La vieille année s'en va, vive 2025, donc. Le temps s'écoule et ce n'est souvent qu'au moment où il atteint sa butée que nous percevons la vitesse à laquelle il file et, surtout, nous glisse entre les doigts. Quel est donc, à ce titre, le chemin parcouru par le rugby depuis qu'il a quitté sa gangue amateur en 1995 ? Trente ans, déjà. Est-ce un autre jeu ? Sans aucun doute. L'activité économique qu'il génère a-t-elle dépassé la pratique sportive ? On peut sincèrement en douter quand se mesure en dizaines de millions d'euros le déficit financier qui plombe son bilan.
mardi 31 décembre 2024
2025 : que le jeu demeure
dimanche 22 décembre 2024
Cantilènes de Noël
Voici quelques cadeaux à déposer autour du sapin en cette période de fêtes de fin d'année pour jouer au "Qui a dit ça ?", en attendant de nous retrouver en 2025 avec les idées fraîches et sans doute une nouvelle version de ce blog, qui a besoin de se réinventer. Depuis le temps que j'en parle, ça va arriver. Mais n'anticipons pas : jouez, jouez, comme dirait Pierre Villepreux.
1- C'est un joueur de la première ligne. "Avec l'équipe de France, j'étais parti à Bucarest pour affronter la Roumanie. Dans l'hôtel où nous étions logés, je faisais chambre commune avec Robert Paparemborde. Le matin, veille du match, il s'était levé fiévreux et soudain, j'entends des insultes en béarnais. Je vais voir ce qui se passe et je le vois dans la salle de bains se rincer la bouche en gueulant. Quant il a pu parler, il m'a dit : C'est le dentifrice ! J'ai pris le tube d'Akileïne (crème à base d'arnica pour le soin des pieds) ! J'ai bien ri, ce matin-là..."
2- C'est un trois-quarts aile. "En 1991, Jean-Baptiste Lafond avait pris des somnifères. Il n’arrivait pas à dormir, la veille du match à Twickenham. Le médecin de l’équipe de France lui avait prescrit un demi-comprimé et lui en avait avalé deux d’un coup. Le matin, je n’arrivais plus à le réveiller. Il avait loupé le petit-déjeuner et, à onze heures, on est arrivé en retard au briefing d’avant-match. Sur le terrain, il avait pris un cadrage-débord’ et m’avait lancé en plein match avec son accent de titi parisien : « Avec le courant d’air que je viens de prendre, ça y est, je suis réveillé… »
3- C'est un talonneur. "Mon meilleur souvenir, c'est un mercredi soir de novembre 1987, quand mes entraîneurs, Jean-Philippe Carriat et Jacques Berland, m'ont annoncé que j'étais titulaire en équipe première d'Angoulême. J'étais junior et je jouais troisième-ligne aile. C'était face à Bagnères-de-Bigorre, au stade Chanzy. J'y pense tout le temps. Je me suis dit ce jour-là : j'ai commencé le rugby à neuf ans, jouer en première avec Angoulême, c'est le seul objectif que je me suis fixé, je peux arrêter ma carrière, maintenant..."
4- C'est un troisième-ligne aile. "Notre plaisir, c'était de prendre le bus la veille du match pour effectuer de longs voyages, vers Aurillac, Clermont, Bourg-en-Bresse, Le Creusot, Grenoble... Chacun apportait des victuailles et on mangeait pendant qu'on roulait. On ne voulait pas aller au restaurant. Je me souviens d'un déplacement à Tulle où le main du match, j'étais allé cueillir des champignons. Je n'avais pas vu l'heure passer et l'équipe avait quasiment fini le repas de midi quand je suis revenu à l'hôtel avec un cageot de cèpes. Mais personne ne m'a engueulé. C'était un autre rugby."
5- C'est un arrière. " Lors de la finale de 1983, contre Nice, le public envahit le terrain. Nos supporteurs déferlent alors comme une vague, avec des gourdes, des trompettes, des drapeaux… L’arbitre arrête le jeu. Armand Vaquerin est à trois mètres de moi. Un supporteur passe en courant, une gourde à la main. Armand l’attrape par le col et lui lance, avec son accent inimitable : « J’ai soif ! » Vous imaginez bien qu’il n’y avait pas d’eau, dans cette gourde… Et voilà Armand qui boit une grande gorgée de vin, à la régalade. Mais il restait dix minutes à jouer (rires). Et pendant ces dix dernières minutes, il a été extraordinaire… »
6- C'est un demi d'ouverture. " En 2003, à Toulouse, en période d’halloween, après un match, la connerie nous prend et on décide de faire une soirée déguisée. Jean-Baptiste Elissalde arrive maquillé en femme et monte direct au club-house. Son déguisement était tellement réussi que le président René Bouscatel ne l’a pas reconnu et s’est mis à le draguer… On est ensuite allés dans un bar. Nicolas Jeanjean et Jean Bouilhou étaient eux aussi déguisés en femmes : les pompiers se sont arrêtés pour les faire monter dans leur camion… Personne ne les avait reconnus (sourire). Emile Ntamack, qui n’a jamais été un grand déconneur, était déguisé en Dark Vador et derrière son masque, il s’est complétement lâché : ça a été pour lui une révélation (rires)."
7- C'est un trois-quarts centre. "Je me souviens d’un match rugueux avec Brive - mais j'ai oublié contre qui - durant lequel les deux paquets d’avants s’étaient bien expliqués. L’arbitre arrête la bagarre, demande aux deux équipes de s’écarter, appelle les capitaines et parle avec eux pour calmer les esprits. Au bout d’un moment, on voit Jean-Claude Roques, qui était notre demi d’ouverture et aussi notre capitaine, revenir vers nous. On lui demande : « Alors, qu’est-ce qu’il a dit, l’arbitre ? » Et Jean-Claude lâche, le plus sérieusement du monde : « Il a dit qu’il fallait continuer ! » (rires). »
8-C'est un arrière. "Mon plus bel essai, c'est celui de 1994 dont tout le monde parle encore, lors du deuxième test face aux All Blacks. Même si je n’ai que trois mètres mettre à parcourir... Heureusement que je ne commets pas un en-avant, sinon je ne serais pas rentré en France (rires). Collectivement, c’est le plus beau. Quand Philippe Saint-André amorce la contre-attaque, je suis à côté de lui. Il doit me la donner, il ne le fait pas et se fait croquer ; moi, je continue ma course tout droit. Quand je vois qu’Abdel (Benazzi) feinte et passe dans le dos alors que d’habitude, il fait des saucisses, je me dis qu’il va se passer quelque chose de fabuleux. Je ne pensais pas recevoir le ballon de Guy (Accoceberry) et il reste encore Philippe (Saint-André) derrière moi. Mais j’ai préféré marquer (rire)..."
9-C'est un troisième-ligne centre. "Jamais je ne me suis mis en colère. En revanche, avant les matches, il m'arrivait de motiver mes coéquipiers et de monter un peu dans les tours (rires). Sur le terrain, je me souviens d'un troisième-ligne aile du Racing-Club de France, Patrice Péron, qui avait étendu Jo Maso et Lucien Pariès au plaquage. Celui-là, je voulais me le chercher ! Je suis monté sur un fond de touche pour l'exploser mais il s'est baissé et je me suis cassé la main sur son genou : cinq fractures, et l'os qui sortait. J'ai disputé le reste du match dans cet état, et puis le soir, au comptoir, on s'est retrouvé lui et moi, bras dessus, bras dessous..."
10-C'est un deuxième-ligne. "A dix-huit ans, lorsque j'étais Espoirs à La Rochelle, il manquait un joueur et j'ai été appelé à participer à l'entraînement de l'équipe première. C'était l'époque où Jean-Pierre Elissalde entraînait. Sur une action, il me dit : "Julien, il ne faut pas faire ça !..." Et je lui réponds : "Oui mais..." avant de me lancer dans une explication. Heureusement, un de mes partenaires passe à côté de moi et me glisse : "Ici, on ne dit pas "oui mais". J'ai bien compris la consigne et je me suis arrêté de parler. J'ai beaucoup appris, ce jour-là..."
lundi 12 août 2024
Jeux est un autre
vendredi 22 mars 2024
Karma 3
jeudi 14 septembre 2023
Perdus sur Lille
Les bons sentiments ne construisent pas nécessairement les succès. On peut le regretter. Titulariser troisième ligne-centre Anthony Jelonch après plus de six mois d'absence et le nommer capitaine - geste fort qui a touché les cœurs - n'offre aucune garantie quand il s'agit de maîtriser l'Uruguay qui n'a plus rien d'une petite nation de rugby. Cette deuxième rencontre de poule, supposée relativement facile à négocier, avait tout d'un piège et Los Teros ont confirmé qu'il y avait grave danger pour une équipe de France "bis" à prendre ce match par l'envers, ce qui fut le cas.
Jean-Pierre Rives l'affirmait il y a de cela une vingt ans déjà et ça n'a pas vieilli depuis : "Tu prends quinze grands joueurs de rugby et tu les mets ensemble pour affronter une équipe qui joue avec un même cœur, et tu te fais cirer..." A l'évidence, le staff tricolore n'est parvenu, jeudi soir à Lille, qu'à composer une sélection nationale avec, certes, d'excellents joueurs mais pas de constituer une équipe. Manquaient l'âme, l'envie, l'engagement, le respect de l'adversaire, le liant et un objectif commun, autant dire l'essentiel. Si elle est parvenue de justesse à s'imposer, visiblement, son épine dorsale - à savoir Pierre Bourgarit, Anthony Jelonch, Maxime Lucu, Antoine Hastoy et Melvyn Jaminet - n'a jamais pu proposer un début d'organisation tactique.
Lourdement sanctionnée en mêlée et dans les rucks au-delà de la norme généralement admise - onze pénalités -, parfois maladroite dans l'alignement, fébrile partout ailleurs et bien peu inspirée derrière mis à part deux coups de patte, la réserve tricolore n'a jamais su surmonter l'écueil pourtant prévisible placée devant elle. Pendant plus d'une heure, elle s'est empêtrée toute seule dans ses approximations. Surtout, lui fut préjudiciable non pas l'absence de plan de jeu strict et clair - Fabien Galthié avait dû donner des directives - mais l'incapacité à le suivre. Ne l'oublions pas, c'est le fil qui fait le collier, pas les perles.
Mis à part Sekou Macalou, troisième-ligne d'aile arpentant prestement la pelouse et mal récompensé de ses percées lumineuses dans ce sombre match, aucun prétendant au label "premium" n'a attiré notre attention. Pis, certains ont, à nos yeux, reculé dans la hiérarchie, à l'image des centres Yoram Moefana et Arthur Vincent, et de l'ailier Gabin Villière, empruntés. Il est d'ailleurs inquiétant de constater un tel gouffre entre titulaires du XV de France et réservistes, soit les trente meilleurs joueurs d'une nation, la France, qui compte par ailleurs plus de trois cents mille licenciés.
Rien de bon, donc, à garder de cette rencontre. Après la polémique des chœurs en canon qui s'étiolent et se perdent, les soupçons de dopage ici et là mais sans qu'aucune preuve pour l'instant ne soit produite si ce n'est quelques blessures qui surviennent pour éviter peut-être un contrôle positif, après les blocages aux portiques laissant une partie des spectateurs sur les parvis et le prix du demi de bière qui est hors budget, la piètre prestation française face à l'Uruguay va relancer l'inquiétude. Car après cinquante minutes difficile en match d'ouverture, voici une rencontre entière négligée, balbutiée. Qu'il reste à évacuer.
La moindre des choses face à une sélection nationale qualifiée dans le dernier chapeau, et qui ressemble à un hybride italo-argentin dans ses attitudes, ses choix et sa hargne, aurait consistait, dans un monde parfait, à faire preuve d'humilité en acceptant de prendre les points au pied quand ils se présentaient, et surtout à soigner les conquêtes sans chercher à briller. Seul un collectif fort et soudé aurait pu s'en sortir avec les honneurs. Là, au contraire, le déchet l'emporte.
A paraître début novembre l'ouvrage "Côté Ouvert", aux éditions Passiflore, qui regroupera huit saisons de chroniques.
dimanche 28 février 2021
De Bordeaux, le ballon
dimanche 14 février 2021
A la force des reins
dimanche 20 décembre 2020
Sculpter son cerveau
mercredi 21 octobre 2020
Renouer
lundi 7 septembre 2020
Debout, l'effort
lundi 13 avril 2020
Le rugby, tout un roman
En septembre prochain si le déconfinement nous le permet, nous rejoindrons Uzerche pour échanger sur le thème de la littérature et du rugby. Tandis que nous œuvrons, avec Benoit Jeantet, pour intercaler cette intervention en bout de lignes, prenez le temps de ranger votre bibliothèque. Ce petit questionnaire de connivence, tel un jeu de bonne société, associe pour chacune des dix citations ci-dessous le titre de l'ouvrage et son auteur.
Béloni (Jean Colombier) :"J'ai abandonné les belligérants, je préférais parler littérature avec Blondin. (...) Ce qui fut fait dans les règles de l'art. La première bouteille de pastis épuisée, nous nous sommes rendus dans le troquet du village où il avait ses habitudes. (...) Jamais je n'aurais imaginé qu'un écrivain pût remplir mon verre à ce rythme-là, vive la littérature française. Sous les miennes qui tombaient sans espoir de sursis, j'observais ses paupières fatiguées et devinais qu'y veillait, discrète et vigilante, la flamme de l'écriture." Bonne réponse de Gariguette.
Match aller (Julien Capron) : "Courir, plaquer, lancer en touche, gueuler à Félix qu'il vaut mieux jouer au près, la tête qui prend un immeuble, se relever, (...) pas le droit de laisser le bourdonnement s'emparer de la tronche, surtout, ne pas laisser le cœur redescendre, ne pas relâcher sa rage, sinon l'épuisement. (...) Faudrait faire quelque chose, mais le premier qui tente un coup se fait envoyer dans la tribune. Ca reste au ras, au combat. C'est ce qu'on appelle un match fermé." Bonne réponse de Gariguette...
Chroniques ovales (Jacques Verdier) : "Quel crédit accorde-t-il à l'idée selon laquelle le rugby, sport d'intellectuel, ou voulu comme tel par la gente littéraire, ait tiré après soi tant de cœurs d'écrivains ? (...) J'épie de la sorte le moindre détail, feignant de balayer l'espace en guise de réflexion. J'observe l'homme bien sûr, dont l'équilibre, la vivacité et le maintien m'en imposent. (...) Il me raccompagne jusqu'au bas de la terrasse et me laisse sur le seuil de la porte. Je rêve au Roi Cophetua." Un point pour Gariguette.
Raffut (Philippe de Jonckheere) : "Madame la juge si vous permettez ? Oui monsieur. En fait Emile joue au rugby depuis qu'il a l'âge de sept ans, ce qui lui fait beaucoup de bien et "raffuter" est un terme qui est permis au porteur du ballon et qui consiste à éloigne du bras, j'étais en train de mimer le geste en plein tribunal, non sans une pensée pour certaines fois dont il me souvenait que je l'avais produit moi-même, plus encore toutes les fois où je l'avais subi (...) ou encore ces entraînements où je l'avais expliqué, décortiqué et démontré à mes petits poussins." Et un point pour Lulure.
Dieu aime-t-il le rugby ? (Jean-Claude Lombard) : "Dieu - Mais, Rugby, c'est une ville. Pipette - Non, c'est un art. Dieu - N'exagérons rien. D'après ce que Je vois, c'est un jeu. Pipette - Pas comme les autres. Dieu - C'est vrai, c'est la première fois que Je vois un ballon ayant forme d'un baptistère. Pipette - C'est parce que vous avez fait le rugbyman à votre image. Dieu - Moi ? Pipette - Hé oui, il a introduit le hasard ! (...) Dieu - Et mon image, sur ce rectangle vert, où est-elle ? Pipette- Dans l'homme qui se crée de l'indéterminé, pour vous imiter." Bonne réponse de Sergio, qui émarge à deux points.
Déjà... (Jacky Adole) : "De jeunes supporters impétueux, peints et enturbannés, s'enroulaient autour du terrain en courant, et c'est dans ce tourbillon de carnaval que les joueurs pénétrèrent sur la pelouse (...) saoulés par l'émotion, l'attente et l'envie d'en découdre enfin (...) Entêtées, les hommes opposaient leurs cultures si semblables et les Rochelais purent débrider le jeu par quelques fugues et variations des lignes arrière afin que leur supériorité puisse s'exprimer, puisqu'elle ne parvenait pas à s'exercer immédiatement dans la fournaise des luttes frontales." Un point pour Gariguette
Petits bruits de couloir (Philippe Guillard) : "L'hôtesse vient de repasser. C'est une souffrance, pour les piliers, de mater une fille qui passe. Ils ont tous comme qui dirait un problème technique. D'abord, ils sont trop musclés du cou, ensuite, ils ont les cervicales légèrement concassées par les mêlées. Alors, pour le matage de greluche, ils n'ont que trente degrés d'autonomie circulaire, après, faut que les épaules embrayent. En même temps, ça leur fait beaucoup de bien, c'est comme des étirements." Bonne réponse pour Sergio.
Qui veut jouer avec moi ? (Adolphe Jauréguy): "Pour vos joueurs déjà suffisamment tricheurs par nature, il y a assez de piment dans la sauce du rugby. Inutile d'ajouter celui du Championnat. Supprimez-le, et après cette opération chirurgicale, vous chasserez le joueur brutal et imbécile, celui qui joue au rugby pour vivre, au lieu de vivre pour jouer au rugby.(...) Le rugby n'est pas un jeu de bourriques. Les batailles de rue et les bagarres n'ont rien à faire dans un jeu noble de gentlemen ! Le rugby n'est pas fait pour tout le monde. Il doit être le jeu d'une élite éduquée." Bravo, Sergio, troisième bonne réponse.
Les Ovaliques (Georges Pastre) : "Tous les rouquins du rugby du monde ont été des terreurs ; à croire que les Egyptiens antiques avaient tout prévu puisqu'ils balançaient dans le Nil tous les enfants mâles naissant roux. Hercule ne faisait pas exception. Comme personne, le jour de Noel 1948, n'avait jugé bon de le jeter dans la rivière Aude, deux décennies plus tard il s'était mis à terroriser tous les petits clubs du championnat du Languedoc. Nous ne vous dirons pas le nom du sien ; pour éviter les vagues." Le point pour Lulure, qui récolte deux points.
Ca, c'était quelqu'un (Serge Simon) : "Le jeudi était un jour de repos, mais plein. Plein des espoirs de faire partie du voyage, plein des craintes que pouvait inspirer l'adversaire. Ensuite arrivait le week-end, l'épicentre de tout. La préparation du match occupait l'espace et le temps. Chaque seconde était pleine de mille choses à penser et à faire. Le match arrivait enfin, massif, exaltant, et l'après-midi comblait le reste. Tout le vie de Georges s'y condensait." Cinquième bonne réponse de Gariguette, qui l'emporte !
Pour paraphraser Lucien Mias, une des plus importantes dimensions de l'art pourrait s'intituler "le héros en nous". Littérature et rugby procurent aux bloggeurs de Côté Ouvert l'occasion d'aller au bout de leurs ressources pour se dépasser et vivre avec une grande intensité les émotions que procure l'écrit. Toute ma considération épistolaire à Gariguette, aka Sylvie Colliat, qui a trouvé une réponse sur deux !
lundi 16 mars 2020
Nous faisons blog
Des avants fédérés par le docteur Pack auréolé de son succès en Afrique du Sud et serrés autour du factotum Aldo Quaglio face à la ligne de trois-quarts du XV de France - Tarricq, Prat, Martine, Rancoule et Lacaze - tracée par la charnière des frères Labazuy. La victoire lourdaise fut éclatante, scellée d'entrée par un côté fermé d'école concocté par Jean Prat comme on contourne intelligemment une pente trop abrupte.
Pour autant, il n'y a pas de raccourci. Depuis L'ascension du mont Ventoux par Pétrarque en 1336 dont je vous conseille la lecture - ouvrage aussi bref qu'intense à l'image d'un contre-la-montre - on mesure à quel point notre penchant nous entraîne vers l'activité la moins épuisante quand la récompense ne s'obtient qu'après de pénibles efforts. Relâchement coupable que cette affection pour l'aisance, éructait Mias, adepte de la prise immédiate et frontale de la ligne d'avantage, battu ce jour de mai 1958 par les tenants de l'attaque en profondeur et du décalage en bout de ligne.
Depuis cette époque où les grandes gueules, comme des pôles opposés, n'hésitaient pas à s'invectiver dans le couloir des vestiaires au coup de sifflet final et se repoussaient alors qu'elles étaient mues par une même passion ardente mais de formes d'expression différentes, le rugby français n'a cessé de se déchirer et de s'enrichir d'un même pas, théorisant ses extrêmes à la façon de Spinoza construisant son Ethique selon un modèle démonstratif emprunté à la géométrie.
L'Ecosse nous a rappelé, lorsque nous regardions le score, que le rugby ne s'enclenchait qu'à partir d'un axiome reçu à pleine vitesse dans les regroupements, un engagement qui ne supporte aucune scorie. Une façon de pratiquer avec élan - voire même allégresse - une violence ordonnée, collective et qui fait sens, scolie placée magnifiquement en prélude de Flower of Scotland, chardon si peu amène surmonté d'une fleur à la tête dense et serrée.
Dense et serré, voilà bien l'esprit des Quinconces unis dans l'adversité. A l'heure d'abandonner tout voyage vers Uzerche en avril, le noyau dur se retrouvera en septembre, et s'il faut encore repousser l'échéance, et bien soit nous passerons l'hiver soudés en un seul blog. Que le virus décharge ses toxines et nous retrouverons nos aises, nos agapes et nos sésames épistolaires là où brille la perle de Corrèze.
Tout s'arrête, donc. Presque tout. Le réel s'éteint mais prospère le virtuel par un étonnant renversement d'axe, ou plutôt un principe d'obliquité pour les enfants du paradigme que nous sommes. "C'est lorsque nous sommes environnés de tous les dangers qu'il n'en faut redouter aucun," écrivait Sun Tzu. Cernés que nous sommes d'injonctions anxiogènes et de perspectives pandémiques, le rugby, éminemment tactile, activité collective qui va de touche en mêlée, nous appelle à rebours de l'ère de ce temps d'isolement. D'où notre trouble quand survient le confinement, nourris que nous sommes au contact.
mercredi 2 octobre 2019
Mesure de grandeur
lundi 10 juin 2019
Beau comme de l'attique
mardi 28 mai 2019
Magne en chemin
D'ouvrages à charge, ma bibliothèque ovale en connait un rayon, qui va de Jacky Adole à Jean-Yves Viollier, en passant par Pierre Albaladejo, Serge Betsen et Jean-Paul Rey, sans oublier le petit dernier, Ludovic Ninet. Celui d'Olivier Magne détonne par son contenu autant que son style, à l'image du troisième-ligne aile qu'était ce Cantalou dévaleur de pentes venu au rugby sur le tard après avoir frôlé une carrière de skieur olympique. L'écriture est légère, presque aérienne. Elle slalome entre les thèmes en laissant sa trace, creuse sans difficulté au plus court sans s'égarer.
Une visée motive son propos, c'est là le plus important. "Les gens que je croise hors du milieu du rugby me demandent tous : Mais alors que se passe-t-il dans votre sport ? Comme si tout était opaque et nébuleux... J'en avais marre d'entendre ça", m'avouait Olivier, alors que nous échangions au sujet de son manuscrit. "Si, dans quinze ans, nous nous retrouvons au même point, lâchait-il en évoquant le rugby d'en France, je ne pourrai pas me reprocher de ne pas avoir alerté..." Et surtout de ne pas avoir apporté des solutions à l'issue de ce décryptage limpide qui repose sur son expérience d'international, de capitaine tricolore, d'éducateur itinérant, de consultant média et d'entraîneur.
J'ai particulièrement apprécié, chapitre dix, le passage concernant les voyages. "J'ai réalisé, écrit-il, qu'on peut apprendre de n'importe qui, là où on s'y attend le moins." Et d'évoquer le Cameroun, la Grèce et l'Ukraine, autant de terres qui n'ont rien d'ovales. "Relativement jeune, je me suis placé en position de former des entraîneurs ". Ici se trouve la clé de transmission sur le chemin qui se crée pas à pas. Nous voilà au rebond de la poésie de ce randonneur sur l'eau qu'était Antonio Machado.
"Toi qui marches, il n'existe pas de chemin. Tout passe et tout reste. Mais le propre de l'homme est de passer, passer en faisant des chemins. Toi qui marches, ce sont tes traces qui font le chemin, rien d 'autre. Le chemin se fait en marchant." En forme d'héritage et tout autant de construction, Olivier Magne trace phrase après phrase un sillage dans lequel beaucoup pourront s'inscrire. Il écrit : "En formant, on se forme." Idée force qui incite à poursuivre la réflexion.
Quinze chapitres, donc, en symbole. L'avant-dernier recense quelques propositions qui font écho aux nombreuses et fréquentes préoccupations des bloggeurs de Côte Ouvert : création d'une Académie de rugby, limitation par club à cinq joueurs non-sélectionnables dans l'effectif professionnel, suppression de la phase finale de Top 14 et de Pro D2, avec une seule relégation... Au moment où, prenant la place de Perpignan, Bayonne remonte dans l'élite à l'issue d'une phase finale d'anthologie, au moment où Brive accueille Grenoble pour un barrage d'accession qui s'annonce musclé, la question se pose.
Qui se souvient que le 25 août de l'année dernière, le Racing 92 plombait d'entrée la saison du RC Toulon en l'emportant à Mayol (25-9) ? Nous avons tous oublié que le lendemain, Castres surprenait Montpellier chez lui (25-20)... Neuf mois plus tard, les Tarnais déchus suivront l'aventure héraultaise devant leurs écrans de télévision. "On ne fait pas toujours la meilleure équipe avec les meilleurs joueurs, écrit Olivier Magne, page 106. Parce que, à la fin, il va manquer le plus important : l'émotion, les sentiments et l'attachement à son club qui permettent de se dépasser à un moment crucial, plus seulement pour soi, ses coéquipiers, mais aussi pour les gens côtoyés dans et autour du club." Passé par Dax, Brive et Montferrand alors en quête du Bouclier de Brennus, il sait de quoi sont faites les déceptions collectives.
Ainsi, ce qui manquait aux Montpelliérains et faisait la force des Castrais la saison passée a changé de mains, transvasé d'un club à l'autre. Comme si les vérités s'ingéniaient à nous feinter, solides que nous croyons pourtant être sur nos appuis. Ce jeu de rugby serait donc une métaphore du déséquilibre, moment bascule qui fonde notre marche. Ce que nous disent, dans une course opposée, Castres et Montpellier à l'heure où s'avancent les barrages, c'est bien que l'histoire d'une équipe s'écrit en trois temps : construction, destruction, reconstruction.
C'est aussi la définition d'une ligne de vie tracée dans nos jeux de paumes, entre doute et absolu. En nous redressant, nous souhaitons de tout notre être accéder à quelque chose. Que ce soit toucher le Bouclier de Brennus ou tutoyer une aspiration plus cérébrale. Il est bon de nous souvenir alors que dans une existence qui aspire à s'élever, l'essentiel n'est pas d'atteindre un idéal mais bien d'y rester fidèle.
mardi 22 janvier 2019
Plaqué or
lundi 24 décembre 2018
Le basque et la plume

Nous sommes nombreux plantés, hébétés, depuis que le basque et la plume nous ont quitté au moment où l'ovale emportait aussi trois de ses jeunes pousses. Une somme d'impressions tenaces annonce peut-être la mort imminente d'une activité sportive versée dans le professionnalisme qu'elle ne maîtrise pas et qui lui correspond si peu, à l'évidence, avatar pour lequel elle ne s'est visiblement pas préparée. Le changement dans l'urgence n'est pourtant pas conseillé.
Nous en sommes venus à croire ce sport universel non pas parce qu'il couvre toute une surface et parle facilement aux plus nombreux, mais justement pour le contraire : il se mérite, niché dans des provinces reculées de l'esprit, et ne s'offre qu'aux plus persévérants, épousant un spectre intime qui peut aller des pudeurs de Julien Gracq aux passions de Che Guevara, en passant par les solitudes déguisées d'Antoine Blondin.
Quand on est rugby on peut, comme l'écrit si justement Benoît Jeantet à propos du reclus de Saint-Florent-le-Vieil, "se tenir soigneusement à l'écart du boulevard du bruit, préférant les creux des chemins obscurs de la création", tout en singeant l'hiver rue de la Soif sous le signe du cochon, puisque tout est bon pour chercher des raisons de bouger plus que d'agir, et aussi un peu de chaleur humaine dans un élan, ou un semblant, de fraternité.
Rien n'est offert qu'un drap de tristesse dans lequel s'envelopper en attendant que l'année trépasse elle aussi. Il nous faudrait pour bien faire mettre le barnum en vacance. D'ailleurs, je ne sais même plus qui joue, ni dans quel stade, et m'en désintéresse au plus haut point. Le maillot bleu sombre et l'autre clair s'assemblent sur une pelouse de synthèse, jeu à l'identique, structure, mouvements et illusions de même.
S'ils se situaient à l'opposé l'un de l'autre, Louis Poirier communiste convaincu et Antoine Blondin réactionnaire avoué en littérature comme en politique, étaient reconnaissables à leur style. "Amplitude du phrasé, ressac de sensations profuses", dessine Jeantet au sujet de l'auteur de ce Goncourt avorté qu'est Le rivage des Syrtes (Corti, 1951). Le Blondin de l'Humeur vagabonde (Gallimard, 1979) aurait plutôt, lui, "entrepris non seulement de plaire mais de charmer", tresse Maurice Nadeau.
De Julien Gracq, Jacques Verdier recueillit - c'est à noter - les avis rugbystiques pour les publier dans Midi-Olympique et je crois bien qu'il est le seul de notre profession à l'avoir ainsi confessé en mode ovale. Jean Cormier, lui, nous rendit Le Che dans un maillot de gros coton, les crampons dans la boue, tour de force pour ce farceur impénitent qui prolongea aussi la mémoire de l'Antoine sans pour autant le sauver des vents...
Le rugby serait donc cette gamme d'émotions dans laquelle piocher nos propres sons, agencer nos accords, di-sonner parfois, résoudre une tonalité, chercher des appuis toniques ou mineurs. Ces notes sont alors transformées en partitions : Jacques Verdier dirigeait l'œuvre au jaune et Jean Cormier animait l'orphéon. Si dissemblables et tellement complémentaires, ils nous laissent, inachevés, sur la coda, les bras ballants et leur cœur à plat.
Eux partis demeure la fable dont nous avons besoin, suiveurs, au milieu du chaos. Considérons le rugby tel un roman intranquille dont l'histoire, les personnages et les décors nous offrent une parole, tout en la dépassant. En deux siècles, générateur de mythes, il s'est émancipé de formes primitives. Il faut lui faire confiance pour réinventer, sous de nouvelles plumes, ses métaphores dans ce qu'elles ont d'intemporel.
mercredi 28 novembre 2018
L'équipe d'enfance
Pendant que nos pères respectifs, Jacky et Jean-Claude, colonisaient le salon en réfléchissant conjointement aux essors collectifs des All Blacks et à l'avenir des juniors rochelais, nous déboulions nous aussi du jardin d'herbes folles vers le champ en friche qui le prolongeait, pour embellir de trois fois rien notre terrain de jeu. Mon copain Jean-Pierre avait le don de transformer le moindre objet en incomparable cadeau, prodige qu'il continue de réaliser.
Nous appartenions tous deux à l'école de rugby rochelaise et en acceptions les règles : préférer un plaquage désintégrant à une passe de génie, dégager son camp en toute occasion y compris en situation de surnombre offensif, respecter la hiérarchie tacite qui va du pilier gauche à l'arrière, se présenter cheveux courts le dimanche matin avec ses crampons passés au cirage noir et des lacets propres. Et aimer le sandwich au pâté de foie, notre festin d'après-match.
Pour échapper à la rigueur de cette éducation ovale s'ouvrait donc à notre horizon un terrain vague, ou plutôt un vague terrain boursouflé de monticules et de grosses pierres tranchantes, inégal et glissant. Trois longues branches de bois mort assemblées devenaient poteau de fortune. Dans ce champ des possibles s'est construit notre imaginaire. Son souvenir demeure intact.
Rassemblant voisins et amis, nous disposions ainsi de partenaires et d'adversaires qui s'affrontaient le samedi après-midi sous la pluie fine qui collait la terre meuble à nos chaussures. En ce début des années 70, nous rejouions les matches du Tournoi des Cinq Nations. Maculés de boue et de rêves, nous étions l'équipe d'enfance, .
Je suis ensuite entré par la porte des mots dans le théâtre ovale ; j'ai côtoyé les plus grands artistes, écouté les metteurs en scène, savouré les pièces écrites en direct, apprécié le travail des éclairagistes et partagé les subterfuges de deus ex machina qui finirent par ne plus avoir de secrets pour moi. Une traversée qui m'a augmenté, supplément à la vie devenu manière de philosophie puisqu'elle impose la résilience, l'altérité et la reliance.
Documentaliste à L'Equipe aussi compétent que passionné, mon collègue Thierry Clémenceau m'a récemment transmis quelques documents qui allaient être broyés dans la machine à recycler le papier. L'un d'eux recèle un joyau, colonne rédigée en 1976 par un certain Gilbert Lasserre, ancien joueur du PUC et banquier de son état. L'envie de la partager résonne depuis quelques jours déjà. La voici en guise d'épilogue car elle incite à la prolongation :
«J'ai un peu joué, il y a vingt ans. Ce dont je me souviens, c'est du battement secret de mon cœur. C'est de l'odeur de la terre, de l'herbe, de l'embrocation, de la sueur. C'est l'éclair du ballon qui vient et qu'on passe très vite en dansant sur un pied. C'est la ligne blanche en face, et ce coin de pelouse vierge derrière, où il serait bon d'aller s'aplatir. C'est l'oubli du reste du monde, sauf bien sûr de la fiancée qui est là dans la tribune et à qui on dédie en secret, tel le toréador, les oreilles et la... J'allais dire une bêtise ! J'ai gagné des matches, j'en ai perdu d'autres, ça n'a pas d'importance. De cela, il ne restera de toutes façons que le battement du cœur et que l'odeur de l'herbe.»
















