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dimanche 15 mars 2026

Pas vraiment le pied

 

Il ne faut pas désespérer Saint-Denis. Paraphraser la célèbre citation apocryphe de Jean-Paul Sartre, écrite en 1955, n'est pas une simple feinte de passe dans le seul but de dérider l'incipit : vaincre l'Angleterre à la dernière seconde, et surtout trois minutes au-delà, reste un délice de fin gourmet. Quant à terminer à la première place du Tournoi des Six Nations, rien n'est plus apprécié à un peu moins de deux ans de la prochaine Coupe du monde. Ce n'est certes pas l'indicateur le plus fiable en matière de pronostic et les bookmakers ne s'y tromperont pas, mais c'est après tout - et surtout la déconfiture de Murrayfield - un titre honorifique à savourer.
Pendant quelques minutes, j'ai cru qu'après un forfait tricolore l'USAP avait été appelée au dernier moment pour disputer ce Crunch. Pas vous ? Et pourquoi pas demander tant qu'on y était aux Anglais de jouer en rouge ? Ce qu'ils firent parfois. Mais pas là. Alors je ne sais quel génie du marketing a eu la glorieuse idée de fêter le cent vingtième anniversaire des France-Angleterre en tricotant ce maillot bleu pâle, mais si pour vendre du tissu le procédé est sans doute lumineux, pour distinguer les adversaires - même shorts blancs qui plus est - on trouvera facilement plus indiqué.
De nombreux sportifs - surtout les pratiquants - assurent que seule la victoire est belle. Dans certains cas, on leur donnera raison. Et sans doute que ce Crunch dominé par le XV de la Rose émarge à la rubrique des hold-up jubilatoires et irrésistibles. Effectivement, d'un coup de pied au culte Thomas Ramos, qui n'est pas pour rien devenu le meilleur réalisateur tricolore de tous les temps devant quelques fameux prédécesseurs - Frédéric Michalak, Christophe Lamaison, Dimitri Yachvili -, a vengé des générations de glorieux perdants qui prirent des "Sorry, good game" dans les dents en serrant la mâchoire. Voilà bien le genre de but de pénalité qu'il faut garder au chaud pour, qu'un soir de finale de Coupe du monde, le trophée Webb Ellis trouve enfin sa place sur une étagère, à Marcoussis.
Reste que les Anglais nous ont planté sept essais. Fabien Galthié, qui aime tant évoquer les Expected Goals afin de nous faire passer les défaites pour des vessies, ne trouvera pas grand chose à redire après ce succès tendu à la photo-finish. On pourra néanmoins lui faire remarquer que son équipe s'est inclinée sur un gros score de Champions League, à savoir 6-7. Et c'est sans doute là où la Rose blesse. 48-46 au tableau d'affichage, c'est aussi la faillite du buteur anglais Finn Smith, l'oubli de Chessum de se rapprocher des poteaux pour faciliter le travail de son ouvreur au moment de transformer son essai, ainsi qu'un essai de pénalité très généreusement accordé aux Tricolores par l'arbitre géorgien. 
Bien sûr, faire la fine bouche après ce Crunch remporté et cette première place décrochée est un privilège de chroniqueur un peu trop exigeant, j'en conviens, mais je ne suis pas là pour suivre la procession la main dans la corbeille de roses mais pour porter le fer dans la plaie (après Sartre, Albert Londres). Mis à par le génie offensif et l'opportunisme vivace de Louis Bielle-Biarrey salué par un record d'essai marqué dans un Tournoi, et la régularité de Thomas Ramos dans l'exercice des tirs au but, qu'avons-nous vu ? Une mêlée française en difficulté et une défense aux abonnés absents. Pas de quoi trop se réjouir.
Fin diplomate, Rassie Erasmus, interrogé au sujet le Tournoi des Six Nations en conférence de presse après les trois premières journées, précisa qu'il ne pouvait pas vraiment s'exprimer et dire ce qu'il pensait, mais nous avions bien compris entre les lignes qu'il trouvait les résultats de l'édition 2026 pour le moins surprenants - un euphémisme. Il est vrai que vu depuis l'Afrique du Sud, la plus vieille compétition rugbystique semble manquer de consistance : l'Ecosse s'incline en Italie avant de battre la France qui a surclassé l'Irlande, laquelle humilie l'Angleterre à Twickenham avant que ces mêmes Anglais soient à deux doigts et trois minutes de s'imposer à Saint-Denis ! 
Remporter le Tournoi dans ces conditions - l'Ecosse et l'Irlande pouvaient elles aussi envisager cette issue favorable au coup d'envoi de la dernière levée - incite à l'humilité. Une page se referme sans qu'elle nous apporte de certitudes, et s'ouvre maintenant les luttes finales d'un Top 14 qui n'a jamais été aussi serré et incertain derrière la première place au classement. Puis, sans que nous puissions reprendre notre souffle, il sera question d'un championnat des nations, bidule ajusté pour nous faire croire qu'il existe maintenant un grand rendez-vous international annuel dilué entre juillet et novembre, tranche de jambon qui ne trompe personne et ne sert qu'à alimenter sponsors et diffuseurs entre deux Coupes du monde. A condition qu'on ne manque pas de pétrole.

dimanche 8 mars 2026

Des deux côtés

Non pas que la déroute tricolore en Ecosse soit un sujet à éviter mais avouons-le, Rome était, en ce samedi historique, l'unique objet de notre sentiment. En effet, l'événement n'est pas que le XV de France ne sache toujours pas depuis maintenant quarante saisons préparer les rendez-vous qui comptent mais plutôt que la Nazionale soit parvenue, enfin, à cueillir la Rose. Vingt-six ans que l'Italie attendait ça ! Il n'y a donc pas barrière infranchissable. Et il faut reconnaître la qualité du travail du coach argentin Gonzalo Quesada, dans le sillage de ceux - Pierre Villepreux, Mitou Fourcade, Georges Coste, Pierre Berbizier - qui firent monter en gamme, année après année, la sélection transalpine. 

Si l'on s'en tient au chapitre des coaches, on a bien saisi que Fabien Galthié savait s'employer comme aucun autre sélectionneur national pour détourner, non sans humour, l'attention des médias et du grand public avant le coup d'envoi d'une rencontre d'importance. Mais il reste à déterminer si le fait que le groupe France ait été obligé d'annexer de bonne (ou mauvaise) grâce le couloir pour se changer avant le captain's run du vendredi a eu un impact le lendemain sur l'entame du match face à l'Ecosse. Et quand on écrit entame, on pense plutôt aux soixante-cinq premières minutes, ce qui fait quand même beaucoup - trop - d'absences.

Il faut à ce propos noter que l'aréopage tricolore - staff et joueurs - paraît pléthorique. Alors, compte tenu du triste contenu de cette défaite humiliante (47-14 à la 65e minute), on est en droit de se demander si la présence d'un adjoint pour la touche, d'un autre pour la défense et d'un spécialiste de la mêlée est vraiment obligatoire... S'en passer ferait ainsi un peu de place, puisque c'est ce que Galthié recherche. Sans parler d'un préparateur mental dont on s'interroge sur l'efficacité puisqu'il n'y a pas eu trace d'engagement, de lucidité et d'agressivité pendant plus d'une heure, côté tricolore, à Murrayfield.

Pour ce XV de France qui rêvait d'un Grand Chelem afin de marquer son histoire, débutait samedi en Ecosse une deuxième partie du Tournoi face à un adversaire qu'on savait débordant d'enthousiasme et de vista. On imaginait moins facilement qu'il allait nous museler devant, dans les phases de conquête, les rucks et les turn-over, voire nous surclasser - c'était inimaginable. Et surtout nous transpercer de toutes parts, au large, au centre, au ras... Une équipe d'Ecosse qui s'arrêta de jouer avec les Tricolores à un quart d'heure de la fin, s'amusant même à boucler son score à cinquante points, compte rond qui nous hantera longtemps.

Si Fabien Galthié a décidé de se priver du meilleur marqueur d'essai tricolore en pleine activité - Damian Penaud, pour ne pas le nommer - au motif qu'il avait des lacunes en défense, on espère qu'il ne sortira pas de la prochaine feuille de match face à l'Angleterre les titulaires qui se sont déchirés au plaquage car si ce devait être le cas, on se demande bien qui il pourrait aligner... Le fiasco est collectif, ce qui n'est pas rassurant, et même l'ancien meilleur joueur du monde a livré une prestation indigne de son rang et de son talent, c'est dire. 

A suivre donc samedi prochain le débarquement à Saint-Denis d'un XV de la Rose épinglé à Rome - une première. Les organisateurs du Tournoi imaginaient une "finale" en forme d'apothéose, mais ne reste de cette image qu'une séance de rattrapage entre deux battus. Qui de la France ou de l'Angleterre parviendra à se remettre en si peu de temps d'un désastre afin de rebondir ? Après tout, il s'agit d'un Crunch et ça n'est jamais une rencontre ordinaire, même si la tentation est grande de survendre l'enjeu.

On aurait tort de minimiser ce choc entre ennemis de longue date. Sans remonter à Azincourt, les observateurs que nous sommes disposent d'un excellent compte-rendu de match rédigé en 1835 par l'un des meilleurs spécialistes de la question, à savoir Alexis de Tocqueville : "Les Français ne veulent reconnaître aucune supériorité. Les Anglais ne supportent que ceux qu'ils jugent inférieurs. Le Français lève les yeux avec anxiété, l'Anglais les baisse avec satisfaction. Des deux côtés, c'est de la fierté, mais exprimée de manière différente." Pas mieux.


lundi 23 février 2026

Power of Scotland


La part que représente le génie dans l'expression d'un art ne se travaille pas et c'est heureux. Apprécier le coup d'œil coquin de Finn Russell  analysant en une fraction de seconde l'étendue du relâchement gallois après un but de pénalité réussi pour réengager promptement et doser son coup de pied pour que son coéquipier Darcy Graham se saisisse du ballon pour l'essai de la "remontada", est un délice de fin gourmet. Dans ce stade de Cardiff rebaptisé quatre fois au fil des constructions et du "naming", le rusé ouvreur écossais fut le digne héritier - sous un autre maillot - de Barry John, Phil Bennett et Jonathan Davies, et c'est pour ça que le rugby est grand. 
A l'heure de savourer une retraite bien méritée, ce Galles-Ecosse m'a replongé en 1986. L'Equipe m'avait envoyé à Cardiff pour rédiger mon premier compte-rendu international. C'est dans ce qui s'appelait alors le National Stadium que John Jeffey, John Beattie, Finlay Calder, David Sole, Roy Laidlaw et John Rutherford - qui deviendraient par la suite de bons copains - déployèrent leur talent, et j'ai encore en mémoire l'essai du "Requin Blanc" inscrit en coin après un tour de mêlée comme on n'en voit plus au terme d'un déferlement de passes et de remises, certaines acrobatiques. Maillots immaculés, regroupements saignants durant lesquels l'adversaire faisait office de paillasson sous le regard d'un arbitre pas même compatissant : en quarante ans, la forme que prend ce sport a changé mais l'esprit du jeu reste le même. 
Après l'humiliante car indiscutable défaite du XV de la Rose dans son jardin de Twickenham face à des Irlandais qui ont enfin retrouvé le Fighting Spirit, fêtons le Power of Scotland ! Non pas que cette équipe nationale d'Ecosse soit irrésistible - c'est même loin d'être le cas -, mais il y a dans sa façon d'aborder ce sport dont elle est la garante depuis 1871 un bonheur communicatif, et quand elle a fini par s'imposer à Cardiff, sa joie fut aussi la nôtre.
Après deux gros succès face à l'Irlande et au pays de Galles, le XV de France s'est dépêtré avec opportunisme, vista et efficacité d'Italiens présentés en toute exagération par Fabien Galthié - passé maître ès-communication - comme les nouveaux ogres du Tournoi dans leur maillot rouge Garibaldi, il n'y aura pas assez de quinze jours pour panser ses bobos et penser son jeu, car on ne voit toujours pas quelle articulation structure ses mouvements. Quelques coups chanceux et une fin de match en double supériorité numérique (carton jaune contre Lynagh et blessure de Capuozzo) eurent donc raison d'adversaires bien en place. Quand on a connu les vaches maigres de la dernière décennie, ne boudons pas une victoire bonifiée acquise aux bons rebonds.
S'avance maintenant un vrai test. A Murrayfield. Dans tous les sens du terme. La première place au classement, pour provisoire qu'il est, n'est pas usurpée, loin s'en faut. Elle raconte surtout, à travers ses lignes de trois-quarts, la profondeur de notre effectif et la qualité de notre formation. Qu'il choisisse d'aligner les attaquants bordelais, palois ou toulousains, Fabien Galthié à la certitude de composer une ligne sans pointillés. Que Jalibert ou Ntamack viennent à manquer sur blessure, il dispose avec Thomas Ramos d'un couteau suisse. Et encore peut-il se payer le luxe - il aime bien châtier - d'oublier Damian Penaud pour de multiples raisons dont la fragilité de ses placements défensifs n'est pas la plus pertinente.
Car enfin, quelle équipe nationale peut se passer de son meilleur marqueur d'essais en pleine activité, numéro un devant Serge Blanco, Philippe Saint-André et tous les brillants finisseurs passés avant lui sous le maillot bleu ? A contrario, ce qui fait la faiblesse de l'Ecosse, plus petite des grandes nations historiques du rugby en terme de licenciés, fait aussi sa force. Mis à part une ou deux interrogations, Greg Townsend n'a pas vraiment le choix quand il s'agit de composer sa sélection. Il ne peut pas se permettre de stimuler la concurrence et doit forger une équipe. Et c'est sans doute cet esprit qui permet à ce XV du Chardon de réaliser des exploits. Gagez que la venue des "Froggies" sera pour ce diable de Finn Russell et les siens l'occasion d'ajouter du piquant.
Par quoi terminer cette chronique costaricienne si ce n'est par une analyse qui ne fera pas, j'en suis par avance désolé, que des heureux : les résultats pour le moins étonnants obtenus par les différents adversaires de la France après trois journées tendraient à démontrer que le niveau général du rugby de l'hémisphère nord est descendu d'un cran. En effet, seuls les Tricolores peuvent envisager un Grand Chelem pour peu qu'ils franchissent maintenant un double écueil : le déplacement à Edimbourg dans un écrin qu'on annonce ardent puis la réception de l'Angleterre, qui n'aime jamais rien tant que de s'offrir un Crunch. Ca promet.   

mercredi 28 janvier 2026

Sous les palmiers

Pour la première fois depuis soixante ans et la découverte du Tournoi, je regarderai en replay la nouvelle édition des Six Nations à l'ombre des palmiers et des cocotiers du Costa Rica face à la mer des Caraïbes, un cocktail dans la main gauche, un cigare dans l'autre. Par plus de trente degrés à l'ombre, un jour à Porto Viejo le lendemain à Tortugero, je tenterai aussi de rédiger un énième ouvrage sur le rugby au bonheur des souvenirs qui ressurgissent une fois les pieds enfoncés dans le sable chaud. Pas sûr que j'y parvienne.
Je vous laisse les clés du club-house pour les deux mois à venir. Je sais que les échanges ne manqueront pas d'être relevés, d'autant que s'avance une équipe de France dotée d'un cinq de devant bien trop léger, assemblé ni pour durer ni pour accéder aux sommets. Mais on se souviendra qu'en avril 1956, Adolphe Jauréguy, ancien ailier et capitaine tricolore devenu vice-président de la FFR et sélectionneur national, avait aligné un pack de voltigeurs (Barthe, Laziès, Baulon, Celaya, Biènes, Vigier et Domenech) pour donner, disait-il, du volume au jeu. Succès 14-9 face aux Anglais. Alors, à suivre...
Pendant le Tournoi, on le sait, les doublons prospèrent. C'est désolant car peu équitable. Business as usual. Volant très haut au-dessus d'un nid de dauphins, le Stade Toulousain, privé des deux tiers du XV de France, va peut-être descendre à des hauteurs plus communes, mais rien n'est moins certain tellement les champions de France disposent de ressources et de relève. C'est derrière eux que les choses se compliquent puisqu'entre entre la deuxième et la onzième place rien n'est figé.
Le haut niveau sportif n'a jamais été un gage de bonne santé, en témoigne l'arrêt de carrière de l'immense Uini Atonio, figure emblématique du pack rochelais, pierre angulaire de la mêlée tricolore, géant du Pacifique venu s'ancrer face à l'Atlantique. Il est la troisième tour du port rochelais. Un monument. Qui vient de s'effondrer, victime d'un grave problème cardiaque. Nous pensions que son genou droit céderait le premier sous la masse, mais c'est le palpitant qui lâche. A 36 ans. Nos pensées vont vers ce pilier de devoir inarrêtable sur la ligne d'avantage mais plaqué au cœur. 
Je m'interroge sur l'absence de Damian Penaud, sanctionné par Fabien Galthié et son staff pour errements défensifs. L'excuse est trop grosse pour être vraie. Dégager le meilleur marqueur d'essais tricolore de tous les temps pour quelques placements approximatifs tient de la mauvaise foi absolument pas assumée : ce formidable zébulon a eu le tort d'être franc avec le coach national en lui faisant remarquer à quel point il s'emmerdait sur le terrain et à l'entraînement. 
Concernant les séances à Marcoussis, je ne peux pas jurer que les exercices soient lénifiants, mais pour le reste, je ne lui donne pas tort: je me suis moi aussi emmerdé cette automne - et je ne suis pas le seul - à regarder s'ébrouer un XV de France qui dispose pourtant d'une génération dorée (Mauvaka, Marchand, Flament, Meafou, Cros, Ollivon, Boudehent devant, Dupont, Ntamack, Jalibert Depoortere, Gailleton, Moefana, Bielle-Biarrey, Penaud et Ramos derrière) capable d'exploits et d'éclat pour peu qu'on lui laisse la carte bleue.
En écartant Damian Penaud, serial marqueur de haute intensité, du Tournoi 2026, Galtoche prend le risque à terme de se couper du vestiaire. A vingt mois du coup d'envoi de la prochaine Coupe du monde, il vient peut-être de trouver le meilleur moyen de glisser sur la pente raide qui mène au trophée Webb-Ellis. L'avantage des palmiers, des cocotiers, des plages de sable doré, des vagues chaloupées et des cocktails à portée de mains, c'est qu'ils permettent d'offrir d'agréables perspectives dans le cas où les choses tourneraient mal. Rendez-vous fin mars, pour le bilan ovale. D'ici là, restez liés.

vendredi 31 janvier 2025

Trinquons à l'épique

Fallait-il se préoccuper plus que d'habitude d'une visite galloise à Saint-Denis ? Vraiment pas. Il faut ne rien savoir des affres d'une nation en perte de vitesse, polluée par de gros soucis financiers et des plaintes multiples qui donnent de cette fédération une image déplorable, pour imaginer son équipe de rugby faire chuter un XV de France au mitan de ses grands projets - une Coupe du monde 2023 gâchée, une édition 2027 porteuse d'espérance.

Car enfin, cette génération bleue dont on nous rebat les oreilles n'était bloquée par aucune inquiétude avant de déguster sa soupe aux poireaux dans un Stade de France réfrigéré, certes, mais désormais très show, en tout cas à l'unisson de son équipe depuis que sur cette même pelouse, une poignée de septistes décrocha l'or olympique, l'été dernier. Les Gallois normalement surclassés (43-0), place à Twickenham, premier test sérieux.

Malgré des affaires dramatiques et des faits divers qui enlaidissent le rugby français, il faut croire que la balle ovale demeure le nec plus ultra et Saint-Denis l'endroit où il faut être, en témoigne l'affluence, la joie et la chaleur qui donnent à cet écrin hivernal un relief festif dont beaucoup d'autres sports aimeraient disposer. Alors qu'hors du terrain les joueurs de rugby semblent, pour certains, malheureusement incapables d'inspirer le meilleur, le jeu, lui, reste une magnifique métaphore en mouvement.

Si Fabien Galthié se targue à juste titre d'avoir constitué un petit pécule de victoires en délestant son équipe du ballon et en proposant à ses joueurs de le "chasser", approche qui prouve son efficacité, ce système de jeu n'a rien de vraiment emballant. Heureusement que le large succès, match à sens unique qui tenait d'avantage de l'entraînement dirigé que d'un défi de caractères face aux Gallois, vendredi soir dans le frimas francilien, a apporté son lot d'options offensives et d'essais. Mais on attend de savoir si cette tendance est conjoncturelle ou structurelle.

Jouons un peu : mis à part Antoine Dupont qui pulvérise la concurrence, quels Tricolores actuels auraient leur place dans un XV de légendes du Tournoi des Cinq et Six Nations ? Thomas Ramos peut-il vraiment déboulonner Serge Blanco ? Quant à Louis Bielle-Biarrey et Damian Penaud, ils ont sans doute déclassé Saint-André, Dominici et Clerc à l'aile. Si Jauzion et Sella restent inamovibles au centre, quid de Pierre Albaladejo et de Frédéric Michalak à un poste, ouverture, que Romain Ntamack n'occupera pas à Twickenham, samedi prochain, sanctionné d'un carton rouge pour un plaquage haut, aussi inutile que dangereux... 

Même désigné homme du match face aux Gallois, Grégory Aldritt est loin d'avoir fait oublier Walter Spanghero et Imanol Harinordoquy en numéro 8; Thierry Dusautoir, Olivier Magne, Jean-Pierre Rives et Jean Prat s'imposent encore comme flankers. Qui pour supplanter Benoît Dauga et Fabien Pelous en deuxième-ligne ? Quel pilier sera devant Christian Califano, Sylvain Marconnet et Amédée Domenech ? Peato Mauvaka est-il capable de déloger Raphaël Ibanez ?

Entre deux Coupes du monde, alors que se profilent les déplacements tant attendus à Twickenham et à Dublin, ce Tournoi est l'occasion rêvée pour les coéquipiers d'Antoine Dupont de marquer leur territoire, de s'inscrire dans l'histoire, de donner le ton, de hisser leurs couleurs, que sais-je encore. Ce XV de France ne lèvera pas le trophée Webb-Ellis en gardant des pudeurs de pucelle, en hésitant à annoncer un Grand Chelem. L'humilité n'a jamais été un frein à l'ambition. Que risquer à viser la Lune : au pire, la flèche ainsi tirée atteindra la montagne - proverbe maori.

Sans doute restent-ils échaudés. En effet, il y a deux ans, le 11 mars 2023, le XV de France pulvérisait l'Angleterre, 10-53, sept essais à un, dans des proportions monumentales. Ce Crunch royal, premier succès à Twickenham depuis 2005 et les six buts de Dimitri Yachvili réussis avec un tee acheté la veille à la boutique de la RFU - appréciez l'ironie -, ne déboucha sur rien de bien concret quelques mois plus tard, si ce n'est une défaite en quarts de finale tandis que les Anglais, eux, recentrés sur leurs fondamentaux - conquête, défense, jeu au pied - filèrent en demie.

Rarement coup d'envoi d'un Tournoi des Six Nations aura ainsi ressemblé à une compétition calendaire cochée dans l'agenda. Clairement, il n'a pas suscité d'enthousiasme débordant, d 'attente particulière si ce n'est de voir l'équipe de France, libérée de son carcan tactique parfois trop étriqué, prendre et donner du plaisir. C'est simple, le rugby : considérer le ballon comme un trésor à conquérir puis à protéger, faire de la passe un trait d'union et du plaquage un impératif catégorique, regrouper la défense et percer là où elle n'est pas. Pour finir par marquer plus de points que l'adversaire. Certes, c'est encore Dry January, mais trinquons à l'épique !

lundi 11 mars 2024

L'arme fatale

On ne le répètera jamais assez : le jeu de balle ovale porte un nom - Football-Rugby - qui raconte sa pratique mieux qu'une thèse ne le ferait, et a fortiori cette chronique. Il y a presque un siècle de cela, le drop-goal était le geste le mieux payé du rugby : jusqu'en 1948, il rapportait quatre points. L'atypique demi de mêlée toulousain Yves Bergougnan frappa le dernier, avant que le rapport qualité-prix du coup de pied tombé soit ramené à trois. C'était d'ailleurs face à l'Angleterre.
L'Histoire nous offre parfois de belles coïncidences. Cette année 1948, dans le Tournoi renaissant, le XV de France battit pour la première fois les Gallois chez eux. Dimanche dernier, c'est un record de points inscrits que les Bleus du capitaine Alldritt ont déversé sur Cardiff, quarante-cinq, au terme d'une rencontre contrastée : du rugby à 7 en première période à force de laisser la défense ouverte, avant d'offrir une performance plus compacte.
La veille, la Rose et son Marcus avaient marqué l'Irlande au fer de la plus grande frustration. D'un drop-goal, donc, l'ouvreur remplaçant anglais crucifia les espoirs de Grand Chelem de ses adversaires à la façon d'un Jonny Wilkinson décrochant le titre mondial en 2003 devant l'Australie médusée. Un drop, c'est cruel et ça pique, c'est un coup d'estoc. En l'occurrence, un point final placé par ce Mr. Smith qui ne s'imaginait pas connaître pareille fête.
La plaie n'est toujours pas refermée. En creux, j'ai immédiatement pensé à ce qui avait manqué au XV de France pour vaincre les Springboks en octobre dernier. Un drop-goal à la dernière minute, mais c'est bien sûr... Au lieu de râler contre l'arbitre. Un drop de Thomas Ramos, d'Antoine Dupont, de qui vous voulez, pour que la France affronte l'Angleterre en demi-finale de ce Mondial. Sous la pluie. A voir la joie immense des Anglais, j'imaginais celle que les Tricolores nous auraient fait partager...
Notre bon vieux Tournoi, et c'est une de ses forces, va nous offrir cette affiche pour clore la présente édition. Difficile d'imaginer meilleur scenario. L'Irlande, l'Angleterre, voire l'Ecosse et la France mais ce sera plus difficile, peuvent décrocher au finish la première place. Le drop-goal de Marcus Smith dans un Twickenham en transe et le bonus offensif français à Cardiff ont changé la donne. Un Crunch ne manque jamais de mordant, et ce France-Angleterre promet d'être, en plus, savoureux. A plus d'un titre.
Libérée et parfois en maîtrise, équilibrée dans ses lignes et tranchantes à l'occasion, l'équipe de France rajeunie par obligation au moment où le doute pouvait s'immiscer dans les esprits n'a pas failli devant l'obstacle qui se présentait à Cardiff et dont personne, avant le coup d'envoi, ne pouvait imaginer qu'il serait sauté avec autant de facilité. On a vu, à l'occasion, quelques "anciens" reboostés au contact de la nouvelle génération. Trajectoire rectifiée, donc.
Mais une victoire, dans le Tournoi, n'a de valeur qu'à l'aune du prochain match. Par principe. Tout succès demande confirmation. Fort en symboles, ce France-Angleterre place donc les hommes de Fabien Galthié sur une étroite corniche le long de laquelle il leur faudra avancer sans verser. Aujourd'hui, ils sont plus grisés que stressés, plus impatients qu'inquiets. L'emporter, samedi soir, et s'ouvrirait une nouvelle ère. Chuter après le petit sommet de Cardiff impliquerait de remonter un bloc de contrariétés. Une telle perspective ne rend personne heureux.

samedi 3 février 2024

Ça fait très malt

Puisque obligation est désormais faite de floquer le maillot avec le nom du joueur qui le porte, proposons que les lettres soient réduites à la plus petite taille, par discrétion davantage que modestie. Car après un tel fiasco majuscule, certains Tricolores, accablés de honte, doivent avoir envie de rester enfermés dans le vestiaire et de n'en sortir, dans le meilleur des cas, que pour fouler la pelouse de Murrayfield, samedi prochain. A condition que Fabien Galthié et son staff gardent les bébés et l'eau de la douche froide. Ce qui sera difficile, considérant la faillite individuelle présentée par ce XV de France entré dans l'Histoire du Tournoi par la petite porte, celle d'une grosse défaite.
Nous ne sommes pas à l'abri d'une énième opération de communication destinée à flouter les raisons profondes de cet échec (17-38) en ouverture de l'édition 2024 des Six Nations censée consoler Français et Irlandais de leur défaite en quarts de finale, une nouvelle "option revanche" pour masquer l'essentiel, à savoir que le jeu offensif pratiqué par ce XV de France est actuellement inexistant, ses ressorts cassés, ses joueurs sans convictions et sa conquête bancale, alors même qu'on nous promettait un renouveau après l'injection de trois techniciens (Patrick Arlettaz chargé de l'attaque, Laurent Sempéré spécialiste de la touche, Nicolas Jeanjean pour la préparation physique) dans un staff qui, vendredi soir, émargeait au niveau ProD2, et encore n'est-ce pas très gentil pour la deuxième division professionnelle française...
Il y a encore quelques saisons de cela, quand il était possible d'exprimer une critique sans risque d'être bâillonné, la question aurait été posée de la pertinence d'offrir le capitanat à Grégory Alldritt dont il nous est apparu sur le terrain, au plus fort de la tempête, que sa personnalité qu'on annonçait combative était malheureusement à l'image de la prestation tricolore, à savoir transparente. Ce n'est pourtant pas les Coqs en stock qui manquent pour prendre temporairement la suite d'Antoine Dupont, à commencer par Charles Ollivon.
Car elle planait sur le stade Vélodrome, vendredi soir, au coup de sifflet final, l'ombre de Dupont. Le grand blessé du Mondial 2024 devenu le grand absent du Tournoi 2024 n'aura jamais été aussi présent dans les esprits qu'au fil des tristes partitions maladroitement interprétées par ses remplaçants, Lucu derrière la mêlée et Alldritt avec le brassard. Comme beaucoup d'anciens capitaines tricolores, je ne peux que regretter qu'au moment où le XV de France avait besoin de lui, le ministre de l'intérieur manifeste si peu d'attachement et choisisse d'inaugurer les chrysanthèmes du rugby à 7 dans l'hypothétique chance que la France passe cet été le cap des quarts de finale aux Jeux Olympiques plutôt que de partir à l'abordage du Tournoi.
Nous pourrions aussi ironiser sur les certitudes du grand timonier Fabien Galthié considérant, il y a deux mois de cela, qu'il ne s'est pas trompé en traçant un cap pour atteindre l'or du trophée Webb Ellis, à l'image de Christophe Colomb croyant toucher l'Inde alors qu'il mouillait dans une crique des Barbades. Le coach national aux grosses lunettes avait même promis de continuer à naviguer ainsi à vue alors même nous lui proposions de changer de sextant. Il faut espérer que ses conseillers en communication l'aident à guérir promptement sa blessure à l'égo, cette boursoufflure dont le XV de France est la première victime.
A l'évidence, à Marseille, les Tricolores de Grégory Alldritt manquaient d'entrée d'allant alors qu'ils avaient embouché le refrain de la revanche. De la même façon qu'ils manquèrent de lucidité et de précision au Stade de France, en octobre dernier face à l'Afrique du Sud au moment de conclure leurs temps fort ou d'aller chercher, d'un drop-goal, le succès qu'ils étaient en train de construire pour peu qu'ils posent la dernière pierre. Faut-il chercher les raisons de ces échecs consécutifs dans une préparation psychologique défaillante ou du moins incomplète ? Je le crois.
Après avoir pleurniché au sujet de l'arbitrage de M. O'Keefe, puis perdu une semaine en babillages à Marcoussis pour finir par abandonner un résultat au profit de la Verte Erin, il est grand temps d'appeler une nouvelle génération - Posolo Tuilagi, Marko Gazzotti, Nolann Le Garrec, Hugo Reus, Emilien Gailleton, Nicolas Depoortere - pour l'aider à prendre ses responsabilités au plus haut niveau international. Attendre serait aussi idiot qu'indécent. Au fait, qui pourra signaler à Galthié qu'il serait utile d'électrifier la ligne de conduite en nommant un capitaine susceptible d'apporter la lumière en courant continu et non alternatif ? D'autant que la réception que nous promettent les Ecossais, victorieux au Pays de Galles (26-27), va faire très malt et mérite la plus grande attention.

dimanche 5 février 2023

Gens de Dublin

C'est grotesque. A ce (haut) niveau de compétition, dix-huit fautes témoignent d'une faille. Surinvestissement et excès de zèle ? Manque de maîtrise et de lucidité ? Sans doute un peu de tout cela, et autre chose encore. Car comment expliquer l'indiscipline tricolore face à des Italiens, certes accrocheurs, mais loin du niveau qu'on voulait bien leur prêter après leurs succès au Pays de Galles il y a un an et face à l'Australie en novembre dernier ? 
Avouons-le, pendant un quart d'heure, de la 51e à la 67e minute, nous avons craint que ce XV de France ne s'incline à Rome et ouvre une semaine d'inquiétude. Pas tant pour regretter le changement de système de jeu tel que voulu cette année par le staff technique, à savoir le passage de la dépossession - présentée hier comme la panacée - à l'initiative, histoire d'ajouter une corde à la lyre bleue dans la perspective du Mondial à venir, que s'interroger sur l'impact qu'a eu sur Antoine Dupont et ses coéquipiers le climat délétère qui plombe le rugby français (crise à la LNR et à la FFR, invitation de Bernard Laporte à Capbreton au chevet des Tricolores, tension au sein d'Ovale Ensemble qu'on croyait insubmersible).
Comme les Irlandais à Cardiff, les Français ont récolté une victoire bonifiée. Mais l'écart entre ces deux succès est abyssal : les approximations de coqs qui courraient parfois sans tête contrastent avec la rigueur clinique des porteurs de tréfle ; le jeu bleu erratique n'a rien de commun avec l'horlogerie verte. Tous les bonus ne se valent pas. Pourtant, après un peu moins de trente minutes, les Français, comme les Irlandais, avaient rempli les trois-quarts du contrat. "Les erreurs sont les portes de la découverte", écrit James Joyce dans Gens de Dublin. On ne conseillera jamais assez aux Tricolores de lire cette oeuvre avant de s'embarquer pour l'Irlande.
L'antipasti avalé, reste maintenant à imaginer à quoi ressemblera le premier grand sommet de Six Nations 2023. Il a d'abord un avant-goût de quart de finale de Coupe du monde, puisque les chemins irlandais et français se croiseront peut-être à ce stade-là de la compétition. Mais si l'on veut bien rester à hauteur de Tournoi, le vainqueur du défi de Dublin, samedi après-midi, poursuivra cet hiver sa route nimbé d'une aura, ou du moins d'un important capital-confiance. Car c'est bien de cela dont il s'agit.
A Rome, on a senti les Tricolores hésitants, on les a vu maladroits, empruntés parfois, cherchant des solutions dans l'entre-jeu, là où d'habitude ils se débarrassaient du ballon au pied pour mieux contrer l'adversaire. Je ne serais pas surpris si pour Dublin et d'un coup de balancier, ce XV de France peu assuré revenait samedi à ses penchants de novembre afin de ne pas s'offrir inutilement à son adversaire...
Bonne nouvelle, il n'y aura pas de journée de Top 14, ce week-end. On respire. Nous pourrons ainsi savourer comme il se doit cet Irlande-France qui nous fait saliver par avance. Disons-le, ces doublons de calendrier sont la tare du professionnalisme, presque une insulte aux clubs qui ne méritent pas l'indifférence du grand public et surtout des médias. Toujours la même antienne : franchement, il y a bien moyen de caler deux journées ailleurs que durant le Tournoi, non ? On ne saccage pas un tel monument.
En attendant, privé de ses internationaux, le Stade Toulousain, victorieux sans séduire d'un Aviron Bayonnais décomplexé, trottine en tête du classement, loin devant le Stade Français et La Rochelle battu à domicile par Lyon. On tient là un top 4 très provisoire qui s'efface car notre regard est désormais tourné vers Dublin, comme celui d'Ulysse scrutant Ithaque. On espère qu'à l'image du personnage de l'Iliade les Tricolores, en pleine guerre des trois (Irlande, Ecosse et France invaincus), useront de la mètis tels les héros de la mythologie grecque dont ils partagent désormais une forme d'odysée.

jeudi 26 janvier 2023

Bleu comme une balle ovale

Plébiscite déçu, retrait du président, choix arbitraire d'un intérimaire, démission de l'opposition, intervention du ministère des sports, mais aussi transferts de joueurs d'un club à l'autre en cours de saison, entraîneurs licenciés au bout de trois défaites quand d'autres retrouvent un contrat, qualifications alambiquées en phase finale d'une Coupe des champions indéchiffrable, internationaux à l'infirmerie, jeunes pratiquants à l'hôpital : en ce début de nouvelle année qu'on espérait sereine et apaisée, l'actualité rugbystique - irrespirable car délétère - multiplie les temps de jeu à flux tendu. Rarement pour le meilleur et si peu pour le rire. L'opprobe déferle aussi, pour d'autres raisons (racisme, sexisme, etc.) en Angleterre, au Pays de Galles et en Italie. En France, le rugby n'est pas seul impacté : football et handball plongent eux-aussi dans le maelstroem des faits divers 
Il nous faut vivre dans l'urgence renouvelée : l'agenda ovale n'offre aucune place à l'insouciance. Et pourtant, étonnamment étranger à cette frénésie survient le Tournoi. C'est notre heure bleue. Placé dans l'oeil du cyclone, ce bel anachronisme nous exfiltre des frasques et du fatras. Attendu, le calendrier des Six Nations occupe la plus belle des places, l'essentielle, d'où montent les hymnes quand les persiennes se referment et que le temps s'arrête à l'instant où nos coeurs battent plus forts.
Accompagner ce moment est un privilège qui m'est donné depuis quelques années, déjà, et que je savoure sans retenue. Cette fois-ci, il s'agit de raconter le Tournoi en quinze histoires, connues ou revisitées. Pour l'occasion, Henri Garcia, Christian Darrouy, Pierre Berbizier et Dimitri Yachvili, mais aussi Richard Astre, Victor Boffelli, Pierre Villepreux, Alain Marot, Yann Delaigue et Philippe Saint-André, ont plongé dans leurs souvenirs pour faire revivre des tranches de vie, de jeu, de match. 
Aujourd'hui, donc, sort en kiosque le nouveau hors-série rugby de L'Equipe en quinze étapes, voyage épistolaire qui part de Colombes en 1911 pour se terminer à Twickenham en 2015. Placé en position d'ouvreur, poste qu'il a occupé à Saint-Junien, Limoges, Niort et Colmar entre 1965 et 1982, qui mieux que Jean Colombier pouvait lancer le jeu ? Avec l'appétit d'un junior, l'auteur de ce chef d'oeuvre de littérature ovale qu'est Beloni n'a pas manqué le coup d'envoi : son avant-propos - en fait une véritable nouvelle au long cours - offre rugby sur l'ongle un florilège d'anecdotes savoureuses et de réflexions glissées en profondeur... 
"Victoire ou défaite, écrit-il, grand match ou match ennuyeux, n'est-ce pas là, au gré des rencontres, des rires, des amitiés éphémères, des misères de celui-ci, des aubaines de celui-là, des promesses et des paris, d'une langue ou d'un verre partagés, n'est-ce pas là qu'on l'on vit un peu plus fort, que l'on ouvre soudain les bras aux autres, bonheur bien sûr fugitif, euphorie adossée au confort provisoire d'une week-end loin de ses bases (...) N'est-ce pas là que respire la magie du Tournoi. " 
Un peu plus loin, il relance comme on trinque : "En somme, le Tournoi c'est ça, des souvenirs de beuveries, de moqueries, de lendemains douloureux ? Alors tes revendications esthétiques, l'amour du beau jeu, des relances folles, du French Flair, c'est dont là que ça se termine, dans ces pubs ou ces bistrots qu'étourdissent les rigolades des poivrots..." La force d'un écrivain consiste à rendre universel le contenu d'une expérience personnelle. 
Ami d'Antoine Blondin et de Jean Cormier dont les débordements trouvaient à s'amplifier au coeur des troisièmes mi-temps, Jean Colombier ajoute au sujet du Tournoi la composition de nos émotions, "la communion d'une foule, les adversaires sans ennemis, les cris sans haine, un stade comme une chapelle, le respect d'une cérémonie qui paraît vieille comme le monde, les matches toujours les mêmes et toujours nouveaux, les habitudes prises pour ne point vieillir, la nostalgie année après année du temps qui passe et, avec elle, l'idée insidieuse qu'un jour il faudra quitter cette grande famille, mais rien ne presse parce qu'au fond de nous palpite cette certitude qu'avec le Tournoi la terre continue de tourner dans le bon sens." Ici quinze fois plutôt qu'une.

samedi 12 mars 2022

Le dixième est en route

Les entraîneurs avec lesquels j'échange régulièrement l'affirment : de toutes les composantes, la défense n'est pas la plus compliquée à mettre en place. Contrairement à d'autres aspects du jeu, la conquête et l'attaque, par exemple. Mais c'est un socle sans lequel il est impossible de construire quoi que ce soit de pérenne. Cela dit, poussée à ce degré de technicité, la défense made in Edwards - Shaun, pas Gareth - frise la volupté. Un master class à montrer en boucle. Forgée dans les vertus qui composent ce jeu de rugby - solidarité, engagement, abnégation, dépouillement - la défense bleue n'a jamais rompu.

Vous avez sûrement entendu cet axiome : "La défense décide du vainqueur, l'attaque de l'écart au score." Le XV de France n'a développé que trois offensives et isncrit un essai. Somptueux, au demeurant. Il a défendu devant sa ligne à treize reprises. Et n'a rien encaissé même si les Gallois ont payé d'une défaite leur incapacité à franchir, faute de vitesse d'intervention et d'imagination. Les coaches de football américain assurent, eux, que si "l'attaque fait gagner des matches, la défense permet de remporter des titres". Pris à la lettre, cela augure du meilleur. Mais l'Angleterre, qui s'avance samedi prochain à Saint-Denis, saura placer la barre un peu plus haut que ne le firent les tenants du Poireau.

Chaque fois qu'un XV de France a disputé une finale de Coupe du monde - 1987, 1999, 2011 - il est toujours parvenu auparavant à décrocher un Grand Chelem. Pour l'équipe de Dubroca, ce fut quelques mois en amont. Pour la génération Ibanez, il s'agissait d'un doublé - historique. Quand à celle emmenée par Dusautoir, elle fit chuter l'Angleterre à Saint-Denis sous la pluie. C'est dire si la rencontre de samedi revêt une importance non dissimulée. Dans sa quête aussi effrénée que désordonnée depuis trente-cinq ans pour la conquête du trophée Webb-Ellis, le rugby français n'en finit pas de mesurer l'impact de cette dernière levée.

Il est curieux, d'ailleurs, que le Tournoi, qu'il soit des Cinq ou des Six Nations, s'inscrive entre deux pôles très éloignés l'un de l'autre. D'un côté le bonheur d'une participation, d'un voyage, d'un partage, supporteurs et joueurs mêlés dans le souvenir d'un match épique sans parvenir à se rappeler du score, si ce n'est d'une troisième mi-temps homérique enveloppée de rires et de regards. De l'autre le Grand Chelem comme balise absolue. A l'image des grandes dates de l'Histoire de France apprises par coeur et conservées comme des reliques, les années de Grand Chelems sont gravées dans le marbre et je ne vous ferai pas l'injure de les aligner ici.

Le Tournoi est nominal. Zéro ou un. Soit un vague souvenir enfoui sous un amas d'émotions variées, soit l'éclat d'une réussite absolue qui traverse le temps sans outrage. Ceux de 1968 n'ont rien oublié de leur saga abracabrantesque passée par Grenoble, commencée dans le deuil et terminée au petit matin d'une longue fiesta germanopratine dont les écarts, certains irracontables, demeurent enfouis rue Princesse. Ceux de 2002 ont prévu de se revoir à l'occasion du France-Angleterre qui s'annonce. Et on devine sans peine l'envie des coéquipiers d'Antoine Dupont d'entrer à leur tour dans cette confrérie.

En difficulté depuis le dernier Tournoi, Eddie Jones a encore perdu une occasion de se taire. Promettre l'enfer aux Irlandais, samedi à Twickenham, annoncer que ses joueurs allaient "les pourchasser partout, jusque dans le rue. Partout où ils seront, nous serons là, en face d'eux", était totalement déplacé. Son deuxième-ligne, Charlie Ewels, prit cette injonction à la lettre, percuta son vis-à-vis James Ryan sans ballon et récolta illico un carton rouge. En infériorité numérique, le XV de la Rose n'avait aucune chance de l'emporter. Mais, vexé, surmotivé, il a démontré sa puissance en mêlée, côté gauche. Aussi sa pugnacité en défense et sa rigueur tactique dans l'adversité. De quoi inquiéter avant The Crunch, final digne d'un mouvement symphonique qu'on espère être hymne à la joie.

De tous les compositeurs, Ludwig van Beethoven est celui - ce n'est que mon avis - qui a le sondé cet univers. Sa "première" porte l'héritage de ses précedesseurs, Joseph Haydn en particulier. Sa neuvième symphonie, elle, ouvre le champ des possibles, lequel couvrira un siècle de Franz Schubert à Gustav Malher, prenant soin d'irriguer au passage Anton Bruckner et Richard Wagner. Il en est de même pour ce dixième Grand Chelem qui s'offre au XV de France : sa perspective est vertigineuse. En cas de succès, j'imagine bien ce personnage de film - dont je vous laisse trouver le titre - déclamer : "C'est un oiseau tissé en fil de paradis, un nectar argenté coulant dans une cabine spatiale, et la pesanteur devenue une simple plaisanterie."

lundi 14 février 2022

Le titre et l'exil

Avec le succès du XV de France face à l'Irlande, samedi dernier, les superlatifs se bousculent au portillon des comptes rendus. Que restera-t-il dans la boîte à métaphores quand la bande à Dupont décrochera son Grand Chelem ? Certes, cette victoire est épatante, mais est-elle de celles qui scellent un destin ? N'oublions pas que les Irlandais parvinrent à remonter un abime au score à la 50e minute. Comme le nez de Cléopâtre, si leur capitaine Ryan, bon soldat en l'absence de Jonathan Sexton, avait à la 71e minute préféré la pénaltouche pour chatouiller le pack tricolore par un ballon porté à proximité de l'en-but - là même où ils avaient inscrit leur premier essai -, à la sécurité des trois points d'une pénalité bien placée, la face de cette "finale" avant la lettre, ainsi que présentée, en aurait sans doute été changée.

Mais le match terminé, passons à autre chose. S'annonce le déplacement à Edimbourg, en espérant que le fantasque Finn Russell, capable d'agir comme s'il était le meilleur demi d'ouverture du monde et, l'instant d'après, se vautrer comme le dernier des tocards de série régionale, offrira aux Tricolores l'occasion de poursuivre leur aventure... Certes, il restera encore un voyage dans la gueule du dragon à Cardiff et la réception d'un XV de la Rose qui a fait de la prise de Saint-Denis l'objectif de sa dernière croisade, mais nous avons le temps de rêver.

1987, 1999, 2011 : chaque fois que le XV de France s'est hissé en finale d'une Coupe du monde, il était parvenu à obtenir un Grand Chelem dans le Tournoi la même année, ou juste avant. Ce n'est pas une condition sine qua non, mais ça y ressemble quand même beaucoup. Pas pour des raisons romantiques, non, mais parce que remporter cinq matches de suite correspond au cahier des charges d'une équipe qui vise le titre mondial, minimum requis durant toute la compétition, quitte à gagner moche, parfois, s'il le faut.

Il y a quelques années, les Tricolores se seraient inclinés face à l'Irlande, incapables de trouver les ressources mentales, tactiques et techniques utiles pour repartir de plus belle alors même que l'Irlande se montrait à son avantage en début de seconde période et, à la dernière minute, fière et sûre d'elle au point de vouloir remonter quatre-vingt-dix mètres pour inscrire l'essai transformé synonyme de succès. Il suffit de se rappeler du quart de finale lâché à la sirène face aux Gallois en 2019 au Japon pour se convaincre que ce XV de France, modèle 2022, est bâti sur un autre socle.

Les allusions - toujours mal venues - à la guerre n'ont pas manqué d'éclore comme fleur au fusil. C'est une facilité à laquelle il est difficile de résister, je le conçois. Surtout attisée par les joueurs eux-mêmes, l'explosif ailier Gabin Villière en tête. Ces Tricolores sortaient d'un stage commando à Carpiagne auprès de la Légion Etrangère : effectivement, ça leur a réussi. On recommandera donc au staff d'organiser une formation aux Beaux-Arts pour améliorer la fluidité des lignes, puis un séminaire chez Leroy-Merlin, autant pour trouver le chemin du Graal à Cardiff et que pour resserrer la charnière.

La plus impressionnante illustration de la guerre en temps de paix, s'il faut le signaler, n'est pas le dessein de ce France-Irlande, fut-il féroce, mais bien le rugissant Super Bowl. Cette saison, dans l'écrin du SoFi Stadium, devant 70 240 spectateurs à 8 000 dollars (7 000 euros) le ticket d'entrée moyen, et 100 millions d'Américains devant leurs téléviseurs, sans parler du reste de la planète, et Sébastien, et moi, les Los Angeles Rams, victorieux des Cincinnati Bengals dans un finish haletant, ont succédé à Tampa Bay.

Pour visualiser le face à face des quater-backs - le vétéran des Rams, Matthew Stafford, opposé au jeune prodige des Bengals, Joe Burrow - imaginez, toutes proportions gardées, Louis Carbonel sous le maillot orange de Narbonne face à François Trinh-Duc, revêtu de celui de l'ASM. Puisque "l'attaque fait gagner des matches, la défense fait gagner des titres", précisent les coachs de foot US, les sacks, plaquages du quater-back, firent basculer ce Super Bowl enrobé de rap. Dans ces coups de tenaille, Stafford y laissa sa cheville droite et Burrow son genou, ce qui ne les empécha pas, diminués, de rester en bons généraux aux commandes. 

J'évoque Louis Carbonel, et voir l'enfant du RCT quitter la rade, lui le fils d'un des meilleurs trois-quarts centres toulonnais que j'ai eu le plaisir de côtoyer, m'interroge sur les moeurs de notre rugby d'élite. J'ai appelé le professionnalisme de tous mes voeux au début des années 90, et aujourd'hui,  j'ai la douloureuse impression d'avoir porté un monstre sur les fonts baptismaux. Car enfin, s'il n'y a plus de place pour les plus belles pousses des écoles de rugby au sein de leurs clubs formateurs, que reste-il ? Des franchises sans âme seulement construites pour le titre ? 

Au lieu de pousser les jeunes talents vers la sortie - et Toulon s'est fait le champion de cette mauvaise habitude depuis quelques temps déjà, en témoignent Califano, Dominici, Comba, Andreu, Maestri, Fickou..., même s'il n'est pas le seul -, pourquoi ne pas délocaliser les clubs, désormais devenus franchises aux mains de millionnaires ? Les Rams en sont l'exemple le plus frappant : fondés à Cleveland (Ohio) en 1936, les désormais champions ont élu domicile dans la Cité des Anges, dix ans plus tard. Quitte à verser dans l'ultra-professionnalisme, autant de faire à fond, non ?

samedi 5 février 2022

Ad trigonum

Un an, déjà. A Rome. Des gauffres défrayaient la chronique sanitaire, sujet contaminé qui éclaboussa le staff technique tricolore, lequel s'en remit vite pour propulser en Australie, quelques mois plus tard, un groupe France renouvelé vers ce qui aurait dû être un succès en série de tests si davantage de maturité s'était invitée aux débats. On découvrit néanmoins à cette occasion que l'arrière perpignanais Melvyn Jaminet était un buteur de classe internationale, ce qui n'est pas peu de chose par les temps qui courent. Ce coup-ci, on conseillera des crèpes, sur le parvis de la basilique.

Jaminet a été titulairisé contre l'Italie, dimanche, pour la première journée d'un Tournoi des Six Nations toujours sous menace du Covid-19, dans une équipe de France à peine remaniée après son gros succès sur les All Blacks (40-25) à l'automne. Forcément, cette continuité nous place d'ors et déjà dans la perspective de la Coupe du monde à venir même si, en dix-huit mois, il est à craindre qu'il ne reste pas la moitié de cette composition en ouverture du Mondial face à laNouvelle-Zélande démythifiée.

Pour commencer, il faudra en terminer avec le chantier de la troisième-ligne tricolore, assemblage qui n'en finit pas d'être démonté et remonté en changeant de pièces, ce qui est tout de même assez symptomatique d'une profonde interrogation à la fois sur le jeu pratiqué et sur les hommes pour le conduire. En effet, si j'en crois Jean Liénard, feu maître tacticien de Grenoble et mentor du regretté Jacques Fouroux, le système de jeu d'une équipe peut se lire, comme l'avenir dans le marc de café, à l'annonce de la composition d'une troisième-ligne.

Qui est le gratteur ? Qui est le coureur ? Le joueur de rupture, le preneur de balle en touche, le lien entre l'avant et l'arrière ? Le plaqueur ? Tout est dit en trois noms, trois profils. Et les grandes équipe de France - celles qui marquèrent les esprits en générèrant des exploits - disposaient d'un bel équilibre dans cette ligne essentielle. En architecture, par exemple, comme le carré et le cercle, le triangle est une des formes géométriques fondamentales puisque mécaniquement indéformable, et toutes les structures qui s'élèvent sont triangulées.

Par quoi attaquer ? Il y a plus d'un siècle, dans le Tournoi 1912, s'alignaient Forgues-Communeau-Boyau, premier triptyque de belle allure. Lorsque la France s'imposa pour la première fois à Twickenham en 1951, René Biènes, Guy Basquet et Jean Prat composaient la troisième-ligne. Et quand pour l'histoire les Tricolores terminèrent seuls en tête du Tournoi, année de ma naissance, François Moncla, Jean Barthe et Michel Crauste formaient un trio indestructible. Nous avons tous en tête notre troisième-ligne idéale, celle qui reste gravée. 

La mienne est ainsi racontée : Jean-Claude Skrela, Jean-Pierre Bastiat et Jean-Pierre Rives. C'était à Twickenham, le 10 septembre 1978, très exactement, sous le maillot des Barbarians britanniques face aux Lions britanniques et irlandais pour le jubilé d'argent de la reine Elisabeth II. J'étais placé juste à la sortie des vestiaires avec mon ami bassiste Joël Ferron (nous venions de former un groupe de hard-rock et quoi de mieux que Londres pour cela), entourés de gentlemen anglais en vestes de tweed qui n'hésitaient pas à brandir une flasque de whisky à chaque action lumineuse, et il y en eut, ce jour-là...

C'est donc face à l'Italie que le XV de France de tous les espoirs va ouvrir son Tournoi. L'Italie, que les Tricolores furent tout heureux d'affronter officellement le 17 octobre 1937 au Parc des Princes pour l'emporter sans péril (43-5), neuf essais à un, dont quatre pour le seul Maurice Celhay, ailier de l'Aviron Bayonnais, dans le cadre du Tournoi de l'Exposition qui réunissait l'Allemagne, la Roumanie, la Hollande et la Belgique, deux ans avant la Deuxième Guerre mondiale, comme quoi le sport, contrairement à la musique, n'adoucit pas forcément les moeurs.

Il y a un an, donc, le Covid-19 rattrapait Fabien Galthié. Il faut croire que le sélectionneur en chef ne court plus aussi vite qu'avant puisqu'il vient de nouveau d'être plaqué par ce fléau, lequel, il faut l'avouer, touche tout le monde, que l'on soit vacciné ou pas, trois fois ou même quatre. Il nous faut vivre avec, malheureusement. Paradoxalement, ce Tournoi débute sans fièvre, du moins à Saint-Denis : visiblement, seule une victoire bonifiée parait acceptable, si l'on écoute les Bleus qui ne craignent pas de se gauffrer. L'excès de confiance n'étant jamais bon conseil, c'est peut-être du côté de Dublin et d'Edimbourg que viendront, ce samedi, les éclats.

dimanche 14 mars 2021

Encore cinq minutes

Que reste-t-il d'une rencontre quand l'amer efface sur la table de marque les pas des avants désunis ? Quand, à quatre minutes d'un exploit si vibrant, la marée blanche - cet invariant anglais - emporte maul et espérance ? Que reste-t-il d'une défaite quand nous aurons (presque) tout oublié ? Un essai, peut-être, celui de Damian Penaud sur une combinaison magnifiquement articulée. Peut-être. Ce 13 mars revient telle une vague à l'âme car en 1991, à Twickenham, l'essai du siècle n'a pas permis au XV de France d'y remporter un Grand Chelem que Denis Lalanne, dans son dernier compte-rendu pour L'Equipe, considérait même comme un gadget. C'est dire.
Nous gardons en mémoire non pas une défaite, elle aussi frustrante, face aux buts et aux Anglais disciplinés, non, mais un panache bleu. Le temps passe aussi sûrement qu'un "deux contre un" distillé par Matthieu Jalibert pour Damian Penaud. Ce 13 mars 1991, nous étions neuf de L'Equipe dans l'étroite tribune de presse de Twickenham : Denis Lalanne, Henri Garcia, Jean Crépin, Henri Bru, Francis Deltéral, Serge Tynelski, Julien Schramm et Olivier Margot, à côté duquel j'étais assis. La nostalgie, assure le philosophe Vladimir Jankélévitch, serait une mélancolie rendue possible par la conscience de ce qui se situe ailleurs. Pour ma part, elle est davantage nourrie par un parallèle qui associe présent et passé, tel un éternel retour. 
Sur cette haute pelouse, Abdelatif Benazzi fêtait sa récente naturalisation française tandis qu'en coulisses, Jean Fabre préparait une alliance politique avec Albert Ferrasse. Mais ni la carpe ni le lapin n'étaient présents lors de cette réunion organisée à Londres : seulement représentés par Bernard Lapasset, Gaston Lesbats et Marcel Martin d'un côté, Max Guibert de l'autre. La chronique de ce jour faste nous apprend aussi que le pilier bèglais Serge Simon, exclu du terrain avec l'équipe de France universitaire, écopait de six semaines de suspension. Dans cette même rencontre entre fins lettrés, et pour des raisons identiques, la sanction infligée à Didier Lacroix était moitié moins lourde.
Ce jour-là, je n'ai pas vu le moment où Pierre Berbizier allumait la relance, juste capté l'instant où Serge Blanco enclenchait sa foulée chaloupée pour sortir de l'en-but. Assis à hauteur des trente mètres anglais, en tournant la tête nous avions Jean-Baptiste Lafond dans notre axe au moment où il décala Philippe Sella, lequel allait croiser avec Didier Camberabero : le public du Temple se levait telle une vague au passage du ballon et gonflait mètre après mètre son murmure de surprise, d'admiration et de crainte mêlées. Cette séquence conclue par Saint-André, me voilà aujourd'hui au reflux l'un des derniers Mohicans du clavier en activité à pouvoir témoigner in situ de cette fresque french flair qui défilait en cinémascope devant nos yeux, il y a trente ans.
Dans ce registre, d'autres anniversaires seraient à commémorer : le premier succès tricolore à Twickenham en 1951 et, trente ans plus tard, le troisième Grand Chelem au palmarès du XV de France après la passe tourniquet de Didier Codorniou pour Laurent Pardo. Alors, que célébrerons-nous dans trente ans ? Une fable où il est question de lièvres qui détalent le long de la ligne de touche et d'une tortue anglaise qui s'écroule dans l'en-but en bout de course ? Une défaite sertie de deux essais taillés dans le diamant ? 
Il n'y a même pas à se mettre sous la dent une phrase susceptible de passer à la postérité. Rien de tel que la saillie de Jean Prat à Dublin en 1955, alors que le XV de France mène de deux points. A ses coéquipiers arc-boutés devant leur en-but pour endiguer les assauts irlandais, il hurla : "Ces Britanniques, ils vous ont emmerdés pendant cent ans, vous allez bien les tenir cinq minutes !" Ca fonctionne très bien, voire même mieux, en remplaçant "Britanniques" par "Anglais", et ce sont exactement ces minutes, sans doute aussi cette énergie, qui manquèrent aux Bleus du capitaine Charles Ollivon. Notre époque n'aime pas convoquer l'Histoire : elle préfère les éléments de langage... Sans regarder trop loin, le futur proche décidera quel prix donner à la défaite de Twickenham, à l'heure où le pays de Galles mettra tout son choeur à décrocher une nouvelle étoile pour la broder sur l'étoffe de ses héros.

dimanche 28 février 2021

De Bordeaux, le ballon

Une rasade de Ledaig devait nous relier tel un hymne distanciel au coup d'envoi de France-Ecosse, dimanche, mais les débordements de la Covid-19 entre Dublin et l'Essonne en ont décidé autrement. Pour autant, pas question de se priver de l'esprit calédonien au souffle tourbé. Alors direction Selkirk, au coeur des Borders. L'ancien demi d'ouverture du XV du Chardon - Grand Chelem 1984 au palmarès - a lutté pendant deux ans contre un cancer, apre combat dont il est sorti victorieux. Il nous reçoit dans son salon à la moquette épaisse, devant un feu de bois, confortablement accoudé dans un fauteuil moelleux. Hello John ! Car c'est de Mister Rutherford dont il s'agit. Comme si vous y étiez. 
"Il n'y a aucune amertume. Vraiment. La plupart des supporteurs écossais aurait aimé que le match se dispute, dimanche, ne serait-ce que parce que le XV de France n'allait pas aligner sa meilleure équipe (sourire). Nous n'aurons pas de sitôt semblable opportunité de l'emporter (re-sourire). Mais tout le monde sait que nous vivons actuellement une drôle d'époque avec ce Covid. Alors, oui, nous sommes déçus que le match soit reporté mais il n'y a, en Ecosse, aucune aigreur à ce sujet. Je n'ai pas entendu un seul de mes amis, de mes proches, de mes voisins, se plaindre et ne pas comprendre les raisons qui font que ce match ne pouvait pas être joué. 
"Aucun commentaire désobligeant ou ironique n'a été publié au sujet du XV de France ; je n'ai lu aucun article, et je lis presque toute la presse écossaise, qui critique Fabien Galthié ou qui que ce soit d'autre. Cela dit, personne en Ecosse n'a la moindre idée de ce qui s'est passé pour que les joueurs français soient ainsi touchés par la Covid. En revanche, si l'Angleterre avait dû reporter un match contre nous dans le Tournoi à cause d'une contamination à ce virus, ça aurait été très différent (rires). Mais venant des Français, nous l'acceptons. 
  "Vous le savez, un profond sentiment de respect lie les Français et les Ecossais à travers le rugby. Les Français savent que nous sommes capables de réaliser de grandes choses avec un tout petit effectif de joueurs, et les Ecossais admirent les Français quand ils pratiquent leur meilleur rugby, quand ils se laissent aller à être eux-mêmes. Nous aimons le jeu "à la Française". C'est du respect mutuel. 
"Si le match de dimanche s'était tenu, le résultat aurait été très serré. Notre XV d'Ecosse est vraiment très performant, en ce moment. Avant d'être en infériorité numérique après la sortie de Fagerson un peu avant l'heure de jeu, nous avons mené 17-3 face au pays de Galles, qui vient de remporter la Triple Couronne ! Alors ce dimanche, j'imaginais un match très ouvert, avec beaucoup d'essais car il ne faut pas négliger la qualité de nos avants, qui ont étouffé les Anglais et les Gallois, et l'inventivité de nos attaquants, des joueurs du talent de Stuart Hogg, Finn Russell, Darcy Graham... 
"J'aurais regardé ce match, dimanche, avec mon épouse Alison, dans notre salon. Sachez que je n'invite jamais d'amis quand il y a un match de rugby à la télévision, car j'aime rester concentré, je regarde le match attentivement, je ne veux rien manquer. Je veux pouvoir l'analyser sans être dérangé, sans avoir à faire la conversation ou servir à boire... Je suis vraiment plongé dans les actions. Et non, je ne me verse pas de whisky, mais plutôt un bon Bordeaux. J'adore le vin français. 
"Il semblerait que le match contre la France soit disputé plus tard, en semaine ou je ne sais quand. Mais je suis certain d'une chose, c'est que le Comité des Six Nations fera tout son possible pour que l'Ecosse puisse s'aligner avec sa meilleure équipe en mettant, s'il le faut, la pression sur les clubs anglais pour qu'ils libèrent nos internationaux. Sinon, ce ne serait pas équitable. 
"J'ai suivi le match qui opposait les deux prochains adversaires de la France. Les Gallois ont été très malins et très efficaces : ils ont marqué dès qu'ils étaient à proximité de l'en-but anglais. Quant aux Anglais, ils ont été d'une indiscipline crasse. Incroyable d'encaisser autant de pénalités. Ils ont aussi été très malheureux sur leurs deux premiers essais encaissés. Sur le premier, l'arbitre demande au capitaine anglais de parler à ses joueurs et du coup, ils se regroupent autour de lui, ce dont a bien profité Dan Biggar pour alerter Liam Williams. Et sur l'autre, il y a en-avant. Franchement, en Ecosse, cet arbitre français, on l'aime ! (rires). 
"Ce sera difficile pour les Français de l'emporter à Twickenham. L'Angleterre dispose d'une équipe très puissante, bien organisée, irrésistible quand elle se met à jouer. Ce qui est rare, en ce moment, je l'avoue. Mais il suffit qu'elle se ressaisisse et ce sera vraiment dur de la battre. Quant aux Gallois, ils n'ont pas assez d'atouts pour s'imposer au Stade de France. D'autant que la France est particulièrement disciplinée, et que sa défense est absolument remarquable. C'est le socle sur lequel elle construit son jeu, et c'est la patte de Shaun Edwards. 
"Ce dimanche, sans France-Ecosse, je suivrai la Premier League. Quand il n'y a pas de rugby, je regarde le football anglais, que j'apprécie beaucoup. Je suis devenu un supporteur de Fullham. A l'époque, je travaillais souvent à Londres et un de mes collègues disposait de places, alors j'ai assisté à de nombreux matches en semaine à Craven Cottage. Je m'intéresse aussi au PSG, qui est managé par l'ancien coach de Tottenham Hotspur : j'aime la façon dont il construit le jeu. Du coup, je ne suis pas étonné que le PSG ait battu Barcelone, 4-1, au Camp Nou. 
"De la même façon, je suis accro toutes les semaines aux meilleurs moments du Top 14. Sincérement, je suis enchanté par le jeu que produisent Clermont et le Stade Toulousain. By the way, Philippe Sella est toujours président d'Agen ? Et que deviennent Denis Charvet et Didier Codorniou ? Pourras-tu, s'il te plaît, leur transmettre mes amitiés ?" Ce sera fait.

dimanche 21 février 2021

Allez les Bleus !

Un demi d'ouverture (fly-half) signifie, en gaélique et sur l'île de Mull, se glisser une petite gorgée furtive de whisky derrière la cravate. Ca ne s'invente pas. C'est pourquoi sur cette partie insulaire d'Ecosse qui présente un charme unique loin des trajets touristiques convenus, John Rutherford est considéré comme un dieu vivant, l'incarnation de ce que le rugby calédonien a de meilleur à offrir. Ici seulement ? Non. Lorsqu'il découvrit le rugby devant son petit écran de télévision, à Oujda, le rugby au Maroc c'était le Tournoi des Cinq Nations. Abdelatif Benazzi se rêvait en John Rutherford et, avec ses copains, s'entraînait à prononcer ce nom du mieux possible. De là à rouler les airs comme un fermier de Hawick (prononcer fortement Hoïque) aux mains calleuses, il y a sûrement plus d'un pas, et alors que le XV de France s'apprête à recevoir l'Ecosse, cette anecdote nous signale avec humilité que longtemps nous n'avons été, nous Français, qu'invités à participer. La petite histoire, très souvent aussi palpitante que la grande, assure que John Rutherford est une divinité de Mull (prononcer Meule) depuis qu'il participa, en 1978, au premier match jamais organisé sur cette île des Hébrides intérieures. Quelques années plus tard, le club de rugby créé, il invita ses amis et coéquipiers du XV d'Ecosse John Beattie, Roy Laidlaw et l'inégalable légende du Chardon, Andy Irvine, à venir renforcer quelques équipes associées au premier tournoi à 7. Depuis lors, le Mull Sevens a reçu le titre de compétition la plus "sociable" du monde. On y campe autour des terrains et on y joue déguisé, particularités de cette édition à nulle autre pareille. Puisque nous évoquons l'Ecosse, Tubermory, joli port de pêche aux façades bariolées de couleurs criardes, s'enorgueillit d'abriter une distillerie fondée en 1798 - une des plus anciennes du pays - par un Sinclair. Son single malt, moitié tourbe du loch, moitié brise iodée, vous réchauffe aussi vite et bien qu'un feu de cheminée. Je savourerai donc ce Ledaig (prononcez-le comme vous pouvez, mais ça se rapproche de "laide chic") dix ans d'âge et, si nous partageons à distance un fly-half, l'Ecosse éternelle nous liera. Mais il ne faudrait quand même pas que Stuart Hogg et ses Calédoniens se mettent à nous rejouer sur la scène de Saint-Denis, dimanche prochain, la bataille de Bannockburn, c'est-à-dire nous donner une leçon de rucks et de sorties rapides, de jeu direct et de mouvement continu, comme ils le firent à Twickenham le 6 février dernier. Car voilà bien la difficulté : affronter l'Ecosse, c'est se confronter à ce que les fondamentaux du rugby ont de plus rigoureux et de plus simple : engagement, discipline, technique individuelle, qu'il pleuve, qu'il vente. Ou qu'il fasse beau, ce qui est rarement le cas en février. A chaque fois me revient en mémoire cet extrait de l'ouvrage Mon sac de rugby (Atlantica, 2002) écrit par mon parrain en Ovalie, Jacky Adole, et je ne résiste pas à l'envie de vous le livrer : « J’apprécie les hommes du petit pays d’Ecosse. Ils me donnent l’heureuse impression de ne pas vouloir tomber dans le même chaudron que les autres. Ils pratiquent modestement mais avec originalité un rugby directement issu de leur culture. J’ai plaisir à constater que, bien que battus quelques fois au score, les Ecossais ne le sont jamais au jeu tant ils donnent l’impression heureuse de s’amuser encore. » Le rugby reste un jeu qu'il convient d'honorer. Si la fédération écossaise oeuvra à trois reprises, dont une fois avec succès, pour nous exclure du Tournoi - c'était en 1913, 1931 et 1952 -, la Ald Allyance ne s'est pas pour autant dissoute dans le sigle malt. Une profonde estime entre joueurs prélude aux affrontements disproportionnés - cinq fois moins de licenciés en Ecosse - qui peuplent la chronique du Tournoi. En témoigne ce sms que m'a envoyé John Rutherford, justement, alors que nous évoquions quelques virées nocturnes dans Paris by night après le banquet à l'époque où il était possible de postilloner : "Allez les Bleus !!" Pas mieux.

dimanche 14 février 2021

A la force des reins

Il y a maintenant presque trente ans, un jeune et fringant reporter niçois écrivait dans L'Equipe : "Il est toujours difficile d'aller gagner à Lansdowne Road". Le vieux stade de Dublin, avec sa tribune d'en-but construite en diagonale et l'autre au ras du mur de clôture, ses deux pavillons dont l'un servait de pub et l'autre de salle de conférence de presse, a été depuis rasé. Mais sont restés les souvenirs de vent violent venu de la mer, de pluie froide et de hurlements sous les chandelles, ces fameuses Garryowen dont parle sans doute Raoul Walsh dans la Charge fantastique
Gagner à Dublin, donc, faire face à la force d'Erin constitue une belle borne de carrière et, pour cette équipe de France, une pierre de plus pour la construction de ce possible Grand Chelem qui ne peut plus lui être disputé que par le pays de Galles lors du dernier match, à condition d'avoir vaincu au prélable l'Ecosse et l'Angleterre, ce qui reste encore à faire si l'on veut bien considérer qu'il s'agit des deux adversaires les plus taillés, cette année. 
Au score étriqué (13-15) répond une défense à coulisse comme on parle des trombones, musique du plaquage assené dans une partition écrite au plus serré, car enfin le seul essai encaissé le fut sur un contre tricolore ponctué d'un rebond défavorable : on fait difficilement plus improvisé alors que les Irlandais fidèles à leur furia animaient le début et la fin du match - quarante minutes de domination sans partage - par des mesures de jeu qui s'additionnaient sans répit. 
Avec ce court mais crucial succès, la France prend provisoirement la tête du classement après deux journées. Ca ne signifie rien sinon un joli temps de passage. Mais alors qu'y avait-il de si passionnant dans ce match en vert et bleu pour satisfaire un amoureux du jeu le jour de la Saint-Valentin ? A la force des reins, l'essai du grand Charles, capitaine Ollivon, né de la première attaque française en première main, derrière touche, dont l'avant-dernière passe, vissée, tomba au sol avant d'être parfaitement négocié à deux contre un par Gaël Fickou, tout d'un grand ! 
Aussi ce plongeon en coin réussi par Damian Penaud pour son retour titulaire après un changement de ton et de direction signé Matthieu Jalibert, bon oeil, bon crochet, et le mano a mano qui suivit, la main de Dulin délivrant la balle de match comme on offre un cadeau, discrètement, à un ami dans le besoin. Mais oui, bien sûr, malgré ces deux coups de génie tricolores, l'emporter à Dublin reste difficile, quel que soit le nom qu'on veut bien donner à ce stade, qu'il résonne de hurlements ou de vivats. 
Rendons-nous à l'évidence, cette équipe de France n'aime pas tenir le ballon et préfère les coups de scalpel aux coups d'épaules, le tranchant d'une attaque à la conservation. Et ça lui réussit. Comme me l'indiquait l'ami Anderson durant ce match, grand amateur de Churchill, "il existe trois types de mensonges : les petits, les grands et les statistiques..." Ce dimanche à coeurs ouverts nous l'a rappelé, le régime des datas n'est pas toujours indiqué.

samedi 6 février 2021

La route de Rome

A l'heure où le flot de concurrents du Vendée Globe ne cesse de couler entre les bouées des Sables-d'Olonne derrière Jérôme Beyou, remarquable treizième après être parti dix jours et 3 000 miles nautiques derrière tout le monde à cause d'un safran brisé par un OFNI pour finir par gagner un jour et 400 nautiques, forte performance au milieu de multiples exploits maritimes ; aussi où un groupe de quatre - Kojiro Shiraishi, Arnaud Boissières, Alain Roura et Stéphane Le Diraison - a décidé depuis la sortie du Cap Horn jusqu'au coeur des Açores de se départager par une régate géante, le XV de France de son côté nous a régalé sur cette belle route de Rome, samedi, en ouverture du Tournoi des Six Nations. Il me faut et c'est un plaisir rendre hommage à Frédéric, aka Lulure, contributeur régulier depuis Toulouse de ce blog dont il est devenu, à force de saillies et de relances, une figure incontournable. L'idée de ce titre lui appartient que je fais mienne, comme on capte avec volupté une belle passe à hauteur, dans la corbeille, comme aimait à le répéter mon entraîneur des juniors rochelais, Loulou Courthès. Puisque les internationaux français rendent hommage à leur premier éducateur, je ne peux m'empêcher de signaler à quel point ce trois-quarts centre des années soixante m'a inspiré. Il insistait sur la technique individuelle, la qualité de la passe, cette transmission inégalée de main en main, le regard précédant le geste. Je m'en souviens comme hier, il pleuvait sur le terrain d'honneur de La Grenouillère, cette plaine des jeux située en contrebas du stade Marcel-Deflandre, mais les ballons ne tombaient pas, ou peu, appliqués que nous étions à ouvrir les mains et tendre les bras dans un mouvement de balancier. Ce bonheur du mercredi soir, récurrent, attendu, est gravé en moi, y compris au moment où je frappe sur mon clavier. Cette qualité de passe a été la clé de la performance française au stadio olimpico, quand les Italiens aux doigts fébriles gâchaient leurs occasions par excès de précipitation. La patte de Fabien Galthié et de son staff technique est bien d'avoir fait comprendre à leurs sélectionnés que le but du jeu n'est pas de tenir le ballon durant de longues séquences - avec le risque qui augmente de le perdre à mesure que les passes se multiplient - mais bien de marquer le plus rapidement possible, c'est-à-dire en utilisant le tranchant du couteau par effets de surprise et de précision. Pendant de nombreuses saisons, les techniciens ont cru qu'il était décisif, donc nécessaire, de conserver la balle. D'ailleurs, les statistiques continuent d'enregistrer ce paramètre. Mais pour constater que les équipes les plus offensives ne sont pas obligatoirement celles qui privent l'adversaire de munitions. Pour preuve, samedi à Rome, les sept essais tricolores sont nés soit en première main derrière une phase de conquête, soit sur relance. Combinaison millimétrée pour bloquer l'adversaire ou lecture de la défense sur contre-attaque : le XV de France a été clinique et inspiré. Tout ce qu'on demande à un favori au titre de champion du monde dans deux ans. Autre sujet de satisfaction, la capacité qu'eurent les Tricolores, pourtant en états disparates de forme à leur arrivée en Essonne, à maintenir leur niveau d'engagement dans le jeu de la 6e à la 74e minute, là où d'habitude les chutes d'intensité leur étaient préjudiciables. Cette qualité physique, elle aussi passée par le tamis des nouvelles normes d'entraînement à Marcoussis, sera très utile en Irlande. Pour la suite de cette édition 2021, Dublin s'annonce comme un tremplin qui pourrait permettre à cette équipe de France de viser un Grand Chelem, attendu depuis 2010. Ne rêvons pas ? Et pourquoi pas ! Pour avoir échangé le mois dernier avec certains des acteurs de ces neuf sacres, dont l'immense Jean-Pierre Bastiat qui nous a quitté jeudi dernier à 71 ans - c'est jeune - victime des suites d'un AVC, ces équipes se sont construites en imaginant le meilleur et si, pour paraphraser le grand Will, nous sommes faits de l'étoffe de nos songes, alors d'Erin viendra la confirmation que cette équipe modèle Ollivon est bien faite pour marquer les esprits ou, plutôt, inscrire le XV de France dans son temps. Pour preuve le succès rafraîchissant des Ecossais à Twickenham. Ils ont fait malt aux joueurs de Monsieur Eddie, ces Calédoniens, dans le sillage de leur épatant capitaine, Stuart Hogg, et malgré un Finn Russell triste comme un chien mouillé perdu sans lacets qui faillit tout gâcher dans les derniers instants. Du coup, une voie que personne ne soupçonnait s'ouvre avec cette défaite anglaise, chemin que les Tricolores seraient bien inspirés de baliser jusqu'au 20 mars en clôture. Quelle fête ce serait, quand on y pense... On mesurera un jour, quand les instruments idoines seront mis à disposition, ce qu'il fallut de passion à tous ces jeunes gens en culottes courtes pour disputer des rencontres internationales dans des stades vides, de coeur pour vivre comme si de rien n'était dans une bulle sanitaire stricte, de mental pour ne pas céder à la crainte d'être positif par la faute de coéquipiers ou d'adversaires. Pour tout cela, ce Tournoi entrera peut-être dans l'Histoire. Un Grand Chelem français le rendrait inoubliable.

mercredi 28 octobre 2020

Soubresauts

Cette fois, ils savent où ils vont. Ce n'est plus la nuit de jadis, de naguère. C'est un jeu maintenant, ils vont jouer. Ils n'avaient pas su jouer jusqu'à présent. Ils en avaient envie, mais savaient que c'était impossible. Ils s'y étaient quand même appliqués, souvent. Ils allumaient l'attaque partout, ils regardaient bien autour d'eux, ils se mettaient à jouer avec ce qu'ils voyaient. Les gens et les choses ne demandent qu'à jouer, certains sélectionnés aussi. 
Face aux Gallois, samedi dernier, ça a mal commencé. Et bien fini. Tous venaient au ballon, convergeaient, s'alignaient, d'une touche à l'autre de balle sans tarder, dans l'espace qu'ils s'étaient créé. Ils étaient contents qu'on veuille jouer avec eux. 
Maintenant, devant l'Irlande, s'ils disent j'ai besoin d'un soutien, j'ai besoin d'un relais, j'ai besoin d'un finisseur, il en arrivera un aussitôt, fier de sa belle course rentrée, fier de sa belle passe sur le pas, fier de son beau crochet d'appuis sidérants, fier de faire son numéro du un au quinze et plus puisqu'affinités sur le banc en attendant Dupont et s'il faut aussi chercher dans la tribune du stade déserté. 
Ils se sont retrouvés seuls, sans lumière. C'est pourquoi ils avaient renoncé à vouloir jouer et fait pour un temps leurs l'informe et l'inarticulé, les hypothèses incurieuses, l'obscurité, les longues saisons bras ballants. Tel est le sérieux dont depuis bientôt deux décennies ils ne se sont pour ainsi dire jamais départis. 
Maintenant, ça va changer. Reviens un Tournoi à terminer, ils ne veulent plus faire autre chose que jouer. Non, je ne vais pas commencer par une exagération. Mais ils joueront une grande partie de cette rencontre, dorénavant, la plus grande partie, s'ils le peuvent. Mais ils ne réussiront peut-être pas mieux que samedi dernier. Ils vont peut-être lâcher la balle d'entrée, encaisser dix points sans avoir même eu le temps de souffler, sans densité, sans lumière. Alors ils joueront seuls à quinze, ils feront comme si. Avoir pu concevoir un tel projet bleu, en soi donne courage. 
Je m'interromps pour noter que je me sens dans une forme extraordinaire. C'est peut-être le délire. 
La main se charge de boue un seul remède alors l'ouvrir et capter ce ballon il faut toujours voir ce que font les mains eh bien la gauche nous l'avons vu tient toujours l'ovale et la droite eh bien la droite au bout d'un moment je la vois là-bas au bout de son bras allongé au maximum dans l'axe de la clavicule si ça peut se dire ou plutôt se faire qui s'ouvre et se referme sur l'herbe de la pelouse c'est une autre de nos ressources ce petit geste m'aide je ne sais pourquoi cette équipe de France a comme ça des petits trucs qui sont d'un bon secours même rasant les rucks sous le ciel changeant ils sont malins déjà elle ne doit pas être bien loin cette balle un mètre à peine mais je la sens un jour elle viendra toute seule sur les doigts en avant comme des grappins et ainsi elle fonce vers la terre d'Irlande promise par petits rétablissements horizontaux c'est ce qu'ils aiment s'en aller comme ça par petites foulées et les jambes oh les jambes et les yeux que font les yeux ouverts sur la pelouse je les vois ils s'amusent il fait pour comble de bonheur un temps délicieux ciel bleu d'oeuf et chevauché de petits nuages je me tourne le dos et je tiens ce partenaire d'une main par le maillot nous sommes dans le stade la tête rejetée en arrière nous regardons j'imagine droit devant nous dans l'autre main ce ballon objet indéfinissable projeté vers une ligne droite à présent c'était fait j'ai fait l'image. 
Voilà voilà

lundi 9 mars 2020

Texte pour rien

Elles viennent et chacune d'elles ne dure qu'un instant. Elles passent dans l'oubli. Ces interrogations sont secondaires. Après Edimbourg, il est donc question de temps, d'espace, et d'espace-temps, celui dont me parle Richard Astre, à l'initiative de la défense d'en face et qui détermine les choix attaquants. Pas d'absolu dans ce cas, seulement choisir l'issue "et y aller, passer à travers et voir les belles choses que porte le ciel et revoir les étoiles", écrit Samuel Beckett, le plus parisien des Irlandais.
En attendant Henshaw en octobre, la défaite de Murrayfield ramène de ce cimetière des espérances sa cohorte désespérante de Pharisiens. "C'est toujours la même chose qui se propose à ma perplexité et disparaît avant de se proposer à nouveau à ma perplexité restée sur sa faim," ajoute Beckett dans son compte-rendu de match. Là où nous espérions des pleins et des déliés s'ouvre le vide et ces vieilles fautes "de long en large, d'un pas tantôt lent, tantôt précipité," replis indolents et percussions précipitées, touches directes et ballons relâchés.
L'ancien capitaine et demi de mêlée du Portora Royal School d'Enniskillen aurait apprécié l'épilogue dont la pandémie nous prive en clôture de ce Tournoi, vacance forcée jusqu'à l'entrée de l'automne. Convoquer l'absurde, fatalement, dans ce fatras de reports brise la monotonie des six nations repliées sur elles mêmes dans l'espoir de recevoir des réponses à leurs interrogations silencieuses. 
Sébastien Vahaamahina écarté/retraité, voilà que surgit Mohamed Haouas, résilient pilier droit, "et les oui et non ne veulent rien dire dans cette bouche, ce sont comme des soupirs ponctuant une peine, ou ce sont des réponses à une question muette, dans les yeux d'un muet, d'un demeuré, qui ne comprend pas, qui n'a rien compris, qui se regarde dans un miroir, qui regarde devant lui dans le désert, les yeux écarquillés, en soupirant oui, en soupirant non," commente Beckett à la sortie du crochet droit écarlate.
Paraphrasant le capitaine néo-zélandais Wilson Whineray adressant quelques mots de réconfort à son alter-ego tricolore François Moncla à l'issue de la troisième et lourde défaite d'affilée du XV de France en Nouvelle-Zélande - c'était en 1961 -, mon ami Jacques Rivière m'adresse en plein match ce constat aussi désolant que lucide : "Comme les grandes équipes, il faut croire, visiblement, que les démons ne meurent jamais...", ces montées en pointe incongrues, ces gestes d'énervement incontrôlés, l'aveuglement tactique coupable, l'indigence technique précipitée...
Suivez Molloy, Malone, Watt et Murphy qui rejoindront Saint-Denis au sortir de l'été... "J'avais raison d'être inquiet, tout en me demandant de quoi, et je cherchais, allant et venant, ce que ça pouvait bien être, et je trouvais en me disant, ce n'est pas moi, je n'ai pas encore commencé, on ne m'a pas encore vu et en me disant, si, si, c'est moi (...) et en pressant le pas pour arriver avant l'assaut suivant, comme si je marchais sur le temps..." Résistant de la première heure dans Paris occupé, Samuel Beckett incite à réduire l'attente trop large pour les épaules de ce XV de France d'épure encore fragile.
L'Irlande proposera ce qu'elle a de meilleur, son organisation huilée, ses enchaînements multipliés, son architecture tirée au cordeau, mains et pieds reliés, quand son chantre le plus sec, les yeux bleus le cœur vert, trace en ovale nos pensées. "Porté par mes mots, si je pouvais sortir d'ici, c'est-à-dire si je pouvais dire, Là il y a une issue, savoir où au juste serait une simple question de temps et de patience, et de suite dans les idées, et de bonheur dans l'expression." Quelque chose, dans cette partie sans fin, suit son cours.