La modernité sied bien aux Anciens, c'est un fait, il suffit de relire Platon, et pas seulement parce que son allégorie de la caverne nous ramène au vestiaire qui préludait à nos premiers matches, car en effet rien n'est plus contemporain qu'un axiome asséné avec éclat par Maurice Prat, un jour d'interview dans la salon de sa maison située juste derrière le stade Béguère, théâtre des exploits d'une équipe, le FC Lourdes, passée référence ou référence passée du "plus un" en bout de ligne.
Il n'y a pas plus actuel que le "plus un" depuis que le jeu de passes a été inventé par un génial étudiant d'Oxford, à l'heure où le doyen de la fameuse université menaçait d'interdire la pratique du Rugby's Football au motif que les rencontres, toutes amicales, charriaient leur lot de blessés, graves souvent. A cette époque, le rugby n'était qu'un affrontement de packs et de rucks, juste animé par le jeu au pied des demis, et tous derrière à la course.
C'est en modélisant le jeu d'échecs qu'Henry Vassal imagina en 1880 sortir quatre joueurs du gros paquet qui comptait alors treize avants pour en faire les deux ailiers, le centre et l'arrière. Les Gallois allèrent plus loin en ajoutant un deuxième centre. Ainsi en 1886 fut scellée la composition d'une équipe telle que nous la connaissons aujourd'hui. Restait à articuler cette ligne de trois-quarts et ce fut par des passes. Un siècle et demi plus tard, rien n'a changé. Ou presque. Les touches sont affinées, les mêlées émasculées, les plaquages densifiés, les regroupements surveillés, mais l'art de la passe, lui, demeure tel qu'il était aux premières heures du siècle dernier, celles des Welsh Wizards, puis des Flying Scotsmen, celles du French Flair des frères Boni dans les années 60 : d'une rare subtilité.
Samedi, le chronomètre entrait en prolongation, l'Aviron bayonnais, largué au score, souhaitait forcer son destin contraire en allant inscrire un quatrième essai pour sortir en beauté après avoir été dominé sur sa pelouse comme jamais cette saison. Ce dernier ballon, gratté par les Palois devant leur ligne d'en-but, aurait normalement fini immédiatement en touche, soulagé d'un coup de pied pour mettre fin à cette rencontre mais les petits hommes verts, ambitieux, n'avaient qu'un objectif en tête : le point de bonus offensif. On les comprend tant la lutte pour les cinq places qualificatives à la phase finale derrière Toulouse se jouera à rien et que donc tout compte.
La passe pivot sur un pas du deuxième-ligne Thomas Jolmes, modèle d'ouverture, débloqua le champ des possibles. Deux passes plus loin, Emilien Gailleton perçait grand style, et Jean Dauger, paix à son âme, aurait adoubé cette relance, ce culot, cette confiance, cette allure. Encore deux passes, dont une au rebond heureux, un crochet, une fixation et voilà Gailleton payé de retour. Cent mètres, sept passes, vingt secondes de bonheur dans un stade qui vibra naguère aux exploits offensifs des frère Behotéguy et de l'immense Dauger, avant que Belascain, Perrier, Pardo et consorts ne reprennent ce sillage. Que du bonheur.
Les retransmissions télévisées multiplient les angles et les prises de vue, les ralentis et les rediffusions jusqu'à saturer l'espace, voire altérer notre imaginaire à force d'images sculptées. La belle ovale est bankable. Mais trop de rugby ne finira-t-il pas par tuer le rugby ? Heureusement, il est encore possible de passer le week-end en compagnie d'une seule action, la chérir, la visionner de l'intérieur, en parler, et jusqu'à écrire cette phase de jeu en regrettant d'avoir à poser un point en bout de ligne. C'est ce plaisir qu'offre aujourd'hui les flèches de la Section.
Ah, oui, pardon, avant qu'on se quitte le temps que je revienne de mon voyage en Italie, j'allais oublier de vous offrir la phrase que nous livra sur un pas Maurice Prat - six titres de champion de France et 31 sélections entre 1948 et 1958 - un jour où il faisait bouger les lourdes chaises en chêne qui peuplaient son salon pour mieux nous indiquer comment s'organisait une attaque. Débit rapide, voix flutée, accent bigourdan, ton assuré, l'œil vif et la main ferme, il lâcha sans ciller ce viatique qui n'a pas pris une ride : "Si on n'a rien compris à la passe, on n'a rien compris au rugby."

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