dimanche 7 juin 2026

Rupture de niveau

 

Ils étaient sept pour cinq places, considérant que le Stade Toulousain, nonobstant deux points de pénalité pour manquement à l'éthique salariale, a su s'élever un cran au-dessus du peloton des qualifiables. Ce classement, cuvée 2026, est d'une densité jamais vue. Bayonne, Lyon, Castres, puis Toulon, longtemps éligible, n'ont pas tenu le rythme soutenu des cadors, lesquels ont fini par lâcher Clermont et Bordeaux-Bègles dans le dernier raidillon.
L'emballage final s'est réglé en tête-à-tête. Humilié devant son public par le Racing 92, Clermont a laissé là s'envoler son ticket pour le top 6. Les vainqueurs de la Coupe des champions, eux, auraient pu se mettre à l'abri plus tôt, mais s'incliner à domicile durant la saison régulière face à des concurrents directs à la qualification que sont Pau, le Stade Français, Montpellier et pour finir Clermont, est rédhibitoire. Il est d'ailleurs étonnant - mais c'est l'effet bonus offensif et défensif - que les Girondins se retrouvent quand même en course jusqu'au dernier moment.
Toulousains et Montpelliérains ont gagné de haute lutte le droit de recharger leurs accus avant de filer vers Marseille y disputer leurs demi-finales respectives. Palois et Franciliens, Parisiens et Rochelais, eux, auront dû batailler au terme  d'une phase de classement éprouvante jusque dans ces ultimes minutes, avant de basculer sur les matches couperets. Soulever le Bouclier de Brennus est un véritable chemin de croix, que seuls les Toulousains savent domestiquer : forts d'un train de vie de nantis et d'une confortable avance très tôt dans la saison, ils ont fait tourner leur effectif, soigné leurs blessés, caché leurs nouvelles combinaisons de jeu.
Pour sortir de cet univers où les clubs gèrent leurs internationaux, cultivent leurs jardins et polissent leur ADN, Jacques Fouroux avait imaginé au début des années 80 du siècle dernier un championnat des provinces, copiant le modèle si particulier de l'hémisphère sud. Il avait ainsi sélectionné dans le Tournoi 1982 la ligne de trois-quarts de la sélection basco-landaise ainsi constituée : Jeannot Lescarboura à l'ouverture, Patrick Perrier et Christian Bélascain au centre, Laurent Pardo et Serge Blanco aux ailes, Marc Sallefranque à l'arrière. Fandango, maestria, tours de passe-passe, funambulisme, frissons : les attaquants tricolores lancés à Cardiff d'entrée de compétition surprirent le pays de Galles et il s'en fallut d'un rien - un essai partout - pour que le XV de France ne l'emporte...
Mercredi 3 juin à Auch fut inaugurée la statue du bretteur gersois, projet initié par ses amis - Jean Lacam en tête - et ses proches, ses thuriféraires et quelques personnalités d'ovalie, soutenu par une kyrielle de bonne volonté, dont la mienne. Il a donc fini par prendre forme et vie. Désormais prophète en son pays, Jacques Fouroux, décédé prématurément le 17 décembre 2005, rejoint ainsi d'Artagnan, autre héros du Gers. Reconnaissance méritée pour celui qui lutta vent debout face aux romantiques pour faire admettre qu'il n'y a point de salut sans une mêlée dominante, et que la prise du milieu de terrain ne peut s'obtenir sans étalage de puissance. Il avait imaginé vingt ans avant tout le monde le rugby contemporain, celui qui prévaut en Top 14 et dont Montpellier et le Racing 92 sont les pavillons témoins.
Pour autant, deux clubs, le Stade toulousain et la Section paloise, résistent à cette tendance du rentre-dedans au ras des rucks et autour du demi d'ouverture, préférant les options proposées par le jeu debout, la recherche d'intervalles et l'exploitation des espaces au large le long de la ligne de touche. C'est d'ailleurs l'un des nombreux intérêts de cette phase finale, qui s'annonce indécise, que d'offrir quelques confrontations de style au grand jour, comme sait nous en proposer le rugby de France depuis que le championnat existe.
Il n'y a rien de plus injuste, mais aussi de plus excitant, que de voir le leader incontesté du classement domestique, être plongé dans une marmite bouillonnante, et le repéché de la dernière minute, l'outsider sur lequel personne n'aurait misé, gagner le droit de lever haut l'écu de Brennus dans la nuit dionysienne après trois matches sous haute tension. Cette rupture de niveau qui brise la routine pour nous permettre d'accéder au sublime reste une particularité qui fait le sel du Top 14 à nul autre pareil : marathon de sprints terminé par trois sauts de haie pour retomber sur la gloire. Ou le néant. 

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