mardi 14 avril 2026

Sur un plateau

 

Dans la roue des champions, ce cornac a le mental d'un dératé de Paris-Roubaix. Car il en fallait, de la caisse, pour survoler les pavés du Nord, avaler la poussière et les kilomètres d'un enfer dominical qui ne s'offre qu'aux plus grands. La remontée héroïque de Mathieu van der Poel effaçant d'une force d'airain son retard seconde après seconde n'avait comme concurrence que le duel digne du long métrage de Ridley Scott entre Wout van Aert et Tadei Pogacar, bretteurs grand style roue dans roue jusqu'à l'emballage final dans un écrin en forme oblongue de vélodrome. 
Au moment où les duellistes en finissaient au nord commençait dans le sud-ouest le bras de fer entre Bordeaux-Bègles et Toulouse, voisins ennemis en amont et en aval du fleuve rugby qui coule des Pyrénées vers l'Atlantique. Vingt minutes durant lesquelles rien ne fut inscrit mais qui marquèrent les corps et les esprits dans un de ces face-à-face qui augure d'une fin de saison tendue comme la cravate de feu Michel Crauste. On attendait la puissance des avants toulousains et c'est l'engagement du pack bordelais qui fit basculer les plateaux de la balance.
Alors que les Galactiques girondins ont enfin trouvé un paquet d'avants à la hauteur de leur talent sidérant, les attaquants toulousains n'ont pas été capables de compenser la relative atonie de leur pack de fort tonnage par les fulgurances dont ils sont coutumiers, et seul l'altier Kalvin Gourgues, dans un style qui rappelle l'élégance athlétique d'André Boniface dans l'intervalle qui ne se referme pas - buste haut, regard droit, accélération maîtrisée, ballon tenu devant lui, reins cambrés - fut en mesure de percer.
Ce quart de finale de Champions Cup s'est hissé un cran au-dessus des joutes domestiques qui, pourtant, animent avec énergie le Top 14. Dans un stade Chaban-Delmas chauffé au blanc des drapeaux, nous avons perçu à quel point, même avec tous ses défauts, cette compétition intercontinentale oblige les équipes engagées à élever leur rythme si elles veulent nourrir leurs aspirations. L'envie est décuplée à l'idée de déguster en mai des demis bien frais, et il n'y a pas de beau jeu que dans le sud-ouest.
En effet, il faudra compter aussi sur Toulon, dont on s'est demandé un temps s'il n'allait pas rester en rade quand son entraîneur en chef prit le large quelques semaines, consumé de l'intérieur par le feu qui brûle à Mayol, le plus incandescent des stades d'Ovalie. Réinitialisé, équipé de ce qui semble être un nouveau logiciel, voici le RCT parti à l'abordage, et c'est ce qu'il sait faire de mieux. Avec une UBB ragaillardie et des Varois sans complexes, la France aligne deux de ses clubs dans le dernier carré, face à des Anglais certifiés brise-glace et une province irlandaise dont on connaît l'irrésistible organisation : bien malin qui peut annoncer la couleur d'une finale en terre basque espagnole.
Au sourire de Mathieu Jalibert encaissant les plaquages appuyés de son alter-ego Romain Ntamack, le cyclisme d'élite avait offert l'étreinte respectueuse des frères ennemis, van der Poel allant saluer sans arrière-pensée le vainqueur de l'enfer dès la ligne d'arrivée franchie. Comme des virgules au bout d'une phrase de jeu, le sport a des vertus peu communes dont on aime s'inspirer car elles dépassent l'exploit pour toucher à la quintessence de la compétition.
Je savoure encore mon retour en terre natale, et le partage de desseins auprès des Anciens du Stade Rochelais qui ne veulent rien d'autre que d'offrir aux nouvelles générations ce que le club leur a transmis. Une pensée, aussi, vers les bénévoles, éducateurs et dirigeants du Sporting Club de Surgères qui m'ont accueilli avec chaleur et passion dans leur club-house orné de trophées et de photos sépia qui rendent gloire à leurs jeunes pousses et à leurs vieux crampons. Le rugby est surtout, comme l'écrivait l'historien Henri Garcia, "un état d'âme avant d'être le grand sport que l'on sait."