Affichage des articles dont le libellé est décès. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est décès. Afficher tous les articles

dimanche 14 septembre 2025

Salut, le copain

 


Il savait tout faire. Et bien. Comme son aîné Jean Prat, dont il était l'exact opposé. Cette photo le prouve, il se servait de son pied, le droit comme le gauche, pour soulager son demi de mêlée - ici Lilian Camberabero, à Colombes, sûrement derrière une touche cafouilleuse, sous le regard de son capitaine, Christian Carrère. Il fut du Grand Chelem 1968, le premier de l'histoire bleue. Son palmarès si peu épais - sept sélections seulement - ne rend pas hommage au talent qu'il exprima sur les terrains. Lui se fichait des honneurs comme de sa première quinte flush : il aimait croquer dans la vie sans retenue. Jean Salut a fini de déborder le 5 septembre.
Jeannot. Pour les intimes, dont je n'étais pas. Mais assez de connivences me permirent de le rencontrer à l'heure où la maladie commençait à lui ronger la gorge. Lui qui avait beaucoup parlé s'exprimait avec difficulté. C'était il y a neuf ans, chez lui, pas loin de Beaumont-de-Lomagne, où il était né en 1943 et avait commencé le rugby avant de rejoindre le TOEC, club redouté du temps des ballons de cuir et des maillots en coton. Où évoluait au centre René Berbizier - le papa de Pierre -, où débutait le junior Richard Astre derrière un pack de mâles, avant que le grand Elie Cester ne rejoigne Valence. Une équipe qui faisait de l'ombre au Stade Toulousain, c'est dire la place qu'occupait ce club dans le paysage rugbystique des années 60.
Cavalier émérite, Jean Salut l'était aussi dans la vie, capable de moucher n'importe quel sélectionneur tricolore trop imbus de sa position - Guy Basquet l'a appris à ses dépens. Il préférait la nuit au jour et attaquait chaque soir au poker, perdait un mois de ses émoluments de kinésithérapeute en une partie pour le regagner le lendemain, jamais très loin d'une bouteille de whisky et d'un paquet de cigarettes, dans la lignée des grands viveurs - Max Rousié, Puig-Aubert, Claude Spanghero... Il sera parti sans un regret, d'un dernier souffle rauque, au bout d'un regard malin qui racontait le personnage hors-norme qu'il fut, à l'amitié fidèle et au dégout très sûr.
Appelé au Bataillon de Joinville parmi l'élite sportive française, il forma avec Walter Spanghero et Michel Sitjar une troisième-ligne au sein de la sélection nationale militaire comme le XV de France n'eut pas toujours la chance d'en avoir par la suite. Ce que les esthètes regrettèrent. Ses facéties, ses saillies, ses virées et ses exploits alimenteraient avec truculence et irrévérence un roman d'Ovalie signé par un écrivain du genre de John Kennedy Toole. Qu'on ne s'y trompe pas, son absence d'hygiène de vie lui coûta quelques capes tricolores - par la faute de contractures musculaires et de soucis ligamentaires - mais chaque fois qu'il s'aligna ce fut avec classe et élégance, ce panache qui définit le jeu à la française. Depuis trois ans, un trophée à son nom, sculpté par Jean-Pierre Rives, récompense le joueur amateur le plus talentueux de la saison.
Premier grand blond en avant - Jacky Bouquet fut une décennie plus tôt le premier étincelant des arrières -, Jean Salut inspira Jean-Pierre Rives après avoir été le coéquipier et l'alter-ego de Jo Maso, et on tient là un flamboyant carré de rois. Lorsque celui qui n'était pas encore Casque d'Or dut honorer sa première sélection tricolore à Twickenham en 1975, son mentor - Rives porta le maillot du TOEC et de Beaumont-de-Lomagne - lui adressa un télégramme qui aurait fait aujourd'hui le miel des réseaux sociaux : "Repère bien leur numéro huit, il a un bandeau. Plaque-le dès qu'il a le ballon !" Rives suivit ce précepte et la suite prouve qu'il fit bien de faire tomber Andy "Geronimo" Ripley à chaque action amorcée par les Anglais.
On dit d'un amoureux de la nuit qu'il est un "noceur". Ainsi Jeannot Salut, éternel joueur, sut marier l'irracontable et la gloire, le rugby et sa vie, l'aurore et le crépuscule, l'impensable et le rêvé. Entré dans le jeu avec éclats, il est parti sans faire de buzz ni de bruit. Nous ne sommes pas nombreux à avoir partagé quelques unes de ses heures, et je tiens pour un privilège le temps qu'il m'accorda, pour L'Equipe, en 2016, afin que nous évoquions un peu de sa carrière et beaucoup de son existence dans le salon de son discret pavillon, situé à une portée de drop de Toulouse. 
Devenu reclus, il irradiait toujours de malice, alternant le charme subtil d'un phrasé soutenu et les crochets enveloppés de trivialité maîtrisée. Parmi les internationaux français côtoyés depuis 1983, il était parmi les iconoclastes le plus madré. Il portait en lui tout un pan de ce sport, histoires d'un autre temps. Elles animent les quelques artefacts ovales posés sur une étagère placée derrière le petit bar qu'il avait installé chez lui, et qui témoignaient discrètement des furieux rebonds de sa splendeur.  

mardi 14 juin 2022

Dépasser le barrage

La défense prend des allures d'essuie-glace. A en croire les experts autoproclamés, il faudrait faire barrage, donc, et bloquer les débordements sur l'aile gauche, alors qu'on nous expliquait il y a peu qu'il fallait tout faire pour éviter d'être enfoncé côté droit... Reste que le week-end dernier, les tentatives ont été fructueuses: huit essais à Ernest-Wallon, six à Chaban-Delmas, comme autant de réussites. D'ordinaire, la phase finale du Top 14 est terminale : verrouillée, frileuse, défensive et bien peu spectaculaire. Cette fois-ci, avec le retour - sonore - du public dans les tribunes, il faut croire que l'ambiance festive a porté les joueurs. Pour notre plus grand plaisir.

Prime à l'hôte, donc. L'apport des supporteurs n'y est pas étranger. Projetons-nous maintenant aux demi-finales, very nice. Prime au repos, à la récupération ? Et donc petit avantage fraîcheur aux Castrais et aux Montpelliérains ? Sans doute, en toute logique. La phase finale est une intense saga sans temps morts. Son équité a pour source le classement, d'où l'intérêt - du moins est-ce ainsi présenté - de terminer dans les deux premiers pour reposer les troupes après neuf mois de route. 

Cruelle, écrivions-nous la semaine dernière. Oui, la phase finale l'est, et ce n'est pas Christophe Urios qui nous contredira, lui qui a misé sur une révolte afin d'aider son équipe à décrocher, enfin, le Bouclier de Brennus. Mais un soulèvement du vestiaire peut-il être efficace trois semaines de rang ? Les Girondins n'ont-ils pas tout puisé, et donc épuisé d'un seul coup leurs ressources face au Racing 92, dimanche dernier ? Si focaliser sur une seule personne l'ire d'une équipe en mal de vigueur permet à l'UBB de terrasser Montpellier, dimanche, alors Christophe Urios méritera d'être sacré manager le plus coruscant - clin d'oeil à Jacques Verdier - de la saison.

Brillant, Phil Bennett l'était lui aussi. Imaginez débuter dans le XV de Galles après l'immense Barry John... Le crocheteur de Llanelli n'a pourtant jamais été dans l'ombre de son ainé et a pris immédiatement sa part de lumière. Là où Mozart en crampons s'infiltrait en finesse, masquant sa pointe de vitesse par une aisance de sylphide, Phil Bennett a hissé, tel un danseur sur la pointe des pieds, la feinte de corps au rang de performance artistique. Il s'est éteint le 12 juin, à l'âge de 73 ans, mais sa mémoire nous éclairera encore longtemps.

Il y a une quinzaine d'années, en reportage à Llanelli avec mon copain photographe Fred Mons pour L'Equipe Magazine, Phil Bennett, véritable ambassadeur du club et de la ville, m'avait ouvert toutes les portes comme il perçait les défenses : souriant, affable, disert, disponible. Il s'était présenté à nous en costume trois pièces, élégant de la tête aux pieds, la pochette assortie. Avec lui, sans attendre, nous avions pu récolter dans la ville, au sein du club et alentour histoires et anecdotes, angles et sujets. Avant de terminer notre visite par un Land of my Fathers d'anthologie, au terme d'une concert privé, je veux dire juste pour nous, du Llanelli Male Voice Choir, dont la discographie n'est plus à vanter. 

Comme d'autres joueurs de sa génération rouge - JPR Williams, Gerald Davies, Ray Gravell, Gareth Edwards, Merwyn Davies - Phil Bennett était un leader. Un porteur de jeu. Benny, pour les intimes. Et s'il y a une évidence que nous enseigne la phase finale, c'est l'importance des leaders. Leaders de vie et de vestiaire durant la saison, certes, mais au moment des matches couperets, ce sont surtout les leaders de jeu qui font la différence. Le Racing 92, à l'exception de Gaël Fickou, en manque, et sa défaite en barrage est d'abord stratégique : trois essais encaissés en onze minutes, sans réaction de l'équipe. 

De son côté, La Rochelle disposait de perforateurs - Skelton, Alldritt, Liebenberg, Botia, Danty - mais pas de chef d'orchestre capable d'inverser la partition, de comprendre en quelques minutes comment s'articulait le piège toulousain (double défense : vive au ras et inversé au large) et d'adapter une nouvelle façon de prendre la ligne d'avantage. Les barrages désormais rompus, ces demi-finales seront celles des maîtres du jeu, opposant les voisins ennemis vendredi soir et puis, le lendemain, des ambitieux affamés. En n'oubliant jamais que "la plus grande des victoires est celle au cours de laquelle nous avons eu la ferme conviction et le sentiment net d'avoir offert et donné toutes les opportunités à notre adversaire pour en sortir grandi."

dimanche 20 mars 2022

Un Ange passe

Les internationaux disposent d'un sixième sens dès qu'ils évoquent leur matrice, ce XV de France dont ils sont issus, qui les a fait naître. Interrogés en amont de ce France-Angleterre dont on espère qu'il sera le camp de base d'une belle ascension jusqu'au sommet Webb-Ellis mais dont on évitera de faire l'alpha et l'omega du savoir-faire bleu, ils ont été unanimes sans se concerter. « Je suis confiant : sans le surestimer, ce XV de France est tout à fait capable de passer cet écueil » prophétisait Philippe Sella. Olivier Magne, lui, voyait « le XV d'Angleterre en situation défavorable, fébrile, peu sûr de son rugby, de ses forces, de son caractère, de son organisation tactique. De sa relation, aussi, avec son entraîneur, qui a l’air très compliquée. Tout est réuni pour que cette équipe d’Angleterre se fasse corriger au Stade de France. Et je ne vois pas comment une défaite française pourrait survenir. » 

Pis, « l’Angleterre peut encaisser une défaite record, surenchérissait Thomas Castaignède. Ce n’est pas le meilleur XV de Rose du XXIe siècle. Les Anglais sont en période de transition et s’ils nous redonnent les ballons au pied, ils vont être punis sévèrement. » Pour Serge Betsen, « il faut que l’équipe de France garde la discipline qu’elle a montrée face aux Gallois. Dans ce contexte, une victoire contre l’Angleterre démontrerait qu’on a franchi un nouveau palier. » Ce qui est donc le cas. Et Marc Andreu de conclure : « Toutes les nations du Tournoi se valent, que ce soit par la qualité des joueurs ou des systèmes de jeu. Ce qui fait la force du XV de France, c’est son état d’esprit positif. » Ca, c'était avant.

Grand Chelem, donc, le dixième, et de belle facture. On peut y distinguer la structure sur laquelle Fabien Galthié et son staff vont monter l'attente. Défense, occupation du terrain, conquête. Je connais quelques entraîneurs que ce triptyque va enjouer, eux qui insistèrent pour qu'il soit le socle du XV de France dont ils avaient la charge, et je pense là plus précisément à Jacques Fouroux et à Pierre Berbizier, qui ne cessèrent de l'imprimer dans l'esprit de leurs joueurs. Avec les résultats que l'on connait. Quatre Tournois remportés d'affilée entre 1986 et 1989 pour Fouroux, trois tournées victorieuses en séries de test-matches pour Berbizier en Argentine, Afrique du Sud et Nouvelle-Zélande entre 1992 et 1994.

Pour autant, ces réussites, on le sait, n'offrirent aucunes garanties à l'heure de disputer la Coupe du monde. Toute la difficulté que rencontre le rugby français est résumée dans ce hiatus. Forte du plus gros réservoir de joueurs au monde - derrière l'Angleterre -, la France n'a d'autre position, quand les planètes sont alignées, que d'occuper la première ou la deuxième place du Tournoi des Six Nations. Tout autre classement doit être considéré comme un échec. Pour cela, les clubs et l'équipe de France fonctionnent en synergie. C'est fait. Et que la FFR et la LNR se tiennent côte à côté. Le symbole ne vous a pas échappé: René Bouscatel et Bernard Laporte étaient - c'est une première dans le Tournoi - épaule contre épaule au moment de la remise du trophée à Antoine Dupont. Dans ces cas-là, en amont, le XV de France a tout loisir de s'exprimer. 

On peut donc regretter les années de querelles, les occasions perdues, le potentiel gâché, les discordes et les tensions. Rudyard Kipling, en écrivant Le Livre de la Jungle, pensait aux Français, querelleurs et forts en gueule, quand il dépeignait le peuple singe, ces Bandar-Log et leur chef King Louis. Que de générations sacrifiées sur l'autel des pouvoirs institutionnels et des luttes d'égo, quand on y pense. Ce Grand Chelem 2022 pourrait être celui du grand coup de gomme tant il met en exergue l'impérieuse nécessité d'avancer liés, comme on le dit d'un ballon porté, groupé, pénétrant, à proximité de l'en-but adverse. Cette arme sur le terrain l'est aussi en coulisses.

Bien sûr, nous pourrions évoquer ligne après ligne ce Grand Chelem porteur d'espoirs. Savourons l'instant. Sans chercher à regarder au-delà du trophée. Il suffit au bonheur des convertis. Il sera temps, l'année prochaine, de chroniquer l'édition 2023. Sans doute ma dernière avant de remiser le clavier. Mais nous n'en sommes pas encore là. Carpe Diem. Ce jour que ne pourra plus cueillir Martin Aramburu, compadre argentin lâchement assassiné de cinq balles dans le dos par un nervis d'extrême droite connu des services de police, la veille de ce Crunch, non loin de la Rue de la Soif où sont fêtées tant de victoires et noyées autant de défaites.

Je veux garder vif en mémoire le geste de Josh Adams offrant à Ange Capuozzo, son vis-à-vis, la médaille du meilleur joueur du dernier Galles-Italie remporté avec panache et conviction par la Nazionale ; Capuozzo, auteur d'une relance slalom géant passant en revue la moitié des Poireaux soudain plantés pour offrir d'un délice de passe intérieure l'essai à son coéquipier Padovani. Tout le rugby en un plan séquence. Le jeune et frêle grenoblois se rendit dans le vestiaire gallois redonner à son généreux adversaire cette médaille qui ne lui revenait pas. Ce jeu n'a que faire de breloques.

mercredi 2 décembre 2020

«Mon Domi», par Thomas Castaignède

Comme un service, il souhaitait savoir comment transmettre ce qu'il venait d'écrire en forme d'hommage tout personnel à Christophe Dominici, brutalement disparu mardi 24 novembre à l'âge de 48 ans ; le témoignage d'une amitié sincère née dans les couloirs du XV de France, ceux de Marcoussis et des quinze mètres le long des lignes de touche des stades du monde et des Embiez. Depuis ses débuts à Mont-de-Marsan, héritier de Patrick Nadal et d'André Boniface, je partage avec Thomas Castaignède une passion pour l'art et particulièrement la peinture ; le souvenir d'une visite au Tate Museum, avec son crochet vers l'aile dédiée à William Turner, nous relie au-delà du rugby. Pour délivrer une part d'émotion, il s'est alors tourné vers Côté Ouvert, comme on distingue un intervalle. Voici sa passe à hauteur. «Je t’avais laissé enragé le dimanche, tu étais devenu un agneau le lundi, recroquevillé au fond de ce bateau qui nous amenait sur une île où j’allais te découvrir, l’île des Embiez, étrange lieu choisi pour un stage de l’équipe de France mais tellement beau pour nous accueillir. Le paysage, nous n’en avons pas vraiment profité, mais tu as d’entrée marqué ton territoire. Avec toi, il y avait avant et après, le temps de la rigolade et le temps de l’entraînement ; toi le généreux, tu n’avais plus d’amis, tu devenais un lion ! Merci d’avoir stimulé les joueurs autour de toi, de leur avoir permis de se dépasser, toi le leader incontournable. Tes doigts étaient durs, tes coups puissants. Ton regard attendrissant se transformait et tu devenais une bête des terrains. Quand tu l’avais décidé, personne ne pouvait t’affronter, pas même Cali. Celui que tu aimais tant se méfiait de tes coups de cornes. Ah, même tes cheveux nous surprenaient, toi l’ambassadeur de marques. Nous étions stupides avec nos différents paris, mais n’était-ce pas pour marquer un territoire que tu nous amenais à vivre des émotions, de celles qui rendent sûrement la vie moins savoureuse aujourd’hui ? On souffre tous, Domi, de cette chute dans l’inconnu, et tu nous fais encore plus mal aujourd’hui. Tu te nourrissais de la haine de tes adversaires mais tu aimais les humains, surtout les hommes qui osaient t’affronter : ils gagnaient ton estime, même si tu leur faisais vite comprendre qu’avec toi, il n’y avait qu’une issue. Pour te vaincre, il aurait fallu t’achever et personne n’y est arrivé… Ton dernier crochet, toi le héros du Stade Français, nous a profondément touché. Sortant de mon bureau, j’ai croisé le grand Fabien Pelous, ce capitaine qu’on respectait : il venait m’annoncer ton départ. Un signe du destin. Enfant de Solliès-pont, tu étais devenu la merveille de Toulon. Ce club te correspondait tellement : tu avais besoin de l’amour des autres, de ce public, de cette équipe. Ils t’ont transporté vers les sommets. On en a quand même bavé ... Tu n’as pas oublié, les deux « gros », Pieter et Sylvain, qui nous avaient laminés sur cinq cents mètres, à Marcoussis. Un défi lancé et c’était parti ! Test d’endurance! On s’en foutait, on voulait gagner. On avait préparé notre coup : partir vite et finir à fond, comme quelqu’un nous l'avait dit. Mais nos cœurs de coquelets nous avaient lâchés et les deux monstres nous avaient doublés, et battus... Quelle honte de se faire dépouiller par des « gros »... A partir de ce jour, tu avais décidé de mettre les bouchées doubles pour laver cet affront ! Le terrain était une chose, mais ce n’était rien en comparaison de ta présence en chambre. Elle pouvait être à la fois motivante et perturbante. Tu ne faisais rien comme les autres. Trois choses comptaient : ta famille, ta famille et Jeannot. Sacré Jeannot… « Tu ne l’aimes pas, mon fils ? » m’avait-il demandé d’un air menaçant. « Mais bien sûr que si...», avais-je répondu. « Parce que tu ne lui fais jamais la passe », avait-il répliqué. Alors je m’étais excusé (qui ne s’excuse pas devant Jeannot) et promis d’y veiller pour les prochains matchs... Je n’ai pas oublié la concentration extrême qui était la tienne lorsque tu étais avec ton préparateur mental, dans cette chambre de Cardiff avant le match. Moi, joueur, en chambre avec toi, tu m’interdisais de rentrer car tu avais besoin de parler à cet homme, homme de la famille, qui sûrement te réconfortait. Car comme chacun d’entre nous, tu doutais. Pourtant, tout le monde te considérait comme un des plus forts... Peut-être n’avons-nous pas su t’aider ou t’accompagner... Pardonne-nous, si c’est le cas. J’ai encore ce souvenir de ton saut, dans le lac de Marcoussis, nous laissant, Garba, Sylvain et moi, sans voix... Ah, tu l’aimais, Garba ! Votre chambre était en lambeaux, vos combats de lutte et vos hurlements étaient devenus partie intégrante de notre quotidien... Tu étais toujours à le faire souffrir mais sans jamais l’abîmer, et malheur à celui qui voulait s’y mêler... Tu n’as pas oublié, et moi non plus, cette escapade de ski nautique, avec Garba, Cali et Stan Soulette... Quelle rigolade ! « Reposez-vous bien », avaient dit les coaches lors du stage de préparation de Coupe du monde en pays catalan. Immatures et sûrement insouciants, on avait décidé d’aller faire du ski nautique. Toujours à fond. Qu’est-ce qu’on pouvait rire, ensemble... Il n’y avait pas de limite. Toujours cet esprit de groupe que tu vantais. Avec toi, pas question de tricher. Et arriva ce qui devait arriver. Avec son adresse légendaire, Stan avait perdu le manche de la corde le liant au bateau et il était resté accroché à son menton, au point de lui avoir presque arraché la moitié du visage. Nous étions pliés de rire sur le bateau alors que notre ami hurlait de douleur. C’est toi qui as pris les devants pour le ramener et le faire soigner, en prétendant devant les coaches qu’il était tombé sur le sol par étourderie. Tous ces rires qui sortaient de ta bouche nous amenaient dans un tourbillon de bonheur. Tu as toujours voulu décider, commander. J’espère que tu ne les ennuies pas trop là-haut. Tes hurlements devant les buts encaissés vont nous manquer. Tu l’aimais, ce ballon rond. Infatigable, tu nous usais, tu trichais mais toujours avec aplomb. On t’aimait. Tu as repris ce bateau. Tu es à la barre, cette fois. Devant, à nous attendre. On va venir te rejoindre, chacun à sa vitesse mais toujours avec la même idée : se faire plaisir et s’aimer ! A bientôt, mon ami. Casta» Christophe Dominici a été inhumé vendredi après-midi au cimetière de la Ritorte, à Hyères, dans le caveau familial aux cotés de sa soeur Pascale.

dimanche 29 novembre 2020

Trait d'union

Les multiples hommages rendus à Christophe Dominici nous touchent en creux, tous autant que nous sommes, tant ils parlent de cet amour qu'il ne faut jamais refuser de donner autour de nous. "Aimer sans savoir qui", écrit à cet effet notre vieil ami Pierre Quillardet, ancien ailier du PUC. Apaisé ou violent, partir nous ramène à notre condition humaine, notre finitude. Au départ tragique de Domi soudainement happé par les ténébres, moins destructeurs mais tout aussi tristes sont ceux d'André Quilis et de Roger Fite, eux aussi internationaux. Ces serviteurs du jeu n'attendaient ni lumière ni récompense, l'un chercheur l'autre dirigeant, et constituent la part la plus importante de notre humanité ovale. Au moment où les marins du Vendée Globe passent le cap de Bonne-Espérance, une vague à l'âme porte aussi le souvenir d'un de nos grands capteurs d'émotions, le photographe Denys Clément, aka "L'Ange Baroque". Ce témoin malicieux traversa un demi-siècle de sport sur la selle d'une moto durant ses nombreux Tours de France et le pont d'un catamaran lors des transats ou autres circumnavigations hauturières. On le distinguait, arpentant la ligne de touche pour imprimer des attitudes rugby comme lui seul, ancien talonneur du lycée Michelet de Vanves puis des juniors du Stade Français, était capable de les cadrer. Un regard, celui de Christophe Dominici, archange sulfureux au charme électrique, habitait donc nos esprits le temps d'un France-Italie bien conclu samedi soir, et le Stade de France résonnait du vide que laisse désormais cet ailier débordant. Mais dans le miroir tendu par Domi se reflétait un visage moins connu, si ce n'est de ses anciens partenaires d'Agen et du XV de France des années cinquante. Comme les cinq néophytes sélectionnés par Fabien Galthié - Neti, Geraci, Pesenti, Villière et Barraque - Pierre Guilleux profita d'un vent de fraîcheur en équipe de France pour débuter un jour de février 1952 face aux Springboks, à Colombes. Pierre Guilleux n'a jamais fait les gros titres. Ouvreur pétillant particulièrement attiré par l'offensive, il fut placé à l'arrière d'une équipe qui alignait de grands noms et de fortes personnalités comme Maurice et Jean Prat, Gérard Dufau, Lucien Mias et Guy Basquet ; ainsi qu'un certain Jean Colombier dont on cru longtemps qu'il avait obtenu le prix Renaudot en 1990. Puis il referma quelques mois plus tard sa parenthèse internationale à Milan, sur une victoire face à l'Italie. Enseignant diplomé de l'Ecole Normale Supérieure d'Education Physique, il fit passer à Pierre Villepreux l'épreuve rugby du CAPES et signa pour L'Equipe pendant de nombreuses années ses compte-rendus de matches depuis la tribune du stade Armandie. Enterré jeudi dernier à Agen, sa disparition, à l'âge de 95 ans, a été tenue discrète par sa famille, à l'image d'un parcours sans tache ni faille dédié à ce que ce jeu comporte de plus noble. Rendre à ce sportif éclectique en quelques lignes une partie ce qu'il a donné est bien le moindre des hommages. Avant-centre des Chamois Niortais (football), gardien de but international (handball à XI) et excellent joueur de tennis jusqu'à disputer en 2003 en Afrique du Sud le championnat du monde vétérans, la passion se mariait chez lui à l'humilité. La marque des vertueux. Il mesurait 1,72. Comme Domi. Et il y a chez Gabin Villière, septiste tout en tendons, de ces deux attaquants l'éclat et la discrétion. L'essai qu'il planta d'une foulée nerveuse au terme d'un slalom que n'aurait pas désavoué son ainé est davantage qu'une heureuse coïncidence. A la demande toute amicale d'André Buonomo, ancien flanker biterrois, "sous la grande émotion crée par le geste de délicatesse des All Blacks pour Maradona", m'écrit-il, apprécions pour finir à quel point "ce moment honore les valeurs profondes du rugby", instant où les hommes au maillot noir qui portent le deuil de leurs adversaires déposèrent, avant d'affronter les Pumas, une tunique sombre floquée du numéro dix que ce démon d'Argentin porta d'une main ferme et d'un pied gauche au firmament des génies. Tel un trait d'union.

lundi 9 décembre 2019

Rugby au chantre

La première fois, il m'a été donné de rencontrer feu Denis Lalanne en dévorant Quinze coqs en colère, publié à l'heure où Saint-Germain-des-Prés s'embrassait. Cette découverte ne survint que quelques années après les événements. J'avais quinze ans. Jo Maso terminait sa carrière internationale à mon plus grand regret après avoir été chercher en gare de Lyon celui qui allait devenir son partenaire au centre de l'attaque du XV de France, notre ami Christian Badin, histoire d'assurer passionnément le lien, de transmettre davantage qu'un ballon : un souffle.
Ce chantre avait beaucoup de robustes partisans, principalement des lecteurs de L'Equipe. Les détracteurs se trouvaient Cité d'Antin. Ses ouvrages se transmettaient comme on enveloppe une offrande. Il y avait effectivement quelque chose de sacrément ésotérique à découvrir avec autant de détails l'intimité de l'équipe nationale et celle de ses héros, tous dignes de mythologie. A cette époque, l'Olympe ovale, située rue du Bac, recevait l'élite en blazer du rugby français avec son coq doré sur la poitrine ; elle aurait sans aucun doute arraché le Dodo carmin à grosse queue qui le symbolise aujourd'hui.
L'élégant Béarnais écrivait, donc, en 1968 : "La plus belle idée que Jean Prat se fait du rugby, c'est celle du "rugby jusqu'au bout", d'une famille qui réunirait Dauger, Martine et Maurice Prat, Gachassin, les Boniface, Maso, enfin tous les créateurs de jeu à la main - et non seulement parce que c'est beau, mais aussi parce que ça gagne !" L'épiphanie qui sortit de l'Evangile selon ce Denis germa lentement en moi avant d'accoucher trois ans plus tard d'un essai intitulé Rugby au centre, co-écrit avec mon ami Jacques Rivière.
Nous sommes effectivement remontés à la source, celle de Jean Dauger qui irriguait en 1984 jusqu'à Christian Bélascain, Didier Codorniou et Philippe Sella, après être passée par Jean-Pierre Lux, Jean Trillo, François Sangalli et Patrick Nadal. Cette quête, riche de ce qui allait s'inscrire en convictions solides comme l'amitié, fut certifiée authentique par l'initiateur de cette rêverie au centre, que ses imitateurs comme les jaloux surnommaient "le Pape du rugby".
Au Renoir, pignon sur rue à Mont-de-Marsan, Patrick Nadal nous invita, Jacques Rivière et moi-même, ainsi que Denis Lalanne, à fêter dignement l'anniversaire de la sortie de cet ouvrage qui magnifiait autant qu'il décortiquait le jeu "à la Française", ce French Flair tant décrié et alimenté depuis un demi-siècle par l'art des centres, leur création associative, les espaces qu'ils ouvraient aux autres. Fraîchement engagé à L'Equipe, c'est à cette occasion que je croisais in situ mon grand aîné, la référence de ce qui allait devenir ma profession.
L'Homère d'Ovalie ne fit pas, ce jour-là, grand cas de ma présence, occupé qu'il était à croiser la métaphore avec les fameux joueurs dont il avait su si bien épouser la trajectoire éblouissante. Mais nous nous retrouvâmes à battre l'amble sur le pavé en direction du restaurant situé à une portée de drop du Renoir. Tout en regardant loin devant lui, il me glissa : "Ce livre, j'aurais dû l'écrire..." Venant de l'inventeur du terme "cadrage-débordement", jamais regret ne fut aussi élogieux à mes oreilles.
Denis Lalanne avait su, avant tout autre, jeter des ponts entre le rugby et le tennis, puis avec le golf. Des ponts entre les générations d'internationaux aussi, initiant l'analogie entre Denis Charvet et Jo Maso, Yannick Jauzion et Jean Dauger, tout de bustes. Il relia la littérature et le journaliste, la gothique germanopratine dans le sillage des Hussards et les récits picaresques nourris au magret de canard sans jamais pontifier. Pour cela, davantage que souverain il fut prophète.
Lui parti s'éteint définitivement l'ère de l'épopée, et resteront allumé les écrans plats. L'époque où il séparait le bon gré et l'ivresse du commun grossier nous valait double part de rêve. Repassés désormais en boucles lasses, les essais couvrent nos débits de fin de semaine. Nulle part d'espace pour enjoliver, développer, rehausser : tout est visible. Mais rien ne se regarde. Denis disparu, s'en est allé l'artisan des vocations à sa façon auguste de jouir du jeu et d'élever sans ironie les hommes à travers la vertu de leurs défauts. "C'était un gentil", a dit de lui Lucien Mias en hommage. Oui, un gentilhomme de tact et d'estoc qui touchait juste.



dimanche 2 juin 2019

Le coeur qui se Serres


Samedi soir disparaissait Michel Serres. Avant lui, Jean Cormier, Jacques Verdier, Raoul Barrière, Pierrot Lacroix et Michel Crauste nous avaient eux aussi quitté, serviteurs de cette belle cause qu'est le jeu de rugby. Michel Serres appartient, lui, à ce magnifique aréopage de penseurs : entre autres Edgar Morin, Marcel Rufo, Boris Cyrulnik, Michel Onfray, Alain Badiou, André Comte-Sponville, Luc Ferry, Jacques Rancière et mon ami Christophe Schaeffer, ancien demi de mêlée de Plaisir, ce qui ne s'invente pas.

Le rugby a tissé un profond cousinage avec la littérature (Mac Orlan, Blondin, Perret, Haedens, Gracq...), la peinture (Delaunay, Lhôte...), la musique (Honneger...) et donc la philosophe. Dans ce blog grand ouvert à tous les talents (Sylvie Colliat, Benoît Jeantet, Laurent Bonnet...), le choix de Christophe - avec lequel j'ai eu le bonheur de publier "Le dictionnaire des penseurs" - pour rédiger une chronique en hommage à cette immense figure, à ce parangon d'intelligence qu'est Michel Serres, est pour moi une évidence. A toi de jouer, Christophe :

"Il y a quelques jours, je perdais un ami cher, Michel Crauste. Aujourd’hui, c’est un autre Michel qui s’en va, évoluant, lui aussi, au poste de troisième ligne durant ses plus jeunes années. On dit que les grands esprits se rencontrent, ce sera donc ici dans l’au-delà de l’Ovalie… Heureux celles et ceux qui se trouveront à leur côté. En attendant, le S.U. Agen pleure son premier supporter, tandis que la philosophie pleure son dernier Socrate.

Il s’en était fallu d’un rien pour que l’ultime « Grand entretien » de feu Flair-Play soit avec Michel Serres, une manière de finir en beauté dans cette grande aventure humaine. Tout était prêt mais le rendez-vous n’a jamais eu lieu, bien que nous étions voisins, à portée de drop. L’échec de la tentative fut certainement lié à la santé précaire du philosophe et à une fatigue trop prolongée.

Voisins, disais-je. Oui. Par la géographie. Mais pas seulement. La philosophie est une cartographie de l’esprit qui réunit autant les aventuriers du ballon ovale que les péripatéticiens de la pensée. Tout est toujours une question de repère et d’orientation. Si cet entretien avait eu lieu, j’aurais justement proposé à Michel Serres d’être Socrate, ce patriarche à la figure de sage et à l’esprit si aiguisé, tout comme lui.

Qu’est-ce que ce grand philosophe aurait donc à dire sur le rugby d’aujourd’hui ? Nous ne le saurons jamais. Je reste cependant convaincu que la carrure de notre troisième ligne agenais, avec ses pensées « côté ouvert », n’aurait pas éludé la question, de même qu’il aurait su dire en quoi la philosophie et le rugby sont intimement liés. « Au fond, quelle serait la différence de nature entre les deux ? » Voilà peut-être ce que nous aurait demandé Michel Serres avec la simplicité et la profondeur qui étaient les siennes.

La philosophie occidentale est en effet née d’un combat engagé sur un pré qu’on appelle l’agora. Avec, en son centre, trois préceptes majeurs, formulés par Socrate : « Connais-toi toi-même »; « Je sais que je ne sais rien »; « Mieux vaut subir l’injustice que de la commettre ».

Nul doute que Michel Serres aurait éclairé le rugby et la philosophie à partir de ces préceptes, et montré notamment en quoi Socrate a formulé ici les bases d’un jeu (de société) qui, fondamentalement, apprend à se connaître en faisant face à autrui. S’agissant de l’idée que notre plus grand savoir porte sur notre ignorance, l’humilité qui en découle ne s’inscrit-elle pas au fronton de toutes les écoles de rugby et de la vie ? Quant à subir l’injustice ? « Bien sûr, Monsieur l’arbitre ! Ce n’est pas moi qui ai fait la faute mais je sors… »
Voilà donc comment la philosophie est née et comment elle se pratique sur tous les terrains, chaque dimanche, sauf à vouloir tout mettre par terre, à dénigrer cette énergie vitale en jouant les cyniques. Alors, merci Monsieur Serres de nous rappeler d’où nous venons et pourquoi il est encore possible de croire en ce monde, malgré tout. Vous avez été un guide et vous continuerez de l’être pour celles et ceux qui se tiendront sous vos chandelles de pensées éclairées et éclairantes."

dimanche 13 janvier 2019

Bach, blanc, boer

Plus de cent fois modifié, le jeu orignal de football tel que pratiqué à Rugby n'a conservé au fil du temps qu'une seule règle : la réception de volée du ballon, autrement appelée "marque". Elle protège le réceptionneur en arrêtant immédiatement le jeu, le législateur ayant néanmoins prévu au fil du temps de limiter cette action à la seule zone des vingt-deux mètres.

Parmi les inventions ovales qui suivirent - la passe, la remise en touche, le plaquage et le hors-jeu, par exemple -, le concept inventé dans les années vingt du siècle dernier par le deuxième-ligne anglais Wavell Wakefield, à savoir ligne d'avantage, se révèle un marqueur fiable pour qui souhaite analyser les différents styles pratiqués.

Si le XV de la Rose fut le premier à s'imaginer devoir traverser cette frontière imaginaire perpendiculaire à la ligne de touche et qui sépare les deux équipes, les Springboks décidèrent, eux, d'en faire leur credo dès l'après-guerre sous la férule de leur entraîneur Danie Craven, ce qui leur permit de devenir, entre 1949 et 1957, la première grande puissance rugbystique.

Les Tricolores du capitaine Lucien Mias mirent fin à cette hégémonie en 1958 quand ils remportèrent la série de test-matches en Afrique du Sud, tremblement de terre qui plaça alors la France sur la carte du monde ovale, performance renouvelée en 1993 par les hommes de l'entraîneur Pierre Berbizier, architecte de ce nouvel exploit.

Alors au sommet, les Springboks disputèrent en 1952 un test-match à Colombes dans la foulée du Grand Chelem qu'ils avaient obtenu dans les Iles Britanniques. On les surnommait alors "les Rugbymen du Diable" tant leur domination sans pitié n'offrait à l'adversaire qu'une seule option : la défaite ; en priant qu'elle ne soit pas trop humiliante.

Leur idée était aussi simple qu'efficace : franchir au plus vite la ligne d'avantage derrière les mêlées et les touches pour ensuite enchaîner le jeu à leur guise. Ils disposaient pour cela d'authentiques athlètes, dont leur troisième-ligne centre et capitaine Hennie Muller, surnommé "le Lévrier" pour sa vitesse de déplacement.

Ce jour-là, débutait un deuxième-ligne, Lucien Mias, qui ne perdit pas une miette de ce spectacle, nonobstant le fait qu'il fut balayé, comme tous ses coéquipiers. Six ans plus tard, il reprit à son compte cette façon de jouer en instaurant le demi-tour contact entre avants pour mieux enfoncer la défense, pénétrant ainsi dans le camp adverse en assurant la conservation du ballon.

Durant cette tournée de 1958, se tenait pourtant face à lui un rempart, Johann Claassen, héritier de la culture springbok initiée par Paul Roos dans le sillage du révérend Ogilvie, pensée par August Markotter, enrichie par Danie Craven, et dont se prévalent encore aujourd'hui la quasi-totalité des techniciens sud-africains, Top 14 inclus.

Dimanche dernier, Johann Claassen, 89 ans, s'en est allé. "Devant lui, tous les autres ne sont que des enfants," écrit le compositeur Robert Schumann au sujet de Jean-Sébastien Bach. Johann Claassen était de ce rang. Je l'ai rencontré une première fois à Bordeaux, en 1992. Il avait été nommé directeur de la première tournée des Springboks d'après-apartheid (1949-1991) qui sortaient d'une longue mise au ban des nations. Les Sud-Africains effectuant une visite dans les chais de Saint-Emilion, il m'avait permis de les accompagner.

Professeur de théologie à l'université de Potchefstroom - haut-lieu de l'histoire afrikaner - et figure emblématique de la culture boer autant que du rugby blanc, Johann Claassen symbolisait l'impact politique des Springboks et parlait lentement l'anglais. Je me souviens surtout avoir évoqué avec lui sa passion pour le Cantor de Leipzig, ce qui m'avait permis de tisser pendant ce court instant un lien privilégié.

"Que l'on veuille réconforter ceux qui sont tristes, rendre courage aux désespérés, fléchir les orgueilleux, adoucir ceux qui haïssent, que pourrait-on trouver de plus efficace que la musique ?"  assurait il y a cinq siècles Martin Luther, homme de défi. Pour clore cette première chronique sur une bonne note, j'ouvrirai 2019 en reliant art et rugby au travers de ce constat signé Glenn Gould : "Voilà le secret lorsqu'il s'agit de jouer Bach au piano : il vous faut cette immédiateté de réponse, ce contrôle des définitions les plus raffinées de tous les éléments." Coda.

lundi 24 décembre 2018

Le basque et la plume

D'habitude, l'amorce d'une chronique s'enflamme facilement. Cette fois-ci, il n'en est rien : la mèche est humide. Mes pensées vagabondent, buissonnières, et se tournent vers Julien Gracq, passionné de rugby et admirateur de Jean-Pierre Rives, ainsi qu'il me l'avait précisé au cours de nos trop brefs échanges épistolaires, quelques mois avant qu'il ne disparaisse. L'évocation de son adolescence dans La forme d'une ville (Corti, 1985) me touche toujours, comme ce jeu de balle ovale organisé autour de quelques règles et de lignes incertaines tracées sur la poussière entre copains. Rugby, sport de formation, comme on parle du roman.


Nous sommes nombreux plantés, hébétés, depuis que le basque et la plume nous ont quitté au moment où l'ovale emportait aussi trois de ses jeunes pousses. Une somme d'impressions tenaces annonce peut-être la mort imminente d'une activité sportive versée dans le professionnalisme qu'elle ne maîtrise pas et qui lui correspond si peu, à l'évidence, avatar pour lequel elle ne s'est visiblement pas préparée. Le changement dans l'urgence n'est pourtant pas conseillé.


Nous en sommes venus à croire ce sport universel non pas parce qu'il couvre toute une surface et parle facilement aux plus nombreux, mais justement pour le contraire : il se mérite, niché dans des provinces reculées de l'esprit, et ne s'offre qu'aux plus persévérants, épousant un spectre intime qui peut aller des pudeurs de Julien Gracq aux passions de Che Guevara, en passant par  les solitudes déguisées d'Antoine Blondin.


Quand on est rugby on peut, comme l'écrit si justement Benoît Jeantet à propos du reclus de Saint-Florent-le-Vieil, "se tenir soigneusement à l'écart du boulevard du bruit, préférant les creux des chemins obscurs de la création", tout en singeant l'hiver rue de la Soif sous le signe du cochon, puisque tout est bon pour chercher des raisons de bouger plus que d'agir, et aussi un peu de chaleur humaine dans un élan, ou un semblant, de fraternité.


Rien n'est offert qu'un drap de tristesse dans lequel s'envelopper en attendant que l'année trépasse elle aussi. Il nous faudrait pour bien faire mettre le barnum en vacance. D'ailleurs, je ne sais même plus qui joue, ni dans quel stade, et m'en désintéresse au plus haut point. Le maillot bleu sombre et l'autre clair s'assemblent sur une pelouse de synthèse, jeu à l'identique, structure, mouvements et illusions de même.


S'ils se situaient à l'opposé l'un de l'autre, Louis Poirier communiste convaincu et Antoine Blondin réactionnaire avoué en littérature comme en politique, étaient reconnaissables à leur style. "Amplitude du phrasé, ressac de sensations profuses", dessine Jeantet au sujet de l'auteur de ce Goncourt avorté qu'est Le rivage des Syrtes (Corti, 1951). Le Blondin de l'Humeur vagabonde (Gallimard, 1979) aurait plutôt, lui, "entrepris non seulement de plaire mais de charmer", tresse Maurice Nadeau.


De Julien Gracq, Jacques Verdier recueillit - c'est à noter - les avis rugbystiques pour les publier dans Midi-Olympique et je crois bien qu'il est le seul de notre profession à l'avoir ainsi confessé en mode ovale. Jean Cormier, lui, nous rendit Le Che dans un maillot de gros coton, les crampons dans la boue, tour de force pour ce farceur impénitent qui prolongea aussi la mémoire de l'Antoine sans pour autant le sauver des vents...


Le rugby serait donc cette gamme d'émotions dans laquelle piocher nos propres sons, agencer nos accords, di-sonner parfois, résoudre une tonalité, chercher des appuis toniques ou mineurs. Ces notes sont alors transformées en partitions : Jacques Verdier dirigeait l'œuvre au jaune et Jean Cormier animait l'orphéon. Si dissemblables et tellement complémentaires, ils nous laissent, inachevés, sur la coda, les bras ballants et leur cœur à plat.


Eux partis demeure la fable dont nous avons besoin, suiveurs, au milieu du chaos. Considérons le rugby tel un roman intranquille dont l'histoire, les personnages et les décors nous offrent une parole, tout en la dépassant. En deux siècles, générateur de mythes, il s'est émancipé de formes primitives. Il faut lui faire confiance pour réinventer, sous de nouvelles plumes, ses métaphores dans ce qu'elles ont d'intemporel.

samedi 15 décembre 2018

Panser ce jeu


La violence accompagne la pratique ancestrale du jeu de balle ovale, il suffit de commencer par la Soule interdite en France au XIVe siècle suite au nombre élevé de décès. Il faut dire que la ligne de hors-jeu n'existait pas... Les équipes se frayaient un chemin vers le parvis de l'église du village voisin et ennemi à grands coups de ce qu'ils trouvaient à portée de main ou trimballaient avec eux, ouvrant ainsi la voie au porteur du ballon dans une sorte de déployé sauvagement pénétrant.

Dans sa grande sagesse, le législateur anglais de 1871, Leonard Maton, raya d'un trait dans le nouveau règlement des cinquante-neuf lois du jeu version RFU l'utilisation du "hacking" (croc-en-jambe) et autres joyeusetés pour arrêter le porteur de balle au motif que les fractures tibia-péroné étaient trop fréquentes, lui même en ayant été victime, immobilisé de longues semaines chez lui, ce qui lui permit d'ailleurs de rédiger le premier corpus de règles ovales. Abaisser le degré de violence dans les affrontements fut donc dès le départ un enjeu majeur. Il l'est toujours.

Le recteur de l'université d'Oxford interdira en 1880 la pratique du ruck à la suite d'une demi-douzaine d'accidents très graves qui mirent en danger de mort les étudiants et détournèrent les parents d'élèves au moment d'inscrire leur progéniture dans cette université dans la mesure où le rugby, comme l'aviron, était au programme d'études. C'est ainsi que naquit dans l'esprit d'un brillant oxonien, Henry Vassal, l'art du dribbling afin de permettre aux avants de s'exprimer quand même, puis de la passe courte pour sortir les joueurs du pack.

De tous les sports, le rugby est celui qui a le plus modifié ses règles. J'ai arrêté de compter à partir du centième changement effectué depuis 1846 et la règle du hors-jeu. Une certitude : au moins treize d'entre elles concernent directement la santé et la sécurité du joueur. A noter malheureusement que l'histoire se répète : il fallut, en 2002, le décès accidentel d'un certain Tini Amato lors d'une rencontre entre Hawke's Bay et Otane pour le l'International Board (ancêtre de World Rugby) décide d'interdire le plaquage en planche dit "à la samoanne".

Sans revenir à la règle du tenu (lâcher le ballon dès qu'on est bloqué) et pour en avoir discuté avec son directeur-général, l'ancien Racingmen Brett Gosper, nul doute que l'instance mondiale va très rapidement préciser la zone de plaquage : en-dessous du buste ou à la taille, voire au niveau des hanches. Ce qui aura pour effet immédiat de libérer le jeu de passes et sans doute d'éradiquer les blessures mortelles survenues ces derniers mois en France.

Car si rien ne change, dans vingt ans le rugby aura disparu, m'assure un agent de joueur de mes amis Il a survécu naguère à des agressions caractérisées qui méritaient convocation au pénal puisqu'elles entraînèrent les décès de Gaston Rivière (Quillan, 1927) et de Michel Pradié (Agen, 1930). Il ne survivra pas à la disparition des jeunes Adrien Descrulhes, Louis Frajfrowski et Nicolas Chauvin dont les vies - brèves - ont été emportées par un plaquage comme il en est asséné des milliers chaque week-end sur les terrains, spectre qui va du test-match international à la rencontre de quatrième série régionale. Ce jeu passé de l'évitement à la collision est devenu mortel par la nature même de son développement stratégique et de la constitution de ses pratiquants usant de leur corps comme d'une arme de destruction. L'urgence appelle à refondre certaines règles.

Chercheur, enseignant et penseur du rugby, l'universitaire Joris Vincent nous précise que "la règle est le produit et le processus de trois principes fondamentaux : l'égalité des chances entre tous les joueurs, la sécurité de ces derniers et la continuité du jeu." Le contrôle de soi ne suffit plus : j'en veux pour preuve la différence de réglementation en mêlée et dans le jeu au sol entre le rugby professionnel et amateur. Sans tomber dans la parodie, la zone de contact plaqueur-plaqué, si traumatisante, doit impérativement être très vite adaptée à la pratique professionnelle.

Violente est aussi l'annonce du décès de mon confrère et ami Jacques Verdier, victime d'un infarctus au retour de son footing, samedi midi. "Courir ici (entre Seignosse et Hossegor) est un délice. Une ivresse des sens vous tient comme en alerte, écrivait-il. Deux heures de course, c'est ce qu'on appelle une sortie longue. Mais quelle sortie ! Et quel bonheur !" A soixante et un ans, jeune retraité, il s'adonnait encore davantage à l'écriture de romans et chroniquait toujours. Nous échangions régulièrement sur le sujet de la littérature - dont il était authentiquement féru - davantage que du rugby, dont il regrettait la dérive. Quand j'ai débuté à L'Equipe en 1985 lui était déjà titulaire à Midi-Olympique, dans le sillage des ténors du Jaune que furent Georges Pastre, Henri Nayrou et Pierre Verdet. Ses mots, pesés au trébuchet, portaient haut et loin. Son style, travaillé à la pâte classique, était une marque déposée.

Il aimait le beau jeu, celui que symbolisait entre autres le trois-quarts Patrick Nadal à Mont-de-Marsan dans les années 80, et aussi le rugby de terroirs, ses Pyrénées et Saint-Gaudens ainsi que les troisième-lignes de belle stature à long rayon d'action en souvenir, sans aucun doute, de son passé de joueur. Il était proche de tous les grands internationaux français qu'il côtoyait régulièrement et qui appréciaient sa compagnie, familier des recoins de l'histoire du rugby tricolore et prenait assez de recul sur l'actualité chaude pour distinguer ce qui était important du vernis cosmétique, plaie de notre profession.

Il y a trois ans Jacques avait publié, en compagnie du pédopsychiatre Marcel Rufo qui assurait l'ouverture et la conclusion de l'ouvrage, un recueil de souvenirs dans lequel il distillait "ces émotions sportives qui nous font grandir", bruits, paysages et odeurs, ajoutant dans son amicale dédicace : "jusqu'aux étoiles..." A n'en point douter, comme il aimait l'écrire, c'est désormais là où il se trouve.

La camarde, mauvaise fille, a aussi fauché Jean Cormier. Lundi après-midi est parti au-delà de la ligne de ballon mort l'ami Jeannot, 75 ans, au terme malheureusement prévisible d'une longue lutte face au "crabe qui me ronge", disait-il. Fils spirituel d'Antoine Blondin pour le goût du bon mot, de la fête et des prolongations, ce gentil colosse n'avait aucun ennemi. Il écrivait prestement avec le cœur, qu'il avait gros comme un ballon gonflé à l'amour du prochain et toujours envisageait-il la perspective d'un bon moment à passer jusque tard, ou plutôt jusqu'au petit matin. Le rugby était pour lui un alibi à la vie.

Jeannot, ainsi que le surnommaient ses très nombreux amis de virées et de salles de presse, nous avait fait redécouvrir Le Che en rugbyman. Si l'on mesure la qualité d'un journaliste à l'épaisseur de son carnet d'adresses, alors "La Corme", personnage truculent, picaresque et haut en couleurs, grand reporter au Parisien ramenant de Chine, de Cuba ou d'Amazonie des reportages à nuls autres pareils, était le meilleur d'entre nous. Jamais avare de soutien, il donnait sa chemise ou son pull à qui en avait besoin. Sa seule coquetterie connue consistait à ne pas conduire, faute de permis et d'envie.

Cette force pantagruélique capable de manger comme trois et de boire comme cinq, a baptisé la Rue de la Soif à Saint-Germain-des Près épicentre du rugby. De l'intenable centre montois Guy Boniface aux internationaux actuels, ses compagnons de bordées furent nombreux et fidèles, traversant ainsi guidé les nuits germanopratines. Nous garderons longtemps l'écho unique et inimitable de son "cri du cochon" qui nous manque déjà. Jeannot, tu nous laisses le cœur à marée basque.

lundi 26 mars 2018

Le dormeur de la Carança


Imaginez un lac des Pyrénées allongé sous un ciel pur, étoilée, lumineux. Son eau est immobile. Tout autour, des flancs abrupts couverts de gros rochers montent vers les sommets. Le silence est épais, palpable, rassurant. Loin de tout, de la méchanceté, de l’aigreur, du ressentiment, de la jalousie, loin des fracas d’une société déréglée qui fait du stress son viatique, repose Philippe Escot, là-haut. Sa figure se reflète dans cette eau étale. Il est au bord de ce lac, il pêche, il respire, calme. Tous ceux qui l’ont un jour accompagné sur ses hauteurs enneigées savent que là-haut il repose en paix.
Philippe était gardien de la paix, la tête dans les étoiles et le cœur sur la main. Il aimait le sport, tous les sports, et il en pratiquait beaucoup. Il aimait le rugby, celui de Balma où il avait joué, et du Stade Toulousain. Il en suivait tous les exploits et quand la défaite était au rendez-vous, il ne se lamentait pas car il savait qu'arrivaient toujours des jours meilleurs. Il n'avait pas tort, le preuve. 

Il aimait la nature, voyageait partout en Europe et vers les îles lointaines. C'est en Martinique qu'il est parti. Il aimait surtout l'Irlande, pour ses torrents poissonneux, ses pintes joufflues et ses habitants, généreux. Son rugby aussi, cela va sans dire. Il était mon cousin et nous étions frères. En l'église Saint-Joseph de Balma, le père Gérard Batisse, ancien treiziste et aumônier militaire, cita Aragon et Eluard, Saint-Exupéry et Picasso, lança une Marseillaise et fit sortir le cercueil recouvert du drapeau tricolore sous une salve d'applaudissements nourris. Immense hommage que celui-là.

Un être humain, seul, n’est pas grand-chose. Il n’est que ce qu’il croit être. C’est dans l’Autre que nous trouvons un sens à notre existence. Nous existons par le regard de l’autre et grâce à lui. Combien de fois a-t-il plongé vers nous son regard lumineux, son sourire épanoui ? Combien de fois a-t-il trouvé les mots justes, ceux qui touchent et qui résonnent aujourd’hui et résonneront longtemps en nous ? Quand on aime, on ne compte pas. Fidèle en amitié, Philippe n’a jamais était comptable de sa générosité.

Des vingt dernières années, nous avons effectué plusieurs fois, tous les deux, l'ascension de la Carança, magnifique, pour nous ressourcer ensemble. Un jour où nous péchions, enfin lui surtout, dans ce lac de montagne où il a posé sa ligne pour l’éternité, il avait hameçonné plus de truites que nécessaire pour notre dîner. Alors il a remis délicatement les plus petites dans le courant. Aujourd'hui je me pose cette question : pourquoi le destin n’a pas fait de même avec lui, trop jeune pour s’éloigner ainsi ?

Oui, c’est injuste de partir si tôt, à cinquante-six ans, quand il y a tant à partager devant soi ! Mais nous ne sommes pas maîtres de cette justice-là, celle qui fait que des abrutis vivent centenaires. Gariguette nous a envoyé cet extrait d'un ouvrage de Christian Bobin : «La mort tombe dans la vie comme une pierre dans un étang : d’abord, éclaboussures, affolements dans les buissons, battements d’ailes et fuites en tous sens. Ensuite, grands cercles sur l’eau, de plus en plus larges. Enfin, le calme à nouveau, mais pas du tout le même silence qu’auparavant, un silence, comment dire : assourdissant.»
Mais le silence n'est pas l'oubli. On ne disparait que lorsque la mémoire s'efface. Nous gardons ceux qui partent et que nous aimions en restant fidèle à leurs idéaux. Lui était généreux en toute occasion auprès de ceux qui avaient besoin de nous.   

mercredi 27 septembre 2017

Maison close

C'est passé inaperçu. Ou presque. Juste un faire-part de décès dans la presse une fois les portes fermées, les casiers vidés, les chambres closes. Comme si cette disparition était actée depuis longtemps. Bernard Laporte président depuis neuf mois, voici que disparaît le Pôle France. Et avec lui les Pôles Espoirs, anciens Sport Etudes, soit une certaine idée d'une tête bien faite dans un corps d'athlète, l'éducation au sens plein du terme. Exit donc de Marcoussis l'élite des jeunes, poussés dehors.

Il y a sûrement de bonnes raisons à ce que Marcatraz, comme la prison construite sur une île de la baie de San Francisco, soit laissé aux lierres et aux herbes folles, et je ne suis pas assez qualifié pour juger ici de leur bien fondé. Mais j'ai un lien particulier avec ce lieu. Marcoussis, c'est à quinze minutes de chez moi. J'y suis allé souvent. J'ai même assisté en 2002 au coup d'envoi du premier match, sous la pluie, un soir, entre deux sélections de je ne sais plus quoi sur le terrain d'honneur.

Deux ans plus tôt, j'avais effectué un voyage en Nouvelle-Zélande et découvert Palmerston North, qui était aux All Blacks ce que le domaine de Bellejame allait devenir pour les Tricolores : un laboratoire autant qu'une aire de jeux. Leur cœur de métier. Une première dans l'histoire ovale. D'autant que les techniciens néo-zélandais, Wayne Smith en tête, l'avaient adossé à l'université de Massey toute proche - une portée de drop -, spécialisée dans les études à distance de type CNED.

Désormais maire de Périgueux, Antoine Audi avait voulu le CNR de Linas-Marcoussis plus ambitieux que Palmerston North. Il y était parvenu. Dans tous les domaines. Hébergements - y compris de la FFR -, terrains, zones techniques... Les plans m'avaient franchement impressionné. Sans oublier la possibilité de rentabiliser les lieux en accueillant partenaires en séminaires et clubs en stages. Un outil sans pareil. Qui devait donner à termes au XV de France une avance sur la concurrence. 

C'était l'époque où florissaient sur le territoire les Sports Etudes, qui deviendraient ensuite Pôles Espoirs, et dont les lycées Lakanal et Jolimont, à Sceaux et Toulouse, étaient depuis longtemps les fleurons d'où sortirent de magnifiques générations de joueurs. Notre Ivy League de rugby. Ces jeunes diplômés prêts à évoluer dans l'élite étaient éduqués au rugby deleplacien, c'est-à-dire à l'intelligence en mouvement et ça ne datait pas de Marcoussis. Mais cet écrin avait pour mission de rassembler les meilleurs pendant un an, assurer leur suivi scolaire autant que sportif sur des bases élevées.

Et puis j'ai appris que ça avait fermé. En catimini. Que les clubs étaient plus équipés que la DTN, qu'on s'entraînait mieux dans les centres de formation du Top 14 qu'à Marcoussis, que ce système mis en place par Villepreux et Skrela était donc obsolète. Surtout, m'a dit Villepreux au téléphone la semaine passée, la DTN n'avait pas su franchir le cap en ne structurant pas une équipe de moins de dix-neuf ans engagée dans une compétition type Challenge Européen. Le basket avait su le faire. Le rugby, conservateur, n'y parviendra pas.

Le problème d'un outil, aussi magnifique soit-il, c'est qu'il faut savoir à quoi il sert, comment l'utiliser et si possible, le perfectionner une fois qu'on en a la maîtrise. Un outil, seul, ne fonctionne pas. Il est inerte. Petit à petit, il faut croire que Marcoussis est devenu un corps mort. Un outil demande à ce qu'on se pose en permanence la question du sens, de son sens. Pourquoi a-t-on créé un jour le CNR de Bellejame : pour construire l'avenir. Il y avait sans doute de bons ouvriers dans ce complexe de l'Essonne. Mais pas d'architecte.

Ah ça pour promouvoir une candidature et organiser une compétition mondiale - disons plutôt internationale, ce sera plus juste - pour s'en mettre plein les fouilles sans trop se creuser, briller sans éclairer, faire venir les enfants de Jonah défendre quelque chose auquel ils ne comprennent rien, se compromettre dans des affaires de gestion d'images et de fadettes, nous sommes champions, nous les Français. Heureusement, le ridicule ne tue pas sinon il faudrait faire candidater tous les ans de nouveaux dirigeants.

Déboule sans crier gare le jeune toulonnais Louis Carbonnel ! D'un trait de génie, Toulon l'emporte au Stade Français. Les clubs forment des talents, c'est indéniable. Même s'il s'agit d'un principe déjà dévoyé par quelques clubs, on attend des figures imposées aux JIFF qu'elles permettent de lancer des dizaines de ces petits Louis d'or. L'Espoir fait vivre... Mais si l'on prend Antoine Dupont et Baptiste Couilloud, pour ne citer que deux des meilleurs jeunes du Top 14, se rappeler que c'est à Marcoussis qu'ils ont appris le meilleur de leur rugby.

Last but not least, après avoir échangé avec les membres historiques de ce blog, le prochain Quinconces, troisième du nom, se tiendra à Treignac, en Corrèze, du vendredi 20 au dimanche 22 avril 2018. Le Gé, Sergio, Pimprenelle, Eric, Christian, Marc, Jan Lou, Lulure, Nini, Charles, Michel, Ritchie et Bernard sont partants.  Ca promet ! Vincent et Tautor devraient nous rejoindre en fonction de leurs impératifs familiaux. Mais nous sommes quarante inscrits sur le blog : alors quid de Al, Miguel, Graco, Dominique, Pierre, Philippe, Bruno, François, Fred, Jeff, Nico, Dagg, Denis et les autres ?

mardi 20 juin 2017

La tête bleue


Samedi c'est rugby. De la même façon, noir c'est noir, et il y a peu d'espoirs pour les Lions britanniques et irlandais de remporter ce premier rendez-vous tellement la performance néo-zélandaise face aux Samoa, vendredi dernier, fut digne d'une démonstration de science physique, technique et stratégique au tableau. Pendant ce temps-là, le XV de France remonte sur les hauts plateaux du Veld pour affronter une troisième et dernière fois des Springboks qui viennent de remporter à ses dépens la série de tests, et tout le monde s'en fout.

La consolante, c'est bon pour les perdants, histoire de leur passer un peu de baume sur la bosse. Alors bien sûr on regardera ça mais d'un oeil distant. Il y aura deux gamins prometteurs à suivre - Antoine Dupont et Damian Penaud - et ça fait peu. On craint surtout qu'une troisième déculottée nous éloigne un peu plus de cette équipe composée de joueurs qui ne savent pas prendre la bonne décision dans l'instant et à intensité maximum - ce qui est la marque du haut niveau. Des joueurs qui font des promesses et ne savent pas les tenir.

Ils ne peuvent pas les tenir, ces promesses, car ils ne savent pas à quoi ils jouent. Tautor, qui accompagne les sélections de jeunes en Midi-Pyrénées, nous avait alerté sur ce sujet lors du Quinconces de Trignac, il y a peu, surpris et déçu qu'il était de voir des gamins s'exprimer en sabir, réfléchir à moitié et ne pas savoir ce qu'ils faisaient et surtout pourquoi ils le faisaient.

Voilà qui nous ramène au travail de fond effectué par les dirigeants néo-zélandais en direction de leurs formateurs bénévoles en créant Small Blacks, guide spécifique destiné à l'encadrement des jeunes pousses kiwis dès l'âge de six ans. Toutes ces incidences cruciales, nous les évoquons en détail sur Côté Ouvert depuis plus d'un an. C'est pourquoi le fiasco bleu nous fait mal, d'autant plus mal que mis à part la finale de Coupe du monde 2011 qui cache la misère, le XV de France va de naufrages en déroutes depuis sept saisons.

Les All Blacks, qui ont su lier les cultures maori et anglo-saxonne, le combat et l'organisation, pour en faire un cocktail détonnant dominent, eux, le rugby mondial depuis plus d'un siècle. A l'exception de l'après-guerre, la seconde, trou noir qu'ils mirent à profit pour créer, via Charlie Saxton et Fred Allen, la règle des trois P si précise qu'elle reste encore aujourd'hui d'actualité : maîtrise du ballon, placement des joueurs, rythme partout. Nous, en France, ce serait plutôt les trois pètes : pète aux cervicales, pète au casque et pet dans l'eau.

Pour les meilleurs joueurs du monde, il n'y a pas de petite tâche, et l'humilité se niche partout à tout moment. Jamais ils ne se satisfont de ce qui fonctionne et cherchent toujours de nouvelles formes de jeu afin de rester en position de force. Aux questions «Qui, quoi, quand, où et comment ?», ils préfèrent «pourquoi», générateur de réflexion. Quand ils s'entraînent, ce n'est pas pour réciter les combinaisons proposées et apprises mais pour se préparer à gagner. En toute occasion, ils gardent le contrôle de leurs émotions : ce qu'ils appellent avoir «la tête bleue».

Ce dont souffrent les Tricolores depuis plusieurs saisons, c'est un déficit d'identité, de croyances en eux-mêmes et sans doute aussi de respect d'eux-mêmes. Savent-ils au moins pourquoi ils portent le maillot bleu-blanc-rouge ? Quel est leur but, sur le terrain ? Quelle responsabilité leur incombe ? Ont-ils le courage d'écouter leur coeur, de suivre leur intuition ? Ont-ils même une aspiration ? J'ai plutôt l'impression que dans leur grande majorité ils s'intéressent à ce qu'on dit d'eux, à ce qu'on écrit sur eux, à ce qu'on voit d'eux. Ils sont en surface, ne savent pas grand choses des profondeurs.

Jouer au rugby ne se différencie pas vraiment de notre chemin de vie, quel qu'il soit. Nous avons toutes et tous un objectif, un rêve, une étoile à laquelle accrocher notre charrue ou vers laquelle se diriger. Et quand nous avons bien entamé ce voyage, nous nous apercevons que le plus important n'est pas d'atteindre notre idéal mais d'y rester le plus fidèle possible compte tenu des vicissitudes, des écueils et des barrières qui nous entourent ou se placent sur notre passage au long de l'existence.
Cette existence, profitons-en à chaque instant. Cueillons le jour. Apprivoisons l'éphémère, fugace par définition. Il avait cinquante-cinq ans et vient de partir. Eric Melville. Le plus agréable des hommes, le plus dur des avants que je connaisse. Son coeur a lâché d'un seul coup. Il en avait pour mille, du coeur, et pour mille ans. Altruiste, généreux, il ne se payait pas de mots. Premier Sud-Africain à avoir porté le maillot tricolore - c'était en 1990 - il avait finalement choisi Toulon parce que mont Faron lui rappelait la Table Mountain et le jeu du RCT celui des Afrikaans, rugueux, jeu de défis à relever.

Le concernant, personne ne s'est jamais posé la question de savoir s'il chantait ou pas La Marseillaise, s'il était «étranger» d'ici ou de là. Il a naturellement joué pour le XV de France. Daniel Herrero puis Jacques Fouroux avaient vu ce qu'il pouvait apporter. «Le meilleur», a toujours reconnu Eric Champ. Hier encore, ému, le Grand me rappelait ce qu'Eric représentait pour sa génération, championne de France en 1987, et la suivante, celle de 1992. De Manu Diaz à Yann Delaigue, tous pleurent plus qu'un coéquipier, un ami. Champ ajoute : «On se dit frère, entre nous, sur la rade, quand on a joué au rugby et porté le maillot du ErCéTé... Je crois bien que ce mot, frère, a été choisi pour Eric Melville.»

Eric Melville, surnommé Barabbas, vivait le rugby pleinement, sans fard, mais ne rêvait que d'une chose : affronter l'Afrique du Sud, son pays d'origine. Ca tombe bien, ils y sont, les Tricolores, en Afrique du Sud. Ils y sont mals, sans doute, mais ils y sont. Alors s'ils ne savent pas à quoi jouer, au moins qu'ils sachent pour qui jouer. Ce serait bien. En mémoire d'un mec qui aurait tellement aimé être à leur place, plein de vie et de sève, coeur battant. Et sa grosse pogne sur le ballon.