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lundi 7 septembre 2026

Il était temps

 

Un an, déjà, d'éloignement, allégé de comptes-rendus, reportages et portraits. Dire que l'actualité ovale au quotidien me manque serait mentir. J'ai fait mon miel du temps désormais offert après plus de quatre décennies d'activité plumitive. C'est ainsi qu'est né, en plein otium, l'idée d'un nouveau projet éditorial dont on parlera plus tard, à la discrétion de mon éditeur, c'est-à-dire à la fin du deuxième trimestre 2027, quand la onzième Coupe du monde commencera à s'imposer comme le sujet de toutes les discussions. 
Si je n'ai pas suivi par le menu le championnat des nations du sud, c'est parce que la French Riviera accaparait mon énergie, doigts de pied en éventail pour tenter de diffuser un peu de fraîcheur quand la chaleur caniculaire plombait tout mouvement. Juste vu les Springboks recouvrer leurs esprits, ce qui augure d'un prochain Mondial terrifiant d'engagement sur la ligne d'avantage. Et les All Blacks retrouver le goût de la prise d'intervalle, ce qui est toujours une bonne nouvelle pour le rugby. 
Au détour d'informations distillées, j'ai appris que le XV de France bénéficiait désormais d'une grille de temps de jeu afin de permettre aux sélectionnés de débarquer avec le plein de carburant à l'automne prochain en Australie. Il était temps. A la question de savoir pourquoi la France n'a jamais, depuis 1987, été championne du monde, pourquoi elle a échoué à dix reprises, perdu trois finales et beaucoup d'illusions, on peut légitimement penser qu'elle est handicapée par ce qui constitue le point fort de son rugby domestique, à savoir son championnat d'élite, ce Top 14 tellement bankable qu'il attire flopée de voyageurs - on dit non-sélectionnables par souci de correction. 
Dix mois de lutte sans merci entre quatorze entités armées d'intentions musclées et d'un effectif de quarante éléments et plus (soit trois groupes : les titulaires, les remplaçants et les blessés). Souvent, remporte le Bouclier de Brennus - dont la charge émotionnelle est supérieure à celle des autres trophées disponibles sur la planète - le club qui est parvenu à densifier au mieux son effectif à la faveur d'un budget à rallonges, qui dépasse parfois l'amplitude autorisée... 
Pour cette nouvelle saison, commencée en fanfare samedi dernier, la Section Paloise et l'Union Bordeaux-Bègles semblent s'être préparées à empocher rapidement le maximum de points au tableau d'affichage et au classement. Ce n'est qu'un sentiment à l'issue de la première journée, qui ne vaut pas conclusion. Mais avec la Coupe des Champions et la nouvelle Coupe des nations, sans oublier le Tournoi, ceux qui visent plus précisément le Brennus savent que ce qui est pris avant l'hiver ne craint pas la gelée, comme le répétait ma grand-mère. 
Pendant ce temps, le rugby amateur souffre. En silence. Du manque d'effectif chez les jeunes, de carences au sein des encadrements, de compétitions chamboulées, de soucis financiers. De tensions délétères. Parfois aussi de tricheries, et il suffit pour s'en convaincre de lire les attendus des commissions de discipline des différentes Ligues régionales. Quelques âmes bien nées gagneraient à mutualiser leurs analyses, leurs réflexions et leurs préconisations afin de proposer une réponse globale et circonstanciée au malaise grandissant qui mine les clubs de séries régionales.
Cette chronique, comme le temps, passe vite et il me faut déjà conclure sans pour autant refermer la page. Au risque de me répéter, j'ai envie de vous livrer cette phrase de Pierre Albaladejo, notre Aristote d'Ovalie, qui suit toujours le rugby depuis son salon dacquois, entouré de sa famille et de ses amis fidèles, apophtegme livré en 2002 dans la préface de Mon sac de rugby, l'ouvrage référence de Jacky Adole : "Et si le rugby a emboîté le pas de la vie, qu'il nous soit permis de regretter que ce ne fût point le contraire."

vendredi 22 mars 2024

Karma 3

A force d'insister pour tout nous expliquer, il va finir par lasser. Et sans doute nous obliger à détourner notre regard vers d'autres centres d'intérêt - d'ailleurs, il n'y a pas que le rugby dans la vie. Ceci dit, relativisons : Fabien Galthié ne s'adresse pas à nous quand, à grands coups de datas et de sémantique d'entreprise, il force une défaite à ressembler à un succès. Son objectif consiste plutôt à gagner l'adhésion du grand public et des décideurs, la reconnaissance du supporteur lambda et l'indulgence des patrons du CAC 40, chez lesquels il sait pouvoir trouver la pige.
Durant la période antique, le bouc-émissaire était sacrifié pour sauver le peuple fautif. Il entrait par la porte située le plus à l'est, traversait le lieu de culte et sortait par la porte la plus occidentale. Ainsi était-il purifié, prêt pour un nouvel emploi. Je ne sais pas où est situé la porte du vestiaire des arbitres au Stade de France mais, clairement, notre entraîneur national continue de charger M. O'Keefe de tous les mots, ainsi qu'en témoignent les derniers interviews. Façon insistante de lui montrer la porte de la sortie.
Que le siffleur néo-zélandais n'ait pas livré sa meilleure prestation ce jour d'octobre 2023 à Saint-Denis, nous en sommes tous conscients, et il n'est pas besoin de convoquer une armada d'analystes vidéo pour étayer ce sentiment : un peu d'observation suffit. Mais il ne fut pas le seul ce jour-là à officier juste au-dessus du niveau requis : le staff tricolore et quelques joueurs-cadres du XV de France - on ne citera pas leurs noms par charité - peuvent être aussi soupçonnés d'impéritie.
Ainsi donc, si l'on écoute Fabien Galthié, la date de péremption du dernier France - Afrique du Sud n'est pas dépassée puisqu'il nous sert encore ses justifications. Mais pour combien de temps encore ? Franchement, tout ce cirque médiatique commence à devenir gênant. Surtout pour lui. "Il gère sa com", m'envoie par sms un ancien international. "Il se fout un peu de notre gueule", ajoute un autre. Si quelqu'un s'est incliné, c'est d'abord Fabien Galthié. Le cerveau mangé par Rassie Eramus quatre jours avant le coup d'envoi, Eramus qui aligna sa deuxième charnière (Reinach-Libbock) pour laisser les premiums (De Klerk-Pollard) finir le travail. Aujourd'hui, malgré un tombereau de démonstrations rhétoriques, le XV de France n'a toujours pas gagné son quart, mais c'est l'ego qui perd Galthié.
Avant que les Tricolores - avec ou sans Dupont ? - ne retrouvent le Japon et la Nouvelle-Zélande à l'automne, les jeunes pousses françaises auront été toucher du doigt cet été l'âpreté du haut niveau international en Argentine. Je serais curieux de savoir ce que les Pumas pensent du peu de cas que nous faisons d'eux en leur jetant en pâture dans la pampa nos Espoirs, sorte de France B déguisée en tremplin.
Retour, donc, au Top 14. Ou plutôt au top 6, cette table ovale autour de laquelle douze clubs rêvent de s'assoir, jeu de chaises musicales qui ne manquera pas de fausses notes. En effet, la moindre défaite prenant déjà une ampleur démesurée, les polémiques vont éclore, assurant aux arbitres, ici aussi, le rôle pour lequel, à leur corps défendant, ils semblent éternellement condamnés : celui de bouc-émissaire. Ne dit-on pas de l'exemple vient d'en haut. Malheureusement, l'effet de ruissellement semble pervers.
Championnat de France, Coupe des champions et Tournoi des Six Nations femmes parviendront peut-être à nous aérer l'esprit. C'est à souhaiter. Pour ma part, vous l'avez senti, mon intérêt pour le jeu, et uniquement le jeu, ne cesse de me nourrir. A ce titre, j'ai aimé l'Italie, libérée par Gonzalo Quesada. Elle méritait mieux qu'une cinquième place dans ce Tournoi ouvert à tous les vents, le plus mauvais détournant un ballon frappé par l'infortuné Paolo Garbisi sur l'un des poteaux lillois. S'il n'était pas tombé au pire moment, ce ballon aurait changé la face du score et plongé le XV de France dans un abîme de honte et de détresse. Au lieu de quoi, une décision arbitrale aidant à Murrayfield et une autre crucifiant l'Angleterre au final ont offert au XV de France un bilan tout juste passable, transformé en deuxième place qui cache la forêt.
Comme aimait à le répéter le sage Henri Bru, l'arbitre est toujours convoqué en cas de défaite mais jamais dans la victoire. Sous l'angle ainsi fourni, nous avons encore un paquet de chroniques à rédiger avant de savoir si, à Sydney en 2027, un coup de sifflet nous sera enfin favorable. Espérons que d'ici là, le rugby que nous aimons et qui nous fait nous retrouver entre les lignes de ce blog nous aura proposé autre chose que de mauvaises justifications et des coupes d'amertume.

samedi 28 octobre 2023

Et de quatre !

Ne jamais oublier qu'avant d'être un état d'esprit, un art de vivre, une façon de passer une belle jeunesse, un spectacle de plus en plus arbitré, et tout ce que vous voudrez, le rugby reste d'abord un jeu de football durant lequel il est possible de prendre le ballon dans ses mains et de courir avec vers l'en-but adverse. Et que souvent, celui qui joue le mieux avec ses pieds parvient à vaincre celui qui n'a pas assez osé se servir de ses mains. Ainsi se résume la rencontre brouillonne entre Anglais et Argentins pour la troisième place qui, cette fois-ci fut vraiment ce qu'on peut appeler une "petite finale". Ainsi les Springboks ont-il remporté leur quatrième titre mondial en huit participations.

Quatre buts de pénalité signés Handré Pollard, rappelé en cours de compétition pour palier la déficience de Manie Libbok, meilleur attaquant mais buteur imprécis. Lui n'a pas tremblé. Les All Blacks, plus entreprenants, ont refusé de convertir deux pénalités face aux poteaux sud-africains, Richie Mo'unga a manqué une transformation en coin sur son bon pied et Jordie Barrett un but longue portée. 29-28 face à la France en quart, 16-15 devant l'Angleterre en demie, et 12-11 en finale face aux All Blacks : les Springboks, qui savent pratiquer le "rudeby", ont maîtrisé le suspense à grands coups d'épaules et de mental.

J'en connais, des Tricolores, qui se sont mordus les doigts à défaut d'autre chose devant leur téléviseur vendredi soir au moment où les Anglais d'Owen Farrell - sifflés au Stade de France dans une triste unanimité anti-sportive - accrochèrent autour de leur coup cette dérisoire médaille de bronze mais si importante pour eux, remontés des enfers dans lesquels ils étaient descendus en mars dernier, humiliés à Twickenham dans le Tournoi des Six Nations par le XV de France pour finir par reconquérir La Malvinas au terme d'un remugle qui correspond bien à leur genre de beauté.

En attendant la sortie de Côté Ouvert prévue le 2 novembre, et pour diverses raisons dont la première touche à la défaite française en quarts de finale, j'ai repris "Le Grand Combat du Quinze de France" et relu ceci de saisissant : "Il est bien entendu que le rugby est une petite guerre anglaise, aux règles et aux dimensions anglaises, une guerre où les Anglais ont tiré les premiers parce qu'elle ne se réinvente pas comme les autres guerres", écrivait ainsi Denis Lalanne durant l'été 1958. Ce constat n'a, malheureusement, pas pris une ride. 

Et le Pape d'Ovalie de poursuivre : "Le petit empire du rugby dans le grand empire britannique, les Français en ont fait pendant plus de cinquante ans le tour, musique en tête, sans être plus avancés (...) Les Français croyaient jouer au rugby parce qu'ils jouaient avec un ballon ovale, ils croyaient même un peu vaniteusement avoir réinventé ce jeu en l'adaptant à leur "tempérament latin", ce sacré bon vieux tempérament latin qui nous a si souvent servi d'excuse. La vérité, la triste vérité, c'est qu'ils n'avaient pas encore pénétré le véritable sens du rugby." Soixante-cinq ans plus tard, un extrait du compte-rendu d'Afrique du Sud - France à Saint-Denis n'aurait pas été mieux rédigé.

En conclusion de la première tournée victorieuse du XV de France sur la terre des Springboks, Denis Lalanne livrait ce mode d'emploi qu'il serait sans doute bon d'inscrire dans tous les vestiaires si d'aventure nous souhaitons, un jour, remporter le trophée Webb-Ellis : "Ce n'est jamais la dispersion des inspirations qui pourraient rendre ce jeu plus amusant, mais au contraire une méthode stricte et dépouillée : demandez plutôt aux vainqueurs. Notre rugby ne doit plus tant se nourrir de fantaisie et d'improvisation que de technique et de sobriété. L'inspiration viendra toute seule, à qui ne la recherche pas à tout prix."

A l'heure où l'organisation retrouvée a permis aux Anglais de se hisser à la troisième place, où la rigueur tactique demeure la matrice dans laquelle les Springboks forgent leurs victoires, la disparition jeudi soir de Guy Camberabero, à l'âge de 87 ans, nous rappelle qu'il fut, et d'abord au pied, l'artisan du premier Grand Chelem français dans le Tournoi des Cinq Nations 1968 aux côtés de Jo Maso, Jean Gachassin et Pierre Villepreux, Jean Trillo mais aussi Jean Salut et Walter Spanghero, mémoires vivantes de cet exploit en quatre actes étalés sur deux mois. La LNR, mieux que World Rugby, lui rendra hommage dimanche sur les terrains de reprise du Top 14.

Jeudi 2 novembre sort le livre Côté Ouvert, recueil des meilleures chroniques de ce blog sur deux cents pages, aux éditions Passiflore. N'hésitez surtout pas à le commander chez votre libraire !

samedi 21 octobre 2023

Rendez-vous en 2027

Suivre cette Coupe du monde, bien entendu, mais désormais de loin. Nous manque le carton d'invitation pour le dernier carré, celui des VIN, very important nation. Un ressort s'est brisé, il affaisse nos emportements. Nous en venons à ressentir les aspérités d'une route qui mène au titre mondial. Un voile de tristesse recouvre nos émotions ovales, lesquelles ont perdu de leurs éclats de voix. Depuis vendredi dernier, l'automne nous enveloppe à mesure que le thermomètre descend de plusieurs degrés. La nuit tombe vite en cette fin octobre. Seule la perspective, vendredi, d'un derby entre les Falklands et Las Malvinas nous redonne un peu le sourire.

Quand vais-je arrêter de me demander ce qui a manqué au XV de France pour franchir l'obstacle sud-africain. Deux points, c'est certain. Mais où sont-ils ? Dans la transformation contrée de Thomas Ramos par Cheslin "Usain" Kolbe ? Sûrement pas. Ce serait choisir le mauvais côté de la lorgnette et c'est pourtant la petite musique que l'on entend trop. Sérieusement, durant ce quart final, les lacunes, les faillites et les erreurs françaises furent beaucoup trop nombreuses et récurrentes pour que nous recentrions notre amertume et notre déception sur un seul fait de jeu, fut-il le plus saillant.  

Fabien Galthié, qu'on présentait comme un maître tacticiens'est fait manger le cerveau par le duo Erasmus-Nienaber. Après cela, il a débriefé en visio pendant deux heures avec Florian Grill et Jean-Marc Lhermet sa Coupe du monde mais plus sûrement ses quatre premières saisons comme sélectionneur et entraîneur en chef. Avant qu'il éteigne l'écran de son laptop et reparte pour un deuxième mandat jusqu'au Tournoi 2028, remercions-le d'avoir redonné au XV de France le lustre qu'il avait perdu après huit ans de calamités, et félicitons-le d'avoir encouragé l'éclosion d'une génération talentueuse.

Mais que restera-t-il de cet échec en quarts ? Car il faut bien appeler les choses par leur nom : perdre à ce stade de la compétition face à l'Afrique du Sud, ce n'est pas une défaite, c'est une rupture. Aucun élément de langage ne peut masquer la réalité dans toute sa brutalité : les Tricolores sortis très tôt de leur Coupe du monde, ne restera que le résultat sec. C'est cruel. Comme en 1991, 2015 et 2019, l'évidence s'impose : la France n'est pas invitée. Et encore, est-on certain que le XV de France l'aurait emporté en demie face à cette équipe d'Angleterre à Saint-Denis sous la pluie et dans le vent comme en 2003 à Sydney ? Finalement, mieux vaut en rester là.

Quatre ans, c'est impalpable. C'est surtout une façon de se réfugier dans un nouveau rêve pour éviter l'agression du réel. Quels Tricolores, parmi les battus de Saint-Denis, auront gardé en 2027 assez de vitalité pour postuler et s'inscrire à coup sûr dans la conquête du trophée Webb-Ellis ? Face aux Springboks, beaucoup ont disputé leur dernier match d'un Coupe du monde. Cyril Baille, Reda Wardi, Dorian Aldegheri, Julien Marchand, François Cros, Anthony Jelonch, Sekou Macalou, Charles Ollivon, Jonathan Danty, Gaël Fickou et Thomas Ramos auront dépassé la trentaine, et pour certains très largement... 

Se projeter trop vite en Australie, c'est fermer les yeux aujourd'hui sur ce qui n'a pas fonctionné. La liste n'est pas exhaustive : un staff tricolore qui n'a pas toujours été sur la même longueur d'onde, des blessures à répétition au terme d'une préparation physique trop éprouvante après une longue saison domestique, un plan de jeu éventé axé sur la dépossession et la reconquête du ballon au sol, des leaders bien discrets sur le terrain, de mauvais choix dans la composition du banc et la gestion des remplaçants en cours de match. Ca fait quand même beaucoup, non ?

Reste maintenant à espérer que le titre mondial des poids-lourds entre All Blacks et Springboks nous offrira un final à la hauteur de l'histoire associée à cet affrontement. Le rugby mondial souffre de consanguinité, c'est acté. Si l'on excepte l'Argentine et que l'on retranche l'Irlande, les demi-finales ont toujours été animées par les mêmes nations depuis 1987. Cette fois-ci, Néo-Zélandais et Sud-Africains se dirigent vers un quatrième titre mondial, quand nous n'avons toujours pas été capables - nous devons quand même être un peu plus cons que la moyenne - d'en décrocher un. C'est long, quatre ans.

Dans moins de deux semaines sort le livre Côté Ouvert, recueil des meilleures chroniques de ce blog sur deux cents pages, aux éditions Passiflore. N'hésitez surtout pas à le commander dès maintenant chez votre libraire...


dimanche 15 octobre 2023

Les Tricolores boksés hors du Mondial

 

C'était dimanche soir le test-match le plus important de l'histoire du rugby français. Pas historique, non - celui-là remonte en 1958 à Johannesburg - mais crucial puisqu'il ouvrait aux Tricolores une voie royale pour atteindre cette finale tant fantasmée. Pour la troisième fois après 1991 et 2007, la France accueillait cette compétition ; ce devait être la bonne mais le dicton l'a emporté : jamais deux sans trois. Trois, chiffre maudit, trois comme les éliminations successives en quarts de finale. Nation majeure depuis sa première victoire en série de tests au pays des Springboks, la France du capitaine Dupont n'est peut-être pas aussi forte que ses supporteurs l'imaginent, et quand on additionne vingt-quatre victoires à domicile en vingt-cinq matches depuis 2020, il faut d'abord s'assurer de remporter les plus importants. 
Ah, Antoine Dupont ! Que n'a-t-on entendu concernant le petit prodige français, meilleur joueur de la planète ovale, inestimable joyau d'une équipe tricolore sans lui présumée bancale. Une fois de plus, et nous n'aurons plus besoin de le répéter, un joueur de rugby aussi doué soit-il - et sur ce quart de finale, Antoine Dupont a été à son meilleur niveau - n'est jamais plus fort que l'équipe dans laquelle il évolue. "Sans les autres, nous ne sommes rien", aime à dire Pierre Albaladejo qui fut la première personnalité ovale à repousser les frontières de la notoriété au-delà du terrain. Le succès sud-africain lui donne, malheureusement, raison. 
Fabien Galthié l'avait assuré : "Nous sommes là où nous voulions être". Après un succès en deux temps face aux All Blacks lors du match d'ouverture, puis une victoire sans bonus offensif devant l'Uruguay et deux entraînements avec l'opposition pas si raisonnée de la Namibie - Dupont victime d'une fracture au visage - puis celle en mousse de l'Italie, ses Tricolores sont désormais là où ils ne voulaient pas aller, c'est-à-dire chez eux. Et après avoir maugréé sur le thème de l'arbitrage défavorable, c'est devant leur poste de télévision qu'ils regarderont la suite, c'est-à-dire des demi-finales qui opposeront la Nouvelle-Zélande à l'Argentine puis l'Afrique du Sud à l'Angleterre.
Sept essais dont six en première période, c'est un record ; jamais match de phase finale de Coupe du monde n'avait été aussi prolifique. Au jeu au pied haut décroisé des Springboks dessiné sur tableau noir, les Français ont offert de l'allant, de l'énergie communicative et trois essais d'avants bien construits. Mais leur performance manquait d'audace stratégique, de précision collective, et beaucoup trop de joueurs - mis à part Peato Mauvaka, Antoine Dupont et Charles Ollivon  - passèrent bizarrement à côté de l'événement. Certains furent même déficients, éteints par l'enjeu. Et comme me le faisait remarquer mon ami Noël Carles, que dire du moment irréel car très rare où la transformation de la 22e minute fut contrée par Cheslin Kolbe parti juste avant la course d'élan de Thomas Ramos ? Est-ce une métaphore illustrant la malchance française ? Car de la chance, pour être champion, il en faut. Autant que du talent.
Nous aimons le rugby pour son intelligence en mouvement. La démonstration néo-zélandaise face à l'Irlande, pourtant favorite, est l'exemple parfait de cet alliage de la technique individuelle, de la vivacité et de l'inspiration, de la solidarité aussi quand il faut défendre son en-but. Cliniques mais stéréotypés, les Irlandais, pourtant auréolés d'une première place au classement mondial, ont été collectivement trop lents pour inquiéter des Néo-Zélandais qui avaient profité de leurs quatre semaines entre le match d'ouverture et ce quart pour recharger leurs accus afin de favoriser leur jeu si explosif, quand les Verts finirent la partie exsangues. 
Face aux Gallois et pour se qualifier, les Argentins ont puisé dans leurs ressources naturelles cette grinta faite d'orgueil et d'énergie de l'espoir. Les Anglais, eux, n'ont eu qu'à revenir aux sources du jeu qu'ils ont inventé pour museler les Fidji avec cinq buts de pénalité et un drop-goal signés du marmoréen Owen Farrell. Au final, je vois mal comment le titre pourrait échapper cette fois-ci encore aux All Blacks ou aux Springboks. L'une de ces deux nations héritera d'un quatrième trophée. De quoi nous faire loucher... 
Puis, dans trois mois, débutera le Tournoi des Six Nations, tristement, sur un amer constat. Peu à peu, l'espoir renaîtra entre nations du Nord, la déception s'estompera mais les chiffres resteront gravés : après dix Coupes du monde, la France n'est toujours pas parvenue à être titrée et l'Irlande à passer le cap des quarts. Concernant le XV tricolore, il avait pourtant fait l'union sacrée, clubs et fédé associés, mais il lui a manqué l'essentiel et, d'après ce qu'on peut conclure, ce ne sont pas des éléments de langage... Le secret ne lui a pas été transmis au sortir du berceau et il est à craindre que nous chercherons encore pendant quatre ans la martingale. Comme Sisyphe condamné à remonter son rocher, il nous faut en sourire. C'est heureux, ainsi que l'écrivait notre chantre Denis Lalanne, "comme l'âme du vin chante dans les bouteilles, non quand la législation des vignes ou la comptabilité des châteaux, de tout temps l'esprit du jeu n'a vraiment existé que dans le cœur des hommes."

Le 10 novembre sortira aux éditions Passiflore l'ouvrage titré Côté Ouvert qui regroupera en 200 pages les meilleures chroniques de ce blog depuis 2016 jusqu'à aujourd'hui.

dimanche 8 octobre 2023

Boks en stock

 

   
Considérant la démonstration irlandaise, samedi soir au Stade de France, bonus offensif avant la pause et défense hermétique malgré de longs temps forts écossais dans la zone de marque, les Tricolores peuvent peut-être s'estimer heureux de ne pas avoir à affronter dès les quarts de finale la nation numéro un au classement World Rugby, son jeu clinique tranchant comme un scalpel ainsi qu'en témoignent deux essais : celui d'Hugo Keenan à la 26e minute à la conclusion d'une attaque en première main derrière touche avec redoublées, angles de courses inversés, offload et décalage. Et celui de Iain Henderson six minutes plus tard au terme d'une longue séquence de percussions, chaque porteur du ballon franchissant la ligne d'avantage. Jusque dans l'en-but. 
Comme une roue de la fortune - ou de l'infortune, l'avenir nous le dira -, la désormais très fameuse flèche du temps a donc pointé l'Afrique du Sud. Après avoir conquis un premier petit sommet en venant à bout des All Blacks en match d'ouverture, le XV de France s'attaque aux champions du monde pour entrer dans la phase finale et peut légitimement ressentir de la frustration en considérant l'autre partie du tableau avec ses deux équipes moribondes, Angleterre et Argentine, qui côtoient Galles et Fidji. Après deux défaites consécutives en quarts - Coupes du monde 2015 et 2019 - une troisième élimination rapide serait vécue comme une humiliation, et il n'est pas certain que le rugby français parviendrait à se remettre de pareil fiasco si d'aventure il survenait. 
Comme les Néo-Zélandais fidèles à leur règle des 3 P - possession, placement, rythme - et les Irlandais qui récitent depuis vingt ans une obsédante partition aussi musclée que millimétrée, les Springboks accrochent leurs trois étoiles - 1995, 2007, 2019 - à une charrue qui creuse profondément son sillon. Certes, ils ont enrichi leur palette offensive, mais on en oublierait presque qu'ils furent pionniers dans ce domaine dès 1906, alignant autour de leur centre Japie Krige la plus incisive ligne de trois-quarts qu'il était possible de composer au début du siècle dernier. La France fut l'une des premières à s'en rendre compte, pulvérisée 5-38 (un essai contre huit) au Bouscat, le 11 janvier 1913 pour son premier contact avec les Springboks.
Les chiffres ne disent pas tout mais là, ils racontent le poids de l'Afrique du Sud dans notre palmarès. La tournée victorieuse de 1958 sous la férule du Docteur Pack marque l'An I du rugby français, et durant la période plus contemporaine, celle de l'après-apartheid, c'est bien en France et nulle part ailleurs que les Springboks choisirent d'effectuer leur première tournée, à l'automne 1992, en retour du soutien que la FFR n'avait jamais cessé d'apporter avant et pendant les années de boycott. Mais en quarante-cinq rencontres, les Tricolores ne l'ont emporté qu'a douze reprises et seulement pour moitié à domicile, la dernière fois le 12 novembre 2022 à Marseille. Jonathan Danty y avait d'ailleurs laissé sa mâchoire.
Historiquement, le jeu sud-africain est prioritairement basé sur le défi physique frontal. Depuis 1952 et à l'initiative de Danie Craven, il s'est agi de gagner le plus vite possible la ligne d'avantage, et quoi de mieux que les avants pour y parvenir ? Pour diriger le jeu, les techniciens sud-africains et le premier d'entre eux, Auguste Markotter, avaient choisi le troisième-ligne centre de préférence au demi de mêlée. "Nous mettons notre meilleur joueur en numéro huit", répétait le père de tous les entraîneurs springboks, l'idée consistant à conserver le ballon au plus près du pack avant de le transmettre.
Le canevas afrikaner a évolué au fil de temps en offrant la conduite du jeu au demi d'ouverture (cf. Naas Botha dans les années 80) puis au demi de mêlée (cf Joost van der Westhuizen en 1995). C'est toujours là où se situe la clé aujourd'hui. Lutin polymusclé à figure d'ange, Faf de Klerk, le Dupont sud-africain, fut en 2019 au Japon le patron du clan bok. Il l'est encore, et son face-à-face - façon de parler - avec notre nouveau "Petit Napoléon" promet d'être pour le moins agité. Ajoutons à cela, ainsi que me le faisait remarquer Olivier Roumat, "un triangle 11-14-15 exceptionnel et très rapide dont il faudra se méfier", qui ajoute au rouleur-compresseur une attraction arrière.
Il y a soixante-dix ans, Lucien Mias, les frères Prat, Guy Basquet, Gérard Dufau et le rugby français découvraient les "Rugbymen du Diable" à l'issue de leur tournée victorieuse dans l'hémisphère nord. Puissants, affutés, supérieurement organisés, ils avaient infligé un terrible 0-44 à l'Ecosse avant de surclasser les Tricolores à Colombes, 3-25, en marquant six essais sans en concéder un seul... Précurseurs, ils semèrent là les graines du rugby moderne. Ceux qui s'avancent sont leurs héritiers. De Colombes à Saint-Denis en passant par le Parc des Princes et le tellurique 10-52 (un essai contre sept) de 1997 que Fabien Galthié et Raphaël Ibanez n'ont pas oublié, les Springboks n'ont jamais cessé d'être, finalement, le miroir dans lequel se reflète le XV de France. Espérons juste que l'image, samedi soir, ne soit pas déformée.
En parlant d'image marquante, s'il n'y avait à ce jour qu'une seule rencontre de ce Mondial à garder pour montrer aux générations prochaines ce qu'est ce jeu lorsqu'il est pratiqué avec passion et talent par une équipe unie autour de valeurs porteuses comme la solidarité, le soutien et l'engagement, parions que tous les amoureux du rugby choisiraient le Portugal-Fidji remporté d'un point (24-23) à la dernière minute par Os Lobos sur un côté fermé à la conclusion d'une ultime relance en haut style. Le temps de ce match historique, un pays dédié au dieu football comme l'est le Portugal a vibré comme par magie pour le rugby. 

Aux lecteurs et lectrices, sortira début novembre le livre Côté Ouvert, publié chez Passiflore, recueil des meilleures chroniques de ce blog.

samedi 26 août 2023

A double tranchant ?

Après le résultat probant du XV de France face à l'Australie, dimanche (41-17) et puisque les observateurs invoquent la dimension historique de ce tour de chauffe après la défaite (35-7) qu'infligèrent les Springboks aux All Blacks vendredi à Twickenham et l'euphorie fidjienne sur cette même pelouse qui laissa les Anglais battus (22-30), aphones et inquiets, précisons que le Mondial a débuté quinze jours avant le coup d'envoi du match d'ouverture. Une première.

Angleterre, Nouvelle-Zélande... A l'occasion des matches de préparation - qui peuvent être aussi ceux de la déconstruction - nos meilleurs ennemis ont singulièrement perdu de leur superbe, un peu de leur jeu et surtout l'occasion d'enclencher la compétition avec cette confiance qui sied aux grandes équipes. J'écris "meilleurs ennemis" car depuis 1987, Néo-Zélandais et Anglais ont toujours été l'écueil contre lequel se sont brisées les illusions tricolores. Cette fois-ci, ils sont en plein bouillon, ballotés. Faut-il y voir un signe encourageant ?

Privée de son capitaine Owen Farrell pour affronter d'entrée l'Argentine dans une poule qui comprend aussi les Samoa, l'Angleterre est logée - comme la Nouvelle-Zélande - à l'hôtel des joueurs brisés, le staff kiwi devant pour sa part reconstruire une deuxième-ligne après le carton rouge récolté par Scott Barrett et l'absence de Brodie Retallick ; sans parler de la blessure au genou des piliers titulaires, Tyrel Lomax et de Ethan de Roodt.  

A contrario, les avants springboks ne souffrent pas d'un manque de puissance. C'est même à grands coups d'épaules qu'ils ont concassé leurs homologues, vendredi soir, et il fallait voir le visage des All Blacks au coup de sifflet final pour mesurer l'intensité des impacts. Fidèles à leur ADN, les Sud-Africains ont ajouté ces appogiatures au large et dans les intervalles qui les rendent actuellement irrésistibles, en tout cas idéalement placés pour un doublé mondial. 

Nos blogueurs ont du talent. "Pour une fois, tous d'accord pour expliquer qu'il n'y rien à dire, ce qui devrait quand même prendre un peu de temps !" lâche Jan Lou, habitué des lieux qui ne sont jamais communs. La déconfiture des Kiwis nous interroge, et il n'est pas avisé de s'en réjouir tant que n'aura pas été mesuré sur leur mental l'effet à double tranchant de cette large défaite face au grand rival. Les All Blacks ne perdent jamais longtemps leurs moyens et, même après s'être débarrassés sans coup férir de Wallabies courts sur pattes, les Tricolores s'attendent à une réplique de haute intensité dans deux semaines.

Sortira début novembre aux éditions Passiflore le recueil des meilleures chroniques de ce blog.

dimanche 9 juillet 2023

Ce jeu de Barrett

L'été n'est pas en pente douce pour tous. Tandis que dans la nuit de Pretoria les champions du monde ont envoyé samedi au reste de la planète un message clair en se jouant de l'Australie comme s'il s'était agi d'un sparring-partner d'occasion, les All Blacks attaquaient leur ascension vers le sommet Webb-Ellis depuis ce qui pourrait être considéré comme leur camp de base, à Mendoza, aux pieds de la Cordillère des Andes. L'occasion pour nous de savourer un verre de ce malbec fruité qui fait la légende des lieux, quand bien même la période serait plus propice au rosé bien frais.

Nous voilà réfugiés sous le parasol tandis que le groupe France, au banc d'essai mais ballons remisés, aligne les sprints au rupteur en pleine canicule afin d'atteindre le plein niveau de stress. Les coéquipiers d'Antoine Dupont emmagasinent actuellement à Monaco les toxines tandis que Springboks et All Blacks, eux, additionnent les points avec une facilité déconcertante dans un Rugby Championship aux allures de répétition générale d'avant Mondial. Quels parcours plus contrastés que ce chemin de souffrance et ces voies du grand large...

A ce rugby de défi frontal inscrit à leur patrimoine génétique, les Springboks ont ajouté l'exquise dilution du jeu de passes en recherche d'intervalles, tendance esquissée lors du Mondial 2019 - mais en fin de rencontres - et qui a été samedi à Pretoria exprimée dès les premières minutes, en témoignent le "coup du chapeau" tiré par leur ailier de poche Kurt-Lee Arendse, transfuge du 7 capable de mystifier à trois reprises la défense wallaby, certes poreuse, mais quand même... Ils ont aussi offert à leur trois-quarts centre polyvalent André Esterhuizen toute latitude pour, à 29 ans, s'imposer en leader d'attaque, gabarit de troisième-ligne aile (1,94m, 110 kg) doté d'un jeu au pied subtil propre à semer le trouble dans les rangs adverses.

Quelques heures plus tard, les All Blacks n'ont pas attendu longtemps, eux aussi, pour enclencher leur premier match de l'année face à des Pumas aux griffes trop élimées. Et ce n'est pas forcément une bonne nouvelle pour le XV de France qui sera sur leur route, le 8 septembre prochain. Car on a retrouvé des Néo-Zélandais vifs et inspirés dans le sillage de leurs trois frères qui font du rugby un jeu de Barrett. A toi, à moi, et surtout à la nôtre, semblaient-ils dire en se transmettant le ballon comme un mot de passe. Fidèles en cela à une tradition visiblement remise au goût du jour. 

Depuis la parution d'un ouvrage, l'ABC du rugby, dans lequel Charlie Saxton, ancien demi d'ouverture international devenu entraîneur puis manager dans les années 60 concentrait en une formule la méthode de jeu qu'il pensait la meilleure pour les hommes en noir, ceux-ci disposent d'un référent commun qui met en arborescence trois principes-clés : le placement des joueurs, la possession du ballon et le rythme de jeu. Samedi à Mendoza, ils ont de nouveau consacré cette formule. Saxton écrivait en exergue de son ouvrage : "Le rugby est un jeu d'attaque." Bien lu, bien reçu.

Nous avons ensuite savouré la montée du Puy de Dôme, théâtre d'une petite page épique dans le dernier kilomètre entre Jonas Vingegaard et Tadej Pogacar, nos Anquetil-Poulidor des temps modernes, au milieu desquels n'est pas parvenu à se glisser l'inimitable Julian Alaphilippe. Avant de retrouver les jeunes pousses bleus, ces "fils de" opposés à l'Angleterre, avant-dernier obstacle sur la route d'un sacre promis en finale face à l'Irlande, vendredi prochain en apéritif propre à calmer notre appétit le temps d'un été qui monte en température. 

dimanche 13 novembre 2022

En bleu de chauffe

Dans un peu moins d'un an, quand on appréciera - je l'espère - le parcours du XV de France dans sa Coupe du monde, il faudra replacer ce match dantesque à sa juste place. Vaincre les Springboks à leur propre jeu grâce à deux essais d'auroch et vingt points au pied situe ces Tricolores au sommet de leur force, et s'ils sont parfois coupables de bourdes monumentales susceptibles de les fragiliser, ils sont aussi et surtout capables du meilleur. Après l'exploit individuel de Damian Penaud sauvant la patrie et le score face à l'Australie, c'est une performance collective qui a fait basculer de leur côté la victoire dans les derniers instants à Marseille. Magnifique d'élégance et de sportivité, le capitaine bok Siya Kolisi rendait d'ailleurs hommage dès la fin de ce combat à ses adversaires : "Les Français peuvent être fiers de leur équipe !"
Evacuons tout de suite le sujet qui fâche : puisque nous vivons dans une société de l'instantané, de la focale immédiate et du buzz désordonné, ce test-match titanesque a été pollué par le geste inexcusable et inadmissible de Pieter-Steph du Toit sur Jonathan Danty. Ce beta Bok sera sanctionné de neuf semaines de suspension. Mais c'est de neuf mois d'interdiction de terrain dont il devrait être gratifié. Son agression délibérée sur joueur au sol n'est pas seulement un préjudice pour Jonathan Danty, c'est une atteinte au fondement du rugby, sport de voyous pratiqué par des gentlemen, où le respect du règlement s'impose en postulat.
Celles et ceux qui associent - principalement sur les réseaux sociaux mais pas que - l'affrontement de samedi soir au Vélodrome à une "boucherie" considérant les cinq protocoles commotions alignés allongent la cohorte de ce nouveau public venu assister à un match de rugby comme on va au spectacle, sans connaître l'histoire de ce jeu. Je leur conseille fortement de visionner - pour ne rester que sur la période contemporaine - le France-Galles de 1977, le test de Nantes en 1986 ou plus prosaïquement la finale de la dernière Coupe du monde, au Japon, entre les Springboks et le XV de la Rose.
Depuis 1952 affronter l'Afrique du Sud, c'est être assuré de finir bosselé ou, comme Pierre Danos, Jean-Pierre Rives ou Jeff Tordo, le crâne ouvert voire la joue découpée. Relisez Le grand combat du XV de France signé du chantre Denis Lalanne : il décrit par le menu la tournée de 1958 au pays des Springboks : vous serez édifié. A côté des pratiques du siècle dernier, le coup de tête estampillé Du Toit passerait presque pour une marque d'affection trop appuyée...
La semaine dernière s'est éteint le grand Benoît Dauga. Et m'est revenue cette anecdote révélatrice de ce qui irrigue le rugby sud-africain. Ma voiture de location en panne en plein milieu d'une petite réserve naturelle en bord de mer entre Port Elisabeth et George, et récupéré par un conducteur qui passait fort heureusement pour moi par là, nous avons échangé quelques mots durant le trajet vers le garagiste local. Quand il sut que j'écrivais sur le rugby, il me posa immédiatement la question suivante : "Que devient Benoît Dauga ?"
Je lui appris qu'il avait, en 1975, failli être paralysé, que depuis il allait bien mais avait perdu une partie de l'usage de son bras droit. Alors je vis les yeux de cet homme - un robuste garde-chasse - s'embuer. Il me dit : "Transmettez-lui mon meilleur souvenir, s'il vous plait". Et comme je lui demandais comment il l'avait connu, voici ce qu'il me répondit : "Je jouais troisième-ligne avec l'équipe de Rhodésie (devenu Zimbabwe) lors de la tournée de l'équipe de France en 1971. Sur une bagarre, j'ai pris un coup et je me suis réveillé quelques minutes plus tard, allongé, sur le bord de touche. Benoît Dauga m'avait assommé d'une belle droite. C'est le plus beau KO de ma carrière..."
Et à mesure qu'il se remémorait cet épisode, un sourire illumina son visage taillé à la serpe, au carré, buriné. "Vous lui passerez le bonjour, hein ? Je compte sur vous." Ce qui fut fait quelque mois plus tar, car j'appartiens à une génération de journalistes qui a eu la chance de côtoyer dans les années 90 le "Grand Ferré" au château de Clairefontaine lors des rassemblements de l'équipe de France. Ainsi les joueurs de rugby sud-africains mesurent à une aune qui n'est pas d'usage commun le plaisir qu'ils ont à disputer un match. Pour eux, le combat est premier. Et leur fidélité à cette culture n'a pas faibli depuis 1952 et leur tournée dans les Îles Britanniques puis en France.
On les appelait alors "Les rugbymen du diable". N'oublions pas qu'ils révolutionnèrent le rugby en attaquant en première intention la ligne d'avantage et en utilisant leur numéro huit pour redoubler les ailiers. Le jeu que le XV de France de Lucien Mias magnifia en 1958 est avant tout le bénéfice tiré d'une leçon reçue à Colombes six ans plus tôt, et je tiens ça de "Docteur Pack" lui-même. Comme Philippe Dintrans, Karl Janik et Philippe Sella, dont les commentaires que j'ai reçus sur mon téléphone portable sont dithyrambiques, il a dû apprécier le choc de samedi soir en connaisseur.
J'ai beau fouiller, je n'ai pas souvenir d'avoir vu un test-match aussi enthousiasmant, au sens étymologique du terme. Tout y était concentré en quatre-vingt minutes, y compris le scenario, porté à incandescence telle une oeuvre au bleu. Oui, les chocs impressionnent car ces joueurs professionnels, préparés à l'affrontement sans concession, se donnent et reçoivent sans compter. Ecoutez ce que dit l'inestimable Cameron Woki, au moulin de l'aile et au four de la troisième-ligne bleue : "Il ne fallait pas qu'on écoute nos corps..." A ce sujet, on évoque le coup de tronche de Du Toit, mais la chute de Cheslin Kolbe d'un étage sur la nuque après avoir percuté à trois mètres de hauteur le visage d'Antoine Dupont - qui fera bien désormais de regarder et le ballon et l'adversaire - aurait pu avoir des effets dramatiques...
Ce match de géants ne nous fera pas oublier la performance de la Nazionale, victorieuse pour l'Histoire de l'Australie, portée par la magnifique Ange Capuozzo qu'on croirait sorti d'un tableau de Botticelli. Ni le titre mondial obtenu plus tôt dans la journée par les Blacks Ferns sur une équipe de Roses anglaises bien épanouies qui ont fait - c'est ennuyeux - du groupé pénétrant l'alpha et l'oméga de leur jeu. Alors, que la Coupe du monde féminine soit remportée par celles qui n'ont jamais hésité à attaquer systématiquement de leurs propres vingt-deux mètres - le ballon est un trésor dont il ne faut pas se débarrasser - a de quoi nous réjouir. Plus que jamais, la femme est l'avenir de l'homme. 

lundi 7 novembre 2022

Un succès très cavalier

Champion de France en 1902 avec le Racing Club de France au poste de deuxième-ligne, puis arbitre international, l'ingénieur polytechnicien Jacques Müntz nourrissait, comme Damian Penaud aujourd'hui, une passion pour le grand échiquier. Laissé à la postérité ovale, son axiome nous revient en mémoire à la vitesse d'une diagonale de fou : "Le rugby est un jeu d'échecs joué à toute allure". L'agile ailier auvergnat en serait le cavalier qui s'insinue dans l'intervalle, saute l'obstacle et repousse l'adversaire avant de prendre le roi.

De cet exploit au forceps le XV de France, en panne d'idées offensives, a fait médiatiquement son miel, instaurant après les Tricolores de la génération 1931-1937 un nouveau record de victoires consécutives - onze - au moment où le zébulon déposait son ballon dans l'en-but australien, lequel record vaut bien plus que l'ancien obtenu à coups de succès sans grand intérêt face à l'Allemagne, époque où la France était exclue du Tournoi des Cinq Nations pour faits de professionnalisme.

Il y a du Jean-Baptiste Lafond chez Damian Penaud, si l'on veut bien ici considérer l'inspiration débridée, la confiance absolue et les appuis tranchants que ces deux phénomènes partagent. Mais le messager n'est rien sans la missive, en l'occurrence cette remarquable passe - moitié sautée, moitié lobée - finement armée par Matthieu Jalibert dont la performance aiguisée en fin de partie relance le débat nourri de la concurrence et surtout de l'alternative qu'il offre à l'ouverture.

Ce succès pour l'histoire suscite une interrogation. Faut-il systématiquement se débarrasser du ballon au pied une fois que les avants ont effectué leurs trois quatre pick-en-go réglementaires, et redonner ainsi des opportunités à l'adversaire de relancer ? La question, qui taraude beaucoup d'observateurs, mérite d'être posée avant d'affronter les Springboks et le triangle arrière Kolbe - Le Roux - Arendse. J'ai l'impression, mais je peux me tromper, que ce principe de "dépossession" est désormais obsolète et sonne comme un aveu d'impuissance, même passagère.

L'Afrique du Sud s'avance samedi sur la Canebière avec la ferme intention de boucher l'entrée du port. Sa prise en force de la ligne d'avantage et ses gros tonnages au ras des phases de conquête vont mettre à contribution les plaqueurs bleus dont on a clairement vu qu'ils avaient de l'appétit pour ce genre de défi frontal. Mais si la défense permet de ne pas perdre un match, c'est bien l'attaque qui offre le succès. Et dans ce domaine, le XV de France serait bien inspiré de monter son exigence d'un cran, voire de deux.

Fidèles à leurs principes dynamiques et multipliant les passes, les All Blacks ont infligé une correction aux Gallois à Cardiff, quand les Pumas s'imposaient à Twickenham grâce à un essai de toute beauté en première intention derrière touche de leur couteau suisse Emiliano Boffelli, avec petit tourniquet des avants pour faire diversion, appels, leurres et courses rentrantes des centres pour bloquer la défense anglaise au milieu du terrain et parfait négoce du "deux contre un" en bout de ligne. 

Les Wallabies, pour leur part, déçus d'avoir perdu à la dernière minute, nous ont néanmoins gratifié d'une contre-attaque de cent mètres après la récupération acrobatique d'un lob distillé par Antoine Dupont; essai estampillé "Aussie Flair" digne de La Pléiade, réaction offensive collective au plus fort de la pression encaissée et soudain utilisée pour renverser le rapport de force. Le genre d'action lumineuse qui a fait, depuis les années 60, la gloire du XV de France. Ca n'a échappé à personnne.

dimanche 29 novembre 2020

Trait d'union

Les multiples hommages rendus à Christophe Dominici nous touchent en creux, tous autant que nous sommes, tant ils parlent de cet amour qu'il ne faut jamais refuser de donner autour de nous. "Aimer sans savoir qui", écrit à cet effet notre vieil ami Pierre Quillardet, ancien ailier du PUC. Apaisé ou violent, partir nous ramène à notre condition humaine, notre finitude. Au départ tragique de Domi soudainement happé par les ténébres, moins destructeurs mais tout aussi tristes sont ceux d'André Quilis et de Roger Fite, eux aussi internationaux. Ces serviteurs du jeu n'attendaient ni lumière ni récompense, l'un chercheur l'autre dirigeant, et constituent la part la plus importante de notre humanité ovale. Au moment où les marins du Vendée Globe passent le cap de Bonne-Espérance, une vague à l'âme porte aussi le souvenir d'un de nos grands capteurs d'émotions, le photographe Denys Clément, aka "L'Ange Baroque". Ce témoin malicieux traversa un demi-siècle de sport sur la selle d'une moto durant ses nombreux Tours de France et le pont d'un catamaran lors des transats ou autres circumnavigations hauturières. On le distinguait, arpentant la ligne de touche pour imprimer des attitudes rugby comme lui seul, ancien talonneur du lycée Michelet de Vanves puis des juniors du Stade Français, était capable de les cadrer. Un regard, celui de Christophe Dominici, archange sulfureux au charme électrique, habitait donc nos esprits le temps d'un France-Italie bien conclu samedi soir, et le Stade de France résonnait du vide que laisse désormais cet ailier débordant. Mais dans le miroir tendu par Domi se reflétait un visage moins connu, si ce n'est de ses anciens partenaires d'Agen et du XV de France des années cinquante. Comme les cinq néophytes sélectionnés par Fabien Galthié - Neti, Geraci, Pesenti, Villière et Barraque - Pierre Guilleux profita d'un vent de fraîcheur en équipe de France pour débuter un jour de février 1952 face aux Springboks, à Colombes. Pierre Guilleux n'a jamais fait les gros titres. Ouvreur pétillant particulièrement attiré par l'offensive, il fut placé à l'arrière d'une équipe qui alignait de grands noms et de fortes personnalités comme Maurice et Jean Prat, Gérard Dufau, Lucien Mias et Guy Basquet ; ainsi qu'un certain Jean Colombier dont on cru longtemps qu'il avait obtenu le prix Renaudot en 1990. Puis il referma quelques mois plus tard sa parenthèse internationale à Milan, sur une victoire face à l'Italie. Enseignant diplomé de l'Ecole Normale Supérieure d'Education Physique, il fit passer à Pierre Villepreux l'épreuve rugby du CAPES et signa pour L'Equipe pendant de nombreuses années ses compte-rendus de matches depuis la tribune du stade Armandie. Enterré jeudi dernier à Agen, sa disparition, à l'âge de 95 ans, a été tenue discrète par sa famille, à l'image d'un parcours sans tache ni faille dédié à ce que ce jeu comporte de plus noble. Rendre à ce sportif éclectique en quelques lignes une partie ce qu'il a donné est bien le moindre des hommages. Avant-centre des Chamois Niortais (football), gardien de but international (handball à XI) et excellent joueur de tennis jusqu'à disputer en 2003 en Afrique du Sud le championnat du monde vétérans, la passion se mariait chez lui à l'humilité. La marque des vertueux. Il mesurait 1,72. Comme Domi. Et il y a chez Gabin Villière, septiste tout en tendons, de ces deux attaquants l'éclat et la discrétion. L'essai qu'il planta d'une foulée nerveuse au terme d'un slalom que n'aurait pas désavoué son ainé est davantage qu'une heureuse coïncidence. A la demande toute amicale d'André Buonomo, ancien flanker biterrois, "sous la grande émotion crée par le geste de délicatesse des All Blacks pour Maradona", m'écrit-il, apprécions pour finir à quel point "ce moment honore les valeurs profondes du rugby", instant où les hommes au maillot noir qui portent le deuil de leurs adversaires déposèrent, avant d'affronter les Pumas, une tunique sombre floquée du numéro dix que ce démon d'Argentin porta d'une main ferme et d'un pied gauche au firmament des génies. Tel un trait d'union.

samedi 2 novembre 2019

A l'unissons !

Certaines photos valent mille mots. D'autres se passent de commentaire. Quand, sur la pelouse de Yokohama, Siya Kolisi brandit le trophée Webb Ellis entouré de ses coéquipiers, nul besoin de légende. Regarder suffit. Je ne sais s'il s'agit de rugby : l'événement dépasse la seule circonférence ovale. Après François Pienaar élevé dans un contexte d'apartheid et félicité par Nelson Mandela pour avoir su conquérir une coupe qui servirait à unifier la nation arc-en-ciel meurtrie, surgit maintenant Siyamthanda Kolisi.
Cent vingt-huit ans de rugby springbok derrière le soixante-et-unième capitaine de l'équipe nationale. Son parcours force le respect : orphelin, un township pour terrain d'enfance, la faim en viatique, la misère comme horizon, le seul xhosa - l'idiome de Mandiba - pour se faire entendre. Mais voilà, le rugby croisera sa vie pour construire un destin. Qui va l'élever. Au rang désormais d'icone. Ou plutôt de symbole : celui de toutes les convergences.
Les matches laissent un score. Cette finale imprimera une trace. On peut ne pas aimer le jeu pratiqué par les Sud-Africains. Mais ils se foutent bien des notes artistiques que les esthètes peuvent leur donner. Ils pratiquent leur rugby, imaginé par un pasteur, le révérend George Ogilvie, retourné au Cap après avoir suivi ses études dans un collège anglais, Winchester, où se pratiquait un jeu plutôt viril et rugueux appelé the scrum.
Ca ne s'invente pas. Ou plutôt si. Il y a de siècles de cela, chaque collège privé anglais (il ne s'agit pas d'un établissement pour pré-ados mais d'un mix Terminale-Prépa-Université) dispose de sa propre activité physique : le mur à Eton, le football à Rugby, etc. Ogilvie a découvert la mêlée à Winchester et n'aura de cesse, revenu en Afrique du Sud, d'encourager la pratique de cette activité physique collective qui colle bien au caractère combattif des ouailles liés dont il a la charge.
Vous imaginez où cela nous mène. La mêlée fantastique, écrit par Denis Lalanne, traite du test-match de 1961 à Colombes, un 0-0 qui fascina toute une génération bien après que les Springboks de Hennie Muller eurent dévasté l'Europe du Tournoi des Cinq Nations en 1952, inspirant Lucien Mias à peaufiner le demi-tour contact six ans plus tard pour réaliser l'exploit de vaincre ces Rugbymen du Diable sur leurs terres avec une équipe de copains. La mêlée, creuset de l'âme ovale sud-africaine, donc.
Tout sauf un hasard si sur une ultime mêlée les Springboks de Pienaar bloquèrent en 1995 l'avancée du XV de France à Durban sous un déluge de doutes et de frustration pour s'ouvrir le chemin de la finale et de la rédemption politique. Quand j'ai vu les huit avants springboks soudés comme un seul engager une flexion et disloquer la mêlée anglaise, samedi, je n'ai pu m'empêcher de penser au serment du révérend Ogilvie.
Alors que les Springboks de Paul Roos affrontaient une sélection des îles Britanniques, se posa un problème de maillot. Les Lions jouaient en blanc. Pas question de leur proposer, hospitalité oblige, de changer de tunique. C'est alors que le révérend Ogilvie invita Paul Roos à récupérer les maillots de l'équipe de son diocèse, en coton vert olive avec une mitre sur le cœur. Pas étonnant qu'en Afrique du Sud le rugby soit plus fédérateur que ne peut l'être une religion.
Depuis une vingtaine d'années, le législateur soumis à la volonté de l'industrie du spectacle a cherché par tous les moyens à édulcorer cette phase de jeu qu'on appelle mêlée et qui, pour le profane, ressemble à un amas alors qu'il s'agit bien de la plus formidable épreuve de fusion, de technicité et de volonté jamais inventée, à même de jauger l'engagement d'un groupe vers un but commun, de juger la valeur intrinsèque d'un pack, et surtout sur terrain gras. Toutes les règles et les injonctions, les commandements et les alinéas ne pourront jamais changer cet axiome : pas de mêlée, pas de succès !
Ancien cornac du pack biterrois de la grande époque, Richard Astre m'écrit ce message que je vous transmets sur un pas : "Le rugby demeure un sport de combat collectif. Les mêmes valeurs sont toujours présentes : humilité, solidarité, courage, discipline... Tout le monde connait ces poncifs mais il ne faut pas confondre objectifs et moyens. Quelle action, quelle maîtrise, quel comportement, quelle intelligence mettre au service de la stratégie, tout en faisant abstraction de son propre ego ? La conjoncture très compliquée en Afrique du Sud a cimenté la cohésion de cette équipe. L'unisson entre avants et trois-quarts, avec une grande détermination dans l'affrontement, a suffi pour anesthésier toutes les velléités anglaises."
L'entraîneur sud-africain Rassie Erasmus a raconté à l'issue de cette finale remportée sur l'Angleterre (32-12) qu'il avait suggéré à ses joueurs de ne pas céder à la pression du résultat après leur défaite inaugurale contre les All Blacks lors de ce Mondial japonais. "La pression, en Afrique du Sud, c'est de ne pas trouver de boulot, c'est d'avoir perdu un proche, assassiné. Nous, notre objectif, c'est de donner de l'espoir. Pas avec des mots mais en actes. Sur le terrain." C'est d'unir une nation. Unissons donc à l'unisson !
Souvent, la finale d'une Coupe du monde donne le ton pour les années à venir. Celle-ci nous ramène aux vertus immarcescibles du football tel que pratiqué à Rugby. Les rats de bibliothèque ont beau vouloir faire mourir Webb Ellis en dévissant le mythe fondateur de son piédestal, la transgression reste gravée dans ce marbre placé sur le mur d'enceinte. C'est donc avec un beau mépris pour l'ère du temps que les Springboks, discrets durant ce Mondial, à la fois terriens et mercuriels, sont parvenus à se transcender au bon moment, gardant vivaces les racines de leur histoire pour mieux greffer des éclairs de génie au bout de leurs ailes.



samedi 21 septembre 2019

L'éveil à la lumière

C'est donc fait. Dans le désordre. Mais quelle que soit la manière - brouillonne et enthousiaste -, la France vient de passer l'écueil argentin d'entrée de Mondial japonais et, visiblement, c'est bien pour l'instant l'essentiel tellement l'incertitude primait avant le coup d'envoi. Nous pouvons maintenant apprécier le reste de cette Coupe du monde en attendant le 12 octobre et le choc contre l'Angleterre. Car entre temps, on imagine que les Tricolores auront su s'imposer sans faillir et sans nous faire trembler face aux Etats-Unis, puis aux Tonga.
Je faisais partie de ceux qui n'envisageaient pas un succès français devant les Pumas, lequel se finalement joue (23-21) sur un drop-goal réussi par l'ouvreur remplaçant Camille Lopez quand l'infortuné arrière argentin Emiliano Boffelli manque d'un rien l'ultime but de pénalité, une queue de typhon détournant tout en haut des poteaux le ballon. A quoi tient une victoire ? A un hors-jeu de Louis Picamoles non décelé sur son interception. A une trajectoire, celle des Tricolores était rectiligne en première période, celle des Pumas resserrée ensuite autour de ballons portés derrière le champ du coq.
Quel samedi de rugby ! Une heure de magie fidjienne au réveil avant que, là-aussi, les groupés pénétrants ne sauvent l'Australie d'un fiasco retentissant après une heure de passe-passe. Puis une finale avant la lettre entre All Blacks et Springboks, remportée par les hommes de Steve Hansen,dont le génie consiste à placer son meilleur ouvreur, Beauden Barrett, à l'arrière, et deux inconnus, Sevuloni Reece et George Bridge, aux ailes pour lire et suivre ses inspirations.
All Blacks et Springboks ont immédiatement montré à quel niveau d'intensité se situait la barre, placée haut, pour espérer décrocher un titre mondial. Les Australiens sont un cran en dessous et l'entrée en jeu de l'Angleterre face aux Tonga n'a pas été concluante, même avec un bonus offensif. La façon, liminaire, dont les Irlandais ont battu l'Ecosse avec le bonus offensif ne laisse augurer rien de bon pour les Calédoniens, désormais sous la menace du Japon et des Samoa. Quant aux Gallois, ils se sont sortis sans dommage du piège géorgien et visent rien de moins qu'une finale.
Ce neuvième Mondial est donc lancé sur des pelouses synthétiques lisses comme des billards au-dessus desquelles planent la menace de typhons à (presque) guichets fermés. Quatre poules, certes, mais surtout autant de divisions d'écarts entre Namibiens et Springboks, par exemple, qui s'affronteront samedi prochain, après un Argentine-Tonga qu'on espère éclairant.
Il n'y avait donc aucune raison de craindre pour une troisième-ligne française composée au dernier moment, ni pour Romain Ntamack (re)lancé à l'ouverture et encore moins pour l'association de deux profils identiques au centre, à savoir Gaël Fickou et Virimi Vakatawa. L'honneur du XV de France est sauf et mis à part incident industriel sous l'empire américain, s'ouvre donc un quart de finale pour lequel l'adversaire - australien, gallois ou fidjien - est encore loin d'être choisi.
Maintenant, on sait que le talent français, celui de Charles Olivon, de Damian Penaud et d'Antoine Dupont, peut faire une différence dans les moments compliqués ; que la mêlée française, dans le sillage de son pilier droit Rabah Slimani, n'est pas mise à l'index du corps arbitral ; et que rien ne vaut le désordre pour que s'exprime une inspiration qu'on qualifie de French Flair. Autrement écrit, si le coq ne chante jamais aussi bien que les ergots dans le fumier, il symbolise aussi l'éveil à la lumière.

samedi 14 septembre 2019

Dans l'effet miroir

Ce qu'il y a d'intéressant avec la nation argentine, outre la beauté de sa gent féminine, la tendresse de sa viande et la sensualité du tango (vous pouvez intervertir) c'est qu'elle nous présente un miroir. Du moins en ce qui concerne le rugby. Ca tombe bien, samedi matin, nous saurons. Nous saurons si les espoirs placés dans ce XV de France bleu pâle méritaient toute notre attention, si le voyage japonais va se poursuivre au moins jusqu'aux quarts de finale. Savoir si l'humiliation d'une élimination trop rapide, dès la phase de poule, témoigne d'un déclin annoncé depuis plus de dix ans.
Dans ce miroir se reflètera le potentiel d'une équipe de France qui attendait cette occasion pour exprimer son talent ou bien le désarroi d'un groupe disparate, sans âme ni jeu, partie immergée d'un iceberg de soucis dont les résultats sportifs sont le moindre. Dans tous les cas de figures, ce reflet  raconte surtout l'ascension d'une nation qui a fait du rugby un levier d'éducation, avant de valoriser ses maigres ressources et les bonifier au maximum pour se hisser parmi les meilleures quand, dans le même temps, nous persévérons à gâcher notre patrimoine.
Jamais dans l'histoire d'une Coupe du monde le France-Argentine de ce samedi aura autant d'importance. Il dépasse même en intensité dramatique le match d 'ouverture de l'édition 2007 remporté avec maestria par les Pumas au Stade de France. Dans une poule qui comprend aussi l'Angleterre, favorite à la première place, le perdant de ce duel de latins sera condamné à additionner les essais face aux Etats-Unis et au Tonga pour espérer terminer à la deuxième place.
Après deux mois de préparation, le XV de France conserve une demi-douzaine d'interrogations, preuve de l'état d'incertitude dans lequel il se trouve au moment de jouer son Mondial sur un match, le premier, d'entrée de compétition. Son capitaine Guilhem Guirado n'est pas titulaire indiscutable, la place de deuxième-ligne aux cotés de Sébastien Vahaamahina n'est pas acquise, le chantier de la troisième-ligne est loin d'être achevé, le poste d'ouvreur fait toujours débat et l'association au centre fluctue. La sérénité fait défaut. Une faille dans laquelle ne manqueront pas de s'engouffrer les Argentins.
Pour préparer ce moment qui oscille entre angoisse et excitation, je vous conseille un peu de lecture. Tout d'abord la revue Tampon, qui verse dans la nostalgie savoureuse avec en particulier une succulente interview de David Campese et une story vintage des Tricolores modèle 1987. Puis l'ouvrage très fouillé de Marc Duzan sur les Histoires secrètes des Bleus (Hugo Sport éditions), vestiaires et coulisses racontés par le menu. De leur côté, Julien Schramm et Bruno Kauffmann, anciens du XV de France de la presse, plongent dans la psyché des internationaux français à l'heure de leur première sélection (Première cape, éditions Glénat) et c'est émouvant. De quoi tenir avec le choc.
Se trouve aussi dans les meilleurs kiosques et librairies le hors-série de L'Equipe sur lequel j'ai bossé tout le mois d'août : il compte huit portraits de géants (Kirwan, Campese, Lomu, Eales, Wilkinson, Habana, McCaw et Carter) rédigés par les reporters du quotidien, et autant d'interviews exclusives (Garuet, Cambé, Benazzi, Lamaison, Magne, Clerc, Yachvili, Szarzewski) réalisées par votre serviteur, gorgées d'anecdotes qui expliquent mieux que de longs discours les raisons pour lesquelles la France n'a toujours pas été championne du monde, alors que Néo-Zélandais, Australiens, Sud-Africains et Anglais sont titrés.
Car c'est bien de cela dont il s'agit : au-delà des petites histoires, des confidences, des sagas et des décryptages, ressort l'incapacité de la deuxième nation en nombre de licenciés à s'inscrire au palmarès du trophée Webb-Ellis quand la Nouvelle-Zélande vise au Japon un quatrième trophée. Samedi, on saura. D'autant que se présente aussi dans la foulée ce même jour un affrontement explosif entre All Blacks et Springboks, must ovale à ne manquer sous aucun prétexte entre les deux plus sérieux prétendants à ce neuvième sacre mondial.

samedi 13 juillet 2019

My big brother

Sa dédicace nous honorait : "Live your dreams". Les siens, de rêves, étaient peuplés d'anges et de démons. Des rêves en noir et blanc. Contrastés. Comme le fut son existence qui s'est arrêtée mercredi 10 juillet. J'ai pu compter James Small parmi mes amis. Je ne suis pas le seul et j'y associe mes confrères Renaud Bourel et Benoît Pensivy. Une existence au sommet, champion du monde à vingt-cinq ans, un bel âge pour jouir d'un tel sacre. Mais aussi dans les affres de l'angoisse qu'il n'avait pas su apprivoiser. On a beau s'être employé tout en effort féroce à annihiler l'effet Jonah Lomu lors de l'historique finale du Mondial 1995 à l'Ellis Park, vaincre une dépression par la seule force de caractère est un défi autrement plus violent. Jamesy n'y est pas parvenu.
Ce n'est pas faute d'avoir essayé. Sorti de l'ornière - drogue, gang, vols - grâce au rugby. James s'est toujours battu. Pour grandir en évitant les coups de ceinturon, côté boucle, d'un père qu'il a fini par ne plus croiser, puis ne plus voir. Un père épave. Avec sa gueule de beau gosse dur à cuire, sa fragilité jamesdeanienne, ses passions artistiques (photographie, graphisme, musique), son charisme animal, sa présence d'un bloc, mais aussi ses doutes, ses craintes, ses tensions, ce Small fut la première "star" du rugby sud-africain, loin devant le consensuel François Pienaar ou le lisse Chester Williams. Il était l'incarnation du Springbok en pleine lumière.
Bien avant Frédéric Michalak, il a défilé pour un couturier ; comme Teddy Thomas, il pouvait débarquer en retard à l'entraînement. Il suffisait aussi de prononcer son nom dans n'importe lequel des townships pour que s'ouvrent les portes car il était perçu comme le frère de tous, sans hypocrisie, sans convention. Ce que je sais, c'est qu'il craignait l'après-rugby, le moment où la gloire factice allait remplacer le frisson du terrain. Car James Small frissonnait. C'était même la raison pour laquelle nous avons sympathisé, en 1992, lors de la première tournée des Springboks de l'après-apartheid.
Il détonnait au milieu des Afrikaners bon teint, lui l'Anglais de racines. Dans le bus au milieu des colosses, il écoutait les Doors, et aussi Jeff Buckley, dans son casque. Seul, à part, atypique, mais pas isolé. Car il avait la dureté d'impact, la hargne congénitale, les sens du sacrifice et une certaine idée d'un jeu de défi propre aux Sud-Africains dont il est vite devenu le symbole. Malgré lui. Nous sommes allés, de concert, déposer une rose rouge sur la tombe de Jim Morrison au Père-Lachaise. Une époque où les joueurs étaient libres d'aller et venir où bon leur semblait entre deux entraînements.
Je n'imaginais pas alors à quel point sa part d'obscurité prenait de la place et l'envahissait. Une fois sa carrière terminée, il foisonnait de projets : restaurants, boutiques, voyages, famille à fonder, expositions de photos. Son âme d'artiste vibrait sans cesse mais les compromis ont eu raison de lui. Ces dernières années, il avait changé. Du moins lui ne se voyait plus comme il aurait aimé être et devenir. Les ruptures, y compris affectives, fissuraient son aura. Comme son modèle, Jim, qui avait chanté ses poèmes et n'avait plus rien à dire sur ce sujet, James avait joué, et plutôt bien, et n'avait plus rien à percer : son côté Rimbaud rugby, sans doute.
On ne prépare pas les champions de cet acabit à leur petite mort, celle du sportif adulé. Toutes proportions gardées, pour un Raphael Poulain qui trouva un jour la lumière dans la pensée philosophique alors qu'il était en train d'imploser, combien de Marc Cécillon abandonnés et d'un coup abonnés aux faits divers ? Partir à cinquante ans n'est pas anodin. Là aussi une rupture qui interroge. J'entends, suite aux décès de Ruben Kruger et de Joost van der Westhuizen, ses coéquipiers champions du monde 1995, le soupçon du dopage se propager sans retenue. Il n'est sans doute pas utile que James Small meure deux fois.
En 1995, Kitch Christie et Morné du Plessis, respectivement entraîneur et manager des Springboks, m'avaient permis de suivre au plus près les Springboks pour L'Equipe. Un privilège. Au plus près signifiait avoir accès à la vie de ce groupe, c'est-à-dire tout ce que le film réalisé par Clint Eastwood, Invictus, ne peut pas vous montrer : les parties de golf, les annonces de composition, les entraînements, les briefing d'avant-match, les échanges tactiques, jusqu'à la façon dont les Boks allaient défier les All Blacks en finale, en insistant pour que les phases de conquêtes soient disputées du côté droit, sur l'aile de Jonah Lomu, afin de restreindre son périmètre d'action.
Jamais Christie et du Plessis n'auraient permis que s'installe un dopage collectif, institutionnel, concerté. Le seul produit que prenait James Small, c'était de la créatine. Il le faisait devant moi, sans paraître gêné. Produit autorisé à cette époque. Masquant ? Sans doute suis-je encore naïf, à mon âge. En revanche, ce dont je suis certain, c'est de l'intensité de la préparation physique des Springboks avant cette Coupe du monde. La description que m'en fit James dépassait les limites alors tolérées par les internationaux des autres nations.
Suer jusqu'au sang ne faisait pas d'eux de meilleurs techniciens - d'ailleurs, les Français auraient pu les vaincre en demi-finale à Durban, préparés qu'ils étaient par Pierre Berbizier façon commando - mais des joueurs capables de disputer, si besoin, deux matches d'affilée avec la même intensité, ce que me confirmera le francophile Kobus Wiese, l'homme et demi des Boks.
Par respect pour la famille de James, sa fille, sa mère et sa soeur, dévastées, je ne vous parlerai pas de ma peine depuis l'annonce de la disparition brutale de cet ami. Elle nous invite - "Hey bro, lançait-il, continue d'avancer" - à cueillir encore mieux chaque jour qui passe, chaque rai qui perce. A nous réinventer quand après avoir été il nous faut vivre de tout notre être. Pleinement. Apprivoiser l'angoisse pour mieux cerner qui nous sommes vraiment, au fond de nous, là où nous seuls pouvons aller, puiser et remonter à la surface, sans doute un peu meilleurs, sûrement différents. Mais vivants.




lundi 26 juin 2017

Devoir d’exigence

Adolphe Jauréguy l’attestait, et il n’y a aucune raison de ne pas le croire : quand l’écrivain anglais Rudyard Kipling s’est mis à la rédaction du Livre de la Jungle, il a fortement pensé aux Français quand il s’est agi de trouver puis de creuser les caractéristiques des Bandar Log, ce peuple des singes tant vilipendé dans l’ouvrage. Ils sont décrits, ces Bandar Log (qu’on pourrait traduire par «bande de bûches», au sens d’abrutis), comme instables, velléitaires, colériques, excités pour un rien. Des parias des îles, pour paraphraser John Conrad, son contemporain, ostracisés par le peuple de la jungle.
Les Anglais qui se targuent à juste titre d’avoir inventé le premier Parlement politique occidental tout en ayant créé leur propre religion ont une expression pour traiter par le plus profond mépris les peuplades guère dignes d’intérêt : «Sans foi ni loi». Les Bandar Log n’ont aucun credo, pas de contrat social ni de code civil, pas de roi ni de chef. Ou plutôt ils en ont beaucoup. Trop. Ce qui génère une cacophonie d’imprécations laquelle les empêche finalement de mener à bien leurs projets. Aucune de leurs ambitions collectives ne dépasse le stade de l’esquisse.
Et puis surtout ils parlent fort, souvent, à contre temps, à tort et à travers, chacun revendiquant le droit de s’exprimer pour attirer l’attention sur lui. Dans ce microcosme qu’est la jungle et ses animaux - comme le sera plus tard la fameuse ferme de George Orwell peuplée de basse-cour - les Bandar Log comptent pour partie négligeable: personne ne leur prête la moindre attention. De là à imaginer Marcoussis en Grotte Froide il n’y a qu’un pas. 

Tout comme il est tentant de voir bientôt Fabien Galthié en Mowgli fabriquer un toit ovale pour abriter le XV de France des grosses déconvenues du tonneau de celles qui viennent de plomber, pour notre plus grand désespoir, la tournée de ce mois de juin en Afrique du Sud. King Louis, avec ses percussions frontales, n’y pouvait mais. Ni lui ni ce Serin, oiseau de bonne augure vite déplumé à Durban. Les Tricolores reviennent penauds, contrits, martyrisés, humiliés. En vrac comme en kit à reconstruire, et on leur souhaite de bonnes vacances. Franchement. Ils ont dix semaines, une première, pour se laver la tête et se durcir la couenne.

Parce qu’en novembre, qu’ils le sachent, ils vont en baver.  Avec la réception du Japon, de l’Afrique du Sud - heure de vérité - et deux tests face aux All Blacks, le président de la FFR, Bernie 1er, a demandé trois succès. Rien de moins. Sinon… Et bien sinon, il y a aura du changement dans le staff. Mais pas seulement. Une remise en question du jeu proposé et des réajustements dans le choix des sélectionnés. Guy Novès, dixit Laporte, n’est pas menacé mais c’est justement parce que ça a été répété trois fois en une semaine que la situation de l’entraîneur national n’a jamais été aussi fragile.
Comme dans les années soixante avec Albert Ferrasse et Guy Basquet, la FFR s’est dotée d’un duo de dirigistes : Laporte et Simon. Et pas toujours dans cet ordre-là. A l’ancien pilier protéiforme le marketing, la communication et la supervision de toutes les équipes de France. Ca pèse. A l’ancien demi de mêlée filiforme le reste et surtout les médias, histoire de bien marteler son discours et ses attentes. Vous pouvez suivre leurs aventures sur Twitter comme si vous y étiez. On dirait un show de télé réalité : là Simon devant les vagues de l’Océan Indien, ici Laporte en survêtement à sa descente d’avion.
«Pour l’instant». L’expression, qui précède désormais le discours présidentiel concernant le blanc-seing de Novès, pèse une épée de Damoclès sur le staff bleu. Un an et demi que la bande des quatre trime sur un projet de jeu. Et le néant. Zéro pointé. Une combinaison en deux cent quarante minutes – essai de Spedding à Durban. C’est pauvre. Sans oublier un double déficit criant en défense et en conquête, où la fragilité le dispute au manque d’intelligence.
Contrairement à une soixantaine d’élèves de Terminale obligés de repasser mercredi une partie de leur baccalauréat une semaine après la fin supposée des épreuves à cause d'un vol de copies, l’avantage avec cette tournée de naufragés c’est qu’elle est terminée. Dépassée. Il y a tellement d’éléments positifs à en retirer, si on écoute Novès, qu’on est bien sot de ne pas les avoir captés. A commencer par des pistes de travail. Mais Qu’ont-il fait depuis un an et demi ? Rien puisqu’à les entendre, ils vont démarrer maintenant après avoir enfin mesuré l’écart qui les sépare du haut niveau. Jamais XV de France n’avait eu autant de temps à passer groupé. On frisonne d’effroi à l’idée d’imaginer qu’il va en avoir davantage, du temps, derrière les grillages de Marcoussis à huis clos.
Pour ajouter à la déception, j’apprends en lisant la chronique de mon ami Olivier Margot dans Midi-Olympique – les langues se délient avec le temps, il faut juste tendre l’oreille au bon moment – que Yoann Maestri et Yoann Huget s’étaient plaints auprès de leur coach, Philippe Saint-André, de l’exigence, trop élevée, trop intense pour eux de leur capitaine de l’époque (c’était en 2015, avant le coup d’envoi de la Coupe du monde), l’irréprochable Thierry Dusautoir. Nous évoquions cela il y a peu sur ce blog et c’est bien d’exigence dont cette petite génération bleue manque le plus.
Elle n’a rien produit dans l’hémisphère sud depuis 2009, rien gagné depuis le Grand Chelem 2010, rien montré dans le Tournoi des 6 Nations ni ailleurs depuis trois mandats d’entraîneurs. Mais elle sait se plaindre quand un de ses plus grands capitaines, joueur emblématique à défaut d’être charismatique, leader par l’exemple, lui intime l’ordre d’engagement. Génération dorée que celle-là avec sa convention de sénateurs et son train de jeu qui va à la même vitesse. Génération déboussolée qui ne supporte pas la critique, en témoigne l’ire du capitaine Guirado à l’encontre de notre confrère Vincent Péré-Lahaille via Twitter, pour lequel on écrit malheureusement plus vite qu’on ne pense.
En cet été commençant, on pourra au moins dire qu’on a vu jouer les All Blacks. Qu’au moment où s’affadissait le bleu de France nous partagions l’avènement de géants comme Richie McCaw, Ma’a Nonu, Dan Carter, Conrad Smith, Owen Franks, Kieran Read, Brodie Retallick, Aaron Smith puis Beauden Barrett, Rieko Ioane, Codie Taylor…  Ioane, justement. Sa famille a spontanément hébergé la veille du premier test à l'Eden Park d'Auckland tel supporteur des Lions, un Anglais dénommé Alex Edwards, qui allait dormir dans sa voiture sur le parking d’en face. Si ça n’est pas esprit rugby, ça !

lundi 12 juin 2017

Niveau de l'amer

Faut-il évoquer ici le jeu de l'équipe de France ? Vraiment pas. On laissera les absents du premier test avoir tort. Car rien. Voilà exactement ce qui s'est passé à Pretoria. Ca arrive. Souvent, côté bleu depuis 2012. Je préfère vous raconter Durban par le menu, c'est plus sympa. Autant évoquer ce qu'on connaît. Parce qu'en regardant jouer (c'est un grand mot) ces Tricolores, j'ai l'impression de ne plus rien reconnaître de ce que j'appréciais dans le rugby français quand il savait s'exporter dans les terres australes. D'ailleurs, quoi de plus inutile que de parler de jeu quand il n'y a aucun engagement des joueurs en amont.


Laissons donc ces Bleus sans âme se reconcentrer sur l'essentiel : l'envie, l'allant, le coeur, les tripes, la moelle... Et accessoirement une part de cerveau disponible pour analyser en temps réel la stratégie springbok, ce qu'ils ne surent pas faire à Pretoria. Alors Durban, donc, sa plage immense et vibrante, ses requins au large, sa pluriculturalité, l'indolence de son rythme de vie. D'un côté le port niché entre les falaises d'où sortent d'immenses porte-containers, de l'autre les deux stades. Celui du rugby paraît tout petit à côté de l'oeuvre construite pour le football. Ce Moses-Mabhida, vous l'apercevez ci-dessous et tout au fond, reconnaissable à son arceau, 106 mètres au-dessus du toit...
Durban, devant la douceur de l'océan Indien, c'est aussi l'occasion de rencontrer des requins. A ne pas manquer. Dans un immense aquarium grand comme un terrain de basket et profond de quinze mètres. Pour une poignée de rands, vous descendez seul dans une cage ajourée, sans toit ni protection au-dessus de votre tête, pour vous maintenir en apnée aussi longtemps que vous le pouvez au milieu de squales tournoyants. Une expérience inoubliable qui vous remet à votre place, tout nu, sans défense, au milieu de la chaîne alimentaire. Je garde encore aujoud'hui de cette descente un souvenir fort. C'était en août 2015.

Sur la photo ci-dessous, vous apercevez le préposé au repas, avec sa bouteille d'oxygène, distribuer la nourriture. Le visiteur que j'étais doit, lui, retenir son souffle, ce qui augmente la tension mais aussi l'excitation, soulignant d'autant la rareté du moment. On ne reste pas plus d'un quart d'heure dans cette eau fraîche, légérement salée, au milieu d'une quinzaine de requins dont le plus gros présente le volume d'une Jaguar type E et se déplace en silence si vite qu'à peine vous avez le dos tourné il est déjà revenu en trois coups de nageoires. Pure beauté de l'instant étiré. 
Durban, c'est aussi et surtout pour nous, Français, le Kings Park. Y pénétrer c'est revenir en 1995. Avant l'orage. Forcément. Je déjeunais en compagnie de Denis Lalanne dans un petit restaurant non loin du stade quand nous avons entendu le tonnerre débouler et le ciel s'obscurcir d'un coup, sans prévenir. Puis la grêle tomber à mesure que nous avançions vers les tribunes. En moins d'une demi-heure la pelouse était transformée en marécage. A l'intérieur, l'eau de pluie suintait des marches comme si cette bête de béton se mettait soudain à transpirer à grosses gouttes sonores.

Cette demi-finale n'aurait jamais dû être disputée en l'état, sinon reportée. Mais il y avait des impératifs télévisuels. Et politiques, surtout. En cas d'annulation - c'était la voix de la sagesse - l'Afrique du Sud aurait été éliminée sur tapis vert à cause du nombre d'expulsés en phase de classement (remember le match contre le Canada à Port Elisabeth). Les dirigeants (IRB, gouvernement) craignaient que cette décision n'entraîne des réactions violentes du public mais aussi dans tout un pays que le président Nelson Mandela avait dans sa main comme on manie un ballon. Je tiens l'anecdote du regretté Marcel Martin, sur cette affaire aux premières loges. De toute façon, les Tricolores du coach Berbizier n'auraient pas voulu d'un succès ainsi tronqué.
Depuis cet épisode homérique, la pelouse a été remontée et un système d'évacuation d'eau installé. Il n'y aura donc pas d'innondation dans le stade en cas d'orage. C'est à noter. Orage il y a dans les esprits bleus. Le staff s'est complétement planté dans la préparation de ce match, utilisant des images vidéos périmées d'une équipe bok qui avait changé de stratégie durant l'intersaison... Le désespoir serait de constater qu'à mi-chemin des Coupes du monde, Guy Novès, le sorcier toulousain, n'a pas avancé d'un iota dans son projet de jeu. Que les internationaux - au nombre de quarante-cinq appelés Elite ce qui semble un peu incongru considérant leurs performances - n'ont pas vraiment envie de se gâcher les vacances après avoir aligné Top 14, Tournoi et Coupe d'Europe, et assurent donc une prestation minimale sans prendre le risque de se blesser.


On peut les comprendre, cela dit, après la pandémie de commotions cérébrales qui a dévasté le rugby d'en France ces derniers temps. Ca fait maintenant quatre-vingt ans que le XV de France fait preuve d'une inconstance à la fois coupable et attachante. On se demande toujours ce qu'il va nous sortir. C'est souvent le pire, parfois le meilleur. A quand remonte la dernière belle performance tricolore dans l'hémisphère sud ? 2009. A Dunedin. Restent maintenant deux test-matches à ces Tricolores-là pour s'écrirent leur chapitre. Il commence à Durban.