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dimanche 9 mars 2025

Une preuve éclatante

 

Une image vaut mille mots mais, dans le cas qui nous occupe, à savoir l'éclatant succès tricolore à Dublin, c'est parfois réducteur. C'est d'un album dont nous aurions besoin pour illustrer l'exploit réalisé sur la pelouse de l'Aviva Stadium. Et par où commencer ? Comme nous y incite notre ami Marcel Allan, contributeur de ce blog, autant attaquer par le début. Il est admis que le rugby commence devant et que la beauté de ce jeu appelle à ne pas s'y arrêter. Samedi face à des Irlandais engagés sur le chemin d'un Grand Chelem et qui le firent savoir pendant un premier quart d'heure de feu durant lequel le fighting spirit servit de carburant à leur stratégie de pilonnage systématique si difficile à arrêter tant elle enchaîne les temps de jeu, c'est en défense que les Tricolores du capitaine Dupont décidèrent de gagner ce match. Une fois les Irlandais sans le moindre point là où ils auraient pu inscrire deux ou trois essais, les trois-quarts français décidèrent de l'ampleur à donner au score. Et ils le firent d'une façon si spectaculaire que les exégètes d'Ovalie vont placer dans leurs livres d'Histoire cette victoire à Dublin, à l'égal du Crunch royal de 2023.
Ah, Antoine Dupont... Sa blessure est-elle un accident de jeu ou une agression caractérisée ? On laissera la commission de discipline des Six Nations en juger. Ou pas. Avec les plaquages, les rucks sont depuis une dizaine de saisons la zone plus dangereuse du rugby, si l'on veut bien considérer l'intégrité physique des joueurs, désormais soumis à des chocs de plus en plus violents. Pierre Albadadejo, voix de la sagesse, fut le premier à nous le faire remarquer et son insistance à nettoyer le rugby de cette guerre des étoiles qu'est le ruck mériterait d'être entendue à World Rugby. Placé pour gratter un ballon, Antoine Dupont y a laissé un genou. Par essence, la générosité au combat ne se contient pas. D'autres que lui, au poste de demi de mêlée, n'auraient pas mis la main dans cette fournaise, préférant se concentrer sur la conduite du jeu. Lui n'a pas de numéro neuf dans le dos quand il s'agit de batailler comme un flanker, d'être le premier au contest tel un talonneur. 
Nous écrivions qu'après le score-fleuve obtenu contre l'Italie, il était d'importance que ce XV de France mette en Irlande les points sur les i. C'est fait, et de quelle manière ! Qu'il était bon de savourer cette rencontre pour ce qu'elle est, c'est-à-dire un moment de bonheur, une communion ovale, un tableau de maîtres devant lequel passent les minutes qui deviennent des heures que prolongeons, ici, dans l'échange d'émotions, de sensations, de réflexions. Cet Irlande-France a ressuscité nos samedis après-midi bercés par la voix de Roger Couderc, que notre ami Hervé Caillaud nous appelait à célébrer à travers le quarante-et-unième anniversaire de la disparition. Sommes-nous encore nombreux, au lieu de rester les yeux rivés sur une page de pub, à entendre résonner dans nos têtes le Te Deum de Marc-Antoine Charpentier à chaque prise d'antenne en direct d'un stade du Tournoi ?
La semaine va vite passer et il sera alors temps d'évoquer la venue de l'Ecosse. A cette occasion, l'impeccable Thomas Ramos deviendra le meilleur réalisateur tricolore de tous les temps et Damian Penaud, à n'en point douter, dépassera l'immense Serge Blanco au nombre d'essais marqués. On ne compare pas les époques. Mais puisqu'on parle de Ramos, sa passe pour Penaud à hauteur de la ligne médiane, après son interception, est un magnifique symbole de ce qu'est le rugby, sport de transmission, mot dans lequel se retrouvent altérité, générosité, partage et lucidité. Alors, la course solitaire et jouissive du zébulon bordelais vaut bien d'aller chercher un record, qui à son tour ne manquera pas d'être battu et pourquoi pas par son alter-ego, le sidérant Louis Bielle-Biarrey...
Oui, quand Antoine Dupont quitta le terrain, nous pensions tous, à tort, que l'équipe de France perdait plus que son meilleur atout. Mais la performance de Maxime Lucu a démontré, au-delà la valeur d'un demi de mêlée qui a accepté d'éclore dans l'ombre du capitaine tricolore élevé au rang de meilleur joueur du monde, qu'une équipe est toujours plus forte que l'addition des joueurs qui la composent. Dans ce cas précis, reprenant le credo de Rassie Erasmus, son bourreau, Fabien Galthié a raison : le coaching à sept avants sur le banc s'est avéré gagnant. Avec Oscar Jegou, il faut le reconnaître, le XV de France a trouvé l'hybride parfait, moitié flanker moitié centre, quatrième mousquetaire du trio Cros-Alldritt-Boudehent dont l'effort fut, à Dublin, titanesque. Le rugby contemporain se joue effectivement à vingt-trois, soit une équipe et demi. Après l'Afrique du Sud, la France vient d'en donner une preuve éclatante.

dimanche 23 février 2025

Des points sur les i

On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans, c'est admis, mais l'est-on quand on en met soixante-treize ? Toute grappa bue, faut-il vraiment prendre ce florilège d'essais pour une performance notable au point, comme l'a souligné Fabien Galthié dès le coup de sifflet final, de l'inscrire dans le large tableau qu'il a dessiné pour emmener le XV de France au Mondial 2027 ? Sans aller aussi loin, l'amplitude du score inscrit dans ce colisée moderne qu'est le stadio olimpico rapproche les Tricolores des grandes sélections nationales du sud qui, si elles disputaient le Six Nations comme elles s'étripent dans leur tournoi des quatre, ne manqueraient d'inscrire tous les points qui s'offrent à elles face à une Italie qui vient de tristement nous rappeler qu'elle avait été invitée à faire la sixième afin de border le calendrier et ravir les supporteurs jamais lassés de la cité éternelle.

Pour le coup, Rome était plutôt en mode ville ouverte à tous les vents, aux déboulés et aux débordements, aux perles enfilées par les véloces après que les coriaces aient déblayé la zone autour des rucks à grands renforts de coups d'épaules. Essai transformé aussi pour le coach aux grosses lunettes qui misait sur un banc en 7-1 pour terrasser le Nazionale, même s'il s'agissait-là d'employer un énorme marteau pour écraser un moustique. Mais le test est concluant, du moins face à un adversaire du calibre - faible - de l'Italie. Reste à voir maintenant si les Irlandais, ce dont on doute, faibliront après l'heure de jeu quand notre démiurge à larges montures choisira de faire entrer sa légion de secours dans la bataille...

Je suis le premier à le regretter mais nous n'en finissons pas d'attendre Godot, ou bien est-ce Leopold Bloom, au pied des tours Martello pour le vrai test de caractère qui permettra dans ce Tournoi au mitan de jauger un XV de France dont nous avons du mal à juger la puissance de feu tant l'adversaire qui lui été opposé cette année - que ce soit le pays de Galles ou l'Italie -  n'est pas d'un calibre suffisant pour qu'on retire quoi que soit de vraiment intéressant des scores-fleuves alignés, et que celui sur lequel il s'est cassé les dents à la dernière minute a failli faire de même face à l'Ecosse, dont on connait pourtant les limites. Cette véritable évaluation n'est pas pour demain : il faudra attendre encore un peu avant de traverser la mer d'Irlande, qu'on annonce agitée.

Le championnat domestique continue pendant les travaux du Tournoi et se poursuit le rêve de Pierre Villepreux de placer l'œuf - vous apprécierez l'oblong - avant la poule, fut-elle de luxe. Du côté du Stade Toulousain et depuis quatre décennies maintenant le jeu prime sur les joueurs lesquels, interchangeables, sont au service du mouvement et non l'inverse. Aligner des remplaçants, des réservistes et des Espoirs à peine sortis du centre de formation n'a pas empêché d'offrir, face à l'Aviron bâillonné dans un stade Ernest-Wallon à guichets fermés, une performance en sept essais digne des aînés et des titulaires qui, pour la plupart, se trouvaient à Rome engagés sur un autre front.

On ne prête pas qu'aux riches : les champions de France disposent de trois demis de mêlée de classe - Antoine Dupont, Paul Graou, Naoto Saito - et de trois ouvreurs du même acabit - Romain Ntamack, Thomas Ramos, Juan Cruz Mallia - quand leurs adversaires peinent parfois à aligner une charnière décente. Devenu la principale manne du XV de France quand il était naguère paria sous l'ère Ferrasse, le Stade Toulousain profite, et il aurait tort de s'en priver, des primes de mise à disposition de ses internationaux français pour compléter son effectif et se permettra de titulariser en période de doublons sept capés (Neti, Merkler, Arnold, Willis, Mallia, Lebel, Chocobares), s'il fallait encore donner la preuve de sa profondeur de banc.

Pour autant, il y a huit ans, les Toulousains du capitaine Dusautoir faillirent descendre en ProD2. Il n'y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne et le Stade Français n'a pas besoin de GPS pour s'en apercevoir. Champions de France en 2015, les Parisiens n'ont pas le cœur, actuellement, à fêter les dix ans de leur dernier titre. Cette année-là, Arias, Camara, Bonfils, Flanquart, Burban, Lakafia, Dupuy, Danty, Slimani et Doumayrou étaient passés ou allaient passer du rose au bleu. L'entraîneur qui avait permis à cette équipe de lever le Bouclier de Brennus est le même qui a encaissé l'humiliation de Rome, à savoir Gonzalo Quesada, et l'on mesure ce qu'il faut d'amour de ce jeu et d'humilité pour, écrit le poète, rencontrer ainsi défaite après triomphe, "et recevoir ces deux menteurs d'un même front."

dimanche 8 octobre 2023

Boks en stock

 

   
Considérant la démonstration irlandaise, samedi soir au Stade de France, bonus offensif avant la pause et défense hermétique malgré de longs temps forts écossais dans la zone de marque, les Tricolores peuvent peut-être s'estimer heureux de ne pas avoir à affronter dès les quarts de finale la nation numéro un au classement World Rugby, son jeu clinique tranchant comme un scalpel ainsi qu'en témoignent deux essais : celui d'Hugo Keenan à la 26e minute à la conclusion d'une attaque en première main derrière touche avec redoublées, angles de courses inversés, offload et décalage. Et celui de Iain Henderson six minutes plus tard au terme d'une longue séquence de percussions, chaque porteur du ballon franchissant la ligne d'avantage. Jusque dans l'en-but. 
Comme une roue de la fortune - ou de l'infortune, l'avenir nous le dira -, la désormais très fameuse flèche du temps a donc pointé l'Afrique du Sud. Après avoir conquis un premier petit sommet en venant à bout des All Blacks en match d'ouverture, le XV de France s'attaque aux champions du monde pour entrer dans la phase finale et peut légitimement ressentir de la frustration en considérant l'autre partie du tableau avec ses deux équipes moribondes, Angleterre et Argentine, qui côtoient Galles et Fidji. Après deux défaites consécutives en quarts - Coupes du monde 2015 et 2019 - une troisième élimination rapide serait vécue comme une humiliation, et il n'est pas certain que le rugby français parviendrait à se remettre de pareil fiasco si d'aventure il survenait. 
Comme les Néo-Zélandais fidèles à leur règle des 3 P - possession, placement, rythme - et les Irlandais qui récitent depuis vingt ans une obsédante partition aussi musclée que millimétrée, les Springboks accrochent leurs trois étoiles - 1995, 2007, 2019 - à une charrue qui creuse profondément son sillon. Certes, ils ont enrichi leur palette offensive, mais on en oublierait presque qu'ils furent pionniers dans ce domaine dès 1906, alignant autour de leur centre Japie Krige la plus incisive ligne de trois-quarts qu'il était possible de composer au début du siècle dernier. La France fut l'une des premières à s'en rendre compte, pulvérisée 5-38 (un essai contre huit) au Bouscat, le 11 janvier 1913 pour son premier contact avec les Springboks.
Les chiffres ne disent pas tout mais là, ils racontent le poids de l'Afrique du Sud dans notre palmarès. La tournée victorieuse de 1958 sous la férule du Docteur Pack marque l'An I du rugby français, et durant la période plus contemporaine, celle de l'après-apartheid, c'est bien en France et nulle part ailleurs que les Springboks choisirent d'effectuer leur première tournée, à l'automne 1992, en retour du soutien que la FFR n'avait jamais cessé d'apporter avant et pendant les années de boycott. Mais en quarante-cinq rencontres, les Tricolores ne l'ont emporté qu'a douze reprises et seulement pour moitié à domicile, la dernière fois le 12 novembre 2022 à Marseille. Jonathan Danty y avait d'ailleurs laissé sa mâchoire.
Historiquement, le jeu sud-africain est prioritairement basé sur le défi physique frontal. Depuis 1952 et à l'initiative de Danie Craven, il s'est agi de gagner le plus vite possible la ligne d'avantage, et quoi de mieux que les avants pour y parvenir ? Pour diriger le jeu, les techniciens sud-africains et le premier d'entre eux, Auguste Markotter, avaient choisi le troisième-ligne centre de préférence au demi de mêlée. "Nous mettons notre meilleur joueur en numéro huit", répétait le père de tous les entraîneurs springboks, l'idée consistant à conserver le ballon au plus près du pack avant de le transmettre.
Le canevas afrikaner a évolué au fil de temps en offrant la conduite du jeu au demi d'ouverture (cf. Naas Botha dans les années 80) puis au demi de mêlée (cf Joost van der Westhuizen en 1995). C'est toujours là où se situe la clé aujourd'hui. Lutin polymusclé à figure d'ange, Faf de Klerk, le Dupont sud-africain, fut en 2019 au Japon le patron du clan bok. Il l'est encore, et son face-à-face - façon de parler - avec notre nouveau "Petit Napoléon" promet d'être pour le moins agité. Ajoutons à cela, ainsi que me le faisait remarquer Olivier Roumat, "un triangle 11-14-15 exceptionnel et très rapide dont il faudra se méfier", qui ajoute au rouleur-compresseur une attraction arrière.
Il y a soixante-dix ans, Lucien Mias, les frères Prat, Guy Basquet, Gérard Dufau et le rugby français découvraient les "Rugbymen du Diable" à l'issue de leur tournée victorieuse dans l'hémisphère nord. Puissants, affutés, supérieurement organisés, ils avaient infligé un terrible 0-44 à l'Ecosse avant de surclasser les Tricolores à Colombes, 3-25, en marquant six essais sans en concéder un seul... Précurseurs, ils semèrent là les graines du rugby moderne. Ceux qui s'avancent sont leurs héritiers. De Colombes à Saint-Denis en passant par le Parc des Princes et le tellurique 10-52 (un essai contre sept) de 1997 que Fabien Galthié et Raphaël Ibanez n'ont pas oublié, les Springboks n'ont jamais cessé d'être, finalement, le miroir dans lequel se reflète le XV de France. Espérons juste que l'image, samedi soir, ne soit pas déformée.
En parlant d'image marquante, s'il n'y avait à ce jour qu'une seule rencontre de ce Mondial à garder pour montrer aux générations prochaines ce qu'est ce jeu lorsqu'il est pratiqué avec passion et talent par une équipe unie autour de valeurs porteuses comme la solidarité, le soutien et l'engagement, parions que tous les amoureux du rugby choisiraient le Portugal-Fidji remporté d'un point (24-23) à la dernière minute par Os Lobos sur un côté fermé à la conclusion d'une ultime relance en haut style. Le temps de ce match historique, un pays dédié au dieu football comme l'est le Portugal a vibré comme par magie pour le rugby. 

Aux lecteurs et lectrices, sortira début novembre le livre Côté Ouvert, publié chez Passiflore, recueil des meilleures chroniques de ce blog.

lundi 8 mai 2023

Le trèfle et la jonquille

Le pont que vont devoir traverser les Rochelais à Dublin est-il aussi impraticable qu'annoncé ? C'est en tout cas la voie le plus étroite - aucune allusion au contenu du dernier roman de Bruno Le Maire - qu'un adversaire du Leinster peut actuellement trouver. Composée pour deux tiers par les membres de l'équipe nationale irlandaise, cette province placée sous l'égide de sa fédération est profilée pour le succès. Un dessin copié-collé du Trèfle a été disposé dans son cadre de jeu, et même sans la présence de son conducteur de travaux, l'emblématique Jonathan Sexton, préservé pendant six mois afin de disputer le Mondial, le Leinster à domicile s'annonce en favori de cette compétition hybride présomptueusement renommée Coupe des champions.
Longtemps oublié sur son petit rocher atlantique enclavé loin des grandes routes ovales, traditionnellement occupé à former la jeunesse locale aux fondamentaux de ce jeu collectif d'obédience anglaise, récompensé dans les années soixante-dix par trois titres de champion de France juniors Reichel et Crabos, le Stade Rochelais newlook est à quatre-vingt minutes d'une performance historique que n'aurait jamais imaginée Arnaud Elissalde monté de son pays basque natal pour présider aux destinées sportives de cette équipe de pêcheurs hauturiers : devenir le premier club victorieux de la Champion's Cup juste après avoir été le dernier vainqueur de la défunte Coupe d'Europe.
L'historique "Nono" aurait sans aucun doute réajusté de plaisir son béret en voyant le pack rochelais régulièrement briser la ligne d'avantage en alternant ses puissantes figures de proue sur l'étrave - Atonio, Skelton, Alldritt, Botia, Danty -, sa mêlée éprouver lourdement à chaque rendez-vous l'adversaire, et sa charnière Kerr Barlow - Hastoy dicter le tempo des matches au ras des rucks autant que dans l'occupation du terrain par de judicieux jeux au pied. Car tels sont, depuis les années 60 du siècle dernier, les préceptes immarcescibles du rugby rochelais, à l'image de ce que représentent les tours Saint-Nicolas, de la Chaîne et des Quatre Sergents, piliers du port.
Espérons que l'esprit du 8 mai, jour de victoire, préludera à cette finale bis repetita entre la tour James Joyce et la caravelle, l'avatar du trèfle et l'agrégat jonquille. Car si les gens de Dublin présentent un pedigree digne du Tournoi des Six Nations, les Rochelais n'ont rien à leur envier. Néo-Zélandais, Australiens, Fidjiens, Sud-Africains et Français sont tous capés, au point que Ronan O'Gara et son staff pourraient aligner, eux aussi, une équipe uniquement composée d'internationaux. Ainsi vogue le Stade Rochelais, adaptée au courant professionnel, construit et désormais armé sans état d'âme pour conquérir des titres par la force, ainsi qu'en témoignent ses derniers voyages au Matmut Stadium - (6-36) face à l'UBB, (47-28) devant Exeter - et à Marseille (8-23) contre Toulon.
Sur quels critères basculera cette finale qui s'annonce très équilibrée ? Comme souvent dans l'hémisphère nord, conservation du ballon, enchaînement des temps de jeu, discipline et patience présideront aux débats. Mais il n'est pas irréaliste d'imaginer par ailleurs quelques inspirations géniales. Mais avant d'en arriver là, il faut juste souhaiter que l'arbitrage vidéo, cette plaie du rugby contemporain qui s'affuble tristement de toutes les précautions, n'aura pas raison de notre engouement à force de multiplier les ralentis et, surtout, ne suscitera aucune polémique post coïtum, comme ce fut malheureusement le cas il y a peu.
Finaliste de la Coupe d'Europe et du Top 14 en 2021, champion d'Europe l'année suivante, le Stade Rochelais a désormais les moyens de succéder au Stade Toulousain auteur du doublé H Cup-Top 14 en 1996 puis en 2021. C'est dire la place qu'il a prise dans le paysage rugbystique français en quelques saisons, fort aujourd'hui d'un socle de partenaires économiques et financiers en forme d'arc-de-cercle qui relie Nantes à Royan en passant par Poitiers, territoire naguère en friche ovale devenu florissant. Deux échelons plus bas, en ProD2, Nevers et Vannes s'affronteront en barrage d'accession à l'élite. Les barrières, comme autant de blocages, sont faites pour être repoussées.

dimanche 12 février 2023

Claque de fin

Nous attendions beaucoup de ce sommet dublinois entre les deux meilleures nations du moment au classement World Rugby. Nous n'avons pas été déçus. C'est même l'admiration qui l'emporte, principalement pour la pugnacité, l'inventivité et la constance irlandaise. Aussi pour l'initiative prise par Damian Penaud contre toute raison dans ses vingt-deux mètres au moment de récupérer le ballon poussé vers lui par deux mauvaises passes - Romain Ntamack dans le vide, Thomas Ramos d'une claquette.
Un seul essai français, donc, à l'Aviva Stadium, mais quel éblouissement ! Une inspiration digne des plus glorieux anciens - Jacky Bouquet, Serge Blanco, Emile Ntamack, Vincent Clerc. Un choix de jeu au culot, bien fait pour défier l'entendement, la raison, la rigueur, bref, tout ce qui éteint la magie. C'est pour ce genre d'action née de rien, voire de moins que rien, qu'on aime le rugby et qu'on attend l'exploit enchanteur, ce contre-ut ovale qui tranche l'air.
Mais ce n'est pas avec du génie et des coups de folie, des contre-attaques fulgurantes et de séduisantes arabesques que ce XV de France deviendra champion du monde dans sept mois, d'autant qu'il n'est pas parvenu à museler cette équipe d'Irlande qui rêve de Grand Chelem depuis son succès à Cardiff en ouverture d'un Tournoi plus serré qu'imaginé en attendant la venue de l'Angleterre à Dublin en clôture, le 18 mars prochain.
Victorieuse au finish de l'Australie et de l'Afrique du Sud à l'automne dernier, laborieuse face au Japon et à l'Italie, l'équipe de France n'a pas su et pu sceller un quinzième succès d'affilée, rien de surprenant compte tenu du changement de stratégie qu'elle s'est infligé, préférant désormais la conservation du ballon dans son camp au jeu de dépossession qui avait fait jusque là sa réussite. Pour ajouter une corde à son arc, masquer ses véritables intentions, considérer que la nouvelle interprétation du jeu au sol pénalise les gratteurs, ou répondre à une demande des joueurs ?
L'ère contemporaine offre une place de choix aux datas, ce qui influe lourdement sur le contenu des analyses de match, trop focalisées sur les statistiques et les pourcentages. Il y en a pourtant un qui m'interroge : 4. En pourcentage, le temps passé par les Français dans les vingt-deux mètres adverses. Significatif d'une impuissance - je l'espère momentanée - à construire un jeu efficace face à la nation numéro un. Contrairement à ce qu'affirmait Romain Ntamack à la fin de ce match, jamais l'équipe de France n'a été en position de l'emporter à Dublin. D'où mon inquiétude.  
Après cette défaite, il nous faudra maintenant prendre les aubaines comme elles viennent, match après match - oui, je sais. Et donc accueillir les Ecossais en toute humilité, l'esprit libéré de scories, à commencer par ce fantasme de Grand Chelem et de l'étiquette de favori inconsidérément collée par d’indécrottables optimistes ; revenir aux fondamentaux du Tournoi patinés par un siècle de rencontres ; aussi à des tactiques simples et rodées en desserrant les carcans pour laisser cette jeune génération - Baille, Marchand, Flament, Jelonch, Dupont, Ntamack, Moefana, Penaud et Dumortier - s'éclater comme elle l'entend.
Ah, ce bon vieux France-Ecosse à venir... Longtemps, les Calédoniens furent nos pires ennemis. Au début - entre 1910 et 1953 -, ils ne voulaient pas de nous dans les Cinq Nations au motif que l'argent distribué aux internationaux par les clubs et les mauvaises manières de notre public à Colombes n'avaient pas leur place entre gens de bonne compagnie. L'Auld Alliance réinitiée, les Ecossais d'aujourd'hui - futés, adroits et inspirés dans le sillage de leur ouvreur Finn Russell - nous enchantent. A cappella, leur Flower of Scotland n'a pas d'équivalent. A Saint-Denis, leur fougue mettra nos intentions à l'épreuve. C'est heureux.
Chez les cousins d'Amérique, sublime et historique 57ème Super Bowl conclu par la victoire des Chiefs de Kansas City (38-35) sur les Eagles de Philadelphie. 

dimanche 5 février 2023

Gens de Dublin

C'est grotesque. A ce (haut) niveau de compétition, dix-huit fautes témoignent d'une faille. Surinvestissement et excès de zèle ? Manque de maîtrise et de lucidité ? Sans doute un peu de tout cela, et autre chose encore. Car comment expliquer l'indiscipline tricolore face à des Italiens, certes accrocheurs, mais loin du niveau qu'on voulait bien leur prêter après leurs succès au Pays de Galles il y a un an et face à l'Australie en novembre dernier ? 
Avouons-le, pendant un quart d'heure, de la 51e à la 67e minute, nous avons craint que ce XV de France ne s'incline à Rome et ouvre une semaine d'inquiétude. Pas tant pour regretter le changement de système de jeu tel que voulu cette année par le staff technique, à savoir le passage de la dépossession - présentée hier comme la panacée - à l'initiative, histoire d'ajouter une corde à la lyre bleue dans la perspective du Mondial à venir, que s'interroger sur l'impact qu'a eu sur Antoine Dupont et ses coéquipiers le climat délétère qui plombe le rugby français (crise à la LNR et à la FFR, invitation de Bernard Laporte à Capbreton au chevet des Tricolores, tension au sein d'Ovale Ensemble qu'on croyait insubmersible).
Comme les Irlandais à Cardiff, les Français ont récolté une victoire bonifiée. Mais l'écart entre ces deux succès est abyssal : les approximations de coqs qui courraient parfois sans tête contrastent avec la rigueur clinique des porteurs de tréfle ; le jeu bleu erratique n'a rien de commun avec l'horlogerie verte. Tous les bonus ne se valent pas. Pourtant, après un peu moins de trente minutes, les Français, comme les Irlandais, avaient rempli les trois-quarts du contrat. "Les erreurs sont les portes de la découverte", écrit James Joyce dans Gens de Dublin. On ne conseillera jamais assez aux Tricolores de lire cette oeuvre avant de s'embarquer pour l'Irlande.
L'antipasti avalé, reste maintenant à imaginer à quoi ressemblera le premier grand sommet de Six Nations 2023. Il a d'abord un avant-goût de quart de finale de Coupe du monde, puisque les chemins irlandais et français se croiseront peut-être à ce stade-là de la compétition. Mais si l'on veut bien rester à hauteur de Tournoi, le vainqueur du défi de Dublin, samedi après-midi, poursuivra cet hiver sa route nimbé d'une aura, ou du moins d'un important capital-confiance. Car c'est bien de cela dont il s'agit.
A Rome, on a senti les Tricolores hésitants, on les a vu maladroits, empruntés parfois, cherchant des solutions dans l'entre-jeu, là où d'habitude ils se débarrassaient du ballon au pied pour mieux contrer l'adversaire. Je ne serais pas surpris si pour Dublin et d'un coup de balancier, ce XV de France peu assuré revenait samedi à ses penchants de novembre afin de ne pas s'offrir inutilement à son adversaire...
Bonne nouvelle, il n'y aura pas de journée de Top 14, ce week-end. On respire. Nous pourrons ainsi savourer comme il se doit cet Irlande-France qui nous fait saliver par avance. Disons-le, ces doublons de calendrier sont la tare du professionnalisme, presque une insulte aux clubs qui ne méritent pas l'indifférence du grand public et surtout des médias. Toujours la même antienne : franchement, il y a bien moyen de caler deux journées ailleurs que durant le Tournoi, non ? On ne saccage pas un tel monument.
En attendant, privé de ses internationaux, le Stade Toulousain, victorieux sans séduire d'un Aviron Bayonnais décomplexé, trottine en tête du classement, loin devant le Stade Français et La Rochelle battu à domicile par Lyon. On tient là un top 4 très provisoire qui s'efface car notre regard est désormais tourné vers Dublin, comme celui d'Ulysse scrutant Ithaque. On espère qu'à l'image du personnage de l'Iliade les Tricolores, en pleine guerre des trois (Irlande, Ecosse et France invaincus), useront de la mètis tels les héros de la mythologie grecque dont ils partagent désormais une forme d'odysée.

lundi 14 février 2022

Le titre et l'exil

Avec le succès du XV de France face à l'Irlande, samedi dernier, les superlatifs se bousculent au portillon des comptes rendus. Que restera-t-il dans la boîte à métaphores quand la bande à Dupont décrochera son Grand Chelem ? Certes, cette victoire est épatante, mais est-elle de celles qui scellent un destin ? N'oublions pas que les Irlandais parvinrent à remonter un abime au score à la 50e minute. Comme le nez de Cléopâtre, si leur capitaine Ryan, bon soldat en l'absence de Jonathan Sexton, avait à la 71e minute préféré la pénaltouche pour chatouiller le pack tricolore par un ballon porté à proximité de l'en-but - là même où ils avaient inscrit leur premier essai -, à la sécurité des trois points d'une pénalité bien placée, la face de cette "finale" avant la lettre, ainsi que présentée, en aurait sans doute été changée.

Mais le match terminé, passons à autre chose. S'annonce le déplacement à Edimbourg, en espérant que le fantasque Finn Russell, capable d'agir comme s'il était le meilleur demi d'ouverture du monde et, l'instant d'après, se vautrer comme le dernier des tocards de série régionale, offrira aux Tricolores l'occasion de poursuivre leur aventure... Certes, il restera encore un voyage dans la gueule du dragon à Cardiff et la réception d'un XV de la Rose qui a fait de la prise de Saint-Denis l'objectif de sa dernière croisade, mais nous avons le temps de rêver.

1987, 1999, 2011 : chaque fois que le XV de France s'est hissé en finale d'une Coupe du monde, il était parvenu à obtenir un Grand Chelem dans le Tournoi la même année, ou juste avant. Ce n'est pas une condition sine qua non, mais ça y ressemble quand même beaucoup. Pas pour des raisons romantiques, non, mais parce que remporter cinq matches de suite correspond au cahier des charges d'une équipe qui vise le titre mondial, minimum requis durant toute la compétition, quitte à gagner moche, parfois, s'il le faut.

Il y a quelques années, les Tricolores se seraient inclinés face à l'Irlande, incapables de trouver les ressources mentales, tactiques et techniques utiles pour repartir de plus belle alors même que l'Irlande se montrait à son avantage en début de seconde période et, à la dernière minute, fière et sûre d'elle au point de vouloir remonter quatre-vingt-dix mètres pour inscrire l'essai transformé synonyme de succès. Il suffit de se rappeler du quart de finale lâché à la sirène face aux Gallois en 2019 au Japon pour se convaincre que ce XV de France, modèle 2022, est bâti sur un autre socle.

Les allusions - toujours mal venues - à la guerre n'ont pas manqué d'éclore comme fleur au fusil. C'est une facilité à laquelle il est difficile de résister, je le conçois. Surtout attisée par les joueurs eux-mêmes, l'explosif ailier Gabin Villière en tête. Ces Tricolores sortaient d'un stage commando à Carpiagne auprès de la Légion Etrangère : effectivement, ça leur a réussi. On recommandera donc au staff d'organiser une formation aux Beaux-Arts pour améliorer la fluidité des lignes, puis un séminaire chez Leroy-Merlin, autant pour trouver le chemin du Graal à Cardiff et que pour resserrer la charnière.

La plus impressionnante illustration de la guerre en temps de paix, s'il faut le signaler, n'est pas le dessein de ce France-Irlande, fut-il féroce, mais bien le rugissant Super Bowl. Cette saison, dans l'écrin du SoFi Stadium, devant 70 240 spectateurs à 8 000 dollars (7 000 euros) le ticket d'entrée moyen, et 100 millions d'Américains devant leurs téléviseurs, sans parler du reste de la planète, et Sébastien, et moi, les Los Angeles Rams, victorieux des Cincinnati Bengals dans un finish haletant, ont succédé à Tampa Bay.

Pour visualiser le face à face des quater-backs - le vétéran des Rams, Matthew Stafford, opposé au jeune prodige des Bengals, Joe Burrow - imaginez, toutes proportions gardées, Louis Carbonel sous le maillot orange de Narbonne face à François Trinh-Duc, revêtu de celui de l'ASM. Puisque "l'attaque fait gagner des matches, la défense fait gagner des titres", précisent les coachs de foot US, les sacks, plaquages du quater-back, firent basculer ce Super Bowl enrobé de rap. Dans ces coups de tenaille, Stafford y laissa sa cheville droite et Burrow son genou, ce qui ne les empécha pas, diminués, de rester en bons généraux aux commandes. 

J'évoque Louis Carbonel, et voir l'enfant du RCT quitter la rade, lui le fils d'un des meilleurs trois-quarts centres toulonnais que j'ai eu le plaisir de côtoyer, m'interroge sur les moeurs de notre rugby d'élite. J'ai appelé le professionnalisme de tous mes voeux au début des années 90, et aujourd'hui,  j'ai la douloureuse impression d'avoir porté un monstre sur les fonts baptismaux. Car enfin, s'il n'y a plus de place pour les plus belles pousses des écoles de rugby au sein de leurs clubs formateurs, que reste-il ? Des franchises sans âme seulement construites pour le titre ? 

Au lieu de pousser les jeunes talents vers la sortie - et Toulon s'est fait le champion de cette mauvaise habitude depuis quelques temps déjà, en témoignent Califano, Dominici, Comba, Andreu, Maestri, Fickou..., même s'il n'est pas le seul -, pourquoi ne pas délocaliser les clubs, désormais devenus franchises aux mains de millionnaires ? Les Rams en sont l'exemple le plus frappant : fondés à Cleveland (Ohio) en 1936, les désormais champions ont élu domicile dans la Cité des Anges, dix ans plus tard. Quitte à verser dans l'ultra-professionnalisme, autant de faire à fond, non ?

dimanche 6 février 2022

Des Verts dans le fruit

Je l'avoue sans honte, au bout des quarante premières minutes, j'ai craint que ce XV de France modèle 2022 soit humilié par une chute d'entrée de Tournoi face à un adversaire qui accumule les cuillères de bois depuis maintenant six saisons. Incapables de conserver le ballon, de le jouer debout quand ils l'avaient et de produire des mouvements raisonnés avant que ne retentisse le signal de la pause, les coéquipiers du meilleur joueur du monde ont tristement bafouillé leur rugby avant de se reprendre.

On peut s'inquiéter du contenu, plutôt quelconque, de cette victoire somme toute assez large sur l'Italie à quelques jours de recevoir l'Irlande à Saint-Denis pour la deuxième levée, car les Diables Verts, eux, récitent leur jeu à la perfection, le suivent sur partition et sans fausse note. Le pays de Galles en a fait les frais, samedi dernier, à l'Aviva Stadium. L'impératif catégorique s'impose : aux Coqs de récupérer, vite fait bien fait, leur cahier de combinaisons. Et surtout, qu'ils en retiennent certaines par coeur s'ils ne veulent pas subir de déconvenue. 

Encaisser avant la vingtième minute un essai en coin signé de l'ailier néophyte Tommaso Menoncello, belle graine de finisseur, quand on annonce que seule une victoire bonifiée est une récompense acceptable, a de quoi interroger. Cette entame impropre à la consommation rappelle que la route qui mène aux plus grands accomplissement est encore très longue. Il n'existe pas de note artistique en rugby, mais au regard de l'aboutissement dublinois, le succès français mit beaucoup trop de temps à se dessiner face à un adversaire de faible calibre. Du coup, la perspective d'accueillir Jonathan Sexton et ses hommes verts ramène tout le monde, du côté de Marcoussis et pas seulement là, à davantage d'humilité.

L'équipe de France ne manque pas de ressources. Mais elle serait bien inspirée de ne pas rapporter toute son énergie sur la ligne d'avantage en surjouant de son physique, alors qu'elle génère des espaces au large, comme en témoigne la belle moisson du feu-follet toulonnais. Oui, la bande à Dupont commence par une victoire; oui, ce succès est bonifié ; et oui, l'écart au score, sans être pharamineux, est correct, confiait dimanche soir un confrère. Mais avez-vous entendu Flower of Scotland monter de Murrayfield quand le XV du Chardon brisait l'espoir de toute l'Angleterre ? Une merveille...

Avez-vous aussi perçu l'extraordinaire cohésion humaine et tactique du Trèfle face aux Gallois ? Alors oui, c'est entendu et attendu, samedi, nous saurons. Nous saurons si ce XV de France est armé pour les grands rendez-vous, parce que l'Irlande lui en proposera un de taille ; si, après cette mise en bouche un peu amère, il est capable de hausser son jeu au niveau de son adversaire. Et s'il bénéficie de vrais leaders tactiques ou de simples têtes de gondoles...

En attendant, avec un triplé dans le Tournoi, Gabin Villière s'est hissé à la hauteur de Michel Crauste, Christian Darrouy, Eric Bonneval et David Venditti. Disposer d'un tel finisseur augure du meilleur. Toulon - qui s'enfonce à la dernière place du classement - en aura bien besoin quand ce Tournoi touchera à sa fin. Mais ce sera peut-être trop tard. Notez, il n'y a que le rugby pour imposer des rencontres domestiques lorsque les équipes nationales sont en représentation. Jusqu'à quand les clubs supporteront-ils cette hérésie, voire cette injustice, en acceptant quelques compensations financières qui ne remplaceront jamais leurs meilleurs joueurs ?

On pourrait croire que le Top 14 fait relâche pendant France-Irlande. Pas du tout. Des matches reportés pour cause de Covid-19 auront lieu à Toulouse vendredi soir, à Nanterre, à Brive et à Toulon, histoire d'y voir plus clair dans le classement. Nous regoûterons au Championnat en marge d'Ecosse-France. Un nouveau temps mort prendra fin le 26 mars, après ce que nous considérons tous comme l'officieuse finale du Six Nations : un Crunch ne manque jamais de mordant. Mais quand on analyse la Calcutta Cup que nous venons de vivre et qu'on imagine la dragonnade que ne manqueront pas de nous offrir les Gallois à Cardiff, aucune nation en lice ne peut, aujourd'hui, cueillir la première place de ce Tournoi comme un fruit mûr.

dimanche 14 février 2021

A la force des reins

Il y a maintenant presque trente ans, un jeune et fringant reporter niçois écrivait dans L'Equipe : "Il est toujours difficile d'aller gagner à Lansdowne Road". Le vieux stade de Dublin, avec sa tribune d'en-but construite en diagonale et l'autre au ras du mur de clôture, ses deux pavillons dont l'un servait de pub et l'autre de salle de conférence de presse, a été depuis rasé. Mais sont restés les souvenirs de vent violent venu de la mer, de pluie froide et de hurlements sous les chandelles, ces fameuses Garryowen dont parle sans doute Raoul Walsh dans la Charge fantastique. 
Gagner à Dublin, donc, faire face à la force d'Erin constitue une belle borne de carrière et, pour cette équipe de France, une pierre de plus pour la construction de ce possible Grand Chelem qui ne peut plus lui être disputé que par le pays de Galles lors du dernier match, à condition d'avoir vaincu au prélable l'Ecosse et l'Angleterre, ce qui reste encore à faire si l'on veut bien considérer qu'il s'agit des deux adversaires les plus taillés, cette année. 
Au score étriqué (13-15) répond une défense à coulisse comme on parle des trombones, musique du plaquage assené dans une partition écrite au plus serré, car enfin le seul essai encaissé le fut sur un contre tricolore ponctué d'un rebond défavorable : on fait difficilement plus improvisé alors que les Irlandais fidèles à leur furia animaient le début et la fin du match - quarante minutes de domination sans partage - par des mesures de jeu qui s'additionnaient sans répit. 
Avec ce court mais crucial succès, la France prend provisoirement la tête du classement après deux journées. Ca ne signifie rien sinon un joli temps de passage. Mais alors qu'y avait-il de si passionnant dans ce match en vert et bleu pour satisfaire un amoureux du jeu le jour de la Saint-Valentin ? A la force des reins, l'essai du grand Charles, capitaine Ollivon, né de la première attaque française en première main, derrière touche, dont l'avant-dernière passe, vissée, tomba au sol avant d'être parfaitement négocié à deux contre un par Gaël Fickou, tout d'un grand ! 
Aussi ce plongeon en coin réussi par Damian Penaud pour son retour titulaire après un changement de ton et de direction signé Matthieu Jalibert, bon oeil, bon crochet, et le mano a mano qui suivit, la main de Dulin délivrant la balle de match comme on offre un cadeau, discrètement, à un ami dans le besoin. Mais oui, bien sûr, malgré ces deux coups de génie tricolores, l'emporter à Dublin reste difficile, quel que soit le nom qu'on veut bien donner à ce stade, qu'il résonne de hurlements ou de vivats. 
Rendons-nous à l'évidence, cette équipe de France n'aime pas tenir le ballon et préfère les coups de scalpel aux coups d'épaules, le tranchant d'une attaque à la conservation. Et ça lui réussit. Comme me l'indiquait l'ami Anderson durant ce match, grand amateur de Churchill, "il existe trois types de mensonges : les petits, les grands et les statistiques..." Ce dimanche à coeurs ouverts nous l'a rappelé, le régime des datas n'est pas toujours indiqué.

mercredi 28 octobre 2020

Soubresauts

Cette fois, ils savent où ils vont. Ce n'est plus la nuit de jadis, de naguère. C'est un jeu maintenant, ils vont jouer. Ils n'avaient pas su jouer jusqu'à présent. Ils en avaient envie, mais savaient que c'était impossible. Ils s'y étaient quand même appliqués, souvent. Ils allumaient l'attaque partout, ils regardaient bien autour d'eux, ils se mettaient à jouer avec ce qu'ils voyaient. Les gens et les choses ne demandent qu'à jouer, certains sélectionnés aussi. 
Face aux Gallois, samedi dernier, ça a mal commencé. Et bien fini. Tous venaient au ballon, convergeaient, s'alignaient, d'une touche à l'autre de balle sans tarder, dans l'espace qu'ils s'étaient créé. Ils étaient contents qu'on veuille jouer avec eux. 
Maintenant, devant l'Irlande, s'ils disent j'ai besoin d'un soutien, j'ai besoin d'un relais, j'ai besoin d'un finisseur, il en arrivera un aussitôt, fier de sa belle course rentrée, fier de sa belle passe sur le pas, fier de son beau crochet d'appuis sidérants, fier de faire son numéro du un au quinze et plus puisqu'affinités sur le banc en attendant Dupont et s'il faut aussi chercher dans la tribune du stade déserté. 
Ils se sont retrouvés seuls, sans lumière. C'est pourquoi ils avaient renoncé à vouloir jouer et fait pour un temps leurs l'informe et l'inarticulé, les hypothèses incurieuses, l'obscurité, les longues saisons bras ballants. Tel est le sérieux dont depuis bientôt deux décennies ils ne se sont pour ainsi dire jamais départis. 
Maintenant, ça va changer. Reviens un Tournoi à terminer, ils ne veulent plus faire autre chose que jouer. Non, je ne vais pas commencer par une exagération. Mais ils joueront une grande partie de cette rencontre, dorénavant, la plus grande partie, s'ils le peuvent. Mais ils ne réussiront peut-être pas mieux que samedi dernier. Ils vont peut-être lâcher la balle d'entrée, encaisser dix points sans avoir même eu le temps de souffler, sans densité, sans lumière. Alors ils joueront seuls à quinze, ils feront comme si. Avoir pu concevoir un tel projet bleu, en soi donne courage. 
Je m'interromps pour noter que je me sens dans une forme extraordinaire. C'est peut-être le délire. 
La main se charge de boue un seul remède alors l'ouvrir et capter ce ballon il faut toujours voir ce que font les mains eh bien la gauche nous l'avons vu tient toujours l'ovale et la droite eh bien la droite au bout d'un moment je la vois là-bas au bout de son bras allongé au maximum dans l'axe de la clavicule si ça peut se dire ou plutôt se faire qui s'ouvre et se referme sur l'herbe de la pelouse c'est une autre de nos ressources ce petit geste m'aide je ne sais pourquoi cette équipe de France a comme ça des petits trucs qui sont d'un bon secours même rasant les rucks sous le ciel changeant ils sont malins déjà elle ne doit pas être bien loin cette balle un mètre à peine mais je la sens un jour elle viendra toute seule sur les doigts en avant comme des grappins et ainsi elle fonce vers la terre d'Irlande promise par petits rétablissements horizontaux c'est ce qu'ils aiment s'en aller comme ça par petites foulées et les jambes oh les jambes et les yeux que font les yeux ouverts sur la pelouse je les vois ils s'amusent il fait pour comble de bonheur un temps délicieux ciel bleu d'oeuf et chevauché de petits nuages je me tourne le dos et je tiens ce partenaire d'une main par le maillot nous sommes dans le stade la tête rejetée en arrière nous regardons j'imagine droit devant nous dans l'autre main ce ballon objet indéfinissable projeté vers une ligne droite à présent c'était fait j'ai fait l'image. 
Voilà voilà

lundi 9 mars 2020

Texte pour rien

Elles viennent et chacune d'elles ne dure qu'un instant. Elles passent dans l'oubli. Ces interrogations sont secondaires. Après Edimbourg, il est donc question de temps, d'espace, et d'espace-temps, celui dont me parle Richard Astre, à l'initiative de la défense d'en face et qui détermine les choix attaquants. Pas d'absolu dans ce cas, seulement choisir l'issue "et y aller, passer à travers et voir les belles choses que porte le ciel et revoir les étoiles", écrit Samuel Beckett, le plus parisien des Irlandais.
En attendant Henshaw en octobre, la défaite de Murrayfield ramène de ce cimetière des espérances sa cohorte désespérante de Pharisiens. "C'est toujours la même chose qui se propose à ma perplexité et disparaît avant de se proposer à nouveau à ma perplexité restée sur sa faim," ajoute Beckett dans son compte-rendu de match. Là où nous espérions des pleins et des déliés s'ouvre le vide et ces vieilles fautes "de long en large, d'un pas tantôt lent, tantôt précipité," replis indolents et percussions précipitées, touches directes et ballons relâchés.
L'ancien capitaine et demi de mêlée du Portora Royal School d'Enniskillen aurait apprécié l'épilogue dont la pandémie nous prive en clôture de ce Tournoi, vacance forcée jusqu'à l'entrée de l'automne. Convoquer l'absurde, fatalement, dans ce fatras de reports brise la monotonie des six nations repliées sur elles mêmes dans l'espoir de recevoir des réponses à leurs interrogations silencieuses. 
Sébastien Vahaamahina écarté/retraité, voilà que surgit Mohamed Haouas, résilient pilier droit, "et les oui et non ne veulent rien dire dans cette bouche, ce sont comme des soupirs ponctuant une peine, ou ce sont des réponses à une question muette, dans les yeux d'un muet, d'un demeuré, qui ne comprend pas, qui n'a rien compris, qui se regarde dans un miroir, qui regarde devant lui dans le désert, les yeux écarquillés, en soupirant oui, en soupirant non," commente Beckett à la sortie du crochet droit écarlate.
Paraphrasant le capitaine néo-zélandais Wilson Whineray adressant quelques mots de réconfort à son alter-ego tricolore François Moncla à l'issue de la troisième et lourde défaite d'affilée du XV de France en Nouvelle-Zélande - c'était en 1961 -, mon ami Jacques Rivière m'adresse en plein match ce constat aussi désolant que lucide : "Comme les grandes équipes, il faut croire, visiblement, que les démons ne meurent jamais...", ces montées en pointe incongrues, ces gestes d'énervement incontrôlés, l'aveuglement tactique coupable, l'indigence technique précipitée...
Suivez Molloy, Malone, Watt et Murphy qui rejoindront Saint-Denis au sortir de l'été... "J'avais raison d'être inquiet, tout en me demandant de quoi, et je cherchais, allant et venant, ce que ça pouvait bien être, et je trouvais en me disant, ce n'est pas moi, je n'ai pas encore commencé, on ne m'a pas encore vu et en me disant, si, si, c'est moi (...) et en pressant le pas pour arriver avant l'assaut suivant, comme si je marchais sur le temps..." Résistant de la première heure dans Paris occupé, Samuel Beckett incite à réduire l'attente trop large pour les épaules de ce XV de France d'épure encore fragile.
L'Irlande proposera ce qu'elle a de meilleur, son organisation huilée, ses enchaînements multipliés, son architecture tirée au cordeau, mains et pieds reliés, quand son chantre le plus sec, les yeux bleus le cœur vert, trace en ovale nos pensées. "Porté par mes mots, si je pouvais sortir d'ici, c'est-à-dire si je pouvais dire, Là il y a une issue, savoir où au juste serait une simple question de temps et de patience, et de suite dans les idées, et de bonheur dans l'expression." Quelque chose, dans cette partie sans fin, suit son cours.

lundi 4 mars 2019

La chaussée des géants


A l'exception de la France bicéphale, les grandes nations, y compris celles du Pacifique dont World Rugby voudrait se séparer au motif qu'elles en sont pas bankables ni présentables pour l'audimat, parviennent à pratiquer un jeu de rugby sans avoir besoin de se travestir, ni de se renier. La France, donc, oscille toujours entre sa pratique de clubs et sa représentation nationale.

Prenez l'Irlande. Déjà, parvenir à réunir deux entités géographico-politiques sous un même maillot alors que tout les oppose tient de l'exploit historique. Faire ensuite d'une pratique d'établissements privés protestants un sport reconnu dans un pays catholique tient du prodige. Puis passer d'un championnat famélique de clubs amateurs à un quartet de provinces qui dominent l'Europe... Tout cela démontre que la raison est meilleure conseillère que la passion.

On ne peut pas s'étonner, dès lors, que l'équipe nationale irlandaise, qui ne dispose que d'un effectif limité, décroche un Grand Chelem dans le Tournoi des Six Nations - ce fut le cas, l'année dernière - et se hisse à la deuxième place mondiale. Alors que nous mijotons dans une marmite de polémiques, l'Irlande est déjà installée à la table des grands, bien servie par son ouvreur Jonathan Sexton, élu meilleur joueur du monde, ce même Sexton qui se morfondait dans le Top 14.

Pourquoi évoquer ainsi Sexton ? Parce que le demi d'ouverture star du Leinster personnifie la réussite du XV d'Irlande. Lors d'une série d'entretiens que j'effectuais dans le cadre d'un reportage pour L'Equipe, Pierre Berbizier me demanda : "Qui sera notre dix à la Coupe du monde ?" Je fus bien incapable de lui répondre. A six mois du coup d'envoi, le pourriez-vous ? C'est tout le problème. Il ajouta : "Il faut caractériser le jeu que nous voulons mettre en place. Et ensuite choisir l'ouvreur pour le pratiquer. En France, on fait l'inverse." Avant de conclure : "Mais notre situation actuelle est encore pire : nous ne faisons ni l'un ni l'autre..."

Cerner le jeu de l'Irlande, c'est constater, comme Guy Accoceberry, que nous avons "un retard de cinq ans dans le domaine du jeu tactique. Les autres nations ont intégré le jeu au pied depuis 2012, que ce soit en clubs et en provinces. On fait ce que les autres ont déjà maîtrisé depuis longtemps et dont ils tendent à s'éloigner : conservation du ballon et multiplication des temps de jeu..." 

"Historiquement, le rugby français a eu la volonté délibérée de se démarquer des footballeurs, note l'ancien commentateur télé Pierre Salviac, qui mis le travail du jeu au pied obligatoire dans son programme de campagne quand il se présenta face à Bernard Laporte, Alain Doucet et Pierre à la présidence de la FFR en 2016. Pour les Anglo-saxons, le jeu de pression et d'occupation par le pied est essentiel. Car c'est d'abord du football avant d'être du rugby. Il faut croire que ceux qui ont traduit ce jeu en France on fait abstraction du pied."

Plus près de nous, en 1988, Grant Fox, maître ès-tactique, m'avoua que les All Blacks s'organisaient à partir de trois situations pré-établies sur du jeu au pied dans les angles morts afin de repousser l'adversaire jusque dans ses vingt-deux mètres et hériter ainsi d'une touche pour activer leurs combinaisons. De la même façon, Titou Lamaison - que je considère comme le demi d'ouverture français le plus complet  - avait disséqué "le jeu de Joel Stransky et son rôle primordial dans la conquête du titre mondial par les Springboks en 1995."


Ce même Titou Lamaison s'interroge : "Quels sont les demis d'ouverture français buteurs numéro un dans leur club ?" Réponse : Jonathan Wisniewski et Matthieu Jalibert, ainsi que trois Toulonnais à tour de rôle : Anthony Belleau, Louis Carbonel et François Trinh-Duc... Sauf qu'à bien y regarder, les demis de mêlée font la loi quand "les Gallois et les Ecossais misent sur leur charnière, les Anglais et les Irlandais sur leur ouvreurs," remarque Pierre Berbizier.


Effectivement, constate Jeannot Lescarboura, "en France, le dix a été déchargé du jeu au pied tactique et des tirs aux but. Il n'a plus la responsabilité du jeu." En revanche, attendons-nous à voir Sexton s'imposer à la baguette, diriger l'orchestre vert, trouver le tempo de la partition ou plutôt la jouer à son rythme, à sa main. Et à son pied. "Il sait tenir compte des paramètres que sont la météo, l'état de la pelouse, l'adversaire. Avec lui, tout est question de dosage, d'équilibre et de trajectoires," note Jean-Pierre Elissalde.


Voilà donc l'équipe de France en route pour Dublin afin de confirmer son succès sur l'Ecosse, il y a deux semaines. Un test de passage, donc. L'Irlande dont Jean-Pierre Rives disait qu'il aurait bien aimé la représenter s'il n'avait été Français. L'Irlande de Sean O'Casey, auteur de "La charrue et les étoiles", qui fait allusion au drapeau des nationalistes irlandais dont le chant de ralliement était, au début du siècle dernier, La Marseillaise.

Après le match contre le XV du Trèfle, en 1920, le pilier toulousain Marcel-Frédéric Lubin-Lebrère, accompagné de quelques supporteurs, cherchait un pub où étancher sa soif quand il entendit l'hymne français résonner. Intrigué, il pénétra dans le sous-sol où était réunie une troupe d'Irlandais et y passa une partie de la nuit à trinquer et à chanter avant d'être cueilli par la police au petit matin au motif qu'il s'était joint à une faction révolutionnaire.


Il se sortit d'embarras en montrant sa carte tricolore d'employé municipal, arguant qu'il était maire de Toulouse, et que La Marseillaise était aussi et surtout l'hymne de la France et de l'équipe de rugby qui venait de battre (7-15) les Irlandais la veille à Lansdowne Road. Cet épisode construisit sa légende. Pour sa part, Lucien Mias, capitaine tricolore, fit un soir d'avril 1959 à Dublin allusion dans son dernier discours d'après-match à cette charrue qu'il faut atteler à une étoile si l'on veut que le sillon soit droit. L'épopée autant que le sens de la répartie et de l'allégorie, voilà sans aucun doute ce qui manque aujourd'hui à ce XV de France qui n'a encore rien accroché.


vendredi 27 avril 2018

Une genèse irlandaise

Même encore aujourd'hui, difficile de rouler plus qu'un kilomètre dans le Kerry sans passer devant un drapeau rouge qui flotte aux rafales, solidement accroché devant l'entrée d'une maison. En Irlande, soutenir le rugby est un choix de vie qui n'a rien d'anodin. Pour autant, la défaite du Munster face au Racing 92 en demi-finale de Coupe d'Europe n'a laissé personne aigri dans cette partie de la Verte Erin. Des déçus, en revanche, il y en a. Pas attristés par la défaite, non, mais par son contenu. A tel point qu'au bout de vingt minutes, les supporteurs irlandais au milieu desquels j'ai partagé ce petit morceau de rugby - ici avec Bernie (aka Bernadette), de Tralee - plongeaient leur nez dans la Guinness pour ne le relever qu'en fin de partie, quant il s'est agi de marquer pour l'honneur. Parce que ça, l'honneur, et la fierté aussi, les Irlandais en sont friands. Ils ne refusent pas la défaite car perdre fait partie du jeu, mais celui-ci implique qu'on lui donne tout.

D'une baie à l'autre, l'Irlande donne l'impression d'être toujours en avance d'une marée quand les quatre saisons viennent vous secouer dans une même journée par vagues incessantes. Il faut avoir à la fois l'âme d'un skipper pour choisir d'aller ou non dans le sens du vent et celle d'un fermier les pieds dans la terre des sentiers qui ne bifurquent jamais et préfèrent s'en prendre à la boue. Il faut savoir s'accommoder de tout, d'un feu de cheminée à la tourbe, d'un whiskey à la menthe poivrée, de ce drizzle (bruine) qui ne mouille que les touristes et qui fait office de "beau temps, vous verrez" en avril. Jean-Pierre Rives aurait aimé jouer pour l'Irlande s'il en avait eu l'occasion, sacrifier ainsi à sa passion des causes perdues et donc glorieuses qui font aujourd'hui du Trèfle le parangon de la réussite professionnelle. Et pas seulement en ce qui concerne le rugby.

Hasard de mes déplacements professionnels, en trente-cinq ans de carrière, je n'avais jamais eu l'occasion de me rendre à Thomond Park, l'antre du rugby irlandais. C'est désormais chose faite à l'initiative de ma fille ainée, Jade, qui vit non loin de Killarney. Son compagnon, Niall, a porté le maillot du Munster. Visite guidée, donc, riche d'enseignements. Dans la salle de presse - et je suis surpris qu'aucun de mes confrères n'ait relevé ça - sont imprimés au mur les titres à la une des grands moments ovales de cette province irlandaise. Victoires, certes, tant le palmarès du Munster est conséquent face aux All Blacks, à l'Australie, en Coupe d'Europe comme en Ligue Celte, mais aussi défaites marquantes, de celles qui forgent les caractères et construisent de meilleurs lendemains. Elles ne sont pas occultées : mieux, elles font partie de l'histoire et, à ce titre, mises en avant. J'ai toujours pensé que ce ne sont pas nos réussites mais nos échecs qui nous constituent : le Munster m'en a apporté une preuve, si besoin était.
Quand deux poteaux émergent d'une haie, bientôt suivis par une deuxième paire verticale, n'imaginez pas qu'il est question de balle ovale : vous venez simplement de longer un terrain de gaélique. A leurs pieds, un but de football. Ce jeu de balle n'a pas choisi entre les pieds et les mains, le rond ou l'oblong ; aucune dispute, aucune controverse. Il a pris les deux. Il est toujours bon de se souvenir que monsieur Ellis père, militaire, était caserné à Tipperary quand son fils William Webb, très jeune, accompagné de sa mère, lui rendit un jour visite. Les voyages forment la genèse mais si le rugby, en Irlande, est un lien puissant entre le Sud et le Nord, il ne porte pas en lui l'expression d'un pays, comme c'est le cas en Nouvelle-Zélande, au pays de Galles ou en Ecosse. Juste le souvenir d'une pratique liée à l'éducation, l'enseignement privé et le cursus universitaire dans les grandes villes. La campagne en est exclue.

Devant un match de football gaélique, j'ai imaginé William Webb Ellis gardant dans ses mains le ballon qui était grossement rond au lieu de taper un grand coup de pied dedans et filer seul au milieu des défenseurs en prenant le risque de se faire casser le tibia et le péroné d'un grand coup de botte ferrée, ce qui était à son époque le moyen choisi pour arrêter les inconséquents qui s'imaginaient percer. Le 12 mai à Bilbao, le Leinster et le Racing 92 se rencontreront comme s'affrontent deux idées de ce jeu. Il sera question d'organisation et d'inspiration, de jeu au pied millimétré et de passes dans l'intervalle, de relances et de percussions, tout cela porté au plus haut degré de précision. Entre temps, dans l'agitation lardée de déclarations dont on peut se passer et de révélations qui n'en sont pas pour qui se tient informé, la ProD2 (on y a à peine touché) aura livré ses finalistes et le Top 14 (déjà presque à moitié vide) ses barragistes. Nous y reviendrons.

lundi 2 avril 2018

Erasmus en Ovalie

Ovalie. Notre patrie. Dont le nom fut trouvé en 1953 au petit matin, après une longue et vibrante discussion au sujet d'un match du XV de France, par un passionné, Raymond Gabaig, béarnais ami des chantres Denis Lalanne, Henri Garcia et Georges Pastre. On imagine les échanges oblongs, la mauvaise foi et la bonne humeur, ou l'inverse, une coda de mots d'auteurs pour donner naissance à cette expression qui nous accompagne depuis. Les Anciens signalent que notre patrie est celle où nous sommes parents. Ce lien familial ne s'est pas distendu.

A la question que fallait-il faire cette saison pour qu'un club français dispute une demi-finale de Coupe d'Europe, la réponse était : affronter un autre club français ! Le Racing 92 a donc (magnifiquement) passé l'écueil des quarts de finale; j'écris écueil car ni La Rochelle, ni Toulon, pourtant dominateurs en termes de statistiques (possession et occupation) ne sont parvenus à imposer leur jeu. Ce qui pose question(s) au moment où nous sortons d'un Tournoi des Six Nations où, là aussi, les moments de domination tricolore n'ont que très rarement été concrétisés au tableau d'affichage.

Marche intermédiaire entre le niveau international et la compétition domestique, la Coupe d'Europe est toujours riche d'enseignements quand déboule sa phase finale. Outre que le détail y est chassé comme les œufs de Pâques dans le jardin, ne pas parvenir à se défaire des mauvaises habitudes du Top 14 semble rédhibitoire. Telle est la cruelle leçon que retiendront les Rochelais. Qu'ils aient préparé leur quart de finale contre les Scarlets avec appétit n'est pas contestable mais par manque d'expérience - c'était leur première participation -, ils n'ont pas eu le temps ni l'idée de se débarrasser de leur gangue.

Laquelle consiste à abuser de la pénaltouche suivie d'un ballon porté, arme létale en Top 14 qui ne fonctionne pas à l'étage supérieur tellement les défenses sont performantes dans ce domaine. Toulon, lui aussi, en a fait l'amère expérience à Limerick face au Munster d'entrée de match. Utilisant les vieilles recettes de Guy Novès lorsqu'il entraînait le Stade Toulousain, le manager varois Fabien Galthié a changé d'ouvreur juste avant le coup d'envoi, préférant in extremis Anthony Belleau à François Trinh-Duc. Ca lui a réussi pendant soixante-quinze minutes. Le genre de martingale qu'apprécie Patrice Collazo. Mais qu'il n'a pas osé utiliser.

Pourtant, on imaginait qu'avec l'ailier Sinzelle à l'ouverture et l'arrière Retière au centre, le général Tapioca du Stade Rochelais avait préparé un coup de bonneteau comme il en a le secret. Et bien non. Les Maritimes se sont présentés à Llanelli avec une épine dorsale qui avait la scoliose. Il fallait oser aligner un quintet Bourgarit-Amosa-Balès-Sinzelle-Bouldoire pour diriger la manœuvre tactique en terre galloise et espérer ainsi entrer dans le dernier carré européen. Même de loin, ça semblait un peu trop juste.

Révélation du dernier Top 14, surprise de la phase européenne de qualification, le Stade Rochelais attendra la saison prochaine pour entrer dans la cour des grands. Mais sa progression marque les imaginations autant qu'elle suscite l'admiration. L'inexpérience rochelaise est compréhensible mais l'apathie toulonnaise l'est moins : le vidéo gag de la 28e minute à Thomond Park pose la loupe sur l'inexcusable panne de courant de quelques Toulonnais (Isa, Escande, Guirado, Bastareaud) derrière un ruck.

Comme au Principality Stadium de Cardiff où une poignée de Tricolores (Doumayrou, Camara, Poirot) restèrent cois quand le coup d'envoi mit un rebond pour franchir la ligne des dix mètres au point d'encaisser un essai casquette, que dire du couvre chef varois, essai de filou de Conor Murray au nez et à la barbe des Toulonnais à l'arrêt suite à un en-avant de Guirado ? Qu'il est vital de connaître la règle et de jouer au sifflet de l'arbitre au lieu de le chercher du regard. Les échanges européens ont ceci de bien qu'ils nous ramènent aux fondamentaux.

Cette bêtise et la double connerie Trinh-Duc/Tuisova qui vaut un hashtag (#trouvetatouche et #bloquetoncouloir) coûtent aux Varois un succès à Limerick. De même que l'entêtement à choisir avant l'heure de jeu la pénaltouche plutôt que les buts de pénalité aux pieds des poteaux fut fatal aux Rochelais. Espérons que dans l'avenir les cadors français retiendront leurs leçons européennes. On voit bien, surtout, ce qui manque aux Français pour se hisser là où se joue le rugby d'aujourd'hui, à savoir la connaissance du règlement, la maîtrise des gammes, une concentration de tous les instants.

On assure ici que le rugby est un sport d'éducation. Il ne suffit pas, fort heureusement, d'envoyer des gros bourrins casser la ligne d'avantage en même temps que les côtelettes adverses pour l'emporter. Vaincre demande une discipline individuelle et un regard panoramique. De l'intelligence en mouvement et pas seulement de la masse musculaire. Aucun sport n'a alimenté son cerveau en effectuant des tractions. Les gros bras rochelais et toulonnais seraient bien avisés de s'en souvenir au moment où le Top 14, toujours très content de lui quand il se mord la queue, retrouve pour un court instant ses droits.

J'ai retrouvé dans le beau petit ouvrage de l'ami Serge Laget - La Famille Rugby - publié en 2015 (éditions De Borée), un texte rédigé en 1953 (décidemment une grande année) pour L'Equipe par le prix Goncourt 1931 Jean Fayard (pour Mal d'Amour), lequel remarque au sujet des déboulés du jeune sprinteur francilien Alain Porthault que "la foule montre clairement qu'elle préfère la démocratie de la mailloche à l'aristocratie de la vitesse et qu'elle envisage une partie de rugby un peu comme un combat de boxe, c'est-à-dire un spectacle violent où il ne faut pas abuser des esquives..." Ce souci ne date donc pas d'aujourd'hui.

lundi 26 mars 2018

Le dormeur de la Carança


Imaginez un lac des Pyrénées allongé sous un ciel pur, étoilée, lumineux. Son eau est immobile. Tout autour, des flancs abrupts couverts de gros rochers montent vers les sommets. Le silence est épais, palpable, rassurant. Loin de tout, de la méchanceté, de l’aigreur, du ressentiment, de la jalousie, loin des fracas d’une société déréglée qui fait du stress son viatique, repose Philippe Escot, là-haut. Sa figure se reflète dans cette eau étale. Il est au bord de ce lac, il pêche, il respire, calme. Tous ceux qui l’ont un jour accompagné sur ses hauteurs enneigées savent que là-haut il repose en paix.
Philippe était gardien de la paix, la tête dans les étoiles et le cœur sur la main. Il aimait le sport, tous les sports, et il en pratiquait beaucoup. Il aimait le rugby, celui de Balma où il avait joué, et du Stade Toulousain. Il en suivait tous les exploits et quand la défaite était au rendez-vous, il ne se lamentait pas car il savait qu'arrivaient toujours des jours meilleurs. Il n'avait pas tort, le preuve. 

Il aimait la nature, voyageait partout en Europe et vers les îles lointaines. C'est en Martinique qu'il est parti. Il aimait surtout l'Irlande, pour ses torrents poissonneux, ses pintes joufflues et ses habitants, généreux. Son rugby aussi, cela va sans dire. Il était mon cousin et nous étions frères. En l'église Saint-Joseph de Balma, le père Gérard Batisse, ancien treiziste et aumônier militaire, cita Aragon et Eluard, Saint-Exupéry et Picasso, lança une Marseillaise et fit sortir le cercueil recouvert du drapeau tricolore sous une salve d'applaudissements nourris. Immense hommage que celui-là.

Un être humain, seul, n’est pas grand-chose. Il n’est que ce qu’il croit être. C’est dans l’Autre que nous trouvons un sens à notre existence. Nous existons par le regard de l’autre et grâce à lui. Combien de fois a-t-il plongé vers nous son regard lumineux, son sourire épanoui ? Combien de fois a-t-il trouvé les mots justes, ceux qui touchent et qui résonnent aujourd’hui et résonneront longtemps en nous ? Quand on aime, on ne compte pas. Fidèle en amitié, Philippe n’a jamais était comptable de sa générosité.

Des vingt dernières années, nous avons effectué plusieurs fois, tous les deux, l'ascension de la Carança, magnifique, pour nous ressourcer ensemble. Un jour où nous péchions, enfin lui surtout, dans ce lac de montagne où il a posé sa ligne pour l’éternité, il avait hameçonné plus de truites que nécessaire pour notre dîner. Alors il a remis délicatement les plus petites dans le courant. Aujourd'hui je me pose cette question : pourquoi le destin n’a pas fait de même avec lui, trop jeune pour s’éloigner ainsi ?

Oui, c’est injuste de partir si tôt, à cinquante-six ans, quand il y a tant à partager devant soi ! Mais nous ne sommes pas maîtres de cette justice-là, celle qui fait que des abrutis vivent centenaires. Gariguette nous a envoyé cet extrait d'un ouvrage de Christian Bobin : «La mort tombe dans la vie comme une pierre dans un étang : d’abord, éclaboussures, affolements dans les buissons, battements d’ailes et fuites en tous sens. Ensuite, grands cercles sur l’eau, de plus en plus larges. Enfin, le calme à nouveau, mais pas du tout le même silence qu’auparavant, un silence, comment dire : assourdissant.»
Mais le silence n'est pas l'oubli. On ne disparait que lorsque la mémoire s'efface. Nous gardons ceux qui partent et que nous aimions en restant fidèle à leurs idéaux. Lui était généreux en toute occasion auprès de ceux qui avaient besoin de nous.   

jeudi 1 mars 2018

Ce qu'écrivait Dauger

A l'évidence, les chiffres ne veulent plus rien dire. C'est passé inaperçu mais vendredi soir, au vélodrome de Marseille, Guilhem Guirado a égalé Jacques Fouroux en menant vingt-et-une fois le XV de France. On pourrait opposer leur réussite : sept victoires sur dix pour Le Petit Caporal, moitié moins pour le néo-Toulonnais. Ce serait cruel. A l'heure de la sur-médiatisation, Guilhem Guirado est encore loin d'avoir marqué l'histoire à l'égal du Gascon. Il ne lui arrive peut-être même pas encore aux mollets...

Fouroux et ses mots sur les maux, parfois laids, toujours dans l'excès de passion, d'émotion, de frisson. Parfois jusqu'à la nausée. Mais d'un sourire, quand il effaçait tout, repartait la joute verbale. Sans point final. Jusqu'à ce que la mort s'inscrive en faux. Ses coéquipiers l'auraient suivi sur le terrain jusqu'au bout, jamais dans l'ennui. Guirado a donc comptablement rejoint Fouroux, mais l'un s'est couché tôt à Edimbourg quand l'autre aimait traverser les nuits.

Personne n'a jamais empêché les vrais leaders - de vie, de jeu, de vestiaire - de braver les interdits posés comme des barrières par les divers managers qui se sont succédés : c'est même à cela qu'on les reconnait, et que leurs pairs les identifient. Depuis Guy Boniface et les solides apôtres du French Flair, les virées nocturnes du XV de France alimentent les souvenirs à partager, que ce soit dans le Tournoi ou durant les tournées. C'est irracontable pour qui n'a pas les clefs.

Si l'époque a changé, ce n'est pas tant dans les comportements une fois les joueurs rendus à la vie que dans l'image désormais véhiculée par le XV de France sur le terrain. Le journal qui m'emploie depuis plus de trente ans à décrypter le jeu regorge de trésors cachés à la vue du profane. Fouiller dans ces archives est un métier : c'est celui de Thierry Clémenceau, ci-devant documentaliste, qui me régale en exhumant régulièrement des articles hors d'âge, comme un alcool rare.

Parmi ceux-ci, un reportage rédigé par l'immense Jean Dauger, père des trois-quarts centres à la plume subtile. Le 20 septembre 1965 (j'avais six ans, date anniversaire), il fut invité à Dublin en compagnie de Gérard Murillo par d'anciens internationaux irlandais réunis autour de Ronnie Dawson pour une journée d'échanges consacrée au rugby. Avec lui, Carwyn James, Ken Jones, David Nash, Arthur Smith, Norman Mair et quelques autres fameux personnages.

Jean Dauger écrivait pleine page dans L'Equipe : «Dans la première conférence d'ouverture, Ronnie Dawson nous avoua "que le rugby irlandais commençait à faire des complexes vis-à-vis du rugby français." Oui, les maîtres de l'orthodoxie étaient admiratifs devant l'organisation, la condition physique et la perfection technique dont le rugby français fait preuve depuis quelques années.» Juste savoir que ce talonneur et capitaine du XV d'Irlande entre 1958 et 1964 dirigea aussi la tournée des Lions britanniques et irlandais en Australie et en Nouvelle-Zélande en 1959.

Plusieurs entraîneurs irlandais firent à Jean Dauger cette confidence, ainsi reproduite: «Quand l'équipe de France s'entraîne la veille d'un match international, nous sommes stupéfaits de voir comment ses joueurs, qui appartiennent à des clubs différents, parviennent dès qu'ils sont rassemblés, à harmoniser et à développer des mouvements aussi bien réglés qu'un corps de ballet au cours de la répétition générale. Ce qui nous frappe surtout, c'est cette facilité avec laquelle ils réussissent sur le terrain des combinaisons d'ensemble.»

C'est bien à cette aune d'encre parcheminée que l'on mesure le chemin parcouru, et comment il a été facile pour le rugby professionnel français - j'y inclus l'équipe de France et ses encadrements successifs - de détricoter en dix ans ce qui a été patiemment et passionnément construit un siècle durant, de Marcel Communeau encourageant ses avants coureurs jusqu'à l'héroïsme partagé dans le sillage de Thierry Dusautoir au four du plaquage et au moulin du relais.

Aujourd'hui, s'avance le Crunch et les Tricolores sont la risée de tous, réduits à l'état de piétons maladroits, vautrés dans des rencontres de deuxième division internationale, pas même lucides sur leurs piètres performances mais soucieux de leur image commerciale. Alors oui, à l'issue de France-Angleterre Guilhem Guirado peut bien égaler, là encore, les capitanats de Michel Crauste, alias Le Mongol, auteur d'un «coup du chapeau» à Colombes en 1962...

samedi 3 février 2018

En attendant Guirado

Il reste encore des places à vendre au Stade de France, qui ne fera pas le plein pour l'ouverture de ce Tournoi, et plus d'un Français sur deux ne connaît aujourd'hui aucun des joueurs qui composent le XV de France. Une série de sept matches successifs sans succès plombe la montée vers ce France-Irlande qui, autour de moi, ne déchaîne pas vraiment de passion, à peine un intérêt poli. Et j'en connais qui l'année dernière encore allumaient leur téléviseur et ne savent pas, ce samedi, à quelle heure se dispute le match.
 
Nous en sommes là, assez bas, il faut l'écrire. Et si du côté des édiles fédéraux perquisitionnés et d'une FFR cernée par différents soucis, le silence radio est de mise, on attend le grand cri de révolte des Tricolores avec un mélange d'anxiété, de distance, de résignation et d'interrogation. Le XV de France a déjà connu semblable creux, dans les années 70 par exemple, mais n'a jamais suscité autant de désintérêt.
 
Parmi les baromètres que j'utilise, celui de l'amphithéâtre de Marcoussis est assez significatif. Nous n'étions que quatre journalistes de presse écrite samedi dernier pour le deuxième point presse des joueurs, à une semaine pile du coup d'envoi. Et encore quatre, mais pas les mêmes, vendredi midi pour le briefing de Guilhem Guirado. A tel point que le capitaine tricolore n'a pas souhaité prendre place derrière son pupitre et s'est assis dans une des travées, nous proposant de le rejoindre.
 
Paradoxalement, c'est au coeur de ce désintérêt des médias et du grand public pour cette équipe qu'elle n'a jamais été aussi agréable à suivre pour ceux qui en font profession. Visages avenants, confidences éclairantes, discussions impromptues, réponses intelligentes, pour la première fois depuis 2011 débarrassée de cette langue de bois des sportifs de haut niveau qui pollue tout. 
 
Avouez-le, il faut être gonflé ou alors à court de solutions - mais ce n'est pas le cas - pour lancer à l'ouverture, poste stratégique, un gamin de 19 ans face à la troisième meilleure nation mondiale et son chef d'orchestre madré Jonathan Sexton au moment où l'exigence d'une reconquête oblige à une victoire, impératif catégorique qui supplante toute envie de contenu.
 
Car il est là, le paradoxe de ce XV de France. Le Brunel's Band s'est mis dans les conditions de libérer le jeu et les chakras de joueurs hier tétanisés par la peur de mal faire mais demande un succès à n'importe quel prix pour briser très vite la spirale des défaites dans laquelle macère cette équipe tricolore qu'on a vue incolore durant toute l'année passée.
 
Marc Lièvremont - qui était pourtant bien parti en 2008 pour lancer son XV de France sur des chemins buissonniers -, Philippe Saint-André et Guy Novès se sont plantés dans les grandes largeurs à la tête de l'équipe nationale. Je vais me rendre au Stade de France ne serait-ce que par curiosité, voir si Jacques Brunel est capable d'écrire un prologue enchanteur avant que de se lancer pendant deux ans dans l'écriture d'un chapitre.
 
Jacques, c'est un humaniste, un vrai. Un mec qui fabrique son Armagnac, un terrien qui jouait la tête dans les étoiles, zébulon devenu altruiste, arrière de relance qui connait désormais tout du jeu d'avants et des subtilités renfermées dans l'univers des premières lignes. C'est un entraîneur qui a toujours su mettre l'humain au cœur de ses interventions technico-tactiques, un homme de mots choisis.
 
Alors, sous la pluie et dans le froid de Saint-Denis, devant un public venu par habitude davantage que par passion bleue, dans l'indifférence générale - n'hésitons pas à le dire -, le XV de France va livrer face à l'Irlande un de ses matches les plus importants. Pour l'image du rugby français plongé dans les "affaires" mais aussi pour ne pas descendre à la dixième place du classement IRB (ça fait vintage, je sais) - ce qui n'est encore jamais arrivé.
 
Pour l'espoir aussi que portent en eux Iturria, Jalibert, Chavancy, Palis et compagnie. Mais aucun des sélectionnés, pas même Guirado, ne figurerait dans une sélection mondiale, voire dans un simple quinze type du Tournoi avant le coup d'envoi. La France joue pour ne pas ressembler à l'Italie, désormais, alors qu'il y dix ans, elle était crainte des Anglais et hachait les Irlandais. En regardant le calendrier de l'édition 2018, on grimace à l'idée d'avoir à affronter la Nazionale à Marseille pour éviter une cuillère de bois.
 
En attendant, Guirado, capitaine fracassant, prédit une entame de match pleine de furia. Le monde à l'envers puisque le Fighting Spirit est une particularité irlandaise. Désormais, les Diables Verts ont du flair et, si j'en crois le talonneur toulonnais, nous avons d'abord du combat, c'est-à-dire de la sueur, des ecchymoses et des percussions, à offrir pour faire honneur au maillot, ce samedi en fin de journée.
 
Cette chronique s'autodétruira dans quelques instants - ou pas -, quand ce bon Nigel sifflera le coup d'envoi. Et vous retrouverai ici même dimanche soir pour un débrief avant d'aller passer la nuit blanche devant la finale de Super Bowl entre amis choisis, comme de coutume depuis 1985. Tom Brady, le Barry John des Patriots, dix-huit ans de carrière, a la possibilité de lever pour la sixième fois le trophée Vince Lombardi. Un homme ne fait pas une équipe. Mais il peut faire l'histoire.