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vendredi 15 août 2025

Point final,


Après quarante années de loyaux services - selon l'expression consacrée - et en espérant que les lecteurs de L'Equipe les ont trouvés à leur goût, voilà venue l'heure de tourner une page. Sans pincement ni nostalgie. Rejeton d'une poétesse et d'un trois-quarts centre qui lièrent leurs cœurs à Ribérac, en Dordogne, avant de s'unir à La Rochelle, rien ne m'est apparu plus normal, lorsqu'il me fallut élire une profession, que d'écrire sur le rugby. Et quel meilleur support que L'Equipe, même s'il me faut avouer que c'est au Midi-Olympique que j'ai envoyé ma première candidature spontanée.
Avant cela, - nous sommes en 1984 - , le magazine de la FFR et Drop International, mensuel créé par Robert Paparemborde et Pierre Salviac, m'avaient permis d'aiguiser mon appétit pour le reportage. Car une vie n'est faite que de rencontres. Si Jacques Rivière, coéquipier des années universitaires à Poitiers, n'avait pas accepté de corédiger "Rugby au Centre" un an plus tôt, jamais je n'aurais eu assez d'arguments pour postuler avec succès rue du Faubourg-Montmartre, fort de la préface d'un ténor d'Ovalie, Christian Montaignac, qui fut longtemps ma référence et mon mentor en matière plumitive.
La liste bien fournie des collègues et confrères dont la bienveillance m'accompagna quatre décennies durant ne saurait entrer toute entière dans cette chronique. J'aurais trop peur d'en oublier. Ils se reconnaîtront tant nous avons pris le temps - et encore aujourd'hui - d'échanger, et pas seulement sur le thème du sport. Quant aux autres, le temps agit comme un baume et maintenant que je quitte mon office, rien ni personne ne saurait abaisser mes pensées. Le meilleur l'emporte toujours, comme le rire sur le pire.
Quand j'ai franchi pour la première fois le porche, L'Equipe était ancrée à une portée de drop des Grands Boulevards. J'allais au cinéma entre midi et deux, nous partagions des anecdotes et des idées de reportage dans les cafés alentour, debout devant le zinc, et restions dîner tard chez Chartier entre copains de bureau qui repoussent le moment de s'éloigner. Pas de planning pour nous obliger à pointer, si ce n'est deux fois par mois l'obligation pour les dix derniers entrants de trier les dépêches d'agences entre vingt heures et minuit (au plus tôt) en compagnie de l'ineffable Christian, joueur invétéré, couche tard et mémoire du journal. C'est pourquoi nous attendions avec intérêt la relève, qui nous permettrait de quitter cette liste de corvéables.
N'entraient à la rubrique rugby que des journalistes ayant pratiqué ce jeu, mal pour la plupart (c'est mon cas), mais assez pour en maîtriser les arcanes et en connaître les acteurs. La balle ovale rebondissait partout au point que L'Equipe était capable d'aligner vingt-cinq journalistes, deux fois par mois sur le terrain annexe de Colombes à la discrétion du Racing-Club de France, pour constituer une équipe, remplaçants inclus. Le CASG nous permis d'affronter à Jean-Bouin (l'ancienne enceinte) le XV de France de la Pub (un peu pompeux) et le XV parlementaire, rencontre de gala parrainée par Jacques Chaban-Delmas, qui n'avait pas oublié le journaliste qu'il fut entre 1933 et 1938. Nous sortîmes victorieux de ces deux défis.
La suite ? Issy-les-Moulineaux, un local dont l'extérieur avait le charme de la piscine municipale de Fleury-Mérogis mais sur le parking duquel la direction organisa une soirée concerts mémorable à l'été 1993, L'Equipe fournissant cinq orchestres (New Orleans, blues, rock, folk, jazz) jusqu'au petit matin. Puis l'Angle, inadapté à notre métier mais là encore, la rédaction parvint à s'adapter pour surmonter ce handicap. Et enfin le bâtiment jaune incognito situé boulevard de la République, au front duquel ne se détache pas de logo.
J'ai gardé en mémoire le moment où j'ai été reçu, comme mes prédécesseurs et ceux de ma génération, par M. Jacques Goddet, assis derrière son impressionnant bureau de bois Amarello jaune éclatant, véritable œuvre d'art, pour me souhaiter la bienvenue et, au fil de son monologue, faire de mon recrutement un engagement auquel j'ai tenté de rester fidèle quarante ans durant. Ah, que j'ai aimé écrire sur le rugby ! Le jeu, certes, si complexe qu'il ne s'offre pas facilement à la compréhension universelle - encore un coup des Anglais. Mais surtout ceux qui composent une rencontre, à savoir les joueurs, mais aussi les entraîneurs, les dirigeants et les bénévoles. 
Mon meilleur souvenir ? Comme les compagnons de reportage, ils sont trop nombreux pour qu'un seul sorte du lot. Le Masters toulousain en décembre 1986, l'Ellis Park de 1995, le quart de finale de Cardiff en 2007. Le pire ? L'Eden Park en 2011, à coup sûr. Pour de multiples raisons. Et plus récemment l'été 2024. Mais ce sont les rencontres qui l'emportent, devenues pour certaines - rares mais riches - des amitiés pour la vie, que les vicissitudes n'altèrent pas. 
Vous serez surpris d'apprendre que j'ai une tendresse particulière pour un compte-rendu de match entre Graulhet et Béziers, 0-0 dans la boue d'hiver de Pélissou au début des années 90 du siècle dernier, qu'il me fallut enluminer sous le faible éclairage d'un lampadaire, inconfortablement assis dans ma voiture de location, pour alimenter la tête de page de la séquence rugby, à l'époque où le journal était fier de son grand format. Mais, aux premières heures de l'informatique, il fallait transmettre son article en coinçant tant bien que mal des bonnettes sur le combiné d'une cabine téléphonique.
Je raccroche les crayons, direction le Costa Rica plutôt que de subir l'hiver d'ici. Le castillan préfère parler de "jubilation" alors que nous évoquons une "retraite". Faut-il la prendre au sens spirituel du terme ? Me voilà devenu "El Jubilator" ! Et si d'aventure vous êtes tentés par la French Riviera au printemps ou à l'automne, nous nous croiserons peut-être. La vie a parfois quelques rebonds remarquables. Comme avec le ballon ovale qui est notre trait d'union, il ne faut pas trop attendre avant de s'en saisir. 

mardi 20 avril 2021

Côté fermé

Le sport professionnel n'a jamais eu pour vocation de semer des graines d'humanisme sur les terrains mais plutôt de récolter les fruits mûrs de sa pratique. A cet égard, la tentation a toujours été grande de regarder de l'autre côté de l'Atlantique, et il suffira de constater ce qu'il a été possible de réaliser avec une balle ovale à partir d'un très lointain cousinage avec le rugby des origines, ce football américain dont certaines pratiques prolifèrent autour des rucks et au plaquage. 

A l'annonce de la création d'une ligue fermée composée de douze des plus grands clubs anglais, espagnols et italiens, grande fut la surprise des observateurs des choses du football professionnel européen et terrible leur colère, comme s'ils découvraient soudain que le sport, à savoir ce ballon qui roule de pieds en pieds vers les filets, n'était que l'infime partie d'une économie qui a fait de la vente de maillots floqués une manne bien plus importante que ne l'est un coup-franc dans la lucarne ou une reprise de volée acrobatique dissertés à loisirs. 

Pour retourner aux sources du football, je ne saurais trop vous conseiller la lecture de l'ouvrage signé Basile de Bure intitulé Deux pieds sur terre (éditions Flammarion) qui reconcilie les extrêmes, formation et professionnalisme, banlieue et Ligue 1, jeunesse et histoire, sport et littérature, récit d'engagements et de construction mené avec finesse par un passionné des Lettres et du dribble dont le père, Gilles, fut l'âme d'un petit groupe d'amis qui aimaient se retrouver régulièrement au Bistrot d'Henri, rue Princesse, autour d'un flot de poésie et de quelques nectars.

Nous l'avons écrit ici il y a plus d'un an, qui dit crise - l'actuelle est sanitaire mais pas seulement - dit opportunité, mais il ne nous viendra pas à l'idée pour autant de plaindre le Bayern Munich et le PSG de n'avoir pas sauté en marche dans ce grand train, ne gardant finalement comme viatique que ce fair play si souvent bafoué. A trop miser sur sa puissance financière pour recruter et s'offrir un titre, on finit souvent par trouver plus riche que soi et s'écraser le nez sur un plafond de verre en scrutant le ciel.

Il se murmure que le rugby professionnel français aurait lui aussi dans ses classeurs un dossier de ligue fermée qui ne concernerait, pour le coup, que huit clubs. Une passerelle avec certains clubs anglais, voire sud-africains, aurait même été empruntée. Ce n'est qu'un projet lancé il y a de cela quelques temps mais qui pourrait bien être remis sur le tapis, comme au casino, pour voir, rien que pour voir, histoire de relancer une discussion sous l'éclairage de la Super Ligue.

Cela dit, le rugby d'en France n'a besoin ni du modèle américain ni du marché commun réinventé par les ténors de football de ce vieux continent pour se distinguer. Il vient d'inventer le derby à double détente, la première période sous un maillot, la seconde dans le camp d'en-face, une création bien plus osée que la fusion conçue par le couple Thomas Savare - Jacky Lorenzetti, et je revois encore les suiveurs de tous bords et les lèche-balles courbés à Bagatelle devant le buffet pour s'empiffrer de petits fours en trouvant "tellement génial" ce mariage contre culture, objet non identifiée, ovoîde hétérozygote vite dégonflé.

Pour le cas où des clubs français auraient l'intention de singer le football d'ici dans ce qu'il a économiquement de plus libéral, juste leur rappeler qu'en 1930, devant la menace d'exclusion de la France du Tournoi des Cinq Nations pour faits de professionnalisme - déjà - , dix puis bientôt quatorze clubs créèrent une fédération dissidente, l'UFRA (Union française des clubs amateurs) dont le but, ainsi que l'indique sa raison sociale, était de redonner tout son éclat à l'amateurisme. 

Cette initiative dura deux saisons, comme autant de titres remportés par le Stade Toulousain, mais surtout, elle favorisa le création du Jeu à XIII en France. Je ne résiste pas à la tentation de vous servir la déclaration d'un président des Quatorze au moment de rendre les armes et de rentrer dans le giron de la FFR, dégouté qu'il était de voir la tournure prise par cette secession, : "Dans ces conditions, ce n'était plus possible, ironisa-t-il en parlant des joueurs. Il fallait les payer plus cher pour qu'ils restent amateurs..."

Et si l'enfer est ainsi pavé de bonnes intentions, force est de constater que le rugby français du temps de l'amateurisme "marron", des dessous-de-table et des primes déguisées, n'a jamais vraiment déraillé : il s'est réinventé. Du coup, on aiguisera le double tranchant du constat à la fois goguenard et désabusé de ce dirigeant à l'heure où ceux qui poussèrent de toutes leurs forces dans les années 90 pour que le rugby sorte de sa gangue sont les mêmes qui regrettent amèrement que la boite de Pandore ne se soit pas refermée sur les rebonds un peu traîtres du néo-libéralisme.

dimanche 11 octobre 2020

Jeu même sens

Attendus, arguties, luttes, querelles, menaces, injonctions, sanctions et postures ne parviennent pas à ternir le jeu, et c'est bien ce qui nous réconcilie avec le rugby. Il aura bien besoin d'avocats pour sa défense devant les prétoires. Et le tribunal des flagrants délires ne manquera pas de faire salle comble - à défaut d'être comblée - la semaine prochaine, quelques jours avant le coup d'envoi fictif, ou pas, du premier match de la saison. Mais cette scène n'a pourtant pas vocation à nous faire rire tant la guerre ouverte entre LNR et FFR, clubs pros et XV de France, porte en elle les germes d'une contamination au gros vide. Pendant que l'image se déchire, des hommes de bonne volonté oeuvrent loin de la lumière des projecteurs pour tisser ce lien sans lequel le rugby ne serait qu'un sport de plus et non ce jeu d'éducation et d'insertion qu'il est par vocation, si l'on veut bien remonter son histoire jusqu'à l'université de Rugby. En s'écharpant pour savoir qui a la plus grosse idée, tous les dirigeants du rugby français ne s'imaginent pas à quel point ils minent les bénévoles, certains profondément écoeurés. Des passionnés qui font, sur le terrain, sans bruit ni tapage, beaucoup pour que l'ovale soit un levier de citoyenneté auprès des populations réfugiées, gamins et des adultes jetés à la rue, qu'ils viennent de l'autre bout du monde ou de nos quartiers abandonnés. C'est le cas, entre autres, d'Ovale Citoyen fondé et animé par Jeff Puech, Christian Iacini et Pascal Noailles, avec le soutien actif sur le pré de l'ancien ailier du Stade Français, Raphaël Poulain, et du deuxième-ligne international Julien Pierre, association implantée à Bordeaux, en région parisienne, à Pau et bientôt à Montpellier et à Toulouse, adossée aux clubs du Top 14 concernés - UBB, Section Paloise, Racing 92, Stade Français - qui favorisent "des actions magiques, vraiment, avec des présidents qui jouent pleinement avec nous le jeu de l'insertion". Elle salarie pour l'instant quatre personnes, compte une quinzaine de bénévoles pour l'encadrement sportif, autant de professeurs de français, bénévoles eux aussi, et une trentaine de petites mains disponibles pour remplir toutes les tâches que demandent cet investissement. A travers la pratique du rugby, quatre cent cinquante déshérités, hier laissés pour compte, reprennent confiance et vie ; Démarche parrainée par Roxana Maracineanu, secrétaire d'Etat aux sports, et personne n'aura oublié, rappelle Jeff Puech "qu'elle a dormi sous une tente quand elle est arrivée en France..." Ovale Citoyen est aussi en recherche d'entreprises adhérentes et partenaires afin de faciliter des recrutements. "Il faut que le rugby, qu'il soit amateur ou professionnel, servent à ça ! Qu'il soit une tête de pont dans les quartiers à l'abandon, où l'Etat fait ce qu'il peut : un coup il y met de la police, un coup il y met des éducateurs...", scande Jeff Puech, convaincu de toucher dans la responsabilité sociale des entreprises le meilleur vecteur de développement du rugby. D'ailleurs, novateur, Ovale Citoyen a été distingué au niveau européen dans le cadre d'une Champions Cup des associations sportives à but humanitaire, en attendant peut-être une consécration, le 1er décembre... Mais les trophées médiatisés n'intéressent pas les fondateurs du projet. "Quand le train de la Coupe du monde 2023 est arrivé à Bordeaux, il a pris à son bord comme apprenti un de nos joueurs, un ancien journaliste syrien qui est arrivé en France avec une balle dans la poitrine et qui a découvert le rugby chez nous... raconte fièrement Jeff Puech. Le prochain objectif est encore plus ambitieux : signer une convention - vertueuse, celle-là - avec la FFR afin que des jeunes joueurs passent leur diplôme d'entraîneurs de rugby "et prennent la main pour devenir des ambassadeurs de notre jeu. Si demain, un Afghan ou un gars de Mantes-la-Jolie prend en charge une équipe d'Ovale Citoyen, je suis persuadé que les messages qu'il fera passer seront bien entendus par tous... " Bouba, Oumo, Derick, Foued... Vous ne les connaissez pas, leurs photos n'illustrent pas de compte-rendu de matches ; ils et elle ne porteront pas le maillot de l'équipe de France à l'automne mais, alors que l'élite du rugby se déchire à la petite semaine pour un test-match de plus ou de moins, ce que revêt leur engagement mérite sélection. On a suffisamment répété ici que l'intérêt du rugby professionnel - placé dans une bulle qui, à l'évidence, ne l'abrite pas la crise Covid-19 - était de vite se réinventer. Sans doute que la lutte au quotidien des moins nantis pour survivre ailleurs qu'à la marge sera une de ses sources d'inspiration dans les jours à venir. Alors qu'après huit mois d'interruption revient la saison des rencontres internationales ainsi que nous le confirment All Blacks et Wallabies, on aurait tort de réduire le rugby d'ici au sommet professionnel de sa pyramide et l'équipe de France au cheval de Troie de la FFR. Il est encore pour quelques temps plus riche d'initiatives, d'engagements, d'implications et de petits bonheurs simples rendus au centuple qu'il nous est possible de l'imaginer. Dans un contexte tellement anxiogène qu'il n'est pas utile d'y ajouter une couche de défiance, le visage de l'autre, même recouvert en partie, et la main tendue nous font heureusement oublier le poing fermé et les masques de défi. Les techniciens nomment "même sens" le prolongement d'un mouvement d'attaque en continuité vers la ligne de touche. Plus que jamais le besoin se fait sentir d'un concept qui articulerait les bonnes volontés vers un but commun, une combinaison de belles âmes désintéressées, une association conçue pour construire le principe de citoyenneté avec l'aide de ce formidable levier qu'est le rugby. Dans une société - la nôtre - morcelée par le communautarisme, dans un microcosme ovale, le nôtre, déchiré par le pouvoir, plus que jamais cette quête fait sens.

jeudi 4 avril 2019

L'autre soi

Ils sont cent qui représentent les écoles de rugby jusqu'à l'équipe nationale. Depuis plusieurs jours, glorieux et inconnus se posaient la même question : que faire pour relancer le XV de France ? Mardi et mercredi, elle sera posée par référendum aux présidents des clubs de rugby amateur. Ne soyez pas surpris : c'était une promesse de campagne. Alors, êtes-vous favorable à ce qu'un "étranger" (je déteste ce mot) dirige le XV de France ?
Pas certain que les bénévoles de clubs amateurs soient les mieux placés pour décider du choix d'un professionnel du management au chevet de ce XV de France, lequel claudique dans les zones internationales avec seulement 37 % de victoires en test-matchs depuis le mois de janvier 2012. Ecroulée sous les ères Saint-André, Novès et Brunel - qui pourtant savaient bâtir - la sélection nationale périclite saison après saison. Qui la redressera ?
Oublions un instant le Mondial 2019 et le stress d'une victoire impérative en ouverture, le 21 septembre, face aux Argentins. Hier denrée mineure - Pierre Albaladejo me rappelait qu'international, il avait refusé deux tournées d'été chez les gauchos sous prétexte qu'il n'apprendrait rien d'ovale là-bas et qu'il avait par ailleurs du boulot au camping  -, l'Argentine est aujourd'hui notre ennemi majeur. Nous aurons le temps d'y revenir.
Gatland, Jones, Hansen ? Why not. Laissons la porte ouverte. Les premiers dirigeants d'importance du rugby français étaient l'un Américain (Allan Muhr), l'autre Ecossais (Cyril Rutherford). Les joueurs nés au-delà de nos frontières - Melville, Van Heerden, Benazzi, De Villiers,Marsh, Nakaitaci, Spedding, Le Roux, Vakatawa, Willemse, etc. - ont chanté La Marseillaise, ce que Jean-Pierre Rives a toujours refusé de faire parce qu'il détestait l'idée qu'il faille faire couler "un sang impur" dans nos sillons.
L'Argentin Gonzalo Quesada et l'Anglais David Ellis ont renforcé le staff technique tricolore, ce qui n'a jamais suscité la moindre polémique. Le dernier tabou tombera-t-il ? Ce serait surtout un camouflet pour les théoriciens français, de Deleplace à Peuchlestrade, en passant par Villepreux, Barrière, Quilis, Barthez, Saby, etc. Ce serait certainement aussi la fin d'un savoir-jouer à la française, ce flair travaillé qui consiste à lancer des actions spectaculaires dans un courant contraire.
La démocratie antique impliquait à tour de rôle des citoyens libres, cultivés, concernés, engagés dans la vie de la cité, la res publica. Cet aréopage, microcosme ovale, est constitué ici d'un philosophe et d'un historien, d'anciens internationaux (41), de chroniqueurs-consultants (15), d'entraîneurs (13), de dirigeants (11), d'anciens joueurs professionnels (6) et amateurs (4), de théoriciens (2), d'éducateurs (2), de préparateurs mentaux (2) et physiques (2).
Pas invité au RIC de Bernard Laporte, ce club des cent a été consulté et, comme vous pouvez le lire en cliquant ici (version internet de L'Equipe), le "non" l'a emporté - 54 % -  sans que cette préférence soit significative en termes purement statistiques. Dans ce bloc du "non", tous pensent qu'il y a assez de techniciens français de qualité pour subvenir aux besoins de la cause et relancer le XV de France.
Mais au fil de la discussion que j'ai eue avec chacun d'entre eux, à l'évidence le problème n'est pas dans le choix de tel ou d'untel pour s'occuper du XV de France - sujet cosmétique - mais dans l'absence de projet fédéral, d'une vision à long terme, et surtout de liens de subordination entre les clubs pros et la FFR pour mettre l'équipe de France en évidence au milieu de la vitrine.
En miroir, dans une approche humaniste, Pierre Albaladejo, Jean-Pierre Rives, Jérôme Bianchi, Eric Blondeau, Thomas Castaignède, Benoît Dauga, André Herrero, Dominique Harize, Cédric Heymans, Thomas Lombard, Jean-Pierre Lux, Franck Mesnel, Philippe Sella, Robins Tchale-Watchou et Dimitri Yachvili, pour ne citer que les plus connus des intervenants, se sont déclarés favorables à l'ouverture.
Blogeur de Côté Ouvert, le philosophe Christophe Schaeffer propose de "mettre ainsi les internationaux français dans une zone d'inconfort pour aller chercher en eux quelque chose qu'ils ont perdu." Pour l'ancien international Christian Badin, "le jeu qui était le nôtre n'est plus. Seul quelqu'un d'extérieur pourra faire taire tout le monde et parvenir à accorder chacun autour du XV de France." L'éducateur Philippe Glatigny, au contraire, évoque "notre estampille et les racines du rugby français," soulignant "les capacités de certains entraîneurs français qui éviteront qu'on se coupe de notre histoire."
"Nous avons des joueurs étrangers dans nos clubs, constate le Biterrois Claude Saurel, coach globe-trotter (Géorgie, Russie, Maroc, Tunisie). Pourquoi être restrictif concernant les entraîneurs ?" Didier Camberabero veut profiter de cette occasion pour "faire table rase", Jean-Michel Aguirre pour mettre "fin aux querelles de chapelles." Ce que Thierry Roudil, préparateur physique et grand voyageur, résume en deux phrases : "La France est huitième nation mondiale. Il y a dans sept pays des techniciens dont la voix portera quand celle des entraîneurs français n'est pas entendue par leurs joueurs."
Les adeptes du "non" ne forment pas un bloc compact : leur spectre va du "travail sur l'identité du rugby français", dixit le psychologue du sport et ancien deuxième-ligne international Yann Le Meur, à l'inéquation d'un "copier/coller du modèle anglo-saxon" assure le préparateur physique du RC Toulon, Thibault Giroud, qui a travaillé dans des staffs anglo-saxons. Bertrand Fourcade, qui entraîna Tarbes et l'Italie, en fait une synthèse : "Notre rugby plagie les Anglo-Saxons avec ses temps programmés. Il faut revenir à notre jeu, inventif."
Ainsi se dessine l'avenir des Tricolores, têtes lourdes, épaules basses et bilan percé. Puiser chez soi ou s'ouvrir à l'autre. Altérité/ipséité : d'Aristote à Paul Ricoeur, cette réflexion traverse la pensée occidentale. Ne pourrait-on pas imaginer réenchanter une identité en se tournant vers un nouveau paradigme ? Le sujet, clivant, tiraille les esprits ovales. Une chose est sûre : étranger ou indigène, d'ailleurs ou d'ici, il est surtout temps d'en finir avec les vieilles ficelles, les cautères sur jambe de bois et le bris de vaisselle.







mercredi 30 août 2017

Bonheur dans le prêt

Alors que la plupart des grandes activités sportives versent dans le libéralisme, le rugby français n'est pas encore vraiment prêt à s'y vautrer. Cela dit, au train où sortent les affaires, il n'en sera bientôt pas loin. Bien sûr, tout s'achète, et l'activité de chaque être à son prix : pour Neymar, ce sera 220 millions d'euros made in Qatar. Laporte, lui, se contentait des 150.000 euros d'un homme du bâtiment. Concernant Mbappé, allons-y pour 180 millions, mais attention, hein, sous forme de prêt... Parce que c'est vraiment plus pratique pour contourner le fair-play financier, cet oxymore footballistique.

On le sait depuis qu'il a monté des affaires avec les membres du staff du XV de France quand il l'entraînait, Bernard Laporte était prêt à actionner pour accéder au pouvoir fédéral, puis une fois roi de Marcoussis se maintenir sur le trône. Comme un président de Fédérale 3 plongeant son vote dans l'urne en décembre dernier, puis aménageant son club-house pour y installer un écran plat HD avec décodeur intégré, il fallait être naïf pour imaginer le contraire. C'était juste une affaire de temps. Neuf mois. Et voilà le bébé.

Altrad qui veut tout acheter, des Springboks, de la notoriété, de la légitimité, le maillot du XV de France et que sais-je encore, avait compris qu'il pouvait se faire prêter un ouvreur - sud-africain de préférence - pour terminer la saison dernière ; mais il n'a pas pensé, lui l'homme pourtant d'affaires, à consentir un prêt à Laporte, président bénévole dans le besoin. C'était pourtant la solution, plutôt que de le rémunérer à causer jambon et œufs fêlés face des cadres encravatés. Au passage, on notera  que le mensonge fait partie des échafaudages altradiens dès lors qu'il s'agit de servir sa cause. Il faut dire que d'autres avant lui, citons juste Lorenzetti, Savare et Bouscatel, ça va leur faire plaisir, lui avaient montré la voie.

Le lien dangereux entre Altrad et Laporte existe. Pour preuves les dénégations maladroites de l'un balayées récemment par le renoncement de l'autre à ses émoluments. Qu'on se le dise, le reste n'est que mensonges des journalistes, tonne Laporte, et vous êtes priés d'y croire, sinon vous serez privés de télé. J'attends néanmoins de voir comment Altrad sortira de cette tempête médiatique dans laquelle il s'est plongé tout seul, Narcisse regardant de trop près son reflet dans le marigot. Parce que si Bernie le Dingue bénéficie d'un petit crédit, Mohed Altrad a déjà ravi à Mourad Boudjellal le titre de président le plus décrié du Top 14. Et c'était loin d'être gagné, n'est-ce pas Leigh ?

Ca ne vous aura pas échappé, quand la convention FFR/LNR a été signée pour donner entre autres dix semaines de repos-préparation aux internationaux dont le nombre permet de constituer trois équipes de France, Louis Picamoles, qui était bien calé en Angleterre, est rentré illico au bercail. Chez qui ? Chez Mohed. Un prêt ? Non, un rachat. Alors qu'on sait maintenant qu'un prêt, c'est plus sympa, plus léger, ça n'entre pas dans le salary cap, c'est indolore et on peut étaler les versements sur deux, trois ou quatre ans. Déjà experts dans l'art de détourner le plafond, certains présidents ne vont pas se gêner pour suivre l'exemple du PSG et de ses princes de l'usine à gaz pour se refiler des joueurs comme de vulgaires prêteurs sur gages.

Parce qu'ils sont prêts, les recrutés ! Aaron Cruden s'est illustré d'entrée, Cheslin Kolbe, Chris Ashton et Fa' asiu Fuatuai aussi. D'autres vont briller dans la suivante. Pendant ce temps, quarante-cinq internationaux n'y étaient pas, ou alors remplaçants, et pas vraiment concernés par le Championnat, eux qui sortaient la veille de tests physiques et physiologiques à Marcoussis. Pas terribles, ces tests, d'ailleurs, si j'en crois un copain qui assistait à la remise des diplômes. Quelques joueurs ont profité de l'été pour bien bosser seuls dans leur coin, mais ils sont loin d'être une majorité. Inquiétant à deux mois du premier rendez-vous face aux All Blacks.

Car le bonheur était dans le pré de Dunedin, samedi dernier. Putaing de feu d'artifice comme on en voit un tous les deux ans entre deux équipes composées de techniciens de grande surface. Je sais, on écrit Rugby Championship, mais c'est aussi naze que World Rugby pour rebaptiser l'International Rugby Board, alors je reste sur Four Nations et c'est tout. On regrettera donc que ce week-end, le Four Nations fasse relâche tant on a pris l'habitude, depuis deux semaines, d'apprécier un jeu sans artifices comme on (re)prend la route de l'été vers le sud.

lundi 27 février 2017

Fichu février

Bernard Laporte a remporté l'élection présidentielle dans un fauteuil. De quoi y tendre le maillot de l'équipe de France. On ne pourra pas reprocher au nouveau boss du rugby hexagonal de ne pas faire ce qu'il a promis. Juste lui signaler qu'il n'est pas obligé d'aller aussi vite en besogne. Même s'il se sent fort du soutien de Besagne. En se présentant sur un plateau de télévision, dimanche, pour annoncer qu'il lançait un projet de contrat fédéral pour quarante internationaux français, le prez pressé a fait son Trump et mis le feu. D'où l'extincteur...

Car le droit l'emporte sur toute autre considération. Y compris et surtout sur l'esbroufe et le coup de force. C'est donc en barbare riant (un peu jaune toutefois après la défaite française à Dublin, 19-9, au terme d'un florilège de maladresses et d'approximations) que Bernie a plus que jamais validé son surnom de dingue qu'on lui reconnait. Passant largement au-dessus de la Convention FFR/LNR et des conventions, il prévoit d'aller directement négocier en tête-à tête avec les présidents de clubs la mise sous contrat fédéral pendant six mois de leurs internationaux français.
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Seuls trois ont accepté ses desseins : Mourad Boudjellal (qui en cas de rapatriement de la LNR à Marcoussis se verrait bien à la tête de l'usine à gaz), Laurent Marti (par amitié bordelaise mais pas pour négocier quoi que ce soit) et Mohed Altrad, ce qui n'étonnera personne. Quand les râteliers sont pleins, on peut manger partout... Il a surtout, et c'est inquiétant pour la suite, il annonce avoir forcé la main des stagiaires de Nice les enjoignant de signer une promesse de soutien à son projet.
 
C'est faux. Si les joueurs ont signé, c'est pour la réévaluation des primes de matches internationaux. Mais on imagine que les internationaux en activité n'ont pas pensé une seule seconde qu'ils étaient ainsi pris en otage par leur président (re)devenu sélectionneur. Lequel n'a pas envie d'avoir une assurance d'être dans la liste Elite et de prendre un abonnement à l'année dans l'Essonne ? Au-delà de ça, et bien plus dangereux à court terme, caricature que cette volonté d'aller très vite se proposer en sauveur. Comme si lui seul - entraîneur national huit ans sans résultat probant si ce n'est une demi-fnale de Coupe du monde - savait quelle solution apporter pour que le XV de France retrouve son brillant.

Au lieu de réunir ce qui est épars, Bernie le Dingue vient de s'offrir un combat contre la LNR et son président élu. Sans doute prépare-t-il la voie pour rapatrier le rugby professionnel dans le giron fédéral, auquel cas son coup de force est un petit coup de maître. Mais vu l'état de la formation française, garder deux mois de plus les internationaux à Marcoussis est-il vraiment un gage de réussite ? Ils arriveront sans doute plus frais sur le terrain. Mais s'ils ne comprennent pas, comme c'est actuellement le cas, à quoi ils jouent, pourquoi, quand et comment, deux mois de plus en vase-clos ne changeront rien à l'affaire. Sauf à s'ouvrir la main à force de frapper dans un mur.
 
On en oublierait presque d'évoquer Dublin dont on attendait tellement. Au micro en-avant de Gaël Fickou, aux maxi-conneries d'une troisième-ligne française dépassée en tout, du show Sexton à l'effroi d'une défaite sans âme, des ballons tombés à la claque ramassée, je garde les vagues vertes, combinaisons millimétrées infligées quinze fois aux Tricolores, plan de jeu affirmé. L'Irlande a des convictions, nous avons des cauchemars et la perspective d'un déplacement à Rome après ce qu'on a vu de l'Italie à Twickenham nous fait plutôt nous diriger vers Canossa.
 
En plus des parties pas très fines disputées à Saint-Denis face à l'Ecosse et à Dublin devant l'Irlande, le rugby français fait intervenir des stars de l'hémisphère sud pour se tirer une balle dans les valeurs. Après les corticos, l'ivresse au volant, voici la mise au violon de deux fétards pour consommation et achat de cocaïne sur les Champs-Elysées, site touristique qui ne réussit pas beaucoup aux Racingmen en ce moment. Après Ali, Barba ? On conseillera à la nouvelle recrue du RCT de ne pas remonter cette avenue durant son séjour en Top 14 s'il ne veut pas goûter aux cellules de dégrisement du VIIIe arrondissement.
 
Ajoutez à cela le décès de Joost van der Westhuizen à un âge où on profite pleinement de la vie et de ses jeunes enfants. Le suicide de Dan Vickerman incapable de survivre dans l'après-rugby, disparition qui fait écho aux alertes lancées en leur temps par Christophe Dominici et, il n'y a pas si longtemps, par Raphaël Poulain. La coke circule dans le rugby. Le cas Pieter de Villiers, en 2003, n'était pas une exception. Et pour ajouter au chaos l'apparition de Philippe Sella à Panama dans ce qui n'est pas une percée mais une évasion fiscale. Plus de doute possible : ce mois de février, particulièrement violent, laissera des traces et pas seulement entre les lignes. On savait qu'au pays du long nuage blanc le rugby est une religion. On constate qu'ailleurs, il devient un opium.