Affichage des articles dont le libellé est jeu. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est jeu. Afficher tous les articles

mardi 31 décembre 2024

2025 : que le jeu demeure

 

La vieille année s'en va, vive 2025, donc. Le temps s'écoule et ce n'est souvent qu'au moment où il atteint sa butée que nous percevons la vitesse à laquelle il file et, surtout, nous glisse entre les doigts. Quel est donc, à ce titre, le chemin parcouru par le rugby depuis qu'il a quitté sa gangue amateur en 1995 ? Trente ans, déjà. Est-ce un autre jeu ? Sans aucun doute. L'activité économique qu'il génère a-t-elle dépassé la pratique sportive ? On peut sincèrement en douter quand se mesure en dizaines de millions d'euros le déficit financier qui plombe son bilan.
Reste des douze mois écoulés le reflet d'une médaille d'or olympique décrochée par l'équipe de France à 7, et il faut la placer en regard des "affaires" qui polluèrent l'été dernier pour tenter d'apporter un peu de lumière quand les zones d'ombre voudraient nous happer. Heureusement, le jeu de mains nous éclaire lorsqu'on se tourne vers le terrain, jeu de Toulousains que subirent les Irlandais du Leinster en finale de Coupe des Champions et les Bordelais surclassés à Saint-Denis en quête du Brennus.
Je vous souhaite avec le plus de force possible que quelque chose puisse vous effleurer, du sentiment particulier dont une seule passe détachée, venant devant nos yeux d'un match auquel nous assistons, un mouvement offensif qui ne peut surgir que du tréfonds d'une relance inspirée, nous touche comme un rayon de soleil et nous tient liés, quelque chose du doux plaisir que nous éprouvons quand nous sommes au stade et que ce ballon passe de mains en mains.
N'en est-il pas déjà ainsi, pour un décalage subtil ou un plaquage appuyé ? Si au cœur d'une rencontre à La Rochelle, Perpignan, Toulouse ou Clermont, à Castres, Pau, Bayonne, Montpellier ou Toulon, à Jean-Bouin, à Chaban ou à l'Arena, Vannes ou Lyon, passe un frisson d'émotion ovale, où donc ce frisson surpasserait-il ou égalerait-il seulement ce qu'éprouvent ces héros modernes que sont les joueurs eux-mêmes ?
Le poète écrit : "L'homme désire et redoute à la fois d'être tiré de lui-même : il sent que l'infini va le toucher, qui contracte sa poitrine en voulant l'élargir, et va ravir son esprit. A cela vient s'ajouter le respect de la perfection de l'art : l'idée de la jouissance permise d'une merveille qu'il va recevoir en lui comme s'il avait avec elle des affinités, entraîne une sorte d'émotion et même d'orgueil, l'orgueil le plus heureux et le plus pur peut-être dont nous soyons capables."
Ainsi s'exprimait Eduard Mörike relatant de Mozart le voyage à Prague. Alors ravissons nos esprits, touchons l'infini, respectons la perfection de l'art, jouissons de toutes les émotions, recevons le meilleur des affinités. Et comme les vibrations sublimes des accords du maître s'écoutent au-delà de la coda posée au bout de l'ultime portée, j'aimerais vous offrir en guise de cadeau à l'occasion de cet instant charnière de joyeuse intimité un peu du silence qui prolonge l'œuvre. Elle est descente en chacun de nous, avant que nous remontions goûter ensemble la nouvelle année.

dimanche 22 décembre 2024

Cantilènes de Noël

 Voici quelques cadeaux à déposer autour du sapin en cette période de fêtes de fin d'année pour jouer au "Qui a dit ça ?", en attendant de nous retrouver en 2025 avec les idées fraîches et sans doute une nouvelle version de ce blog, qui a besoin de se réinventer. Depuis le temps que j'en parle, ça va arriver. Mais n'anticipons pas : jouez, jouez, comme dirait Pierre Villepreux.

1- C'est un joueur de la première ligne. "Avec l'équipe de France, j'étais parti à Bucarest pour affronter la Roumanie. Dans l'hôtel où nous étions logés, je faisais chambre commune avec Robert Paparemborde. Le matin, veille du match, il s'était levé fiévreux et soudain, j'entends des insultes en béarnais. Je vais voir ce qui se passe et je le vois dans la salle de bains se rincer la bouche en gueulant. Quant il a pu parler, il m'a dit : C'est le dentifrice ! J'ai pris le tube d'Akileïne (crème à base d'arnica pour le soin des pieds) ! J'ai bien ri, ce matin-là..."

2- C'est un trois-quarts aile. "En 1991, Jean-Baptiste Lafond avait pris des somnifères. Il n’arrivait pas à dormir, la veille du match à Twickenham. Le médecin de l’équipe de France lui avait prescrit un demi-comprimé et lui en avait avalé deux d’un coup. Le matin, je n’arrivais plus à le réveiller. Il avait loupé le petit-déjeuner et, à onze heures, on est arrivé en retard au briefing d’avant-match. Sur le terrain, il avait pris un cadrage-débord’ et m’avait lancé en plein match avec son accent de titi parisien : « Avec le courant d’air que je viens de prendre, ça y est, je suis réveillé… »

3- C'est un talonneur. "Mon meilleur souvenir, c'est un mercredi soir de novembre 1987, quand mes entraîneurs, Jean-Philippe Carriat et Jacques Berland, m'ont annoncé que j'étais titulaire en équipe première d'Angoulême. J'étais junior et je jouais troisième-ligne aile. C'était face à Bagnères-de-Bigorre, au stade Chanzy. J'y pense tout le temps. Je me suis dit ce jour-là : j'ai commencé le rugby à neuf ans, jouer en première avec Angoulême, c'est le seul objectif que je me suis fixé, je peux arrêter ma carrière, maintenant..." 

4- C'est un troisième-ligne aile. "Notre plaisir, c'était de prendre le bus la veille du match pour effectuer de longs voyages, vers Aurillac, Clermont, Bourg-en-Bresse, Le Creusot, Grenoble... Chacun apportait des victuailles et on mangeait pendant qu'on roulait. On ne voulait pas aller au restaurant. Je me souviens d'un déplacement à Tulle où le main du match, j'étais allé cueillir des champignons. Je n'avais pas vu l'heure passer et l'équipe avait quasiment fini le repas de midi quand je suis revenu à l'hôtel avec un cageot de cèpes. Mais personne ne m'a engueulé. C'était un autre rugby."

5- C'est un arrière.Lors de la finale de 1983, contre Nice, le public envahit le terrain. Nos supporteurs déferlent alors comme une vague, avec des gourdes, des trompettes, des drapeaux… L’arbitre arrête le jeu. Armand Vaquerin est à trois mètres de moi. Un supporteur passe en courant, une gourde à la main. Armand l’attrape par le col et lui lance, avec son accent inimitable : « J’ai soif ! » Vous imaginez bien qu’il n’y avait pas d’eau, dans cette gourde… Et voilà Armand qui boit une grande gorgée de vin, à la régalade. Mais il restait dix minutes à jouer (rires). Et pendant ces dix dernières minutes, il a été extraordinaire… »

6- C'est un demi d'ouverture. " En 2003, à Toulouse, en période d’halloween, après un match, la connerie nous prend et on décide de faire une soirée déguisée. Jean-Baptiste Elissalde arrive maquillé en femme et monte direct au club-house. Son déguisement était tellement réussi que le président René Bouscatel ne l’a pas reconnu et s’est mis à le draguer… On est ensuite allés dans un bar. Nicolas Jeanjean et Jean Bouilhou étaient eux aussi déguisés en femmes : les pompiers se sont arrêtés pour les faire monter dans leur camion… Personne ne les avait reconnus (sourire). Emile Ntamack, qui n’a jamais été un grand déconneur, était déguisé en Dark Vador et derrière son masque, il s’est complétement lâché : ça a été pour lui une révélation (rires)."

7- C'est un trois-quarts centre. "Je me souviens d’un match rugueux avec Brive - mais j'ai oublié contre qui - durant lequel les deux paquets d’avants s’étaient bien expliqués. L’arbitre arrête la bagarre, demande aux deux équipes de s’écarter, appelle les capitaines et parle avec eux pour calmer les esprits. Au bout d’un moment, on voit Jean-Claude Roques, qui était notre demi d’ouverture et aussi notre capitaine, revenir vers nous. On lui demande : « Alors, qu’est-ce qu’il a dit, l’arbitre ? » Et Jean-Claude lâche, le plus sérieusement du monde : « Il a dit qu’il fallait continuer ! » (rires). » 

8-C'est un arrière. "Mon plus bel essai, c'est celui de 1994 dont tout le monde parle encore, lors du deuxième test face aux All Blacks. Même si je n’ai que trois mètres mettre à parcourir... Heureusement que je ne commets pas un en-avant, sinon je ne serais pas rentré en France (rires). Collectivement, c’est le plus beau. Quand Philippe Saint-André amorce la contre-attaque, je suis à côté de lui. Il doit me la donner, il ne le fait pas et se fait croquer ; moi, je continue ma course tout droit. Quand je vois qu’Abdel (Benazzi) feinte et passe dans le dos alors que d’habitude, il fait des saucisses, je me dis qu’il va se passer quelque chose de fabuleux. Je ne pensais pas recevoir le ballon de Guy (Accoceberry) et il reste encore Philippe (Saint-André) derrière moi. Mais j’ai préféré marquer (rire)..."

9-C'est un troisième-ligne centre. "Jamais je ne me suis mis en colère. En revanche, avant les matches, il m'arrivait de motiver mes coéquipiers et de monter un peu dans les tours (rires). Sur le terrain, je me souviens d'un troisième-ligne aile du Racing-Club de France, Patrice Péron, qui avait étendu Jo Maso et Lucien Pariès au plaquage. Celui-là, je voulais me le chercher ! Je suis monté sur un fond de touche pour l'exploser mais il s'est baissé et je me suis cassé la main sur son genou : cinq fractures, et l'os qui sortait. J'ai disputé le reste du match dans cet état, et puis le soir, au comptoir, on s'est retrouvé lui et moi, bras dessus, bras dessous..."

10-C'est un deuxième-ligne. "A dix-huit ans, lorsque j'étais Espoirs à La Rochelle, il manquait un joueur et j'ai été appelé à participer à l'entraînement de l'équipe première. C'était l'époque où Jean-Pierre Elissalde entraînait. Sur une action, il me dit : "Julien, il ne faut pas faire ça !..." Et je lui réponds : "Oui mais..." avant de me lancer dans une explication. Heureusement, un de mes partenaires passe à côté de moi et me glisse : "Ici, on ne dit pas "oui mais". J'ai bien compris la consigne et je me suis arrêté de parler. J'ai beaucoup appris, ce jour-là..."


lundi 12 août 2024

Jeux est un autre

Par où commencer ? Peut-être par la fin. Boris Vian chantait les bienfaits de la télévision, quand elle est retournée. Quitte a être décalé, j'avoue : j'ai snobé la cérémonie de clôture. Le nom, déjà : clôture. C'est laid. Comment enfermer ces Jeux Olympiques quand on voudrait qu'ils restent ouverts à jamais. Pour les habitués que nous sommes des Coupes du monde de rugby qui s'étirent sur plus de sept semaines, ce concentré de sports et d'athlètes, de disciplines et d'émotions, de victoires inattendues et de défaites prévisibles sur dix-sept jours était devenu notre rendez-vous estival quotidien. Nos désirs échappent - et c'est heureux, écrivait Rimbaud - au contrôle de la raison.
C'était le moment de se faire de nouveaux amis, Léon, Pauline, Boladé, Auriane, Désiré, Jefferson-Lee, Félix, Siréna, Guerschon, de s'ouvrir - ou pas - à de nouvelles activités mais s'interroger sur la présence du breakdance et l'absence du karaté, remarquer aussi les six médailles - un record - de la Chinoise Zhang Yufei, restée de bronze. Espérer que la médaille d'or des septistes tricolores - que nous n'attendions pas, il faut l'avouer - brille longtemps encore car le rugby français d'élite, plongé dans la tourmente entre Le Cap et Mendoza, en a vraiment bien besoin.
Depuis 1987 et le premier Mondial, le XV de France, on ne le sait ici que trop bien, n'a pas été capable de soulever le trophée Webb-Ellis tant convoité. A chaque édition s'égrènent comme une litanie les raisons de l'échec. Mais ces Jeux Olympiques nous rappellent que la quête de l'or est un long chemin au bout duquel la force mentale, la précision technique, l'esprit d'équipe - même en sport individuel - et la capacité à se sublimer sous la pression, sont autant de piliers indiscutables et de pistes à creuser.  
A quoi tient le métal d'une médaille ? A presque rien, quand l'épaisseur d'un front, soit un centième de seconde, sépare l'or de l'argent sur le fil du 110 mètres haies féminin. A la hargne du tenace Joan-Benjamin Gaba accroché cinq minutes durant au kimono de son adversaire japonais pour relancer son équipe avant qu'elle ne truste le plus haut du podium. Si la France, avec 64 médailles, se hisse à la quatrième place - un cran en dessous si l'on considère les critères olympiques privilégiant l'or - est-elle pour autant devenue une nation sportive ? Attendons la rentrée scolaire : la maigre place occupée par le sport à l'école témoignerait plutôt du contraire.
Les meilleurs Jeux Olympiques de l'histoire, cérémonie d'ouverture comprise ? Peut-être. Sûrement, diront certains. Pourquoi pas. En tout cas, ils ont bien occupé l'esprit des citoyens que nous sommes au point d'en oublier que nous n'avions toujours pas de gouvernement, si ce n'est démissionnaire. Aucune trêve - comme c'était pourtant la coutume et le sens premier donné à cette compétition - sur le front des guerres, des combats et des embrasements. A ce titre, je ne vous conseillerai jamais assez de relire le court pamphlet du jeune Etienne de la Boétie, piochant dans le terreau lydien pour remonter à la racine des jeux.
Dans deux semaines, les Jeux Paralympiques seront lancés. D'ici là, peut-être aurais-je oublié Dionysos en bleu Klein, Aya Nakamura trémoussante au rythme de la Garde Républicaine et Antoine Dupont porte-drapeau - mon pronostic n'était pas si mauvais. Entre éloge de la diversité et culte de la tradition, sera-t-il encore question de syncrétisme et de roman national, de céphalophores et d'iconoclastes, de chromosome X et de piano debout sur lequel jouer la mélodie du bonheur ? 
Avant de refermer cette chronique, que nos pensées enveloppent la famille de Mehdi Narjissi, ses parents et sa soeur. Notre peine n'est rien face à leur douleur et leur colère. Au-delà des circonstances, qui nous échappent, et des responsabilités que la justice se chargera d'établir, aucune fatalité n'explique la disparition d'un enfant. Puisque nous sommes impuissants devant ce drame, cette plaie béante qui jamais ne se refermera, que nos cœurs se rapprochent.

vendredi 22 mars 2024

Karma 3

A force d'insister pour tout nous expliquer, il va finir par lasser. Et sans doute nous obliger à détourner notre regard vers d'autres centres d'intérêt - d'ailleurs, il n'y a pas que le rugby dans la vie. Ceci dit, relativisons : Fabien Galthié ne s'adresse pas à nous quand, à grands coups de datas et de sémantique d'entreprise, il force une défaite à ressembler à un succès. Son objectif consiste plutôt à gagner l'adhésion du grand public et des décideurs, la reconnaissance du supporteur lambda et l'indulgence des patrons du CAC 40, chez lesquels il sait pouvoir trouver la pige.
Durant la période antique, le bouc-émissaire était sacrifié pour sauver le peuple fautif. Il entrait par la porte située le plus à l'est, traversait le lieu de culte et sortait par la porte la plus occidentale. Ainsi était-il purifié, prêt pour un nouvel emploi. Je ne sais pas où est situé la porte du vestiaire des arbitres au Stade de France mais, clairement, notre entraîneur national continue de charger M. O'Keefe de tous les mots, ainsi qu'en témoignent les derniers interviews. Façon insistante de lui montrer la porte de la sortie.
Que le siffleur néo-zélandais n'ait pas livré sa meilleure prestation ce jour d'octobre 2023 à Saint-Denis, nous en sommes tous conscients, et il n'est pas besoin de convoquer une armada d'analystes vidéo pour étayer ce sentiment : un peu d'observation suffit. Mais il ne fut pas le seul ce jour-là à officier juste au-dessus du niveau requis : le staff tricolore et quelques joueurs-cadres du XV de France - on ne citera pas leurs noms par charité - peuvent être aussi soupçonnés d'impéritie.
Ainsi donc, si l'on écoute Fabien Galthié, la date de péremption du dernier France - Afrique du Sud n'est pas dépassée puisqu'il nous sert encore ses justifications. Mais pour combien de temps encore ? Franchement, tout ce cirque médiatique commence à devenir gênant. Surtout pour lui. "Il gère sa com", m'envoie par sms un ancien international. "Il se fout un peu de notre gueule", ajoute un autre. Si quelqu'un s'est incliné, c'est d'abord Fabien Galthié. Le cerveau mangé par Rassie Eramus quatre jours avant le coup d'envoi, Eramus qui aligna sa deuxième charnière (Reinach-Libbock) pour laisser les premiums (De Klerk-Pollard) finir le travail. Aujourd'hui, malgré un tombereau de démonstrations rhétoriques, le XV de France n'a toujours pas gagné son quart, mais c'est l'ego qui perd Galthié.
Avant que les Tricolores - avec ou sans Dupont ? - ne retrouvent le Japon et la Nouvelle-Zélande à l'automne, les jeunes pousses françaises auront été toucher du doigt cet été l'âpreté du haut niveau international en Argentine. Je serais curieux de savoir ce que les Pumas pensent du peu de cas que nous faisons d'eux en leur jetant en pâture dans la pampa nos Espoirs, sorte de France B déguisée en tremplin.
Retour, donc, au Top 14. Ou plutôt au top 6, cette table ovale autour de laquelle douze clubs rêvent de s'assoir, jeu de chaises musicales qui ne manquera pas de fausses notes. En effet, la moindre défaite prenant déjà une ampleur démesurée, les polémiques vont éclore, assurant aux arbitres, ici aussi, le rôle pour lequel, à leur corps défendant, ils semblent éternellement condamnés : celui de bouc-émissaire. Ne dit-on pas de l'exemple vient d'en haut. Malheureusement, l'effet de ruissellement semble pervers.
Championnat de France, Coupe des champions et Tournoi des Six Nations femmes parviendront peut-être à nous aérer l'esprit. C'est à souhaiter. Pour ma part, vous l'avez senti, mon intérêt pour le jeu, et uniquement le jeu, ne cesse de me nourrir. A ce titre, j'ai aimé l'Italie, libérée par Gonzalo Quesada. Elle méritait mieux qu'une cinquième place dans ce Tournoi ouvert à tous les vents, le plus mauvais détournant un ballon frappé par l'infortuné Paolo Garbisi sur l'un des poteaux lillois. S'il n'était pas tombé au pire moment, ce ballon aurait changé la face du score et plongé le XV de France dans un abîme de honte et de détresse. Au lieu de quoi, une décision arbitrale aidant à Murrayfield et une autre crucifiant l'Angleterre au final ont offert au XV de France un bilan tout juste passable, transformé en deuxième place qui cache la forêt.
Comme aimait à le répéter le sage Henri Bru, l'arbitre est toujours convoqué en cas de défaite mais jamais dans la victoire. Sous l'angle ainsi fourni, nous avons encore un paquet de chroniques à rédiger avant de savoir si, à Sydney en 2027, un coup de sifflet nous sera enfin favorable. Espérons que d'ici là, le rugby que nous aimons et qui nous fait nous retrouver entre les lignes de ce blog nous aura proposé autre chose que de mauvaises justifications et des coupes d'amertume.

jeudi 14 septembre 2023

Perdus sur Lille

Les bons sentiments ne construisent pas nécessairement les succès. On peut le regretter. Titulariser troisième ligne-centre Anthony Jelonch après plus de six mois d'absence et le nommer capitaine - geste fort qui a touché les cœurs - n'offre aucune garantie quand il s'agit de maîtriser l'Uruguay qui n'a plus rien d'une petite nation de rugby. Cette deuxième rencontre de poule, supposée relativement facile à négocier, avait tout d'un piège et Los Teros ont confirmé qu'il y avait grave danger pour une équipe de France "bis" à prendre ce match par l'envers, ce qui fut le cas.

Jean-Pierre Rives l'affirmait il y a de cela une vingt ans déjà et ça n'a pas vieilli depuis : "Tu prends quinze grands joueurs de rugby et tu les mets ensemble pour affronter une équipe qui joue avec un même cœur, et tu te fais cirer..." A l'évidence, le staff tricolore n'est parvenu, jeudi soir à Lille, qu'à composer une sélection nationale avec, certes, d'excellents joueurs mais pas de constituer une équipe. Manquaient l'âme, l'envie, l'engagement, le respect de l'adversaire, le liant et un objectif commun, autant dire l'essentiel. Si elle est parvenue de justesse à s'imposer, visiblement, son épine dorsale - à savoir Pierre Bourgarit, Anthony Jelonch, Maxime Lucu, Antoine Hastoy et Melvyn Jaminet - n'a jamais pu proposer un début d'organisation tactique.

Lourdement sanctionnée en mêlée et dans les rucks au-delà de la norme généralement admise - onze pénalités -, parfois maladroite dans l'alignement, fébrile partout ailleurs et bien peu inspirée derrière mis à part deux coups de patte, la réserve tricolore n'a jamais su surmonter l'écueil pourtant prévisible placée devant elle. Pendant plus d'une heure, elle s'est empêtrée toute seule dans ses approximations. Surtout, lui fut préjudiciable non pas l'absence de plan de jeu strict et clair - Fabien Galthié avait dû donner des directives - mais l'incapacité à le suivre. Ne l'oublions pas, c'est le fil qui fait le collier, pas les perles.

Mis à part Sekou Macalou, troisième-ligne d'aile arpentant prestement la pelouse et mal récompensé de ses percées lumineuses dans ce sombre match, aucun prétendant au label "premium" n'a attiré notre attention. Pis, certains ont, à nos yeux, reculé dans la hiérarchie, à l'image des centres Yoram Moefana et Arthur Vincent, et de l'ailier Gabin Villière, empruntés. Il est d'ailleurs inquiétant de constater un tel gouffre entre titulaires du XV de France et réservistes, soit les trente meilleurs joueurs d'une nation, la France, qui compte par ailleurs plus de trois cents mille licenciés.

Rien de bon, donc, à garder de cette rencontre. Après la polémique des chœurs en canon qui s'étiolent et se perdent, les soupçons de dopage ici et là mais sans qu'aucune preuve pour l'instant ne soit produite si ce n'est quelques blessures qui surviennent pour éviter peut-être un contrôle positif, après les blocages aux portiques laissant une partie des spectateurs sur les parvis et le prix du demi de bière qui est hors budget, la piètre prestation française face à l'Uruguay va relancer l'inquiétude. Car après cinquante minutes difficile en match d'ouverture, voici une rencontre entière négligée, balbutiée. Qu'il reste à évacuer.

La moindre des choses face à une sélection nationale qualifiée dans le dernier chapeau, et qui ressemble à un hybride italo-argentin dans ses attitudes, ses choix et sa hargne, aurait consistait, dans un monde parfait, à faire preuve d'humilité en acceptant de prendre les points au pied quand ils se présentaient, et surtout à soigner les conquêtes sans chercher à briller. Seul un collectif fort et soudé aurait pu s'en sortir avec les honneurs. Là, au contraire, le déchet l'emporte.  

A paraître début novembre l'ouvrage "Côté Ouvert", aux éditions Passiflore, qui regroupera huit saisons de chroniques. 

dimanche 28 février 2021

De Bordeaux, le ballon

Une rasade de Ledaig devait nous relier tel un hymne distanciel au coup d'envoi de France-Ecosse, dimanche, mais les débordements de la Covid-19 entre Dublin et l'Essonne en ont décidé autrement. Pour autant, pas question de se priver de l'esprit calédonien au souffle tourbé. Alors direction Selkirk, au coeur des Borders. L'ancien demi d'ouverture du XV du Chardon - Grand Chelem 1984 au palmarès - a lutté pendant deux ans contre un cancer, apre combat dont il est sorti victorieux. Il nous reçoit dans son salon à la moquette épaisse, devant un feu de bois, confortablement accoudé dans un fauteuil moelleux. Hello John ! Car c'est de Mister Rutherford dont il s'agit. Comme si vous y étiez. 
"Il n'y a aucune amertume. Vraiment. La plupart des supporteurs écossais aurait aimé que le match se dispute, dimanche, ne serait-ce que parce que le XV de France n'allait pas aligner sa meilleure équipe (sourire). Nous n'aurons pas de sitôt semblable opportunité de l'emporter (re-sourire). Mais tout le monde sait que nous vivons actuellement une drôle d'époque avec ce Covid. Alors, oui, nous sommes déçus que le match soit reporté mais il n'y a, en Ecosse, aucune aigreur à ce sujet. Je n'ai pas entendu un seul de mes amis, de mes proches, de mes voisins, se plaindre et ne pas comprendre les raisons qui font que ce match ne pouvait pas être joué. 
"Aucun commentaire désobligeant ou ironique n'a été publié au sujet du XV de France ; je n'ai lu aucun article, et je lis presque toute la presse écossaise, qui critique Fabien Galthié ou qui que ce soit d'autre. Cela dit, personne en Ecosse n'a la moindre idée de ce qui s'est passé pour que les joueurs français soient ainsi touchés par la Covid. En revanche, si l'Angleterre avait dû reporter un match contre nous dans le Tournoi à cause d'une contamination à ce virus, ça aurait été très différent (rires). Mais venant des Français, nous l'acceptons. 
  "Vous le savez, un profond sentiment de respect lie les Français et les Ecossais à travers le rugby. Les Français savent que nous sommes capables de réaliser de grandes choses avec un tout petit effectif de joueurs, et les Ecossais admirent les Français quand ils pratiquent leur meilleur rugby, quand ils se laissent aller à être eux-mêmes. Nous aimons le jeu "à la Française". C'est du respect mutuel. 
"Si le match de dimanche s'était tenu, le résultat aurait été très serré. Notre XV d'Ecosse est vraiment très performant, en ce moment. Avant d'être en infériorité numérique après la sortie de Fagerson un peu avant l'heure de jeu, nous avons mené 17-3 face au pays de Galles, qui vient de remporter la Triple Couronne ! Alors ce dimanche, j'imaginais un match très ouvert, avec beaucoup d'essais car il ne faut pas négliger la qualité de nos avants, qui ont étouffé les Anglais et les Gallois, et l'inventivité de nos attaquants, des joueurs du talent de Stuart Hogg, Finn Russell, Darcy Graham... 
"J'aurais regardé ce match, dimanche, avec mon épouse Alison, dans notre salon. Sachez que je n'invite jamais d'amis quand il y a un match de rugby à la télévision, car j'aime rester concentré, je regarde le match attentivement, je ne veux rien manquer. Je veux pouvoir l'analyser sans être dérangé, sans avoir à faire la conversation ou servir à boire... Je suis vraiment plongé dans les actions. Et non, je ne me verse pas de whisky, mais plutôt un bon Bordeaux. J'adore le vin français. 
"Il semblerait que le match contre la France soit disputé plus tard, en semaine ou je ne sais quand. Mais je suis certain d'une chose, c'est que le Comité des Six Nations fera tout son possible pour que l'Ecosse puisse s'aligner avec sa meilleure équipe en mettant, s'il le faut, la pression sur les clubs anglais pour qu'ils libèrent nos internationaux. Sinon, ce ne serait pas équitable. 
"J'ai suivi le match qui opposait les deux prochains adversaires de la France. Les Gallois ont été très malins et très efficaces : ils ont marqué dès qu'ils étaient à proximité de l'en-but anglais. Quant aux Anglais, ils ont été d'une indiscipline crasse. Incroyable d'encaisser autant de pénalités. Ils ont aussi été très malheureux sur leurs deux premiers essais encaissés. Sur le premier, l'arbitre demande au capitaine anglais de parler à ses joueurs et du coup, ils se regroupent autour de lui, ce dont a bien profité Dan Biggar pour alerter Liam Williams. Et sur l'autre, il y a en-avant. Franchement, en Ecosse, cet arbitre français, on l'aime ! (rires). 
"Ce sera difficile pour les Français de l'emporter à Twickenham. L'Angleterre dispose d'une équipe très puissante, bien organisée, irrésistible quand elle se met à jouer. Ce qui est rare, en ce moment, je l'avoue. Mais il suffit qu'elle se ressaisisse et ce sera vraiment dur de la battre. Quant aux Gallois, ils n'ont pas assez d'atouts pour s'imposer au Stade de France. D'autant que la France est particulièrement disciplinée, et que sa défense est absolument remarquable. C'est le socle sur lequel elle construit son jeu, et c'est la patte de Shaun Edwards. 
"Ce dimanche, sans France-Ecosse, je suivrai la Premier League. Quand il n'y a pas de rugby, je regarde le football anglais, que j'apprécie beaucoup. Je suis devenu un supporteur de Fullham. A l'époque, je travaillais souvent à Londres et un de mes collègues disposait de places, alors j'ai assisté à de nombreux matches en semaine à Craven Cottage. Je m'intéresse aussi au PSG, qui est managé par l'ancien coach de Tottenham Hotspur : j'aime la façon dont il construit le jeu. Du coup, je ne suis pas étonné que le PSG ait battu Barcelone, 4-1, au Camp Nou. 
"De la même façon, je suis accro toutes les semaines aux meilleurs moments du Top 14. Sincérement, je suis enchanté par le jeu que produisent Clermont et le Stade Toulousain. By the way, Philippe Sella est toujours président d'Agen ? Et que deviennent Denis Charvet et Didier Codorniou ? Pourras-tu, s'il te plaît, leur transmettre mes amitiés ?" Ce sera fait.

dimanche 14 février 2021

A la force des reins

Il y a maintenant presque trente ans, un jeune et fringant reporter niçois écrivait dans L'Equipe : "Il est toujours difficile d'aller gagner à Lansdowne Road". Le vieux stade de Dublin, avec sa tribune d'en-but construite en diagonale et l'autre au ras du mur de clôture, ses deux pavillons dont l'un servait de pub et l'autre de salle de conférence de presse, a été depuis rasé. Mais sont restés les souvenirs de vent violent venu de la mer, de pluie froide et de hurlements sous les chandelles, ces fameuses Garryowen dont parle sans doute Raoul Walsh dans la Charge fantastique
Gagner à Dublin, donc, faire face à la force d'Erin constitue une belle borne de carrière et, pour cette équipe de France, une pierre de plus pour la construction de ce possible Grand Chelem qui ne peut plus lui être disputé que par le pays de Galles lors du dernier match, à condition d'avoir vaincu au prélable l'Ecosse et l'Angleterre, ce qui reste encore à faire si l'on veut bien considérer qu'il s'agit des deux adversaires les plus taillés, cette année. 
Au score étriqué (13-15) répond une défense à coulisse comme on parle des trombones, musique du plaquage assené dans une partition écrite au plus serré, car enfin le seul essai encaissé le fut sur un contre tricolore ponctué d'un rebond défavorable : on fait difficilement plus improvisé alors que les Irlandais fidèles à leur furia animaient le début et la fin du match - quarante minutes de domination sans partage - par des mesures de jeu qui s'additionnaient sans répit. 
Avec ce court mais crucial succès, la France prend provisoirement la tête du classement après deux journées. Ca ne signifie rien sinon un joli temps de passage. Mais alors qu'y avait-il de si passionnant dans ce match en vert et bleu pour satisfaire un amoureux du jeu le jour de la Saint-Valentin ? A la force des reins, l'essai du grand Charles, capitaine Ollivon, né de la première attaque française en première main, derrière touche, dont l'avant-dernière passe, vissée, tomba au sol avant d'être parfaitement négocié à deux contre un par Gaël Fickou, tout d'un grand ! 
Aussi ce plongeon en coin réussi par Damian Penaud pour son retour titulaire après un changement de ton et de direction signé Matthieu Jalibert, bon oeil, bon crochet, et le mano a mano qui suivit, la main de Dulin délivrant la balle de match comme on offre un cadeau, discrètement, à un ami dans le besoin. Mais oui, bien sûr, malgré ces deux coups de génie tricolores, l'emporter à Dublin reste difficile, quel que soit le nom qu'on veut bien donner à ce stade, qu'il résonne de hurlements ou de vivats. 
Rendons-nous à l'évidence, cette équipe de France n'aime pas tenir le ballon et préfère les coups de scalpel aux coups d'épaules, le tranchant d'une attaque à la conservation. Et ça lui réussit. Comme me l'indiquait l'ami Anderson durant ce match, grand amateur de Churchill, "il existe trois types de mensonges : les petits, les grands et les statistiques..." Ce dimanche à coeurs ouverts nous l'a rappelé, le régime des datas n'est pas toujours indiqué.

dimanche 20 décembre 2020

Sculpter son cerveau

Toute crise n'est pas seulement un danger, c'est également - traduit du chinois - une opportunité d'évoluer pour ne pas succomber et, si "aucun sport ne peut échapper aux découvertes techniques et aux valeurs culturelles du contexte", le Covid-19 permettrait-il alors de nous émanciper du verbe dont la surenchère pollue jusqu'aux plus nobles aspirations, nous émanciper aussi des outils de plus en plus sophistiqués dont le GPS intégré dans le dos du maillot est l'avatar le plus disgracieux autant que le plus symbolique ? 
De tous les êtres vivants sur cette planète, l'humain est le seul capable de transformer - belle universalité de ce mot ovale - l'environnement qui, à son tour, le façonne. Avec ses sons et ses bruits, ses attitudes, son décorum, ses offrandes et les sensations qu'il développe, soit un ensemble de codes qui nous place dans le jeu et dans le stade désormais vide et pour quelque temps encore, il faut concevoir le rugby telle une langage qui n'aurait pas besoin de verbe pour nous toucher profondément. Ce que Boris Cyrulnik appelle "un bénéfice social". 
Ancien joueur de rugby dans cette longue liste de chercheurs et d'artistes qui mouillèrent le maillot - citons juste René Char, Pierre Soulages, Michel Serres, Julien Gracq et Charles Juliet - le neuropsychiatre et éthologue Boris Cyrulnik dans son court essai en forme d'entretiens, J'aime le sport de petit niveau, paru en février dernier, raconte à quel point à travers ce prisme il est question de socialisation, d'éthique, de production d'échanges et d'épopée, tout ce dont nous avons besoin en ces temps de confinement imposé. 
Un passage de ce minuscule opuscule m'a particulièrement interrogé. Il s'agit de celui où le Bordelais assure que la pratique sportive "sculpte" le cerveau, mais que cette action n'est que peu de chose sans le lien relationnel qu'il faut ensuite tisser. En poussant plus loin, on peut considérer à la lumière de récentes rencontres - celles du XV de France de France dans la Coupe d'automne des nations et celles de Clermont en Coupe d'Europe, par exemple - que les interactions entre les joueurs sont plus essentielles à la bonne marche d'une équipe que la pure dimension athlétique. Ce qui fait sens. 
"On ne peut savoir qui on est que si l'on participe ou l'on assiste à des événements... D'où le goût que l'on a de se mettre à l'épreuve, ou d'assister à des épreuves pour en faire des mythes. Le sport a une fonction de tragédie sociale, comme le théâtre grec. Le théâtre grec mettait en scène les problèmes de la cité, et les citoyens devaient y assister. Je crois même qu'ils n'avaient pas le droit de sortir du théâtre sans avoir parlé de la pièce. Ils devaient rester sur place pour commenter entre eux - fonction démocratique - les problèmes de la cité que les comédiens avaient représentés, au sens théâtral du terme", écrit Cyrulnik. Et c'est bien de sport dont il nous parle. 
De la manifestation in situ de l'activité physique réduite au degré zéro, pan de tissu social oublié dans les discours politiques de grande audience, sport interdit pour un temps trop long de visite sinon masqué, tristement confiné entre des tribunes vides, recalibré à l'état de représentation dévitalisée; et de nous devant nos écrans avec pour seul levier d'amplification notre imagination, ce qui demeure malgré tout une consolation en soi pour qui dispose d'une vie intérieure riche. 
  Puisque nous ne disposons que de cette aune orwellienne, éloignons-nous du salon pour entrer en forêt, ou trotter en rase campagne. Pratiquer le sport de petit niveau en prolongement de la quête du mythe passé au tamis cathodique qui occupe nos week-end, c'est aussi, encourage l'ancien rugbyman, rechercher dans les villages "des matches de très mauvais niveau", mais où "la fête est immense".

mercredi 21 octobre 2020

Renouer

Certains sont plus égaux que d'autres, entendons qu'ils nous inspirent. Non pas qu'ils s'éloignent, non, ils s'élèvent et nous aspirent avec eux vers le haut. Les chroniques littéraires sont nourries de personnalités dont l'histoire intime est source d'amélioration. Comme Augustin décrivant par le menu l'illumination qui bouleversa le cours de son existence du pire vers un ailleurs, Walter sang de héros est, lui, passé de la terre à la "Une" par la seule force de ses convictions. Peu nombreux sont ceux qui portent en eux de quoi nous rendre meilleurs. 
Samedi, la saison internationale retrouve son agenda après huit mois de carence. Nous avions oublié le goût du XV de France victorieux de l'Angleterre, du pays de Galles et de l'Italie, battu en Ecosse mais retrouvé dans l'émotion; une équipe dont nous n'attendions qu'un signe pour nous passionner de nouveau. Huit mois durant lesquels nous avons en vain imaginé que l'ovale redessinerait le monde de demain quand les querelles rabaissaient au contraire notre rugby au rang d'activité picrocholine. 
Que William Webb Ellis soit un mythe ne réduit en rien la portée de son geste, cette transgression magnifiée à laquelle s'ajouta la passe, symbole de transmission qui recèle une incommensurable richesse. A la question "qui du joueur ou du jeu est premier" s'opposent deux visions, et s'il est une nation qui a su alimenter ses débats avec ce combustible hautement inflammable, c'est bien la nôtre. A l'heure où l'ultracrépidarianisme abreuve les sillons, les talk-show et les chroniques, il est bon de s'enrichir de contradictions, de faire tenir ensemble et côte à côte deux idées apparemment contradictoires et insécables. 
Complexe, parfois contrarié, constitué de figures géométriques, d'angles obtus et de lignes d'horizon, le rugby fut dès l'origine attiré par les contraires. Ainsi l'agraire et l'aérien, le large et le près, l'affrontement et l'évitement. Mais ses pôles sont - c'est heureux - cimentés depuis l'origine par une volonté immarcescible : faire d'un joueur mieux qu'un pion sur l'échiquier du jeu. Au pire un fou traversant d'une touche à l'autre, ou un cavalier se jouant des cases noires et blanches; au mieux un roi, ou une reine pour celles qui nous lisent. 
Alors que les Tricolores s'exposent à huis clos, de nombreux joueurs amateurs se retrouvent devant des grilles cadenassées, des vestiaires fermés pour cause de Covid-19 avec son cortège de restrictions, d'interdictions, de confinements ; jusqu'à ce couvre-feu qui nous sert d'occupation crépusculaire. Au coeur de la pandémie, nous restait la parole des joueurs, celle des emblématiques, figures de proue rehaussées en articles de presse. Nous attendions leur voix, sans éclat, mais ferme ; nous attendions qu'ils s'élèvent au-dessus de notre pauvre condition de piétons, eux qui sautent plus haut, courent plus vite, poussent plus fort. 
Mais voilà, ils ne sont que salariés et, s'ils disposent d'un voire deux syndicats, ne souhaitent pas déplaire à leur employeurs, ce club qui les nourrit grassement. D'eux-mêmes, ils avouent n'avoir rien à dire et ne joueront que là où l'on veut bien les sélectionner, les titulariser, les utiliser. Et même s'il n'y a que trois petites sélections à glaner dans un match de préparation ou une compétition d'automne rapiécée, qu'importe l'ivresse pourvu que le flacon reste ouvert. 
Ces deux-là sur la photo s'accrochent par le maillot, liés, noués, soudés, tête contre tête, exténués mais comblés, jamais repus du bonheur simple d'avoir tout donné, ensemble, unis. Tellement de choses pourraient les opposer, mais ce qui les réunit est plus fort que ce qui les sépare. Nous avons été bercés au récit des combats épiques qui aujourd'hui ne tiendraient pas trois minutes sur nos écrans. Qu'importe. L'essentiel se conjugue au présent, pas au passé recomposé ni au futur conditionné. 
  Jusqu'au début décembre, même morcelé, tiraillé, récupéré, le XV de France dispose en plusieurs temps d'un bout de magie : nous faire oublier nos divergences, nos emportements et nos enfermements en retrouvant son essence, celle du jeu libre, pour que nous la partagions. Ceux qui allument ce feu sacré retireront, on l'espère, leur accoutrement d'homme-sandwich, car ils n'ont rien d'autre à offrir qu'un peu de plaisir, celui qu'ils donneront quand ils saisiront que ce qu'ils prennent se reflète d'abord dans le miroir de nos yeux. Avant de revenir vers eux.

lundi 7 septembre 2020

Debout, l'effort

Le retour de l'Ovale s'accompagnerait donc d'une tendance au sifflet, et les pénalités - ainsi que les cartons - se sont davantage multipliées que les décalages en bout de ligne durant cette si attendue première journée d'un Top 14 dont nous avions perdu le goût depuis plus de six mois. La faute, entend-on derrière les talenquères, à la nouvelle - une de plus - interprétation de la règle du jeu au sol. Cette fois-ci, elle privilégierait le défenseur et non plus l'attaquant. 
J'adore le rugby pour de multiples raisons, dont les premières remontent à l'enfance et la dernière à l'attitude très digne de Romain Ntamack à l'issue d'un match que son caractère domina. Mais aussi - c'est plus récent car il m'a fallu le comprendre comme un changement de paradigme vital par essence - pour ses contre-pieds incessants, ses inflexions, ses réadaptations au règlement tellement complexe qu'il peut alimenter mille subtilités pour qui veut bien les replacer sur l'enclume. 
L'arbitre est au marteau ce que le sifflet est à la philosophie : si vous n'y comprenez pas grand chose, on vous l'inculquera de force que vous le vouliez ou non, à grand renfort de pénalités pour ce qui nous concerne, et elle furent nombreuses. N'allez donc pas imaginer que les joueurs soient devenus par nature plus indisciplinés, à l'exception notable le week-end dernier - mais c'est un peu endémique quand même - des Toulonnais noyés dans leur élan désordonné entre ces deux tours du port de La Rochelle que sont Skelton et Vito. 
La résolution de ce souci qui hache les matches est pourtant d'une étonnante simplicité : il suffit de décréter le jeu debout ! Tout devient alors plus simple et plus fluide. Car enfin, pas besoin d'avoir un BE2 pour comprendre que la fin du jeu au sol, cette solution de facilité, cette pauvre tactique conservatrice, a été décrétée. Etait-ce d'entrée si difficile à formaliser balle en mains ? 
Le législateur, à l'évidence, a décidé d'éradiquer "la guerre des étoiles", ces arrivées en planches avec gros coups de casques dans les cervicales du gratteur. Elle annonçait un drame de plus en plus probable pour qui voulait disputer au sol le ballon. Je reste surpris qu'il faille un tel temps d'adaptation pour comprendre que le choix réflexe de se coucher devant un défenseur pour protéger son ballon plutôt que de rechercher intelligemment l'intervalle ou le créer pour un partenaire lancé, est désormais périmé. Cette première journée aura vu les succès du Racing 92, de Pau et de Castres à l'extérieur, trois équipes "caméléon", c'est-à-dire excellentes dans l'adaptation et la reconfiguration, trois équipes qui disposent de points forts, à savoir des facteurs X côté francilien, une mêlée puissante chez les Béarnais et une charnière manœuvrière en ce qui concerne les Castrais. Sans doute trop proches de ce qui faisait leur charme il y a six mois, Lyon, Montpellier et Agen se sont inclinés devant leur public, ce qui toujours vexant. 
Puisqu'aucun bonus offensif n'a été décroché, les Rochelais se trouvent en tête de l'expédition. Go West ! Comme le jeune prodige Antoine Hastoy à l'ouverture de la Section et le génie calédonien du Racing 92, Finn Russell, le zébulon néo-zélandais au prénom de héros de collection verte, Ihaia, a tranché les défenses, boosté ses partenaires, additionné les points et régalé les connaisseurs. Aucun doute là-dessus, le jeu debout favorise les prises d'initiatives, et s'il subsiste quelques rucks, qu'ils passent aussi vite que l'éclair tant le sol se dérobe. 
  En écrivant cela, je pensais au Stade Toulousain qui a fait du jeu debout son viatique depuis presque quarante ans quand surgit dimanche au bout de la nuit l'essai fulgurant d'Antoine Dupont génialement initié par deux ouvreurs : Thomas Ramos et Romain Ntamack, avec le relais sur un pas de Sofiane Guitoune et sa passe laser sans laquelle rien n'aurait été possible. Apprécions, en ces temps de retour à la normale, le rugby quand il remet son avenir entre des mains.

lundi 13 avril 2020

Le rugby, tout un roman

Un fragment de roman, une citation tirée de chroniques et le ballon à deux bouts sort d'entre les pages. Grande geste en permanente évolution où l'esprit l'emporte sur la lettre - quel paradoxe lorsqu'on évoque la littérature ovale - dans l'espace clos des stades et, soudain épanoui, dans les prairies, nos champs sauvages de l'enfance, le rugby est une géographie débordant d'histoires.
En septembre prochain si le déconfinement nous le permet, nous rejoindrons Uzerche pour échanger sur le thème de la littérature et du rugby. Tandis que nous œuvrons, avec Benoit Jeantet, pour intercaler cette intervention en bout de lignes, prenez le temps de ranger votre bibliothèque. Ce petit questionnaire de connivence, tel un jeu de bonne société, associe pour chacune des dix citations ci-dessous le titre de l'ouvrage et son auteur.

Béloni (Jean Colombier) :"J'ai abandonné les belligérants, je préférais parler littérature avec Blondin. (...) Ce qui fut fait dans les règles de l'art. La première bouteille de pastis épuisée, nous nous sommes rendus dans le troquet du village où il avait ses habitudes. (...) Jamais je n'aurais imaginé qu'un écrivain pût remplir mon verre à ce rythme-là, vive la littérature française. Sous les miennes qui tombaient sans espoir de sursis, j'observais ses paupières fatiguées et devinais qu'y veillait, discrète et vigilante, la flamme de l'écriture." Bonne réponse de Gariguette.
Match aller (Julien Capron) : "Courir, plaquer, lancer en touche, gueuler à Félix qu'il vaut mieux jouer au près, la tête qui prend un immeuble, se relever, (...) pas le droit de laisser le bourdonnement s'emparer de la tronche, surtout, ne pas laisser le cœur redescendre, ne pas relâcher sa rage, sinon l'épuisement. (...) Faudrait faire quelque chose, mais le premier qui tente un coup se fait envoyer dans la tribune. Ca reste au ras, au combat. C'est ce qu'on appelle un match fermé." Bonne réponse de Gariguette...
Chroniques ovales (Jacques Verdier) : "Quel crédit accorde-t-il à l'idée selon laquelle le rugby, sport d'intellectuel, ou voulu comme tel par la gente littéraire, ait tiré après soi tant de cœurs d'écrivains ? (...) J'épie de la sorte le moindre détail, feignant de balayer l'espace en guise de réflexion. J'observe l'homme bien sûr, dont l'équilibre, la vivacité et le maintien m'en imposent. (...) Il me raccompagne jusqu'au bas de la terrasse et me laisse sur le seuil de la porte. Je rêve au Roi Cophetua." Un point pour Gariguette.
Raffut (Philippe de Jonckheere) : "Madame la juge si vous permettez ? Oui monsieur. En fait Emile joue au rugby depuis qu'il a l'âge de sept ans, ce qui lui fait beaucoup de bien et "raffuter" est un terme qui est permis au porteur du ballon et qui consiste à éloigne du bras, j'étais en train de mimer le geste en plein tribunal, non sans une pensée pour certaines fois dont il me souvenait que je l'avais produit moi-même, plus encore toutes les fois où je l'avais subi (...) ou encore ces entraînements où je l'avais expliqué, décortiqué et démontré à mes petits poussins." Et un point pour Lulure.
Dieu aime-t-il le rugby ? (Jean-Claude Lombard) : "Dieu - Mais, Rugby, c'est une ville. Pipette - Non, c'est un art. Dieu - N'exagérons rien. D'après ce que Je vois, c'est un jeu. Pipette - Pas comme les autres. Dieu - C'est vrai, c'est la première fois que Je vois un ballon ayant forme d'un baptistère. Pipette - C'est parce que vous avez fait le rugbyman à votre image. Dieu - Moi ? Pipette - Hé oui, il a introduit le hasard ! (...) Dieu - Et mon image, sur ce rectangle vert, où est-elle ? Pipette- Dans l'homme qui se crée de l'indéterminé, pour vous imiter." Bonne réponse de Sergio, qui émarge à deux points.
Déjà... (Jacky Adole) : "De jeunes supporters impétueux, peints et enturbannés, s'enroulaient autour du terrain en courant, et c'est dans ce tourbillon de carnaval que les joueurs pénétrèrent sur la pelouse (...) saoulés par l'émotion, l'attente et l'envie d'en découdre enfin (...) Entêtées, les hommes opposaient leurs cultures si semblables et les Rochelais purent débrider le jeu par quelques fugues et variations des lignes arrière afin que leur supériorité puisse s'exprimer, puisqu'elle ne parvenait pas à s'exercer immédiatement dans la fournaise des luttes frontales." Un point pour Gariguette
Petits bruits de couloir (Philippe Guillard) : "L'hôtesse vient de repasser. C'est une souffrance, pour les piliers, de mater une fille qui passe. Ils ont tous comme qui dirait un problème technique. D'abord, ils sont trop musclés du cou, ensuite, ils ont les cervicales légèrement concassées par les mêlées. Alors, pour le matage de greluche, ils n'ont que trente degrés d'autonomie circulaire, après, faut que les épaules embrayent. En même temps, ça leur fait beaucoup de bien, c'est comme des étirements." Bonne réponse pour Sergio.
Qui veut jouer avec moi ? (Adolphe Jauréguy): "Pour vos joueurs déjà suffisamment tricheurs par nature, il y a assez de piment dans la sauce du rugby. Inutile d'ajouter celui du Championnat. Supprimez-le, et après cette opération chirurgicale, vous chasserez le joueur brutal et imbécile, celui qui joue au rugby pour vivre, au lieu de vivre pour jouer au rugby.(...) Le rugby n'est pas un jeu de bourriques. Les batailles de rue et les bagarres n'ont rien à faire dans un jeu noble de gentlemen ! Le rugby n'est pas fait pour tout le monde. Il doit être le jeu d'une élite éduquée." Bravo, Sergio, troisième bonne réponse.
Les Ovaliques (Georges Pastre) : "Tous les rouquins du rugby du monde ont été des terreurs ; à croire que les Egyptiens antiques avaient tout prévu puisqu'ils balançaient dans le Nil tous les enfants mâles naissant roux. Hercule ne faisait pas exception. Comme personne, le jour de Noel 1948, n'avait jugé bon de le jeter dans la rivière Aude, deux décennies plus tard il s'était mis à terroriser tous les petits clubs du championnat du Languedoc. Nous ne vous dirons pas le nom du sien ; pour éviter les vagues." Le point pour Lulure, qui récolte deux points.
Ca, c'était quelqu'un (Serge Simon) : "Le jeudi était un jour de repos, mais plein. Plein des espoirs de faire partie du voyage, plein des craintes que pouvait inspirer l'adversaire. Ensuite arrivait le week-end, l'épicentre de tout. La préparation du match occupait l'espace et le temps. Chaque seconde était pleine de mille choses à penser et à faire. Le match arrivait enfin, massif, exaltant, et l'après-midi comblait le reste. Tout le vie de Georges s'y condensait." Cinquième bonne réponse de Gariguette, qui l'emporte !
Pour paraphraser Lucien Mias, une des plus importantes dimensions de l'art pourrait s'intituler "le héros en nous". Littérature et rugby procurent aux bloggeurs de Côté Ouvert l'occasion d'aller au bout de leurs ressources pour se dépasser et vivre avec une grande intensité les émotions que procure l'écrit. Toute ma considération épistolaire à Gariguette, aka Sylvie Colliat, qui a trouvé une réponse sur deux !

lundi 16 mars 2020

Nous faisons blog

Il y a le citron. Celui qu'on mord à la mi-temps et qui irrite les gencives ; dont l'acidité nous rappelle ce jeu. Alors foule d'odeurs et de goûts, de sons et d'actions remonte à la surface. Lucien Mias me signalait il y a quelques temps de cela qu'à ses yeux le passage du jeu au sport en ce qui concerne le rugby s'était effectué en 1958. Le 18 mai, très exactement, sur la pelouse du Stadium de Toulouse. Ce jour-là, Mazamet et Lourdes se disputaient le bouclier de Brennus.
Des avants fédérés par le docteur Pack auréolé de son succès en Afrique du Sud et serrés autour du factotum Aldo Quaglio face à la ligne de trois-quarts du XV de France - Tarricq, Prat, Martine, Rancoule et Lacaze - tracée par la charnière des frères Labazuy. La victoire lourdaise fut éclatante, scellée d'entrée par un côté fermé d'école concocté par Jean Prat comme on contourne intelligemment une pente trop abrupte.
Pour autant, il n'y a pas de raccourci. Depuis L'ascension du mont Ventoux par Pétrarque en 1336 dont je vous conseille la lecture - ouvrage aussi bref qu'intense à l'image d'un contre-la-montre - on mesure à quel point notre penchant nous entraîne vers l'activité la moins épuisante quand la récompense ne s'obtient qu'après de pénibles efforts. Relâchement coupable que cette affection pour l'aisance, éructait Mias, adepte de la prise immédiate et frontale de la ligne d'avantage, battu ce jour de mai 1958 par les tenants de l'attaque en profondeur et du décalage en bout de ligne.
Depuis cette époque où les grandes gueules, comme des pôles opposés, n'hésitaient pas à s'invectiver dans le couloir des vestiaires au coup de sifflet final et se repoussaient alors qu'elles étaient mues par une même passion ardente mais de formes d'expression différentes, le rugby français n'a cessé de se déchirer et de s'enrichir d'un même pas, théorisant ses extrêmes à la façon de Spinoza construisant son Ethique selon un modèle démonstratif emprunté à la géométrie.
L'Ecosse nous a rappelé, lorsque nous regardions le score, que le rugby ne s'enclenchait qu'à partir d'un axiome reçu à pleine vitesse dans les regroupements, un engagement qui ne supporte aucune scorie. Une façon de pratiquer avec élan - voire même allégresse - une violence ordonnée, collective et qui fait sens, scolie placée magnifiquement en prélude de Flower of Scotland, chardon si peu amène surmonté d'une fleur à la tête dense et serrée.
Dense et serré, voilà bien l'esprit des Quinconces unis dans l'adversité. A l'heure d'abandonner tout voyage vers Uzerche en avril, le noyau dur se retrouvera en septembre, et s'il faut encore repousser l'échéance, et bien soit nous passerons l'hiver soudés en un seul blog. Que le virus décharge ses toxines et nous retrouverons nos aises, nos agapes et nos sésames épistolaires là où brille la perle de Corrèze.
Tout s'arrête, donc. Presque tout. Le réel s'éteint mais prospère le virtuel par un étonnant renversement d'axe, ou plutôt un principe d'obliquité pour les enfants du paradigme que nous sommes. "C'est lorsque nous sommes environnés de tous les dangers qu'il n'en faut redouter aucun," écrivait Sun Tzu. Cernés que nous sommes d'injonctions anxiogènes et de perspectives pandémiques, le rugby, éminemment tactile, activité collective qui va de touche en mêlée, nous appelle à rebours de l'ère de ce temps d'isolement. D'où notre trouble quand survient le confinement, nourris que nous sommes au contact.

mercredi 2 octobre 2019

Mesure de grandeur

En regardant ce cliché, les raisons d'aimer le rugby ne manquent pas. Les Irlandais ont initié cette haie d'honneur à l'issue de leur défaite et on trouvera difficilement hommage plus fair-play. De culture anglaise, cette tradition ovale est devenue systématique en match international depuis le Tournoi 2004. Une façon pour le perdant de saluer son vainqueur. Ici, les Japonais rendent la pareille à leur infortuné adversaire irlandais. Ils s'étreignent, aussi. Joie et honneur.
Quoi qu'il arrive, les Japonais ont réussi la Coupe du monde qu'ils organisent chez eux, une première hors des terres historiques des nations fondatrices. Après le miracle de Brighton en 2015 face à l'Afrique du Sud, ils ont récidivé devant le numéro un mondial, cette Irlande présentée comme un sérieux prétendant au trophée Webb Ellis et passée complétement à côté de son match, engoncée dans un jeu robotisé, prévisible, systématique, pour tout dire lénifiant.
Au coup de sifflet final de ce Japon-Irlande entré dans la légende, les techniciens français qui suivaient presque tous cette rencontre, échangeaient sur le même thème : nous avons vu le rugby d'aujourd'hui, c'est-à-dire de demain pour les autres nations qui fonctionnent encore avec les mêmes schémas depuis quatre saisons, combinaisons dont les premiers temps de jeu consistent à percuter sur la ligne d'avantage jusqu'à ce qu'un momentum (traduisez par élan ou dynamique) s'installe.
Qu'est-ce que les Japonais ont apporté de furieusement contemporain au rugby à travers ce match ? La vitesse d'initiative, de soutien, d'intervention et d'enchaînement. Leur fraîcheur dans les mouvements simples mais renouvelés. Leur inlassable et ardent désir de garder le ballon en vie au prix d'un engagement sans faille. Leur précision gestuelle, quand partout ailleurs dans ce Mondial les approximations se multiplient.
On trouvera - l'enchaînement s'impose - dans l'inconsistante rencontre entre Français et Américains le parfait contre-exemple de la remarquable préparation dont ont fait preuve les Japonais pour arriver à faire chuter ainsi l'Irlande. Seize en-avants tricolores, soixante-sept minutes de purge absolue et le bonus offensif accroché par la queue. A ce niveau, ce n'est plus cette inconstance historique dont se pare le XV de France en même temps qu'il arbore son French Flair, mais de la polyarthrite rhumatoïde. 
C'est pourquoi nous jetterons un voile pudique sur ce succès bleu somme toute très flatteur pour nous projeter samedi vers Angleterre-Argentine, moitié Malvinas moitié Falklands, qui intéresse tout particulièrement les Frenchies dans l'optique d'une qualification pour les quarts de finale, et surtout ce Japon-Samoa qui doit confirmer la montée en puissance du pays organisateur, lequel a su monter son exigence d'un cran pour créer les conditions de sa réussite.
Dans l'étuve de leurs stades couverts, fendant l'air lourd et humide qui colle les maillots devenus spongieux, les Japonais n'ont de cesse de se passer le ballon, y compris devant la défense, de le conserver jusqu'à l'essoufflement de l'adversaire. Ils avancent à rebours des conclusions actuelles qui préconisent des actions courtes bonifiées de offloads. Qu'importe puisqu'ils avancent ensemble, portés par un élan que l'adversaire contrôle difficilement. Sans aucun doute ils ont su investir dans leur geste rugbystique la spiritualité qui anime chacun, ou presque, de leur actes quotidiens.


lundi 10 juin 2019

Beau comme de l'attique

Considérant la faible intensité technico-tactique des barrages et des demi-finales, on est en droit de se demander s'il faut conserver le principe d'une phase finale réduite à trois étages. Le leader du Top 14 après vingt-six journées et son dauphin se retrouvent ainsi à Saint-Denis, et ce n'est que justice puisqu'on remarquera qu'il s'agit là, avec Toulouse et Clermont, des deux équipes qui proposèrent le meilleur rugby, voire le meilleur du rugby entre la fin-août et ce début juin.
A quoi s'attendre, samedi soir, au Stade de France ? A tout, sauf à un duel en toc. Il sera sans doute cantonné dans un premier temps sur la ligne d'avantage, là où les défenses tentent de s'imposer. Mais il n'y restera pas. Défendre demande tout - courage, abnégation, organisation, persévérance - sauf du génie. Et il se trouve que du génie, Toulousains et Clermontois en disposent. Citons seulement deux exemples de cracks, Cheslin Kolbe et Damian Penaud, capables de changer le cours d'un match à eux seuls et soudain cette finale s'enflamme dans nos esprits. Toulouse et Clermont alignent aussi des têtes pensantes, Sébastien Bézy et Greig Laidlaw, demis de mêlée qu'on n'attendaient pas à pareille fête.
Quelle que soit l'issue de ce match ultime, le Bouclier de Brennus sera levé par des mains expertes, posé ensuite sur des épaules de géants. Le Stade Toulousain (19 titres) et l'AS Clermont-Auvergne (13 finales) dominent le rugby français depuis plus d'un siècle. Aucun autre club impliqué dans cette phase finale n'aura maintenu son histoire dans l'élite sans jamais changer de division. Au-delà des classements, le rugby que Toulousains et Clermontois proposent ne date pas de la dernière considération tactique, des aléas du recrutement, de la soudaine envie d'un président, non... Il remonte aux origines.
Voici deux clubs immenses que presque tout oppose mais que l'essentiel réunit. Leurs histoires respectives n'ont rien en commun mais leur culture du jeu, même si elle ne colle pas à l'identique, recèle des trésors d'imagination, de recherche, d'organisation, de réflexion, et ce depuis toujours. Ugo Mola et Frank Azéma sont habités par le même exigence. Passés par la roche tarpéienne, les voilà en capitale pour un titre qui sacrera leur volonté de ne pas céder à la pression du résultat en restant fidèles à leurs convictions.
Le Stade Toulousain de Ugo Mola a écarté, en partie, le poids des gabarits pour lui préférer la vitesse, celle de Guitoune, Kolbe, Dupont, Bézy. Le Clermont de Frank Azéma panache ce registre avec de puissants finisseurs, Toeava, Raka, Moala. On aurait souhaité que leurs visions puissent s'exprimer au chevet d'un XV de France qui a bien besoin de convictions offensives plutôt que de rafistolages. En attendant cette reconnaissance méritée, la finale qui nous occupe doit davantage, et c'est heureux, à l'adhésion tactique qu'aux scores favorables, même si La Rochelle et Lyon furent de bons partenaires.
Faut-il supprimer la phase finale dans l'état actuel des choses, c'est-à-dire conçue pour remplir les caisses de la LNR ? La saison dernière, le titre est revenu à Castres, parfait outsider qui avait fait des vertus humaines son viatique. Cette fois-ci, le Bouclier de Brennus est placé sous le signe du jeu de mouvement et de la prise d'initiative, pas du contre-ruck. Reste à savoir si, comme c'est très souvent le cas en finale, l'enjeu de prendra pas le pas sur le jeu.
Clermont a connu l'échec, celui d'une saison blanche, ratée. Toulouse a pris le temps de construire l'après-Novès. Que ces deux géants, que ces deux pans d'histoire se retrouvent et s'affrontent demeure néanmoins un gage de qualité. Le choix des meilleurs sélectionnables présents sur la pelouse du Stade de France suffirait à redonner un peu de couleurs à notre équipe nationale. Voyez plutôt : Médard, Huget, Fofana, Guitoune, Ntamack, Penaud, Lopez, Bézy, Dupont, derrière, Iturria, Cros, Lapandry, Cancoriet, Vahaamahina, Mauvaka, Baille, Marchand, Tolofua, Kayser, Falgoux et Slimani, devant. 
Toulouse-Clermont, la finale rêvée, attendue, imaginée ; un dernier rendez-vous après neuf mois de bagarres par tous les temps avant de tourner le page et de regarder vers le Japon. Le meilleur du rugby de France n'est pas à Marcoussis, malheureusement pour le XV de France, mais bien à Saint-Denis. C'est aussi l'enjeu de cette finale haut de gamme : en poussant le curseur du jeu, situer le vrai niveau d'un Top 14 si décrié.
A l'heure où je rédige ces lignes s'écartent avant le coup d'envoi les objections, les contrariétés et les malentendus. Notre plaisir est pensif devant tant d'heures d'heureuse exaltation. Je vous imagine, lecteurs, recevoir cette promesse au retour d'une promenade ou d'un dîner entre amis. Relisez cette chronique. Vous concevrez avec moi que le rugby n'est pas un accessoire divertissant ni le tintement des grelots assez inutile qui accompagne le "sérieux de la vie".
Le jeu est, comme l'art, l'activité véritablement métaphysique de cette vie. Paraphrasant les premières lignes de La naissance de la tragédie écrit par Friedrich Nietzsche en 1871, Clermont serait alors l'art apollonien et Toulouse l'art dionysiaque, "deux instincts qui marchent côte à côté, s'excitant mutuellement à des créations nouvelles et plus vigoureuses afin de perpétuer entre eux ce conflit des contraires qui recouvre en apparence seulement le nom d'art (que je change ici en rugby), qui leur est commun ; jusqu'à ce qu'enfin, par un miracle du "vouloir", ils apparaissent unis, et dans cette union finissent pas engendrer l'œuvre d'art " à la fois esthétique du rêve et de l'ivresse. Ce serait beau comme de l'attique.

mardi 28 mai 2019

Magne en chemin

Un an et demi pour mûrir ce projet. Au final, l'ouvrage ne suit pas le chemin initial. "Je n'avais pas envie de faire un constat mais d'écrire sur l'entraînement, le jeu, la technique. Avec un lexique commun que tout le monde pourrait s'approprier." Pour autant, cette idée n'est pas lettre morte. Olivier Magne transformera sans aucun doute d'ici peu cette envie. En attendant, il a électrocuté les lignes en publiant récemment "J'ai mal à mon rugby" (Editions Solar). Tout sauf un pamphlet ou des mémoires : plutôt un réquisitoire suivi de propositions, ce qui est bien pour nous plaire depuis le temps qu'ici les commentaires ne cessent de prôner le changement.
D'ouvrages à charge, ma bibliothèque ovale en connait un rayon, qui va de Jacky Adole à Jean-Yves Viollier, en passant par Pierre Albaladejo, Serge Betsen et Jean-Paul Rey, sans oublier le petit dernier, Ludovic Ninet. Celui d'Olivier Magne détonne par son contenu autant que son style, à l'image du troisième-ligne aile qu'était ce Cantalou dévaleur de pentes venu au rugby sur le tard après avoir frôlé une carrière de skieur olympique. L'écriture est légère, presque aérienne. Elle slalome entre les thèmes en laissant sa trace, creuse sans difficulté au plus court sans s'égarer.
Une visée motive son propos, c'est là le plus important. "Les gens que je croise hors du milieu du rugby me demandent tous : Mais alors que se passe-t-il dans votre sport ? Comme si tout était opaque et nébuleux... J'en avais marre d'entendre ça", m'avouait Olivier, alors que nous échangions au sujet de son manuscrit. "Si, dans quinze ans, nous nous retrouvons au même point, lâchait-il en évoquant le rugby d'en France, je ne pourrai pas me reprocher de ne pas avoir alerté..." Et surtout de ne pas avoir apporté des solutions à l'issue de ce décryptage limpide qui repose sur son expérience d'international, de capitaine tricolore, d'éducateur itinérant, de consultant média et d'entraîneur.
J'ai particulièrement apprécié, chapitre dix, le passage concernant les voyages. "J'ai réalisé, écrit-il, qu'on peut apprendre de n'importe qui, là où on s'y attend le moins." Et d'évoquer le Cameroun, la Grèce et l'Ukraine, autant de terres qui n'ont rien d'ovales. "Relativement jeune, je me suis placé en position de former des entraîneurs ". Ici se trouve la clé de transmission sur le chemin qui se crée pas à pas. Nous voilà au rebond de la poésie de ce randonneur sur l'eau qu'était Antonio Machado.
"Toi qui marches, il n'existe pas de chemin. Tout passe et tout reste. Mais le propre de l'homme est de passer, passer en faisant des chemins. Toi qui marches, ce sont tes traces qui font le chemin, rien d 'autre. Le chemin se fait en marchant." En forme d'héritage et tout autant de construction, Olivier Magne trace phrase après phrase un sillage dans lequel beaucoup pourront s'inscrire. Il écrit : "En formant, on se forme." Idée force qui incite à poursuivre la réflexion.
Quinze chapitres, donc, en symbole. L'avant-dernier recense quelques propositions qui font écho aux nombreuses et fréquentes préoccupations des bloggeurs de Côte Ouvert : création d'une Académie de rugby, limitation par club à cinq joueurs non-sélectionnables dans l'effectif professionnel, suppression de la phase finale de Top 14 et de Pro D2, avec une seule relégation... Au moment où, prenant la place de Perpignan, Bayonne remonte dans l'élite à l'issue d'une phase finale d'anthologie, au moment où Brive accueille Grenoble pour un barrage d'accession qui s'annonce musclé, la question se pose.
Qui se souvient que le 25 août de l'année dernière, le Racing 92 plombait d'entrée la saison du RC Toulon en l'emportant à Mayol (25-9) ? Nous avons tous oublié que le lendemain, Castres surprenait Montpellier chez lui (25-20)...  Neuf mois plus tard, les Tarnais déchus suivront l'aventure héraultaise devant leurs écrans de télévision. "On ne fait pas toujours la meilleure équipe avec les meilleurs joueurs, écrit Olivier Magne, page 106. Parce que, à la fin, il va manquer le plus important : l'émotion, les sentiments et l'attachement à son club qui permettent de se dépasser à un moment crucial, plus seulement pour soi, ses coéquipiers, mais aussi pour les gens côtoyés dans et autour du club." Passé par Dax, Brive et Montferrand alors en quête du Bouclier de Brennus, il sait de quoi sont faites les déceptions collectives.
Ainsi, ce qui manquait aux Montpelliérains et faisait la force des Castrais la saison passée a changé de mains, transvasé d'un club à l'autre. Comme si les vérités s'ingéniaient à nous feinter, solides que nous croyons pourtant être sur nos appuis. Ce jeu de rugby serait donc une métaphore du déséquilibre, moment bascule qui fonde notre marche. Ce que nous disent, dans une course opposée, Castres et Montpellier à l'heure où s'avancent les barrages, c'est bien que l'histoire d'une équipe s'écrit en trois temps : construction, destruction, reconstruction.
C'est aussi la définition d'une ligne de vie tracée dans nos jeux de paumes, entre doute et absolu. En nous redressant, nous souhaitons de tout notre être accéder à quelque chose. Que ce soit toucher le Bouclier de Brennus ou tutoyer une aspiration plus cérébrale. Il est bon de nous souvenir alors que dans une existence qui aspire à s'élever, l'essentiel n'est pas d'atteindre un idéal mais bien d'y rester fidèle.

mardi 22 janvier 2019

Plaqué or

Ce qui nous choque, ce n'est pas l'expansion mais la démesure; non pas la croissance mais l'excès auquel se donne le rugby. A tel point qu'il s'est éloigné, en France, de la base que forme le monde amateur. La loupe qui l'ausculte et le multiplie à l'infini, focale médiatique centrée sur quelques clubs haut de gamme qui sont la propriété de milliardaires, chefs d'entreprises ou sociétés industrielles, fausse nos regards, et c'est bien malheureux.

C'est bien malheureux pour ce sport d'éducation créé pour diffuser auprès d'une jeunesse qui deviendra classe dirigeante dans les pays anglo-saxons et en Argentine des vertus cardinales propres à améliorer l'homme et la société. L'élite des joueurs se compose aujourd'hui de mercenaires et les hommes de devoir qui œuvraient naguère dans l'ombre en s'enorgueillissant de cicatrices portent aujourd'hui plainte comme leur ancien employeur pour atteinte à la santé et négligence coupable.

On n'arrive pas encore à sortir de ces satanés commotions qui nous reviennent en pleine gueule à mesure que les décès, cinq désormais avec un jeune samoan, soit cinq de trop, s'additionnent. Les instances fédérales voudraient nous faire croire qu'elles s'inscrivent dans des statistiques qui n'ont rien d'alarmistes. Mais si le risque zéro n'existe nulle pas, il est de notre devoir de protection d'assurer une pratique qui ne met pas en danger la vie des joueurs comme s'il s'agissait de bétail qu'on mène à l'abattoir à grands coups de pick-and-go, cette plaie à une passe qui aligne les temps de jeu alors qu'il s'agit d'un déni d'action.

Impossible de le cacher : le rugby véhicule désormais une mauvaise image, et seuls les résultats du XV de France peuvent sortir l'ovale français de la déprime de match. Ou pas. C'est dire l'importance de la vitrine. Tout passe aujourd'hui par la devanture du magasin, et c'est l'heure pour le rugby français, déjà peu représenté en Coupe d'Europe, de prendre quelques couleurs, d'autant que le Racing 92 et le Stade Toulousain s'affrontant en quarts de finale, il ne restera qu'un seul représentant du Top 14 dans le dernier carré européen.

Beaucoup d'éducateurs le constatent et le regrettent : les problèmes du rugby pro se déversent par pleins tonneaux sur le monde amateur alors même qu'une séparation de fait s'effectue entre ces deux univers. La théorie du ruissellement, chère à nos dirigeants politiques, a des effets pervers qui ne plombent pas uniquement le rugby français, ce qui n'est pas pour nous rassurer, et si la problématique de la mêlée - effondrement, arrêt du jeu et blessures - a été en grande partie résolue par des changements de règles (elle reste un souci en Australie et en Afrique du Sud), il faut souhaiter qu'il en sera de même avec la crise de la commotion cérébrale.

Après la Coupe du monde 2019, c'est acté, le plaquage ne pourra s'effectuer qu'à la taille ou en dessous. Pour n'avoir pas été un grand défenseur durant ma très médiocre carrière de joueur, je peux néanmoins vous assurer une chose : nombre de plaqueurs s'assommeront sur les hanches et les genoux adverses. Ce qui m'avait toujours empêché, préférant la défense glissée, de descendre bas sur mes appuis...

A long terme, l'idée du think tank de World Rugby de créer une ligne de protection située à hauteur du nombril, ou des tétons selon affinités, devrait déboucher sur un rugby d'évitement. En effet, "la défense, qui ne vient plus dans les rucks et forme un mur infranchissable d'une ligne de touche à l'autre, devra fonctionner en rideaux et donc laisser des espaces plus grands au porteur de balle et à ses soutiens immédiats", m'explique le DTN Didier Retière, ancien entraîneur adjoint du XV de France sous l'ère Lièvremont.

Il faudra bien aussi un jour que ce qui dépasse, à savoir les muscles hypertrophiés, les joueurs surdimensionnés, les budgets pharaoniques, les prétentions arrogantes, les déclarations assassines, soit retranché. L'exceptionnel a ceci de limité qu'il ne s'inscrit pas et qu'à force de bafouer les règles, qu'elles soient de pure physique, morales, éthiques ou financières, ceux qui ne se rêvent que supérieurs finiront - némésis vs hubris - par être fragilisés, ou démontés.

De même que notre société, qui se lézarde, se cherche une forme nouvelle et surtout durable de vivre-ensemble, le rugby français a tout intérêt à ne pas masquer sa réalité derrière des chiffres et des effets d'annonce pour réseaux sociaux s'il veut retrouver, très vite, la place qu'il occupait il y a peu encore sur l'échiquier mondial. A moins de deux semaines du coup d'envoi du Tournoi des Six Nations, on aimerait pouvoir se dire, sereinement, qu'importent peu les résultats puisque le jeu, c'est le style, et que nous en sommes pénétrés.

lundi 24 décembre 2018

Le basque et la plume

D'habitude, l'amorce d'une chronique s'enflamme facilement. Cette fois-ci, il n'en est rien : la mèche est humide. Mes pensées vagabondent, buissonnières, et se tournent vers Julien Gracq, passionné de rugby et admirateur de Jean-Pierre Rives, ainsi qu'il me l'avait précisé au cours de nos trop brefs échanges épistolaires, quelques mois avant qu'il ne disparaisse. L'évocation de son adolescence dans La forme d'une ville (Corti, 1985) me touche toujours, comme ce jeu de balle ovale organisé autour de quelques règles et de lignes incertaines tracées sur la poussière entre copains. Rugby, sport de formation, comme on parle du roman.


Nous sommes nombreux plantés, hébétés, depuis que le basque et la plume nous ont quitté au moment où l'ovale emportait aussi trois de ses jeunes pousses. Une somme d'impressions tenaces annonce peut-être la mort imminente d'une activité sportive versée dans le professionnalisme qu'elle ne maîtrise pas et qui lui correspond si peu, à l'évidence, avatar pour lequel elle ne s'est visiblement pas préparée. Le changement dans l'urgence n'est pourtant pas conseillé.


Nous en sommes venus à croire ce sport universel non pas parce qu'il couvre toute une surface et parle facilement aux plus nombreux, mais justement pour le contraire : il se mérite, niché dans des provinces reculées de l'esprit, et ne s'offre qu'aux plus persévérants, épousant un spectre intime qui peut aller des pudeurs de Julien Gracq aux passions de Che Guevara, en passant par  les solitudes déguisées d'Antoine Blondin.


Quand on est rugby on peut, comme l'écrit si justement Benoît Jeantet à propos du reclus de Saint-Florent-le-Vieil, "se tenir soigneusement à l'écart du boulevard du bruit, préférant les creux des chemins obscurs de la création", tout en singeant l'hiver rue de la Soif sous le signe du cochon, puisque tout est bon pour chercher des raisons de bouger plus que d'agir, et aussi un peu de chaleur humaine dans un élan, ou un semblant, de fraternité.


Rien n'est offert qu'un drap de tristesse dans lequel s'envelopper en attendant que l'année trépasse elle aussi. Il nous faudrait pour bien faire mettre le barnum en vacance. D'ailleurs, je ne sais même plus qui joue, ni dans quel stade, et m'en désintéresse au plus haut point. Le maillot bleu sombre et l'autre clair s'assemblent sur une pelouse de synthèse, jeu à l'identique, structure, mouvements et illusions de même.


S'ils se situaient à l'opposé l'un de l'autre, Louis Poirier communiste convaincu et Antoine Blondin réactionnaire avoué en littérature comme en politique, étaient reconnaissables à leur style. "Amplitude du phrasé, ressac de sensations profuses", dessine Jeantet au sujet de l'auteur de ce Goncourt avorté qu'est Le rivage des Syrtes (Corti, 1951). Le Blondin de l'Humeur vagabonde (Gallimard, 1979) aurait plutôt, lui, "entrepris non seulement de plaire mais de charmer", tresse Maurice Nadeau.


De Julien Gracq, Jacques Verdier recueillit - c'est à noter - les avis rugbystiques pour les publier dans Midi-Olympique et je crois bien qu'il est le seul de notre profession à l'avoir ainsi confessé en mode ovale. Jean Cormier, lui, nous rendit Le Che dans un maillot de gros coton, les crampons dans la boue, tour de force pour ce farceur impénitent qui prolongea aussi la mémoire de l'Antoine sans pour autant le sauver des vents...


Le rugby serait donc cette gamme d'émotions dans laquelle piocher nos propres sons, agencer nos accords, di-sonner parfois, résoudre une tonalité, chercher des appuis toniques ou mineurs. Ces notes sont alors transformées en partitions : Jacques Verdier dirigeait l'œuvre au jaune et Jean Cormier animait l'orphéon. Si dissemblables et tellement complémentaires, ils nous laissent, inachevés, sur la coda, les bras ballants et leur cœur à plat.


Eux partis demeure la fable dont nous avons besoin, suiveurs, au milieu du chaos. Considérons le rugby tel un roman intranquille dont l'histoire, les personnages et les décors nous offrent une parole, tout en la dépassant. En deux siècles, générateur de mythes, il s'est émancipé de formes primitives. Il faut lui faire confiance pour réinventer, sous de nouvelles plumes, ses métaphores dans ce qu'elles ont d'intemporel.

mercredi 28 novembre 2018

L'équipe d'enfance

Prolonger le temps d'une victoire quand les Fidjiens nous réconcilient avec ce sport sans avoir besoin d'user d'un logiciel si ce n'est celui, intégré à leur approche, du simple plaisir de jouer. Les terrains sur lesquels ils ont naturellement pratiqué la très ludique version à 7 sont de jachère mais il y germe tout le talent du monde, y pousse la spécificité du rugby, à savoir la passe, la course, l'improvisation, la liberté; une identité bafouée ailleurs par ce qui est devenu trop spectacle.

Pendant que nos pères respectifs, Jacky et Jean-Claude, colonisaient le salon en réfléchissant conjointement aux essors collectifs des All Blacks et à l'avenir des juniors rochelais, nous déboulions nous aussi du jardin d'herbes folles vers le champ en friche qui le prolongeait, pour embellir de trois fois rien notre terrain de jeu. Mon copain Jean-Pierre avait le don de transformer le moindre objet en incomparable cadeau, prodige qu'il continue de réaliser.

Nous appartenions tous deux à l'école de rugby rochelaise et en acceptions les règles : préférer un plaquage désintégrant à une passe de génie, dégager son camp en toute occasion y compris en situation de surnombre offensif, respecter la hiérarchie tacite qui va du pilier gauche à l'arrière, se présenter cheveux courts le dimanche matin avec ses crampons passés au cirage noir et des lacets propres. Et aimer le sandwich au pâté de foie, notre festin d'après-match.

Pour échapper à la rigueur de cette éducation ovale s'ouvrait donc à notre horizon un terrain vague, ou plutôt un vague terrain boursouflé de monticules et de grosses pierres tranchantes, inégal et glissant. Trois longues branches de bois mort assemblées devenaient poteau de fortune. Dans ce champ des possibles s'est construit notre imaginaire. Son souvenir demeure intact.

Rassemblant voisins et amis, nous disposions ainsi de partenaires et d'adversaires qui s'affrontaient le samedi après-midi sous la pluie fine qui collait la terre meuble à nos chaussures. En ce début des années 70, nous rejouions les matches du Tournoi des Cinq Nations. Maculés de boue et de rêves, nous étions l'équipe d'enfance,  .

Je suis ensuite entré par la porte des mots dans le théâtre ovale ; j'ai côtoyé les plus grands artistes, écouté les metteurs en scène, savouré les pièces écrites en direct, apprécié le travail des éclairagistes et partagé les subterfuges de deus ex machina qui finirent par ne plus avoir de secrets pour moi. Une traversée qui m'a augmenté, supplément à la vie devenu manière de philosophie puisqu'elle impose la résilience, l'altérité et la reliance.

Documentaliste à L'Equipe aussi compétent que passionné, mon collègue Thierry Clémenceau m'a récemment transmis quelques documents qui allaient être broyés dans la machine à recycler le papier. L'un d'eux recèle un joyau, colonne rédigée en 1976 par un certain Gilbert Lasserre, ancien joueur du PUC et banquier de son état. L'envie de la partager résonne depuis quelques jours déjà. La voici en guise d'épilogue car elle incite à la prolongation :

«J'ai un peu joué, il y a vingt ans. Ce dont je me souviens, c'est du battement secret de mon cœur. C'est de l'odeur de la terre, de l'herbe, de l'embrocation, de la sueur. C'est l'éclair du ballon qui vient et qu'on passe très vite en dansant sur un pied. C'est la ligne blanche en face, et ce coin de pelouse vierge derrière, où il serait bon d'aller s'aplatir. C'est l'oubli du reste du monde, sauf bien sûr de la fiancée qui est là dans la tribune et à qui on dédie en secret, tel le toréador, les oreilles et la... J'allais dire une bêtise ! J'ai gagné des matches, j'en ai perdu d'autres, ça n'a pas d'importance. De cela, il ne restera de toutes façons que le battement du cœur et que l'odeur de l'herbe.»