégrale des représentations rugbystiques australiennes, sans oublier une invention de dernière minute composée d'aborigènes et de guerriers du Pacifique pour palier, mardi, le forfait des Melbourne Rebels en cessation de paiement.

En sélectionnant contraint et forcé par le dictat du calendrier domestique l'arrière-ban du Top 14 pour offrir une ou deux sélections à quelques valeureux troupiers méritants du Championnat comme Napoléon Ier décernait des médailles à ses fidèles grognards, Fabien Galthié sait désormais pouvoir compter sur un deuxième-ligne au poste de numéro huit en cas de besoin et sur un arrière-ailier que les observateurs néo-zélandais en mal de superlatifs comparèrent à Serge Blanco, ce qui reste tout de même un peu exagéré quand on connait la place qu'occupe notre Pelé du rugby dans la mythologie ovale.

Pour le reste, trois défaites de faible relief si ce n'est du courage en défense - comment faire autrement quand on n'a pas le ballon en mains ? - et quelques éclairs, voire un ou deux moments d'espoirs au moment de mener au score, offrent peu. Depuis Dunedin en 2009, l'exploit se fait attendre. Cela dit, aucun d'entre nous ne sera surpris par ce gâchis : on ne part pas défier les All Blacks chez eux en série de tests avec une troupe de néophytes, nonobstant le talent affiché par certains d'entre eux. Certes, le rugby français dispose du plus grand, riche et profond réservoir de joueurs au monde, mais la formation ne suffit pas : pour remporter des matches d'importance, pour répondre présent aux rendez-vous fixés, une équipe doit disposer de ressorts stratégiques que, visiblement, ce XV de France "bis" voire "ter" - n'en déplaise à son coach - n'avait pas.

Il n'y a pas beaucoup d'enseignements à tirer de ces trois tests perdus - 14 essais à 7 - dans la perspective de la prochaine Coupe du monde, celle de 2027 qui se disputera en Australie, même en essayant d'être le plus positif positif pour ne pas insulter l'avenir... Mais l'objectif est si lointain qu'il est vain d'imaginer disposer aujourd'hui des leviers utiles pour soulever ce trophée jusqu'ici inaccessible. Laissons donc cette parenthèse néo-zélandaise reposer là où elle se trouve, c'est-à-dire au milieu de nulle part, et profitons plutôt de la chaîne L'Equipe - c'est gratuit - pour suivre la tournée de l'élite britannique et irlandaise au pays des Wallabies. Elle, au moins, a remporté un test-match, le premier, en érigeant une heure durant un mur hermétique avant de se relâcher au moment de l'entrée de remplaçants australiens bien plus toniques et inspirés que les titulaires.

En 1979, Jean-Pierre Rives avait tancé le jeune Serge Blanco lors de cette fameuse tournée en Nouvelle-Zélande au motif qu'il n'avait pas cherché à passer du statut de remplaçant à celui de titulaire, laissant à Jean-Michel Aguirre, voire à Jean-Luc Averous et Frédéric Costes, l'honneur d'affronter les All Blacks, préférant découvrir du pays. Serge Blanco n'a pas oublié le coup de gueule de son capitaine flamboyant, et c'est ainsi qu'il devint quelques mois plus tard l'étoile du XV de France et ce pendant plus d'une décennie. Mais y avait-il cet été un Rives inspirant pour booster les jeunes pousses tricolores ? Je n'en suis pas certain. 

Il leur reste pour finir l'été la lecture du dernier ouvrage de Jean-Paul Basly, Elastoplast 70, publié aux éditions La Biscouette, dont je vous livre un extrait, chronique sous le titre Perdu...On a perdu...On est perdus... :  "Et parfois il restait, pierre dans le silence. Vide, impuissant, surtout convaincu que ce temps avait été perdu, qu'il lui avait été offert mais qu'il n'avait pas su le prendre à bras le corps. Un peu comme ces amours impossibles, cette femme que l'on a si peu connue, à peine entrevue mais dont on avait senti, dès le premier regard, qu'elle nous était peut-être depuis longtemps destinée. (...) Ainsi étions-nous parfois dans ces vestiaires, assis dans les voix à peine perceptibles des amis, les coudes sur nos genoux, la tête basse, les yeux cherchant loin entre les silhouettes étrangères, comment et pourquoi on n'avait pas agrippé cet amour-là. Et combien on se retrouvait alors, pauvre âme sans écho, solitaire. Nu. Et malheureux comme les pierres."

dimanche 17 novembre 2024

Sacrée défense

Heureux élus, vous pourrez dire avec un plaisir non dissimulé : "J'y étais". C'est donc bien au Stade de France qu'il fallait être pour jouir du plus lumineux spectacle jamais offert sous la pleine lune ovale. Car j'ai beau chercher, je ne trouve pas plus bel écrin d'avant-match que ce samedi 16 novembre 2025 au Stade de France dans l'enchaînement d'une Marseillaise a capella et d'un haka immaculé durant lequel le respect réciproque, l'émotion transmise par un public conquis et une enveloppe pyrotechnique de toute beauté hissèrent sur un sommet cet affrontement toujours aussi attendu. 

Avoir vécu 1986 à Nantes où pour la première fois, le XV de France décida de relever le défi de façon frontale dans le sillage de son corsaire le plus endiablé, à savoir Eric Champ; pour avoir vibré à Cardiff en 2007 quand la ligne bleu-blanc-rouge tracée par Serge Betsen enfla dans les yeux néo-zélandais ; et pour avoir compris en 2011 que le réponse française en forme de pointe acérée perturbait jusqu'aux tréfonds de leur psyché le mental des All Blacks, tout cela est peu en comparaison de ce que ce nocturne a projeté.

Comparaison n'est pas raison, écrivait Gustave Flaubert, et il n'est pas besoin d'avoir le cœur compliqué  au point d'opposer en miroir à ce France - Nouvelle-Zélande l'immonde France-Israël de football de l'avant-veille au même endroit. Ces deux sports, lointains cousins, évoluent depuis longtemps maintenant dans des mondes différents, c'est entendu, et seul le hasard d'un calendrier porte la responsabilité d'offrir ce contraste saisissant qui raconte néanmoins à quel point le sport est le plus grand vecteur de sentiments, qu'ils soient nourris de joie ou pétris de haine.

Il faut remonter à 1954 pour trouver trace de la première victoire française sur les All Blacks. Déjà là, elle fut le fruit d'une défense acharnée face à des Néo-Zélandais particulièrement offensifs mais maladroits au moment de conclure balle en mains leur domination territoriale. 3-0, tel est le score de ce premier exploit. On ne fait pas plus maigre. Soixante-dix ans plus tard, le 30-29 démontre une nouvelle fois qu'un succès de prestige ne tient qu'à un fil, celui que les coéquipiers d'Antoine Dupont tissèrent et qui ne craqua pas, même lors que les All Blacks de blanc vêtus tirèrent fort dessus en première période puis dans les derniers instants.

Lucien Mias aurait sans aucun doute apprécié la performance tricolore, lui qui considérait que la force d'une équipe se mesure à l'intensité de la contagion qui la traverse. L'équipe est tout ou n'est rien, disait-il. Et son ciment n'est rien d'autre que la défense, tous les entraîneurs et les joueurs qui terrassèrent un jour les All Blacks vous le diront et n'ont cessé de le répéter. La défense, c'est à la fois la première idée qui s'impose, la plus facile à mettre en place, certes, mais la plus difficile à maintenir sur la durée quand tout, dans le rugby français, incite au panache de l'attaque pour décrocher la Lune.

De ce côté-là, aucun doute : le French Flair n'est pas mort car il brille encore. Il suffit pour s'en convaincre d'admirer les inspirations du jeune Louis Bielle-Biarrey, vingt-et-un ans, neuf essais en treize sélections, meilleur ratio tricolore de tous les temps. Ses courses supersoniques réduiraient n'importe quel adversaire au rang de piéton. Et que dire de l'étonnant Peato Mauvaka, joueur protée s'il en est, capable dans le même mouvement d'évoluer talonneur, demi de mêlée, troisième-ligne aile et trois-quarts centre, de plaquer et de franchir pour finir par sauter tel un zébulon sur la tête d'un All Black qui dépasse de l'ultime maul et provoquer le coup de sifflet final de ce match de légende.

Vous trouvez que j'en fais un peu trop ? Que j'ai la dithyrambe facile ? Que ce succès mérite moins d'éloges ? Mais à ne voir le futur que par la lorgnette des Coupes du monde qui se succèdent tous les quatre ans, à ne mesurer la valeur d'une équipe qu'à l'aune du trophée Webb Ellis, on finit par ne plus avoir goût à rien. D'accord, les belles victoires face aux All Blacks empochées par le XV de France n'ont jamais débouché sur le grand sacre, ce titre mondial qui lui échappe. Et alors ? Faut-il pour autant bouder notre plaisir ? Comme disait Lucien Mias, toujours lui, quand on lui reprochait de verrouiller le jeu de Mazamet, son club : "Si vous voulez voir du spectacle, allez à Lourdes !" Pour ma part, en regardant l'inéluctable machine sud-africaine éteindre l'Ecosse, l'Angleterre et sûrement demain le pays de Galles, je me dis qu'il y a encore, effectivement, un peu de chemin à parcourir pour aller de la Terre à la Lune.

samedi 28 octobre 2023

Et de quatre !

Ne jamais oublier qu'avant d'être un état d'esprit, un art de vivre, une façon de passer une belle jeunesse, un spectacle de plus en plus arbitré, et tout ce que vous voudrez, le rugby reste d'abord un jeu de football durant lequel il est possible de prendre le ballon dans ses mains et de courir avec vers l'en-but adverse. Et que souvent, celui qui joue le mieux avec ses pieds parvient à vaincre celui qui n'a pas assez osé se servir de ses mains. Ainsi se résume la rencontre brouillonne entre Anglais et Argentins pour la troisième place qui, cette fois-ci fut vraiment ce qu'on peut appeler une "petite finale". Ainsi les Springboks ont-il remporté leur quatrième titre mondial en huit participations.

Quatre buts de pénalité signés Handré Pollard, rappelé en cours de compétition pour palier la déficience de Manie Libbok, meilleur attaquant mais buteur imprécis. Lui n'a pas tremblé. Les All Blacks, plus entreprenants, ont refusé de convertir deux pénalités face aux poteaux sud-africains, Richie Mo'unga a manqué une transformation en coin sur son bon pied et Jordie Barrett un but longue portée. 29-28 face à la France en quart, 16-15 devant l'Angleterre en demie, et 12-11 en finale face aux All Blacks : les Springboks, qui savent pratiquer le "rudeby", ont maîtrisé le suspense à grands coups d'épaules et de mental.

J'en connais, des Tricolores, qui se sont mordus les doigts à défaut d'autre chose devant leur téléviseur vendredi soir au moment où les Anglais d'Owen Farrell - sifflés au Stade de France dans une triste unanimité anti-sportive - accrochèrent autour de leur coup cette dérisoire médaille de bronze mais si importante pour eux, remontés des enfers dans lesquels ils étaient descendus en mars dernier, humiliés à Twickenham dans le Tournoi des Six Nations par le XV de France pour finir par reconquérir La Malvinas au terme d'un remugle qui correspond bien à leur genre de beauté.

En attendant la sortie de Côté Ouvert prévue le 2 novembre, et pour diverses raisons dont la première touche à la défaite française en quarts de finale, j'ai repris "Le Grand Combat du Quinze de France" et relu ceci de saisissant : "Il est bien entendu que le rugby est une petite guerre anglaise, aux règles et aux dimensions anglaises, une guerre où les Anglais ont tiré les premiers parce qu'elle ne se réinvente pas comme les autres guerres", écrivait ainsi Denis Lalanne durant l'été 1958. Ce constat n'a, malheureusement, pas pris une ride. 

Et le Pape d'Ovalie de poursuivre : "Le petit empire du rugby dans le grand empire britannique, les Français en ont fait pendant plus de cinquante ans le tour, musique en tête, sans être plus avancés (...) Les Français croyaient jouer au rugby parce qu'ils jouaient avec un ballon ovale, ils croyaient même un peu vaniteusement avoir réinventé ce jeu en l'adaptant à leur "tempérament latin", ce sacré bon vieux tempérament latin qui nous a si souvent servi d'excuse. La vérité, la triste vérité, c'est qu'ils n'avaient pas encore pénétré le véritable sens du rugby." Soixante-cinq ans plus tard, un extrait du compte-rendu d'Afrique du Sud - France à Saint-Denis n'aurait pas été mieux rédigé.

En conclusion de la première tournée victorieuse du XV de France sur la terre des Springboks, Denis Lalanne livrait ce mode d'emploi qu'il serait sans doute bon d'inscrire dans tous les vestiaires si d'aventure nous souhaitons, un jour, remporter le trophée Webb-Ellis : "Ce n'est jamais la dispersion des inspirations qui pourraient rendre ce jeu plus amusant, mais au contraire une méthode stricte et dépouillée : demandez plutôt aux vainqueurs. Notre rugby ne doit plus tant se nourrir de fantaisie et d'improvisation que de technique et de sobriété. L'inspiration viendra toute seule, à qui ne la recherche pas à tout prix."

A l'heure où l'organisation retrouvée a permis aux Anglais de se hisser à la troisième place, où la rigueur tactique demeure la matrice dans laquelle les Springboks forgent leurs victoires, la disparition jeudi soir de Guy Camberabero, à l'âge de 87 ans, nous rappelle qu'il fut, et d'abord au pied, l'artisan du premier Grand Chelem français dans le Tournoi des Cinq Nations 1968 aux côtés de Jo Maso, Jean Gachassin et Pierre Villepreux, Jean Trillo mais aussi Jean Salut et Walter Spanghero, mémoires vivantes de cet exploit en quatre actes étalés sur deux mois. La LNR, mieux que World Rugby, lui rendra hommage dimanche sur les terrains de reprise du Top 14.

Jeudi 2 novembre sort le livre Côté Ouvert, recueil des meilleures chroniques de ce blog sur deux cents pages, aux éditions Passiflore. N'hésitez surtout pas à le commander chez votre libraire !

samedi 21 octobre 2023

Rendez-vous en 2027

Suivre cette Coupe du monde, bien entendu, mais désormais de loin. Nous manque le carton d'invitation pour le dernier carré, celui des VIN, very important nation. Un ressort s'est brisé, il affaisse nos emportements. Nous en venons à ressentir les aspérités d'une route qui mène au titre mondial. Un voile de tristesse recouvre nos émotions ovales, lesquelles ont perdu de leurs éclats de voix. Depuis vendredi dernier, l'automne nous enveloppe à mesure que le thermomètre descend de plusieurs degrés. La nuit tombe vite en cette fin octobre. Seule la perspective, vendredi, d'un derby entre les Falklands et Las Malvinas nous redonne un peu le sourire.

Quand vais-je arrêter de me demander ce qui a manqué au XV de France pour franchir l'obstacle sud-africain. Deux points, c'est certain. Mais où sont-ils ? Dans la transformation contrée de Thomas Ramos par Cheslin "Usain" Kolbe ? Sûrement pas. Ce serait choisir le mauvais côté de la lorgnette et c'est pourtant la petite musique que l'on entend trop. Sérieusement, durant ce quart final, les lacunes, les faillites et les erreurs françaises furent beaucoup trop nombreuses et récurrentes pour que nous recentrions notre amertume et notre déception sur un seul fait de jeu, fut-il le plus saillant.  

Fabien Galthié, qu'on présentait comme un maître tacticiens'est fait manger le cerveau par le duo Erasmus-Nienaber. Après cela, il a débriefé en visio pendant deux heures avec Florian Grill et Jean-Marc Lhermet sa Coupe du monde mais plus sûrement ses quatre premières saisons comme sélectionneur et entraîneur en chef. Avant qu'il éteigne l'écran de son laptop et reparte pour un deuxième mandat jusqu'au Tournoi 2028, remercions-le d'avoir redonné au XV de France le lustre qu'il avait perdu après huit ans de calamités, et félicitons-le d'avoir encouragé l'éclosion d'une génération talentueuse.

Mais que restera-t-il de cet échec en quarts ? Car il faut bien appeler les choses par leur nom : perdre à ce stade de la compétition face à l'Afrique du Sud, ce n'est pas une défaite, c'est une rupture. Aucun élément de langage ne peut masquer la réalité dans toute sa brutalité : les Tricolores sortis très tôt de leur Coupe du monde, ne restera que le résultat sec. C'est cruel. Comme en 1991, 2015 et 2019, l'évidence s'impose : la France n'est pas invitée. Et encore, est-on certain que le XV de France l'aurait emporté en demie face à cette équipe d'Angleterre à Saint-Denis sous la pluie et dans le vent comme en 2003 à Sydney ? Finalement, mieux vaut en rester là.

Quatre ans, c'est impalpable. C'est surtout une façon de se réfugier dans un nouveau rêve pour éviter l'agression du réel. Quels Tricolores, parmi les battus de Saint-Denis, auront gardé en 2027 assez de vitalité pour postuler et s'inscrire à coup sûr dans la conquête du trophée Webb-Ellis ? Face aux Springboks, beaucoup ont disputé leur dernier match d'un Coupe du monde. Cyril Baille, Reda Wardi, Dorian Aldegheri, Julien Marchand, François Cros, Anthony Jelonch, Sekou Macalou, Charles Ollivon, Jonathan Danty, Gaël Fickou et Thomas Ramos auront dépassé la trentaine, et pour certains très largement... 

Se projeter trop vite en Australie, c'est fermer les yeux aujourd'hui sur ce qui n'a pas fonctionné. La liste n'est pas exhaustive : un staff tricolore qui n'a pas toujours été sur la même longueur d'onde, des blessures à répétition au terme d'une préparation physique trop éprouvante après une longue saison domestique, un plan de jeu éventé axé sur la dépossession et la reconquête du ballon au sol, des leaders bien discrets sur le terrain, de mauvais choix dans la composition du banc et la gestion des remplaçants en cours de match. Ca fait quand même beaucoup, non ?

Reste maintenant à espérer que le titre mondial des poids-lourds entre All Blacks et Springboks nous offrira un final à la hauteur de l'histoire associée à cet affrontement. Le rugby mondial souffre de consanguinité, c'est acté. Si l'on excepte l'Argentine et que l'on retranche l'Irlande, les demi-finales ont toujours été animées par les mêmes nations depuis 1987. Cette fois-ci, Néo-Zélandais et Sud-Africains se dirigent vers un quatrième titre mondial, quand nous n'avons toujours pas été capables - nous devons quand même être un peu plus cons que la moyenne - d'en décrocher un. C'est long, quatre ans.

Dans moins de deux semaines sort le livre Côté Ouvert, recueil des meilleures chroniques de ce blog sur deux cents pages, aux éditions Passiflore. N'hésitez surtout pas à le commander dès maintenant chez votre libraire...


vendredi 8 septembre 2023

Ouvert vendredi soir

Les Tricolores rêvent de broder ce trophée sur leur maillot et c'est une bonne étoile qui veille sur eux. Car enfin comment expliquer autrement que par un destin favorable ce court avantage au score (9-8) à la pause après avoir proposé une première période aussi pathétique ?  Ballons rendus ou relâchés, impacts subis, faiblesse offensive trop criante pour être vraie... S'il n'y avait pas eu cette inspiration au pied et à la course de Damien Penaud derrière une récupération inespérée, les coéquipiers d'Antoine Dupont n'auraient rien montré si ce n'est un chapelet d'approximations.
Après une cérémonie d'ouverture ringarde et ridicule, indigne du patrimoine culturel français, menée par un Jean Dujardin qui n'avait rien d'un artiste, et l'allocution copieuse sifflée d'un président de la République française qu'on connait adepte de la récupération politique sur le terrain sportif, les All Blacks entrèrent tout de suite dans le vif du sujet : la percée majuscule de Rieko Ioane plein centre et la passe au pied tranchante de Beauden Barrett en position d'ouvreur créèrent l'essai du lutin Mark Telea. Emoi.
Quand en seconde période il réussit son doublé, l'ailier kiwi frigorifia le Stade de France : les All Blacks menaient 13-9. C'est alors que la confiance entra en jeu, aussi la solidarité et quelques coups de génie, comme ce demi cadrage-débordement de Matthieu Jalibert et sa passe laser pour Damian Penaud. Essai ! Le néo-girondin aurait pu l'inscrire trois minutes plus tôt, et même un troisième à la 76e mais il lui manqua trois mètres de glissade. Voire un quatrième quand, dans les airs, Melvyn Jaminet lui enleva le ballon, deux minutes avant le coup de sifflet final.
27-13, l'addition est élevée, présentée par une équipe française qui ne doute pas, se moque des aléas comme de son premier en-avant. Elle peut parfois produire le pire mais se rachète immédiatement après en proposant le meilleur. Et finir par terrasser les All Blacks en match d'ouverture comme s'il s'agissait d'une formalité - en deux temps, quand même - là où la génération 2007 s'était pris les pied dans le tapis - au propre comme au figuré - face à l'Argentine dans ce même stade.
Hyper professionnels, ces Tricolores avaient annoncé qu'en cas de défaite, l'échec n'aurait pas le poids d'une fin du monde. Ils ont rappelé qu'après cette victoire inaugurale, ils n'avaient rien gagné. Leur force ? Avoir poussé pendant quatre-vingt minutes et monté en puissance quand leur adversaire s'arrêta net, lui, à l'heure de jeu. Preuve que la préparation physique de l'implacable Thibaud Giroud porte tout de suite ses fruits après qu'un début de polémique ait été rapidement éteint suite à quelques blessures malvenues.
Même avec une entame poussive polluée par un trop grand flot d'erreurs directes balle en mains, ce XV de France aligne des statistiques aussi intéressantes que prometteuses. Lisez plutôt : 62 % d'occupation des sols, 92 % de touches gagnées (treize ballons sur quatorze lancers, et un volé), pas de carton jaune et seulement quatre pénalités concédées, contre douze à leur adversaire en infériorité numérique juste avant l'heure de jeu. Seul bémol, les All Blacks ont pris le meilleur sur les défenseurs français à trente-deux reprises, soit deux fois trop d'occasions ainsi offertes.
Le lendemain à Marseille, c'était Ford fiesta ! L'ouvreur anglais est allé, lui, droit au but, mettant l'Argentine à ses pieds en offrant à son équipe réduite à quatorze dès la troisième minute un succès inespéré, 27-10. Face aux représentants d'une nation championne du monde de football, "petit Wilko" a converti six buts de pénalité et décoché trois drop-goals, l'Angleterre offrant une leçon de lucidité au tableau noir, modèle d'intelligence collective en mouvement, rappel que le sport de balle ovale se nomme plus que jamais, dans ces matches trop serrés, football-rugby.

Sortira début novembre aux éditions Passiflore un ouvrage titré "Côté Ouvert" qui regroupera les meilleures chroniques de ce blog.

samedi 26 août 2023

A double tranchant ?

Après le résultat probant du XV de France face à l'Australie, dimanche (41-17) et puisque les observateurs invoquent la dimension historique de ce tour de chauffe après la défaite (35-7) qu'infligèrent les Springboks aux All Blacks vendredi à Twickenham et l'euphorie fidjienne sur cette même pelouse qui laissa les Anglais battus (22-30), aphones et inquiets, précisons que le Mondial a débuté quinze jours avant le coup d'envoi du match d'ouverture. Une première.

Angleterre, Nouvelle-Zélande... A l'occasion des matches de préparation - qui peuvent être aussi ceux de la déconstruction - nos meilleurs ennemis ont singulièrement perdu de leur superbe, un peu de leur jeu et surtout l'occasion d'enclencher la compétition avec cette confiance qui sied aux grandes équipes. J'écris "meilleurs ennemis" car depuis 1987, Néo-Zélandais et Anglais ont toujours été l'écueil contre lequel se sont brisées les illusions tricolores. Cette fois-ci, ils sont en plein bouillon, ballotés. Faut-il y voir un signe encourageant ?

Privée de son capitaine Owen Farrell pour affronter d'entrée l'Argentine dans une poule qui comprend aussi les Samoa, l'Angleterre est logée - comme la Nouvelle-Zélande - à l'hôtel des joueurs brisés, le staff kiwi devant pour sa part reconstruire une deuxième-ligne après le carton rouge récolté par Scott Barrett et l'absence de Brodie Retallick ; sans parler de la blessure au genou des piliers titulaires, Tyrel Lomax et de Ethan de Roodt.  

A contrario, les avants springboks ne souffrent pas d'un manque de puissance. C'est même à grands coups d'épaules qu'ils ont concassé leurs homologues, vendredi soir, et il fallait voir le visage des All Blacks au coup de sifflet final pour mesurer l'intensité des impacts. Fidèles à leur ADN, les Sud-Africains ont ajouté ces appogiatures au large et dans les intervalles qui les rendent actuellement irrésistibles, en tout cas idéalement placés pour un doublé mondial. 

Nos blogueurs ont du talent. "Pour une fois, tous d'accord pour expliquer qu'il n'y rien à dire, ce qui devrait quand même prendre un peu de temps !" lâche Jan Lou, habitué des lieux qui ne sont jamais communs. La déconfiture des Kiwis nous interroge, et il n'est pas avisé de s'en réjouir tant que n'aura pas été mesuré sur leur mental l'effet à double tranchant de cette large défaite face au grand rival. Les All Blacks ne perdent jamais longtemps leurs moyens et, même après s'être débarrassés sans coup férir de Wallabies courts sur pattes, les Tricolores s'attendent à une réplique de haute intensité dans deux semaines.

Sortira début novembre aux éditions Passiflore le recueil des meilleures chroniques de ce blog.

dimanche 9 juillet 2023

Ce jeu de Barrett

L'été n'est pas en pente douce pour tous. Tandis que dans la nuit de Pretoria les champions du monde ont envoyé samedi au reste de la planète un message clair en se jouant de l'Australie comme s'il s'était agi d'un sparring-partner d'occasion, les All Blacks attaquaient leur ascension vers le sommet Webb-Ellis depuis ce qui pourrait être considéré comme leur camp de base, à Mendoza, aux pieds de la Cordillère des Andes. L'occasion pour nous de savourer un verre de ce malbec fruité qui fait la légende des lieux, quand bien même la période serait plus propice au rosé bien frais.

Nous voilà réfugiés sous le parasol tandis que le groupe France, au banc d'essai mais ballons remisés, aligne les sprints au rupteur en pleine canicule afin d'atteindre le plein niveau de stress. Les coéquipiers d'Antoine Dupont emmagasinent actuellement à Monaco les toxines tandis que Springboks et All Blacks, eux, additionnent les points avec une facilité déconcertante dans un Rugby Championship aux allures de répétition générale d'avant Mondial. Quels parcours plus contrastés que ce chemin de souffrance et ces voies du grand large...

A ce rugby de défi frontal inscrit à leur patrimoine génétique, les Springboks ont ajouté l'exquise dilution du jeu de passes en recherche d'intervalles, tendance esquissée lors du Mondial 2019 - mais en fin de rencontres - et qui a été samedi à Pretoria exprimée dès les premières minutes, en témoignent le "coup du chapeau" tiré par leur ailier de poche Kurt-Lee Arendse, transfuge du 7 capable de mystifier à trois reprises la défense wallaby, certes poreuse, mais quand même... Ils ont aussi offert à leur trois-quarts centre polyvalent André Esterhuizen toute latitude pour, à 29 ans, s'imposer en leader d'attaque, gabarit de troisième-ligne aile (1,94m, 110 kg) doté d'un jeu au pied subtil propre à semer le trouble dans les rangs adverses.

Quelques heures plus tard, les All Blacks n'ont pas attendu longtemps, eux aussi, pour enclencher leur premier match de l'année face à des Pumas aux griffes trop élimées. Et ce n'est pas forcément une bonne nouvelle pour le XV de France qui sera sur leur route, le 8 septembre prochain. Car on a retrouvé des Néo-Zélandais vifs et inspirés dans le sillage de leurs trois frères qui font du rugby un jeu de Barrett. A toi, à moi, et surtout à la nôtre, semblaient-ils dire en se transmettant le ballon comme un mot de passe. Fidèles en cela à une tradition visiblement remise au goût du jour. 

Depuis la parution d'un ouvrage, l'ABC du rugby, dans lequel Charlie Saxton, ancien demi d'ouverture international devenu entraîneur puis manager dans les années 60 concentrait en une formule la méthode de jeu qu'il pensait la meilleure pour les hommes en noir, ceux-ci disposent d'un référent commun qui met en arborescence trois principes-clés : le placement des joueurs, la possession du ballon et le rythme de jeu. Samedi à Mendoza, ils ont de nouveau consacré cette formule. Saxton écrivait en exergue de son ouvrage : "Le rugby est un jeu d'attaque." Bien lu, bien reçu.

Nous avons ensuite savouré la montée du Puy de Dôme, théâtre d'une petite page épique dans le dernier kilomètre entre Jonas Vingegaard et Tadej Pogacar, nos Anquetil-Poulidor des temps modernes, au milieu desquels n'est pas parvenu à se glisser l'inimitable Julian Alaphilippe. Avant de retrouver les jeunes pousses bleus, ces "fils de" opposés à l'Angleterre, avant-dernier obstacle sur la route d'un sacre promis en finale face à l'Irlande, vendredi prochain en apéritif propre à calmer notre appétit le temps d'un été qui monte en température. 

mercredi 26 octobre 2022

Aux racines de ce jeu

Un géant s'est éteint. Doucement. A l'âge de 102 ans. Avant d'être l'immense artiste que l'on connait, Pierre Soulages avait été un solide avant du lycée de Rodez, puis du Stade Ruthénois. En 2007, Olivier Villepreux avait interviewé le peintre de l'outrenoir sur le thème ovale. "Avec mon gabarit, avouait  Soulages, mes cent kilos et mon 1, 90 m, j'étais deuxième-ligne et parfois troisième-ligne. Je sautais haut, je courais vite. A Rodez, je ne pouvais échapper au rugby. Dans ma famille, on aimait le rugby. Je me souviens un jour, j'avais dix ans, et l'équipe du Stade Ruthénois était en déplacement. Mon oncle m'a surpris en train de me rendre au stade :

- Et où vas-tu ? 

- Au stade, il y a match de football... 

- Tu n'es pas malade ? Tu veux aller voir jouer les manchots ? Tu n'iras pas ! Viens, on va à la maison, on va goûter ensemble. 

Et il m'a offert un quatre-heures phénoménal, pour me récompenser ! C'était en 1930." 

Dans Le rugby français existe-t-il (éditions Autrement, 2007), Olivier Villepreux reprit les mots écrits par Roger Vailland sur Soulages : "C'est un champion, qui au cours d'un grand nombre de combats, de courses et de séances d'entraînement s'est créé un style". Un style fait d'immenses peintures monopigmentaires fondées sur la réflexion de la lumière par les états de surface du noir. Toiles exposées dans le monde entier, Paris, New York, Sao Paulo, Copenhague... Magnifiées en 1979 puis en 2010 au Centre Georges Pompidou, autre amoureux du rugby. Happé par la peinture en 1946, Soulages a ainsi fait traverser, quatre-vingt ans durant, son noir abstrait. 

"J'ai des rapports presque quotidiens avec le rugby, avouait cet ancien joueur de l'ombre, des tâches obscures et souterraines. Car ce qui m'a plu au départ dans le rugby, c'est que le ballon est ovale. Cela a l'air idiot, mais c'est capital parce que, avec cette forme, il y a de l'inattendu. Et l'inattendu est ce qui m'intéresse dans la peinture, tous les jours. Ce qui me plaît, c'est de rencontrer ce que je n'attends pas et sur lequel peut s'échaufauder une construction. C'est comme cela que fonctionnent mes tableaux. Lorsque j'en commence un, je ne sais pas ce que je vais faire, c'est un événement qui, pendant que je peins, se produit et déclenche la suite. Cela ressemble déjà à du rugby, c'est dans la conception même, dans la racine de ce jeu, que je retrouve le rebond innatendu de l'ovale." 

Et Pierre Soulages de poursuivre, à notre usage : "Si le rugby n'était qu'une activité physique, elle manquerait d'intérêt. J'ai souvent vu des types qu'on disait idiots être très intelligents dans le jeu. Et ils l'étaient, profondement. Il y a une forme d'intelligence du combat (...) Dans l'art, c'est la même chose. Ingres disait : "Les gens qui ont du talent, ils font ce qu'ils veulent, moi, je ne fais que ce que je peux." Je crois que c'est une parole qui vaut aussi pour le rugby. C'est un jeu qui est révélateur des gens, de leur personnalité et de leur talent, dans un collectif." 

Et de conclure ici : "J'étais concerné par beaucoup de choses dans ma jeunesse, mais j'aimais ce jeu parce que justement il était beaucoup plus qu'un sport, un jeu (...) J'ai rencontre René Char. Il jouait au même poste que moi, m'a-t-il dit. Nous avions la même corpulence, quoique dans mon souvenir, il avait des mains plus grandes que les miennes ! Georges Duby (historien) également avait joué. Claude Simon (écrivain, prix Nobel en 1985) aussi. C'était un ami proche. (...) Vous savez, en général, les amis que j'ai sont des amis qui aiment ce jeu. Ce n'est pas parce qu'ils aiment le rugby qu'ils sont mes amis, mais parce que probablement il y a des choses que nous partageons qui se trouvent aussi dans ce jeu." 

Parmi ses amis, Jean Nouvel. Et Olivier Margot. Qui offrit à L'Equipe Magazine le 10 septembre 2011 sa Une signée Soulages pour un cent pour cent All Blacks. "Le noir n'est pas toujours le deuil, précisait le Maître. Pour la plus grand partie de la planète, la couleur du deuil, c'est le blanc. Les symboliques des couleurs sont réversibles. Pour tout homme, c'est la couleur de notre origine : avant de naître, avant de "voir le jour", nous sommes dans le noir. Dans les époques lointaines de la Préhistoire, Altamina, Lascaux, Chauvet, nous savons que, depuis 340 siècles, les hommes allaient peindre dans les endroits les plus obscurs de la terre, dans le noir absolu des grottes, et peindre avec du noir." 

Dans l'entretien réalisé par mon ami Olivier Margot, Pierre Soulages évoqua le rugby d'aujourd'hui. Voilà ce qu'il en disait : " Le jeu m'intéresse toujours, même s'il y a moins d'inattendu qu'auparavant. Tout est devenu très codé. Il faut se méfier des techniques trop bien rodées. Je suis contre les académismes. En peinture comme en rugby, le plus intéressant, c'est quand apparait un nouvel ordre dans le désordre. J'ai dit, il y a longtemps : C'est ce que je fais qui m'apprend ce que je cherche." 

Un tel personnage, plus grand que nature, nous laisse une oeuvre monumentale - et je vous invite à vous rendre à Rodez au musée qui lui rend un sublime hommage où se mêlent les relations du noir avec la lumière et les couleurs, "l'inépuisable diversité de la lumière reflétée, ce noir-lumière, cet autre champ mental que celui du noir", ajoutait-il, presque mystique, citant saint Jean de la Croix : "Pour toute la beauté jamais je ne me perdrai, sauf pour un je-ne-sais-quoi qui s'atteint d'aventure."

Remettre en cause dans un monde fragmenté, qui souffre. Parti, Pierre Soulages, et nous sommes nombreux, nous accompagne. Il demeure. Dans l'effort insondable qui nous pousse non pas seulement à rencontrer mais à atteindre.

dimanche 14 août 2022

Réponse affirmative

Qui va gagner ? Avant le choc entre les Springboks et les All Blacks à l'Ellis Park, samedi dernier, cette interrogation aimantait les esprits. Mais s'agit-il d'aimer le rugby pour n'évaluer que la seule performance ? Il était autrement question d'enjeu dans ce match tellurique sur les lieux du sacre sud-africain en 1995. A ceux qui pensaient que les All Blacks manquaient de ressources morales et techniques, la réponse fut cinglante, autant que l'écart au score en faveur des Néo-Zélandais.
Moins que d'autres mais quand même quand il s'agit de rugby, les Néo-Zélandais ont connu des baisses de régime. Plus ou moins marquées. Elles leur ont permis d'en sortir par le haut.
Après la déconvenue survenue en 1949, certains d'entre eux prirent l'initiative de créer, de modéliser et de formaliser un système de jeu basé sur la maîtrise du temps, du ballon et de l'espace. Cette théorie est connue sous l'appellation contrôlée "règle des 3 P" : en anglais, pace, possession, placement. A savoir rythme, conservation, position. Cette identité remarquable tient dans un immense graphique aux nombreuses ramifications, sorte d'arbre généalogique d'un plan de jeu démultiplié dont les inventeurs se nomment Charlie Saxton et Fred Allen. Une fois rendu à Dunedin, n'hésitez pas à vous rendre au club-house du club des Pirates, non loin de la plage, où une petite vitrine regroupe, comme des ex-voto, le legs de Saxton, manager des All Blacks lors de la tournée de 1967 dans l'hémisphère nord, auteur cette-année-là de L'ABC du rugby dont on conseille la lecture à tout amoureux du rugby.
Victorieux des Springboks dans leur antre quand on les vouait à l'enfer, les All Blacks, tel le phoenix, savent renaître de leurs cendres et dans deux semaines, les Argentins risquent de s'en apercevoir à leurs dépens. Mais le voile noir qui est tombé sur eux n'est pas encore retiré. Voile de critiques, de colère, d'hystérie et surtout de haine, jusqu'à menacer de mort certains joueurs. Les réseaux si peu sociaux sont aussi toxiques en Nouvelle-Zélande qu'ailleurs, mais quand il s'agit d'un pays qui a fait du culte de la balle ovale une religion, on pouvait imaginer un peu de compassion. Que nenni... 
Personne n'a oublié l'accueil innommable réservé à John Hart, le présomptueux manager des All Blacks battus par la France en 1999 en demi-finale du Mondial à Twickenham au point qu'il tomba en dépression et qu'on craignit pour sa vie. Ian Foster, lui, tourna en dérision les attaques ad hominem dont il fut la victime sept jours durant. Ce qui impressionne, dans cet épisode, c'est qu'au plus fort de l'ouragan qui déchira le lien qui les reliait avec leur public, les All Blacks surent trouver au sein même de leur groupe attaqué de toutes parts assez de ressources mentales et morales pour venir à bout de la pire adversité : pas les Springboks, non, qui sont pourtant un très gros morceau mais l'opinion publique, dont on ne mesure pas toujours l'intensité destructrice.
En s'imposant à l'Ellis Park, samedi 13 août 2022, les All Blacks n'ont pas seulement remporté un match, ils ont gagné la partie qu'ils jouaient, à leur corps défendant, contre le reste du monde, cette foule de détracteurs trop heureuse de voir tomber de leur piédestal ceux qui dominent le rugby international depuis 1905 et leur première tournée en Europe, un jeu auquel ils ont tant apporté qu'une chronique entière ne serait pas suffisante pour présenter leur legs. Les Néo-Zélandais du capitaine Sam Cane se sont offerts un supplément de confiance, d'estime de soi, de sérénité.
Qu'est-ce qui rend les All Blacks uniques ? Sans doute la conscience qu'ils ont de représenter un pays situé à l'autre bout du monde occidental, placé juste avant l'Antarctique, dont personne n'aurait idée s'ils n'étaient de noir vêtus pour porter le deuil de leur adversaire au point qu'aucun n'est parvenu à les vaincre davantage qu'il ne s'est incliné. Plus sûrement la persistance de caractéristiques - organisation millimétrée du jeu, recherche permanente d'innovations tactiques - conservées et enrichies au fil du temps malgré le brassage de leur population, d'abord anglo-saxonne et maori, puis polynésienne et mélanésienne.
Dans un peu plus d'un an, le XV de France affrontera la Nouvelle-Zélande en match d'ouverture de la Coupe du monde 2023. Victorieux, les Tricolores retrouveraient l'Irlande ou l'Ecosse en quarts de finale. Battus, l'Afrique du Sud, championne en titre, leur barrerait sans nul doute le chemin. Comme en 2011, les Tricolores partageront leur sort en match de poule avec les Néo-Zélandais, un adversaire qui ne reviendrait sur leur chemin qu'à l'heure de la finale, pour le cas où tout leur réussirait. Autant dire que le lien qui unit le XV de France aux All Blacks n'est pas prêt de se rompre.

lundi 4 juillet 2022

Ecrit sur du sable

Pierre Soulages a découvert le rugby en 1930, à l'âge de dix ans. Et depuis conserve des rapports presque quotidiens avec la balle ovale, cet inattendu qui l'intéresse aussi dans la peinture. D'un solide gabarit (1,90 m, 100 kg), comme l'était aussi René Char, le Ruthénois aime le rugby parce qu'il y rencontre ce qu'il n'attend pas. De la même façon échafaude-t-il la construction de ses tableaux. "Lorsque j'en commence un, avoue-t-il dans le précieux ouvrage Le rugby français existe-t-il ? (éditions Autrement), co-écrit en 2007 par Olivier Villepreux - dont nous sommes nombreux ici à suivre le blog - et Denis Soula, je ne sais pas ce que je vais faire, c'est un événement qui, pendant que je peins, se produit et déclenche la suite. Cela ressemble déjà à du rugby, c'est dans la conception même, dans la racine de ce jeu, que je retrouve le rebond inattendu de l'ovale."
Sans doute a-t-il autant apprécié les inspirations tricolores nées dans la moiteur de Nagoya et passées par le centre, ce lieu sacré du rugby français. Autant que la vitesse d'exécution des Japonais... "Si le rugby n'était qu'une activité physique, elle manquerait d'intérêt. C'est un jeu qui est un révélateur des gens, de leur personnalité et de leur talent, dans un collectif." Fort heureusement, on trouve encore et toujours dans ce sport des marqueurs : prise d'intervalle dans la zone des trois-quarts centres pour les Tricolores, une constante depuis René Crabos et François Borde dans les années 20 du siècle dernier. Vitesse de libération du ballon dans les rucks, marque déposée des Japonais depuis 2015 et leur succès aussi savoureux qu'historique sur les Springboks à Brighton.
Comme chez tout artiste, même le plus effacé ou le plus austère, une part de génie émerge de la somme de travail. Ce que Pierre Soulages ne manque pas de souligner, pour le cas où nous n'aurions pas vu l'éclair jaillir. "Le talent semble déranger l'ordre établi, mais sans lui, pas d'étincelle, pas de pensée. Des gens ont pensé le rugby, j'en connais et ils ont beaucoup apporté au jeu car ils ont permis d'intellectualiser ce qui ne l'était pas. La manière dont ils ont parlé du rugby m'a toujours beaucoup intéressé. Il n'y avait pas que des qualités athlétiques. Il y avait une pensée." Celles de Julien Saby, René Deleplace, Jean Delaluez, Pierre Conquet... Héritiers d'un étudiant de Cambridge, Harry Vassal, qui, en 1880, modélisa le jeu d'échecs pour élaborer le jeu de passes.
Retrouver Pierre Soulages, c'est partager le souvenir de montées aux matches entre amis, direction Colombes, pour y admirer Jacky Bouquet, Pierre Albaladejo, les frères Boniface, Gérard Dufau ou Pierre Danos, Christian Darrouy, en compagnie de Samuel Beckett, René Char, Georges Duby et Claude Simon. "Vous savez, les amis que j'ai, en général, sont des amis qui aiment ce jeu, note Soulages. Ce n'est pas parce qu'ils aiment le rugby qu'ils sont mes amis, mais parce que probablement il y a des choses que nous partageons qui se trouvent aussi dans ce jeu.
Le noir, en langage héraldique, se dit sable, apprend-on. Symbole multivalent, couleur fondamentale, celle de l'origine du monde. Celle d'avant la lumière, d'avant le jour. "Il y a cent quarante siècles, au début connu de la peinture, c'est-à-dire la grotte Chauvet, les hommes allaient dans les endroits les plus sombres, les grottes, pour peindre, avec du noir, alors qu'il leur aurait suffi de se baisser, de ramasser de la craie pour écrire sur la paroi, mais ils ne l'ont pas fait..." Noir comme le maillot des All Blacks, maîtres du jeu comme ils l'ont encore une fois montré face à l'Irlande, en six coups de pinceaux comme autant d'essais de factures variées.
Fin juillet, de retour d'Espagne où les châteaux se construisent l'été sur du sable, j'entrerai dans le musée Soulages, à Rodez, comme on pénètre dans un vestiaire. Lieu ésotérique qui n'appartient qu'à ceux qui viennent se mettre à nu, puis se revêtir d'un maillot pour s'agréger en équipe. Ce lieu de communion dont on ne peut saisir le sens sans en connaître les codes. Un musée pour abolir le temps, ou plutôt passer du temps historique, ainsi que le nomme Mircea Eliade, c'est-à-dire le nôtre, personnel, individuel, au temps mythique, absolu, qui remonte à la nuit - forcément noire - des temps pour sublimer nos quêtes, les miennes, les vôtres. Ovales et autres.

mardi 16 novembre 2021

L'étendue des territoires

Le 8 septembre 2023, la dixième Coupe du monde débutera par l'affiche France- Nouvelle-Zélande. Il n'y en aura pas d'autre de ce genre avant le match d'ouverture. Autant dire que la rencontre de samedi servira de répétition générale. Si le staff tricolore - on lui a posé la question - ne fait pas de ce dernier test-match de l'automne un objectif prioritaire, les All Blacks, eux, n'ont pas cette mise à distance, cette pudeur qui cache beaucoup trop de méfiance et si peu de sérénité. Car enfin, il sera question de territoire à marquer, d'impact à assener, de doute à instiller. Nul doute que le vainqueur de l'ultime rendez-vous de novembre qui s'annonce à Saint-Denis plongera son adversaire dans la perplexité.

Mais après leur défaite à Dublin, faut-il vraiment craindre les All Blacks ? Faut-il avoir peur d'une équipe qui, certes, porte le deuil de son adversaire - ainsi que l'écrivait Georges Pastre, grande plume de Midi-Olympique et historien à l'érudition souriante - mais semble aujourd'hui avoir perdu de sa superbe. Aucun adversaire n'est à prendre à la légère, ainsi qu'éprouvé face à la Géorgie, capable de faire jeu égal avec les Tricolores pendant vingt-cinq minutes, et il n'est pas ici question de sous-estimer la Nouvelle-Zélande à l'aune de son échec irlandais. Mais il y a des raisons d'être optimiste.

Depuis 1954 et le premier succès sur les All Blacks à Colombes avec un XV de France fort de Lucien Mias, Jean Prat et André Boniface, certes dominé mais vaillamment arc-bouté en défense et, il faut l'avouer, bien servi par la suffisance néo-zélandaise en attaque, jusqu'au quart de finale du Mondial 2007 à Cardiff où il fut question là-encore d'un profond dédain au moment de frapper ce drop-goal qui aurait offert aux Néo-Zélandais un billet pour la demi-finale, nous savons que les All Blacks, contrairement au mythe qu'ils véhiculent, ne sont pas invincibles.

Mais quand ils s'inclinent, c'est souvent parce qu'ils ne se sont pas donnés toutes les armes, qu'ils ont péché par facilité, légèreté, trop de décontraction ou de confiance en eux, en leur jeu, en leur force. Samedi dernier à l'Aviva Stadium, ils ont été saoulés de percussions, obligés à défendre comme jamais ils ne l'avaient fait. Ils ont été dominés physiquement, territorialement et dans la possession du ballon. La fameuse règle des trois P (pace, possession, placement, soit rythme, conservation, position) inventée par Charlie Saxton dans les années 50 s'est retournée contre eux. Pis, les Irlandais l'annexèrent.

Reste que s'il veut l'emporter samedi, le XV de France devra montrer autre chose que ce qu'il a livré à Bordeaux contre les Géorgiens. On peut extraire trois de leurs six essais pour souligner ce que les Tricolores sont capables de réaliser quand ils sont inspirés. Lorsque Mathieu Jalibert choisit de prendre l'intérieur, il y avait surnombre au large, de l'ordre de cinq contre deux : ne gardons que le positif... Damian Penaud, lui, s'est ouvert le chemin de son premier essai grâce à une passe intérieure de Gaël Fickou en position d'ouvreur, et a trouvé celui de son doublé au large avec une passe millimétrée de Romain Ntamack placé centre...

Samedi soir, donc, nous connaîtrons l'étendue du chemin qu'il reste à parcourir et de celui qui a déjà été emprunté. Nous saurons si certains des choix tactiques du staff tricolore - Jalibert ouvreur, Ntamack centre, Woki deuxième-ligne, Jelonch numéro huit, entre autres choix - sont pertinents, si la préparation physique tant vantée à Marcoussis est à la hauteur de nos attentes, des exigences du très haut niveau et des fameux ingrédients que notre adversaire ne manquera pas de verser dans son plat de résistance, test grandeur nature qui sera à n'en pas douter le point d'orgue des tournées d'automne, toutes nations confondues.

Au Stade de France, les All Blacks livreront - je m'avance pour intéresser la partie - le Ka Mate afin de garder pour nous au show en 2023 leur très guerrier Kapa O Pango créé, en grande partie, à des fins marketing. Un Ka Mate composé en 1820 par le chef Te Rauparaha, et emprunté au siècle dernier à la tribu Ngati Toa sans lui offrir de dédommagement. Après treize ans de procédures juridiques, un accord à l'amiable fut finalement trouvé en 2011 entre la tribu et la fédération néo-zélandaise. Il n'est pas inutile de signaler que ce bref haka est d'abord un hymne à la femme, qui sauve le voyageur d'un danger en le cachant dans une fosse de stockage de patates douces et en asseyant au-dessus delui pour en masquer l'entrée. Une sorte de monologue du vagin, façon kiwi.

lundi 12 avril 2021

Entre les deux tours

Au risque de finir en aporie, cette chronique doit vite évacuer l'incompréhension du week-end dernier : comment quatre des plus belles équipes françaises ont-elles pu livrer aux yeux des téléspectateurs attristés deux prestations chloroformées ? Deux quarts de finale à zéro essai le même jour doivent pouvoir trouver place dans le Guinness Book, cette boisson préférée des Irlandais lesquels se demandent bien ce qui les attend à La Rochelle qu'ils ont vu pulvériser les Anglais de Sale à pourtant forte densité sud-africaine... 
Ainsi va la Coupe d'Europe remodelée pour cause de Covid-19, matches de poules tronqués et phase finale tirée au sort, laissant au destin le soin de déterminer les oppositions. Ainsi la province du Leinster débarquera en Aunis début mai et nous aurons le temps d'y revenir. En attendant, du côté de Dublin, nombreux sont ceux qui se demandent ce que ce diable de Ronan O'Gara, l'ancien roi du Munster deux fois champion d'Europe en 2006 et 2008, peut bien avoir commencé à fomenter entre les deux tours.
Désormais musclé dans toutes ses lignes grâce à un recrutement ciblé - dix-neuf internationaux - depuis quelques saisons déjà, le Stade Rochelais, demi-finaliste du Top 14 en 2017 et en 2019, poursuit son ascension, en témoigne son billet pour le dernier carré de Coupe d'Europe décroché avec panache et virulence, samedi, sur sa pelouse d'un stade Marcel-Deflandre qui fut le théâtre, naguère, d'une prise de position inoubliable. La grande salle de réunion située dans la tribune présidentielle vit, au soir du 28 novembre 1977, joueurs, entraîneurs et dirigeants refuser à la majorité la venue du capitaine des All Blacks, Graham Mourie, au motif qu'il était préférable de privilégier les enfants du club, issus de l'école de rugby. 
C'est ainsi que la troisième-ligne de l'époque composée de "Bébert" Dieu, Thierry Dagusé et Philippe Bonnarme continua d'évoluer dans cette composition en Première Division, hissant l'épisode Mourie au rang de décision exemplaire, vote démocratique salué ainsi par Denis Lalanne dans les colonnes de L'Equipe : "Le problème, pour les clubs de dignité, n'a jamais été de chercher du renfort de l'autre côté des océans mais plutôt de garder ses enfants au bercail. C'est l'honneur du rugby français que de compter encore en son sein des équipes capables de commettre des gaffes grandioses aux yeux de tous les experts du noble jeu.
Gaffe grandiose, donc, diluée un demi-siècle plus tard dans le professionnalisme ovale. Autre temps, autres moeurs... Aujourd'hui, à ma connaissance, sur la feuille de match que présentèrent les dirigeants rochelais face à Sale n'apparaisaient que deux enfants du club, remplaçants : le demi de mêlée Jules Le Bail et le deuxième-ligne Thomas Lavault. Tel est sans aucun doute le prix que doit payer un club enclavé désireux de se hisser vers les sommets. 
Pour avoir porté le maillot du Stade Rochelais jusqu'en juniors avant de rejoindre Poitiers afin d'y suivre des études universitaires et le Stade Poitevin, alors en troisième Division, pour me frotter au rude univers des seniors, je peux témoigner des vertus de la formation rochelaise, cette école de rugby créée par Arnaud Elissalde qui était aussi une école de vie et, n'ayant été qu'un modeste joueur parmi tant d'autres, mes éducateurs - Claude Bas, Robert Puyfourcat et "Loulou" Courthès - surent néanmoins éveiller en moi quelques ressources insoupçonnées dont je sens bien qu'elles me constituent encore aujourd'hui. 
Après avoir refusé au nom de son ADN l'âme des All Blacks, à savoir Graham Mourie, La Rochelle peut aujourd'hui se réjouir de compter dans ses rangs le double champion du monde néo-zélandais Victor Vito, atout vital au coeur d'un dispositif aussi tranchant qu'inventif dont on sent bien qu'il est construit depuis une demi-douzaine de saisons pour décrocher un titre, qu'il soit domestique ou européen. Descendu il y a vingt ans en ProD2, remonté de façon durable en 2014 en Top 14, figure de proue à la lumière de son éclatant succès sur Sale, le Stade Rochelais, solidement toilé, est désormais en passe de remporter son pari hauturier.

lundi 14 décembre 2020

Bonne pointure au tirage

On se souvient qu'en novembre 2017 le président de notre République n'avait daigné apporter qu'un soutien vraiment très mou du genou à Bernard Laporte en amont du vote pour l'obtention de l'organisation du Mondial 2023, élection remportée à la surprise générale par la France, adossée au savoir-faire de Claude Atcher, le deux-ex machina des candidatures France 2007 et Japon 2019. Avait été aussi remarquée l'absence à Londres de la Ministre des Sports de l'époque, Laura Flessel... A l'évidence, personne ne misait son centime d'euro sur un succès français, lequel fut arraché de haute lutte après cinq mois de préparation intensive dans une des grandes salles du CNR de Marcoussis. Nous n'étions alors que quelques uns à avoir fait nos comptes, et il fallait disposer d'un réseau d'initiés pour additionner en temps réel les voix des fédérations internationales favorables au projet français. 
  Le président de la FFR nouvellement élu sentait le soufre, entendait-on dans les couloirs du pouvoir. Il avait surtout donné pour la première fois aux clubs français la possibilité d'exprimer leur choix et il s'était porté sur lui. Si les politiques professionnels se pinçaient alors dédaigneusement le nez en évoquant l'ancien secrétaire d'Etat chargé des Sports du gouvernement Fillon 2 sous Sarkozy, Bernard Laporte, BEP métiers de l'électricité en poche, met aujourd'hui en lumière le rugby de France, équipe nationale inclus, après s'était employé comme personne avant lui à valoriser une candidature laissée à l'abandon par la précédente équipe fédérale, sillonnant le globe pour récolter des voix et, outsider, casser le fil sur la ligne d'arrivée devant l'Afrique du Sud et l'Irlande. Alors forcément tout le monde l'acclame aujourd'hui, souligne ses qualités, lui serre la main, se fait prendre en photo avec lui, y compris le Président, l'autre, qui lui donne du "Bernard" comme il donne du "Claude" à Atcher, au point de nous faire croire qu'ils ont gardé les oies ensemble... Ainsi va le théâtre des opérations alors que le public est toujours interdit de stades quand les métropolitains, eux, sont bondés. Allez y comprendre quelque chose et pour ça, nous vous conseillons le "Dictionnaire absurde du Covid" de Serge Simon, le troisième homme de la bande, paru cette semaine chez Hugo.Doc. 
Dans trois ans, il faut espérer que la pandémie nous aura laissé tranquilles, que les gilets jaunes seront devenus bleus, que les All Blacks ne feront pas blocs dans les rues et que la seule chose qui brûlera sera notre passion. Dans le sillage du prix Nobel de littérature 1957 Albert Camus, rappelons au passage qu' "il n'y a pas d'endroit dans le monde où l'homme est plus heureux que dans un stade..." et imaginons des tribunes ouvertes alors même que nous sont présentées actuellement des rencontres sans âme puisque sans supporteurs, matches sous cellophane sans goût, dénués de chair et privés d'échos. 
Ce lundi à peine gris, dans un Paris des beaux quartiers haussmanniens nettoyé de frais, pavé luissant et trottoirs dégagés de badauds, le ban et l'arrière-ban politiques n'ont pas manqué, Président en tête, de se ruer à l'heure de l'apéro pour être sur la photo autour du trophée convointé quand, de leur côté, les joueurs du XV de France apprenaient qu'ils allaient se retrouver avec la Nouvelle-Zélande (grâce à Guy Savoy) et l'Italie (merci, Christian Louboutin) en poule A - comme abordable - du Mondial 2023. 
Palais de la Bourse, donc. Tout sauf un hasard tant le symbole offert à notre douce ironie est saisissant. Qu'un tirage au sort - moment toujours attendu - suivi d'une conférence de presse se tiennent dans l'ancienne corbeille aux valeurs est la preuve sans doute aucun que le rugby est "bankable" ; preuve aussi que la France a pour principal objectif de remplir dans trois ans les caisses de World Rugby, particulièrement occupé à renflouer des fédérations exsangues pour cause d'un coronavirus qui commence sérieusement à nous taper sur le sytème.

mercredi 23 septembre 2020

A tous coeurs

Si l'actualité rugbystique domestique s'articule autour de gardes à vue qui obstruent la perspective des demi-finales européennes - lesquelles représentent la loi du terrain sans laquelle rien ne palpite - notre coeur ovale bat heureusement au rythme des passions. Quand tout s'emballe et dérape, nous avons besoin de garde-fou et quoi de mieux que de beaux instants de lecture prolongée pour retrouver l'essence de ce jeu. 
C'est ainsi que l'ouvrage ciselé du duo Borthwick-Fernandel intitulé Au coeur de la fougère (éditions Au vent des îles) débarque à point nommé. Ian Borthwick, mon ami, nous a tous initié aux subtilités et aux arcanes du rugby kiwi dès son arrivée en France il y a trente-cinq ans. Professeur d'histoire, ses origines écossaises pur malt imposaient que le voyage initiatique engagé avec son compère commence à Dunedin, "la colline d'Odin", petite soeur d'Edimbourg (Edinborough), foirtification calédonienne dédiée à ce dieu des sagas scandinaves. 
A ma grande surprise, ce n'est pas l'ancien grand reporter de L'Equipe, passé par Midi-Olympique et Libération, qui a plongé sa plume dans l'encre noire mais Vincent Fernandel, fils de Franck et petit-fils du célébre acteur dont il creuse la veine dans le théatre et l'audiovisuel. Ian, lui, dont je connais l'étendue des talents, nous gratifie de photos vibrantes posées avec délicatesse dans un texte à la fois sensible et hilarant, émouvant et décalé, privilège de profane tombé soudain amoureux d'un territoire, d'une histoire, d'une fusion entre rugby et tradition. 
Jamais ces îles du long nuage blanc n'ont été ainsi mises en valeur, c'est-à-dire labourées et parcourues jusqu'à faire naître pour le lecteur des fruits étonnants et uniques qu'il ne nous reste qu'à cueillir délicatement au fil des pages, de surprises en découvertes. Nous nous arrêtons chez Graham Mourie et Brian Lochore à leur invitation, nous retrouvons Kees Meeuws, Dan Carter et Michael Jones, nous redessinons la légende de Nepia et celle d'Ellison. Si ce n'était que cela, ce serait déjà remarquable. Mais il y a tout le reste. 
Tout le reste, c'est justement le coeur de la fougère, la culture Pacifique, l'héritage maori mais pas que ; c'est une vibration qui relie la terre, les êtres et le ciel que j'avais juste captée dans Rugbyland en 2011 (éditions Philippe Rey), que l'écrivain Charles Juliet avait si subtilement pénétrée dans son journal Au pays du long nuage blanc (POL, 2005) et que le duo Fernandel-Bortwhick magnifie là au point qu'il est possible d'en être traversé par le simple fait d'ouvrir ce magnifique document au hasard d'une page. 
Ce voyage ne se raconte pas, il se vit. Et c'est l'exploit des duettistes que de nous faire partager, en compagnon, cette route du sud au nord, de Dunedin à Cap Reinga. Je le suppose, ils avaient cent haltes à effectuer, mais ils ont choisi une ligne conductrice en dix-sept stations tracée telle une veine qui palpite et nous irrigue, une chemin qui nous initie à l'ovalité quand elle ne porte haut que de forts symboles - transmission, filiation, respect, engagement, humilité. 
A l'heure où le rugby français s'encalamine dans la crasse et la basse politique, où nos instituations entrent en guerre fraticide, où l'équipe de France doit se conformer à la loi de l'élite, où l'économie de marché passe avant toute considération humaine, où la rentabilité s'impose à l'appel du maillot, un tel livre nous invite à retrouver la source, celle de nos émerveillements, de nos plaisirs. Cette source un peu houblonnée qu'on déguste à Puhoi, accoudé au comptoir d'un pub de bûcherons et de piliers entre Auckland et Whangarei. 
  On dit souvent qu'en Nouvelle-Zélande, le rugby est une religion. C'est vrai. Une religion non pas transcendante mais immanente, une religion qui aide à regarder autour de soi, une foi dans l'horizontalité, là où se trouvent les autres, tes coéquipiers, tes adversaires, tes partenaires, ceux qui te font parce qu'en rugby, tout seul tu n'es rien. Une croyance ovale qui s'enracine comme les crampons s'accrochent au sol, à la terre, au terrain, à ce qui nous porte. Et nous tient. Finalement.

samedi 20 juin 2020

Le test des forts

En cette période déséquilibrée où tombent les statues, déboulonnées, de leur piédestal à mesure que l'histoire, celle du grand H comme des poteaux de rugby, est revisitée au tamis d'un passé qu'on voudrait vertueux comme s'il était possible de gommer derrière nous les erreurs, il est des socles qui ne flanchent pas, des histoires qui se racontent comme on enveloppe délicatement des pierres précieuses dans une étole de velours.
Le calendrier unifié tel qu'imaginé et voulu par la grande maison du rugby mondial devrait et devait réunir ce qui est épars, alors qu'au fil des annonces la discorde s'amplifie tant les intérêts particuliers, y compris financiers, principalement financiers, continuent de l'emporter sur l'ensemble, les clubs français comprenant bien qu'une refonte des rythmes biologiques - ce grand remplacement des saisons - serait fatale au Top 14 sous sa forme actuelle.
Les deux nations les plus riches, Angleterre et France dans cet ordre décroissant, existent d'abord à travers la structure professionnelle de leurs clubs quand toutes les autres équipes sont conçues par un principe de ruissellement qui descend de l'équipe nationale jusqu'à la base. Et comme le Sud, hier nourrit par les dollars de Rupert Murdoch, crie désormais famine, le Nord est sommé de tendre la main afin que l'équilibre des hémisphères ne soit pas rompu.
On imaginait, en pleine crise coronavirale, un monde d'après réenchanté mais surtout repensé, imaginé avec de nouveaux outils ; de quoi changer de paradigme. Alors oui, si le monde déconfiné a changé, il a surtout changé de repères et ses perspectives semblent dans notre dos. La seule question de savoir s'il faut, ou pas, chanter désormais Swing Low Sweet Chariot nous en dit long sur la dérive des incontinents qui irriguent de leur préceptes le flux inversé des rectitudes sociétales.
Dans ce chaos intellectuel émergent quelques îlots de bonheur préservé, quelques pépites radieuses dont la lecture confine au plaisir profond, petite vibration toute personnelle que l'on préserve en soi. Telle est l'interview que Christian Califano a donné vendredi à mon confrère de Midi-Olympique, Arnaud Beurdeley : un joyau d'universalité rugbystique ciselé avec humour et amour par le meilleur pilier français, droite et gauche, de tous les temps (il aime bien quand on écrit ça).
Tout y est savoureux, principalement de petits pics sensibles délivrés à demi-mots ou bien à grandes giclées généreuses. Pour connaître Cali de l'intérieur depuis ses tatouages maoris jusque dans nos Mardi Rugby Club sur L'Equipe 21 des temps héroïques où il était possible de "chambrer" n'importe quel entraîneur ou dirigeant en direct sans risquer la comparution immédiate, l'épisode qu'il livre sur son expérience de Super 12 version 2002 en Nouvelle-Zélande nous en dit plus long et mieux qu'une thèse sur l'essence de ce jeu dès lors qu'il est question d'esprit.
Qu'est-ce qui fait gagner une équipe ? Quel est le secret de l'amalgame qui relie quinze joueurs ? Comment s'articule un groupe ? Autant de questions auxquelles Christian Califano a répondu par une anecdote. La voici. Après avoir évolué dans le championnat national des clubs avec la province d'Auckland, mais n'ayant pas pu parvenir à réussir les minima physiques demandés pour intégrer l'effectif susceptible de disputer le Super 12 - un ton au-dessus - avec la franchise des Blues, Christian Califano fut convoqué avec quelques autres "gras du bide" à sept heures un matin pour effectuer ces fameux tests d'aptitude athlétique.
On imagine Auckland en hiver, le jour qui tarde à poindre, l'humidité qui enveloppe les silhouettes, l'inconfort de la situation par ailleurs humiliante et l'angoisse de ne pas parvenir, une fois de plus, à atteindre l'objectif assigné, le petit groupe de blafards mal réveillés devant l'entrée anonyme du terrain d'entraînement et son cadre sans relief au sud de la ville. Et puis soudain une voiture, puis deux, d'autres encore qui se garent sur le parking. En descendent tes partenaires, et le mot prend tout son sens. Ils te rejoignent, à sept heures du matin dans le froid, pour non seulement t'encourager et te soutenir mais effectuer avec toi et tes compagnons de peine les tests exigés.
Bien sûr, ainsi porté, soulevé même par tant de solidarité et de générosité, Christian Califano parvint à passer le cut, intégra le squad et vécu éveillé son rêve : le Super 12 avec les Blues ! Je ne sais pas si le rugby est le plus riche des sports collectifs par la variété des profils qu'il accepte, par la diversité de ses mouvements sur le terrain, lignes tour à tour ondulantes et brisées, ou par la complexité de ses règles qui rendent inopérant tout souci exagéré de raison.
En revanche, je sais d'expérience qu'une équipe - comme toute association constituée - portée par un même objectif, mieux un idéal commun, est forte de la somme des qualités que chacun délivre sans rien attendre en retour. C'est de cette façon, et uniquement ainsi, que cette addition souvent désintéressée se trouve bonifiée sur la durée. Avec des mots qui transpirent l'émotion, Cali nous a révélé l'alchimie du rugby. A l'heure où, comme dans la scène d'ouverture de La Horde Sauvage réalisée par Sam Peckinpah, s'époumonent les ligues pour la vertu, son propos méritait d'être repris.

samedi 9 mai 2020

Domercq pour l'amour du jeu


Les All Blacks, lors de leur tournée dans l'hémisphère nord à l'hiver 1972/73, avaient souhaité qu'il arbitre l'un de leurs test-matches, ce qui fut fait le 16 décembre 1972 contre l'Ecosse à Murrayfield. Ils furent tellement enchantés par sa façon, libérale, de diriger qu'ils insistèrent pour qu'il officie à Cardiff pour ce qui s'annonçait comme une apothéose face aux Barbarians britanniques. Natif de Bellocq, trois-quarts aile à Puyoo, c'est ainsi que Georges Domercq entra dans la légende en maillot vert et l'écusson du Comité de la Côte Basque cousu à l'emplacement du cœur.
On ne sort pas de l'éternité. La partition de ce 27 janvier 1973 est gravée dans tout ce que vous voulez, le marbre, You Tube, DVD, il est surtout gravé dans notre mémoire (comme le Tutti Frutti de Little Richard, pionnier du rock 'n roll, lui aussi disparu samedi) tel un opéra ovale, festival d'art et d'essais, symphonie des sens, dans tous les sens. Pour diriger cette œuvre de noir et de blanc, il fallait un maestro, un chef d'orchestres raffiné, sensible aux mouvements, un chef sans baguette ni sifflet si ce n'est pour scander les essais et les valider. Et laisser vivre le tempo.
A 89 ans, Georges Domercq - tout comme ce même jour et au même âge Robert Bru, "le père de la méthode de jeu toulousaine"- s'en est allé... Oh, pas très loin puisqu'il ne nous quittera jamais en fait, discret lutin vert au milieu des géants - ici l'ailier droit David Duckham à la relance sous le regard de son ouvreur Phil Bennett prêt à prendre son sillage. Puisqu'il s'était inspiré du Gallois Gwynn Walters, le plus minuscule des immenses directeur de jeu, Georges Domercq, qui utilisait comme son mentor la règle de l'avantage au-delà des limites communément admises, ne pouvait trouver meilleure scène que l'Arms Park de Cardiff ce jour-là pour exprimer à sa façon son amour du rugby.
En tant qu'arbitre, il lui revenait de siffler la fin de la partie. Vendredi, il a donc appelé ses amis pour leur dire qu'il n'y aurait pas de temps additionnel. Et s'est éteint dans la nuit. Juste avant que nous commencions à revoir la lumière. La pandémie qui nous bloque depuis deux mois puis nous libère par paliers le 11 mai rappelle à quelques vertus ovales, à commencer par ce lien social qui passe par un ballon de mains en mains. Ce rugby des villages chanté la première fois au sortir des années cinquante par Robert Barran, grand résistant. Ce rugby des villages dont Georges Domercq, maire à Bellocq, mille âmes, nous rappelle l'existence.
Si le monde professionnel s'est déchiré en interne pour faire prévaloir ses intérêts économiques, le rugby amateur a, de son côté, formé une chaîne d'union de club à club via les réseaux sociaux, organisant même des séances d'entraînement virtuelles pour les gamins, rendez-vous à dix heures dans le salon en tenue devant l'ordi ! Ce lien n'est pas fugace mais bien réel, même s'il s'exprime devant l'écran. Comme ici sur Côté Ouvert où nous communiquons à distance avec l'impression de poursuivre une conversation commencée il y a neuf ans.
En cette période où la République est malmenée de tous côtés, Georges Domercq - dont j'ai recueilli il y a dix ans l'héritage sous forme de longue interview - nous laisse une parabole. Ou une métaphore, selon. A Bellocq, son village, cohabitent trois communautés : protestante, catholique et quaker. Chacune avec son lieu de culte, ses offices, ses horaires et donc son horloge. Mais aucune n'était réglée à la même seconde. Du coup, les heures sonnaient trois fois, en léger décalage.
Devenu maire, cet homme de convictions et d'engagement convoqua (ainsi que me l'a raconté son ami Daniel Ferragu) les représentants des trois religions et leur demanda de caler leurs aiguilles sur l'horloge de la mairie qui, seule, allait désormais faire foi. Les croyant ne lui en tirent pas rigueur. La preuve : Georges Domercq détient une sorte de record : sept mandats consécutifs ! Comme quoi il est possible d'avoir le sifflet discret tout en faisant sonner juste.

samedi 14 septembre 2019

Dans l'effet miroir

Ce qu'il y a d'intéressant avec la nation argentine, outre la beauté de sa gent féminine, la tendresse de sa viande et la sensualité du tango (vous pouvez intervertir) c'est qu'elle nous présente un miroir. Du moins en ce qui concerne le rugby. Ca tombe bien, samedi matin, nous saurons. Nous saurons si les espoirs placés dans ce XV de France bleu pâle méritaient toute notre attention, si le voyage japonais va se poursuivre au moins jusqu'aux quarts de finale. Savoir si l'humiliation d'une élimination trop rapide, dès la phase de poule, témoigne d'un déclin annoncé depuis plus de dix ans.
Dans ce miroir se reflètera le potentiel d'une équipe de France qui attendait cette occasion pour exprimer son talent ou bien le désarroi d'un groupe disparate, sans âme ni jeu, partie immergée d'un iceberg de soucis dont les résultats sportifs sont le moindre. Dans tous les cas de figures, ce reflet  raconte surtout l'ascension d'une nation qui a fait du rugby un levier d'éducation, avant de valoriser ses maigres ressources et les bonifier au maximum pour se hisser parmi les meilleures quand, dans le même temps, nous persévérons à gâcher notre patrimoine.
Jamais dans l'histoire d'une Coupe du monde le France-Argentine de ce samedi aura autant d'importance. Il dépasse même en intensité dramatique le match d 'ouverture de l'édition 2007 remporté avec maestria par les Pumas au Stade de France. Dans une poule qui comprend aussi l'Angleterre, favorite à la première place, le perdant de ce duel de latins sera condamné à additionner les essais face aux Etats-Unis et au Tonga pour espérer terminer à la deuxième place.
Après deux mois de préparation, le XV de France conserve une demi-douzaine d'interrogations, preuve de l'état d'incertitude dans lequel il se trouve au moment de jouer son Mondial sur un match, le premier, d'entrée de compétition. Son capitaine Guilhem Guirado n'est pas titulaire indiscutable, la place de deuxième-ligne aux cotés de Sébastien Vahaamahina n'est pas acquise, le chantier de la troisième-ligne est loin d'être achevé, le poste d'ouvreur fait toujours débat et l'association au centre fluctue. La sérénité fait défaut. Une faille dans laquelle ne manqueront pas de s'engouffrer les Argentins.
Pour préparer ce moment qui oscille entre angoisse et excitation, je vous conseille un peu de lecture. Tout d'abord la revue Tampon, qui verse dans la nostalgie savoureuse avec en particulier une succulente interview de David Campese et une story vintage des Tricolores modèle 1987. Puis l'ouvrage très fouillé de Marc Duzan sur les Histoires secrètes des Bleus (Hugo Sport éditions), vestiaires et coulisses racontés par le menu. De leur côté, Julien Schramm et Bruno Kauffmann, anciens du XV de France de la presse, plongent dans la psyché des internationaux français à l'heure de leur première sélection (Première cape, éditions Glénat) et c'est émouvant. De quoi tenir avec le choc.
Se trouve aussi dans les meilleurs kiosques et librairies le hors-série de L'Equipe sur lequel j'ai bossé tout le mois d'août : il compte huit portraits de géants (Kirwan, Campese, Lomu, Eales, Wilkinson, Habana, McCaw et Carter) rédigés par les reporters du quotidien, et autant d'interviews exclusives (Garuet, Cambé, Benazzi, Lamaison, Magne, Clerc, Yachvili, Szarzewski) réalisées par votre serviteur, gorgées d'anecdotes qui expliquent mieux que de longs discours les raisons pour lesquelles la France n'a toujours pas été championne du monde, alors que Néo-Zélandais, Australiens, Sud-Africains et Anglais sont titrés.
Car c'est bien de cela dont il s'agit : au-delà des petites histoires, des confidences, des sagas et des décryptages, ressort l'incapacité de la deuxième nation en nombre de licenciés à s'inscrire au palmarès du trophée Webb-Ellis quand la Nouvelle-Zélande vise au Japon un quatrième trophée. Samedi, on saura. D'autant que se présente aussi dans la foulée ce même jour un affrontement explosif entre All Blacks et Springboks, must ovale à ne manquer sous aucun prétexte entre les deux plus sérieux prétendants à ce neuvième sacre mondial.

lundi 26 août 2019

A partir de rien

Ceci n'est pas un selfie. Juste la photo souvenir d'un exploit inaugural. De ces moments de joie collective inoubliable, certes, mais qu'il ne faut quand même pas manquer d'immortaliser. Ou comment se sortir d'un espace étriqué - celui du vestiaire visiteur de la U Arena - pour ouvrir la perspective la plus radieuse, passer d'une accession de Pro D2 au top 6 du Top 14 en un coup d'ascenseur. Regroupés dans ce réduit minuscule, on les imagine se motiver pour ne pas sombrer, ces Basques, trouver côte à côte, épaule contre épaule, les yeux dans les yeux, l'énergie et la foi nécessaires pour prendre d'assaut les tours de La Défense.
Ceci est une équipe. Nous serions incapables de mettre un nom - mis à part Johnston, Camara, Battut et Monribot -  sur chacun de ces visages, mais nous savons au moins une chose et elle apparait essentielle : il s'agit de l'Aviron Bayonnais. Cette impossibilité d'identifier chaque joueur avec précision, prenons-là comme une métaphore : l'individu s'efface derrière le groupe constitué. C'est sans doute ici le secret de la réussite : constituer une équipe au sein de laquelle les egos s'émancipent de leurs boursouflures pour n'exprimer qu'une essence, celle du jeu à plusieurs.
Prenez le XV de France, par contre-exemple. Après deux matches de préparation à Nice et à Edimbourg, les avis sont unanimes : il ne faudrait envoyer le ballon qu'à l'aile de Damian Penaud pour que jaillisse une étincelle. Projet minimaliste mais certitude validée : il n'y a aujourd'hui au sein de pâles Tricolores que cet athlétique feu-follet pour créer, tignasse ébouriffée, une situation de jeu à partir de rien. Cet "à partir de rien" résume l'état des lieux avant installation au Japon. Deux mois de préparation pour un tel chantier, ça nous interroge.
Si l'on s'en tient aux seules Coupe du monde, on pourra se consoler en signalant que les All Blacks ont bafouillé pendant un peu moins de trois décennies avant de trouver leur lumière noire. Après le titre de 1987, ils durent en effet attendre vingt-huit ans pour en ajouter un deuxième. Depuis qu'ils ont trouvé la martingale, j'en vois bien un quatrième se dessiner. Mais avant cela, entre 1991 et 2007, leur chemin fut chaotique, semé d'erreurs de sélection (trop vieux en 1991), de préparation (intoxiqués en 1995), de jugement (présomptueux en 1999), de management (soumis en 2003) et de tactique (aveuglés en 2007).
Quand on reprend les chapitres tricolores - ce que je fais pour un hors-série de L'Equipe à paraître mi-septembre - jamais XV de France n'a été aussi faible lors de ses tests de préparation. A l'exception, peut-être, de l'édition 1991, ce qui est tout sauf engageant... Trente minutes dans les jambes, pas davantage ; une approche tactique datée ; un leadership transparent ; une technique indigne du haut niveau. Sans oublier pour faire bonne mesure un staff technique surnuméraire composé en grande partie d'hypocrites qui se détestent. Bref, une main sans un seul atout pour faire le jeu. Il y a de quoi s'inquiéter. Ou s'en désintéresser en effectuant un pas de côté.
Il y a une quinzaine d'années, alors que nous évoquions les All Blacks, leur mythe, leur fonctionnement, leur poids, Sean Fitzpatrick me fit cette confidence qui reste la meilleure définition de ce qu'est une équipe. Alors qu'il disposait depuis 1995 de l'arme fatale en la personne de Jonah Lomu, le capitaine des All Blacks qu'il était avait mis en place une stratégie pour le moins particulière : ne jamais impliquer systématiquement Big Jonah - pourtant capable à lui seul de faire une différence - mais obliger le reste de l'équipe à travailler collectivement l'adversaire, quitte à envoyer le ballon vers l'aile de Lomu quand il n'avait plus aucun défenseur face à lui...
En prolongeant cette réflexion, je constate à quel point un paradoxe regorge de force : aucun individu, aussi fort soit-il, n'est supérieur à l'équipe. Il faut que le XV de France soit vraiment dans l'embarras pour n'avoir que le seul Damian Penaud à servir pour se donner un peu d'élan, un peu d'allant. Mais de la même façon qu'ils ne sont pas champions du monde après leur succès niçois face aux réservistes calédoniens, les Tricolores ne sont pas devenus complétement minables depuis la gifle d'Edimbourg. Cela dit, la dernière fois qu'on les avait trouvés au pied du château, ils s'amusaient à fesser une conquête locale. Cette fois-ci, c'est sur leurs joues que la claque résonne.
Grand capitaine parmi les piliers, Wilson Whineray avait glissé à son homologue français François Moncla, propos magnifié sous la plume épique de Denis Lalanne : "Les grandes équipes ne meurent jamais." Ce qui est valable pour l'Aviron Bayonnais l'est aussi pour le XV de France. En 1961, lors de sa tournée en Nouvelle-Zélande, il avait connu l'humiliation (32-3, cinq essais à un) lors d'un troisième test au cours duquel toute une génération (les frères Boniface et Camberabero, Crauste, Celaya, Domenech, Lacroix et Lacaze) fut transpercée de honte. "Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort", aurait pu chroniquer mon penseur préféré.
Je n'ai pas vérifié si les joueurs du XV de France ont osé "se faire un selfie" à Murrayfield. Cette génération bleue, narcissique, aime se mettre en scène, et c'est bien le seul marqueur dont elle dispose... Mais on ne reconnait pas une défaite puisqu'elle est, par définition, orpheline. En parlant de défaite, vendredi s'avance le troisième pensum pré-Mondial au Stade de France, test-match qui sonne creux. On espère juste que la Nazionale aura le bon goût de ne pas humilier davantage une sélection périssable au sein de laquelle débuteront Huget, Lauret et Vakatawa qui n'ont pas encore montré ce dont ils sont capables. Avant l'annonce lundi soir de la liste définitive des trente-et-un du Tokyo Express.

dimanche 4 août 2019

Une ferme conviction

Au secours, ils me poursuivent ! J'ai déniché au sud de Valencia, en Espagne, un bout de plage de sable presque blanc, mer translucide et pas le moindre touriste à deux kilomètres à la ronde, et voilà vingt ans que j'y passe mes vacances d'été loin du rugby et de ses miasmes, vraie belle rupture salvatrice qui me permet de suivre à l'heure de la sieste le Tour de France, bien allongé au frais dans mon canapé quand tombe dehors une chaleur de plomb derrière les dunes.
Et bien que croyez-vous qu'ils sont parvenus à faire, ces Tricolores pour lesquels je n'éprouve, comme nombre de mes confrères, qu'un intérêt très mesuré ? S'entraîner à moins de quinze kilomètres de mon lieu de villégiature alors que ne me passionnent à cette date que les corridas torrides. Poursuivi, je suis. Heureusement, je suis remonté à temps vers les plateaux franciliens afin de ne pas avoir à résister à la tentation d'aller prolonger mon footing vers l'hôtel qu'ils ont investi.
En chemin, j'ai appris la disparition, samedi, de Sir Brian Lochore, le plus magnifique des fermiers néo-zélandais, archétype du All Black terrien, de ceux qui ont bâti la réputation d'un pays à travers son équipe de rugby, son jeu et surtout son éthique. Au point que l'anoblissement des rugbymen par la Reine Elisabeth II semble avoir été inventé pour des hommes de cet acabit, larges, charismatiques, discrets, solides, posés, investis et bien éduqués.
J'ai rencontré Brian Lochore pour la première fois au mois de novembre 1986, frais engagé que j'étais à L'Equipe pour rédiger un article quotidien sur la tournée des All Blacks. J'avais alors demandé, au culot, à celui qui était pour la première fois manager de l'équipe nationale le privilège de suivre au plus près ce que je considérais comme une épopée. Brian Lochore, monstre du rugby kiwi, ne refusa pas l'idée à condition que je me présente devant les joueurs et que je leur expose mon souhait. Ce sont eux qui devaient accepter que je sois huit heures par jour à leurs cotés, pas lui. Ce que je fis.
C'est ainsi que je pus entrer en contact avec John Kirwan, David Kirk, Sean Fitzpatrick, Gary Whetton, Buck Shelford et le futur président de la NZRU, Jock Hobbs, capitaine de ces All Blacks qui se firent étriller en fin de voyage, à Nantes. Brian Lochore avait la voix douce, le débit mesuré, les mots choisis, le regard bienveillant, des paumes si larges et si râpeuses qu'il n'avait nul besoin de vous broyer les phalanges pour vous saluer : vous saviez qu'en face de vous se tenait un authentique homme de la terre. Je dis cela car des journalistes de ma génération encore en activité, nous sommes désormais vraiment très peu à l'avoir vraiment connu autrement que sur Wikipédia au moment de rédiger sa nécrologie.
J'avais huit ans quand les All Blacks dont il était le capitaine affrontèrent le XV de France et l'emportèrent. Après cette rencontre télévisée en noir et blanc, mon père et ses amis passèrent la soirée du samedi à évoquer le jeu de cette équipe tout de noir vêtue, un rugby d'horloger, pensé, réfléchi, exprimé sans une seule faute de goût, si ce n'est le coup de pompe de Colin Meads dans la poitrine de Pierre Villepreux, au sol, dans la foulée d'un arrêt de volée.
Quand je me rendis en Nouvelle-Zélande pour la première fois - en 1989 -, la première chose que je fis en débarquant de l'avion fut d'aller à la rencontre de Brian Lochore. C'était l'époque où les sponsors se battaient pour s'afficher sur ce fameux maillot noir. "Quand j'ai appris qu'une marque voulait coudre son logo à côté de la fougère argentée, je me suis rendu compte que j'avais offert tous mes maillots d'international. J'ai paniqué, m'avoua-t-il. Mais mon épouse m'a dit qu'il m'en restait un au grenier. Je suis monté immédiatement m'en assurer et quand j'ai constaté qu'elle avait raison, je suis redescendu soulagé et je l'ai remisé dans mon armoire." Il y est resté.
Brian Lochore vouait une admiration sans bornes à Jo Maso, qu'il avait été voir jouer en vétérans du côté d'Aimé-Giral, et plaçait au-dessus de tout l'idée qu'il se faisait des All Blacks. Quand ceux-ci, baptisés à juste titre les Cavaliers, se rendirent en Afrique du Sud en avril 1986 affronter les Springboks lors d'une tournée pirate rémunérée, c'est avec la ferme conviction d'œuvrer pour le bien commun qu'il accepta de remplacer Colin Meads, compromis dans ce montage, au poste de manager de l'équipe nationale.
C'est avec lui à leur tête que les All Blacks furent pour la première fois sacrés champions du monde, l'année suivante. C'est toujours avec lui que fut rédigée en 2005 la charte de bonne conduite qui gère encore aujourd'hui non seulement la vie quotidienne de l'équipe nationale mais aussi ses objectifs, son décor et son jeu. Davantage que Colin Meads ou Jonah Lomu, Sir Brian Lochore incarnait le All Black dans toute ses dimensions, et pas seulement sportives.
Pour que Ritchie McCaw parvienne un jour à supplanter cet ancien numéro huit dans notre imaginaire, il lui faudra s'investir fort et sans cesse durant les trente prochaines saisons au sein du staff all black et de la fédération néo-zélandaise, ce qu'il n'est pas encore prêt à faire. Car l'effort du terrain est finalement peu de choses face à la postérité en comparaison des forces mises en jeu dans les valeurs et les vertus dont on assure soi-même la transmission. Une fois les crampons remisés, le cœur parle. Celui de Brian Lochore, gentleman farmer, comme celui du boxeur Jean-Claude Bouttier, gentleman puncheur, battront fort en écho longtemps encore.