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vendredi 19 juin 2026

Une rime pour la route

Si les historiens ne parviennent pas à s'accorder pour dater la chute de l'empire romain, il est sans doute plus facile pour nous d'isoler le moment qui marque la fin du romantisme en Ovalie, ce territoire qui nourrit nos esprits, nos rêveries, nos échanges. Ainsi le 25 mai 1980, la finale du Championnat de France se tenait pour la dernière fois un samedi à 15 heures. Par une journée ensoleillée sans canicule - le changement climatique n'avait pas encore posé sa grosse patte sur nos thermomètres - l'Association sportive biterroise affrontait, favorite, le Stade toulousain. Favorite car depuis 1971, les Héraultais s'étaient accaparés le Bouclier de Brennus du père Charles.

Toulon, Brive par deux fois, Narbonne, Perpignan et Montferrand (ce n'était pas encore Clermont) battus, Béziers régnait, comme Lourdes avant lui. Seuls les Agenais étaient parvenus, en 1976, à feinter le destin contraire au terme d'une finale digne d'un scénario d'Hitchcock. En ce joli mois de mai s'avançaient des Toulousains de légende - Serge Gabernet, Dominique Harize et Guy Novès aux ailes, l'ailier Jean-Michel Rancoule à l'ouverture, l'inimitable zébulon Gégé Martinez derrière une mêlée fragile, l'athlétique Jean-Claude Skrela et l'immense Jean-Pierre Rives qui semblait taille réduite face aux mastodontes cathares qu'étaient Armand Vaquerin, Alain Paco, Jean-Louis Martin, Alain Estève, Michel Palmié et Yvan Buonomo, encadré par deux flankers prometteurs, à savoir Pierre Lacans et Jean-Michel Cordier.

Par la suite, la finale se jouerait en nocturne et Béziers remporterait encore trois titres. Mais en 1980, deux courants s'affrontaient. A la rigueur cathare compactée autour d'un pack automatisé, les Toulousains répliquaient par des attaques en première main et des relances romantiques boostées par les foulées graciles de Thierry Merlos, le plus véloce des trois-quarts centres. Cette finale avait des airs de bataille d'Hernani, et les coriaces l'emportèrent, 10-6, l'arrière Serge Gabernet, servi au cordeau par Dominique Harize infiltré à toutes jambes dans la défense biterroise, s'avérant incapable de contrôler le ballon qu'il laissa rebondir sur son épaule en toute fin de match.

Cinq saisons plus tard, le Stade toulousain prit non pas sa revanche mais une place au sommet du jeu. 1980, on l'a dit, signifia la fin d'une époque baroque, estudiantine, insouciante, légère, et pas seulement au sein du club de la cité rose. Apportée par Robert Bru, dont on ne vantera jamais assez le rôle, la méthode delaplacienne fit son entrée pour changer définitivement la face du rugby français. Polyvalence des rôles, jeu debout, utilisation complémentaire du large et du ras : pas une équipe qui ne pratique désormais ce triptyque. Avec plus ou moins de réussite. Précurseur, le Stade toulousain maîtrise mieux que les autres le style qu'il a largement contribué à vulgariser quand, dans le même temps, Béziers parvint jusqu'en 1984 a faire fructifier l'héritage de Raymond Barthès et de Raoul Barrière.

Wayne Smith, Rob Andrew, John Rutherford, entre autres internationaux devenus techniciens, vinrent aux Sept-Deniers pour tenter de comprendre la mécanique des fluides qui coulaient entre les lignes toulousaines. Avant de repartir en Nouvelle-Zélande, en Angleterre et en Ecosse prêcher les nouveaux évangiles selon Pierre (Villepreux), disciple le plus fameux du maître Deleplace. Depuis, pas moins de dix-sept titres garnissent la vitrine aux trophées d'un club qui a fait de la formation son canal historique, et on ne compte plus les joueurs qui nourrissent les équipes d'élite après être passés par son école de rugby.

Ce 25 mai 1980, le troisième-ligne centre international Yvan Buonomo inscrivit en force un essai pour sceller un difficile succès. Disciple du Sétois Paul Valéry, et éclairé par son mentor Jean-Louis Bourret, du rugby ce chantre a pondu en 2008 un poème-fleuve (63 quatrains) qui laisse à notre sagacité quatre vers parmi ses milliers d'autres au moment où se noue la résolution d'une saison épique de Top 14 comme peut-être jamais l'élite du rugby français n'en a connu, mais aussi où l'éthique fut secouée et les interrogations multipliées  : "Si gagner le Brennus, ô victoire suprême, est pour le rugbyman l'acte le plus sacré, l'exemple et le devoir se devront d'être extrêmes. Le titre ne fait pas toujours l'homme parfait."

dimanche 7 juin 2026

Rupture de niveau

 

Ils étaient sept pour cinq places, considérant que le Stade Toulousain, nonobstant deux points de pénalité pour manquement à l'éthique salariale, a su s'élever un cran au-dessus du peloton des qualifiables. Ce classement, cuvée 2026, est d'une densité jamais vue. Bayonne, Lyon, Castres, puis Toulon, un temps éligible, n'ont pas tenu le rythme imprimé par les cadors, lesquels ont fini par lâcher Clermont et Bordeaux-Bègles dans le dernier raidillon.
L'emballage final s'est réglé en tête-à-tête. Humilié devant son public par le Racing 92, Clermont a laissé s'envoler sur la pelouse de Marcel-Michelin son ticket pour le top 6. Les vainqueurs de la Coupe des champions, eux, auraient pu se mettre à l'abri bien plus tôt, mais s'incliner à domicile durant la saison régulière face aux concurrents directs à la qualification que sont Pau, le Stade Français et Montpellier, a plombé leur histoire. Il est d'ailleurs étonnant - mais c'est l'effet bonus offensif et défensif - que les Girondins se soient retrouvés en course jusqu'au dernier moment.
Toulousains et Montpelliérains ont gagné de haute lutte le droit de recharger leurs accus avant de filer vers Marseille y disputer leurs demi-finales respectives. Palois et Franciliens, Parisiens et Rochelais, eux, auront dû batailler au terme d'une phase de classement éprouvante jusque dans ces ultimes minutes, avant de basculer vers les matches couperets. On le sait, soulever le Bouclier de Brennus est un véritable chemin de croix, que seuls les Toulousains savent domestiquer : forts d'un train de vie de nantis et d'une confortable avance très tôt dans la saison, ils ont fait tourner leur effectif, soigné leurs blessés, caché leurs nouvelles combinaisons de jeu.
Pour sortir de cet univers où les clubs gèrent leurs internationaux, cultivent leurs jardins et polissent leur ADN, Jacques Fouroux avait imaginé au début des années 80 du siècle dernier un championnat des provinces, copiant le modèle si particulier de l'hémisphère sud. Il avait sélectionné dans le Tournoi 1982 la ligne de trois-quarts de la sélection basco-landaise ainsi constituée : Jeannot Lescarboura à l'ouverture, Patrick Perrier et Christian Bélascain au centre, Laurent Pardo et Serge Blanco aux ailes, Marc Sallefranque à l'arrière. Fandango, maestria, tours de passe-passe, funambulisme, frissons : les attaquants tricolores lancés à Cardiff d'entrée de compétition surprirent le pays de Galles et il s'en fallut d'un rien - un essai partout - pour que le XV de France ne l'emporte...
Mercredi 3 juin à Auch fut inaugurée la statue du bretteur gersois, projet initié par ses amis - Jean Lacam en tête - et ses proches, ses thuriféraires et quelques personnalités d'Ovalie, soutenu par une kyrielle de bonne volonté, dont la mienne. Il a donc fini par prendre forme et vie. Désormais prophète en son pays, Jacques Fouroux, décédé prématurément le 17 décembre 2005, rejoint ainsi d'Artagnan, autre héros du Gers. Reconnaissance méritée pour celui qui lutta vent debout face aux romantiques pour faire admettre qu'il n'y a point de salut sans une mêlée dominante, et que la prise du milieu de terrain ne peut s'obtenir sans étalage de puissance. Il avait imaginé vingt ans avant tout le monde le rugby contemporain, celui qui prévaut en Top 14 et dont Montpellier et le Racing 92 sont les pavillons témoins.
Pour autant, deux clubs, le Stade toulousain et la Section paloise, résistent à cette tendance du rentre-dedans au ras des rucks et autour du demi d'ouverture, préférant les options proposées par le jeu debout, la recherche d'intervalles et l'exploitation des espaces au large le long de la ligne de touche. C'est d'ailleurs l'un des nombreux intérêts de cette phase finale, qui s'annonce indécise, que d'offrir quelques confrontations de style au grand jour, comme sait nous en proposer le rugby de France depuis que le championnat existe.
Il n'y a rien de plus injuste, mais aussi de plus excitant, que de voir le leader incontesté du classement domestique, être plongé dans une marmite bouillonnante, et le repéché de la dernière minute, l'outsider sur lequel personne n'aurait misé un centime, gagner le droit de lever haut l'écu de Brennus dans la nuit dionysienne après trois matches sous haute tension. Cette rupture de niveau qui brise la routine pour nous permettre d'accéder au sublime reste une particularité qui fait le sel du Top 14 à nul autre pareil : marathon de sprints terminé par trois sauts de haie pour retomber sur la gloire. Ou le néant. 

lundi 11 mai 2026

Tous en phase finale

Vous l'avez sans doute remarqué : il n'y a pas un seul Championnat d'élite mais bien six. Six compétitions logées dans ce Top 14. Commençons donc par le bas. Montauban, invité surprise, dispute son propre challenge, celui de l'espérance : bien figurer sans craquer même après avoir encaissé des scores fleuve en déplacement et d'humiliantes défaites à Sapiac. Un combat pour la dignité, à savoir faire bonne figure, surtout quand les vagues adverses vous emportent loin de la berge. Quand on n'a plus pied, il faut savoir nager.

Juste un peu plus haut, à la treizième place, celle de ce purgatoire nommé "barrage" mais qui parfois cède, Perpignan attend son heure sans illusion. Aucun club ne viendra prendre sa place. L'USAP n'est pas assez armée pour jouer à Aimé-Giral un rôle autre que celui - parfois - d'arbitre, en témoignent ces cinq succès en vingt-trois rencontres. Mais l'effectif catalan est trop étoffé pour ne pas miser sur un retour immédiat dans l'élite en cas de redescente en Pro D2. Il lui reste ce fameux match de la peur négocié à l'extérieur une fois le championnat terminé, et c'est à cette échéance que les Sang et Or se préparent actuellement : un match de Coupe, ou plutôt couperet.

Castres, Lyon et Bayonne ont gâché beaucoup d'occasions, cette saison. Trop. Dix succès ne permettent pas d'espérer autre chose qu'un rôle de figurant. Ils sont partenaires de jeu, dans l'esprit Du-Manoir, sparring-partners pour faire nombre à trois journées de la fin. Ils n'ont rien à gagner après avoir beaucoup perdu. La seule interrogation qu'ils peuvent nourrir n'est pas inintéressante : Toulon les rejoindra-t-il pour densifier ce ventre mou ? Car du côté de Marseille, les Varois ne sont pas passés à l'Orange, pressés, compressés, déplacés sans pour autant vraiment jouer à l'extérieur mais assez loin de Mayol, néanmoins, pour perdre leurs racines.

Cette option donne à peine assez de piment pour assaisonner le ragoût car pour le cas où le RCT décrocherait sa douzième victoire de la saison à l'Arena pour basculer dans la colonne "crédit", ils seraient alors cinq clubs à viser les deux derniers tickets poinçonnés phase finale : Toulon, donc, La Rochelle, le Racing 92, Bordeaux-Bègles et Clermont. D'ici le 6 juin, cinq affrontements directs sont à l'affiche entre ces prétendants, défi concurrentiel de très haute volée qui laissera trois ténors aphones.

Ce Top 14 recèle, maintenant que nous gravissons les échelons, une triangulaire, et il n'y aura qu'un élu pour accéder à la deuxième place du classement. Aujourd'hui Montpellier est en tête des suffrages (70 points), mais Pau (69) et le Stade Français (68) sont capables de faire le plein de voix. Pourquoi cette guerre de trois est-elle si importante ? Parce que, vous le savez, se placer en dauphin offre une semaine de récupération, cessez-le-feu en pleine guerre qui permet de recharger les accus avant les demi-finales. Un petit avantage qui se révèle souvent déterminant.

Cela touche-t-il le Stade Toulousain, leader inexpugnable qui n'a plus maintenant qu'à gérer son avance en se méfiant toutefois de ne pas être le lièvre de la fable ? Toulouse, capable d'aligner deux équipes d'égale valeur et une troisième pleine d'Espoirs de talent qui préfèrent faire banquette chez un champion que feuille de match ailleurs... Si le rugby ressemblait au football, le Stade Toulousain aurait des faux airs de PSG bientôt assuré du titre, et ce serait justice tant les hommes d'Ugo Mola évoluent dans une autre dimension, celle du jeu debout et du mouvement perpétuel.

Les joueurs, concernés par ce resserrement qui, paradoxalement, éclate le Top 14 en six morceaux, sont unanimes : jamais Championnat de France n'a été aussi intense. On n'y parle plus de percussions mais de collisions : ce vocable est entré dans le langage courant des conférences de presse d'après-match et c'est effrayant. Surtout quand on voit les victimes de ces chocs sortir sur civière après dix minutes de soins prodigués sur la pelouse par les staffs médicaux.

Ne nous quittons pas quand se referme la porte de l'infirmerie. Partageons plutôt cette phrase que cisela un jour l'une des plus plantureuses artistes italiennes. Si nous lui faisons prendre la forme ovale qui épouse le ballon de rugby, si nous la transformons du bord de touche, la différence entre les êtres s'opère, dirait-elle, par l'intensité avec laquelle chacun d'entre nous choisit de vivre. Restent désormais trois journées avant que s'ouvre l'abysse. Ou s'offre l'acmé.

jeudi 17 octobre 2024

V.

Ainsi donc, V est une piste à suivre jusqu'à Stockholm ? Un dédale de suppositions décalées transportant le real deal madrilène dans les froidures suédoises et les dorures d'un poulailler de luxe ? Le séducteur a plaidé la défense de ses adducteurs et profité d'un répit accordé pour jet setter dans le froid gras tandis que ses copains les coqs poussaient péniblement le rond de cuir sans lui... Trouvera-t-on plus pathétique que cette escapade en bonnet enfoncé jusqu'au nez, volée à l'âge adulte par un millionnaire du short, enfant prodige sans but aux lacets lassés ?

J'aime V., son univers déjanté, foisonnant, extravagant, tribulant, déconcertant, pétaradant, débordant, ambitieux, intriguant ; cette quête aux confins de la folie épistolaire, quand l'imagination copule avec l'énigme. Mais qui est V ? Un pays, un femme ? Un homme ? Un secret, à coup sûr. Une interrogation qui grossit à mesure qu'elle défile. Une parodie, plus certainement, comme si Louis-Ferdinand Céline, James Joyce et John Kennedy Toole avaient décidé de s'en jeter un derrière la cravate chaque fois qu'ils accostaient dans un port ou croisaient un alligator dans les égouts.

Allez, jetez-vous sur vos étagères. Qui connait V. ? Ce roman de Thomas Pynchon large comme un fleuve, furieux comme un dégel, bardé de mille écueils, riche de références, rédigé à la dynamite quand elle pulvérise les cloisons. Ceci n'est pas une discothèque. Et personne n'a tracé de trait d'union entre une incartade pour réseaux sociaux et cet authentique chef d'œuvre. Triste époque. Franchement, qu'avons-nous à faire d'un capitaine dégradé quand la littérature nous offre en miroir l'un des romans les plus kaléidoscopiques du genre, qui ne manque pourtant pas d'étrangetés dans le genre ?

Pas un jour sans une ligne, scandait le peintre. Puis l'écrivain. Chaque phrase est un dessein. Ou une ligne mélodique selon qui trace le chemin. Allons-nous évoquer l'urne ou la rune, le vote ou la magie, l'élection ou l'incantation ? Jamais campagne ne fut si tourmentée, comme si un mauvais génie avait tordu la lande sur laquelle nous jouons, ce terreau naguère propice aux bonnes graines sur lequel ne poussent désormais que fiel, amertume et ressentiment, crainte et rejet. 

Samedi à midi et demi, la FFR se sera dotée au forceps d'un président, ancien ou nouveau, sortant ou débutant. Il en sera de quelques voix, d'une poignée de clubs passés de l'un à l'autre au moment de choisir, ou d'éviter de le faire. Qui saura ? Le rugby amateur se meurt. Il crève de primes et de transports, de règlements et d'assurances. Dans dix ans, si n'est pas rendu au rugby des villages ce qu'il a offert au XV de France, ne survivront que les grandes usines ovales conçues pour préparer de la chair à rucks.

Ils iront vomir dans les couloirs, uriner dans leurs lits, croupir dans des geôles ; ils dépasseront la ligne, hurleront grossiers quand la nuit tombe, s'imagineront arrivés alors qu'ils ne sont pas encore partis; ils confondront s'enflammer et se consumer, la gloire et l'éclat, la transformation et l'essai. Ils entreront dans une discothèque sans savoir que ce qui scintille aux néons à l'entrée d'un bouge kitsch porte le nom d'une œuvre écrite au noir de l'encre mythique.

Il y a un an et quelques jours - je ne suis pas amateur d'anniversaires - le XV de France s'inclinait en quart de finale face aux Springboks, plus rusés. Quatre ans plus tôt, les Gallois nous avaient ramassés. Et avant eux les Néo-Zélandais nous avaient humiliés. Le Quart ! Ah, Nikos Kavvadias... Voilà trois fois consécutivement que nous passons à la trappe et, visiblement, personne ne s'en inquiète. Ce Top 14 cache la forêt et quand La Rochelle reçoit l'UBB, Marcel-Deflandre affiche complet pour la quatre-vingt-seizième fois d'affilée. Ainsi va notre rugby.

Nous disposons du meilleur joueur du monde, auréolé de sa médaille d'or. Du championnat le plus lucratif et aussi le plus indécis. Le plus chronophage. Exigeant. C'est notre force et, il faut le croire, notre limite. Avant de partir vers le Bharat la semaine prochaine, je vous livrerai les noms des sept nominés pour le prix La Bibliotèca du meilleur ouvrage de rugby pour l'année 2024. Qui succèdera à Didier Cavarot et à Benoit Jeantet ? Sans doute aurez-vous quelque idée. En attendant qu'elle jaillisse,  sachez que "la littérature, écrivait Alfred Capus, n'a pas été créée pour servir la vie, ni même la traduire, mais pour lui échapper." Courage, fuyons !

mercredi 3 juillet 2024

Un pour tous

Le rugby a, depuis longtemps, - et au-delà du cas particulier de la balle ovale le sport en général - associé la loi du sang et celle du sol. Argentins, Tongiens, Ecossais, Anglais, Australiens, Japonais, Américain, Espagnol, sans oublier un Français évoluant pour l'équipe nationale d'Italie, illuminèrent la dernière finale du Top 14 remportée de façon spectaculaire par le Stade Toulousain face à l'Union Bordeaux-Bègles dans un stade vélodrome porté à incandescence. Œuvre au rouge, au noir et de toutes les couleurs que cette rencontre - le mot est beau - dans la nuit marseillaise dont on sait qu'elle porte à toutes les exagérations.

La première édition de cette quête du Bouclier de Brennus en 1892, et celles qui suivirent, associaient sur le terrain Brésiliens, Péruviens, Anglais et Allemands, tandis qu'en coulisses, un Ecossais, Cyril Rutherford, et un Américain, Allan Muhr, tentaient de rallier à la cause du rugby français le sévère aréopage britannique qui était alors à la tête de l'IRB, réfractaire à l'entrée d'un peuple Bandar-Log - c'est ainsi que Rudyard Kipling que l'on qualifie généralement d'humaniste décrivait les Français - sur la scène internationale. Il y parvinrent. Merci à eux.

Avant de venir au monde en janvier 1906, le XV de France portait donc en lui un métissage salutaire. Et il a continué dans la foulée. Il n'y a qu'à se rappeler du capitanat d'Abdelatif Benazzi en 1996, pour ne prendre qu'un seul exemple qui signale qu'en rugby les frontières sont abolies, et je ne parle pas là seulement de barrières géographiques. Je pourrais évoquer aussi la Nouvelle-Zélande, qui trouva au XIXe siècle dans la pratique du rugby le lien capable d'unir colons et maoris sous un même maillot pour le résultat que l'on connait, rehaussé hier par la diaspora samoane et aujourd'hui par l'immigration tongienne et fidjienne.

En ces temps troublés où, au pays des Lumières, le rejet de l'autre fait malheureusement débat, où le droit à la différence - religieuse, sentimentale, etc. - est bafoué au nom de principes conservateurs et rétrogrades, il est bon de se replonger dans ce qui fait société. Eduqué dans mes jeunes années selon les principes de liberté, d'égalité et de fraternité au sein d'un club de rugby, - comme tous les lecteurs de ce blog, j'imagine -, j'ai compris très tôt que ce qui nous rassemblait en tant que partenaires d'une même équipe était beaucoup plus fort que ce qui nous éloignait par ailleurs.

Mais surtout, j'ai éprouvé au plus haut point la notion d'émancipation par le collectif à travers la solidarité et l'équité. Tous pour un, un pour tous, écrivait le coach Alexandre Dumas au tableau noir. Etre là où se trouve le ballon mais aussi l'autre, l'équipier, ou plutôt le coéquipier, celui avec lequel on partage le jeu. Donner et recevoir. Ne jamais s'accaparer le ballon mais le transmettre. Autant de valeurs qui deviennent au fil des matches des vertus. Accepter, aussi, le nouveau venu, celui qui vient pour jouer avec nous, l'intégrer, lui faire place. S'apercevoir qu'aussi fort qu'est le meilleur d'entre nous il n'est pas grand chose sans ceux qui l'entourent.

De tous temps, l'équipe de France a tendu la main à ses adversaires. Elle a aidé les nations éloignées du courant britannique dominant à émerger, je pense ici à l'Argentine - où elle est actuellement en tournée - mais aussi à l'Uruguay, dont elle a soutenu l'éclosion ovale et pour lequel elle a trouvé un rendez-vous en milieu de semaine. Chili, Brésil, Maroc, Tunisie, Algérie, Madagascar, Espagne, Portugal, Italie, Roumanie, Russie et Géorgie, entre autres, doivent beaucoup au rugby de France. A l'heure où s'érigent des clôtures afin d'empêcher les voyageurs de traverser une planète qui, rappelons-le, n'appartient à personne en particulier, il est bon de savoir que notre patrie, c'est le rugby.

samedi 22 juin 2024

Sur un coup de tête

A quoi reconnaît-on un "classique" ? A sa récurrence et au son que composent les supporteurs quand ils sont réunis pour le vivre. Il draine des vagues de passionnés, tonne, éructe, secoue les travées. Ses fanions volent sous une armée de voix. La raison disparait au coup d'envoi, emportée par un flot de vibrations. 

Toulouse versus La Rochelle : l'affiche est devenue depuis 2019 l'affrontement le plus prisé et certainement le plus intense du rugby français, dépassant Bayonne-Biarritz. Il faut remonter au Dax - Mont-de-Marsan des années 60, puis au Narbonne-Béziers des années 70 pour trouver trace d'un tel volcan en activité.

Jamais cinq sans six. Les Rochelais ne sont pas parvenus à vaincre leur bête noire - c'est sa vocation - en phase finale d'une compétition, qu'elle soit domestique, continentale ou internationale. Ils étaient pourtant bien partis pour réaliser l'exploit mais cette fois-ci, ce n'est pas une percée qui a scellé leur sort, mais deux coups de trop.

Un coup d'épaule, d'abord, puis un coup de tête. Que Uini Atonio ne puisse pas se baisser avec l'âge, lui qui brise les mêlées et les lignes d'avantage, personne ne lui en tiendra rigueur. Rouge, jaune, on pourra discuter longtemps de la couleur du carton qu'il a ou qu'il aurait dû recevoir, mais on n'enlevera pas aux Rochelais le courage, l'abnégation et l'envie dont ils firent preuve pour tenter de redresser la barre à quatorze.

En revanche, rien n'est plus impardonnable que le coup de tronche qu'asséna Reda Wardi au visage de son adversaire du soir et coéquipier en équipe de France, le talonneur toulousain Julien Marchand. C'est à la fois bête et méchant, triste et décevant. Je croyais ce type de réaction gommé du musée des horreurs à l'heure où le professionnalisme a lissé les comportements, policé les attitudes.

Un pilier restera toujours un pilier. On peut en rire. Après tout, à l'heure où, en France, la moitié des détenteurs d'une carte d'électeur s'apprête à voter pour le représentant d'un parti situé à l'extrémité du spectre politique, ce n'est qu'un sport, ce n'est que du rugby, mais, dans l'isoloir ou au sortir d'une mêlée, tout peut basculer sur un coup de tête.

Il est des victoires sans saveur et des défaites utiles, mais "pourquoi gagne-t-on ? " demeure la seule et unique question qui mérite d'être posée lorsqu'on pratique un sport ou tout autre activité, y compris politique. Pourquoi gagne-t-on, ou plutôt, "gagner, certes, mais pour en faire quoi ?" Additionner les ballons portés comme on collectionne les perles, multiplier les percussions axiales jusqu'à la nausée, peser de tout son poids sur la balance pour étouffer l'adversaire ?

Ce n'est pas ma conception du jeu de balle ovale tel que pratiqué au pays de Montaigne. Nous voulons des "Essais", dirait le sage de Dordogne, du haut de sa tour, mais "bien faits". Décoré de citations grecques et latines, son cabinet de réflexion raconte sous forme d'extraits plusieurs siècles de pensée. Si l'essai est une tentative qu'il faut oser, les initiatives déployées par les Rochelais et les Toulousains auraient plu à ce fin lettré.

"L'homme est intelligent parce qu'il a des mains", assurait Anaxagore. "Et parce ce qu'il s'en sert avec intelligence", répliqua Aristote. "C'est une belle harmonie quand le dire et le faire vont ensemble" : en livrant cet apophtegme, Michel de Montaigne relie les deux géants comme la passe au pied de Romain Ntamack déplace loin et large le jeu par-dessus la défense.

La demi-finale de vendredi soir entre Toulousains et Rochelais nous rappelle que deux préambules accompagnent depuis toujours le rugby : il s'agit d'un jeu de balle au pied (football) qui commence devant. Ce qui n'exclut pas d'y jouer à la main, ce que les Toulousains font à merveille ; ce qui n'autorise pas à cantonner l'action au près et au combat, ce dont les Rochelais abusèrent.

Pour la première fois de sa jeune histoire débutée en 2006, l'Union Bordeaux-Bègles sera en fusion, direction Marseille et une finale face à son meilleur adversaire, le Stade Toulousain. Deux fois, les Bèglais (1969, 1991) l'affrontèrent et l'emportèrent. Jamais deux sans trois ? Difficile mais pas impossible, même si on a vu les Unionistes piocher dans leurs réserves en fin de match face au Stade Français dont le jeu, rude et direct, n'offrit qu'une porte de sortie, le ballon porté, arme fatale conçue il y a un quart de siècle par Yves Appriou et ses Rapetous.

mercredi 5 juin 2024

Chasse au trésor

La Coupe des champions s'est refermée sur un nouveau succès toulousain, et s'ouvre le dernier chapitre d'une saison de Top 14 dont l'épilogue, en forme d'ultime journée de classement puis de phase finale, n'a jamais été aussi disputé. De tous les championnats, celui qui nous occupe est certainement le plus relevé, le plus incertain, le plus suivi. Mis à part le Stade Toulousain, qui profitera d'une semaine de récupération avant les demi-finales, aucun autre club n'a pu s'assurer de position. Jamais depuis sa création, cette division d'élite n'a laissé autant de points d'interrogations, n'a généré autant de calculs. Chaque point de bonus perdu ou gagné pèse, au final, très lourd.
Difficile d'identifier les défaites qui auraient pu être évitées durant la saison domestique, les victoires au terme desquelles il manque un point de plus au classement pour un essai encaissé ou un autre manqué de peu dans les dernières secondes. D'août dernier à juin au cours duquel surgit une dernière levée explosive avant que la phase finale n'affute ses couperets, chaque journée - pour les avoir suivies - fut riche de révélations. Le classement n'a jamais été aussi serré et je ne sais quelle signification donner à un tel regroupement qui laissera forcément de côté deux ou trois méritants.  
De Vancouver à Madrid, Antoine "Goldfinger" Dupont a indéniablement boosté France 7 et deux succès à l'appui annoncent pour l'ovale tricolore le meilleur pour les Jeux Olympiques à venir après la déconvenue du dernier mondial à XV. Il est donc naturel d'imaginer que l'ex-meilleur joueur du monde apportera son talent au Stade Toulousain lors des deux dernières rencontres de la saison. Et ce même si son remplaçant, le tranchant Paul Graou, a été mieux qu'une doublure, proposant au ras des rucks des inspirations derrière lesquelles ses coéquipiers s'engouffrèrent. 
Malheureusement, trop souvent, les promesses du printemps s'éteignent lorsque s'enclenche la course au Brennus. Là où les relances transfiguraient le visage d'une partie dans le temps additionnel qu'on aurait voulu ne jamais voir s'arrêter, les joutes frontales reprennent une place écrasante. Plus question de lâcher les brides puisque les chevaux de trait labourent la pelouse. Depuis la nuit des temps de jeu, plus l'enjeu domine moins le mouvement s'épanouit. Les observateurs ne cessent de le rappeler : un titre de champion de France se gagne d'abord devant.
C'est bien la limite du rugby français des clubs d'élite que de resserrer en fin de saison sa palette pour n'offrir que les couleurs sombres des combats obscurs livrés dans les rucks ou dans les mêlées, jeu d'arcanes, de cache-ballon et de gagne-terrain, posture conservatrice qui profite du fait que la règle favorise celui qui va au sol au détriment de celui qui chercher à magnifier l'intervalle.
Le Stade Toulousain, aujourd'hui, fait la différence, par sa capacité à passer en deux passes de l'affrontement en petit comité au développement dans l'espace. On a vu, cette saison, une multitude de formes de jeu, de la plus classique à la plus débridée, mais rarement toutes exprimées en quatre-vingt minutes. Ce transfert du rude au gracile, Toulouse le maîtrise à la perfection. Son meilleur atout ? Ce rugby total devenu depuis 1985 son ADN. 
Là où la plupart des clubs fluctuent et varient en fonction de leurs entraîneurs respectifs, parfois contre nature - ou plutôt contre culture - rares sont ceux qui demeurent fidèles à leurs idéaux. J'ai en mémoire les critiques qui s'abattirent sur Ugo Mola lorsqu'il osa prendre la succession de ce monument qu'est Guy Novès. Si tu veux tracer droit ton sillon, accroche ta charrue à une étoile, écrit le poète. Des étoiles, le Stade Toulousain en fait constellation. 
En analysant ce que proposèrent depuis onze mois La Rochelle, le Stade Français, Bordeaux-Bègles, le Racing 92 et Toulon, on voit poindre l'absence de continuité dans leurs systèmes de jeu. Les moments d'euphorie, d'embellie et de confiance alternent avec des retours contraints et contrits à moins de prises d'initiatives et de risques au gré des déplacements et des contre-performances, des impératifs d'apothicaires et de la gestion d'effectif.
A l'heure où la dernière journée livre son verdict, je placerai à part Perpignan pour la bonne et simple raison que les Catalans n'ont jamais cédé à la facilité, trouvant assez d'énergie pour transformer leurs forts caractères en puissance collective parfois irrésistible. L'USAP mériterait le titre de meilleur second rôle tant ses performances, spectaculaires, ont animé cette saison au point de repousser Clermont, Castres, Lyon et Pau, que certains annonçaient hauts et forts.
A l'heure du bilan, Oyonnax, qui a révélé au grand public Reybier, Millet, Soulan, Bouraux, Miotti, Lebreton, Credoz, Phoenix, Raynaud, Geledan et Durand sous la férule de Joe El Abd - l'un des entraîneurs les plus sous-cotés de France - ne mérite pas de descendre en ProD2, même si Grenoble et Vannes feront de bons promus. Au ratio budget-buzz-résultats, c'est davantage Montpellier qui devrait occuper la dernière place, son staff pléthorique, son président médiatique et son effectif galactique sombrant dans le remugle des bruits de couloirs, des déclarations à l'emporte-pièce et des défaites affligeantes.
Le rugby est une histoire d'héritage. Il faut porter une idée avant de soulever le bouclier: elle consiste à initier les soutiens au porteur du ballon à cette aventure qui est plus grande qu'eux mais à laquelle ils participent. Comprendre comment se créent les intervalles emprunte à la vision globale qui n'est ni le combat, ni l'évitement mais le pouvoir d'allier les deux, et plus encore si affinités. Le rugby est un trésor, la chasse est ouverte.

vendredi 29 décembre 2023

ça, c'est 2024 !

La vieille année s'en est allée et le passé ne se recompose pas. La litanie d'échecs successifs depuis 1987 dans ce qui est devenu la référence absolue en matière de consécration doit maintenant nous parer de sagesse, car pour nourrir autant de regrets que de fierté, il nous faut malheureusement remonter très en amont, en 2011, le scandale arbitral désignant le Sud-Africain Greg Joubert et ce dernier ballon perdu par le néophyte Jean-Marc Doussain à trente-cinq mètres de l'en-but néo-zélandais trois minutes avant la fin. La suite - 2015, 2019, 2023 - consiste à oublier humiliation, frustration, déception, et le fardeau commence à peser.
Après avoir été mis comme jamais dans des conditions idéales pour décrocher le titre mondial, le XV de France va devoir réapprendre l'humilité en évitant de répéter le chapelet d'erreurs - préparation physique déficiente, compositions d'équipes discutables, stratégie indécise - qui lui a tenu lieu de viatique, l'année dernière. Se débarrasser aussi des chiffres et des statistiques dont on sait qu'il est possible de leur faire dire tout et son contraire. 
Espérons que le rugby français n'aura plus à fréquenter les tribunaux et que le prochain champion de France saura, comme le Stade Toulousain, extraire le meilleur de son jeu et ses plus belles inspirations. Qu'avant cela, le 2 février, le match d'ouverture du Tournoi des Six Nations face à l'Irlande à Marseille nous permettra d'admirer une jeune génération, celle qui sait gagner, dont les fleurons ont pour noms Tuilagi, Gazzotti, Gailleton et Depoortere, promesse d'un renouveau à condition que le staff tricolore veuille bien transformer l'équipe de façon conséquente. On attend de Fabien Galthié et de son nouveau staff qu'ils arment la flèche du temps à laquelle ils tiennent tant, pourquoi pas, mais alors qu'ils visent juste, cette fois-ci.
Réjouissons-nous, le  Top 14 rebondit jusqu'au 7 janvier. Ce Championnat, qui est depuis toujours le point fort du rugby français, est aussi depuis au moins deux décennies son point faible, si l'on regarde à travers la focale tricolore : saison très (trop) longue et donc phases de régénération et d'athlétisation réduites d'autant, jeu presque partout stéréotypé, rythme peu élevé loin des canons du genre, recrutement intense d'internationaux étrangers limitant les places offertes aux jeunes pousses capables d'enrichir le XV de France...
Mais ne sommes-nous pas tous Basques et Catalans ? J'ai aimé, samedi et dimanche dernier pour fermer 2023 la force et la furia symbolisées par l'Aviron bayonnais et l'USAP, que ce soit à domicile dans un stade Jean-Dauger chauffé par le chœur des supporteurs ou à l'extérieur sous la pluie froide tarnaise qui doucha le public de Pierre-Fabre. Parvenir à se sublimer, faire corps, fendre l'adversité, s'unir pour une cause plus grande que la seule victoire, croire en soi et aussi en ses coéquipiers, ne jamais rien lâcher, c'est donc à ça, si nous le voulons, que ressemblera 2024 ! 

dimanche 18 juin 2023

L'enchanteur malin

Le rugby, sport collectif de combat, commence devant. Mais ne jamais oublier que l'évitement y est élevé au rang d'art qui, parfois et pour notre plus grand bonheur, conclut le dernier acte, ce final qui trouve dans le contre-ut attendu la résolution émouvante d'un arioso d'opéra. Samedi soir, sur la scène gazonnée de Saint-Denis, le Stade Toulousain a donc pu compter sur sa Callas pour lâcher dans l'air saturé d'émotions diverses et variées sa grande percée.
Chaque être porte en lui un chef d'œuvre et, dans le temps long que constitue notre existence, la difficulté consiste à l'identifier, l'extraire et lui donner vie. Dans les derniers instants d'une finale étouffante et serrée dominée à grands coups d'épaules par des Rochelais regroupés en tortue dorée sur tranches, Romain Ntamack est parvenu à construire sa merveille après avoir touché quelques minutes auparavant le fond du désespoir pour un coup de pied stratégique manqué au plus fort de ce match captivant.
C'est à ce moment-là que la notion d'équipe prit toute sa dimension : au lieu de lui faire reproche d'un dégagement trop ambitieux et mal dosé, ses partenaires l'encouragèrent à oublier cet échec pour mieux repartir à l'assaut de la digue rochelaise. Il restait six minutes à jouer. Et jouer, c'est justement ce que Romain Ntamack sait faire de mieux. Sa rage, il sut la sublimer et transperça au coeur alors que son équipe se lançait dans un baroud désordonné, cafouilleux et sans canevas.
Les Rochelais, qui ont peu à se reprocher, n'auront sans doute pas assez de l'été pour ruminer cette défaite qu'ils n'avaient pas su voir venir. Pourtant, leur plan était tracé au cordeau : peser de tous leurs poids - Skelton, Bourgarit, Atonio, Botia, Alldritt, Danty - sur la ligne de défense toulousaine, offrir à leur ouvreur Antoine Hastoy la possibilité de bonifier quelques temps forts au pied ou, au choix, constituer une poignée de ballons portés derrière pénaltouche à proximité de l'en-but adverse.
Jusqu'à trois minutes de la fin de ce choc en petit comité, leur stratégie fut suffisante pour espérer soulever, enfin, le Bouclier de Brennus. Mais pousser n'est pas gagner, peser n'est pas vaincre, dominer n'est pas suffisant. Le génie, et c'est heureux, a encore et toujours son mot à dire. Le mental et la lucidité aussi. Surtout quand il ne reste plus que deux minutes - money-time - et qu'avant cela, il a fallu batailler dur pour le gain de chaque mètre.
Joyau ovale que cet essai, Antoine Dupont dérivant doucement d'un ruck en position de neuf et demi, dix moins le quart, pour adresser une longue passe à Romain Ntamack. Qu'a-t-il bien pu se passer dans la tête du centre UJ Seuteni pour si mal se tenir et monter seul en pointe sur l'écarteur toulousain ? Tel un torero, celui-ci frôla la corne et, buste droit, tête haute, ballon tenu sur la poitrine, s'engouffra dans l'intervalle ainsi dégagé.
Plus de soixante-cinq mètres de course rectiligne, d'accélération crescendo. Le French Flair personnifié, à l'état pur. Six Rochelais passés en revue, réduits à l'état de piétons, de spectateurs de leur propre déchéance, incapables d'assener un simple plaquage aux jambes, transformés en statues de sel de l'Atlantique. Comme si Romain Ntamack, enchanteur malin, leur avait jeté un sort en passant, sublime et détaché, au milieu d'eux...
Mais, cinq finales et deux titres européens depuis 2021, le Stade Rochelais n'a pas dit son dernier mot et, sauf catastrophe industrielle peu probable, décrochera bientôt ce Bouclier de Brennus qui lui a longtemps tendu les bras, samedi soir, mais continue de se faire désirer. Le Stade Toulousain, lui, référence du rugby qui plait et qui gagne, accroche in extremis son vingt-deuxième titre de champion. On espère juste que dans dans trois mois, ce mélange de puissance et de flair irriguera le XV de France dans sa quête.

dimanche 11 juin 2023

Glissement tellurique

La finale du Championnat de France à venir sera-t-elle l’occasion d’un transfert, une passation de pouvoir de Toulouse vers La Rochelle ? Vous l’avez remarqué, après les demi-finales sans suspense de Saint-Sébastien, la hiérarchie est respectée. Le leader à l’issue de la phase de classement affrontera samedi soir son dauphin, mais subira-t-il pour autant la loi de celui qu’on annonce déjà comme son successeur ? 
Club vertueux s’il en est, finances saines, public fidèle et modestie chevillée au cœur, le Stade Rochelais a pulvérisé l’adversité, marché sur Bordeaux-Bègles comme il l’avait fait en finale de Champions Cup avec le Leinster. Aujourd’hui, peu d'adversaires semblent capables d’arrêter ses poids-lourds lancés les uns derrière les autres en percussions frontales sur la ligne d’avantage. 
Seul le Stade Toulousain, qui dispose lui aussi d’imposants bulldozers, peut enrayer la robuste machine rochelaise car sa palette offensive, plus riche, plus variée, plus tranchante, plus innovante, lui offre des options susceptibles de transpercer l’hermétique défense maritime, véritable mur de l’Atlantique. 
Passation de pouvoir, aussi, cette semaine dans les urnes à Marcoussis alors que Florian Grill, favoris des clubs amateurs, se présente de nouveau à la présidence de la FFR et que son adversaire, Patrick Buisson, considéré comme l’homme-lige d’un Bernard Laporte démis de ses fonctions, a été rejeté par les urnes il y a de cela quelques mois déjà. 
A priori, la victoire de Florian Grill ne fait aucun doute et il ne reste qu’à évaluer l’ampleur de son succès. Mais le comité directeur fédéral, dans sa grande majorité, reste acquis à son ancien mentor. Ainsi, schizophrénique, le rugby français s’apprête à vivre un épisode déstabilisant à trois mois du coup d’envoi de la Coupe du monde, à savoir une cohabitation bancale et toxique dont il ne peut que pâtir. 
En revanche, une certitude, rien ne viendra polluer samedi prochain l’apothéose du Top 14 : en effet, l’Inter Milan est tombé devant Manchester City, de retour après cinquante-huit ans d’absence Ferrari a remporté les 24 heures du Mans du centenaire, Jonas Vingegaard s’est imposé dans le Critérium du Dauphiné et Novak Djokovic s'est défait de Casper Ruud pour remporter Roland-Garros. Rochelais ou Toulousains auront donc désormais tous les honneurs de la scène médiatique.

lundi 5 juin 2023

En piste, les étoiles

De loin, ça vous a des petits airs de paradis caribéen, Saint-Sébastien, non ? Pas le genre de beauté à s'enticher de gros rucks. Et pourtant. Après des mois de pelouses grasses et de pluies en diagonale, d'impasses et de doublons, voici venir la résolution au carré, quatre clubs pour en découdre, unité de lieu, de temps et de d'action, théâtre aristotélicien ovale pour décider de l'ultime affrontement alors que tournent les bolides pendant vingt-quatre heures au Mans et s'avance la finale de Champions League entre Manchester City et l'Inter Milan.
Avant ce week-end étoilé, mon périple homérique, lui, ne fut pas bordé de travaux mais de délices. De Rueil-Malmaison à Saint-Paul-les Dax, un voyage en continuité que j'ai mis longtemps à quitter pour revenir ici chroniquer, attaché aux rencontres qui se sont multipliées, en témoigne une dégustation de cigares au bord du lac Christus pour refaire le monde alors que la nuit tombée semblait ne jamais devoir s'éteindre.
Se reconnaîtront celles et ceux qui accompagnèrent mes deux semaines passées à voguer, chanter, échanger, savourer, rire, admirer, raconter et rêver. Le temps, étiré tant chaque minute recelait de trésors, avait la saveur des lumières d'été qui n'en finissent pas d'éclairer l'existence. Marié aux rebonds de l'art - théâtre, poésie, cinéma, littérature, peinture, chansons, musique - notre rugby version Le Grand Maul s'ouvrait, s'animait, vibrait. J'aurais aimé que cette parenthèse dorée tarde encore à se refermer.
Mais l'appel de juin klaxonne : la dernière journée de Top 14 a livré ses résultats en simultané. Toulon y a laissé ses illusions, exit Montpellier et Clermont. Puis Oyonnax a décroché son titre en deuxième division, sans doute moins important que sa montée en gamme. Ebouriffant, Perpignan s'est offert une nouvelle saison en élite ; incertain, le derby d'Île-de-France à Jean-Bouin s'est donné un vainqueur francilien tandis qu'à l'heure du tout électronique, l'écran vidéo de Gerland est resté noir. Heureusement, Madosh Tambwe s'est invité, déployé, évadé...
Dernier carré, donc, avec pour favoris les deux stades encore en lice, toulousain et rochelais alors qu'ailleurs tout s'accélère, élections, annonces et faits divers. A peine l'occasion de respirer qu'il faut déjà enchaîner et se projeter. Ces demies, annoncées déséquilibrées, vont-elles consacrer tout à l'heure l'ordre hiérarchique ou bien favoriser les outsiders ? 
Pour l'anecdote, le stade d'Anoeta est situé à une portée de drop d'Hernani, village du pays basque espagnol qui inspira Victor Hugo dont on sait qu'il finit par remporter la bataille livrée sur son dos entre "classiques" et "romantiques". San Sebastian, pour sa part, regorge de restaurants étoilés : on en compte huit dans un rayon de vingt-cinq kilomètres. A l'exception de Tokyo - prochaine destination de la phase finale, qui sait ? -, aucune ville au monde ne fait mieux. L'endroit tout indiqué pour que le Racing 92 et Bordeaux-Bègles mettent les pieds dans le plat.

lundi 20 juin 2022

Tranchée dans l'art

Ca va cogner. Dur. Et fort. Au terme d'une saison de neuf mois, éprouvante, marquée par les épisodes des tests de novembre passé, du Tournoi et de la Coupe d'Europe - c'était la dernière vraie avant l'arrivée des Sud-Africains au motif d'un fuseau horaire -, nous nous attendons toujours à ce que les finalistes gravissent des monts et nous offrent des merveilles. Il nous arrive d'être déçus. 
Non par l'intensité et donc par la gravité, cette loi incontournable de notre condition sur Terre, non par l'engagement à la limite du supportable pour le commun, non par le suspense parfois, la détermination toujours affichée, non par la tension palpable et la primauté de combat sur l'éclair, de la stratégie sur l'inspiration, du plan de jeu sur l'inspiration.
Non, ce qui déçoit, c'est l'approximation au moment où, au contraire, la précision s'impose. Ce qui nous déçoit, en finale, c'est l'absence de rigueur, qu'elle soit tactique ou technique, la résurgence des mauvais réflexes qui prennent la couleur jaune ou rouge d'un carton et fausse l'équilibre des forces. Ce qui me déçoit, c'est l'incapacité des leaders de jeu à analyser le piège adverse et à rapidement modifier une consigne.
Car une finale devrait rester, c'est sa nature même, un sommet d'excellence dans le registre qui a été choisi, à savoir hermétique - hermétique car nous sentons bien qu'elle n'appartient qu'aux acteurs et non aux spectateurs, c'est-à-dire à ceux du dedans et non à ceux qui sont situés en dehors du terrain - et verrouillée, car priorité sera donnée à la défense, à l'occupation du terrain et à la conquête sous toutes ses formes.
Il n'y a pas de note artistique chez les vainqueurs du Bouclier de Brennus mais parfois, une magie opère - Béziers-Montferrand 1978, Toulouse-Toulon 1985, Stade Français - Clermont 2007, par exemple. Parfois, donc. Le reste du temps, nous transformons notre frustration en bienveillance, notre attente en partage, l'envie de reparler du match qui ne mérite pas qu'on revienne dessus en prolongation d'une troisième mi-temps avec les supporteurs des deux camps.
La plupart du temps, le contenu purement technique et spectaculaire des finales du championnat de France s'efface très vite de nos esprits pour ne graver au palmarès que le nom du vainqueur. On y ajoutera quelques incidents d'arbitrage. Et, quand on frise l'exceptionnel au crédit de certains très grands clubs - SBUC, Lourdes, Béziers, Toulouse et Stade Français - une saga en forme de marqueur, celui d'une époque, d'un style. Ou les deux.
Ce Castres-Montpellier ne sera pas le remake de 2018. Il nous faut peut-être l'apprécier, pourquoi pas, à travers le tamis d'un combat de boxe et, vendredi soir, bien mesurer les coups qui portent, capter les feintes et compter les appuis, analyser des options adverses quand on est soi-même sur le fil brûlant de la ligne d'avantage. Sur l'envie d'en finir vite comme Marvin Hagler devant Thomas Hearns - en huit minutes - ou au contraire de doser son énergie pour attaquer plus lucide le dernier round, celui où souvent le destin bascule, à bout de fatigue.

mardi 14 juin 2022

Dépasser le barrage

La défense prend des allures d'essuie-glace. A en croire les experts autoproclamés, il faudrait faire barrage, donc, et bloquer les débordements sur l'aile gauche, alors qu'on nous expliquait il y a peu qu'il fallait tout faire pour éviter d'être enfoncé côté droit... Reste que le week-end dernier, les tentatives ont été fructueuses: huit essais à Ernest-Wallon, six à Chaban-Delmas, comme autant de réussites. D'ordinaire, la phase finale du Top 14 est terminale : verrouillée, frileuse, défensive et bien peu spectaculaire. Cette fois-ci, avec le retour - sonore - du public dans les tribunes, il faut croire que l'ambiance festive a porté les joueurs. Pour notre plus grand plaisir.

Prime à l'hôte, donc. L'apport des supporteurs n'y est pas étranger. Projetons-nous maintenant aux demi-finales, very nice. Prime au repos, à la récupération ? Et donc petit avantage fraîcheur aux Castrais et aux Montpelliérains ? Sans doute, en toute logique. La phase finale est une intense saga sans temps morts. Son équité a pour source le classement, d'où l'intérêt - du moins est-ce ainsi présenté - de terminer dans les deux premiers pour reposer les troupes après neuf mois de route. 

Cruelle, écrivions-nous la semaine dernière. Oui, la phase finale l'est, et ce n'est pas Christophe Urios qui nous contredira, lui qui a misé sur une révolte afin d'aider son équipe à décrocher, enfin, le Bouclier de Brennus. Mais un soulèvement du vestiaire peut-il être efficace trois semaines de rang ? Les Girondins n'ont-ils pas tout puisé, et donc épuisé d'un seul coup leurs ressources face au Racing 92, dimanche dernier ? Si focaliser sur une seule personne l'ire d'une équipe en mal de vigueur permet à l'UBB de terrasser Montpellier, dimanche, alors Christophe Urios méritera d'être sacré manager le plus coruscant - clin d'oeil à Jacques Verdier - de la saison.

Brillant, Phil Bennett l'était lui aussi. Imaginez débuter dans le XV de Galles après l'immense Barry John... Le crocheteur de Llanelli n'a pourtant jamais été dans l'ombre de son ainé et a pris immédiatement sa part de lumière. Là où Mozart en crampons s'infiltrait en finesse, masquant sa pointe de vitesse par une aisance de sylphide, Phil Bennett a hissé, tel un danseur sur la pointe des pieds, la feinte de corps au rang de performance artistique. Il s'est éteint le 12 juin, à l'âge de 73 ans, mais sa mémoire nous éclairera encore longtemps.

Il y a une quinzaine d'années, en reportage à Llanelli avec mon copain photographe Fred Mons pour L'Equipe Magazine, Phil Bennett, véritable ambassadeur du club et de la ville, m'avait ouvert toutes les portes comme il perçait les défenses : souriant, affable, disert, disponible. Il s'était présenté à nous en costume trois pièces, élégant de la tête aux pieds, la pochette assortie. Avec lui, sans attendre, nous avions pu récolter dans la ville, au sein du club et alentour histoires et anecdotes, angles et sujets. Avant de terminer notre visite par un Land of my Fathers d'anthologie, au terme d'une concert privé, je veux dire juste pour nous, du Llanelli Male Voice Choir, dont la discographie n'est plus à vanter. 

Comme d'autres joueurs de sa génération rouge - JPR Williams, Gerald Davies, Ray Gravell, Gareth Edwards, Merwyn Davies - Phil Bennett était un leader. Un porteur de jeu. Benny, pour les intimes. Et s'il y a une évidence que nous enseigne la phase finale, c'est l'importance des leaders. Leaders de vie et de vestiaire durant la saison, certes, mais au moment des matches couperets, ce sont surtout les leaders de jeu qui font la différence. Le Racing 92, à l'exception de Gaël Fickou, en manque, et sa défaite en barrage est d'abord stratégique : trois essais encaissés en onze minutes, sans réaction de l'équipe. 

De son côté, La Rochelle disposait de perforateurs - Skelton, Alldritt, Liebenberg, Botia, Danty - mais pas de chef d'orchestre capable d'inverser la partition, de comprendre en quelques minutes comment s'articulait le piège toulousain (double défense : vive au ras et inversé au large) et d'adapter une nouvelle façon de prendre la ligne d'avantage. Les barrages désormais rompus, ces demi-finales seront celles des maîtres du jeu, opposant les voisins ennemis vendredi soir et puis, le lendemain, des ambitieux affamés. En n'oubliant jamais que "la plus grande des victoires est celle au cours de laquelle nous avons eu la ferme conviction et le sentiment net d'avoir offert et donné toutes les opportunités à notre adversaire pour en sortir grandi."

lundi 7 juin 2021

Rien que l'épopée

"C'est l'heure où les adeptes du strapping se pressent autour de la boîte à pharmacie tandis que notre soigneur, hilare, muni d'une paire de ciseaux, tente de répartir les bandes d'Elastoplast entre tous les rapaces, joyeuse pagaille dans ce vestiaire où tous déballent leur équipement. Mais on sent que ça monte ; là, il y en a encore qui crânent, balancent quelques vannes chuchotées, mais chacun sait au fond de lui que c'est parti, le match arrive, il est là, palpable, et la boule de stress qui nous prépare au combat n'a plus à être cachée. On l'a tous et on la partage désormais. Pas de pudeur, on va y aller ensemble.

Nous connaissons la valeur de l'équipe que nous allons affronter, nous savons qu'elle développe un jeu plus complet que le nôtre, mais putain, y'a pas que ça, ooh non ! On ne va pas les laisser gagner chez nous... Oh ça non ! Oh que non ! Notre capitaine distribue les maillots dans l'ordre de la feuille de match. Les rituels se mettent en place dans un mysticisme qu'aucun ne songe à commenter ; l'un enfile le même vieux tee-shirt qu'il porte sous son maillot depuis son première match en première, il y a bien des années ; l'autre sort sa paire de crampons dégueulasses - il ne les nettoie jamais - et les chausse en respectant soigneusement une chronologie qui nous échappe ; tous massent vigoureusement leurs mollets et leurs cuisses avec un cocktail à base d'Algipan ; et celui-là se gargarise avec du Synthol qu'il recrache bruyamment dans les douches en poussant des rugissements ; et celui-ci balance des coups de boule dans tout ce qui passe à sa portée.

Ouais, ça vient, ça monte doucement dans le bruissement de l'Elasto qu'on détache de la bande plastifiée pour enserrer la tête de ceux qui jouent en tronche, dans les éclaboussures d'huile camphrée, dans l'odeur médicamenteuse des baumes chauffants. Et puis parfois, une interjection, de type sommaire, résonne : "Ils vont pas nous baiser, merde !", ou de type consigne impérative : "Et toi, tu t'appliques sur les lancers de pizzas, d'accord ?" Le vieux masseur distribue des chewing-gums en faisant le tour du vestiaire, prenant le temps d'ajuster une virgule de vaseline sur les arêtes nasales avant qu'on entre sur le terrain.

L'équipe au complet est maintenant réunie dans les douches, épaules contre épaules. Notre capitaine annonce les modalités sur un ton péremptoire dans le vacarme des crampons sur le carrelage : "Echauffement sans ballon, on s'en branle du ballon ! Aujourd'hui les gars, on va remuer de la viande pendant quatre-vingt minutes... Ne vous attendez pas à autre chose, je me fous de la manière, je veux des copains... On s'engueule pas, quand y'en a un qui fait une connerie, on s'y met deux fois plus... On sort en bloc, on regarde personne, on ne dit pas bonjour à maman, direction l'en-but du côté du tennis, on parle à personne, on est de vrais cons, on reste concentrés sur ce qu'on a à faire... Bordel, vous êtes prêts les gars ?"

L'équipe se concentre en piétinant devant la porte du vestiaire. Le bruissement de ce magma humain est ponctué de profondes expirations ; les regards se croisent et se verrouillent sur un clin d'oeil complice, parfois on se prend mutuellement la tête à deux mains pour un petit coup de boule d'encouragement, et ça renâcle, et ça trépigne, et ça se tape les épaules et les pectoraux du plat de la main... Il est temps ; le capitaine hoche la tête vers l'entraîneur qui s'efface, la porte s'ouvre. Meute compacte, nous sortons."

C'est la lutte finale. Moment singulier au terme de vingt-six journées à classer et déclasser, vingt-six matches, d'aout à juin, faits pour suer, saigner, se souder et se lier. Des brèves défaites évacuées aux longues nuits de victoires arrosées, et inversement, instants de communion cosmiques, d'entraînements foireux, de passes aveugles, de remplacements précipités, d'efforts inexorables et de confusions épiques. C'est l'heure où les statistiques n'ont plus aucun sens, où l'équipe n'est pas composée des meilleurs joueurs de l'effectif mais des plus fiables, des plus solides, des plus hermétiques au stress. C'est l'heure où tombe le couperet, sans match retour.

Les Girondins reçoivent les Montagnards tandis que l'Ile-de-France se découpe en clans irréconciliables à l'heure de monter sur Seine : noeuds papillons roses contre éclairs fuchsia. Les porteurs de croix catelan affrontent vendredi soir les hérauts de Blanche de Castille, ce qui est plus viscéral que d'être pro ou anti Fickou qui, de toute façon, est natif de La Seyne. Dans quelques instants, ne resteront que des souvenirs qui, floutés, finiront par s'estomper, émotions nébuleuses entre amertume et dérision. Le vainqueur, parce qu'il y en aura forcément un, et même deux ce week-end, tapera sur l'épaule du perdant, encore accroupi sur le gazon, le regard dans le vague ; "Allez, relève-toi mec, relève-toi..." Il lui donnera l'accolade et ajoutera dans un souffle : "Vous avez une fameuse équipe... C'était un sacré match ! On se retrouve après, pour la bière ?"

Les yeux humides dans les vestiaires, les remerciements chuchotés en de furtives étreintes, quelques grossièretés vociférées en signe de dérision, des bourrades complices quand il n'y a plus de mot. Il ne restera de ces duels qu'une ligne de résultat et elle ne sera pas dans les palmarès car il y a encore long à vivre pour soulever le Bouclier de Brennus. Cette phase finale est le chemin d'une croix lourde à porter, trois stations crescendo situées en altitude où désormais seuls six clubs ont accès. Toulon, Castres, Lyon et Montpellier sont restés dans la vallée de larmes mais deux d'entre eux, le Racing 92 ou le Stade Français, Bordeaux ou Clermont, déchanteront à leur tour. Faites vos jeux !

Merci à Charette, aka Bruno Sarraude, pour cette passe à hauteur d'auteur et cinq paragraphes de son succulent roman ovale, Epopée (Edilivre, 2018), dont je ne saurais trop vous conseiller la lecture.

mardi 20 avril 2021

Côté fermé

Le sport professionnel n'a jamais eu pour vocation de semer des graines d'humanisme sur les terrains mais plutôt de récolter les fruits mûrs de sa pratique. A cet égard, la tentation a toujours été grande de regarder de l'autre côté de l'Atlantique, et il suffira de constater ce qu'il a été possible de réaliser avec une balle ovale à partir d'un très lointain cousinage avec le rugby des origines, ce football américain dont certaines pratiques prolifèrent autour des rucks et au plaquage. 

A l'annonce de la création d'une ligue fermée composée de douze des plus grands clubs anglais, espagnols et italiens, grande fut la surprise des observateurs des choses du football professionnel européen et terrible leur colère, comme s'ils découvraient soudain que le sport, à savoir ce ballon qui roule de pieds en pieds vers les filets, n'était que l'infime partie d'une économie qui a fait de la vente de maillots floqués une manne bien plus importante que ne l'est un coup-franc dans la lucarne ou une reprise de volée acrobatique dissertés à loisirs. 

Pour retourner aux sources du football, je ne saurais trop vous conseiller la lecture de l'ouvrage signé Basile de Bure intitulé Deux pieds sur terre (éditions Flammarion) qui reconcilie les extrêmes, formation et professionnalisme, banlieue et Ligue 1, jeunesse et histoire, sport et littérature, récit d'engagements et de construction mené avec finesse par un passionné des Lettres et du dribble dont le père, Gilles, fut l'âme d'un petit groupe d'amis qui aimaient se retrouver régulièrement au Bistrot d'Henri, rue Princesse, autour d'un flot de poésie et de quelques nectars.

Nous l'avons écrit ici il y a plus d'un an, qui dit crise - l'actuelle est sanitaire mais pas seulement - dit opportunité, mais il ne nous viendra pas à l'idée pour autant de plaindre le Bayern Munich et le PSG de n'avoir pas sauté en marche dans ce grand train, ne gardant finalement comme viatique que ce fair play si souvent bafoué. A trop miser sur sa puissance financière pour recruter et s'offrir un titre, on finit souvent par trouver plus riche que soi et s'écraser le nez sur un plafond de verre en scrutant le ciel.

Il se murmure que le rugby professionnel français aurait lui aussi dans ses classeurs un dossier de ligue fermée qui ne concernerait, pour le coup, que huit clubs. Une passerelle avec certains clubs anglais, voire sud-africains, aurait même été empruntée. Ce n'est qu'un projet lancé il y a de cela quelques temps mais qui pourrait bien être remis sur le tapis, comme au casino, pour voir, rien que pour voir, histoire de relancer une discussion sous l'éclairage de la Super Ligue.

Cela dit, le rugby d'en France n'a besoin ni du modèle américain ni du marché commun réinventé par les ténors de football de ce vieux continent pour se distinguer. Il vient d'inventer le derby à double détente, la première période sous un maillot, la seconde dans le camp d'en-face, une création bien plus osée que la fusion conçue par le couple Thomas Savare - Jacky Lorenzetti, et je revois encore les suiveurs de tous bords et les lèche-balles courbés à Bagatelle devant le buffet pour s'empiffrer de petits fours en trouvant "tellement génial" ce mariage contre culture, objet non identifiée, ovoîde hétérozygote vite dégonflé.

Pour le cas où des clubs français auraient l'intention de singer le football d'ici dans ce qu'il a économiquement de plus libéral, juste leur rappeler qu'en 1930, devant la menace d'exclusion de la France du Tournoi des Cinq Nations pour faits de professionnalisme - déjà - , dix puis bientôt quatorze clubs créèrent une fédération dissidente, l'UFRA (Union française des clubs amateurs) dont le but, ainsi que l'indique sa raison sociale, était de redonner tout son éclat à l'amateurisme. 

Cette initiative dura deux saisons, comme autant de titres remportés par le Stade Toulousain, mais surtout, elle favorisa le création du Jeu à XIII en France. Je ne résiste pas à la tentation de vous servir la déclaration d'un président des Quatorze au moment de rendre les armes et de rentrer dans le giron de la FFR, dégouté qu'il était de voir la tournure prise par cette secession, : "Dans ces conditions, ce n'était plus possible, ironisa-t-il en parlant des joueurs. Il fallait les payer plus cher pour qu'ils restent amateurs..."

Et si l'enfer est ainsi pavé de bonnes intentions, force est de constater que le rugby français du temps de l'amateurisme "marron", des dessous-de-table et des primes déguisées, n'a jamais vraiment déraillé : il s'est réinventé. Du coup, on aiguisera le double tranchant du constat à la fois goguenard et désabusé de ce dirigeant à l'heure où ceux qui poussèrent de toutes leurs forces dans les années 90 pour que le rugby sorte de sa gangue sont les mêmes qui regrettent amèrement que la boite de Pandore ne se soit pas refermée sur les rebonds un peu traîtres du néo-libéralisme.

mardi 1 septembre 2020

Ordre dispersé

Depuis la controverse pied/main qui anime le rugby et rééquilibre en permanence sa pratique, alimentée par la fameuse déclaration du génie gallois Barry John qui assurait que "une bonne attaque à la main se prépare au pied", axiome que tous les ouvreurs du monde valident, les réflexions sur la finalité de ce jeu ne cessent d'enrichir nos réflexions. Décalage versus combat, conquête avant utilisation, contact contre évitement, priorité à l'avancée des avants ou au déploiement des arrières, l'exploitation de la balle ovale par l'homme - et la femme - en short et en crampons recèle des trésors de contradictions et d'antagonismes, et c'est bien tout son charme. 
De la même façon qu'il n'existe pas de démocratie véritable sans liberté d'expression et donc de débat contradictoire, le rugby ne peut vivre, c'est-à-dire aujourd'hui respirer sous masque, sans s'alimenter d'avis contraires. Rien dans sa structure, et c'est son charme si l'on veut bien s'extraire des visions partisanes, ne favorise le conservatisme, né qu'il est d'un profond dédain pour les us et coutumes qui consistaient à frapper du pied dans le ballon et de courir pour le rattraper à la volée, ancêtre du up-and-under si cher à nos adversaires Anglo-Saxons éduqués sous la pluie et dans le vent froid. 
Pour autant, à l'heure où débute les Championnats professionnels après six mois d'arrêt complet pour cause de virus chinois, les clubs de Top 14, principalement, attaquent en ordre dispersé cette première journée alors même que la solidarité s'imposerait ne serait-ce que pour faire face à cette adversité sournoise et destructrice qu'est le Covid-19 et ses effets liberticides, ses craintes sanitaires, son stress environnemental. Au lieu de quoi se multiplient les petites phrases assassines tant elles jettent le doute là où devrait naturellement s'extraire des médias un front commun, un rideau hermétique ou seulement une position soudée, à l'image de ce que dessine une équipe en défense. 
Alors que personne ne sait aujourd'hui quelle sera la réalité du Championnat à la fin de l'année, et que chacun s'interroge sur le nombre de matches reportés à Noël - savoir donc si le Top 14 sentira le sapin -, à l'heure où l'économie du rugby professionnel pourrait souffrir de la jauge imposée aux spectateurs même si certains préfets s'arrangent pour la hausser, l'image renvoyée par le rugby pro français depuis le début de la crise Covid ne s'est pas améliorée. Double langage, interets personnels, critiques incessantes, silences assourdissants, calculs d'apothicaires, menaces de scission : l'arsenal a de quoi faire tout exploser. 
Heureusement, des mains tendues enrichissent la palette. Celles d'Ovale Citoyen, pour ne prendre qu'un exemple, actives malgré la distanciation sociale. Les effets du coronavirus ne sont pas tous néfastes ni anxiogènes. Et si le rugby d'élite a perdu en ce débl'occasion dont'rimer des vertus, à commencer par le devoir d'exemplarité en direction des jeunes générations qui prendront un jour prochain le relais, le monde amateur et associatif reste, silencieux et discret, ce socle sans lequel aucune pratique ne peut se targuer d'exister.

mercredi 12 août 2020

Dans le vide sanitaire

S'agit-il d'un retour aux coutumes ou l'éclosion du monde d'après ? Ainsi les premiers matches amicaux reprennent à la pliure d'août pour préfacer une saison de pointillés comme autant d'interrogations. Si Paul Fournel, ci-devant secrétaire provisoirement définitif de l'Oulipo et primé en 1989 pour Les athlètes dans leur tête devait se plier de nouveau à l'exercice sans doute ne choisirait-il pas l'homme-tambour, pilier de village grand et gros, Hercule du canton, pour chanter le rugby de son pays qui commence dans le pack, entre bourrins. "On est ce qui dure dans le village. Derrière, ils dessinent des diagonales, ils inventent, ils fabriquent des buts. Leur travail mérite le respect, alors, nous fabriquons du respect chaque fois qu'il le faut." On remporte le prix Goncourt de la nouvelle pour des phrases de la sorte. 
Covid oblige, ils ont cet été conçu de la protection en trempant leur ballon dans l'eau de Javel avant de le passer, et c'est ainsi que le rugby glisse de protocole en protocole et avance masqué dans le grand vide sanitaire qui entoure la perspective d'avoir à disputer une rencontre sous cellophane tout autour du sanctuaire créé pour bloquer le virus. Il n'y aura pas cette année de journaux jetés du haut des tribunes au bonus offensif au motif que la préconisation venue de la Ligue encourage les programmes digitaux. Ainsi s'accélère une mutation dont on ne soupçonne pas encore aujourd'hui jusqu'où elle va nous mener. Bienvenue à Gattaca si vous n'êtes pas contaminés. Pour les autres, match perdu zéro pointé. 
Les Anciens considéraient le vide cosmique comme source et formation du monde sensible, ordonnancement constitué à partir du chaos initial toujours renouvelé. Il faut espérer que dans le vide sanitaire où il se trouve plongé, le rugby saura bâtir son présent plus sûrement que ne lui indique la société civile devenue pandémonium. Il a maintenant l'occasion de prendre à contre-pied la faute originelle qui consista à suivre par excès de surmédiatisation les défauts qui l'entouraient, aveuglé par le profit. Forts d'un public limité à l'essentiel, c'est-à-dire délesté de ses nouveaux supporteurs qui ne se rendaient au stade que pour brailler, soutenus par des partenaires économiques et commerciaux constitués par les plus fidèles et les plus désintéressés, allégés par des règles revues afin de fluidifier les mouvements, les matches de l'ère coronavirus vont nous en dire beaucoup sur le rugby actuel, préparé - ou pas - à réinventer ses vertus et réécrire ses valeurs sur un marbre inconnu. 
Dans le vestibule du temple d'Apollon à Delphes est aussi gravé "Rien de trop". On le doit à Solon, l'un des sept Sages de l'Antiquité. Pour avoir médité durant l'été les pieds dans le sable et la tête sous le parasol sur Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres constitué par Diogène Laërce, il me semble utile de rappeler que ce Solon, à l'impact sous-estimé, aurait apprécié le règlement de trois millions d'euros effectué par Mohed Altrad pour solde de tout compte en tricherie budgétaire. Le prix est encore trop peu élevé pour s'acheter un Bouclier de Brennus et ses pairs l'ont justement tancé à ce sujet. Solon, donc, inventa pour Athènes le principe de sisachtie, considérant qu'il n'est pas bon de périr par ses dettes. Voilà le club de Montpellier lavé mais pas de tous soupçons. Le laconisme ne se nettoie pas facilement. 
S'ouvre donc à l'Assomption, achevant le cours de sa convalescence, une saison en enfer pavée de gestes barrières. Cette quête est comme l'odyssée qu'Ulysse accepta pour reconquérir l'idéal qu'il tenait pour amour. Paraphrasant Aristippe, il m'apparait chaque jour davantage que les gens de rugby, propriétaires de clubs plus ou moins éclairés, sont instruits de la façon dont il faut gérer les effectifs et les budgets mais ils sont pour la plupart ignorants de la philosophie qui sous-tend ce sport d'éducation conçu pour élever les âmes dans le fracas des corps. "Ils sont comme les prétendants de Pénélope, écrit l'hédoniste de Cyrène : ils ont à leur gré les servantes mais ne peuvent pas épouser la maîtresse."

lundi 30 mars 2020

Tombent les masques

D'une profonde tourmente parvient souvent à naître un nouvel ordonnancement des choses. Avant notre ère, les Anciens avaient exprimé cette transformation à travers la réflexion Ordo ab chao. Le mot est ovale, transformation, et l'occasion toute trouvée de repenser le rugby français, du moins sa partie professionnelle. Et tout d'abord parce que dans l'urgence et la crise sanitaire que nous traversons, le Top 14, la Pro D2, et aussi la crème de la Fédérale 1, sont placés dans une situation économique compliquée. Contenue dans une bulle financière qui apparait aujourd'hui dans toute sa fragilité, l'élite des clubs dispose néanmoins, si elle le veut, d'une chance inouïe de repousser l'éphémère pour se tourner vers le développement durable.
Au lieu de cela, qu'entend-on ? Que lit-on ? Alors que par ailleurs s'améliore la qualité de l'air, des soucis minuscules, tels des particules sur lesquelles s'accrochent le virus, polluent le tableau. Qui peut se soucier de descentes et de montées quand les morts s'agglutinent dans les hôpitaux débordés dont les couloirs ressemblent à des zones de conflit ? Quelle indécence de proposer des entraînements à huis clos pour mieux préparer une hypothétique reprise ! On voit bien là, malheureusement, à quel point le sport professionnel est encore et toujours guidé par les intérêts individuels dont la somme ne fera jamais un bien commun.
Le moment que nous vivons est particulièrement anxiogène, et les susceptibilités exacerbées créent un bruit de fond dont le volume sonore est malheureusement relevé par les thèses de tous bords relayées sans distinction par les réseaux sociaux. Mais c'est justement parce que le moment est difficile, compliqué, complexe, qu'il faut réfléchir le plus sereinement possible à ce que le rugby français professionnel, qui nous occupe ici, doit devenir dans un avenir très proche qui se confond avec le présent.
Puisque certains clubs d'élite cherchent et trouvent la meilleure façon de masquer leurs dépassements au salary cap, ne pourraient-ils pas mettre cette intelligence de brigands au service de quelque chose de plus élevé, de plus profitable ? Il n'a jamais été aussi urgent de poser sur la table de négociations cette question qui sous-tend les bonnes et les mauvaises pratiques du rugby français depuis les années 60 de l'autre siècle : servir ou se servir !
Chacun dessine son agenda, agence son calendrier, se focalise sur ses soucis domestiques sans vision d'ensemble : visiblement seul le petit bout de la lorgnette permet à certains présidents d'embrasser l'instant présent. Il faudrait mieux arrêter définitivement de compter en apothicaire les semaines disponibles d'ici le 18 juillet et choisir sagement de plier les gaules jusqu'au mois d'août. D'autant que rien ne garantit une reprise fin mai des rassemblements de plus de mille voire cent personnes dans un même lieu, fut-il à ciel ouvert.
De toute façon, pratiquer une activité sportive à huis clos n'a absolument aucune signification si ce n'est préserver, pour les clubs et les fédérations, le versement des droits télévisuels, principale manne du sport professionnel dont on voit bien sur quel fil tendu sans filet au-dessus du vide il marche. N'oublions pas que le sport est avant tout un lien, une forme de chose publique, un moment créé par certains - les acteurs - à partager par beaucoup en même temps. Il y a dans un match cette dimension aristotélicienne résumée par la triple unité : de temps, de lieu et d'action. La déplacer, la capter, l'enfermer, c'est en pervertir l'essence.
C.G. Jung écrit dans Ma Vie : "Comme pour toute question métaphysique, l'une et l'autres des deux propositions sont vraies." On peut donc voir aussi dans l'agrégat des volontés individuelles un désir de célébrer l'existence à tout prix, et dans le choix d'une finale du Top 14 imprimée le 18 juillet l'espoir de surmonter les obstacles. Pour autant, je suis incapable, aujourd'hui, quand les sirènes d'ambulances déchirent le silence, de savoir quel sera dans un stade vidé, et même plein, le goût d'un tel sacre.

samedi 22 février 2020

Sacré samedi


L'endroit où l'on retombe dépend de notre course d'élan et de l'impulsion qu'elle prépare. Alors avouons que la victoire tricolore sur l'Angleterre à l'entame de ce Tournoi nous a permis de monter haut le curseur de l'attente. Dix ans que les supporteurs du XV de France n'avaient pas autant vibré. A l'attaque de ce défi en terre galloise, l'enjeu n'était pas tant le succès que la façon dont les coéquipiers du grand Charles - Ollivon celui-là -, médiocres face à l'Italie, étaient capables de retrouver ce qui leur avait permis de cueillir la Rose et qu'on avait pas vu depuis le quart de finale du Mondial 2007 face aux All Blacks.
"Nous partageons ce succès avec tous ceux qui portent le rugby français, tous ceux qui l'aiment", déclara le coach Fabien Galthié dès le coup de sifflet final à Cardiff. Son vœu a été exaucé au-delà de tous ses espoirs. Ont-ils été portés, à distance, par cet élan populaire, ces Tricolores ? L'ont-ils vraiment perçu ? L'ont-ils intégré dans leur préparation mentale ? Savent-ils qu'un geyser d'émotions monte désormais haut dans le ciel bleu ? Cette énergie gratuite constituée par la simple et belle envie d'y croire passe par l'engagement, ainsi que me le rappela mon ami Laurent Eugène - lui aussi engagé volontaire - en dégustant un blend aromatique en hommage aux artisans bretons doués pour faire revivre dans un verre les mythes celtes de la forêt de Brocéliande.
Dans ce théâtre au toit fermé qui s'accorde avec les chœurs, les Tricolores n'affrontaient pas une équipe, on l'a écrit précédemment, mais un peuple et, au-delà, une culture. Ils s'en sont magnifiquement sortis samedi en terre hostile par un très haut pressing offensif, une défense collective d'anthologie en infériorité numérique et un opportunisme tranchant, à l'image de l'interception de Romain Ntamack, vitale. Tout ce qui peut éclore d'un véritable esprit de corps plongé dans la doxa deleplacienne.
Sera-t-il un jour possible de suivre Italie-Ecosse à Rome - plus proche de la roche tarpéienne que du Capitole - puis Angleterre-Irlande le lendemain à Twickenham sans avoir à s'infuser du Top 14 ? Cette ubiquité désolante ne développe aucun sens si ce n'est l'odorat pour suivre la piste de l'argent, celui du diffuseur tout puissant qui n'a même pas la décence de respecter une compétition comme le Tournoi, la bardant de tranches d'ovale domestique dont on se contrefout quand jouent en hiver les Six Nations.
Si vous me demandez quelle serait en tant que président ma première décision, elle consisterait à déclarer sur le champ zones sanctuarisées tous les week-end de Tournoi des Six Nations au nom des après-midi passées en famille ou entre amis, volets refermés, salon annexé, discussions passionnées. Ces instants partagés ressemblent aux minutes passées dans le vestiaire, porte close. On trouvera quelque chose de sacré au cœur de cette communion d'esprits ovales qui bouillonnent dans l'échange et surtout la transmission.

lundi 10 juin 2019

Beau comme de l'attique

Considérant la faible intensité technico-tactique des barrages et des demi-finales, on est en droit de se demander s'il faut conserver le principe d'une phase finale réduite à trois étages. Le leader du Top 14 après vingt-six journées et son dauphin se retrouvent ainsi à Saint-Denis, et ce n'est que justice puisqu'on remarquera qu'il s'agit là, avec Toulouse et Clermont, des deux équipes qui proposèrent le meilleur rugby, voire le meilleur du rugby entre la fin-août et ce début juin.
A quoi s'attendre, samedi soir, au Stade de France ? A tout, sauf à un duel en toc. Il sera sans doute cantonné dans un premier temps sur la ligne d'avantage, là où les défenses tentent de s'imposer. Mais il n'y restera pas. Défendre demande tout - courage, abnégation, organisation, persévérance - sauf du génie. Et il se trouve que du génie, Toulousains et Clermontois en disposent. Citons seulement deux exemples de cracks, Cheslin Kolbe et Damian Penaud, capables de changer le cours d'un match à eux seuls et soudain cette finale s'enflamme dans nos esprits. Toulouse et Clermont alignent aussi des têtes pensantes, Sébastien Bézy et Greig Laidlaw, demis de mêlée qu'on n'attendaient pas à pareille fête.
Quelle que soit l'issue de ce match ultime, le Bouclier de Brennus sera levé par des mains expertes, posé ensuite sur des épaules de géants. Le Stade Toulousain (19 titres) et l'AS Clermont-Auvergne (13 finales) dominent le rugby français depuis plus d'un siècle. Aucun autre club impliqué dans cette phase finale n'aura maintenu son histoire dans l'élite sans jamais changer de division. Au-delà des classements, le rugby que Toulousains et Clermontois proposent ne date pas de la dernière considération tactique, des aléas du recrutement, de la soudaine envie d'un président, non... Il remonte aux origines.
Voici deux clubs immenses que presque tout oppose mais que l'essentiel réunit. Leurs histoires respectives n'ont rien en commun mais leur culture du jeu, même si elle ne colle pas à l'identique, recèle des trésors d'imagination, de recherche, d'organisation, de réflexion, et ce depuis toujours. Ugo Mola et Frank Azéma sont habités par le même exigence. Passés par la roche tarpéienne, les voilà en capitale pour un titre qui sacrera leur volonté de ne pas céder à la pression du résultat en restant fidèles à leurs convictions.
Le Stade Toulousain de Ugo Mola a écarté, en partie, le poids des gabarits pour lui préférer la vitesse, celle de Guitoune, Kolbe, Dupont, Bézy. Le Clermont de Frank Azéma panache ce registre avec de puissants finisseurs, Toeava, Raka, Moala. On aurait souhaité que leurs visions puissent s'exprimer au chevet d'un XV de France qui a bien besoin de convictions offensives plutôt que de rafistolages. En attendant cette reconnaissance méritée, la finale qui nous occupe doit davantage, et c'est heureux, à l'adhésion tactique qu'aux scores favorables, même si La Rochelle et Lyon furent de bons partenaires.
Faut-il supprimer la phase finale dans l'état actuel des choses, c'est-à-dire conçue pour remplir les caisses de la LNR ? La saison dernière, le titre est revenu à Castres, parfait outsider qui avait fait des vertus humaines son viatique. Cette fois-ci, le Bouclier de Brennus est placé sous le signe du jeu de mouvement et de la prise d'initiative, pas du contre-ruck. Reste à savoir si, comme c'est très souvent le cas en finale, l'enjeu de prendra pas le pas sur le jeu.
Clermont a connu l'échec, celui d'une saison blanche, ratée. Toulouse a pris le temps de construire l'après-Novès. Que ces deux géants, que ces deux pans d'histoire se retrouvent et s'affrontent demeure néanmoins un gage de qualité. Le choix des meilleurs sélectionnables présents sur la pelouse du Stade de France suffirait à redonner un peu de couleurs à notre équipe nationale. Voyez plutôt : Médard, Huget, Fofana, Guitoune, Ntamack, Penaud, Lopez, Bézy, Dupont, derrière, Iturria, Cros, Lapandry, Cancoriet, Vahaamahina, Mauvaka, Baille, Marchand, Tolofua, Kayser, Falgoux et Slimani, devant. 
Toulouse-Clermont, la finale rêvée, attendue, imaginée ; un dernier rendez-vous après neuf mois de bagarres par tous les temps avant de tourner le page et de regarder vers le Japon. Le meilleur du rugby de France n'est pas à Marcoussis, malheureusement pour le XV de France, mais bien à Saint-Denis. C'est aussi l'enjeu de cette finale haut de gamme : en poussant le curseur du jeu, situer le vrai niveau d'un Top 14 si décrié.
A l'heure où je rédige ces lignes s'écartent avant le coup d'envoi les objections, les contrariétés et les malentendus. Notre plaisir est pensif devant tant d'heures d'heureuse exaltation. Je vous imagine, lecteurs, recevoir cette promesse au retour d'une promenade ou d'un dîner entre amis. Relisez cette chronique. Vous concevrez avec moi que le rugby n'est pas un accessoire divertissant ni le tintement des grelots assez inutile qui accompagne le "sérieux de la vie".
Le jeu est, comme l'art, l'activité véritablement métaphysique de cette vie. Paraphrasant les premières lignes de La naissance de la tragédie écrit par Friedrich Nietzsche en 1871, Clermont serait alors l'art apollonien et Toulouse l'art dionysiaque, "deux instincts qui marchent côte à côté, s'excitant mutuellement à des créations nouvelles et plus vigoureuses afin de perpétuer entre eux ce conflit des contraires qui recouvre en apparence seulement le nom d'art (que je change ici en rugby), qui leur est commun ; jusqu'à ce qu'enfin, par un miracle du "vouloir", ils apparaissent unis, et dans cette union finissent pas engendrer l'œuvre d'art " à la fois esthétique du rêve et de l'ivresse. Ce serait beau comme de l'attique.