Si les historiens ne parviennent pas à s'accorder pour dater la chute de l'empire romain, il est sans doute plus facile pour nous d'isoler le moment qui marque la fin du romantisme en Ovalie, ce territoire qui nourrit nos esprits, nos rêveries, nos échanges. Ainsi le 25 mai 1980, la finale du Championnat de France se tenait pour la dernière fois un samedi à 15 heures. Par une journée ensoleillée sans canicule - le changement climatique n'avait pas encore posé sa grosse patte sur nos thermomètres - l'Association sportive biterroise affrontait, favorite, le Stade toulousain. Favorite car depuis 1971, les Héraultais s'étaient accaparés le Bouclier de Brennus du père Charles.
Toulon, Brive par deux fois, Narbonne, Perpignan et Montferrand (ce n'était pas encore Clermont) battus, Béziers régnait, comme Lourdes avant lui. Seuls les Agenais étaient parvenus, en 1976, à feinter le destin contraire au terme d'une finale digne d'un scénario d'Hitchcock. En ce joli mois de mai s'avançaient des Toulousains de légende - Serge Gabernet, Dominique Harize et Guy Novès aux ailes, l'ailier Jean-Michel Rancoule à l'ouverture, l'inimitable zébulon Gégé Martinez derrière une mêlée fragile, l'athlétique Jean-Claude Skrela et l'immense Jean-Pierre Rives qui semblait taille réduite face aux mastodontes cathares qu'étaient Armand Vaquerin, Alain Paco, Jean-Louis Martin, Alain Estève, Michel Palmié et Yvan Buonomo, encadré par deux flankers prometteurs, à savoir Pierre Lacans et Jean-Michel Cordier.
Par la suite, la finale se jouerait en nocturne et Béziers remporterait encore trois titres. Mais en 1980, deux courants s'affrontaient. A la rigueur cathare compactée autour d'un pack automatisé, les Toulousains répliquaient par des attaques en première main et des relances romantiques boostées par les foulées graciles de Thierry Merlos, le plus véloce des trois-quarts centres. Cette finale avait des airs de bataille d'Hernani, et les coriaces l'emportèrent, 10-6, l'arrière Serge Gabernet, servi au cordeau par Dominique Harize infiltré à toutes jambes dans la défense biterroise, s'avérant incapable de contrôler le ballon qu'il laissa rebondir sur son épaule en toute fin de match.
Cinq saisons plus tard, le Stade toulousain prit non pas sa revanche mais une place au sommet du jeu. 1980, on l'a dit, signifia la fin d'une époque baroque, estudiantine, insouciante, légère, et pas seulement au sein du club de la cité rose. Apportée par Robert Bru, dont on ne vantera jamais assez le rôle, la méthode delaplacienne fit son entrée pour changer définitivement la face du rugby français. Polyvalence des rôles, jeu debout, utilisation complémentaire du large et du ras : pas une équipe qui ne pratique désormais ce triptyque. Avec plus ou moins de réussite. Précurseur, le Stade toulousain maîtrise mieux que les autres le style qu'il a largement contribué à vulgariser quand, dans le même temps, Béziers parvint jusqu'en 1984 a faire fructifier l'héritage de Raymond Barthès et de Raoul Barrière.
Wayne Smith, Rob Andrew, John Rutherford, entre autres internationaux devenus techniciens, vinrent aux Sept-Deniers pour tenter de comprendre la mécanique des fluides qui coulaient entre les lignes toulousaines. Avant de repartir en Nouvelle-Zélande, en Angleterre et en Ecosse prêcher les nouveaux évangiles selon Pierre (Villepreux), disciple le plus fameux du maître Deleplace. Depuis, pas moins de dix-sept titres garnissent la vitrine aux trophées d'un club qui a fait de la formation son canal historique, et on ne compte plus les joueurs qui nourrissent les équipes d'élite après être passés par son école de rugby.
Ce 25 mai 1980, le troisième-ligne centre international Yvan Buonomo inscrivit en force un essai pour sceller un difficile succès. Disciple du Sétois Paul Valéry, et éclairé par son mentor Jean-Louis Bourret, du rugby ce chantre a pondu en 2008 un poème-fleuve (63 quatrains) qui laisse à notre sagacité quatre vers parmi ses milliers d'autres au moment où se noue la résolution d'une saison épique de Top 14 comme peut-être jamais l'élite du rugby français n'en a connu, mais aussi où l'éthique fut secouée et les interrogations multipliées : "Si gagner le Brennus, ô victoire suprême, est pour le rugbyman l'acte le plus sacré, l'exemple et le devoir se devront d'être extrêmes. Le titre ne fait pas toujours l'homme parfait."

Il fut un temps où le rugby se jouait davantage avec le cœur qu'avec les tableurs. Un temps où l'on montait à l'assaut d'une défense comme on partait à l'aventure, sans GPS ni algorithme, porté par l'instinct, l'audace et parfois une délicieuse dose d'inconscience.
RépondreSupprimerCe rugby-là avait quelque chose de romantique. Les joueurs n'étaient pas encore des athlètes calibrés au gramme près ; ils étaient des personnages. Certains semblaient sortir d'un roman de Pagnol, d'autres d'un film de Lautner. Les vestiaires sentaient le camphre, les tribunes vibraient au rythme des accents du Sud-Ouest, et le ballon ovale demeurait un formidable prétexte à raconter des histoires.
Le rugby de cette époque sentait encore les troisième mi-temps interminables, les vestiaires humides et les rêves d'étudiants. On y trouvait de la fantaisie, parfois de l'inconscience, souvent du génie. Le ballon n'était pas un objet à sécuriser mais une promesse à partager. On jouait pour gagner, certes, mais aussi pour raconter une histoire.
RépondreSupprimerEt d'abord l'écrire
RépondreSupprimerBonjour , c'est drôle de parler de ce rugby car ce matin aux thermes de cauterets où je fais un petit remplacement , je soignai la cousine de Marquesuzaa...nom qui nous replonge en arrière du grand Lourdes avant le grand Béziers; nom qui fleure bon Maurice Prat , Roger Martine et autres ....je lui disait combien son cousin avait fait vibre les passionnés du rugby....oui cher Miguel les joueurs sont calibrés différemment , mais aussi les staff ; petite anecdote me concernant , en 1976 jeune diplômé de kiné , je suis à Bastia et j'apprends que le kiné du sporting de bastia ne fera pas le déplacement pour jouer contre le PSG ; étant ami de Georges Franceschetti , je lui ai dit ma disponibilité; Cahuzac ok , je me suis donc retrouvé sur un banc de bois au bord de la touche avec Cahuzac à coté , éviemment Bastia a gagné car c'était la grande équipe qui allait finir 3ème et qualifié en coupe d'Europe ( finale contre les hollandais d’Eindhoven ) ...tout cela pour dire qu'une équipe avait besoin de joueurs , d'un entraineur et d'un soigneur alors qu'aujourd'hui il y a plus de staff dans une équipe de foot et rugby que de Maréchaux d'empire ....alors oui comme le chantait si bien Nino Ferrer :
RépondreSupprimerLa maison près de la fontaine
Couverte de vignes vierges
Et de toiles d'araignée
Sentait la confiture et le désordre
Et l'obscurité
L'automne
L'enfance
L'éternité
Autour il y avait
Le silence
Les guêpes
Et les nids des oiseaux
On allait à la pêche
Aux écrevisses avec monsieur l'curé
On se baignait tout nus, tout noirs
Avec les petites filles
Et les canards
La maison près des HLM
A fait place à l'usine
Et au supermarché
Les arbres ont disparu, mais ça sent l'hydrogène sulfuré
L'essence
La guerre
La société
ce n'est pas si mal
Et c'est normal
C'est le progrès