Une image vaut mille mots mais, dans le cas qui nous occupe, à savoir l'éclatant succès tricolore à Dublin, c'est parfois réducteur. C'est d'un album dont nous aurions besoin pour illustrer l'exploit réalisé sur la pelouse de l'Aviva Stadium. Et par où commencer ? Comme nous y incite notre ami Marcel Allan, contributeur de ce blog, autant attaquer par le début. Il est admis que le rugby commence devant et que la beauté de ce jeu appelle à ne pas s'y arrêter. Samedi face à des Irlandais engagés sur le chemin d'un Grand Chelem et qui le firent savoir pendant un premier quart d'heure de feu durant lequel le fighting spirit servit de carburant à leur stratégie de pilonnage systématique si difficile à arrêter tant elle enchaîne les temps de jeu, c'est en défense que les Tricolores du capitaine Dupont décidèrent de gagner ce match. Une fois les Irlandais sans le moindre point là où ils auraient pu inscrire deux ou trois essais, les trois-quarts français décidèrent de l'ampleur à donner au score. Et ils le firent d'une façon si spectaculaire que les exégètes d'Ovalie vont placer dans leurs livres d'Histoire cette victoire à Dublin, à l'égal du Crunch royal de 2023.
dimanche 9 mars 2025
Une preuve éclatante
dimanche 23 février 2025
Des points sur les i
On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans, c'est admis, mais l'est-on quand on en met soixante-treize ? Toute grappa bue, faut-il vraiment prendre ce florilège d'essais pour une performance notable au point, comme l'a souligné Fabien Galthié dès le coup de sifflet final, de l'inscrire dans le large tableau qu'il a dessiné pour emmener le XV de France au Mondial 2027 ? Sans aller aussi loin, l'amplitude du score inscrit dans ce colisée moderne qu'est le stadio olimpico rapproche les Tricolores des grandes sélections nationales du sud qui, si elles disputaient le Six Nations comme elles s'étripent dans leur tournoi des quatre, ne manqueraient d'inscrire tous les points qui s'offrent à elles face à une Italie qui vient de tristement nous rappeler qu'elle avait été invitée à faire la sixième afin de border le calendrier et ravir les supporteurs jamais lassés de la cité éternelle.
Pour le coup, Rome était plutôt en mode ville ouverte à tous les vents, aux déboulés et aux débordements, aux perles enfilées par les véloces après que les coriaces aient déblayé la zone autour des rucks à grands renforts de coups d'épaules. Essai transformé aussi pour le coach aux grosses lunettes qui misait sur un banc en 7-1 pour terrasser le Nazionale, même s'il s'agissait-là d'employer un énorme marteau pour écraser un moustique. Mais le test est concluant, du moins face à un adversaire du calibre - faible - de l'Italie. Reste à voir maintenant si les Irlandais, ce dont on doute, faibliront après l'heure de jeu quand notre démiurge à larges montures choisira de faire entrer sa légion de secours dans la bataille...
Je suis le premier à le regretter mais nous n'en finissons pas d'attendre Godot, ou bien est-ce Leopold Bloom, au pied des tours Martello pour le vrai test de caractère qui permettra dans ce Tournoi au mitan de jauger un XV de France dont nous avons du mal à juger la puissance de feu tant l'adversaire qui lui été opposé cette année - que ce soit le pays de Galles ou l'Italie - n'est pas d'un calibre suffisant pour qu'on retire quoi que soit de vraiment intéressant des scores-fleuves alignés, et que celui sur lequel il s'est cassé les dents à la dernière minute a failli faire de même face à l'Ecosse, dont on connait pourtant les limites. Cette véritable évaluation n'est pas pour demain : il faudra attendre encore un peu avant de traverser la mer d'Irlande, qu'on annonce agitée.
Le championnat domestique continue pendant les travaux du Tournoi et se poursuit le rêve de Pierre Villepreux de placer l'œuf - vous apprécierez l'oblong - avant la poule, fut-elle de luxe. Du côté du Stade Toulousain et depuis quatre décennies maintenant le jeu prime sur les joueurs lesquels, interchangeables, sont au service du mouvement et non l'inverse. Aligner des remplaçants, des réservistes et des Espoirs à peine sortis du centre de formation n'a pas empêché d'offrir, face à l'Aviron bâillonné dans un stade Ernest-Wallon à guichets fermés, une performance en sept essais digne des aînés et des titulaires qui, pour la plupart, se trouvaient à Rome engagés sur un autre front.
On ne prête pas qu'aux riches : les champions de France disposent de trois demis de mêlée de classe - Antoine Dupont, Paul Graou, Naoto Saito - et de trois ouvreurs du même acabit - Romain Ntamack, Thomas Ramos, Juan Cruz Mallia - quand leurs adversaires peinent parfois à aligner une charnière décente. Devenu la principale manne du XV de France quand il était naguère paria sous l'ère Ferrasse, le Stade Toulousain profite, et il aurait tort de s'en priver, des primes de mise à disposition de ses internationaux français pour compléter son effectif et se permettra de titulariser en période de doublons sept capés (Neti, Merkler, Arnold, Willis, Mallia, Lebel, Chocobares), s'il fallait encore donner la preuve de sa profondeur de banc.
Pour autant, il y a huit ans, les Toulousains du capitaine Dusautoir faillirent descendre en ProD2. Il n'y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne et le Stade Français n'a pas besoin de GPS pour s'en apercevoir. Champions de France en 2015, les Parisiens n'ont pas le cœur, actuellement, à fêter les dix ans de leur dernier titre. Cette année-là, Arias, Camara, Bonfils, Flanquart, Burban, Lakafia, Dupuy, Danty, Slimani et Doumayrou étaient passés ou allaient passer du rose au bleu. L'entraîneur qui avait permis à cette équipe de lever le Bouclier de Brennus est le même qui a encaissé l'humiliation de Rome, à savoir Gonzalo Quesada, et l'on mesure ce qu'il faut d'amour de ce jeu et d'humilité pour, écrit le poète, rencontrer ainsi défaite après triomphe, "et recevoir ces deux menteurs d'un même front."
dimanche 8 octobre 2023
Boks en stock
lundi 8 mai 2023
Le trèfle et la jonquille
dimanche 12 février 2023
Claque de fin
dimanche 5 février 2023
Gens de Dublin
lundi 14 février 2022
Le titre et l'exil
Avec le succès du XV de France face à l'Irlande, samedi dernier, les superlatifs se bousculent au portillon des comptes rendus. Que restera-t-il dans la boîte à métaphores quand la bande à Dupont décrochera son Grand Chelem ? Certes, cette victoire est épatante, mais est-elle de celles qui scellent un destin ? N'oublions pas que les Irlandais parvinrent à remonter un abime au score à la 50e minute. Comme le nez de Cléopâtre, si leur capitaine Ryan, bon soldat en l'absence de Jonathan Sexton, avait à la 71e minute préféré la pénaltouche pour chatouiller le pack tricolore par un ballon porté à proximité de l'en-but - là même où ils avaient inscrit leur premier essai -, à la sécurité des trois points d'une pénalité bien placée, la face de cette "finale" avant la lettre, ainsi que présentée, en aurait sans doute été changée.
Mais le match terminé, passons à autre chose. S'annonce le déplacement à Edimbourg, en espérant que le fantasque Finn Russell, capable d'agir comme s'il était le meilleur demi d'ouverture du monde et, l'instant d'après, se vautrer comme le dernier des tocards de série régionale, offrira aux Tricolores l'occasion de poursuivre leur aventure... Certes, il restera encore un voyage dans la gueule du dragon à Cardiff et la réception d'un XV de la Rose qui a fait de la prise de Saint-Denis l'objectif de sa dernière croisade, mais nous avons le temps de rêver.
1987, 1999, 2011 : chaque fois que le XV de France s'est hissé en finale d'une Coupe du monde, il était parvenu à obtenir un Grand Chelem dans le Tournoi la même année, ou juste avant. Ce n'est pas une condition sine qua non, mais ça y ressemble quand même beaucoup. Pas pour des raisons romantiques, non, mais parce que remporter cinq matches de suite correspond au cahier des charges d'une équipe qui vise le titre mondial, minimum requis durant toute la compétition, quitte à gagner moche, parfois, s'il le faut.
Il y a quelques années, les Tricolores se seraient inclinés face à l'Irlande, incapables de trouver les ressources mentales, tactiques et techniques utiles pour repartir de plus belle alors même que l'Irlande se montrait à son avantage en début de seconde période et, à la dernière minute, fière et sûre d'elle au point de vouloir remonter quatre-vingt-dix mètres pour inscrire l'essai transformé synonyme de succès. Il suffit de se rappeler du quart de finale lâché à la sirène face aux Gallois en 2019 au Japon pour se convaincre que ce XV de France, modèle 2022, est bâti sur un autre socle.
Les allusions - toujours mal venues - à la guerre n'ont pas manqué d'éclore comme fleur au fusil. C'est une facilité à laquelle il est difficile de résister, je le conçois. Surtout attisée par les joueurs eux-mêmes, l'explosif ailier Gabin Villière en tête. Ces Tricolores sortaient d'un stage commando à Carpiagne auprès de la Légion Etrangère : effectivement, ça leur a réussi. On recommandera donc au staff d'organiser une formation aux Beaux-Arts pour améliorer la fluidité des lignes, puis un séminaire chez Leroy-Merlin, autant pour trouver le chemin du Graal à Cardiff et que pour resserrer la charnière.
La plus impressionnante illustration de la guerre en temps de paix, s'il faut le signaler, n'est pas le dessein de ce France-Irlande, fut-il féroce, mais bien le rugissant Super Bowl. Cette saison, dans l'écrin du SoFi Stadium, devant 70 240 spectateurs à 8 000 dollars (7 000 euros) le ticket d'entrée moyen, et 100 millions d'Américains devant leurs téléviseurs, sans parler du reste de la planète, et Sébastien, et moi, les Los Angeles Rams, victorieux des Cincinnati Bengals dans un finish haletant, ont succédé à Tampa Bay.
Pour visualiser le face à face des quater-backs - le vétéran des Rams, Matthew Stafford, opposé au jeune prodige des Bengals, Joe Burrow - imaginez, toutes proportions gardées, Louis Carbonel sous le maillot orange de Narbonne face à François Trinh-Duc, revêtu de celui de l'ASM. Puisque "l'attaque fait gagner des matches, la défense fait gagner des titres", précisent les coachs de foot US, les sacks, plaquages du quater-back, firent basculer ce Super Bowl enrobé de rap. Dans ces coups de tenaille, Stafford y laissa sa cheville droite et Burrow son genou, ce qui ne les empécha pas, diminués, de rester en bons généraux aux commandes.
J'évoque Louis Carbonel, et voir l'enfant du RCT quitter la rade, lui le fils d'un des meilleurs trois-quarts centres toulonnais que j'ai eu le plaisir de côtoyer, m'interroge sur les moeurs de notre rugby d'élite. J'ai appelé le professionnalisme de tous mes voeux au début des années 90, et aujourd'hui, j'ai la douloureuse impression d'avoir porté un monstre sur les fonts baptismaux. Car enfin, s'il n'y a plus de place pour les plus belles pousses des écoles de rugby au sein de leurs clubs formateurs, que reste-il ? Des franchises sans âme seulement construites pour le titre ?
Au lieu de pousser les jeunes talents vers la sortie - et Toulon s'est fait le champion de cette mauvaise habitude depuis quelques temps déjà, en témoignent Califano, Dominici, Comba, Andreu, Maestri, Fickou..., même s'il n'est pas le seul -, pourquoi ne pas délocaliser les clubs, désormais devenus franchises aux mains de millionnaires ? Les Rams en sont l'exemple le plus frappant : fondés à Cleveland (Ohio) en 1936, les désormais champions ont élu domicile dans la Cité des Anges, dix ans plus tard. Quitte à verser dans l'ultra-professionnalisme, autant de faire à fond, non ?
dimanche 6 février 2022
Des Verts dans le fruit
On peut s'inquiéter du contenu, plutôt quelconque, de cette victoire somme toute assez large sur l'Italie à quelques jours de recevoir l'Irlande à Saint-Denis pour la deuxième levée, car les Diables Verts, eux, récitent leur jeu à la perfection, le suivent sur partition et sans fausse note. Le pays de Galles en a fait les frais, samedi dernier, à l'Aviva Stadium. L'impératif catégorique s'impose : aux Coqs de récupérer, vite fait bien fait, leur cahier de combinaisons. Et surtout, qu'ils en retiennent certaines par coeur s'ils ne veulent pas subir de déconvenue.
Encaisser avant la vingtième minute un essai en coin signé de l'ailier néophyte Tommaso Menoncello, belle graine de finisseur, quand on annonce que seule une victoire bonifiée est une récompense acceptable, a de quoi interroger. Cette entame impropre à la consommation rappelle que la route qui mène aux plus grands accomplissement est encore très longue. Il n'existe pas de note artistique en rugby, mais au regard de l'aboutissement dublinois, le succès français mit beaucoup trop de temps à se dessiner face à un adversaire de faible calibre. Du coup, la perspective d'accueillir Jonathan Sexton et ses hommes verts ramène tout le monde, du côté de Marcoussis et pas seulement là, à davantage d'humilité.
L'équipe de France ne manque pas de ressources. Mais elle serait bien inspirée de ne pas rapporter toute son énergie sur la ligne d'avantage en surjouant de son physique, alors qu'elle génère des espaces au large, comme en témoigne la belle moisson du feu-follet toulonnais. Oui, la bande à Dupont commence par une victoire; oui, ce succès est bonifié ; et oui, l'écart au score, sans être pharamineux, est correct, confiait dimanche soir un confrère. Mais avez-vous entendu Flower of Scotland monter de Murrayfield quand le XV du Chardon brisait l'espoir de toute l'Angleterre ? Une merveille...
Avez-vous aussi perçu l'extraordinaire cohésion humaine et tactique du Trèfle face aux Gallois ? Alors oui, c'est entendu et attendu, samedi, nous saurons. Nous saurons si ce XV de France est armé pour les grands rendez-vous, parce que l'Irlande lui en proposera un de taille ; si, après cette mise en bouche un peu amère, il est capable de hausser son jeu au niveau de son adversaire. Et s'il bénéficie de vrais leaders tactiques ou de simples têtes de gondoles...
En attendant, avec un triplé dans le Tournoi, Gabin Villière s'est hissé à la hauteur de Michel Crauste, Christian Darrouy, Eric Bonneval et David Venditti. Disposer d'un tel finisseur augure du meilleur. Toulon - qui s'enfonce à la dernière place du classement - en aura bien besoin quand ce Tournoi touchera à sa fin. Mais ce sera peut-être trop tard. Notez, il n'y a que le rugby pour imposer des rencontres domestiques lorsque les équipes nationales sont en représentation. Jusqu'à quand les clubs supporteront-ils cette hérésie, voire cette injustice, en acceptant quelques compensations financières qui ne remplaceront jamais leurs meilleurs joueurs ?
On pourrait croire que le Top 14 fait relâche pendant France-Irlande. Pas du tout. Des matches reportés pour cause de Covid-19 auront lieu à Toulouse vendredi soir, à Nanterre, à Brive et à Toulon, histoire d'y voir plus clair dans le classement. Nous regoûterons au Championnat en marge d'Ecosse-France. Un nouveau temps mort prendra fin le 26 mars, après ce que nous considérons tous comme l'officieuse finale du Six Nations : un Crunch ne manque jamais de mordant. Mais quand on analyse la Calcutta Cup que nous venons de vivre et qu'on imagine la dragonnade que ne manqueront pas de nous offrir les Gallois à Cardiff, aucune nation en lice ne peut, aujourd'hui, cueillir la première place de ce Tournoi comme un fruit mûr.
dimanche 14 février 2021
A la force des reins
mercredi 28 octobre 2020
Soubresauts
lundi 9 mars 2020
Texte pour rien
lundi 4 mars 2019
La chaussée des géants
vendredi 27 avril 2018
Une genèse irlandaise
D'une baie à l'autre, l'Irlande donne l'impression d'être toujours en avance d'une marée quand les quatre saisons viennent vous secouer dans une même journée par vagues incessantes. Il faut avoir à la fois l'âme d'un skipper pour choisir d'aller ou non dans le sens du vent et celle d'un fermier les pieds dans la terre des sentiers qui ne bifurquent jamais et préfèrent s'en prendre à la boue. Il faut savoir s'accommoder de tout, d'un feu de cheminée à la tourbe, d'un whiskey à la menthe poivrée, de ce drizzle (bruine) qui ne mouille que les touristes et qui fait office de "beau temps, vous verrez" en avril. Jean-Pierre Rives aurait aimé jouer pour l'Irlande s'il en avait eu l'occasion, sacrifier ainsi à sa passion des causes perdues et donc glorieuses qui font aujourd'hui du Trèfle le parangon de la réussite professionnelle. Et pas seulement en ce qui concerne le rugby.
Hasard de mes déplacements professionnels, en trente-cinq ans de carrière, je n'avais jamais eu l'occasion de me rendre à Thomond Park, l'antre du rugby irlandais. C'est désormais chose faite à l'initiative de ma fille ainée, Jade, qui vit non loin de Killarney. Son compagnon, Niall, a porté le maillot du Munster. Visite guidée, donc, riche d'enseignements. Dans la salle de presse - et je suis surpris qu'aucun de mes confrères n'ait relevé ça - sont imprimés au mur les titres à la une des grands moments ovales de cette province irlandaise. Victoires, certes, tant le palmarès du Munster est conséquent face aux All Blacks, à l'Australie, en Coupe d'Europe comme en Ligue Celte, mais aussi défaites marquantes, de celles qui forgent les caractères et construisent de meilleurs lendemains. Elles ne sont pas occultées : mieux, elles font partie de l'histoire et, à ce titre, mises en avant. J'ai toujours pensé que ce ne sont pas nos réussites mais nos échecs qui nous constituent : le Munster m'en a apporté une preuve, si besoin était.
Quand deux poteaux émergent d'une haie, bientôt suivis par une deuxième paire verticale, n'imaginez pas qu'il est question de balle ovale : vous venez simplement de longer un terrain de gaélique. A leurs pieds, un but de football. Ce jeu de balle n'a pas choisi entre les pieds et les mains, le rond ou l'oblong ; aucune dispute, aucune controverse. Il a pris les deux. Il est toujours bon de se souvenir que monsieur Ellis père, militaire, était caserné à Tipperary quand son fils William Webb, très jeune, accompagné de sa mère, lui rendit un jour visite. Les voyages forment la genèse mais si le rugby, en Irlande, est un lien puissant entre le Sud et le Nord, il ne porte pas en lui l'expression d'un pays, comme c'est le cas en Nouvelle-Zélande, au pays de Galles ou en Ecosse. Juste le souvenir d'une pratique liée à l'éducation, l'enseignement privé et le cursus universitaire dans les grandes villes. La campagne en est exclue.
Devant un match de football gaélique, j'ai imaginé William Webb Ellis gardant dans ses mains le ballon qui était grossement rond au lieu de taper un grand coup de pied dedans et filer seul au milieu des défenseurs en prenant le risque de se faire casser le tibia et le péroné d'un grand coup de botte ferrée, ce qui était à son époque le moyen choisi pour arrêter les inconséquents qui s'imaginaient percer. Le 12 mai à Bilbao, le Leinster et le Racing 92 se rencontreront comme s'affrontent deux idées de ce jeu. Il sera question d'organisation et d'inspiration, de jeu au pied millimétré et de passes dans l'intervalle, de relances et de percussions, tout cela porté au plus haut degré de précision. Entre temps, dans l'agitation lardée de déclarations dont on peut se passer et de révélations qui n'en sont pas pour qui se tient informé, la ProD2 (on y a à peine touché) aura livré ses finalistes et le Top 14 (déjà presque à moitié vide) ses barragistes. Nous y reviendrons.
lundi 2 avril 2018
Erasmus en Ovalie
A la question que fallait-il faire cette saison pour qu'un club français dispute une demi-finale de Coupe d'Europe, la réponse était : affronter un autre club français ! Le Racing 92 a donc (magnifiquement) passé l'écueil des quarts de finale; j'écris écueil car ni La Rochelle, ni Toulon, pourtant dominateurs en termes de statistiques (possession et occupation) ne sont parvenus à imposer leur jeu. Ce qui pose question(s) au moment où nous sortons d'un Tournoi des Six Nations où, là aussi, les moments de domination tricolore n'ont que très rarement été concrétisés au tableau d'affichage.
Marche intermédiaire entre le niveau international et la compétition domestique, la Coupe d'Europe est toujours riche d'enseignements quand déboule sa phase finale. Outre que le détail y est chassé comme les œufs de Pâques dans le jardin, ne pas parvenir à se défaire des mauvaises habitudes du Top 14 semble rédhibitoire. Telle est la cruelle leçon que retiendront les Rochelais. Qu'ils aient préparé leur quart de finale contre les Scarlets avec appétit n'est pas contestable mais par manque d'expérience - c'était leur première participation -, ils n'ont pas eu le temps ni l'idée de se débarrasser de leur gangue.
Laquelle consiste à abuser de la pénaltouche suivie d'un ballon porté, arme létale en Top 14 qui ne fonctionne pas à l'étage supérieur tellement les défenses sont performantes dans ce domaine. Toulon, lui aussi, en a fait l'amère expérience à Limerick face au Munster d'entrée de match. Utilisant les vieilles recettes de Guy Novès lorsqu'il entraînait le Stade Toulousain, le manager varois Fabien Galthié a changé d'ouvreur juste avant le coup d'envoi, préférant in extremis Anthony Belleau à François Trinh-Duc. Ca lui a réussi pendant soixante-quinze minutes. Le genre de martingale qu'apprécie Patrice Collazo. Mais qu'il n'a pas osé utiliser.
Pourtant, on imaginait qu'avec l'ailier Sinzelle à l'ouverture et l'arrière Retière au centre, le général Tapioca du Stade Rochelais avait préparé un coup de bonneteau comme il en a le secret. Et bien non. Les Maritimes se sont présentés à Llanelli avec une épine dorsale qui avait la scoliose. Il fallait oser aligner un quintet Bourgarit-Amosa-Balès-Sinzelle-Bouldoire pour diriger la manœuvre tactique en terre galloise et espérer ainsi entrer dans le dernier carré européen. Même de loin, ça semblait un peu trop juste.
Révélation du dernier Top 14, surprise de la phase européenne de qualification, le Stade Rochelais attendra la saison prochaine pour entrer dans la cour des grands. Mais sa progression marque les imaginations autant qu'elle suscite l'admiration. L'inexpérience rochelaise est compréhensible mais l'apathie toulonnaise l'est moins : le vidéo gag de la 28e minute à Thomond Park pose la loupe sur l'inexcusable panne de courant de quelques Toulonnais (Isa, Escande, Guirado, Bastareaud) derrière un ruck.
Comme au Principality Stadium de Cardiff où une poignée de Tricolores (Doumayrou, Camara, Poirot) restèrent cois quand le coup d'envoi mit un rebond pour franchir la ligne des dix mètres au point d'encaisser un essai casquette, que dire du couvre chef varois, essai de filou de Conor Murray au nez et à la barbe des Toulonnais à l'arrêt suite à un en-avant de Guirado ? Qu'il est vital de connaître la règle et de jouer au sifflet de l'arbitre au lieu de le chercher du regard. Les échanges européens ont ceci de bien qu'ils nous ramènent aux fondamentaux.
Cette bêtise et la double connerie Trinh-Duc/Tuisova qui vaut un hashtag (#trouvetatouche et #bloquetoncouloir) coûtent aux Varois un succès à Limerick. De même que l'entêtement à choisir avant l'heure de jeu la pénaltouche plutôt que les buts de pénalité aux pieds des poteaux fut fatal aux Rochelais. Espérons que dans l'avenir les cadors français retiendront leurs leçons européennes. On voit bien, surtout, ce qui manque aux Français pour se hisser là où se joue le rugby d'aujourd'hui, à savoir la connaissance du règlement, la maîtrise des gammes, une concentration de tous les instants.
On assure ici que le rugby est un sport d'éducation. Il ne suffit pas, fort heureusement, d'envoyer des gros bourrins casser la ligne d'avantage en même temps que les côtelettes adverses pour l'emporter. Vaincre demande une discipline individuelle et un regard panoramique. De l'intelligence en mouvement et pas seulement de la masse musculaire. Aucun sport n'a alimenté son cerveau en effectuant des tractions. Les gros bras rochelais et toulonnais seraient bien avisés de s'en souvenir au moment où le Top 14, toujours très content de lui quand il se mord la queue, retrouve pour un court instant ses droits.
J'ai retrouvé dans le beau petit ouvrage de l'ami Serge Laget - La Famille Rugby - publié en 2015 (éditions De Borée), un texte rédigé en 1953 (décidemment une grande année) pour L'Equipe par le prix Goncourt 1931 Jean Fayard (pour Mal d'Amour), lequel remarque au sujet des déboulés du jeune sprinteur francilien Alain Porthault que "la foule montre clairement qu'elle préfère la démocratie de la mailloche à l'aristocratie de la vitesse et qu'elle envisage une partie de rugby un peu comme un combat de boxe, c'est-à-dire un spectacle violent où il ne faut pas abuser des esquives..." Ce souci ne date donc pas d'aujourd'hui.
lundi 26 mars 2018
Le dormeur de la Carança
Il aimait la nature, voyageait partout en Europe et vers les îles lointaines. C'est en Martinique qu'il est parti. Il aimait surtout l'Irlande, pour ses torrents poissonneux, ses pintes joufflues et ses habitants, généreux. Son rugby aussi, cela va sans dire. Il était mon cousin et nous étions frères. En l'église Saint-Joseph de Balma, le père Gérard Batisse, ancien treiziste et aumônier militaire, cita Aragon et Eluard, Saint-Exupéry et Picasso, lança une Marseillaise et fit sortir le cercueil recouvert du drapeau tricolore sous une salve d'applaudissements nourris. Immense hommage que celui-là.
Un être humain, seul, n’est pas grand-chose. Il n’est que ce qu’il croit être. C’est dans l’Autre que nous trouvons un sens à notre existence. Nous existons par le regard de l’autre et grâce à lui. Combien de fois a-t-il plongé vers nous son regard lumineux, son sourire épanoui ? Combien de fois a-t-il trouvé les mots justes, ceux qui touchent et qui résonnent aujourd’hui et résonneront longtemps en nous ? Quand on aime, on ne compte pas. Fidèle en amitié, Philippe n’a jamais était comptable de sa générosité.
Des vingt dernières années, nous avons effectué plusieurs fois, tous les deux, l'ascension de la Carança, magnifique, pour nous ressourcer ensemble. Un jour où nous péchions, enfin lui surtout, dans ce lac de montagne où il a posé sa ligne pour l’éternité, il avait hameçonné plus de truites que nécessaire pour notre dîner. Alors il a remis délicatement les plus petites dans le courant. Aujourd'hui je me pose cette question : pourquoi le destin n’a pas fait de même avec lui, trop jeune pour s’éloigner ainsi ?
jeudi 1 mars 2018
Ce qu'écrivait Dauger
Fouroux et ses mots sur les maux, parfois laids, toujours dans l'excès de passion, d'émotion, de frisson. Parfois jusqu'à la nausée. Mais d'un sourire, quand il effaçait tout, repartait la joute verbale. Sans point final. Jusqu'à ce que la mort s'inscrive en faux. Ses coéquipiers l'auraient suivi sur le terrain jusqu'au bout, jamais dans l'ennui. Guirado a donc comptablement rejoint Fouroux, mais l'un s'est couché tôt à Edimbourg quand l'autre aimait traverser les nuits.
Personne n'a jamais empêché les vrais leaders - de vie, de jeu, de vestiaire - de braver les interdits posés comme des barrières par les divers managers qui se sont succédés : c'est même à cela qu'on les reconnait, et que leurs pairs les identifient. Depuis Guy Boniface et les solides apôtres du French Flair, les virées nocturnes du XV de France alimentent les souvenirs à partager, que ce soit dans le Tournoi ou durant les tournées. C'est irracontable pour qui n'a pas les clefs.
Si l'époque a changé, ce n'est pas tant dans les comportements une fois les joueurs rendus à la vie que dans l'image désormais véhiculée par le XV de France sur le terrain. Le journal qui m'emploie depuis plus de trente ans à décrypter le jeu regorge de trésors cachés à la vue du profane. Fouiller dans ces archives est un métier : c'est celui de Thierry Clémenceau, ci-devant documentaliste, qui me régale en exhumant régulièrement des articles hors d'âge, comme un alcool rare.
Parmi ceux-ci, un reportage rédigé par l'immense Jean Dauger, père des trois-quarts centres à la plume subtile. Le 20 septembre 1965 (j'avais six ans, date anniversaire), il fut invité à Dublin en compagnie de Gérard Murillo par d'anciens internationaux irlandais réunis autour de Ronnie Dawson pour une journée d'échanges consacrée au rugby. Avec lui, Carwyn James, Ken Jones, David Nash, Arthur Smith, Norman Mair et quelques autres fameux personnages.
Jean Dauger écrivait pleine page dans L'Equipe : «Dans la première conférence d'ouverture, Ronnie Dawson nous avoua "que le rugby irlandais commençait à faire des complexes vis-à-vis du rugby français." Oui, les maîtres de l'orthodoxie étaient admiratifs devant l'organisation, la condition physique et la perfection technique dont le rugby français fait preuve depuis quelques années.» Juste savoir que ce talonneur et capitaine du XV d'Irlande entre 1958 et 1964 dirigea aussi la tournée des Lions britanniques et irlandais en Australie et en Nouvelle-Zélande en 1959.
Plusieurs entraîneurs irlandais firent à Jean Dauger cette confidence, ainsi reproduite: «Quand l'équipe de France s'entraîne la veille d'un match international, nous sommes stupéfaits de voir comment ses joueurs, qui appartiennent à des clubs différents, parviennent dès qu'ils sont rassemblés, à harmoniser et à développer des mouvements aussi bien réglés qu'un corps de ballet au cours de la répétition générale. Ce qui nous frappe surtout, c'est cette facilité avec laquelle ils réussissent sur le terrain des combinaisons d'ensemble.»
C'est bien à cette aune d'encre parcheminée que l'on mesure le chemin parcouru, et comment il a été facile pour le rugby professionnel français - j'y inclus l'équipe de France et ses encadrements successifs - de détricoter en dix ans ce qui a été patiemment et passionnément construit un siècle durant, de Marcel Communeau encourageant ses avants coureurs jusqu'à l'héroïsme partagé dans le sillage de Thierry Dusautoir au four du plaquage et au moulin du relais.
Aujourd'hui, s'avance le Crunch et les Tricolores sont la risée de tous, réduits à l'état de piétons maladroits, vautrés dans des rencontres de deuxième division internationale, pas même lucides sur leurs piètres performances mais soucieux de leur image commerciale. Alors oui, à l'issue de France-Angleterre Guilhem Guirado peut bien égaler, là encore, les capitanats de Michel Crauste, alias Le Mongol, auteur d'un «coup du chapeau» à Colombes en 1962...
















