samedi 11 juillet 2026
Une pleine coupe
lundi 23 mars 2026
Blanco passe au centre
De Jacques Chaban-Delmas à Bordeaux jusqu'à Didier Codorniou à Gruissan, en passant par Jean Carrère à Argelès-sur-mer, nombreux - pas tant que ça en fait - sont les internationaux français élus maires au suffrage universel. N'oublions pas les arbitres : Bernard Marie à Biarritz et Georges Domercq à Bellocq. Liste non exhaustive puisque mon propos consiste à illustrer l'engagement citoyen de sportifs biberonnés au tissu associatif. Et d 'ailleurs, il n'est que de rappeler la phrase de l'écrivain havrais Pierre Mac Orlan pour tirer un trait d'union entre sport et politique : "Le club, cette petite patrie dans la grande."
Personne mieux que Serge Blanco illustre la fidélité à un seul maillot tout au long d'une carrière, et on peut dire maintenant d'une existence. Après avoir accueilli en son sein l'enfant de Caracas, Biarritz vient de le sacrer roi. C'était dimanche soir. Bien malin qui pouvait imaginer l'arrière fantasque relancer depuis l'isoloir et construire par les urnes une victoire. Sur le terrain, il n'était à l'aise ni à l'aile droite, ni à l'aile gauche. Pas étonnant que ce soit au centre qu'il ait tracé son chemin. Et choisi de fêter son succès chez son ancien coéquipier Pascal Ondarts.
Le centre, ainsi qu'a pu le constater l'international bordelais Damian Penaud replacé à ce poste dimanche soir face au Stade toulousain en clôture de la dix-neuvième journée, n'est vraiment pas de tout repos. A l'heure où les extrêmes captent beaucoup trop de suffrages, choisir d'accorder la médiété - concept philosophique cher à Aristote - à un projet politique demande un équilibre à toutes épreuves dont seuls disposent les funambules ou les sages, selon. Ce sont parfois les mêmes : ils maîtrisent l'espace quand d'autres y voient le vide.
"Même aux cartes, il a de la chance," dit de lui son compère Grégoire Lascubé, ancien pilier international devenu partenaire de pelote basque, d'agapes et de Mus. A mes débuts de journaliste, avant même d'intégrer le quotidien L'Equipe, j'avais rencontré Serge Blanco, alors en pleine ascension sportive, passant du junior biarrot éclatant surclassé à l'arrière étincelant encensé du XV de France. Il a, avec grâce, préfacé quelques-uns de mes ouvrages et toujours en évoquant le sens collectif qui construit une équipe alors que son génie sans égal aurait pu lui permettre de tirer à lui la couverture.
Arrière, buteur, chasseur d'essais, match-winner, capitaine, phare et même co-entraîneur de la sélection nationale, il fut d'abord l'âme du Biarritz Olympique et lui manque juste le titre de champion de France pour envelopper une carrière hors-normes. Président de la LNR, il a fait entrer le rugby d'élite des clubs français dans le professionnalisme. Il rêvait d'un calendrier universel, meilleur moyen d'associer les deux hémisphères. Il a offert au Top 16 puis 14 une couverture télévisuelle dont seul le football disposait. Et s'il a refusé, pour des raisons personnelles, de se présenter à la présidence de la FFR, l'idée de briguer la mairie de Biarritz a beaucoup à voir avec l'envie de protéger Aguilera des vautours et de redonner au B.O. une place parmi l'élite ovale.
Blanco n'est pas Blanqui. Il ne révolutionnera pas la côte basque. Mais lui qui a toujours refusé l'idée même de défaite vient de prouver, comme il le faisait de sa foulée chaloupée et de ses feintes irrésistibles, qu'il n'existe aucune défense inexpugnable. On lui souhaite de réussir à la mairie aussi bien qu'entre les poteaux et mieux qu'en affaires. Extrêmement rares sont les histoires d'amour entre un homme et sa ville. Je ne sais pas où cette "rugmance" mènera le Pelé du rugby - ainsi baptisé par un journaliste gallois à la fin des années 70 - mais elle peut inspirer ceux de la nouvelle génération de retraités d'Ovalie à préférer le socle à l'éclat, l'altérité à la gloire, la constance à l'éphémère.
dimanche 14 septembre 2025
Salut, le copain
Il savait tout faire. Et bien. Comme son aîné Jean Prat, dont il était l'exact opposé. Cette photo le prouve, il se servait de son pied, le droit comme le gauche, pour soulager son demi de mêlée - ici Lilian Camberabero, à Colombes, sûrement derrière une touche cafouilleuse, sous le regard de son capitaine, Christian Carrère. Il fut du Grand Chelem 1968, le premier de l'histoire bleue. Son palmarès si peu épais - sept sélections seulement - ne rend pas hommage au talent qu'il exprima sur les terrains. Lui se fichait des honneurs comme de sa première quinte flush : il aimait croquer dans la vie sans retenue. Jean Salut a fini de déborder le 5 septembre.
vendredi 15 août 2025
Point final,
dimanche 25 mai 2025
Tous aux Quinconces
C'est là où tout a commencé. Une équipe de fondus doués pour mouler la gothique et friser l'azerty. Le point de contact avait été fixé à l'avance par Bernard Larrère, dit "Landais", avec le relais de "Lethiophe", aka Christophe Bedou, local de l'étape... Après quatre ans passés sur le support de L'Equipe, Côté Ouvert avait migré vers d'autres cieux. Arrêter de chroniquer m'avait traversé l'esprit mais un groupe de fidèles bloggeurs m'encourager à prolonger. Ce que je fis.
Rendez-vous donc aux Quinconces, à quelques heures du coup d'envoi de la première demi-finale du Top 14, cuvée 2015. Le métro bordelais allait nous rapprocher, plus tard, du Matmut Atlantique pris d'assaut et il me faudrait revenir à pied dans la nuit, deux heures de marche, pour rejoindre mon hôtel une fois mes reportages rédigés et envoyés. Mais ce calvaire n'était rien en regard du plaisir d'avoir découvert une fine équipe de connaisseurs qui allait redonner vie à ce blog, tel que vous le lisez aujourd'hui.
Après avoir signé une charte d'amitié sur l'une des nappes de la brasserie - elle est pieusement conservée dans ma bibliothèque -, nos échanges fusèrent avec autant de passion que de vivacité. Irréductibles, enthousiastes, généreux, tous appréciaient ce moment fondateur, les grandes gueules se frottant aux taiseux, les malins aux pugnaces. Et avant qu'il ne soit l'heure de se quitter après s'être découvert, l'idée d'une rencontre annuelle émergea. D'abord à Treignac. Puis à Uzerche.
Créée en 2006 par un président visionnaire, Laurent Marti, sur les décombres du Stade Bordelais et du Club Athlétique Bèglais, neuf Brennus à eux deux, l'Union Bordeaux-Bègles n'était alors pas invitée en phase finale et regardait de très loin la Coupe d'Europe. Comme le Stade Rochelais avant elle, l'UBB a donc remporté ce trophée intercontinental de haute lutte, soixante minutes durant, face aux Saints de Northampton dans un Principality Stadium de Cardiff refermé, sorte de Scala parfaitement conçue pour ce genre d'opéra ovale.
Que ces UBBistes, après avoir remplacé les Girondins du ballon rond dans le cœur des Aquitains, choisissent de fêter leur premier grand titre sur la place des Quinconces n'est pas pour nous déplaire, d'autant que samedi, nous étions tous Bordelais. Mieux que n'importe qu'elle autre équipe, l'UBB dispose de la plus belle ligne d'attaque digne d'éloge - Buros, Bielle-Biarrey, Depoortere, Moefana, Penaud - lancée par une charnière hors-pair - Jalibert-Lucu. Mais c'est d'abord un pack de fiers à bras qui étouffa les Anglais, reléguant le jeune roi Henry Pollock au rang de troupier.
Alerté par la polémique qui enfle outre-Manche à l'initiative du staff des Saints, on espère que les gestes et les propos que les joueurs Bordelais consacrèrent au coup de sifflet final à ce prodige un peu trop présomptueux n'ont pas dépassés les bornes du bon esprit, certes vachard, mais bien fait pour rappeler aux inconséquents que le rugby demeure une école d'humilité et que deux siècles de pratique n'ont pas altéré son ADN dont les invariants restent dignité, primauté de l'autorité, goût du sacrifice, canalisation de l'énergie, développement du leadership, sentiment d'appartenance et praxis.
L'UBB a donc débloqué son compteur et ouvert son armoire à trophées. Une barrière est tombée, et je crois bien que la présence de mon ami Eric Blondeau, ancien trois-quarts landais passé par l'université de Poitiers et le PORC, développeur de performance qui œuvra dans la plus grande discrétion à Clermont à l'époque du titre de 2010 sous l'ère Cotter, n'est pas étrangère à la dureté mentale dont firent preuve ces Girondins, force psychologique qui leur permit de rester devant au score, de garder la tête froide, de ne pas paniquer face aux ultimes attaques anglaises pour soulever cette coupe qui appelle d'autres succès.
dimanche 28 juillet 2024
Un zébre en or
mercredi 7 décembre 2022
Epitomé tricolore
jeudi 1 septembre 2022
Graines de culture
lundi 7 juin 2021
Rien que l'épopée
"C'est l'heure où les adeptes du strapping se pressent autour de la boîte à pharmacie tandis que notre soigneur, hilare, muni d'une paire de ciseaux, tente de répartir les bandes d'Elastoplast entre tous les rapaces, joyeuse pagaille dans ce vestiaire où tous déballent leur équipement. Mais on sent que ça monte ; là, il y en a encore qui crânent, balancent quelques vannes chuchotées, mais chacun sait au fond de lui que c'est parti, le match arrive, il est là, palpable, et la boule de stress qui nous prépare au combat n'a plus à être cachée. On l'a tous et on la partage désormais. Pas de pudeur, on va y aller ensemble.
Nous connaissons la valeur de l'équipe que nous allons affronter, nous savons qu'elle développe un jeu plus complet que le nôtre, mais putain, y'a pas que ça, ooh non ! On ne va pas les laisser gagner chez nous... Oh ça non ! Oh que non ! Notre capitaine distribue les maillots dans l'ordre de la feuille de match. Les rituels se mettent en place dans un mysticisme qu'aucun ne songe à commenter ; l'un enfile le même vieux tee-shirt qu'il porte sous son maillot depuis son première match en première, il y a bien des années ; l'autre sort sa paire de crampons dégueulasses - il ne les nettoie jamais - et les chausse en respectant soigneusement une chronologie qui nous échappe ; tous massent vigoureusement leurs mollets et leurs cuisses avec un cocktail à base d'Algipan ; et celui-là se gargarise avec du Synthol qu'il recrache bruyamment dans les douches en poussant des rugissements ; et celui-ci balance des coups de boule dans tout ce qui passe à sa portée.
Ouais, ça vient, ça monte doucement dans le bruissement de l'Elasto qu'on détache de la bande plastifiée pour enserrer la tête de ceux qui jouent en tronche, dans les éclaboussures d'huile camphrée, dans l'odeur médicamenteuse des baumes chauffants. Et puis parfois, une interjection, de type sommaire, résonne : "Ils vont pas nous baiser, merde !", ou de type consigne impérative : "Et toi, tu t'appliques sur les lancers de pizzas, d'accord ?" Le vieux masseur distribue des chewing-gums en faisant le tour du vestiaire, prenant le temps d'ajuster une virgule de vaseline sur les arêtes nasales avant qu'on entre sur le terrain.
L'équipe au complet est maintenant réunie dans les douches, épaules contre épaules. Notre capitaine annonce les modalités sur un ton péremptoire dans le vacarme des crampons sur le carrelage : "Echauffement sans ballon, on s'en branle du ballon ! Aujourd'hui les gars, on va remuer de la viande pendant quatre-vingt minutes... Ne vous attendez pas à autre chose, je me fous de la manière, je veux des copains... On s'engueule pas, quand y'en a un qui fait une connerie, on s'y met deux fois plus... On sort en bloc, on regarde personne, on ne dit pas bonjour à maman, direction l'en-but du côté du tennis, on parle à personne, on est de vrais cons, on reste concentrés sur ce qu'on a à faire... Bordel, vous êtes prêts les gars ?"
L'équipe se concentre en piétinant devant la porte du vestiaire. Le bruissement de ce magma humain est ponctué de profondes expirations ; les regards se croisent et se verrouillent sur un clin d'oeil complice, parfois on se prend mutuellement la tête à deux mains pour un petit coup de boule d'encouragement, et ça renâcle, et ça trépigne, et ça se tape les épaules et les pectoraux du plat de la main... Il est temps ; le capitaine hoche la tête vers l'entraîneur qui s'efface, la porte s'ouvre. Meute compacte, nous sortons."
C'est la lutte finale. Moment singulier au terme de vingt-six journées à classer et déclasser, vingt-six matches, d'aout à juin, faits pour suer, saigner, se souder et se lier. Des brèves défaites évacuées aux longues nuits de victoires arrosées, et inversement, instants de communion cosmiques, d'entraînements foireux, de passes aveugles, de remplacements précipités, d'efforts inexorables et de confusions épiques. C'est l'heure où les statistiques n'ont plus aucun sens, où l'équipe n'est pas composée des meilleurs joueurs de l'effectif mais des plus fiables, des plus solides, des plus hermétiques au stress. C'est l'heure où tombe le couperet, sans match retour.
Les Girondins reçoivent les Montagnards tandis que l'Ile-de-France se découpe en clans irréconciliables à l'heure de monter sur Seine : noeuds papillons roses contre éclairs fuchsia. Les porteurs de croix catelan affrontent vendredi soir les hérauts de Blanche de Castille, ce qui est plus viscéral que d'être pro ou anti Fickou qui, de toute façon, est natif de La Seyne. Dans quelques instants, ne resteront que des souvenirs qui, floutés, finiront par s'estomper, émotions nébuleuses entre amertume et dérision. Le vainqueur, parce qu'il y en aura forcément un, et même deux ce week-end, tapera sur l'épaule du perdant, encore accroupi sur le gazon, le regard dans le vague ; "Allez, relève-toi mec, relève-toi..." Il lui donnera l'accolade et ajoutera dans un souffle : "Vous avez une fameuse équipe... C'était un sacré match ! On se retrouve après, pour la bière ?"
Les yeux humides dans les vestiaires, les remerciements chuchotés en de furtives étreintes, quelques grossièretés vociférées en signe de dérision, des bourrades complices quand il n'y a plus de mot. Il ne restera de ces duels qu'une ligne de résultat et elle ne sera pas dans les palmarès car il y a encore long à vivre pour soulever le Bouclier de Brennus. Cette phase finale est le chemin d'une croix lourde à porter, trois stations crescendo situées en altitude où désormais seuls six clubs ont accès. Toulon, Castres, Lyon et Montpellier sont restés dans la vallée de larmes mais deux d'entre eux, le Racing 92 ou le Stade Français, Bordeaux ou Clermont, déchanteront à leur tour. Faites vos jeux !
Merci à Charette, aka Bruno Sarraude, pour cette passe à hauteur d'auteur et cinq paragraphes de son succulent roman ovale, Epopée (Edilivre, 2018), dont je ne saurais trop vous conseiller la lecture.
mardi 18 mai 2021
Entre l'espace et l'océan
On peut regretter qu'une nouvelle fois la finale de Coupe d'Europe s'affiche avec deux clubs français mais cette association, qui n'est pas contre nature, souligne pour les mal-voyants tout ce que le Top 14 recèle d'authentiques talents. En effet, s'affrontent samedi à Twickenham deux réussites qui ne doivent rien au hasard, deux histoires différentes mais pas antagonistes dont le chemin débouche, finalement, au même endroit.
Evoquer le Stade Toulousain, c'est revenir sur les pas d'un géant qui faillit disparaitre faute de terrain, un club d'étudiants sans vestiaire, reconstruit au mitan des années 80 du siècle dernier par un visionnaire, Jean Fabre, puis enrichit par ses successeurs, Christian Massat, René Bouscatel et aujourd'hui Didier Lacroix - comme Fabre ancien flanker - qui peut s'enorgueillir d'un titre européen. C'était en 1996. Et cela forme un trait d'union.
Ecrire au sujet du Stade Rochelais, c'est remonter aux sources du jeu pratiqué par les humbles, qui attendent longtemps avant d'obtenir un gros titre dans les médias. Un club à l'écart, s'isolant presque lui-même comme s'il ne voulait pas céder aux tentations, géographiquement excentré, voire enclavé. Un club descendu jusque dans le bas du classement de ProD2 mais qui a toujours compté sur un large socle de supporteurs inconditionnels, avant de savoir fédérer de fidèles et nombreux sponsors.
S'il faut parler du jeu, jamais le Stade Toulousain, mis à part quelques fluctuations saisonnières, n'a renié son héritage. Depuis la Vierge Rouge, le mouvement a toujours été la clé qui ouvrait les défenses. Sophistiqué sous la houlette du trio Bru-Skrela-Villepreux, refondé par Guy Novès, le voici aujourd'hui prolongé par Ugo Mola - lui aussi champion d'Europe à Cardiff en 1996 - qui s'est à son tour réapproprié les secrets de la méthode.
Les Rochelais, eux, peuvent s'enorgueillir d'avoir créé dès les années cinquante l'une, sinon la première école de rugby, forte d'une philosophie de jeu insufflée aux poussins jusqu'aux seniors à l'initiative d'Arnaud Elissalde, l'inimitable Nono et son béret basque vissé comme une auréole. Un style qui s'est épanoui via Jacky Adole, entraîneur sacré trois fois champion de France avec les juniors du cru dans les années 70, puis émancipé lorsque l'un des fils de Nono, Jean-Pierre, prit la direction de l'équipe première, vingt ans plus tard.
Il est presque ironique de constater que le dernier rejeton de cette lignée des Elissalde, à savoir Jean-Baptiste, s'est exilé au Stade Toulousain avec, à l'époque, ses 73 kilos tout mouillé pour continuer à progresser jusqu'à devenir l'une des articulations essentielles du XV de France des années 2000, et son capitaine. Machine à décrocher des titres et à fabriquer des internationaux, le Stade Toulousain sert de patron à tous les clubs qui souhaitent s'engager dans cette voie vertueuse qu'est la formation.
Fier, naguère, de n'avoir que des joueurs formés au sein de sa pépinière (jusqu'à aligner dans les années 80, avec les frères Morin, Elissalde et Désiré, une ligne de trois-quarts issue d'un même quartier, Port-Neuf, où s'élève le stade Marcel-Deflandre), le Stade Rochelais recrute aujourd'hui tous azimuts, n'offrant que quelques chiches places à ses jeunes pousses. La réussite a certes ses exigences, et le rugby professionnel fait du maillot un support publicitaire d'avantage qu'une deuxième peau.
Samedi, il n'y aura qu'un seul champion d'Europe. Si La Rochelle venait à l'emporter, l'histoire serait digne d'un conte de fées et la baguette de l'entrepreneur Merling deviendrait par magie iconique. Ce ne serait que justice tant l'apport de cet ancien troisième-ligne aile est considérable depuis trente ans d'engagement sans faille. Que Toulouse s'impose et cette ligne supplémentaire à son déjà riche palmarès s'inscrirait dans sa légende, celle d'un club qui initia les compétitions européennes dès 1986 en luttant vent debout face aux menaces fédérales.
Deux lignes de vie, donc, venues de loin, deux voies que rien ne relie, si ce n'est quelques noms - Elissalde, Collazo, Garbajosa, Holmes - convergent désormais, preuve qu'il n'existe pas de formule pour atteindre l'excellence, seulement des volontés et des convictions. Certaines plus rayonnantes que d'autres. Et qui ne sont pas sans rappeler l'aventure de Colomiers en 1999 et 2000. Nombreux sont les présidents de clubs, adeptes du chéquier, qui confondent club et entreprise, joueurs et salariés, bénévoles et collaborateurs. Qu'ils ne s'interrogent plus devant la réussite qui sous-tend cette finale inédite entre les enfants du grand large et ceux de l'espace.
jeudi 28 janvier 2021
Solitaires, solidaires
samedi 23 janvier 2021
Silence, on tourne
dimanche 8 novembre 2020
Métaconfinés
mardi 30 juin 2020
Béziers clair obscur
samedi 20 juin 2020
Le test des forts
Le calendrier unifié tel qu'imaginé et voulu par la grande maison du rugby mondial devrait et devait réunir ce qui est épars, alors qu'au fil des annonces la discorde s'amplifie tant les intérêts particuliers, y compris financiers, principalement financiers, continuent de l'emporter sur l'ensemble, les clubs français comprenant bien qu'une refonte des rythmes biologiques - ce grand remplacement des saisons - serait fatale au Top 14 sous sa forme actuelle.
Les deux nations les plus riches, Angleterre et France dans cet ordre décroissant, existent d'abord à travers la structure professionnelle de leurs clubs quand toutes les autres équipes sont conçues par un principe de ruissellement qui descend de l'équipe nationale jusqu'à la base. Et comme le Sud, hier nourrit par les dollars de Rupert Murdoch, crie désormais famine, le Nord est sommé de tendre la main afin que l'équilibre des hémisphères ne soit pas rompu.
On imaginait, en pleine crise coronavirale, un monde d'après réenchanté mais surtout repensé, imaginé avec de nouveaux outils ; de quoi changer de paradigme. Alors oui, si le monde déconfiné a changé, il a surtout changé de repères et ses perspectives semblent dans notre dos. La seule question de savoir s'il faut, ou pas, chanter désormais Swing Low Sweet Chariot nous en dit long sur la dérive des incontinents qui irriguent de leur préceptes le flux inversé des rectitudes sociétales.
Dans ce chaos intellectuel émergent quelques îlots de bonheur préservé, quelques pépites radieuses dont la lecture confine au plaisir profond, petite vibration toute personnelle que l'on préserve en soi. Telle est l'interview que Christian Califano a donné vendredi à mon confrère de Midi-Olympique, Arnaud Beurdeley : un joyau d'universalité rugbystique ciselé avec humour et amour par le meilleur pilier français, droite et gauche, de tous les temps (il aime bien quand on écrit ça).
Tout y est savoureux, principalement de petits pics sensibles délivrés à demi-mots ou bien à grandes giclées généreuses. Pour connaître Cali de l'intérieur depuis ses tatouages maoris jusque dans nos Mardi Rugby Club sur L'Equipe 21 des temps héroïques où il était possible de "chambrer" n'importe quel entraîneur ou dirigeant en direct sans risquer la comparution immédiate, l'épisode qu'il livre sur son expérience de Super 12 version 2002 en Nouvelle-Zélande nous en dit plus long et mieux qu'une thèse sur l'essence de ce jeu dès lors qu'il est question d'esprit.
Qu'est-ce qui fait gagner une équipe ? Quel est le secret de l'amalgame qui relie quinze joueurs ? Comment s'articule un groupe ? Autant de questions auxquelles Christian Califano a répondu par une anecdote. La voici. Après avoir évolué dans le championnat national des clubs avec la province d'Auckland, mais n'ayant pas pu parvenir à réussir les minima physiques demandés pour intégrer l'effectif susceptible de disputer le Super 12 - un ton au-dessus - avec la franchise des Blues, Christian Califano fut convoqué avec quelques autres "gras du bide" à sept heures un matin pour effectuer ces fameux tests d'aptitude athlétique.
On imagine Auckland en hiver, le jour qui tarde à poindre, l'humidité qui enveloppe les silhouettes, l'inconfort de la situation par ailleurs humiliante et l'angoisse de ne pas parvenir, une fois de plus, à atteindre l'objectif assigné, le petit groupe de blafards mal réveillés devant l'entrée anonyme du terrain d'entraînement et son cadre sans relief au sud de la ville. Et puis soudain une voiture, puis deux, d'autres encore qui se garent sur le parking. En descendent tes partenaires, et le mot prend tout son sens. Ils te rejoignent, à sept heures du matin dans le froid, pour non seulement t'encourager et te soutenir mais effectuer avec toi et tes compagnons de peine les tests exigés.
Bien sûr, ainsi porté, soulevé même par tant de solidarité et de générosité, Christian Califano parvint à passer le cut, intégra le squad et vécu éveillé son rêve : le Super 12 avec les Blues ! Je ne sais pas si le rugby est le plus riche des sports collectifs par la variété des profils qu'il accepte, par la diversité de ses mouvements sur le terrain, lignes tour à tour ondulantes et brisées, ou par la complexité de ses règles qui rendent inopérant tout souci exagéré de raison.
En revanche, je sais d'expérience qu'une équipe - comme toute association constituée - portée par un même objectif, mieux un idéal commun, est forte de la somme des qualités que chacun délivre sans rien attendre en retour. C'est de cette façon, et uniquement ainsi, que cette addition souvent désintéressée se trouve bonifiée sur la durée. Avec des mots qui transpirent l'émotion, Cali nous a révélé l'alchimie du rugby. A l'heure où, comme dans la scène d'ouverture de La Horde Sauvage réalisée par Sam Peckinpah, s'époumonent les ligues pour la vertu, son propos méritait d'être repris.
samedi 30 mai 2020
Dans l'ombre du sourcier
jeudi 25 juillet 2019
L'Etape du Tour (2/2) : plein les yeux
Mais, après coup, en y repensant, ces encouragements m’ont permis de ne rien lâcher. La mythologie du vélo vient du Tour de France et d’y participer, même de façon anecdotique avec cette étape, fait vibrer une corde émotionnelle à travers les âges. Sans même le vouloir, mes camarades et moi, nous sommes entrés en résonance avec cette histoire centenaire, peuplée de héros, de légendes où le combat, la souffrance, le courage attisent perpétuellement le feu de la passion, redonnent sens à des valeurs de respect, de solidarité et de partage.
Dans les yeux de ces gens, à notre passage, j’ai eu la sensation que quelque chose de leur enfance comme de la mienne remontait à la surface du temps, un rêve de gosse qui s’actualise, un désir de dépassement, d’élévation aussi. Nous incarnions un peu tout ça à la fois parce que nous appartenions en ce jour au Tour de France, nous appartenions à ce mythe tellement puissant et vivace. Au fond, peu importe notre niveau de vélo... Pour l’avoir vécu de l’intérieur, assis sur ma selle, j'en frisonne encore, l'impression presque irréelle d’avoir participé, le temps d’un éclair, à cet horizon fraternel qu’ouvre sur sa route la grande caravane du Tour. Magique et inoubliable.
Kilomètre 102. Pied de la montée de Val Thorens. Hors Catégorie. 33,5 kilomètres d’ascension. Tout aussi inoubliable ! J’ai les pieds en feu, mal au cul. Mes cuisses sont tétanisées. Depuis cinq bornes, j’ai des crampes au ventre. Je fais un rapide calcul. À 10 km/h de moyenne (ce qui me semble être une estimation plus qu’optimiste compte tenu de mon état), il me reste… trois heures à tenir ! Horrible. Même si près du but, je me demande si je vais réussir à rejoindre la ligne d’arrivée.
J’attaque l’ascension en serrant les dents. Immédiatement, les crampes aux ischio-jambiers se réveillent. Elles n’attendaient que ça… Je ne regarde plus mon compteur. Il ne s’agit plus de contrôler quoi que ce soit. Je n’en ai plus les moyens. Il faut juste tenter de pédaler et de survivre, « ne pas lâcher, ne pas lâcher, tiens bon… » Sur le bas-côté de la route, je vois beaucoup de mes frères d’armes qui ont mis un pied à terre ou qui ont la tête dans les mains, assis sur un rocher. Ils prient, ils pleurent ou je ne sais quoi…
Deux ambulances me doublent. J’entends des sirènes au loin. La chaleur, la fatigue, l’accumulation d’efforts ont eu raison de pas mal d’entre nous. Plus j’avance, au ralenti, plus j’ai l’impression d’être une sorte de zombie. Je ne sais pas à quoi je m’accroche. Mon obsession : arriver à calmer ces crampes au ventre et aux jambes. Si elles devaient être plus fortes encore, je serais obligé d’abandonner. Je ne peux pas l’envisager. Ce serait trop dur, trop cruel. Tous sont dans le même état que moi ou presque.
Le public assiste à une longue procession qui s’étire à perte de vue en direction d’un sommet improbable, si proche et si loin à la fois. Il règne maintenant sur l’étape un soleil et un silence écrasants. Chacun recueille sa souffrance à grosses gouttes et la bois jusqu’à la dernière. Je n’avance plus, je dois être à 6 ou 7 km/h. Mes bidons sont vides tout comme moi. Mon maillot et mon cuissard sont recouverts de sels à cause de la transpiration. Je ne sais même plus cracher ou me moucher sans m’asperger de mes propres miasmes. Chaque tour de pédale est une lutte acharnée contre la pesanteur. Les douleurs dans tout le corps deviennent insupportables.
Un panneau indique quatre kilomètres de l’arrivée. Je lève les yeux et j’aperçois plusieurs lacets très hauts, qui semblent toucher le ciel avec des cyclistes qui, d’où je suis, ressemblent à des jouets d’enfant tellement ils m’apparaissent petits (photo ci-dessus). La vue soudaine de ces lacets provoque chez moi un découragement complet, l’envie irrésistible de balancer mon vélo, de hurler comme un enragé. Je suis encore tellement loin d’eux ! La pente est à plus de 9% et je suis complètement rincé, dépouillé, je n’ai plus aucune force dans les jambes alors que je sais qu’il me reste à gravir le ciel. Qu’est-ce que quatre kilomètres quand on en a parcouru plus de cent trente ? L’éternité en enfer ! Tout cycliste sait à quel point, en montagne, ces quelques bornes, tellement dérisoires sur une carte, sont un véritable calvaire à passer pour celle ou celui qui est arrivé au bout du bout de ses forces.
Chaque mètre que je fais est un combat contre la souffrance et la désespérance, mais également une victoire sur moi-même au fur et à mesure que je progresse, malgré tout. C’est le mental qui me maintient en vie. Tout le reste est en pleine régression, en pleine déconfiture. Si lui lâche, tout lâche. Puis arrive le moment de la délivrance, celui que je n’attendais même plus : la flamme rouge ! Le dernier kilomètre, le Salut, le phare d’Alexandrie… Les gens sont massés autour des barrières (photo d'ouverture) et hurlent plus que jamais en tapant dessus pour nous encourager. « Ça y est ! Vous avez réussi ! Plus que quelques mètres ! »
En passant, j’ai envie de leur dire merci, de leur dire que je les aime. Je pense aussi à ma famille, j’aimerais qu’elle soit là, à l’arrivée, à mes côtés, car aucun mot ne pourra jamais être assez fort pour décrire ce que, tous, ici, nous sommes en train de vivre. Une femme lance à son homme-cycliste : « Bravo, je suis tellement fière de toi ! » J’aurais aimé que cette parole s’adresse à moi. Une autre fois peut-être. Je m’arrache. Il reste cinq cents mètres, une montée à plus de 10-12%. Interminable. J’aperçois la ligne d’arrivée. Quatre cents mètres, trois cents, deux cents, cent, dix mètres, cinq, quatre, trois, deux, un… Je la franchis. Enfin ! Des gars de l’organisation se précipitent vers moi et me poussent sur mon vélo pour m’éloigner de la ligne d’arrivée.
D’autres coureurs suivent… Tout s’arrête dans ma tête. Je n’entends plus rien. Complètement sonné, je pose mes avant-bras sur le cintre, et là, je bascule dans la descente de mes émotions. Je me mets à pleurer comme un gosse, de gros sanglots. Impossible de les retenir. Je ne sais pas pourquoi, un mélange d’épuisement, de lâcher-prise, un trop plein d’émotions relié à ce sentiment indicible d’être allé au bout, d’avoir côtoyé de si près le territoire de la souffrance et des limites. Je me suis caché derrière mes lunettes. J’ai appris plus tard que je n’étais pas le seul dans ce cas…
La suite, avant de redescendre à vélo vers Moûtiers pour rejoindre des amis, fut tout ce qu’il y a de plus salutaire. J’ai dû manger une bonne moitié de pastèque à moi tout seul et une dizaine de petits pains préparés par l’organisation, laquelle fut admirable jusqu’au bout tant par sa bienveillance que par sa convivialité. Une bénévole à qui je demandais si je pouvais remplir mon bidon avant de partir m’a répondu : « Bien sûr ! » Et elle s’est empressée de le faire pour moi. Puis elle m’a regardé, en me disant : « Vous savez, ce que vous avez fait, je suis pleine d’admiration. Bravo. Vraiment. » Encore un peu sonné, je lui ai dit merci. Puis je suis reparti. Je ne sais pas ce qui m’a retenu de la prendre dans mes bras.
Voilà donc comment l’aventure s’est terminée… Au final, je ne sais pas si je suis devenu un « vrai coureur », mais je sais aujourd’hui qu’il y aura avant et après L’Étape du Tour dans ma vie de cycliste et peut-être dans ma vie tout court, en lien avec ce dépassement de soi initié magistralement par la petite reine. Telle est d’ailleurs ma quête et qui continuera de l’être jusqu’à la fin."
Bonus track. Durée : 8 h 10' 37'' ; vitesse moyenne : 17,9 km/h ; puissance moyenne pondérée : 158 watts ; puissance maximale : 560 watts ; fréquence cardiaque moyenne : 154 bpm ; fréquence cardiaque maximale : 181 bpm ; calories : 4130 kcal.
















