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samedi 18 janvier 2025

Vents ovales

 

La magie de l'azerty s'arrête là où l'imagination commence à déborder le long de la ligne des touches. Comment vous faire partager l'aura que dégagent les monstres sacrés du rugby portés par cet amour du jeu de balle ovale qu'il est difficile d'évaluer tant ils lui ont tout donné ? Ainsi est André Herrero, authentique gladiateur des stades quand les tribunes étaient bordées de populaires et que le synthétique n'avait pas encore envahi les terrains, figure emblématique d'un club littéralement planté au bord de l'eau, si près qu'un drop-goal trop long peut terminer sa course dans la rade.
Maintenant que les recrues dorées que Mourad Boudjellal comparait à des Rolling Stones en tournée ont remballé leurs instruments et sont rentrés chez eux, demeurent des visages familiers si peu burinés par les ans. André Herrero, premier parmi ses pairs, n'a pas besoin de médiatisation pour susciter l'admiration. Qu'il reste un moment devant Mayol et chacun s'avance pour le saluer respectueusement. Une poignée de mains, un selfie, un mot échangé suffisent au bonheur des supporteurs. Ici rien de clinquant, pas d'effet de mode : André porte avec lui l'écho des rudes combats et la passion du RCT chevillée au corps quand d'autres, que la lumière ne vient plus chercher, se sont - on ne s'en étonnera pas - éloignés du stade.
Si ce blog devait suivre à la lettre les affres et les infos, les éclats et les éclipses qui alimentent la chronique quotidienne d'Ovalie, sans doute finirai-je par vous transmettre cet abattement qui est parfois le mien à la lecture des faits divers qui ne grandissent pas ce jeu. Passons sur la sanction-mascarade infligée à l'entraîneur de Vannes pour avoir mis en doute la probité des arbitres français : pendant que le Racing 92 excluait un de ses talonneurs coupable d'avoir manqué à ses devoirs d'exemplarité, les sélectionneurs tricolores rappelaient Oscar Jegou et Hugo Auradou, sortis des geôles argentines grâce à un non-lieu, pour préparer le prochain Tournoi des Six Nations. L'actualité ovale nous propose des carambolages dont on se serait bien passés.
Je dois l'avouer, comme certains d'entre vous, j'ai été capté par l'édition 2024 du Vendée Globe, épopée maritime tracée toutes voiles dehors, record à la clé, conclue par un duel épique dans la remontée de l'Atlantique entre Charlie Dalin et Yoann Richomme. Longtemps, le solide Varois fit figure de vainqueur tant il filait fort dans le Pacifique au point de doubler en tête le cap Horn, et je ne doute pas que les dirigeants du RCT sauront un jour prochain lui rendre hommage à Mayol, où son gabarit de troisième-ligne ne déparera pas. 
Dans ces quarantièmes rugissants, toutes et tous furent à l'ouvrage et certains trouvèrent le temps d'ouvrir un livre au milieu des grains pour oublier leur solitude. Maintenant qu'ils sont revenus à terre, nous pourrions leur conseiller le prix 2024 La Biblioteca qui récompense la meilleure œuvre rugbystique de l'année. Le choix du jury s'est porté sur Vents ovales, bande dessinée en trois tomes conçue par le dessinateur Horne et les scénaristes Aude Mermilliod et Jean-Louis Tripp. "J'ai déjà reçu des prix, m'avouait ce dernier, natif de Montauban et passionné de rugby, mais celui-là me touche particulièrement. C'est comme si j'avais décroché le Brennus."
Ce joyeux trio succède à Didier Cavarot, auteur des chroniques de Monsieur Rusigby, et à Benoit Jeantet, écrivain à qui l'on doit Le ciel a des jambes, présents au Sénat, jeudi 16 janvier, pour la remise du trophée par le Philippe Folliot, à l'origine de ce prix littéraire. Saga en trois temps, Vents Ovales (éditions Dupuis) place habilement le rugby amateur au cœur d'une histoire riche en rebondissements, dans cette province que nous portons en nous et qui, finalement, relie les trois premiers lauréats tant ils donnent voix à ceux qui œuvrent avec ferveur, engagement et humilité, pour que le rugby continue d'exister dans cette petite patrie qu'est le club.

Le jury du prix La Biblioteca est constitué de Philippe Folliot (sénateur du Tarn), David Reyrat (Le Figaro), Jean Colombier (prix Renaudot 1990), Laura Di Muzio (France Télévisions), Pierre Berbizier, Max Armengaud (photographe, membre de la Casa de Velazquez), Emmanuel Massicard (Midi-Olympique)Jean-Christophe Buisson (Le Figaro Magazine) et Richard Escot (L'Equipe).

mercredi 5 juin 2024

Chasse au trésor

La Coupe des champions s'est refermée sur un nouveau succès toulousain, et s'ouvre le dernier chapitre d'une saison de Top 14 dont l'épilogue, en forme d'ultime journée de classement puis de phase finale, n'a jamais été aussi disputé. De tous les championnats, celui qui nous occupe est certainement le plus relevé, le plus incertain, le plus suivi. Mis à part le Stade Toulousain, qui profitera d'une semaine de récupération avant les demi-finales, aucun autre club n'a pu s'assurer de position. Jamais depuis sa création, cette division d'élite n'a laissé autant de points d'interrogations, n'a généré autant de calculs. Chaque point de bonus perdu ou gagné pèse, au final, très lourd.
Difficile d'identifier les défaites qui auraient pu être évitées durant la saison domestique, les victoires au terme desquelles il manque un point de plus au classement pour un essai encaissé ou un autre manqué de peu dans les dernières secondes. D'août dernier à juin au cours duquel surgit une dernière levée explosive avant que la phase finale n'affute ses couperets, chaque journée - pour les avoir suivies - fut riche de révélations. Le classement n'a jamais été aussi serré et je ne sais quelle signification donner à un tel regroupement qui laissera forcément de côté deux ou trois méritants.  
De Vancouver à Madrid, Antoine "Goldfinger" Dupont a indéniablement boosté France 7 et deux succès à l'appui annoncent pour l'ovale tricolore le meilleur pour les Jeux Olympiques à venir après la déconvenue du dernier mondial à XV. Il est donc naturel d'imaginer que l'ex-meilleur joueur du monde apportera son talent au Stade Toulousain lors des deux dernières rencontres de la saison. Et ce même si son remplaçant, le tranchant Paul Graou, a été mieux qu'une doublure, proposant au ras des rucks des inspirations derrière lesquelles ses coéquipiers s'engouffrèrent. 
Malheureusement, trop souvent, les promesses du printemps s'éteignent lorsque s'enclenche la course au Brennus. Là où les relances transfiguraient le visage d'une partie dans le temps additionnel qu'on aurait voulu ne jamais voir s'arrêter, les joutes frontales reprennent une place écrasante. Plus question de lâcher les brides puisque les chevaux de trait labourent la pelouse. Depuis la nuit des temps de jeu, plus l'enjeu domine moins le mouvement s'épanouit. Les observateurs ne cessent de le rappeler : un titre de champion de France se gagne d'abord devant.
C'est bien la limite du rugby français des clubs d'élite que de resserrer en fin de saison sa palette pour n'offrir que les couleurs sombres des combats obscurs livrés dans les rucks ou dans les mêlées, jeu d'arcanes, de cache-ballon et de gagne-terrain, posture conservatrice qui profite du fait que la règle favorise celui qui va au sol au détriment de celui qui chercher à magnifier l'intervalle.
Le Stade Toulousain, aujourd'hui, fait la différence, par sa capacité à passer en deux passes de l'affrontement en petit comité au développement dans l'espace. On a vu, cette saison, une multitude de formes de jeu, de la plus classique à la plus débridée, mais rarement toutes exprimées en quatre-vingt minutes. Ce transfert du rude au gracile, Toulouse le maîtrise à la perfection. Son meilleur atout ? Ce rugby total devenu depuis 1985 son ADN. 
Là où la plupart des clubs fluctuent et varient en fonction de leurs entraîneurs respectifs, parfois contre nature - ou plutôt contre culture - rares sont ceux qui demeurent fidèles à leurs idéaux. J'ai en mémoire les critiques qui s'abattirent sur Ugo Mola lorsqu'il osa prendre la succession de ce monument qu'est Guy Novès. Si tu veux tracer droit ton sillon, accroche ta charrue à une étoile, écrit le poète. Des étoiles, le Stade Toulousain en fait constellation. 
En analysant ce que proposèrent depuis onze mois La Rochelle, le Stade Français, Bordeaux-Bègles, le Racing 92 et Toulon, on voit poindre l'absence de continuité dans leurs systèmes de jeu. Les moments d'euphorie, d'embellie et de confiance alternent avec des retours contraints et contrits à moins de prises d'initiatives et de risques au gré des déplacements et des contre-performances, des impératifs d'apothicaires et de la gestion d'effectif.
A l'heure où la dernière journée livre son verdict, je placerai à part Perpignan pour la bonne et simple raison que les Catalans n'ont jamais cédé à la facilité, trouvant assez d'énergie pour transformer leurs forts caractères en puissance collective parfois irrésistible. L'USAP mériterait le titre de meilleur second rôle tant ses performances, spectaculaires, ont animé cette saison au point de repousser Clermont, Castres, Lyon et Pau, que certains annonçaient hauts et forts.
A l'heure du bilan, Oyonnax, qui a révélé au grand public Reybier, Millet, Soulan, Bouraux, Miotti, Lebreton, Credoz, Phoenix, Raynaud, Geledan et Durand sous la férule de Joe El Abd - l'un des entraîneurs les plus sous-cotés de France - ne mérite pas de descendre en ProD2, même si Grenoble et Vannes feront de bons promus. Au ratio budget-buzz-résultats, c'est davantage Montpellier qui devrait occuper la dernière place, son staff pléthorique, son président médiatique et son effectif galactique sombrant dans le remugle des bruits de couloirs, des déclarations à l'emporte-pièce et des défaites affligeantes.
Le rugby est une histoire d'héritage. Il faut porter une idée avant de soulever le bouclier: elle consiste à initier les soutiens au porteur du ballon à cette aventure qui est plus grande qu'eux mais à laquelle ils participent. Comprendre comment se créent les intervalles emprunte à la vision globale qui n'est ni le combat, ni l'évitement mais le pouvoir d'allier les deux, et plus encore si affinités. Le rugby est un trésor, la chasse est ouverte.

dimanche 14 août 2022

Réponse affirmative

Qui va gagner ? Avant le choc entre les Springboks et les All Blacks à l'Ellis Park, samedi dernier, cette interrogation aimantait les esprits. Mais s'agit-il d'aimer le rugby pour n'évaluer que la seule performance ? Il était autrement question d'enjeu dans ce match tellurique sur les lieux du sacre sud-africain en 1995. A ceux qui pensaient que les All Blacks manquaient de ressources morales et techniques, la réponse fut cinglante, autant que l'écart au score en faveur des Néo-Zélandais.
Moins que d'autres mais quand même quand il s'agit de rugby, les Néo-Zélandais ont connu des baisses de régime. Plus ou moins marquées. Elles leur ont permis d'en sortir par le haut.
Après la déconvenue survenue en 1949, certains d'entre eux prirent l'initiative de créer, de modéliser et de formaliser un système de jeu basé sur la maîtrise du temps, du ballon et de l'espace. Cette théorie est connue sous l'appellation contrôlée "règle des 3 P" : en anglais, pace, possession, placement. A savoir rythme, conservation, position. Cette identité remarquable tient dans un immense graphique aux nombreuses ramifications, sorte d'arbre généalogique d'un plan de jeu démultiplié dont les inventeurs se nomment Charlie Saxton et Fred Allen. Une fois rendu à Dunedin, n'hésitez pas à vous rendre au club-house du club des Pirates, non loin de la plage, où une petite vitrine regroupe, comme des ex-voto, le legs de Saxton, manager des All Blacks lors de la tournée de 1967 dans l'hémisphère nord, auteur cette-année-là de L'ABC du rugby dont on conseille la lecture à tout amoureux du rugby.
Victorieux des Springboks dans leur antre quand on les vouait à l'enfer, les All Blacks, tel le phoenix, savent renaître de leurs cendres et dans deux semaines, les Argentins risquent de s'en apercevoir à leurs dépens. Mais le voile noir qui est tombé sur eux n'est pas encore retiré. Voile de critiques, de colère, d'hystérie et surtout de haine, jusqu'à menacer de mort certains joueurs. Les réseaux si peu sociaux sont aussi toxiques en Nouvelle-Zélande qu'ailleurs, mais quand il s'agit d'un pays qui a fait du culte de la balle ovale une religion, on pouvait imaginer un peu de compassion. Que nenni... 
Personne n'a oublié l'accueil innommable réservé à John Hart, le présomptueux manager des All Blacks battus par la France en 1999 en demi-finale du Mondial à Twickenham au point qu'il tomba en dépression et qu'on craignit pour sa vie. Ian Foster, lui, tourna en dérision les attaques ad hominem dont il fut la victime sept jours durant. Ce qui impressionne, dans cet épisode, c'est qu'au plus fort de l'ouragan qui déchira le lien qui les reliait avec leur public, les All Blacks surent trouver au sein même de leur groupe attaqué de toutes parts assez de ressources mentales et morales pour venir à bout de la pire adversité : pas les Springboks, non, qui sont pourtant un très gros morceau mais l'opinion publique, dont on ne mesure pas toujours l'intensité destructrice.
En s'imposant à l'Ellis Park, samedi 13 août 2022, les All Blacks n'ont pas seulement remporté un match, ils ont gagné la partie qu'ils jouaient, à leur corps défendant, contre le reste du monde, cette foule de détracteurs trop heureuse de voir tomber de leur piédestal ceux qui dominent le rugby international depuis 1905 et leur première tournée en Europe, un jeu auquel ils ont tant apporté qu'une chronique entière ne serait pas suffisante pour présenter leur legs. Les Néo-Zélandais du capitaine Sam Cane se sont offerts un supplément de confiance, d'estime de soi, de sérénité.
Qu'est-ce qui rend les All Blacks uniques ? Sans doute la conscience qu'ils ont de représenter un pays situé à l'autre bout du monde occidental, placé juste avant l'Antarctique, dont personne n'aurait idée s'ils n'étaient de noir vêtus pour porter le deuil de leur adversaire au point qu'aucun n'est parvenu à les vaincre davantage qu'il ne s'est incliné. Plus sûrement la persistance de caractéristiques - organisation millimétrée du jeu, recherche permanente d'innovations tactiques - conservées et enrichies au fil du temps malgré le brassage de leur population, d'abord anglo-saxonne et maori, puis polynésienne et mélanésienne.
Dans un peu plus d'un an, le XV de France affrontera la Nouvelle-Zélande en match d'ouverture de la Coupe du monde 2023. Victorieux, les Tricolores retrouveraient l'Irlande ou l'Ecosse en quarts de finale. Battus, l'Afrique du Sud, championne en titre, leur barrerait sans nul doute le chemin. Comme en 2011, les Tricolores partageront leur sort en match de poule avec les Néo-Zélandais, un adversaire qui ne reviendrait sur leur chemin qu'à l'heure de la finale, pour le cas où tout leur réussirait. Autant dire que le lien qui unit le XV de France aux All Blacks n'est pas prêt de se rompre.

dimanche 26 juin 2022

La voie des guerriers

C'est comme avec le whisky, les Japonais n'ont pas inventé le single malt mais, depuis 1854, l'ont bien amélioré. Jusqu'à obtenir une médaille d'or en 2001 avec le Suntory Hibiki 21 ans d'âge. En rugby, ils seraient plutôt dans le blend, associant quelques Australiens (Ben Gunter, James Moore, Jack Cornelsen, Dylan Riley) et autant de Sud-Africains (Lappies Labuschagne, Wimpie Van der Walt, Shane Gates, Gehard Van den Heever) à des trio de Néo-Zélandais (Craig Millar, Warner Dearns, Lomano Lemeki) et de Fidjiens (Sanaila Waqa, Michael Leitch, Semisi Samirewa), sans oublier un Samoan (Timothy Lafaele), un Tongien (Siosaia Fifita) et même un Sud-Coréen (Jiwon Koo) pour faire bonne mesure.
C'est donc une véritable sélection de Barbarians du Pacifique que le XV de France va affronter en deux fois lors de sa tournée d'été au pays du soleil levant, un combo prêt au combat qui vient d'atomiser l'Uruguay (43-7). Rembobinons la séquence - car il y a toujours une première fois - et remontons au 23 septembre 1978 pour trouver trace d'une rencontre entre les Tricolores et ceux qu'on ne surnommait pas encore les Brave Blossoms. Au stade de la Princesse Chichibu, le Japon s'était fièrement incliné (55-16) face à ceux qui venaient de manquer d'un rien (défaite 16-7 à Cardiff) l'occasion, six mois plus tôt, de remporter un deuxième Grand Chelem d'affilée dans le Tournoi des Cinq Nations. Parmi ces joyeux voyageurs s'intégraient le troisième-ligne Christian Béguerie, le deuxième-ligne Alain Maleig et le talonneur Jean-François Perche.
Si, au milieu des neuf essais français, l'athlète toulousain Guy Novès réalisa un "coup du chapeau", cette rencontre, certes internationale, ne comptait pas pour une sélection. Ce qui contrevenait à l'esprit du jeu puisque le 27 octobre 1973, le XV de France avait inauguré son premier test-match contre ces mêmes adversaires à Bordeaux. Gilles Delaigue, Jean-Claude Skrela et Jacques Rougerie, qui étaient de cette nouveauté - remportée, 30-18 - verront quelques décennies plus tard leurs fils respectifs porter le maillot bleu. Et on peut se demander quels seront, en 2040, les rejetons des actuels "touristes" susceptibles de prolonger une tradition familiale en équipe de France mais, pour l'heure, les interrogations sont d'un autre ordre.
Auteur d'un essai, le pilier castrais Gérard Cholley n'a rien oublié de cette micro-tournée de 1978 : "Dès qu'on avait du temps de libre, nous allions déguster du poisson cru dans les restaurants typiques, assis par terre. Et chaque fois qu'on s'entraînait, un gamin de douze-treize venait me voir et me suivait partout... C'était le fils de la princesse Chichibu. Il s'était fait prendre en photo avec moi et à la fin du séjour m'avait offert ce souvenir, encadré. C'est en découvrant sa signature que j'ai su qui il était... Quant au match, il a été plus difficile qu'il n'y parait : les Japonais couraient partout. Alors, on les avait pris un peu devant pour les calmer (sourire)."
Le trois-quarts centre narbonnais François Sangalli, comme tous ses coéquipiers de l'époque, n'avait auparavant jamais mis les pieds sur les îles de l'Empire, le Dai Nippon Teikoku. "J'ai été durablement marqué par cette culture, avoue-t-il, aujourd'hui. A savoir une extrême politesse permanente. A Osaka et Tokyo, nous avions visité des temples zen. Mais c'est surtout le ressenti, au quotidien, dont je garde un excellent souvenir. J'y suis revenu pour la Coupe du monde, en 2019, une dizaine de jours, avec des amis, et j'ai trouvé que peu de choses avaient changé : ils ont gardé intacte leur culture de la rigueur." 
L'enjeu n'est pas de taille, mais en ce mois de juin, le XV de France pourrait égaler - à condition qu'il remporte les deux tests, prévus à Toyota et à Tokyo - le record de victoires consécutives - dix - obtenues entre 1931 et 1937. Mais les chiffres ne disent pas tout. Après avoir vaincu les Anglais (14-13) à Colombes, le 6 avril 1931, les Tricolores du capitaine Eugène Ribère, ancien perpignanais recruté par Quillan, n'avaient terrassé que l'Allemagne, huit fois de suite, et l'Italie le 17 octobre 1937. Avant d'être acceptés à disputer de nouveau le Tournoi des Cinq Nations dont ils avaient été exclus pour faits de professionnalisme.
Sport universitaire prisé par les politiciens qui ont presque tous tenu, un jour ou l'autre, une balle ovale entre leurs mains à l'instar des aristocrates du Royaume-Uni, le rugby draine au Japon pour une rencontre entre lycées presque autant, voire davantage, de spectateurs qu'un match de Top 14, dont on vient de fêter la fin de saison par une finale de toute beauté. L'An I de l'éveil est gravé à jamais, depuis 2015, dans le stade de Brighton et, face au XV de France bis, amputé de ses cadres, les Brave Blossoms ne se contenteront pas d'aller cueillir silencieusement la fleur d'Udumbara.

mardi 30 juin 2020

Béziers clair obscur

Parmi les légendes de vestiaires qui alimentent les fantasmes et racontent en creux l'histoire d'une équipe, d'un club ou d'un sport, les tensions biterroises appartiennent à cette Iliade en temps de paix que l'on nomme aussi Championnat de France, qu'il soit à quatre-vingt ou quatorze clubs. Les témoins de cette époque mythique qui vit Béziers se muer en armée cathare rouge et bleue derrière Raoul Barrière dans le rôle de Ménélas et Richard Astre dans celui d'Achille racontent facilement à quel point de solides inimitiés - mais jamais d'indifférence - s'évanouissaient une fois la tunique enfilée, les intérêts individuels faisant alors cause commune.
A l'heure où les mythologies ovales s'évanouissent les unes après les autres, atteintes par la limite d'âge ou ensevelies par l'actualité abondante, l'histoire de Béziers, l'un des trois clubs phares du rugby français avec le FC Lourdes et le Stade Toulousain, nous revient éclairée sous contraste par la bonne affaire Dominici, ce rachat d'un pan de gloire éteinte par un investisseur dont la manne trouve sa source dans les champs de pétrole émiriens.
La fortune ne souriant pas toujours de façon continue, comme Lourdes et Toulouse, Béziers s'inscrit de façon indélébile dans notre saga par le jeu, ce qu'on appelle une empreinte et qui dépasse les titres. Evoquer ce que Béziers apporta de relief au rugby pendant plus de deux décennies, c'est convoquer la guerre des styles et les postures tactico-techniques ; c'est se signer en entrant dans une chapelle dont les saints s'appellent Barthez, Danos, Barrière et Astre dans une liturgie remarquablement dessinée par un enlumineur nommé Pierre Conquet, auteur des Fondamentaux du rugby, bible des convertis à la ligne d'avantage.
Enlevez les présidents-propriétaires-mécènes du Top 14 et de la Pro D2, ainsi que les clubs adossés à de grandes entreprises, que reste-t-il ? Comme le Racing 92, Bordeaux-Bègles, Toulon et les Stade Français avant lui, Béziers troué de déficit va éviter la descente en Fédérale 3 amateur par la grâce d'un nouveau repreneur. Lourdes n'a pas eu cette chance. Quant à Toulouse, son modèle économique indépendant le place pour l'instant, comme La Rochelle, au-dessus des nuages qui s'accumulent partout ailleurs.
L'argent peut tout s'offrir ? Joueurs, entraîneurs, raison sociale, stade, renommée ? Peut-être. Demain les transferts d'internationaux, comme au football, enrichiront les clubs formateurs, les agents, les joueurs eux-mêmes et leurs conseils, constituant ainsi une bourse des ventes, un marché autoalimenté en vase-clos. C'est un Spanghero, Philippe, qui le souhaite et l'annonce, interrogé par mon excellent confrère David Reyrat dans Le Figaro, étonnant renversement des valeurs, preuve s'il en fallait de cette évolution que certains nomment progrès. 
Invité par Jean-Paul Jorge à évoquer mon meilleur souvenir de journaliste, m'est spontanément venue à l'esprit la finale de Coupe du monde 1995 à Johannesburg et l'entrée sur la pelouse de l'Ellis Park de Nelson Mandela revêtu du maillot n°6 du capitaine des Springboks, Francois Pienaar. Certaines choses ne s'achètent pas. Elles appartiennent au patrimoine incompressible qu'est notre mémoire individuelle et collective que seuls l'art et le sport peuvent produire.
En inaugurant le square Joseph Navarro lundi à Béziers, les anciennes gloires de ce club ont certainement pensé très fort - et pour certaines la larme au coin de l'œil - à l'ironie du sort, l'iniquité du destin, l'inanité des honneurs, en souvenir de ce Pepito éruptif (cf photo), petit gabarit courageux, sec et souple comme un roseau d'acier, qui débarqua un jour à Sauclières transi et affamé, et que le concierge du stade recueillit après l'avoir trouvé endormi dans le vestiaire. Arrivé d'Espagne et passé gamin par le XIII  à Lézignan, il n'avait nulle part ailleurs où aller.
Il est mort en 2011, à 65 ans, presque abandonné, en tout cas miséreux et malade. Trois fois champion de France (1971, 1972, 1974), cet ailier sans peur demeure dans les mémoires comme celui qui offrit en 1975 sa place de titulaire en finale à Claude Casamitjana au motif qu'il avait déjà trois titres de champion de France, que ça lui suffisait amplement et qu'il fallait faire place aux jeunes. C'est de cela dont est tissé le sport en général et le rugby en particulier. Cette étoffe, qui n'est pas celle du maillot mais du cœur, tout l'or du monde ne peut l'acheter.

mardi 18 février 2020

Hwyl

C'est un vent froid pénétrant, et cette claque de bienvenue cingle la joue. L'hiver du Glamorgan bloque le thermomètre sous les dix degrés quand le ciel d'orage plombe un plafond gris, bas et lourd d'où tombe souvent un rideau de pluie froide. Ainsi nait le sentiment d'être au pire endroit à la mauvaise heure. Mais les amoureux du rugby s'y retrouvent.
Les panneaux annoncent Caerdydd et vous percevez, à cet instant, que si l'entrée vous est simplement accordée, rien ne garantit que vous en sortirez indemne. Cardiff s'exprime en gaélique et s'élève le long de la rivière Taff. Les Romains l'ont érigée et de leur passage restent des fortifications en centre ville. Mais c'est le charbon qui l'a construite, veine sombre dont la manne coule dans les vallées de la Rhonda magnifiée par John Ford.
Sous le crachin, ce port de commerce étalé à l'entrée d'une baie vaseuse apparait en habit de suie avec ses rues moisies et ses sombres avenues entourées de basses collines en forme d'accoudoirs entre lesquelles il semble disparaitre non sans avoir au préalable rendu, de son vivant, un hommage à son mythe ovale, Gareth Edwards - sacré meilleur rugbyman de tous les temps devant les All Blacks Jonah Lomu et Colin Meads - modestement immortalisé par une statue de marbre installée dans un sinistre centre commercial.
A mi-chemin s'avance discrètement le coude blanc de l'Angel Hotel, qui est au rugby ce que Bayreuth est à l'opéra et la Scala de Milan au bel canto, symbole du rugby de tous les âges, celui du ballon en cuir aussi bien que des maillots moulants en lycra. Qui monte les marches vers le hall d'entrée met ses pas dans l'histoire qui relie des supporteurs et leur équipe. Mieux, un peuple et ses représentants. Car au pays de Galles le rugby est res publica, affaire publique, et les élus recueillent pour la postérité les suffrages par l'exemple de leur valeur au combat.
Grande est la dette contractée. Nos ancêtres les Gallois ont réinventé la composition d'équipe - avec deux centres - et perfectionné les séquences pendulaires rebaptisées récemment "large-large". Ce mouvement de balancier qui éclairait le terrain d'un bord à l'autre, les Gallois, maillots rouge, l'ont enclenché à l'orée des années soixante, quand le Principality Stadium s'appelait encore l'Arms Park et ressemblait à une cour de ferme, et nous en sommes les héritiers.
Au tournant du siècle, le pays de Galles a su se reconstruire sur les ruines du rugby amateur, celui des pubs et des club-houses, des villages et des chœurs d'hommes gorgés de bière et de psaumes. Quatre Grands Chelems témoignent de cette renaissance (2005, 2008, 2012, 2019). Aucune autre nation n'a fait aussi bien. De cette caverne en forme de stade ouvert au cœur de la cité monte le souffle chaud du dragon, un des nombreux symboles nationaux (poireau, plumes d'autruche, jonquille), et des flammes accompagnent l'entrée de Diables Rouges.
Depuis la nuit des temps, les enfants de Gaëls disposent d'un mot, Hwyl (prononcez "hoïle"), pour exprimer ce ciment qu'est la chaleur partagée. En rugby, elle est clameur et raconte la complicité, la communion, la fusion. Ainsi chante le rugby. Composée d'irrationnel et d'émotion, d'ivresse et aussi de recueillement au moment de représenter ce que la terre des ancêtres a de plus poétique, cette émouvante passion se dresse face au XV de France. Les Gallois peuvent perdre. Mais ils ne se sont jamais inclinés.

lundi 13 janvier 2020

Une nouvelle main

Il faut remonter aux débuts de Marc Lièvremont sélectionneur en chef national pour trouver trace d'un tel changement de paradigme. Après la mainmise très fourouxienne de Bernard Laporte sur les Tricolores pendant huit saisons entre 2000 et 2007 pour un médiocre résultat - deux Grands Chelems en 2002 et 2004 -, le sosie de Burt Reynolds délivra le XV de France du joug physico-technique pour le plonger dans un bain de jouvence. C'est d'une certaine façon, ou plutôt d'une façon certaine, ce que vient de faire Fabien Galthié nouvellement nommé.
Lièvremont avait lancé entre autres jeunesses triomphantes Morgan Parra, Fulgence Ouedraogo, François Trinh-Duc et Louis Picamoles. Galthié, lui, appelle pas moins de dix-neuf nouveaux - sur un groupe de quarante-deux -, soit presque un sur deux : il fallait oser... Cette première liste annonce clairement le Mondial 2023 en France. Et ceux qui ne suivent pas assidument le Top 14 se sont demandés s'ils n'avaient pas sauté un ou deux épisodes, ou s'il ne s'agissait pas d'une sélection d'Espoirs, cette fameuse liste Développement qui a souvent servi à rien, ou seulement cacher la misère.
La saison dernière, Demba Bamba, Kilian Geraci, Maxime Lucu, Gervais Cordin et Anthony Bouthier évoluaient en Pro D2. Jean-Baptiste Gros, Cameron Woki, Romain Ntamack, Louis Carbonel et Arthur Vincent ont été sacrés champions du monde des moins de vingt ans ces deux dernières saisons. Cette large revue d'effectif n'a que vingt-quatre ans de moyenne d'âge et ne compte qu'un seul trentenaire, le polyvalent francilien Bernard Le Roux. A y regarder de plus près, elle privilégie le vitesse - à savoir la prise d'information, d'initiative mais aussi l'expression gestuelle et le déplacement avec et surtout sans ballon.
Comme souvent, malheureusement, les meilleures intentions se heurtent au mur des réalités. Il n'est donc pas certain que ce pari d'avenir puisse survivre - être renouvelé puis prolongé - à une déroute au Stade de France le 2 février  prochain face à des Anglais revanchards après leur finale de Mondial caviardée. Mais au moins l'idée est assumée : avec des inconnus du grand public comme Mohamed Haouas, Cyril Cazeaux, Alexandre Fisher, Julien Hériteau ou Lester Etien, préparer sans attendre 2023, soit la dernière chance française d'un sacre mondial avant longtemps. On ne retrouvera effectivement pas semblable occasion ainsi servie sur un plateau.
La partition inachevée du quart de finale contre les Gallois - que le XV de France affrontera dans six semaines - semble de peu d'effets sur le rugby français, sinon répulsif. Si l'on considère le contexte européen, les grands clubs ont parfaitement digéré l'après Mondial japonais. Comme si, depuis une demi-douzaine d'années, les errements de l'équipe nationale avaient valeur de contre exemple.
Mais cette liste des quarante-deux, soit deux équipes et six remplaçants pour assumer pleinement les entraînements avec opposition, marque surtout la fin d'une génération perdue ou sacrifiée, selon, celle de Slimani, Vahaamahina, Maestri, Picamoles, Machenaud, Lopez, Fofana, Bastareaud, Huget, Dulin, représentée par un capitaine que personne n'attendait ; une génération qui n'aura remporté aucun Grand Chelem et obtenu seulement deux quarts de Coupe du monde. 40 % seulement de victoires permet, à défaut, d'identifier le goût amer de la défaite.
L'aura des grands joueurs ne se mesure pas, fort heureusement, à l'aune des scores et des succès mais à ce qui les accompagnait quand ils jouaient, par exemple des vertus comme la grâce ou l'héroïsme, mais aussi la capacité à se transcender devant l'événement ou à s'imposer naturellement en modèle. Des hommes d'abondance comme on parle d'une corne, qui font du rugby plus qu'un jeu : une obsession voire une identité.
Depuis 2011 et la finale perdue contre les All Blacks de Richie McCaw à Auckland, le XV de France a beaucoup perdu sur tous les terrains, à commencer par son éclat, cette petite lumière qui nous guide tous. Sous l'ère Galthié qui s'ouvre, on ne lui demandera pas d'atteindre un idéal - nous savons autant que nous sommes que c'est un leurre voire une chimère - mais d'y être fidèle jusqu'au bout.

mercredi 2 octobre 2019

Mesure de grandeur

En regardant ce cliché, les raisons d'aimer le rugby ne manquent pas. Les Irlandais ont initié cette haie d'honneur à l'issue de leur défaite et on trouvera difficilement hommage plus fair-play. De culture anglaise, cette tradition ovale est devenue systématique en match international depuis le Tournoi 2004. Une façon pour le perdant de saluer son vainqueur. Ici, les Japonais rendent la pareille à leur infortuné adversaire irlandais. Ils s'étreignent, aussi. Joie et honneur.
Quoi qu'il arrive, les Japonais ont réussi la Coupe du monde qu'ils organisent chez eux, une première hors des terres historiques des nations fondatrices. Après le miracle de Brighton en 2015 face à l'Afrique du Sud, ils ont récidivé devant le numéro un mondial, cette Irlande présentée comme un sérieux prétendant au trophée Webb Ellis et passée complétement à côté de son match, engoncée dans un jeu robotisé, prévisible, systématique, pour tout dire lénifiant.
Au coup de sifflet final de ce Japon-Irlande entré dans la légende, les techniciens français qui suivaient presque tous cette rencontre, échangeaient sur le même thème : nous avons vu le rugby d'aujourd'hui, c'est-à-dire de demain pour les autres nations qui fonctionnent encore avec les mêmes schémas depuis quatre saisons, combinaisons dont les premiers temps de jeu consistent à percuter sur la ligne d'avantage jusqu'à ce qu'un momentum (traduisez par élan ou dynamique) s'installe.
Qu'est-ce que les Japonais ont apporté de furieusement contemporain au rugby à travers ce match ? La vitesse d'initiative, de soutien, d'intervention et d'enchaînement. Leur fraîcheur dans les mouvements simples mais renouvelés. Leur inlassable et ardent désir de garder le ballon en vie au prix d'un engagement sans faille. Leur précision gestuelle, quand partout ailleurs dans ce Mondial les approximations se multiplient.
On trouvera - l'enchaînement s'impose - dans l'inconsistante rencontre entre Français et Américains le parfait contre-exemple de la remarquable préparation dont ont fait preuve les Japonais pour arriver à faire chuter ainsi l'Irlande. Seize en-avants tricolores, soixante-sept minutes de purge absolue et le bonus offensif accroché par la queue. A ce niveau, ce n'est plus cette inconstance historique dont se pare le XV de France en même temps qu'il arbore son French Flair, mais de la polyarthrite rhumatoïde. 
C'est pourquoi nous jetterons un voile pudique sur ce succès bleu somme toute très flatteur pour nous projeter samedi vers Angleterre-Argentine, moitié Malvinas moitié Falklands, qui intéresse tout particulièrement les Frenchies dans l'optique d'une qualification pour les quarts de finale, et surtout ce Japon-Samoa qui doit confirmer la montée en puissance du pays organisateur, lequel a su monter son exigence d'un cran pour créer les conditions de sa réussite.
Dans l'étuve de leurs stades couverts, fendant l'air lourd et humide qui colle les maillots devenus spongieux, les Japonais n'ont de cesse de se passer le ballon, y compris devant la défense, de le conserver jusqu'à l'essoufflement de l'adversaire. Ils avancent à rebours des conclusions actuelles qui préconisent des actions courtes bonifiées de offloads. Qu'importe puisqu'ils avancent ensemble, portés par un élan que l'adversaire contrôle difficilement. Sans aucun doute ils ont su investir dans leur geste rugbystique la spiritualité qui anime chacun, ou presque, de leur actes quotidiens.


vendredi 5 juillet 2019

Pays de cocagne

Je vous écris d'un vallon cerclé dans la montagne où le vert est roi. Apaisant. Mais tellement nuancé qu'il en devient instable, presque volatil malgré sa présence enveloppante. Spécialiste des couleurs, Michel Pastoureau écrit : " Le vert représente tout ce qui bouge, change, varie. Le vert est la couleur du hasard, du jeu, du destin, du sort, de la chance..." Ici, dans ces hauteurs arides d'Espagne, le rugby n'existe pas. Et si je regrette (avant de vous retrouver ici même début août) de passer à côté d'une finale de Super Rugby déjà entrée dans l'histoire quel qu'en soit le résultat, j'avoue mon besoin de couper avec un sport dont les avatars prennent chaque jour d'avantage de place quand il faudrait, au contraire, se recentrer sur l'essentiel.
A l'issue de la finale de Top 14 entre Toulouse et Clermont, plusieurs entraîneurs de Top 14 m'ont avoué avoir envie de s'affranchir du diktat des datas, des statistiques, des chiffres, des GPS, des drones qui filment les séances technico-tactiques pour retrouver le plaisir du jeu, ce qui fait écho aux propos du tennisman Roger Federer : la simple joie permet parfois de renverser le sort contraire, d'éviter un revers. Les inspirations de Kolbe, la grinta argentine, le bonheur version Federer : autant de pistes à suivre pour un XV de France qui prépare, cet été, son mondial japonais.
J'ai quitté le rugby, cette saison, sur l'impression laissée par le congrès fédéral de Nantes, sentiments mitigés qui oscillent entre irritation et espoir. Irritation d'entendre Bernard Laporte rehausser son premier vrai bilan par des saillies de meeting populiste. Espoir de savoir les jeunes pousses bleus, doubles champions du monde, accompagnés au sein d'une "deuxième" équipe de France dédiée. Mais ce qui m'a surtout choqué, c'est de constater à quel point Guilhem Guirado et ses coéquipiers n'ont aucune prise sur notre imaginaire.
"Je voudrais poser une question à Guillaume Guirado..." C'est ainsi qu'un président de club de Fédérale prit la parole pour s'adresser au capitaine du XV de France. Guillaume... Rien d'un conquérant. On ne peut même pas trouver ça affligeant tant c'est significatif d'un désamour, voire d'un désaveu. Car s'il fut énormément question, lors des dits de Nantes, de la nouvelle génération, de France 2023 et de l'avenir qui s'annonce forcément radieux, les mots furent comptés, comme les jours, au sujet des chances de la France au Japon. Comme s'il fallait vite tourner la page en anticipant la chute, le fiasco, l'humiliation d'une élimination dès la phase de poule.
Joueurs, entraîneurs, méthodes, finances, infrastructures : notre rugby dispose de tout l'arsenal. Mais depuis deux décennies, il a oublié l'essentiel, à savoir le sens du récit, de l'épique, la construction du mythe, la valorisation de son histoire. Dénigrer, à force d'ironie, le French Flair creuse un déficit d'image. Il suffit de regarder le visage des Tricolores - dont Guirado est le porte-tristesse - pour s'apercevoir qu'ils ne croient en rien, ni en eux et encore moins dans leur jeu, simulacre de modernité, ersatz d'expression, sorte d'obligation qu'il faut présenter mais qui n'accroche personne.
Jusqu'à la fin octobre à Rodez, au musée Soulages, une exposition temporaire célèbre l'œuvre du plus fameux des inventeurs de bleu, Yves Klein, marque déposée, qui a fait avec cette couleur ce que Pierre Soulages, ancien rugbyman, réalisa pour le noir. Bleu, couleur des Barbares - toujours selon Michel Pastoureau -, de l'étranger, et donc de l'étrange. Avant qu'au XIIe siècle, il devienne symbole de lumière. La guède, herbe-arbuste, était cultivée dans certains régions d'Allemagne, d'Italie, et autour de Toulouse, constituée en boules appelées coques dans le midi, d'où l'expression "pays de cocagne".
Ce paradis de rugby est à reconstituer, pièce par pièce. Aucun international actuel ne connait l'importance de Jean Prat ou de Lucien Mias dans la construction du XV de France. Ne peut mesurer l'impact de Walter Spanghero ou de Jo Maso, l'influence de Jacques Fouroux et de Jean-Pierre Rives, pour ne parler que des plus médiatiques des grandes figures de notre jeu. L'histoire bleue est toujours à écrire, mais surtout à transmettre. Les visages fermés et les regards éteints de certains Tricolores jurent avec la fierté, l'énergie et l'élan des Jaguares, antichambre des Pumas que nous allons affronter dans deux mois et demi. Peut-on passer outre ?



jeudi 4 avril 2019

L'autre soi

Ils sont cent qui représentent les écoles de rugby jusqu'à l'équipe nationale. Depuis plusieurs jours, glorieux et inconnus se posaient la même question : que faire pour relancer le XV de France ? Mardi et mercredi, elle sera posée par référendum aux présidents des clubs de rugby amateur. Ne soyez pas surpris : c'était une promesse de campagne. Alors, êtes-vous favorable à ce qu'un "étranger" (je déteste ce mot) dirige le XV de France ?
Pas certain que les bénévoles de clubs amateurs soient les mieux placés pour décider du choix d'un professionnel du management au chevet de ce XV de France, lequel claudique dans les zones internationales avec seulement 37 % de victoires en test-matchs depuis le mois de janvier 2012. Ecroulée sous les ères Saint-André, Novès et Brunel - qui pourtant savaient bâtir - la sélection nationale périclite saison après saison. Qui la redressera ?
Oublions un instant le Mondial 2019 et le stress d'une victoire impérative en ouverture, le 21 septembre, face aux Argentins. Hier denrée mineure - Pierre Albaladejo me rappelait qu'international, il avait refusé deux tournées d'été chez les gauchos sous prétexte qu'il n'apprendrait rien d'ovale là-bas et qu'il avait par ailleurs du boulot au camping  -, l'Argentine est aujourd'hui notre ennemi majeur. Nous aurons le temps d'y revenir.
Gatland, Jones, Hansen ? Why not. Laissons la porte ouverte. Les premiers dirigeants d'importance du rugby français étaient l'un Américain (Allan Muhr), l'autre Ecossais (Cyril Rutherford). Les joueurs nés au-delà de nos frontières - Melville, Van Heerden, Benazzi, De Villiers,Marsh, Nakaitaci, Spedding, Le Roux, Vakatawa, Willemse, etc. - ont chanté La Marseillaise, ce que Jean-Pierre Rives a toujours refusé de faire parce qu'il détestait l'idée qu'il faille faire couler "un sang impur" dans nos sillons.
L'Argentin Gonzalo Quesada et l'Anglais David Ellis ont renforcé le staff technique tricolore, ce qui n'a jamais suscité la moindre polémique. Le dernier tabou tombera-t-il ? Ce serait surtout un camouflet pour les théoriciens français, de Deleplace à Peuchlestrade, en passant par Villepreux, Barrière, Quilis, Barthez, Saby, etc. Ce serait certainement aussi la fin d'un savoir-jouer à la française, ce flair travaillé qui consiste à lancer des actions spectaculaires dans un courant contraire.
La démocratie antique impliquait à tour de rôle des citoyens libres, cultivés, concernés, engagés dans la vie de la cité, la res publica. Cet aréopage, microcosme ovale, est constitué ici d'un philosophe et d'un historien, d'anciens internationaux (41), de chroniqueurs-consultants (15), d'entraîneurs (13), de dirigeants (11), d'anciens joueurs professionnels (6) et amateurs (4), de théoriciens (2), d'éducateurs (2), de préparateurs mentaux (2) et physiques (2).
Pas invité au RIC de Bernard Laporte, ce club des cent a été consulté et, comme vous pouvez le lire en cliquant ici (version internet de L'Equipe), le "non" l'a emporté - 54 % -  sans que cette préférence soit significative en termes purement statistiques. Dans ce bloc du "non", tous pensent qu'il y a assez de techniciens français de qualité pour subvenir aux besoins de la cause et relancer le XV de France.
Mais au fil de la discussion que j'ai eue avec chacun d'entre eux, à l'évidence le problème n'est pas dans le choix de tel ou d'untel pour s'occuper du XV de France - sujet cosmétique - mais dans l'absence de projet fédéral, d'une vision à long terme, et surtout de liens de subordination entre les clubs pros et la FFR pour mettre l'équipe de France en évidence au milieu de la vitrine.
En miroir, dans une approche humaniste, Pierre Albaladejo, Jean-Pierre Rives, Jérôme Bianchi, Eric Blondeau, Thomas Castaignède, Benoît Dauga, André Herrero, Dominique Harize, Cédric Heymans, Thomas Lombard, Jean-Pierre Lux, Franck Mesnel, Philippe Sella, Robins Tchale-Watchou et Dimitri Yachvili, pour ne citer que les plus connus des intervenants, se sont déclarés favorables à l'ouverture.
Blogeur de Côté Ouvert, le philosophe Christophe Schaeffer propose de "mettre ainsi les internationaux français dans une zone d'inconfort pour aller chercher en eux quelque chose qu'ils ont perdu." Pour l'ancien international Christian Badin, "le jeu qui était le nôtre n'est plus. Seul quelqu'un d'extérieur pourra faire taire tout le monde et parvenir à accorder chacun autour du XV de France." L'éducateur Philippe Glatigny, au contraire, évoque "notre estampille et les racines du rugby français," soulignant "les capacités de certains entraîneurs français qui éviteront qu'on se coupe de notre histoire."
"Nous avons des joueurs étrangers dans nos clubs, constate le Biterrois Claude Saurel, coach globe-trotter (Géorgie, Russie, Maroc, Tunisie). Pourquoi être restrictif concernant les entraîneurs ?" Didier Camberabero veut profiter de cette occasion pour "faire table rase", Jean-Michel Aguirre pour mettre "fin aux querelles de chapelles." Ce que Thierry Roudil, préparateur physique et grand voyageur, résume en deux phrases : "La France est huitième nation mondiale. Il y a dans sept pays des techniciens dont la voix portera quand celle des entraîneurs français n'est pas entendue par leurs joueurs."
Les adeptes du "non" ne forment pas un bloc compact : leur spectre va du "travail sur l'identité du rugby français", dixit le psychologue du sport et ancien deuxième-ligne international Yann Le Meur, à l'inéquation d'un "copier/coller du modèle anglo-saxon" assure le préparateur physique du RC Toulon, Thibault Giroud, qui a travaillé dans des staffs anglo-saxons. Bertrand Fourcade, qui entraîna Tarbes et l'Italie, en fait une synthèse : "Notre rugby plagie les Anglo-Saxons avec ses temps programmés. Il faut revenir à notre jeu, inventif."
Ainsi se dessine l'avenir des Tricolores, têtes lourdes, épaules basses et bilan percé. Puiser chez soi ou s'ouvrir à l'autre. Altérité/ipséité : d'Aristote à Paul Ricoeur, cette réflexion traverse la pensée occidentale. Ne pourrait-on pas imaginer réenchanter une identité en se tournant vers un nouveau paradigme ? Le sujet, clivant, tiraille les esprits ovales. Une chose est sûre : étranger ou indigène, d'ailleurs ou d'ici, il est surtout temps d'en finir avec les vieilles ficelles, les cautères sur jambe de bois et le bris de vaisselle.







dimanche 24 juin 2018

Scores et scories

Nous pourrons signaler aux générations futures à quel point la période noire fut une domination sans partage du rugby néo-zélandais. Comme en leur temps le FC Lourdes, l'AS Béziers et le Stade Toulousain d'Ovalie hexagonale - une étonnante figure géométrique que je vous invite à dessiner si vous n'avez pas mieux à faire durant l'intersaison -, les All Blacks assurent à la fois le spectacle tout en renouvelant le genre. Ils n'ont perdu qu'un seul test à domicile en huit ans, relève sur Twitter le journaliste Pierre Ammiche. Leur secret ? Avoir pris assez d'avance pour réfléchir au futur, l'anticiper, voire le modeler pour peu qu'ils disposent, et c'est le cas, de leviers politiques pour influer sur les grandes décisions, à commencer par le règlement. 

Les Néo-Zélandais se nourrissent d'un système fédérateur, ruissellement qui permet à la base de recueillir les effets bénéfiques du haut niveau, vases communicants qui font remonter les fleurs écloses sur le terreau provincial vers le bouquet final, cette équipe des All Blacks à la fois vitrine et laboratoire. Et si l'on voit l'ailier Rieko Ioane inscrire un triplé à Dunedin après son doublé à Auckland, se dire qu'il est le pur produit d'une pensée orchestrée sur papier millimétré. Rien n'est laissé au hasard au pays du Long Nuage Blanc. Pour combien de temps encore ? Une décennie ? C'est possible.

En tout cas, tant que nous récupèrerons les scories néo-zélandaises pendant que les All Blacks meublent confortablement le score (52-11, 26-13, 49-14), notre position a peu de chance de varier. Pis, elle peut nous entraîner encore plus bas que nous ne sommes, à savoir toucher l'humiliation d'une non-qualification en quart de finale de la Coupe du monde 2019. Avec l'Angleterre et l'Argentine dans notre poule, nous en prenons d'ailleurs tout droit le chemin. Cela dit, un mal pour un bien, les Anglais ont vécu ces affres en 2015. Il est donc possible de s'en relever pour peu qu'une vraie prise de conscience succède au désespoir.

L'image est marquante. Rieko Ioane plonge cinq fois en deux tests dans l'en-but français tandis que Toulon fait signer son prédécesseur au poste chez les All Blacks, Julian Savea, qui ferait encore le bonheur de n'importe quelle autre sélection nationale. Savea - non-sélectionnable pour le XV de France - dans le Top 14, c'est un Bleuet de moins en lice. A ce train, il ne faudra pas s'étonner s'ils sont peu nombreux, les champions du monde moins de vingt ans, à monter dans les wagons du haut niveau. «Demandez-vous ce que vous voulez faire avec vos jeunes joueurs...» s'interrogeait Steve Tew, le boss de la fédé kiwi dans Midi-Olympique, la semaine dernière, quand Leo Faure (digne fils de son père Bernard, excellent journaliste de La Montagne) lui demandait s'il avait une solution à offrir au rugby français.

Au sortir d'une saison médiocre, le Stade Rochelais, parangon de vertus porté hier au pinacle par l'opinion publique et les médias, les observateurs et les connaisseurs, les techniciens et les dirigeants, prend le risque d'attendre cinq mois la venue de son prochain manager, l'ex-All Black Jono Gibbes, laissant joueurs et entraîneurs maritimes à marée basse durant la première partie du Championnat. Ainsi, dans ce Top 14 qui s'annonce plus serré que jamais, Montpellier et le Stade Français se présentent en provinces sud-africaines exilées, La Rochelle en dépôt néo-zélandais et Toulon en maison de retraite pour internationaux refusés. Mieux vaut en sourire.

Le rugby français est géré en économie de marché. Les salaires en constante augmentation dérégulent l'offre et la demande. Dans une bulle spéculative, le Top 14 va finir par imploser. Pendant ce temps, nous pourrons toujours apprécier les performances irlandaises pour ce qu'elles sont, cliniques dans le Tournoi des Six Nations (Grand Chelem), la Champions Cup (titre continental) et les tournées dans l'hémisphère sud (série de tests face à l'Australie), nées de l'obstination d'une nation à ne pas mourir, ainsi capable de se renouveler en donnant plein pouvoir à sa fédération, en irriguant les provinces, choyant ses internationaux et se donnant un technicien doué de vision - Joe Schmidt, encore un Néo-Zélandais - pour construire un jeu adapté à sa psyché. Tout est dans l'Erin.

Depuis 1988, et la révolution australienne, Galles, Argentine, Ecosse, Afrique du Sud et Angleterre ont su briser une spirale négative, imaginer une articulation, changer de paradigme et se réinventer. Pourquoi pas la France ? Parce que nous préférons caresser les supporteurs dans le sens du poil en valorisant le Top 14, remplir les travées en multipliant les produits d'appel - les fameuses stars étrangères - et les caisses en augmentant les prix des places - La Rochelle, là encore, mais pas que. Une approche égocentrée, étriquée, centrifuge et partisane qui mène inexorablement, chaque saison davantage, à la faillite du XV de France. Dans la plus grande indifférence.

Cette tournée en Nouvelle-Zélande - qui ne sert à rien - m'oblige à dresser depuis un mois le même constat. Le rugby d'élite ne se construit pas avec des bons sentiments. Castres champion en puisant dans ses vertus était un baume sur nos plaies qui depuis 2011 ne parviennent pas à se refermer. Heureusement que cette année-là, le XV de France n'est pas devenu champion du monde sinon nous aurions été obligés d'ériger malgré nous la métamorphose des cloportes (Alphonse Boudard, pour ceux qui demandent) et la thérapie du houblon en panacée.

Il n'y a pas que nos illusions qui sont mortes en ce mois de juin finissant : l'esprit des Barbarians français, lui aussi, a disparu dans le nuage blanc trop long pour nos courtes vues. La soi-disant réserve du chef n'est qu'une piquette amère, surclassée par la classe biberon des provinces néo-zélandaises, Crusaders et Highlanders lançant leur relève face à ce qui n'est plus l'émanation du French-Flair mais un avatar de nos tares domestiques : technique approximative, initiatives individuelles, déficit de puissance. L'association Garbajosa-Urios n'y a rien pu faire. L'initiateur du jeu d'attaque rochelais «axe-large» et l'artisan spécialiste de l'esprit de groupe depuis l'Ain jusqu'à Tarn ont échoué à donner de l'éclat à l'arrière-ban tricolore. C'est tout dire.

«Songe à la douceur d'aller vivre là-bas, au pays qui te ressemble» écrit le poète Charles Baudelaire. Nous dilatons l'espace flou et le temps voilé. En regardant devant, nous ne parvenons pas à nous séparer des souvenirs vécus. «Si proche, si loin», encrent les plumitifs en panne d'inspiration pour titrer la défaite encourageante en s'imaginant philosophes. Mais il manque l'essentiel. Nous avons le mal de ce pays. Notre patrie, ici le rugby, fait de nous des migrants, interdit d'accès. Ce jeu, que nous avions considérablement amélioré il y a quelques décennies, nous est maintenant refusé. Ce que nous pratiquons n'est qu'une illusion. Un de mes frères en pensée, Alain Rossignol, répétait que seule l'utopie permet d'éteindre la nostalgie. Contributeurs de ce Côté Ouvert qui mérite plus que jamais son nom, créons l'avenir après avoir trop plaint le présent.

dimanche 10 juin 2018

Les pistes et le sillage

Trente points. Chaque adversaire des All Blacks doit se préparer à payer ce tarif. Il est constitué, pour mieux vous éclairer, de quatre essais, deux transformations et deux buts de pénalité. Trente points au tableau d'affichage, voici ce qui différencie une nation qui a fait du rugby sa religion et celles, dont la France, qui l'abordent comme une économie domestique, avec tout ce que cela comporte de satellites, qu'ils soient médiatiques, financiers, démographiques, politiques ou entrepreneuriaux.

Cette différence peut être chiffrée autrement : elle s'élève à 65 %. Si vous la rapportez à la durée d'un match, c'est le temps (environ 53 minutes) durant lequel une sélection nationale qui affronte la Nouvelle-Zélande - en pensant que le rugby n'est qu'une discipline sportive - peut se prendre à rêver. 65 %, c'est aussi le temps qu'elle passera dans son camp à tenter d'arrêter une marée noire. C'est enfin le pourcentage de fois où les All Blacks disposeront du ballon.

Le rugby, en Nouvelle-Zélande, est davantage qu'un sport : c'est une éducation insufflée dès le plus jeune à âge à l'école, garçons et filles mélangés, et pratiquée dans la rue de façon naturelle. C'est un choix, le premier, dans un pays du bout du monde, isolé, colonisé, qui ne doit sa reconnaissance qu'aux exploits de ses rugbymen et rugbywomen (victorieuses dimanche du Paris Sevens) dont on sait qu'ils et elles portent, maillot noir et fougère argentée, le deuil de l'adversaire. C'est surtout un  formidable levier d'intégration au sein d'une nation devenue depuis trente ans l'Eldorado du Pacifique pour les Tongiens, les Samoans et les Fidjiens.

Alors oui, passer dans ces conditions de 11-11 à 52-11 entre la cinquante-troisième minute et le coup de sifflet final, n'est pas d'une rare violence car elle s'explique. Et pas seulement par les ballons conquis en touche et ceux contrés dans l'alignement, les taux de réussite au pied, les plaquages manqués et les turnovers. Elle s'explique par une sorte d'engagement national, un authentique contrat social, de riches investissements pour l'avenir. Affronter les All Blacks chez eux, c'est se confronter au sport dans ce qu'il a de plus sociétal.

Certes, l'arbitrage inconsistant d'un Anglais a laissé le XV de France à quatorze avant l'heure de jeu, précipitant une rupture. Mais elle n'aurait de toute façon pas tardé tant, à quinze contre quinze, le poids du talent collectif néo-zélandais commençait à faire pencher la balance. Et même si les All Blacks auraient dû se retrouver à treize - sport qu'ils pratiquent aussi plutôt pas mal - si M. Pearce avait infligé un carton jaune à Cane à la 59e minute pour plaquage «ceinture de sécurité» et à Tu'ungafasi pour percussion à l'épaule dans la zone du visage de l'infortuné Rémy Grosso, la victoire néo-zélandaise ne faisait pas vraiment de doute.

Samedi matin à l'heure du petit déjeuner, il sera question de revanche, un ressort dont on espère toujours qu'il fonctionne ; réaction d'orgueil qui nous ramène au 14 juillet 1979 derrière le panache blond de Jean-Pierre Rives. Autre temps. Part de notre histoire associée au chevalier du Guesclin et au général Bonaparte. Mais Wellington n'est pas Marignan, ni Arcole. Faire du bruit pour créer l'illusion n'amènera le XV de France qu'aux portes de l'exploit. Pour les pousser, il faudra autre chose que serrer la défense : créer, franchir et concrétiser.

Nous n'avons pas encore préparé la Coupe du monde 2019, c'est-à-dire mis en place un style qui nous ressemble et dans lequel les joueurs se réaliseraient, que la Nouvelle-Zélande, en ordre de marche, se projette déjà sur l'édition 2023 en France. Pour les doubles champions du monde, réagir n'est plus d'actualité : ils anticipent. Les All Blacks savent quel jeu l'emportera au Japon et imaginent à l'heure actuelle celui qui pourrait être pratiqué dans trois ou quatre ans. Ils ouvrent des pistes quand le reste de la planète ovale se place dans un sillage en croyant s'éviter les vagues.

Jeudi 14 juin sort en librairie le «Dictionnaire des penseurs», que j'ai eu le bonheur de coécrire avec Christophe Schaeffer. Aux éditions Honoré-Champion. 22 euros, 260 pages. Cent penseurs de tous les continents et de toutes les époques dont l'œuvre et les concepts influencent notre monde et ce que nous sommes.

jeudi 1 mars 2018

Ce qu'écrivait Dauger

A l'évidence, les chiffres ne veulent plus rien dire. C'est passé inaperçu mais vendredi soir, au vélodrome de Marseille, Guilhem Guirado a égalé Jacques Fouroux en menant vingt-et-une fois le XV de France. On pourrait opposer leur réussite : sept victoires sur dix pour Le Petit Caporal, moitié moins pour le néo-Toulonnais. Ce serait cruel. A l'heure de la sur-médiatisation, Guilhem Guirado est encore loin d'avoir marqué l'histoire à l'égal du Gascon. Il ne lui arrive peut-être même pas encore aux mollets...

Fouroux et ses mots sur les maux, parfois laids, toujours dans l'excès de passion, d'émotion, de frisson. Parfois jusqu'à la nausée. Mais d'un sourire, quand il effaçait tout, repartait la joute verbale. Sans point final. Jusqu'à ce que la mort s'inscrive en faux. Ses coéquipiers l'auraient suivi sur le terrain jusqu'au bout, jamais dans l'ennui. Guirado a donc comptablement rejoint Fouroux, mais l'un s'est couché tôt à Edimbourg quand l'autre aimait traverser les nuits.

Personne n'a jamais empêché les vrais leaders - de vie, de jeu, de vestiaire - de braver les interdits posés comme des barrières par les divers managers qui se sont succédés : c'est même à cela qu'on les reconnait, et que leurs pairs les identifient. Depuis Guy Boniface et les solides apôtres du French Flair, les virées nocturnes du XV de France alimentent les souvenirs à partager, que ce soit dans le Tournoi ou durant les tournées. C'est irracontable pour qui n'a pas les clefs.

Si l'époque a changé, ce n'est pas tant dans les comportements une fois les joueurs rendus à la vie que dans l'image désormais véhiculée par le XV de France sur le terrain. Le journal qui m'emploie depuis plus de trente ans à décrypter le jeu regorge de trésors cachés à la vue du profane. Fouiller dans ces archives est un métier : c'est celui de Thierry Clémenceau, ci-devant documentaliste, qui me régale en exhumant régulièrement des articles hors d'âge, comme un alcool rare.

Parmi ceux-ci, un reportage rédigé par l'immense Jean Dauger, père des trois-quarts centres à la plume subtile. Le 20 septembre 1965 (j'avais six ans, date anniversaire), il fut invité à Dublin en compagnie de Gérard Murillo par d'anciens internationaux irlandais réunis autour de Ronnie Dawson pour une journée d'échanges consacrée au rugby. Avec lui, Carwyn James, Ken Jones, David Nash, Arthur Smith, Norman Mair et quelques autres fameux personnages.

Jean Dauger écrivait pleine page dans L'Equipe : «Dans la première conférence d'ouverture, Ronnie Dawson nous avoua "que le rugby irlandais commençait à faire des complexes vis-à-vis du rugby français." Oui, les maîtres de l'orthodoxie étaient admiratifs devant l'organisation, la condition physique et la perfection technique dont le rugby français fait preuve depuis quelques années.» Juste savoir que ce talonneur et capitaine du XV d'Irlande entre 1958 et 1964 dirigea aussi la tournée des Lions britanniques et irlandais en Australie et en Nouvelle-Zélande en 1959.

Plusieurs entraîneurs irlandais firent à Jean Dauger cette confidence, ainsi reproduite: «Quand l'équipe de France s'entraîne la veille d'un match international, nous sommes stupéfaits de voir comment ses joueurs, qui appartiennent à des clubs différents, parviennent dès qu'ils sont rassemblés, à harmoniser et à développer des mouvements aussi bien réglés qu'un corps de ballet au cours de la répétition générale. Ce qui nous frappe surtout, c'est cette facilité avec laquelle ils réussissent sur le terrain des combinaisons d'ensemble.»

C'est bien à cette aune d'encre parcheminée que l'on mesure le chemin parcouru, et comment il a été facile pour le rugby professionnel français - j'y inclus l'équipe de France et ses encadrements successifs - de détricoter en dix ans ce qui a été patiemment et passionnément construit un siècle durant, de Marcel Communeau encourageant ses avants coureurs jusqu'à l'héroïsme partagé dans le sillage de Thierry Dusautoir au four du plaquage et au moulin du relais.

Aujourd'hui, s'avance le Crunch et les Tricolores sont la risée de tous, réduits à l'état de piétons maladroits, vautrés dans des rencontres de deuxième division internationale, pas même lucides sur leurs piètres performances mais soucieux de leur image commerciale. Alors oui, à l'issue de France-Angleterre Guilhem Guirado peut bien égaler, là encore, les capitanats de Michel Crauste, alias Le Mongol, auteur d'un «coup du chapeau» à Colombes en 1962...

jeudi 15 février 2018

L'image renvoyée

Fouillant dans les archives documentaires du quotidien qui m'emploie, lesquelles regorgent de trésors enfouis et bientôt perdus faute de place pour les conserver, j'ai déniché une lourde somme en deux tomes qui retrace l'histoire des clubs du Périgord. J'y ai d'abord  trouvé traces des racines de mon père Jean-Claude à Ribérac, maillot vert et jaune, et de Laurent Travers, actuel coach du Racing 92, dont j'ignorais qu'il fut sacré champion de France scolaire avec le lycée Pré-de-Cordy en 1985.

Guy Lagorce rédigea en 1992 la préface d'un de ces ouvrages. Passé par le rubrique rugby de L'Equipe du temps où officiaient rue du Faubourg-Montmartre des esthètes de l'écriture du calibre de Jean-Pierre Lacour, Henri Garcia, Denis Lalanne et Christian Montaignac - qui furent par chance pour moi des mentors une dizaine d'années plus tôt - il reçut pour une de ses œuvres le prix Goncourt de la nouvelle, entre autres distinctions.

Las et loin des frasques bleues, je me suis mis à lire cette ouverture avec l'envie de vous la partager. "Le rugby ne se laissera pas enfermer dans la simple notion de mètres, de secondes et de points marqués. Le rugby n'est pas un propos, mais un climat", lançait-il avant d'ajouter : "D'une laïcité sourcilleuse (au contraire du football et du basket, souvent prêchés par les curés), il incarnait les véritables vertus républicaines : humanisme, courage, générosité, solidarité. Car une équipe de rugby est une démocratie peuplée d'aristocrates."

Ancien sportif de haut niveau, Lagorce poursuivait : "Aucun autre sport d'équipe - par nature même du jeu - ne réclame autant de qualités différentes au service d'autant de solidarité obligatoire, mécanique dirons-nous. Ce jeu, au contraire du football qui s'importe et s'exporte facilement, est celui d'une communauté. L'équipe n'est pas constituée d'artificielles idoles de "one man show" mais des délégués naturels d'une société. C'est le miracle joyeux d'être à la fois différent et ensemble. C'est pourquoi le cadet qui lace ses premiers souliers à crampons et le retraité exalté ou grognon qui discute le soir sur les bancs de la promenade ont, à travers les âges, le même Eldorado derrière la tête. Quand quinze hommes entrent sur le terrain, c'est toute une communauté qui y pénètre avec eux, à la manière des indissociables cellules d'un organisme vivant."

Les germes du professionnalisme n'étaient pas encore plantés dans le terreau de l'ère open, et tout préfacier digne de ce nom convoquait au soutien les chantres de l'Ovalie qu'étaient Antoine Blondin et Pierre Mac Orlan. Guy Lagorce ne dérogea pas à cette règle tacite. "Antoine Blondin l'a souvent expliqué : "génération après génération, les joueurs reviennent du terrain marqués d'un sceau, où même les blessures conservent cet éternel parfum des fleurs cueillies dans un jardin secret", poursuivait-il.

"Ce n'est pas le jeu qui révèle l'homme, c'est la vie qui accouche du joueur. Etre joueur de rugby, c'est aussi (surtout?) être capable de l'oublier pour déboucher sur d'autres valeurs. Pierre Mac Orlan ne l'ignorait pas qui, en 1922, écrivait dans "La clique du Café Brebis" : "les filles, même bourgeoises, ont une inclination pour ceux qui savent atteindre à une liberté qu'elles ne désirent pas pour elles-mêmes." Bientôt un siècle plus tard, l'inflexion est en pente raide.

Puis Guy Lagorce de conclure par ce paragraphe d'une douloureuse profondeur en ces temps chargés : "Le rugby, en dépit de ses règles apparemment complexes, n'est en rien artificiel. Il ne se situe pas dans les marges de la vie. Au contraire, il la prolonge, il la dilate. Il renvoie à l'homme tel qu'il est l'image de celui qui veut ou doit être. Rien de plus. Mais rien de moins..." Je vous laisse savourer l'écho de ce regard plein et délié porté sur le sport que nous aimons.

mardi 5 décembre 2017

Légende d'automne

Sur ce plateau, la température est tombée de plusieurs degrés. Saturé de buzz et de brèves, j'y effectue un retour aux sources, moi dont le père est natif de Lembras. Belvès reçoit Sarlat. Recevoir prend là tout son sens profond. De cette chaleur humaine qui donne au rugby de terroir une saveur sans pareille. Quand s'est ouverte peu après midi la salle de réception sur de longues tables achalandées depuis déjà un bon quart d'heure autour d'un potage bouillant, montait le brouhaha des échanges passionnés, dirigeants, invités, visiteurs et partenaires mêlés. Une invitation à ne pas manquer.

Nous sommes quelques amis choisis par Montaigne et La Boétie, serrés comme liés, et autour de nous défilaient les bénévoles dans un ballet de plats copieux à passer. Nos échanges peinent à prendre voix, couverts par les annonces des résultats de la bourriche dont on sait au moment de sortir nos billets que les bénéfices vont directement dans les caisses de l'école de rugby. Personne n'est venu là pour prendre mais bien pour donner. Servir. Ce verbe trouve échos dans cet avant-match embué, terminé par un café soutenu.

En lever de rideau, la réserve de Belvès prend la leçon, donnée par celle de Sarlat; mais son avance au score est telle que ces juniors barbus se laissent aller au plaisir du jeu sans contingences sous les applaudissements d'un public déjà compacté dans l'unique tribune aux bancs de bois, rehaussés par quelques cris d'encouragements dont on remarque qu'ils émanent d'une brochette de jeunes filles bourgeonnantes venues se faire entendre et capter un regard.

Le soleil disparait à la mi-temps. Et du coup la température descend encore d'un cran. Mais pas l'intensité du match entre équipes premières. Menés à la pause, les joueurs de Belvès ne se sont pas réchauffés dans le vestiaire, non, ils sont revenus illico sur le terrain, visages fermés, vexés. Décidés. Il y avait là un Géorgien sosie de Gorgodze, deux Iliens vite blessés, dont l'un - centre casqué - sur commotion, et quelques beaux gabarits. Une chandelle, un groupé-pénétrant et une bagarre générale plus tard, Belvès prenait son match en mains. Mais perdait un de ses piliers sur carton rouge, note artistique décernée pour un crochet du droit devant l'arbitre.

En supériorité numérique, Sarlat remontera une partie de son handicap au score, 34-25, fiertés intactes des deux côtés. Un fiston est sur la feuille de match, et son père partage avec moi un corona. Chacun des spectateurs a d'ailleurs un ami, un voisin, une relation ou un membre de sa famille sur le terrain. Le jeu ? Plaisant. Du rugby engagé et pas seulement frontal, de belles percées proprement conçues, des ballons portés à dix et plus quand il le fallait, du jeu au pied d'occupation, de gros tampons, de la solidité dans les rucks, de la solidarité partout.

Ce dimanche de Fédérale 3, personne autour de moi n'a évoqué le XV de France ou l'affaire Laporte/Flessel qui alimentent pourtant les médias. Les événements d'en haut n'influent pas sur le rugby d'ici, lequel relie toujours avec autant d'élans les êtres par un dimanche d'automne qui ressemble déjà à l'hiver. On se donne rendez-vous au match retour, pour ce qu'il promet. La veille, Castres a écrit son histoire à Ernest-Wallon, mais je n'ai pas vu - mais pas cherché non plus - le grand écran plat qui doit servir dans les campagnes à suivre la dernière rencontre de Top 14 de la journée.

dimanche 26 novembre 2017

Chant du refus

Tout ça pour quoi ? Je reprends à dessein le titre de l'entretien accordé par Yannick Bru à François Trillo dans le magazine Flair Play, sixième du nom et promis à une nouvelle vie, l'année prochaine. Beaucoup de bruit pour rien, souffle aussi le grand Bill - pas Beaumont, l'autre, celui qui entraînait Stratford-Upon-Avon. Si peu de rugby et beaucoup de bleus à l'âme. Rien de tranchant. Le XV de France est-il toujours le cœur de notre passion ? Je suis furieux d'avoir à y répondre car le mystère des échecs bleus répétés, dévastateur, me plonge dans un abîme de perplexité brutale.

Qu'est-ce que le rugby sinon un élargissement de la vie, une métaphore visant à amplifier nos pensées, une geste propre à nous extraire de l'humaine condition, champ lexical qui déborde, obère les frontières, agrandit la circulation des liens, regroupe les énergies, estompe le brouillard qu'on croyait scellé, dénonce le médiocre contrat, chasse la sécheresse et la solitude et le froid. Frère de littérature, le rugby est une poésie ; une langue qui s'invente de tout son corps.

Tu as bien fait de partir, Jean Trillo ! Tes passes et tes percées «réfractaires à la malveillance, à la sottise» des sélectionneurs de Toulouse, de la Cité d'Antin, de la rue de Liège puis de Marcoussis, «ainsi qu'au ronronnement d'abeille stérile» des réseaux sociaux un peu fous, «tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large.» Tu as bien fait de partir, Pierre Albaladejo ! Vous aussi, André Herrero, Walter Spanghero, Didier Codorniou, Patrick Nadal, Max Barrau, Jean-Luc Sadourny.

«Vous avez eu raison d'abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets de pisse-lyres (...) pour le bonjour des simples.» Tu as bien fait de partir, Jo Maso, André Boniface, Jean-Michel Aguirre, Alain Paco ! «Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi. (...) Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies

La prose poétique de ce monument qu'est René Char, 1,92m, ancien deuxième-ligne dans l'Hérault, nous transperce comme un ballon porté. Un stade lui rend hommage, et c'est heureux, à Bédarieux, au cœur de ce triangle dessiné entre Montpellier, Castres et Béziers qu'on appelle pays d'Orb. Au milieu, nous y revenons toujours, coule une rivière. Constatons avec ce géant que notre automne est une agonie. Personnellement, je ne la trouve pas très affable.

René Char écrit dans Feuillets d'Hypnos dédiés gardien de but Albert Camus - la main, toujours : «On ne se bat bien que pour les causes qu'on modèle soi-même et avec lesquelles on se brûle en s'identifiant.» Ce à quoi Camus répond : «Ce que je sais de la morale, c'est au football que je le dois.» Char prolonge l'échange en précisant que «toute l'autorité, la tactique et l'ingéniosité ne remplacent pas une parcelle de conviction au service de la vérité.» Nous y voilà.

C'est bien de conviction dont manque cruellement ce XV de France de triste figure. L'atonie qui prévalait sous Philippe Saint-André est encore présente sous Guy Novès, la peur de mal faire en plus. Avouons-le, les joueurs appelés aujourd'hui n'ont aucun charisme : de Poirot à Spedding, en passant par Picamoles, ils suivent les consignes, apprennent mollement le cahier de jeu installé sur disque dur qu'ils récitent ensuite comme les élèves peu inspirés ânonnent des alexandrins trop longs pour leur respiration naturelle.

Il est bien fini le temps des légendes. Quel international français inspire notre élan et les générations à venir, refaçonne le mythe ovale ? J'ai beau chercher, je ne trouve pas. Ce XV de France est composé de soldats, pas de figures, de personnalités ni d'hommes aux couleurs vives. Olivier Margot, chantre et ami, publie justement chez Lattès un recueil de mémoires sauvées du vent (Le temps des légendes), déclarations d'amour à quelques champions croisés ou choyés - Jazy, Cerdan, Kopa, Mimoun, Anquetil, Ostermeyer, Killy - au milieu desquels s'élèvent regroupés Albaladejo, Boniface et Herrero.

Le rugby est âme collective. Sans elle point d'ancrage, de cap à tenir, de voyages effectués, de vie rêvée. Tout ce qui construit la différence entre une sélection et une équipe se trouve dans le lien tissé par les individus qui se comptent quinze, ou vingt-trois. On parle de projet de jeu mais seules quelques nations réussissent à l'exprimer au point de le rendre facile à observer. Ce n'est pas le cas des Français depuis plus de dix ans.

«Ne t'attarde pas à l'ornière des résultats», écrit le poète. Ils sont pourtant la conséquence de tout ce qui précède : confiance, plaisir, union, appropriation, liberté, charte, aspiration, inspiration, équilibre, harmonie, humilité, engagement, identité. Ce qu'on aime quand jouent l'Ecosse ou la Nouvelle-Zélande, par exemple. Ne nous attardons pas, donc. Tant que la nuit nous appartient, accélérons le pas sans nous retourner sur l'aurore qui tarde à se lever.

mercredi 8 novembre 2017

Haere whakamua

Davantage que l'Angleterre - c'est un défi viscéral surnommé The Crunch - ou que l'Afrique du Sud - longtemps aux antipodes de nos canons, c'est face à la Nouvelle-Zélande que le XV de France passe de plus en plus régulièrement son test de solidité. Et nous sommes tous à la fois inquiets et intrigués avant l'annonce du résultat.

Samedi soir, nous saurons donc si la chute de la maison bleue s'intensifie, si nous amorçons un redressement notable, ou si les All Blacks en fin de saison n'apprécient pas le froid sibérien de la plaine Saint-Denis au point de lâcher une rencontre internationale. Ce dont ils ne sont pas coutumiers, il faut bien l'avouer.

Cette chronique de transition nous permet d'attendre au chaud le bilan des trois rencontres organisées sur quatre jours par la FFR. Soixante-neuf joueurs sont de la revue, certains d'entre eux ayant regagné leurs pénates depuis longtemps sur blessures, preuve que notre jeunesse pratique la dissimulation, celle des microtraumatismes de toutes sortes.

Depuis 1999, les anciens joueurs, les dirigeants et les leaders de jeu néo-zélandais n'ont eu de cesse d'améliorer leurs outils. De John Kirwan à Richie McCaw, quatre générations successives de All Blacks ont cogité pour reconnecter tactique, stratégie, physique, mental mais aussi culture et management. Tout a été refondu puis écrit. Noir sur blanc.

Tout y compris le haka, celui d'une tribu maori ayant été supplanté par une nouvelle version inventée de toute pièces par les joueurs eux-mêmes pour s'approprier le mythe dont ils sont les garants et les messagers. Ca vous en dit beaucoup sur leur investissement. On dépasse là le simple cadre du jeu de balle ovale pour aller vers une quête de sens.

Il arrive aux All Blacks de ne pas gagner des matches. Une fois toutes les dix rencontres. Mais ils ne perdent pas au jeu. Chaque échec est l'occasion pour eux d'avancer vers l'excellence. Il suffit de voir comment ils ont renouvelé leurs formes de jeu et engagé une nouvelle génération après avoir concédé une défaite à Wellington face aux Lions britanniques et irlandais.

Notre histoire récente et la leur sont intimement liées. Depuis la demi-finale de Coupe du monde 1999, d'ailleurs, et l'humiliation de Twickenham. Puis en  2007 à Cardiff, en quart de finale. Deux brasiers qui furent mis à profit pour brûler de vieilles certitudes et renforcer la conviction que - c'est Wilson Whineray qui l'affirmait à François Moncla dès 1961 - les grandes équipes ne meurent jamais.

Avons-nous la charité de croire que le XV de France qui dépérit sur son lit d'hôpital depuis 2012 va pouvoir se lever et marcher ? La naïveté d'imaginer Gabrillagues, Cancoriet, Dupont, Belleau et Doumayrou, lancés par obligation fédérale et injonction du président Laporte quoi qu'on en dise, ré-enchanter une triste réalité qui nous abime depuis maintenant six ans ?

Va de l'avant. Tel est le titre de cette chronique. C'est un des mantras des All Blacks. Pratiquer ce sport fait de solidarité, de dureté mentale, de sacrifices et d'intelligence, et pas seulement au plus haut niveau, c'est se définir en tant qu'être. Le match de Saint-Denis n'est pas simplement une rencontre internationale entre une nation double championne du monde et un XV de France constitué par hasard et nécessité. Non, c'est  un test de caractère.