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dimanche 20 mars 2022

Un Ange passe

Les internationaux disposent d'un sixième sens dès qu'ils évoquent leur matrice, ce XV de France dont ils sont issus, qui les a fait naître. Interrogés en amont de ce France-Angleterre dont on espère qu'il sera le camp de base d'une belle ascension jusqu'au sommet Webb-Ellis mais dont on évitera de faire l'alpha et l'omega du savoir-faire bleu, ils ont été unanimes sans se concerter. « Je suis confiant : sans le surestimer, ce XV de France est tout à fait capable de passer cet écueil » prophétisait Philippe Sella. Olivier Magne, lui, voyait « le XV d'Angleterre en situation défavorable, fébrile, peu sûr de son rugby, de ses forces, de son caractère, de son organisation tactique. De sa relation, aussi, avec son entraîneur, qui a l’air très compliquée. Tout est réuni pour que cette équipe d’Angleterre se fasse corriger au Stade de France. Et je ne vois pas comment une défaite française pourrait survenir. » 

Pis, « l’Angleterre peut encaisser une défaite record, surenchérissait Thomas Castaignède. Ce n’est pas le meilleur XV de Rose du XXIe siècle. Les Anglais sont en période de transition et s’ils nous redonnent les ballons au pied, ils vont être punis sévèrement. » Pour Serge Betsen, « il faut que l’équipe de France garde la discipline qu’elle a montrée face aux Gallois. Dans ce contexte, une victoire contre l’Angleterre démontrerait qu’on a franchi un nouveau palier. » Ce qui est donc le cas. Et Marc Andreu de conclure : « Toutes les nations du Tournoi se valent, que ce soit par la qualité des joueurs ou des systèmes de jeu. Ce qui fait la force du XV de France, c’est son état d’esprit positif. » Ca, c'était avant.

Grand Chelem, donc, le dixième, et de belle facture. On peut y distinguer la structure sur laquelle Fabien Galthié et son staff vont monter l'attente. Défense, occupation du terrain, conquête. Je connais quelques entraîneurs que ce triptyque va enjouer, eux qui insistèrent pour qu'il soit le socle du XV de France dont ils avaient la charge, et je pense là plus précisément à Jacques Fouroux et à Pierre Berbizier, qui ne cessèrent de l'imprimer dans l'esprit de leurs joueurs. Avec les résultats que l'on connait. Quatre Tournois remportés d'affilée entre 1986 et 1989 pour Fouroux, trois tournées victorieuses en séries de test-matches pour Berbizier en Argentine, Afrique du Sud et Nouvelle-Zélande entre 1992 et 1994.

Pour autant, ces réussites, on le sait, n'offrirent aucunes garanties à l'heure de disputer la Coupe du monde. Toute la difficulté que rencontre le rugby français est résumée dans ce hiatus. Forte du plus gros réservoir de joueurs au monde - derrière l'Angleterre -, la France n'a d'autre position, quand les planètes sont alignées, que d'occuper la première ou la deuxième place du Tournoi des Six Nations. Tout autre classement doit être considéré comme un échec. Pour cela, les clubs et l'équipe de France fonctionnent en synergie. C'est fait. Et que la FFR et la LNR se tiennent côte à côté. Le symbole ne vous a pas échappé: René Bouscatel et Bernard Laporte étaient - c'est une première dans le Tournoi - épaule contre épaule au moment de la remise du trophée à Antoine Dupont. Dans ces cas-là, en amont, le XV de France a tout loisir de s'exprimer. 

On peut donc regretter les années de querelles, les occasions perdues, le potentiel gâché, les discordes et les tensions. Rudyard Kipling, en écrivant Le Livre de la Jungle, pensait aux Français, querelleurs et forts en gueule, quand il dépeignait le peuple singe, ces Bandar-Log et leur chef King Louis. Que de générations sacrifiées sur l'autel des pouvoirs institutionnels et des luttes d'égo, quand on y pense. Ce Grand Chelem 2022 pourrait être celui du grand coup de gomme tant il met en exergue l'impérieuse nécessité d'avancer liés, comme on le dit d'un ballon porté, groupé, pénétrant, à proximité de l'en-but adverse. Cette arme sur le terrain l'est aussi en coulisses.

Bien sûr, nous pourrions évoquer ligne après ligne ce Grand Chelem porteur d'espoirs. Savourons l'instant. Sans chercher à regarder au-delà du trophée. Il suffit au bonheur des convertis. Il sera temps, l'année prochaine, de chroniquer l'édition 2023. Sans doute ma dernière avant de remiser le clavier. Mais nous n'en sommes pas encore là. Carpe Diem. Ce jour que ne pourra plus cueillir Martin Aramburu, compadre argentin lâchement assassiné de cinq balles dans le dos par un nervis d'extrême droite connu des services de police, la veille de ce Crunch, non loin de la Rue de la Soif où sont fêtées tant de victoires et noyées autant de défaites.

Je veux garder vif en mémoire le geste de Josh Adams offrant à Ange Capuozzo, son vis-à-vis, la médaille du meilleur joueur du dernier Galles-Italie remporté avec panache et conviction par la Nazionale ; Capuozzo, auteur d'une relance slalom géant passant en revue la moitié des Poireaux soudain plantés pour offrir d'un délice de passe intérieure l'essai à son coéquipier Padovani. Tout le rugby en un plan séquence. Le jeune et frêle grenoblois se rendit dans le vestiaire gallois redonner à son généreux adversaire cette médaille qui ne lui revenait pas. Ce jeu n'a que faire de breloques.

jeudi 19 août 2021

Mis en lignes

Je vous écris depuis le bord de touche, un peu asphyxié par la reprise de l'entraînement, les doigts tétanisés devant le clavier et le souffle court. Chroniquer, certes, mais sans les rencontres néo-zélandaise reportées pour cause de Covid et avec un seul petit test-match international de Rugby Championship à se mettre sous l'azerty, entre l'Argentine qui se déplace à domicile à Port Elisabeth et l'Afrique du Sud qui joue chez elle à l'extérieur ce samedi dans un Nelson Mandela Bay Stadium qui ne ressemble en rien au stade historique jadis planqué dans une cuvette, avec son wagon installé comme un totem au dessus de la tribune de face. Sans parler du Newlands du Cap, bientôt démoli, lui qui vit le XV de France de Lucien Mias tenir tête en 1958 aux terribles Springboks que les chroniqueurs surnommaient à l'époque "les rugbymen du Diable", c'est dire. 

Le diable, aujourd'hui, se trouve dans les détails et les datas. A force de jouer, les salariés du Top 14 sont dispensés de détente, à savoir ces matches amicaux aux saveurs de ventrèche - dans le Sud-Ouest- ou de mouclade, du côté de l'Atlantique. Exit Lyon-Toulon de ce vendredi pour cause de méforme et d'absence des internationaux. Et pas question, comme c'était la cas il y a quelques décennies, de faire jouer les réservistes et les juniors, l'occasion pour les moins véloces et les plus jeunes de porter ne serait-ce qu'une fois le maillot de l'équipe première, un souvenir pour le restant de leur vie. 

Le professionnalisme ne prend pas de chemin buissonnier : mieux vaut rester entre soi, dans une opposition raisonnée - on dirait de la politique - plutôt que de s'exporter en situation de faiblesse ou de mixité. Les saisons sont longues, regrettent les intéressés, et il faut dire qu'en pleine crise Covid rien n'est fait pour les raccourcir : pas un week-end de rupture, cet été, sur le front médiatique. Seul décalage, l'ouverture de ma boite aux lettres pour y trouver, élégamment envoyé toutes affaires cessantes par notre éditeur, Privat, un exemplaire du nouvel opus que nous avons commis, Benoit et moi, intitulé Jeux de lignes et préfacé avec grâce par Dimitri Yachvili ; magnifique couverture rouge et noir pour un rugby en Stendhal, poteaux et ballon suggérés sur un terrain de phrases minuscules. 

C'est ainsi que se groupent de belles associations de chaque côté de ce trait d'union qui relie littérature et rugby : Jo Maso et Joseph Kessel, Jean Bouilhou et Jim Harrison, Richard Astre et Casanova, Denis Charvet et Jack London, Pierre Villepreux et Emile Zola, Vincent Etcheto et Gabriel Garcia Marquez, Alain Gaillard et James Ellroy, Serge Simon et Alain Tournier, Henri Garcia et Albert Camus, Pierre Berbizier et Jack Kerouac, pour ne prendre que quelques exemples parmi la quarantaine dont regorge cet ouvrage au thème inédit : où, pourquoi et comment se rejoignent écrivains et internationaux, matches et romans, geste et écriture, cuir et plume ? 

A priori, cet essai sera en vente dans les bonnes libraires dès le 26 août. Nous aurons très certainement l'occasion d'y revenir avant que ne débute la saison de Top 14, ne serait-ce que pour reprendre notre souffle entre deux pages, deux attaques en bout de ligne. Pour relancer, aussi, au sortir de l'été depuis l'en-but au risque de manquer d'air mais qu'importe : "Ecrire c'est, d'une certaine façon, aimer. Parce qu'on écrit souvent sur ce qu'on connaît ou croit connaître - écrire, n'est-ce pas prendre aussi le risque de se tromper ?" Mais en rugby - sans doute aussi en littérature et vous le découvrirez au fil des pages - un ballon relâché, tombé comme on abandonne une idée, est souvent reprit par un coéquipier avant même son deuxième rebond. 

Ah, Jack Kerouac, dont l'ancien centre international et prince des troisièmes mi-temps, Pierre Chadebech, s'inspira dans sa jeunesse turbulente pour tenter et réussir "le saut pieds joints sur le bar", assurant que l'écrivain bohème devait avoir été un grand sportif "parce que ça demande une belle détente verticale", Kerouac, effectivement, joueur de football américain qui se rêvait inscrire des essais sidérants au milieu de défenses feintées par ses appuis tout en déroulant son immense parchemin avec frénésie ! Plus prosaïquement, les professionels d'aujourd'hui, privés de rencontres amicales pour cause d'état de forme hétéroclite, n'en finissent pas de dérouler leurs tests d'anaérobie lactique - on pense au Bronco qui pulvérise les plus endurcis puisqu'On achève bien les chevaux, écrivait Horace, the real McCoy - dans la chaleur de l'été, façon d'écrémer l'effectif.

mardi 3 septembre 2019

On se fait des sushis ?

Voilà. C'est fait. En trois minutes chrono. Sur TF1. Entre deux écrans de publicité. La séquence d'annonce de la liste des 31 Tricolores pour le Japon a livré son secret et si j'étais l'agent de Matthieu Jalibert, je lui conseillerais d'apprendre illico le japonais en dix leçons, de buter en Geta, en Zori et en Setta et de vérifier son passeport. Sait-on jamais. L'histoire des Coupes du monde regorge d'appelés de la dernière minute - Thierry Dusautoir en est la parfaite illustration - ou en cours de compétition : il suffit de se souvenir comment et pourquoi Jean-Baptiste Lafond, Fabien Galthié, Albert Cigagna ou Rémy Grosso rejoignirent les Tricolores.
Laisser dans le Top 14 le meilleur ouvreur français et demander au plus performant flanker-coureur-soutien-relais dont on dispose en la personne de François Cros de rejoindre Toulouse plutôt que Tokyo sont autant d'aberrations qui interrogent la santé mentale de nos sélectionneurs.  Nous en sommes donc arrivés à espérer que les plus remarquables joueurs français à leur poste gagnent finalement le Japon d'une façon ou d'une autre pour redonner un peu de brillant à une équipe de France qui en manque cruellement.
Jamais depuis la grande débandade de l'été 1991 sélection nationale n'avait été aussi mal constituée, agglomérée, alignée, proposée, présentée, dirigée... Avant même le début de la compétition, elle s'est inclinée par chaos en perdant ses repères. Cela-dit, cette chienlit qui inquiète maintenant tout le monde fait écho à une certaine cohérence qui maintient son trajet depuis quelques temps déjà. Il suffit de récapituler les errements pour s'apercevoir que l'abattement qui nous habite est fils de logique. Et c'est bien cela - davantage que la perspective d'être éliminé pour la première fois dès la fin des matches de poule - qui nous désespère.
Jacques Brunel a maintenu Guilhem Guirado capitaine tricolore au lieu de tourner la page et de promouvoir un jeune leader capable d'emmener ensuite avec ce supplément d'expérience le XV de France au Mondial 2023. Embarqué presque contre son gré dans cette galère à la demande du président de la FFR Bernard Laporte après le limogeage de Guy Novès, il n'a pas eu d'autre choix d'appeler comme adjoints des techniciens en rupture de banc - Elissalde, Bonnaire, Bruno. Devant le fiasco de cette expédition, il a ensuite accepté que ses successeurs (Galthié, Labit, Giroud) montent à bord en cours de route pour changer de cap.
Et vous voudriez, en plus, que ce montage de fortune fonctionne ? Il y a quelques décennies, mon confrère et voisin Francis Delteral avait signé un éditorial au sujet des bricolages tactico-techniques de Jacques Fouroux intitulé "Clavettes et boulons", stigmatisant les errements du coach tricolore de l'époque, soulignant son manque de vision, ses aménagements à courte vue, ses choix à l'emporte pièce. Une époque - à partir des années 60 et l'avènement de Denis Lalanne - où les journalistes de sport n'hésitaient pas à donner leur avis étayé, a éditorialiser, à critiquer, à s'engager.
Jusqu'à prendre position, voire parti. Quelques exemples : Jean Gachassin à la place de Guy Camberabero, Maso et Trillo plutôt que Lux et Dourthe, Astre de préférence Fouroux, Charvet mais pas Andrieu, Blanco arrière et pas ailier. Ils appelèrent à la sélection de Laurent Cabannes, Alain Penaud, Thomas Castaignède, Imanol Harinordoquy, Frédéric Michalak... Ils allèrent jusqu'à militer (c'était à la fin des années 90) pour que Pierre Villepreux intègre le staff tricolore. Parmi ces plumitifs, Christian Montaignac et Jean Cormier furent les plus investis. Depuis, il est convenu d'accompagner la procession la main dans la corbeille de roses plutôt que de porter le fer dans la plaie.
Il faut l'écrire, même si ça déplait en haut lieu et désespère aussi Billancourt, l'équipe de France part disputer la Coupe du monde 2019 au Japon avec un capitaine qui n'est pas titulaire à son poste, une troisième-ligne fantôme dont on ne connait absolument pas la composition, une interrogation coupable au poste de demi d'ouverture et un trou au centre de la ligne de trois-quarts. Sans compter qu'aucun observateur un tant soit peu technicien n'est capable d'identifier la structure du jeu pratiqué lors des trois test-matches de préparation.
En off, les divers consultants des grands médias français sont pessimistes et interloqués. Mais à moins trois semaines du coup d'envoi, personne ne se risquera à prédire un fiasco, même si tous les signaux sont - c'est le cas aujourd'hui - au rouge. Chacun veut encore croire que dans ce sport professionnel de combat collectif tout, et surtout l'espoir, reste possible. Comme si avec une mêlée d'airain (Poirot, Chat, Slimani, Vahaamahina, Iturria) et une relance de quatre-vingt dix mètres (Fickou, Dupont, Huget), ce XV de France pouvait renverser d'entrée de compétition l'Argentine.
Se qualifier pour un quart de finale de Coupe du monde a toujours été pour les Tricolores depuis 1987 un minima ovale. Mais aujourd'hui, huitième nation mondiale avec le deuxième plus grand nombre de licenciés - on peut parler de gâchis -, la France ne dispose d'aucune marge de manœuvre. Triste réalité. Trente-et-un Tricolores partiront samedi pour le Pays du Soleil Levant en classe éco. Leur objectif est d'une terrifiante modestie et nos rêves écornés.


vendredi 5 juillet 2019

Pays de cocagne

Je vous écris d'un vallon cerclé dans la montagne où le vert est roi. Apaisant. Mais tellement nuancé qu'il en devient instable, presque volatil malgré sa présence enveloppante. Spécialiste des couleurs, Michel Pastoureau écrit : " Le vert représente tout ce qui bouge, change, varie. Le vert est la couleur du hasard, du jeu, du destin, du sort, de la chance..." Ici, dans ces hauteurs arides d'Espagne, le rugby n'existe pas. Et si je regrette (avant de vous retrouver ici même début août) de passer à côté d'une finale de Super Rugby déjà entrée dans l'histoire quel qu'en soit le résultat, j'avoue mon besoin de couper avec un sport dont les avatars prennent chaque jour d'avantage de place quand il faudrait, au contraire, se recentrer sur l'essentiel.
A l'issue de la finale de Top 14 entre Toulouse et Clermont, plusieurs entraîneurs de Top 14 m'ont avoué avoir envie de s'affranchir du diktat des datas, des statistiques, des chiffres, des GPS, des drones qui filment les séances technico-tactiques pour retrouver le plaisir du jeu, ce qui fait écho aux propos du tennisman Roger Federer : la simple joie permet parfois de renverser le sort contraire, d'éviter un revers. Les inspirations de Kolbe, la grinta argentine, le bonheur version Federer : autant de pistes à suivre pour un XV de France qui prépare, cet été, son mondial japonais.
J'ai quitté le rugby, cette saison, sur l'impression laissée par le congrès fédéral de Nantes, sentiments mitigés qui oscillent entre irritation et espoir. Irritation d'entendre Bernard Laporte rehausser son premier vrai bilan par des saillies de meeting populiste. Espoir de savoir les jeunes pousses bleus, doubles champions du monde, accompagnés au sein d'une "deuxième" équipe de France dédiée. Mais ce qui m'a surtout choqué, c'est de constater à quel point Guilhem Guirado et ses coéquipiers n'ont aucune prise sur notre imaginaire.
"Je voudrais poser une question à Guillaume Guirado..." C'est ainsi qu'un président de club de Fédérale prit la parole pour s'adresser au capitaine du XV de France. Guillaume... Rien d'un conquérant. On ne peut même pas trouver ça affligeant tant c'est significatif d'un désamour, voire d'un désaveu. Car s'il fut énormément question, lors des dits de Nantes, de la nouvelle génération, de France 2023 et de l'avenir qui s'annonce forcément radieux, les mots furent comptés, comme les jours, au sujet des chances de la France au Japon. Comme s'il fallait vite tourner la page en anticipant la chute, le fiasco, l'humiliation d'une élimination dès la phase de poule.
Joueurs, entraîneurs, méthodes, finances, infrastructures : notre rugby dispose de tout l'arsenal. Mais depuis deux décennies, il a oublié l'essentiel, à savoir le sens du récit, de l'épique, la construction du mythe, la valorisation de son histoire. Dénigrer, à force d'ironie, le French Flair creuse un déficit d'image. Il suffit de regarder le visage des Tricolores - dont Guirado est le porte-tristesse - pour s'apercevoir qu'ils ne croient en rien, ni en eux et encore moins dans leur jeu, simulacre de modernité, ersatz d'expression, sorte d'obligation qu'il faut présenter mais qui n'accroche personne.
Jusqu'à la fin octobre à Rodez, au musée Soulages, une exposition temporaire célèbre l'œuvre du plus fameux des inventeurs de bleu, Yves Klein, marque déposée, qui a fait avec cette couleur ce que Pierre Soulages, ancien rugbyman, réalisa pour le noir. Bleu, couleur des Barbares - toujours selon Michel Pastoureau -, de l'étranger, et donc de l'étrange. Avant qu'au XIIe siècle, il devienne symbole de lumière. La guède, herbe-arbuste, était cultivée dans certains régions d'Allemagne, d'Italie, et autour de Toulouse, constituée en boules appelées coques dans le midi, d'où l'expression "pays de cocagne".
Ce paradis de rugby est à reconstituer, pièce par pièce. Aucun international actuel ne connait l'importance de Jean Prat ou de Lucien Mias dans la construction du XV de France. Ne peut mesurer l'impact de Walter Spanghero ou de Jo Maso, l'influence de Jacques Fouroux et de Jean-Pierre Rives, pour ne parler que des plus médiatiques des grandes figures de notre jeu. L'histoire bleue est toujours à écrire, mais surtout à transmettre. Les visages fermés et les regards éteints de certains Tricolores jurent avec la fierté, l'énergie et l'élan des Jaguares, antichambre des Pumas que nous allons affronter dans deux mois et demi. Peut-on passer outre ?



lundi 24 juin 2019

Kit et sacre

Il n'est pas envisageable de terminer la saison sans l'illustration de ce moment de fête, de bonheur et de joie. D'extase, osons le mot. Champion du monde moins de vingt ans ne donne pas droit à une étoile... Mais des étoiles, ils en ont plein les yeux, ces Bleuets ! Sacrés d'affilée, et donc double exploit. Juste se rappeler à quelles sauces la formation française a été mangée, ici et là, piétinée même. Comme si l'outil de Marcoussis désormais délégué aux centres de formation des clubs d'élite n'était pas capable de faire éclore le meilleur de nos générations bleues.


C'est chose entendue, et je ne pense pas que des Cassandre oseront revenir là-dessus : la formation française se porte bien, merci pour elle. Les oiseaux de mauvais augure iront se percher ailleurs. Le boulot effectué, la nouvelle formule lancée, la façon d'extraire le talent des jeunes pousses n'a rien à envier à personne. C'est d'ailleurs ce que disent, unanimes, certains entraîneurs étrangers : Steve Hansen pour les All Blacks, Heyneke Meyer chez les Springboks, en particulier, pour ne parler que des plus contemporains avec lesquelles j'ai évoqué le sujet.


Une fois ce constat gravé dans le marbre des carrières en devenir, la question reste entière : que vont-ils devenir ? Le DTN et ancien entraîneur-adjoint du XV de France, Didier Retière, dont les deux fils - Arthur et Edgar - pratiquent ce jeu à haut niveau, a souligné depuis quelques années déjà que le principal problème du rugby français et de sa relève se situait au moment où les jeunes joueurs quittaient la gangue formatrice - à vingt ans - pour devenir professionnels à plein temps.


Cette période de quatre saisons durant laquelle la quasi totalité de ces juniors passe sous les radars, Didier Retière l'a nommé "le trou noir". Lutter contre est compliqué, considérant la structure du rugby français. Nos meilleurs pousses préfèrent un salaire juteux dans un grand club même s'ils doivent cirer le banc (au mieux) à un début de carrière plus contraignant et moins lucratif en ProD2 ou dans le haut du tableau de Fédérale 1 : le temps de jeu ne contrebalance pas les émoluments. C'est dommageable.


Ceux qui brillent dans leur catégorie - c'est le cas des Français depuis deux saisons - manque cruellement de densité, de dureté, d'habitude au combat pour espérer, à un âge où pourraient s'ouvrir en grand les portes du XV de France, s'exprimer dans le Tournoi, les tests de novembre ou les tournées. Prenons le cas de Louis Carbonel et de Jordan Joseph, pour ne prendre qu'eux. Si les choses étaient bien faites, ils seraient déjà en partance pour le Japon.


Un qui n'y sera pas, c'est Mathieu Bastareaud. Franchement, à titre personnel, je pense que ça fait déjà un bout de temps qu'il ne devrait plus jouer en équipe de France. Si ça n'avait tenu qu'à moi, depuis 2009 et son mensonge pour protéger une table de nuit, lequel a quand même mobilisé deux Premiers Ministres et flouté l'image du rugby, je l'aurai laissé se consacrer aux joutes domestiques.


On tombe toujours par où on péche. Que l'entraîneur en chef tricolore, Jacques Brunel, n'appelle pas celui qui fut son capitaine en 2018 est d'une nullité affligeante. Ce staff de peu d'égards est désormais partagé sur une ligne de front : vitesse d'un côté, force de l'autre; l'option mouvement prônée par Galthié entré dans la bergerie, et l'approche conservatrice car rassurante maintenue par Brunel. Que François Cros, meilleur joueur de la dernière finale, ne soit pas dans les trente-et-un est pour moi péché.


Mardi débute la phase de préparation de la Coupe du monde 2019. Toutes les autres nations sont d'attaque. Pendant ce temps-là, à Marcoussis, ils n'étaient que huit pour aborder cette ligne droite. Huit parce que le Top 14 s'est éternisé et que priment les vacances. Il y a, comme ça, des raccourcis saisissants, des associations qui fâchent, des moments embarrassants, des visions qui s'entrechoquent que nous aimerions effacer : au moment où les Bleuets fêtent de retour en France leur double sacre, le groupe tricolore choisi pour disputer le Mondial au Japon pousse, dispersé, la grille de Marcoussis.

dimanche 11 novembre 2018

Pura Vida

XV de France cherche toit pour l'hiver. Il lui faudra se rendre sur Lille mais, sans carte au trésor, difficile d'imaginer qu'il trouvera ce qu'il cherche et qu'il a perdu face aux Springboks dans un Stade de France devenu si déserté. Comme l'écrit notre ami bloggeur Lethiophe, "pour attirer du public, il suffirait juste d'indexer le prix des places au niveau des performances. 5€ me semble plus raisonnable que 25€..." Si nous perdons patience, cochons de payants que nous sommes, les Tricolores fanés ont, eux, égaré leurs dernières illusions. 

Il ne faut parfois qu'une poignée de secondes pour gâcher ce que l'on a patiemment construit, et les actions que nous engageons n'ont pas toutes la même valeur sur l'échelle du temps. Prenez une pénalité sifflée en début de rencontre. Elle est presque sans incidence en regard de ce qui va suivre. Car telle autre sanction infligée à dix minutes du coup de sifflet final enclenchera, au contraire, un séisme.

La mésaventure de ce XV de France de peu de cervelle(s) a pris sa source à la 72e minute et la moitié de ses dix pénalités concédées le furent dans ces derniers instants jusqu'à la fatidique 84e qui vit la talonneur remplaçant des Springboks s'extraire à contre-sens d'un ballon porté pour inscrire l'essai d'un victoire sud-africaine qui plonge le rugby français un peu plus profondément dans le désespoir.

J'ai assez souligné ailleurs ce que je pensais du "trois contre un" lamentablement vendangé par Teddy Thomas pour ne pas avoir à y revenir ici. C'est un épiphénomène qui en dit long sur l'état d'esprit qui prévaut dans ce XV de France perdu dans ses pensées négatives devenues spirale d'un doute qui l'enserre au fil des minutes même quand il mène de quatorze points à l'entame de la seconde période, soit la moitié du chemin effectué.

L'ancien entraîneur des Springboks, Heyneke Meyer, n'a cessé de le répéter lors des deux entretiens qu'il m'a récemment accordés : la force mentale caractérise les grandes équipes. A l'évidence, le XV de France en est dépourvu. Rien à voir avec le talent individuel, l'articulation collective du jeu ou la condition physique : de ça, les Tricolores disposent. Pas toujours très bien, cela dit, mais ce n'est pas le sujet : ils en ont assez pour se mettre en position de l'emporter. Avant de lâcher bêtement l'affaire.

Les Argentins nomment cet accent aigu la "grinta" : elle ne les quitte jamais. Montés en 1995 de la deuxième division internationale jusqu'à la troisième place mondiale en 2007, invités depuis 2012 dans la cour des grands de l'hémisphère sud, ils occupent aujourd'hui la place laissée vacante par le XV de France qui, lui, ne cesse de dégringoler. Imputrescibles comme le quebracho, ce bois dur comme l'acier et qui pousse dans leurs forêts, ils ont patiemment ajouté à leur ADN les dimensions physiques, tactiques et techniques du rugby en disputant notre championnat et celui d'Angleterre.

Pendant une heure, dans le sillage de leur ouvreur Nicolas Sanchez, que le Stade Français attend impatiemment, ils ont fait douter l'Irlande, actuelle référence de l'hémisphère nord, bloquant les avancées au ras et au large avant de craquer sous l'accumulation de temps de jeu d'un rugby de mécanique bien huilée qui va s'étalonner, samedi, face aux All Blacks. Les Pumas savent la France blessée, touchée au moral et abandonnée par ses supporteurs qui n'en peuvent plus de la voir se tirer toute seule des balles dans les crampons : ils la traqueront sans relâche, soyons-en certains.

Marre d'entendre que ce XV de France n'est pas loin. Pas loin de quoi ? Pas loin de sortir éliminé de sa poule au Japon dans dix mois ? Certainement, au train où déraillent les choses bleues. Avec son mental de biscotte - je sais, vous l'aimez bien, celle-là -, cet agrégat d'internationaux du Top 14 fait peine à voir. Il s'effrite au fil du chrono, ne se nourrit que de miettes d'actions, craque sous la pression. Il n'y a pas beaucoup de vrais champions dans cette sélection, et la cassure remonte à l'après 2011.

Guirado, Médard et Picamoles étaient déjà dans le groupe. Alors, seuls Maestri et Lopez - encore que ça se soit pas sûr du tout - auraient une petite place dans l'équipe qui fit trembler les All Blacks à Auckland en finale du Mondial 2011. Le XV de France en route pour Lille de la perdition manque de personnalités fortes et emblématiques, à la fois bien trempées et capables de maintenir un cap ou d'en changer selon les événements qui surviennent au cœur d'un match. Cette rencontre de samedi qu'on annonce tendue et tordue contre les Pumas sera ainsi un vrai test de caractère.

Pour conclure en forme d'ouverture, on encouragera les Tricolores à se rendre un jour prochain au Costa Rica chez Joe van Niekerk recharger leurs accus, puiser au plus profond d'eux pour y chercher leurs propres vérités sur cette terre tellurique et luxuriante qui ressemble au paradis perdu. L'ancien capitaine des Springboks et du RC Toulon y a refait surface, métamorphosé en chercheur d'âme. Là-bas les arbres marchent, m'a assuré ma fille Mina qui y a séjourné, leurs racines partant à la recherche des éléments nutritifs dont regorge cette terre si riche.

Enveloppé du bruissement de la forêt, ce Joe, moitié Robinson moitié Thoreau, organise des séjours post-burnout, des séances chamaniques de régénération et, pourquoi pas demain, des stages de présaison à l'usage d'équipes en difficulté. Avec ce XV de France à la dérive, voilà un client tout trouvé. Procurez-vous le remarquable entretien réalisé au Costa Rica par mon confrère Marc Duzan dans Midol Mag. Une merveille concentrée. A sa lecture s'ouvrent de nouvelles perspectives, de belles idées mais aussi l'inévitable questionnement, cette quête d'éveil qui donne à nos rebonds ovales un début d'intérêt.