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dimanche 8 mars 2026

Des deux côtés

Non pas que la déroute tricolore en Ecosse soit un sujet à éviter mais avouons-le, Rome était, en ce samedi historique, l'unique objet de notre sentiment. En effet, l'événement n'est pas que le XV de France ne sache toujours pas depuis maintenant quarante saisons préparer les rendez-vous qui comptent mais plutôt que la Nazionale soit parvenue, enfin, à cueillir la Rose. Vingt-six ans que l'Italie attendait ça ! Il n'y a donc pas barrière infranchissable. Et il faut reconnaître la qualité du travail du coach argentin Gonzalo Quesada, dans le sillage de ceux - Pierre Villepreux, Mitou Fourcade, Georges Coste, Pierre Berbizier - qui firent monter en gamme, année après année, la sélection transalpine. 

Si l'on s'en tient au chapitre des coaches, on a bien saisi que Fabien Galthié savait s'employer comme aucun autre sélectionneur national pour détourner, non sans humour, l'attention des médias et du grand public avant le coup d'envoi d'une rencontre d'importance. Mais il reste à déterminer si le fait que le groupe France ait été obligé d'annexer de bonne (ou mauvaise) grâce le couloir pour se changer avant le captain's run du vendredi a eu un impact le lendemain sur l'entame du match face à l'Ecosse. Et quand on écrit entame, on pense plutôt aux soixante-cinq premières minutes, ce qui fait quand même beaucoup - trop - d'absences.

Il faut à ce propos noter que l'aréopage tricolore - staff et joueurs - paraît pléthorique. Alors, compte tenu du triste contenu de cette défaite humiliante (47-14 à la 65e minute), on est en droit de se demander si la présence d'un adjoint pour la touche, d'un autre pour la défense et d'un spécialiste de la mêlée est vraiment obligatoire... S'en passer ferait ainsi un peu de place, puisque c'est ce que Galthié recherche. Sans parler d'un préparateur mental dont on s'interroge sur l'efficacité puisqu'il n'y a pas eu trace d'engagement, de lucidité et d'agressivité pendant plus d'une heure, côté tricolore, à Murrayfield.

Pour ce XV de France qui rêvait d'un Grand Chelem afin de marquer son histoire, débutait samedi en Ecosse une deuxième partie du Tournoi face à un adversaire qu'on savait débordant d'enthousiasme et de vista. On imaginait moins facilement qu'il allait nous museler devant, dans les phases de conquête, les rucks et les turn-over, voire nous surclasser - c'était inimaginable. Et surtout nous transpercer de toutes parts, au large, au centre, au ras... Une équipe d'Ecosse qui s'arrêta de jouer avec les Tricolores à un quart d'heure de la fin, s'amusant même à boucler son score à cinquante points, compte rond qui nous hantera longtemps.

Si Fabien Galthié a décidé de se priver du meilleur marqueur d'essai tricolore en pleine activité - Damian Penaud, pour ne pas le nommer - au motif qu'il avait des lacunes en défense, on espère qu'il ne sortira pas de la prochaine feuille de match face à l'Angleterre les titulaires qui se sont déchirés au plaquage car si ce devait être le cas, on se demande bien qui il pourrait aligner... Le fiasco est collectif, ce qui n'est pas rassurant, et même l'ancien meilleur joueur du monde a livré une prestation indigne de son rang et de son talent, c'est dire. 

A suivre donc samedi prochain le débarquement à Saint-Denis d'un XV de la Rose épinglé à Rome - une première. Les organisateurs du Tournoi imaginaient une "finale" en forme d'apothéose, mais ne reste de cette image qu'une séance de rattrapage entre deux battus. Qui de la France ou de l'Angleterre parviendra à se remettre en si peu de temps d'un désastre afin de rebondir ? Après tout, il s'agit d'un Crunch et ça n'est jamais une rencontre ordinaire, même si la tentation est grande de survendre l'enjeu.

On aurait tort de minimiser ce choc entre ennemis de longue date. Sans remonter à Azincourt, les observateurs que nous sommes disposent d'un excellent compte-rendu de match rédigé en 1835 par l'un des meilleurs spécialistes de la question, à savoir Alexis de Tocqueville : "Les Français ne veulent reconnaître aucune supériorité. Les Anglais ne supportent que ceux qu'ils jugent inférieurs. Le Français lève les yeux avec anxiété, l'Anglais les baisse avec satisfaction. Des deux côtés, c'est de la fierté, mais exprimée de manière différente." Pas mieux.


dimanche 25 février 2024

Les grands brûlés

Combien de temps faudra-t-il encore le répéter ? A l'évidence, la défaite du XV de France en quarts de finale de la dernière Coupe du monde n'a pas été digérée. C'était il y a quatre mois et on n'aborde pas aussi légèrement un tel traumatisme, on ne le survole pas, on ne cherche pas à en minimiser les effets et surtout, on s'en occupe au coup de sifflet final au lieu de renvoyer joueurs et staff chez eux sans prendre le temps de libérer la parole. Car maintenant, qu'on le veuille ou pas, ce XV de France de grands brûlés a perdu son mental, son moral, sa confiance et, par là, son rugby.
Après avoir terrassé l'équipe de France des moins de vingt ans la veille à Béziers grâce à une mêlée dominatrice et une défense de fer, l'Italie était en condition de réaliser l'exploit, c'est-à-dire vaincre pour la première fois le XV de France sur ses terres dans le Tournoi. Certes, celle-ci était un peu excentrée au nord mais ça restait un match à domicile que les Tricolores ne surent pas emporter. Et l'inefficacité sur leurs temps forts interroge : c'est un signal qui rappelle les mauvaises heures passées sous Philippe Saint-André, Guy Novès - viré de Marcoussis par Bernard Laporte après un match nul contre le Japon - puis Jacques Brunel entre 2012 et 2019.
En rugby comme dans d'autres sports, le cerveau s'impose comme le muscle le plus important. Il détermine tout. En témoignent ces passes manquées, balancées dans le vide, adressées à n'importe qui et n'importe comment. Aussi ces mauvaises inspirations, à l'image du "quatre contre un" en sortie de percée de Matthieu Jalibert à la 12e minute transformé à cause d'une course trop longue en "trois contre trois" piégeux dans lequel tomba Gaël Fickou, qu'on a connu plus tranchant.
Complétement perdu, ce XV de France est passé en quatre mois d'un tonitruant 60-7 - huit essais à un - en match de poule du Mondial à ce pathétique 13-13 dans le Tournoi. Ce résultat bien nul aurait pu virer à la défaite historique sans la négligence de Paolo Garbisi, coupable d'avoir mal installé son ballon avant une frappe aussi déterminante. La bourde de l'ouvreur de la Nazionale, déclassé de Montpellier pour rejoindre Toulon, rappelle celle de l'infortuné François Gelez face aux All Blacks à l'automne 2002, laissant ses partenaires avec un nul mal payé (20-20). 
Là aussi, au risque assumé de me répéter, il est temps de lancer une nouvelle génération en équipe de France. Et d'abord parce puisqu'il est question de préparer 2027, si j'en crois le staff. Les "anciens" sont exsangues, carbonisés, éteints, atones, disloqués, incapables de se sublimer, de se transcender, ou tout simplement de retrouver les plans de jeu égarés en octobre de l'année dernière, au moment le plus important, en quarts de finale. A tel point qu'on ne sait plus - depuis la défaite à Dublin en 2023 - à quoi joue ce XV de France.
Fabien Galthié a offert une chance à Posolo Tuilagi. Alors place à Emilien Gailleton, Nicolas Depoortere, Hugo Reus et Baptiste Couilloud, qu'on voit étincelant avec Lyon depuis le début de l'année ! Donnez-leur le ballon, et si possible dans de bonnes conditions ! Arrêtez de percuter bêtement devant, têtes baissées, aveuglés par l'illusion de puissance qui ne mène nulle part si ce n'est au fiasco ! Car ce résultat nul face à l'Italie est une défaite, et d'abord la défaite de l'esprit, du jeu, ce style "à la Française" qui a disparu depuis un an maintenant, sans qu'on comprenne pourquoi.
Battue par l'Afrique du Sud, humiliée par l'Irlande, chanceuse en Ecosse et surprise par l'Italie, l'équipe de France qui vise le titre mondial en 2027 a beaucoup reçu de ces quatre derniers matches. Reste maintenant à se rendre à Cardiff avant de recevoir l'Angleterre. De jeunes Gallois sans complexes et des Anglais qui remontent la pente n'auront rien de victimes expiatoires. Et il est possible qu'au moment d'éclairer les comptes, l'avant-dernière place du classement revienne à cette France pour l'instant un peu rance, anesthésiée par la communication lénifiante de son coach qui a tendance à éteindre la lumière.

mardi 20 février 2024

Calcio, régime florentin

La dette contractée par le jeu de rugby auprès des Italiens est immense. A commencer, comme l'écrivit l'historien Henri Garcia, par l'Haspartum exporté en Gaule et chez les grands bretons par les légions romaines, activité physique avec ballon structurée comme une guerre en temps de paix pour aguerrir la soldatesque aux joutes viriles, au contact frontal et à l'organisation collective. Que dans le sillage des conquêtes romaines la Soule et le hurling over country aient été pratiqués en Bretagne et au Royaume-Uni n'étonnera personne.
Bien avant William Webb Ellis, courant balle en mains sur le Bigside de l'université de la ville de Rugby, la grande affaire du jeu trouva sa première acmé à Florence, en Italie. Après plusieurs décennies de pratique libre furent rédigées en 1580 les règles du Calcio, soit trois siècles avant que ne soit organisé le premier match international entre l'Ecosse et l'Angleterre à Raeburn Place dont le Tournoi assure un remake tous les ans.
Place Santa Croce, se disputait le tournoi des quatre quartiers entre bleus, blancs, rouges et verts représentant les zones historiques de la cité alors déclarée République florentine, au grand dam du Pape. Aujourd'hui encore, en période de carnaval, la tradition est maintenue : elle commémore depuis le 17 février 1930 le siège de la ville, mené quatre siècles plus tôt par l'armée de l'Empereur Charles Quint pour rétablir un Médicis à la tête du gouvernement ducal.
Tout sauf un hasard, une huile représentant le Calcio trône à l'entrée du musée de Twickenham. Bien avant de pousser une balle ronde au pied, les Transalpins avaient choisi de la déplacer vigoureusement à la main et, symbole qui reste à déchiffrer, trois Papes - Clément VII, Léon XI et Urbain VII - pratiquèrent à Florence cette activité brutale avant de choisir des voies plus impénétrables et coiffer la mitre à Rome. 
1930, c'est aussi le moment où la France se rapprocha rugbystiquement de l'Italie. Trois ans plus tard, à Turin, les représentants de neuf nations européennes préparèrent les statuts de la fédération internationale du rugby amateur qui vit le jour le 24 janvier 1934. Et c'est à Rome, le 22 avril de l'année suivante, que fut donné le coup d'envoi du premier tournoi FIRA. La finale vit la France pulvériser la Nazionale (44-6). Entraînée entre 1934 et 1936 par un des meilleurs techniciens français, le trop méconnu Julien Saby, l'Italie profita ensuite des conseils du Clermontois Michel Boucheron.
La part française dans la construction et l'avènement du rugby transalpin est colossale : entre 1978 et 2016, Pierre Villepreux, Bertrand Fourcade, George Coste, Pierre Berbizier et Jacques Brunel s'appliquèrent à hisser la Nazionale parmi les meilleures nations mondiales, en témoignent la première victoire italienne (32-40) face au XV de France le 22 mars 1997 et, trois ans plus tard, l'entrée solennelle dans les Six Nations. En 2007 et surtout en 2013, les Transalpins accrochèrent une quatrième place dans le Tournoi, devant l'Irlande et la France, "bonne" dernière. 
Sans une tentative de drop-goal clownesque signée du troisième-ligne centre Sergio Parisse - "l'homme de tous les records" - piquant l'idée à son ouvreur pourtant mieux placé que lui, l'Italie aurait sans doute battu la France à Saint-Denis en 2016, exploit après lequel elle court toujours. Mais la balle, mal frappée, s'écarta des poteaux. Comme elle s'éloigna un soir de match de poule en Coupe du monde à Saint-Etienne. Ce 29 septembre 2007, l'arrière David Bortolucci manqua en fin de rencontre un but de pénalité, laissant l'Ecosse l'emporter de justesse, 18-16, et disputer un quart de finale...
Battue in extremis par l'Angleterre en ouverture de la présente édition, surclassée à Dublin par l'Irlande sans pouvoir inscrire le moindre point, l'Italie de Gonzalo Quesada se situe néanmoins aujourd'hui à des années-lumière de la triste équipe humiliée durant la Coupe du monde. Un Ange, fut-il aussi véloce que le Toulousain Capuozzo, ne sera pas de trop pour vaincre les démons transalpins - défense perméable, conquête aléatoire, attaque latérale, maladresses rédhibitoires - à l'heure où le XV de France en quête de rédemption fait cap sur Lille. 

mercredi 4 octobre 2023

En résonnance

Jusque-là, tout va bien : les stades sont pleins, les pintes de bière se vident plus vite que les travées au coup de sifflet final, les adversaires s'enlacent une fois le match terminé et les supporteurs fraternisent dans les estaminets... Comme en 1991 et en 2007, cette édition démontre que la France sait recevoir. Mais ce n'est pas nouveau: depuis que le rugby existe et que le public a été admis à pénétrer dans l'enceinte d'un stade puis à payer sa place, pas une rencontre internationale n'a dégénéré. 

On peut attribuer sans se tromper cette osmose aux vertus et aux valeurs que véhicule ce sport, discipline éducative par excellence et à l'origine. Ses supporteurs sont pour la plupart des pratiquants voire des connaisseurs à l'image des aficionados, doctes analystes de la chose tauromachique capables de disséquer une passe jusqu'au petit matin. Même s'il est encore un peu tôt pour tirer un bilan de l'édition 2023 - la seule entièrement organisée sur nos territoires - l'évoquer à mi-parcours, c'est aussi l'occasion de rendre hommage aux milliers de bénévoles qui s'activent pour rendre plus belle cette tranche de vie. 

Mais il est long ce calendrier augmenté d'une semaine afin d'offrir cinq jours incompressibles de repos aux joueurs engagés dans des affrontements de plus en plus intenses. Mis à part la blessure, l'attente, l'opération et le retour d'Antoine Dupont auprès du groupe France, piétiner deux semaines d'un bout à l'autre de ce tunnel sans action dans lequel sont versés les Tricolores a douché l'enthousiasme populaire des premiers jours. D'autant que les mères de famille se demandent s'il est bon, au moment où la santé des joueurs est au cœur de toutes les problématiques - médicales, sportives, arbitrales -, d'insister pour faire rejouer notre capitaine fracassé, même casqué de cuir...

Interrogeons-nous, aussi, sur la multiplication des scores fleuves qui emportent dans leurs flots tout suspense au bout d'une demi-heure de match à sens unique. On ne compte plus les victoires qui dépassent cinquante points et décrédibilisent les oppositions présentées à grand renfort de mauvaise foi comme équilibrées. Depuis 1987, vingt-cinq nations ont disputé une Coupe du monde - ce qui est peu - et seuls Fidji, Samoa, Canada et Japon sont parvenus à s'immiscer en quarts de finale au milieu du Big Nine composé des historiques du Tournoi des Cinq Nations et des quatre de l'hémisphère sud. 

A l'évidence, le rugby mondial souffre de consanguinité. Nonobstant le plaisir que nous avons à voir ces sélections nationales proposer un jeu de mouvement sans calcul, l'injection du Chili aux côtés de l'Uruguay et du Portugal ne va pas modifier le déséquilibre existant entre les ténors, qui attirent télévisions et partenaires commerciaux, et le reste du chœur soumis au bon vouloir financier et à l'aide logistico-sportive de World Rugby. On remarquera au passage que mis à part l'Angleterre et l'Irlande, toutes les autres fédérations souffrent de déficits budgétaires plus ou moins importants. En France, la note à régler s'élève à douze millions d'euros. 

Si cette dixième Coupe du monde brille par son cadre festif, ses affluences à guichets fermés et sa médiatisation à défaut de nous offrir dans sa première partie une symphonie sportive digne des meilleures compositions, elle marque, du moins à mes yeux, la fin d'un cycle. Le concept étalé aujourd'hui devant nous arrive à son point critique. Les caciques de World Rugby vont devoir renouveler en profondeur le système s'ils ne veulent pas connaître une cruelle désillusion en Australie dans quatre ans.

En attendant de monter dans le quart face aux Springboks, de nombreux affluents ont irrigué l'idée même d'une Coupe du monde. Ainsi a-t-elle été déclinée en version militaire à Vannes, scolaire à Pontlevoy et universitaire à Pessac. Celle des clubs amateurs a été remportée par les Sud-Africains d'Hamilton Sea Point, victorieux des Chiliens samedi dernier au stade Jean-Rolland de Digne-les-Bains. Tout cela fait résonnance et, paraphrasant le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa, réveille notre capacité à nous laisser atteindre et éventuellement transformer par de nouvelles formes de rapport au monde, expérience de connexion qui est "l'essence même de l'existence".

Début novembre, les éditions Passiflore publieront Côté Ouvert, recueil des meilleures chroniques du blog depuis 2016.

dimanche 20 mars 2022

Un Ange passe

Les internationaux disposent d'un sixième sens dès qu'ils évoquent leur matrice, ce XV de France dont ils sont issus, qui les a fait naître. Interrogés en amont de ce France-Angleterre dont on espère qu'il sera le camp de base d'une belle ascension jusqu'au sommet Webb-Ellis mais dont on évitera de faire l'alpha et l'omega du savoir-faire bleu, ils ont été unanimes sans se concerter. « Je suis confiant : sans le surestimer, ce XV de France est tout à fait capable de passer cet écueil » prophétisait Philippe Sella. Olivier Magne, lui, voyait « le XV d'Angleterre en situation défavorable, fébrile, peu sûr de son rugby, de ses forces, de son caractère, de son organisation tactique. De sa relation, aussi, avec son entraîneur, qui a l’air très compliquée. Tout est réuni pour que cette équipe d’Angleterre se fasse corriger au Stade de France. Et je ne vois pas comment une défaite française pourrait survenir. » 

Pis, « l’Angleterre peut encaisser une défaite record, surenchérissait Thomas Castaignède. Ce n’est pas le meilleur XV de Rose du XXIe siècle. Les Anglais sont en période de transition et s’ils nous redonnent les ballons au pied, ils vont être punis sévèrement. » Pour Serge Betsen, « il faut que l’équipe de France garde la discipline qu’elle a montrée face aux Gallois. Dans ce contexte, une victoire contre l’Angleterre démontrerait qu’on a franchi un nouveau palier. » Ce qui est donc le cas. Et Marc Andreu de conclure : « Toutes les nations du Tournoi se valent, que ce soit par la qualité des joueurs ou des systèmes de jeu. Ce qui fait la force du XV de France, c’est son état d’esprit positif. » Ca, c'était avant.

Grand Chelem, donc, le dixième, et de belle facture. On peut y distinguer la structure sur laquelle Fabien Galthié et son staff vont monter l'attente. Défense, occupation du terrain, conquête. Je connais quelques entraîneurs que ce triptyque va enjouer, eux qui insistèrent pour qu'il soit le socle du XV de France dont ils avaient la charge, et je pense là plus précisément à Jacques Fouroux et à Pierre Berbizier, qui ne cessèrent de l'imprimer dans l'esprit de leurs joueurs. Avec les résultats que l'on connait. Quatre Tournois remportés d'affilée entre 1986 et 1989 pour Fouroux, trois tournées victorieuses en séries de test-matches pour Berbizier en Argentine, Afrique du Sud et Nouvelle-Zélande entre 1992 et 1994.

Pour autant, ces réussites, on le sait, n'offrirent aucunes garanties à l'heure de disputer la Coupe du monde. Toute la difficulté que rencontre le rugby français est résumée dans ce hiatus. Forte du plus gros réservoir de joueurs au monde - derrière l'Angleterre -, la France n'a d'autre position, quand les planètes sont alignées, que d'occuper la première ou la deuxième place du Tournoi des Six Nations. Tout autre classement doit être considéré comme un échec. Pour cela, les clubs et l'équipe de France fonctionnent en synergie. C'est fait. Et que la FFR et la LNR se tiennent côte à côté. Le symbole ne vous a pas échappé: René Bouscatel et Bernard Laporte étaient - c'est une première dans le Tournoi - épaule contre épaule au moment de la remise du trophée à Antoine Dupont. Dans ces cas-là, en amont, le XV de France a tout loisir de s'exprimer. 

On peut donc regretter les années de querelles, les occasions perdues, le potentiel gâché, les discordes et les tensions. Rudyard Kipling, en écrivant Le Livre de la Jungle, pensait aux Français, querelleurs et forts en gueule, quand il dépeignait le peuple singe, ces Bandar-Log et leur chef King Louis. Que de générations sacrifiées sur l'autel des pouvoirs institutionnels et des luttes d'égo, quand on y pense. Ce Grand Chelem 2022 pourrait être celui du grand coup de gomme tant il met en exergue l'impérieuse nécessité d'avancer liés, comme on le dit d'un ballon porté, groupé, pénétrant, à proximité de l'en-but adverse. Cette arme sur le terrain l'est aussi en coulisses.

Bien sûr, nous pourrions évoquer ligne après ligne ce Grand Chelem porteur d'espoirs. Savourons l'instant. Sans chercher à regarder au-delà du trophée. Il suffit au bonheur des convertis. Il sera temps, l'année prochaine, de chroniquer l'édition 2023. Sans doute ma dernière avant de remiser le clavier. Mais nous n'en sommes pas encore là. Carpe Diem. Ce jour que ne pourra plus cueillir Martin Aramburu, compadre argentin lâchement assassiné de cinq balles dans le dos par un nervis d'extrême droite connu des services de police, la veille de ce Crunch, non loin de la Rue de la Soif où sont fêtées tant de victoires et noyées autant de défaites.

Je veux garder vif en mémoire le geste de Josh Adams offrant à Ange Capuozzo, son vis-à-vis, la médaille du meilleur joueur du dernier Galles-Italie remporté avec panache et conviction par la Nazionale ; Capuozzo, auteur d'une relance slalom géant passant en revue la moitié des Poireaux soudain plantés pour offrir d'un délice de passe intérieure l'essai à son coéquipier Padovani. Tout le rugby en un plan séquence. Le jeune et frêle grenoblois se rendit dans le vestiaire gallois redonner à son généreux adversaire cette médaille qui ne lui revenait pas. Ce jeu n'a que faire de breloques.

dimanche 6 février 2022

Des Verts dans le fruit

Je l'avoue sans honte, au bout des quarante premières minutes, j'ai craint que ce XV de France modèle 2022 soit humilié par une chute d'entrée de Tournoi face à un adversaire qui accumule les cuillères de bois depuis maintenant six saisons. Incapables de conserver le ballon, de le jouer debout quand ils l'avaient et de produire des mouvements raisonnés avant que ne retentisse le signal de la pause, les coéquipiers du meilleur joueur du monde ont tristement bafouillé leur rugby avant de se reprendre.

On peut s'inquiéter du contenu, plutôt quelconque, de cette victoire somme toute assez large sur l'Italie à quelques jours de recevoir l'Irlande à Saint-Denis pour la deuxième levée, car les Diables Verts, eux, récitent leur jeu à la perfection, le suivent sur partition et sans fausse note. Le pays de Galles en a fait les frais, samedi dernier, à l'Aviva Stadium. L'impératif catégorique s'impose : aux Coqs de récupérer, vite fait bien fait, leur cahier de combinaisons. Et surtout, qu'ils en retiennent certaines par coeur s'ils ne veulent pas subir de déconvenue. 

Encaisser avant la vingtième minute un essai en coin signé de l'ailier néophyte Tommaso Menoncello, belle graine de finisseur, quand on annonce que seule une victoire bonifiée est une récompense acceptable, a de quoi interroger. Cette entame impropre à la consommation rappelle que la route qui mène aux plus grands accomplissement est encore très longue. Il n'existe pas de note artistique en rugby, mais au regard de l'aboutissement dublinois, le succès français mit beaucoup trop de temps à se dessiner face à un adversaire de faible calibre. Du coup, la perspective d'accueillir Jonathan Sexton et ses hommes verts ramène tout le monde, du côté de Marcoussis et pas seulement là, à davantage d'humilité.

L'équipe de France ne manque pas de ressources. Mais elle serait bien inspirée de ne pas rapporter toute son énergie sur la ligne d'avantage en surjouant de son physique, alors qu'elle génère des espaces au large, comme en témoigne la belle moisson du feu-follet toulonnais. Oui, la bande à Dupont commence par une victoire; oui, ce succès est bonifié ; et oui, l'écart au score, sans être pharamineux, est correct, confiait dimanche soir un confrère. Mais avez-vous entendu Flower of Scotland monter de Murrayfield quand le XV du Chardon brisait l'espoir de toute l'Angleterre ? Une merveille...

Avez-vous aussi perçu l'extraordinaire cohésion humaine et tactique du Trèfle face aux Gallois ? Alors oui, c'est entendu et attendu, samedi, nous saurons. Nous saurons si ce XV de France est armé pour les grands rendez-vous, parce que l'Irlande lui en proposera un de taille ; si, après cette mise en bouche un peu amère, il est capable de hausser son jeu au niveau de son adversaire. Et s'il bénéficie de vrais leaders tactiques ou de simples têtes de gondoles...

En attendant, avec un triplé dans le Tournoi, Gabin Villière s'est hissé à la hauteur de Michel Crauste, Christian Darrouy, Eric Bonneval et David Venditti. Disposer d'un tel finisseur augure du meilleur. Toulon - qui s'enfonce à la dernière place du classement - en aura bien besoin quand ce Tournoi touchera à sa fin. Mais ce sera peut-être trop tard. Notez, il n'y a que le rugby pour imposer des rencontres domestiques lorsque les équipes nationales sont en représentation. Jusqu'à quand les clubs supporteront-ils cette hérésie, voire cette injustice, en acceptant quelques compensations financières qui ne remplaceront jamais leurs meilleurs joueurs ?

On pourrait croire que le Top 14 fait relâche pendant France-Irlande. Pas du tout. Des matches reportés pour cause de Covid-19 auront lieu à Toulouse vendredi soir, à Nanterre, à Brive et à Toulon, histoire d'y voir plus clair dans le classement. Nous regoûterons au Championnat en marge d'Ecosse-France. Un nouveau temps mort prendra fin le 26 mars, après ce que nous considérons tous comme l'officieuse finale du Six Nations : un Crunch ne manque jamais de mordant. Mais quand on analyse la Calcutta Cup que nous venons de vivre et qu'on imagine la dragonnade que ne manqueront pas de nous offrir les Gallois à Cardiff, aucune nation en lice ne peut, aujourd'hui, cueillir la première place de ce Tournoi comme un fruit mûr.

samedi 6 février 2021

La route de Rome

A l'heure où le flot de concurrents du Vendée Globe ne cesse de couler entre les bouées des Sables-d'Olonne derrière Jérôme Beyou, remarquable treizième après être parti dix jours et 3 000 miles nautiques derrière tout le monde à cause d'un safran brisé par un OFNI pour finir par gagner un jour et 400 nautiques, forte performance au milieu de multiples exploits maritimes ; aussi où un groupe de quatre - Kojiro Shiraishi, Arnaud Boissières, Alain Roura et Stéphane Le Diraison - a décidé depuis la sortie du Cap Horn jusqu'au coeur des Açores de se départager par une régate géante, le XV de France de son côté nous a régalé sur cette belle route de Rome, samedi, en ouverture du Tournoi des Six Nations. Il me faut et c'est un plaisir rendre hommage à Frédéric, aka Lulure, contributeur régulier depuis Toulouse de ce blog dont il est devenu, à force de saillies et de relances, une figure incontournable. L'idée de ce titre lui appartient que je fais mienne, comme on capte avec volupté une belle passe à hauteur, dans la corbeille, comme aimait à le répéter mon entraîneur des juniors rochelais, Loulou Courthès. Puisque les internationaux français rendent hommage à leur premier éducateur, je ne peux m'empêcher de signaler à quel point ce trois-quarts centre des années soixante m'a inspiré. Il insistait sur la technique individuelle, la qualité de la passe, cette transmission inégalée de main en main, le regard précédant le geste. Je m'en souviens comme hier, il pleuvait sur le terrain d'honneur de La Grenouillère, cette plaine des jeux située en contrebas du stade Marcel-Deflandre, mais les ballons ne tombaient pas, ou peu, appliqués que nous étions à ouvrir les mains et tendre les bras dans un mouvement de balancier. Ce bonheur du mercredi soir, récurrent, attendu, est gravé en moi, y compris au moment où je frappe sur mon clavier. Cette qualité de passe a été la clé de la performance française au stadio olimpico, quand les Italiens aux doigts fébriles gâchaient leurs occasions par excès de précipitation. La patte de Fabien Galthié et de son staff technique est bien d'avoir fait comprendre à leurs sélectionnés que le but du jeu n'est pas de tenir le ballon durant de longues séquences - avec le risque qui augmente de le perdre à mesure que les passes se multiplient - mais bien de marquer le plus rapidement possible, c'est-à-dire en utilisant le tranchant du couteau par effets de surprise et de précision. Pendant de nombreuses saisons, les techniciens ont cru qu'il était décisif, donc nécessaire, de conserver la balle. D'ailleurs, les statistiques continuent d'enregistrer ce paramètre. Mais pour constater que les équipes les plus offensives ne sont pas obligatoirement celles qui privent l'adversaire de munitions. Pour preuve, samedi à Rome, les sept essais tricolores sont nés soit en première main derrière une phase de conquête, soit sur relance. Combinaison millimétrée pour bloquer l'adversaire ou lecture de la défense sur contre-attaque : le XV de France a été clinique et inspiré. Tout ce qu'on demande à un favori au titre de champion du monde dans deux ans. Autre sujet de satisfaction, la capacité qu'eurent les Tricolores, pourtant en états disparates de forme à leur arrivée en Essonne, à maintenir leur niveau d'engagement dans le jeu de la 6e à la 74e minute, là où d'habitude les chutes d'intensité leur étaient préjudiciables. Cette qualité physique, elle aussi passée par le tamis des nouvelles normes d'entraînement à Marcoussis, sera très utile en Irlande. Pour la suite de cette édition 2021, Dublin s'annonce comme un tremplin qui pourrait permettre à cette équipe de France de viser un Grand Chelem, attendu depuis 2010. Ne rêvons pas ? Et pourquoi pas ! Pour avoir échangé le mois dernier avec certains des acteurs de ces neuf sacres, dont l'immense Jean-Pierre Bastiat qui nous a quitté jeudi dernier à 71 ans - c'est jeune - victime des suites d'un AVC, ces équipes se sont construites en imaginant le meilleur et si, pour paraphraser le grand Will, nous sommes faits de l'étoffe de nos songes, alors d'Erin viendra la confirmation que cette équipe modèle Ollivon est bien faite pour marquer les esprits ou, plutôt, inscrire le XV de France dans son temps. Pour preuve le succès rafraîchissant des Ecossais à Twickenham. Ils ont fait malt aux joueurs de Monsieur Eddie, ces Calédoniens, dans le sillage de leur épatant capitaine, Stuart Hogg, et malgré un Finn Russell triste comme un chien mouillé perdu sans lacets qui faillit tout gâcher dans les derniers instants. Du coup, une voie que personne ne soupçonnait s'ouvre avec cette défaite anglaise, chemin que les Tricolores seraient bien inspirés de baliser jusqu'au 20 mars en clôture. Quelle fête ce serait, quand on y pense... On mesurera un jour, quand les instruments idoines seront mis à disposition, ce qu'il fallut de passion à tous ces jeunes gens en culottes courtes pour disputer des rencontres internationales dans des stades vides, de coeur pour vivre comme si de rien n'était dans une bulle sanitaire stricte, de mental pour ne pas céder à la crainte d'être positif par la faute de coéquipiers ou d'adversaires. Pour tout cela, ce Tournoi entrera peut-être dans l'Histoire. Un Grand Chelem français le rendrait inoubliable.

lundi 14 décembre 2020

Bonne pointure au tirage

On se souvient qu'en novembre 2017 le président de notre République n'avait daigné apporter qu'un soutien vraiment très mou du genou à Bernard Laporte en amont du vote pour l'obtention de l'organisation du Mondial 2023, élection remportée à la surprise générale par la France, adossée au savoir-faire de Claude Atcher, le deux-ex machina des candidatures France 2007 et Japon 2019. Avait été aussi remarquée l'absence à Londres de la Ministre des Sports de l'époque, Laura Flessel... A l'évidence, personne ne misait son centime d'euro sur un succès français, lequel fut arraché de haute lutte après cinq mois de préparation intensive dans une des grandes salles du CNR de Marcoussis. Nous n'étions alors que quelques uns à avoir fait nos comptes, et il fallait disposer d'un réseau d'initiés pour additionner en temps réel les voix des fédérations internationales favorables au projet français. 
  Le président de la FFR nouvellement élu sentait le soufre, entendait-on dans les couloirs du pouvoir. Il avait surtout donné pour la première fois aux clubs français la possibilité d'exprimer leur choix et il s'était porté sur lui. Si les politiques professionnels se pinçaient alors dédaigneusement le nez en évoquant l'ancien secrétaire d'Etat chargé des Sports du gouvernement Fillon 2 sous Sarkozy, Bernard Laporte, BEP métiers de l'électricité en poche, met aujourd'hui en lumière le rugby de France, équipe nationale inclus, après s'était employé comme personne avant lui à valoriser une candidature laissée à l'abandon par la précédente équipe fédérale, sillonnant le globe pour récolter des voix et, outsider, casser le fil sur la ligne d'arrivée devant l'Afrique du Sud et l'Irlande. Alors forcément tout le monde l'acclame aujourd'hui, souligne ses qualités, lui serre la main, se fait prendre en photo avec lui, y compris le Président, l'autre, qui lui donne du "Bernard" comme il donne du "Claude" à Atcher, au point de nous faire croire qu'ils ont gardé les oies ensemble... Ainsi va le théâtre des opérations alors que le public est toujours interdit de stades quand les métropolitains, eux, sont bondés. Allez y comprendre quelque chose et pour ça, nous vous conseillons le "Dictionnaire absurde du Covid" de Serge Simon, le troisième homme de la bande, paru cette semaine chez Hugo.Doc. 
Dans trois ans, il faut espérer que la pandémie nous aura laissé tranquilles, que les gilets jaunes seront devenus bleus, que les All Blacks ne feront pas blocs dans les rues et que la seule chose qui brûlera sera notre passion. Dans le sillage du prix Nobel de littérature 1957 Albert Camus, rappelons au passage qu' "il n'y a pas d'endroit dans le monde où l'homme est plus heureux que dans un stade..." et imaginons des tribunes ouvertes alors même que nous sont présentées actuellement des rencontres sans âme puisque sans supporteurs, matches sous cellophane sans goût, dénués de chair et privés d'échos. 
Ce lundi à peine gris, dans un Paris des beaux quartiers haussmanniens nettoyé de frais, pavé luissant et trottoirs dégagés de badauds, le ban et l'arrière-ban politiques n'ont pas manqué, Président en tête, de se ruer à l'heure de l'apéro pour être sur la photo autour du trophée convointé quand, de leur côté, les joueurs du XV de France apprenaient qu'ils allaient se retrouver avec la Nouvelle-Zélande (grâce à Guy Savoy) et l'Italie (merci, Christian Louboutin) en poule A - comme abordable - du Mondial 2023. 
Palais de la Bourse, donc. Tout sauf un hasard tant le symbole offert à notre douce ironie est saisissant. Qu'un tirage au sort - moment toujours attendu - suivi d'une conférence de presse se tiennent dans l'ancienne corbeille aux valeurs est la preuve sans doute aucun que le rugby est "bankable" ; preuve aussi que la France a pour principal objectif de remplir dans trois ans les caisses de World Rugby, particulièrement occupé à renflouer des fédérations exsangues pour cause d'un coronavirus qui commence sérieusement à nous taper sur le sytème.

lundi 11 mars 2019

Les gilets bleus

Défilent des gilets de couleur : jaune bien sûr, rouge (syndicalistes), rose (infirmières) et violet (féministes). Noir, aussi (extrémistes, casseurs). La colère s'installe dans la rue parce que les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes, les promesses de campagne ne sont pas tenues. Déçus, frustrés, oubliés, humiliés, les cocus se font entendre. L'actualité tricolore étant ce qu'elle est, les élus ne s'y seraient pas plus mal pris qu'en offrant à leurs électeurs un poste de télévision pour suivre en direct cette chute libre.

C'est ainsi qu'on nourrit les révolutions. Je me suis rendu à Marcoussis, tout à l'heure: le peuple des stades de France a commencé à s'installer autour du rond-point construit devant l'entrée du CNR. Oh, ils ne sont pas très nombreux à braver par cette heure le vent de la plaine d'Essonne. Allez-y, par curiosité, vous verrez, c'est bon enfant. Le bus qui ramenait d'Irlande l'hagarde équipe de France et son staff en toc les a frôlé, lentement. J'ai entraperçu le visage étonné de quelques Tricolores. Les autres, visiblement dans leur bulle, avaient les oreilles enserrées par d'énormes casques idiots.

Quand ils se réveilleront demain, les fessés de Dublin verront que la poignée de supporteurs déçus qui faisait le pied de grue pour un petit signe de la main s'est désormais élargie. Une vingtaine de mordus de froid autour d'un brasero chantent des paillardes pour se tenir chaud. D'autres sont attendus dans la journée. Quelques banderoles ont poussé appelant à la révolte des cloportes. Les automobilistes klaxonnent en roulant au pas une fois arrivés à leur hauteur. Ils ont des gilets bleus coincés sur leur pare-brise en signe de soutien.

Tôt ce matin, le personnel administratif de la FFR a connu des difficultés pour s'approcher du parking et se garer, puis traverser ce qui est maintenant devenu une marée humaine qui s'étend sur une cinquantaine de mètres des deux côtés de l'avenue. La circulation est arrêtée, la maréchaussée alignée pour assurer un semblant d'ordre, les slogans lancés au mégaphone, repris par cette foule bleue qui chante haut et fort au XV de France qui s'entraîne là-bas, plus loin, sur le terrain Pierre-Camou à l'abri des regards, son amour bafoué, sa passion trahie.
Il a gonflé, ce groupé pénétrant. J'y ai croisé joueurs, dirigeants, supporteurs, éducateurs, quelques anciens internationaux aussi - certains parmi les plus emblématiques - venus soutenir cette communion païenne, atterrés par la situation catastrophique, "pathétique, même", dans laquelle le XV de France nain s'est mis. "Putain, quelle catastrophe !". Ils expriment sans détour leur "honte" ; aussi à quel point cette équipe "manque de fierté et d'amour".
A l'autre bout de Marcoussis, les Tricolores travaillent dans l'ennui et le brouillard leurs combinaisons. "Ah bon, parce qu'en plus ils travaillent ? Pour nous livrer des matches comme ça ? Mais il faudrait mieux qu'ils aillent jouer au bowling ou rentrer chez eux" lâche un visiteur transi vêtu de ce bleu pâle qui symbolise la déroute de Dublin. Guilhem et ses affiliés ont entendu gronder la foule, et dans peu de temps sortiront du CNR emportés vers le Colisée via Orly participer au jubilé romain de Parisse. Savent-ils qu'ils se tiennent en équilibre instable sur la roche Tarpéienne ?
On mesure la gouffre dans lequel s'est enfoncé ce groupe si l'on considère qu'il est capital pour le présent et l'avenir de notre sport que la France remporte ce pesant trophée Garibaldi. Qu'elle soit neuvième, dixième ou plus loin encore, elle part sauver ce qu'il reste de son Tournoi. L'image, ce sera pour plus tard. Ou pas. Qu'attendre ? Tomber encore plus bas en perdant samedi ? Pour que rien ne change ? "Il faut s'affranchir du rugby con", lance Lulu le gilet bleu de Paname, le regard tourné vers Rome. Mais déjà la foule des déçus s'est retirée comme elle était arrivée. Plus personne ne se dresse autour de la sculpture monumentale de Jean-Pierre Rives. Les gilets bleus ont disparu dans la brume électronique. J'ai dû rêver.






mercredi 21 février 2018

Rugby à l'estomac

Une fois, une seule dans l'histoire du Tournoi des Cinq Nations, une rencontre a quitté ses écrins parisiens habituels, à savoir le Parc des Princes et le stade de Colombes baptisé Du-Manoir. C'était en 1924. Des pluies diluviennes s'étaient abattues sur la capitale jusqu'en sa lointaine banlieue au point que le terrain de Colombes avait été transformé en rizière. Du-Manoir n'était pas Kings Park et ce match contre l'Ecosse fut déplacé au stade Pershing, là où quelques années plus tôt, s'était déroulée une rencontre restée à la postérité grâce aux écrits d'Adolphe Jauréguy, signalant qu'il avait vu là ce qui se faisait de mieux "sans couteaux ni révolvers".

Pershing, donc, terrain militaire, pour y disputer France-Ecosse. Incongru. Mais utile. Il s'agissait de rester intra muros ou presque car les Ecossais, entre autres adversaires, adoraient jouer à Paris, ce "Gai Paris" qui va de la Gaité Montparnasse aux Folies-Bergères, et que par renversement nous appelons "Paris by night". Aux temps pionniers, les internationaux calédoniens se payaient même le déplacement. Etaient sélectionnés ceux qui avaient les moyens de voyager, rugby réservé à l'élite des écoles et des universités privées, jeu de nantis où perdre n'avaient pas vraiment beaucoup d'importance du moment où les règles d'engagement avaient été respectées.

Aujourd'hui me voilà transporté en train vers Marseille. Une avancée dans le passé à l'heure où tout s'effectue en avion. Je vous écris d'un wagon qui fonce vers le destin qui prend place dans l'Orange Vélodrome pour un France-Italie de tous les dangers, match de stress qui a de quoi nouer les viscères bleues au plus serré. Qui aurait écrit que nous craindrions un jour de chuter dans l'abîme par nos voisins transalpins ? Qui aurait imaginé aussi que l'Argentine puis désormais les Fidji seraient un jour devant la France au classement mondial ?

Reconnaissons que le jeu pratiqué par les Italiens, en ce début d'année, est de bien meilleure facture que celui du XV de France. Et seules quelques faiblesses individuelles en défense ne permettent pas aux coéquipiers de Sergio Parisse - lequel a travaillé d'arrache-pied son drop-goal depuis deux ans - d'envisager encore et pour vendredi soir une victoire historique en terre de football. Je dis ça, mais à l'époque où Jean Dop n'était pas confondu avec un shampoing, le rugby à XIII était sport d'élection au vélodrome, laissant au ballon rond le soin d'évoluer en lever de rideau.

En 1955, une foule en liesse accompagnait de la Canebière au stade les vainqueurs du Goodwill Trophy, deux tests à un, en Australie, exploit retentissant sous le capitanat de Jacky Merquey, trois-quarts centre et ouvreur de Toulon et de Cahors à XV, de Marseille, d'Avignon (au moment, où j'écris cela, mon train fait une halte en gare d'Avignon, justement) et de Villeneuve-sur-Lot, international dans les deux codes entre 1950 et 1960. Tout en ayant exercé la profession de pharmacien. Un authentique personnage ovale. Méconnu.

Paris-Marseille avec un expresso. Et un court séjour à Aix-en-Provence où s'entraîne l'équipe de France. Aix qu'on annonçait ce matin recouvert d'un manteau de neige (cf. photo). Quand ça veut pas rigoler, hein ? Mais en arrivant vers midi, magie des tableaux de Cézanne, la Rotonde luisait de soleil sous l'air frais d'un parfum de vacances. Si ce n'est le bruit assourdissant des machines à éventrer la chaussée puisqu'il s'agit de faire passer bientôt en centre-ville un tramway. Nommé désir ?

Le désir, il est pour ces Tricolores d'arracher enfin un succès, et tant pis si c'est la peur au ventre, ils ne sont plus regardants. Reste que surgit un paradoxe au pire, une incertitude au mieux, à associer un tandem Bastareaud-Doumayrou s'il faut par ailleurs aligner Bonneval, Grosso et Fall en triangle arrière. Option prise en force du milieu du terrain - peur au centre, donc - et développement au large dans un deuxième, voire un troisième temps.

Que vaudrait un paseo à Aix-de-Provence sans évoquer deux heures durant en compagnie de Lucien Simon lui Juan Belmonte, moi José Bergamin, l'art de la transmission et du toreo, son silence assourdissant; aussi le sens des passes - et oui toujours - et la mort en face. Lucien Simon qui brigua un temps la présidence de la FFR et pour lequel allait mes suffrages, si j'en avais eu. A deux pas de ce cours Mirabeau dînaient dans le calme et l'oubli qu'il procure les joueurs du XV de France.

Trouve un capitaine et tu auras ton équipe, avons-nous dit : elle sera à l'image de celui qui l'incarne. Faite de pleins et de déliés, ou de vide abyssal, c'est selon. Guilhem Guirado officiait en conférence de presse jeudi au vélodrome de Marseille. Touché, affecté, a-t-il avoué, par la sortie d'Edimbourg, laissant son téléphone éteint pour ne pas répondre aux sollicitations mais affamé, désormais. Aujourd'hui sera un moment de vérité. A porta gayola !