Samedi c'est rugby. De la même façon, noir c'est noir, et il y a peu d'espoirs pour les Lions britanniques et irlandais de remporter ce premier rendez-vous tellement la performance néo-zélandaise face aux Samoa, vendredi dernier, fut digne d'une démonstration de science physique, technique et stratégique au tableau. Pendant ce temps-là, le XV de France remonte sur les hauts plateaux du Veld pour affronter une troisième et dernière fois des Springboks qui viennent de remporter à ses dépens la série de tests, et tout le monde s'en fout.
La consolante, c'est bon pour les perdants, histoire de leur passer un peu de baume sur la bosse. Alors bien sûr on regardera ça mais d'un oeil distant. Il y aura deux gamins prometteurs à suivre - Antoine Dupont et Damian Penaud - et ça fait peu. On craint surtout qu'une troisième déculottée nous éloigne un peu plus de cette équipe composée de joueurs qui ne savent pas prendre la bonne décision dans l'instant et à intensité maximum - ce qui est la marque du haut niveau. Des joueurs qui font des promesses et ne savent pas les tenir.
Ils ne peuvent pas les tenir, ces promesses, car ils ne savent pas à quoi ils jouent. Tautor, qui accompagne les sélections de jeunes en Midi-Pyrénées, nous avait alerté sur ce sujet lors du Quinconces de Trignac, il y a peu, surpris et déçu qu'il était de voir des gamins s'exprimer en sabir, réfléchir à moitié et ne pas savoir ce qu'ils faisaient et surtout pourquoi ils le faisaient.
Voilà qui nous ramène au travail de fond effectué par les dirigeants néo-zélandais en direction de leurs formateurs bénévoles en créant Small Blacks, guide spécifique destiné à l'encadrement des jeunes pousses kiwis dès l'âge de six ans. Toutes ces incidences cruciales, nous les évoquons en détail sur Côté Ouvert depuis plus d'un an. C'est pourquoi le fiasco bleu nous fait mal, d'autant plus mal que mis à part la finale de Coupe du monde 2011 qui cache la misère, le XV de France va de naufrages en déroutes depuis sept saisons.
Les All Blacks, qui ont su lier les cultures maori et anglo-saxonne, le combat et l'organisation, pour en faire un cocktail détonnant dominent, eux, le rugby mondial depuis plus d'un siècle. A l'exception de l'après-guerre, la seconde, trou noir qu'ils mirent à profit pour créer, via Charlie Saxton et Fred Allen, la règle des trois P si précise qu'elle reste encore aujourd'hui d'actualité : maîtrise du ballon, placement des joueurs, rythme partout. Nous, en France, ce serait plutôt les trois pètes : pète aux cervicales, pète au casque et pet dans l'eau.
Pour les meilleurs joueurs du monde, il n'y a pas de petite tâche, et l'humilité se niche partout à tout moment. Jamais ils ne se satisfont de ce qui fonctionne et cherchent toujours de nouvelles formes de jeu afin de rester en position de force. Aux questions «Qui, quoi, quand, où et comment ?», ils préfèrent «pourquoi», générateur de réflexion. Quand ils s'entraînent, ce n'est pas pour réciter les combinaisons proposées et apprises mais pour se préparer à gagner. En toute occasion, ils gardent le contrôle de leurs émotions : ce qu'ils appellent avoir «la tête bleue».

Ce dont souffrent les Tricolores depuis plusieurs saisons, c'est un déficit d'identité, de croyances en eux-mêmes et sans doute aussi de respect d'eux-mêmes. Savent-ils au moins pourquoi ils portent le maillot bleu-blanc-rouge ? Quel est leur but, sur le terrain ? Quelle responsabilité leur incombe ? Ont-ils le courage d'écouter leur coeur, de suivre leur intuition ? Ont-ils même une aspiration ? J'ai plutôt l'impression que dans leur grande majorité ils s'intéressent à ce qu'on dit d'eux, à ce qu'on écrit sur eux, à ce qu'on voit d'eux. Ils sont en surface, ne savent pas grand choses des profondeurs.
Jouer au rugby ne se différencie pas vraiment de notre chemin de vie, quel qu'il soit. Nous avons toutes et tous un objectif, un rêve, une étoile à laquelle accrocher notre charrue ou vers laquelle se diriger. Et quand nous avons bien entamé ce voyage, nous nous apercevons que le plus important n'est pas d'atteindre notre idéal mais d'y rester le plus fidèle possible compte tenu des vicissitudes, des écueils et des barrières qui nous entourent ou se placent sur notre passage au long de l'existence.
Cette existence, profitons-en à chaque instant. Cueillons le jour. Apprivoisons l'éphémère, fugace par définition. Il avait cinquante-cinq ans et vient de partir. Eric Melville. Le plus agréable des hommes, le plus dur des avants que je connaisse. Son coeur a lâché d'un seul coup. Il en avait pour mille, du coeur, et pour mille ans. Altruiste, généreux, il ne se payait pas de mots. Premier Sud-Africain à avoir porté le maillot tricolore - c'était en 1990 - il avait finalement choisi Toulon parce que mont Faron lui rappelait la Table Mountain et le jeu du RCT celui des Afrikaans, rugueux, jeu de défis à relever.
Le concernant, personne ne s'est jamais posé la question de savoir s'il chantait ou pas La Marseillaise, s'il était «étranger» d'ici ou de là. Il a naturellement joué pour le XV de France. Daniel Herrero puis Jacques Fouroux avaient vu ce qu'il pouvait apporter. «Le meilleur», a toujours reconnu Eric Champ. Hier encore, ému, le Grand me rappelait ce qu'Eric représentait pour sa génération, championne de France en 1987, et la suivante, celle de 1992. De Manu Diaz à Yann Delaigue, tous pleurent plus qu'un coéquipier, un ami. Champ ajoute : «On se dit frère, entre nous, sur la rade, quand on a joué au rugby et porté le maillot du ErCéTé... Je crois bien que ce mot, frère, a été choisi pour Eric Melville.»
Eric Melville, surnommé Barabbas, vivait le rugby pleinement, sans fard, mais ne rêvait que d'une chose : affronter l'Afrique du Sud, son pays d'origine. Ca tombe bien, ils y sont, les Tricolores, en Afrique du Sud. Ils y sont mals, sans doute, mais ils y sont. Alors s'ils ne savent pas à quoi jouer, au moins qu'ils sachent pour qui jouer. Ce serait bien. En mémoire d'un mec qui aurait tellement aimé être à leur place, plein de vie et de sève, coeur battant. Et sa grosse pogne sur le ballon.