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samedi 11 juillet 2026

Une pleine coupe

Certains événements nous donne le sourire. Mais hormis la qualification des footballeurs français pour les demi-finales de la Coupe du monde face à l'Espagne, on ne trouvera pas grand chose d'autre à croquer et ce n'est pas le cavalier seul de Pogacar à la façon d'un Armstrong 2.0 qui va nous dérider sur les routes d'un Tour de France amputé de quelques bornes kilométriques pour cause de four climatique, et dont le seul intérêt réside dans l'avènement d'un dauphin à choisir entre Vingegaard, Del Toro, Evenepoel, Ayuso et Seixas, séparés par un peu plus d'une minute après huit étapes. Heureusement, reste à savourer ce succès en terre wallaby, dessiné en quarante minutes, les dernières, avec l'aide du banc des remplaçants qui furent cette fois-ci de gros impact. 
En bon maquignon, Fabien Galthié n'a pas manqué de signaler au coup de sifflet final de la deuxième journée que cette Coupe des Nations était en partie déséquilibrée, certaines nations disputant à l'extérieur leurs rencontres supposées se dérouler à domicile. Du bricolage à l'anglo-saxonne, qui ne tient absolument pas compte de l'équité, qu'une nation latine serait en droit de demander. Et d'obtenir. Cela dit, vous n'êtes pas naïf au point de vous interroger sur la toute-puissance d'une institution qui n'a que faire de ces détails et s'en soucie comme de son premier drop-goal. 
Rassemblant les tests-matches de l'été et ceux de l'automne pour construire une nouvelle compétition internationale entre deux Coupes du monde, World Rugby songe d'abord à remplir son tiroir-caisse, et quoi de mieux que cette Coupe des Nations pour attirer les sponsors et les diffuseurs télé à défaut du chaland. Et tant pis si un calendrier mal fagoté jette le discrédit sur ce miroir aux alouettes médiatiques qui oblige les internationaux à rajouter un match de haut niveau au cul d'une saison déjà bien assez énergivore. Il sera temps pour eux, de retour du Japon, d'envisager les vacances sous la canicule. En revanche, gouverner c'est prévoir et je m'étonne que ce sujet - rencontres dispatchées au bon vouloir des organisateurs - ne soit abordé que maintenant et que personne, au sein de la FFR, ne se soit préoccupé de ce déséquilibre.
On a déjà dit que la Coupe des champions, construite de guingois avec des Sud-Africains sur les cendres de la Heineken Cup qui réunissait de façon disparate des provinces irlandaises, des franchises écossaises et galloises ainsi des clubs français, italiens et anglais, est la preuve que le rugby ne sera jamais mondial tant il demande une adaptation aux règlements et aux règles édictés par les gros pardessus anglo-saxons qui ambitionnent de diriger, seuls, ce sport, et acceptent du bout des lèvres la présence de nations latines et exotiques dans le seul souci de faire nombre et d'éviter la consanguinité.
Ce bric-à-brac ne parviendra pas à nous gâcher une deuxième période de rêve, samedi à Brisbane, offerte par une équipe de France bis où seuls Mauvaka, Meafou, Ntamack, Moefana et Brau-Boirie disposaient du statut de titulaires à part entière. On savait les Australiens en difficulté, ils le furent davantage face à la maestria offensive de Tricolores qui sortent d'une saison éprouvante et passent leurs temps dans les halls d'aéroports. Une fois les repères trouvés et les réglages effectués sous la conduite d'un capitaine de combat en la personne de Maxime Lucu, dont l'humilité le dispute à la pugnacité, la justesse à l'énergie, ce XV de France modelé en fonction d'impératifs qui prennent en compte les temps de repos, les blessures et les polyvalences, donna le meilleur d'un jeu qui nous colle à la peau une fois évanouie la lubie de la dépossession.
C'est vrai, les Tricolores n'ont jamais su ni pu, jusqu'à présent, remporter consécutivement trois rencontres de haut niveau, et la défaite face aux All Blacks, certes de faible écart, nous le rappelle cruellement. Et c'est pour cela, entre autres choses, que la France n'a jamais soulevé le trophée Webb Ellis. Et quel que soit le résultat du prochain test, à Tokyo, face au Japon - on l'imagine favorable -, ce voyage ovale monté à la hâte nous démontre, s'il en était besoin, que la formation française est la meilleure du monde, ce qui est à la fois une consolation mais aussi une frustration.
On suit donc le Onze de France se diriger vers une nouvelle étoile. Quand ils ne sont pas irrésistibles collectivement, les Bleus savent disposer leurs joueurs hors-normes - Mbappé, Olisé, Doué, Dembelé - face au but adverse pour forcer le destin. Et quand les flèches ne trouvent pas la cible, un lien invisible relie alors leurs coéquipiers moins médiatisés et densifie la défense et le milieu de terrain en attendant de meilleures minutes qui, invariablement, finissent par arriver. Je ne sais pas si cette martingale footballistique, où le beau geste a toute sa place, peut inspirer les cousins d'Ovalie mais en attendant l'année prochaine, l'aventure américaine d'une bande de copains qui jouent au football comme lorsqu'ils étaient sur le terrain de leurs enfances, en liberté, nous offre de belles soirées et de quoi méditer.

lundi 23 mars 2026

Blanco passe au centre

Il n'est pas le premier et j'espère qu'il ne sera pas le dernier. Comme l'artiste ou l'explorateur, le sportif est un citoyen. Peut-être pas tout à fait comme les autres s'il jouit du statut de champion. Historiquement, à l'issue des Jeux Olympiques antiques, le vainqueur d'une épreuve était vénéré par les habitants et les édiles de son lieu de résidence. Il avait droit de cité. Au point d'être logé et nourri à vie, choyé par tous, fierté érigée en statue de son vivant. Les nations n'existaient pas et les cités - Sparte, Athènes, Corinthe, Phocée, Chalcis, Milet, Rhodes, Mégarde, etc. - étaient structurées en petits Etats indépendants. Avec chacune ses héros olympiens.

De Jacques Chaban-Delmas à Bordeaux jusqu'à Didier Codorniou à Gruissan, en passant par Jean Carrère à Argelès-sur-mer, nombreux - pas tant que ça en fait - sont les internationaux français élus maires au suffrage universel. N'oublions pas les arbitres : Bernard Marie à Biarritz et Georges Domercq à Bellocq. Liste non exhaustive puisque mon propos consiste à illustrer l'engagement citoyen de sportifs biberonnés au tissu associatif. Et d 'ailleurs, il n'est que de rappeler la phrase de l'écrivain havrais Pierre Mac Orlan pour tirer un trait d'union entre sport et politique : "Le club, cette petite patrie dans la grande."

Personne mieux que Serge Blanco illustre la fidélité à un seul maillot tout au long d'une carrière, et on peut dire maintenant d'une existence. Après avoir accueilli en son sein l'enfant de Caracas, Biarritz vient de le sacrer roi. C'était dimanche soir. Bien malin qui pouvait imaginer l'arrière fantasque relancer depuis l'isoloir et construire par les urnes une victoire. Sur le terrain, il n'était à l'aise ni à l'aile droite, ni à l'aile gauche. Pas étonnant que ce soit au centre qu'il ait tracé son chemin. Et choisi de fêter son succès chez son ancien coéquipier Pascal Ondarts.

Le centre, ainsi qu'a pu le constater l'international bordelais Damian Penaud replacé à ce poste dimanche soir face au Stade toulousain en clôture de la dix-neuvième journée, n'est vraiment pas de tout repos. A l'heure où les extrêmes captent beaucoup trop de suffrages, choisir d'accorder la médiété - concept philosophique cher à Aristote - à un projet politique demande un équilibre à toutes épreuves dont seuls disposent les funambules ou les sages, selon. Ce sont parfois les mêmes : ils maîtrisent l'espace quand d'autres y voient le vide. 

"Même aux cartes, il a de la chance," dit de lui son compère Grégoire Lascubé, ancien pilier international devenu partenaire de pelote basque, d'agapes et de Mus. A mes débuts de journaliste, avant même d'intégrer le quotidien L'Equipe, j'avais rencontré Serge Blanco, alors en pleine ascension sportive, passant du junior biarrot éclatant surclassé à l'arrière étincelant encensé du XV de France. Il a, avec grâce, préfacé quelques-uns de mes ouvrages et toujours en évoquant le sens collectif qui construit une équipe alors que son génie sans égal aurait pu lui permettre de tirer à lui la couverture.

Arrière, buteur, chasseur d'essais, match-winner, capitaine, phare et même co-entraîneur de la sélection nationale, il fut d'abord l'âme du Biarritz Olympique et lui manque juste le titre de champion de France pour envelopper une carrière hors-normes. Président de la LNR, il a fait entrer le rugby d'élite des clubs français dans le professionnalisme. Il rêvait d'un calendrier universel, meilleur moyen d'associer les deux hémisphères. Il a offert au Top 16 puis 14 une couverture télévisuelle dont seul le football disposait. Et s'il a refusé, pour des raisons personnelles, de se présenter à la présidence de la FFR, l'idée de briguer la mairie de Biarritz a beaucoup à voir avec l'envie de protéger Aguilera des vautours et de redonner au B.O. une place parmi l'élite ovale.

Blanco n'est pas Blanqui. Il ne révolutionnera pas la côte basque. Mais lui qui a toujours refusé l'idée même de défaite vient de prouver, comme il le faisait de sa foulée chaloupée et de ses feintes irrésistibles, qu'il n'existe aucune défense inexpugnable. On lui souhaite de réussir à la mairie aussi bien qu'entre les poteaux et mieux qu'en affaires. Extrêmement rares sont les histoires d'amour entre un homme et sa ville. Je ne sais pas où cette "rugmance" mènera le Pelé du rugby - ainsi baptisé par un journaliste gallois à la fin des années 70 - mais elle peut inspirer ceux de la nouvelle génération de retraités d'Ovalie à préférer le socle à l'éclat, l'altérité à la gloire, la constance à l'éphémère.

dimanche 14 septembre 2025

Salut, le copain

 


Il savait tout faire. Et bien. Comme son aîné Jean Prat, dont il était l'exact opposé. Cette photo le prouve, il se servait de son pied, le droit comme le gauche, pour soulager son demi de mêlée - ici Lilian Camberabero, à Colombes, sûrement derrière une touche cafouilleuse, sous le regard de son capitaine, Christian Carrère. Il fut du Grand Chelem 1968, le premier de l'histoire bleue. Son palmarès si peu épais - sept sélections seulement - ne rend pas hommage au talent qu'il exprima sur les terrains. Lui se fichait des honneurs comme de sa première quinte flush : il aimait croquer dans la vie sans retenue. Jean Salut a fini de déborder le 5 septembre.
Jeannot. Pour les intimes, dont je n'étais pas. Mais assez de connivences me permirent de le rencontrer à l'heure où la maladie commençait à lui ronger la gorge. Lui qui avait beaucoup parlé s'exprimait avec difficulté. C'était il y a neuf ans, chez lui, pas loin de Beaumont-de-Lomagne, où il était né en 1943 et avait commencé le rugby avant de rejoindre le TOEC, club redouté du temps des ballons de cuir et des maillots en coton. Où évoluait au centre René Berbizier - le papa de Pierre -, où débutait le junior Richard Astre derrière un pack de mâles, avant que le grand Elie Cester ne rejoigne Valence. Une équipe qui faisait de l'ombre au Stade Toulousain, c'est dire la place qu'occupait ce club dans le paysage rugbystique des années 60.
Cavalier émérite, Jean Salut l'était aussi dans la vie, capable de moucher n'importe quel sélectionneur tricolore trop imbus de sa position - Guy Basquet l'a appris à ses dépens. Il préférait la nuit au jour et attaquait chaque soir au poker, perdait un mois de ses émoluments de kinésithérapeute en une partie pour le regagner le lendemain, jamais très loin d'une bouteille de whisky et d'un paquet de cigarettes, dans la lignée des grands viveurs - Max Rousié, Puig-Aubert, Claude Spanghero... Il sera parti sans un regret, d'un dernier souffle rauque, au bout d'un regard malin qui racontait le personnage hors-norme qu'il fut, à l'amitié fidèle et au dégout très sûr.
Appelé au Bataillon de Joinville parmi l'élite sportive française, il forma avec Walter Spanghero et Michel Sitjar une troisième-ligne au sein de la sélection nationale militaire comme le XV de France n'eut pas toujours la chance d'en avoir par la suite. Ce que les esthètes regrettèrent. Ses facéties, ses saillies, ses virées et ses exploits alimenteraient avec truculence et irrévérence un roman d'Ovalie signé par un écrivain du genre de John Kennedy Toole. Qu'on ne s'y trompe pas, son absence d'hygiène de vie lui coûta quelques capes tricolores - par la faute de contractures musculaires et de soucis ligamentaires - mais chaque fois qu'il s'aligna ce fut avec classe et élégance, ce panache qui définit le jeu à la française. Depuis trois ans, un trophée à son nom, sculpté par Jean-Pierre Rives, récompense le joueur amateur le plus talentueux de la saison.
Premier grand blond en avant - Jacky Bouquet fut une décennie plus tôt le premier étincelant des arrières -, Jean Salut inspira Jean-Pierre Rives après avoir été le coéquipier et l'alter-ego de Jo Maso, et on tient là un flamboyant carré de rois. Lorsque celui qui n'était pas encore Casque d'Or dut honorer sa première sélection tricolore à Twickenham en 1975, son mentor - Rives porta le maillot du TOEC et de Beaumont-de-Lomagne - lui adressa un télégramme qui aurait fait aujourd'hui le miel des réseaux sociaux : "Repère bien leur numéro huit, il a un bandeau. Plaque-le dès qu'il a le ballon !" Rives suivit ce précepte et la suite prouve qu'il fit bien de faire tomber Andy "Geronimo" Ripley à chaque action amorcée par les Anglais.
On dit d'un amoureux de la nuit qu'il est un "noceur". Ainsi Jeannot Salut, éternel joueur, sut marier l'irracontable et la gloire, le rugby et sa vie, l'aurore et le crépuscule, l'impensable et le rêvé. Entré dans le jeu avec éclats, il est parti sans faire de buzz ni de bruit. Nous ne sommes pas nombreux à avoir partagé quelques unes de ses heures, et je tiens pour un privilège le temps qu'il m'accorda, pour L'Equipe, en 2016, afin que nous évoquions un peu de sa carrière et beaucoup de son existence dans le salon de son discret pavillon, situé à une portée de drop de Toulouse. 
Devenu reclus, il irradiait toujours de malice, alternant le charme subtil d'un phrasé soutenu et les crochets enveloppés de trivialité maîtrisée. Parmi les internationaux français côtoyés depuis 1983, il était parmi les iconoclastes le plus madré. Il portait en lui tout un pan de ce sport, histoires d'un autre temps. Elles animent les quelques artefacts ovales posés sur une étagère placée derrière le petit bar qu'il avait installé chez lui, et qui témoignaient discrètement des furieux rebonds de sa splendeur.  

vendredi 15 août 2025

Point final,


Après quarante années de loyaux services - selon l'expression consacrée - et en espérant que les lecteurs de L'Equipe les ont trouvés à leur goût, voilà venue l'heure de tourner une page. Sans pincement ni nostalgie. Rejeton d'une poétesse et d'un trois-quarts centre qui lièrent leurs cœurs à Ribérac, en Dordogne, avant de s'unir à La Rochelle, rien ne m'est apparu plus normal, lorsqu'il me fallut élire une profession, que d'écrire sur le rugby. Et quel meilleur support que L'Equipe, même s'il me faut avouer que c'est au Midi-Olympique que j'ai envoyé ma première candidature spontanée.
Avant cela, - nous sommes en 1984 - , le magazine de la FFR et Drop International, mensuel créé par Robert Paparemborde et Pierre Salviac, m'avaient permis d'aiguiser mon appétit pour le reportage. Car une vie n'est faite que de rencontres. Si Jacques Rivière, coéquipier des années universitaires à Poitiers, n'avait pas accepté de corédiger "Rugby au Centre" un an plus tôt, jamais je n'aurais eu assez d'arguments pour postuler avec succès rue du Faubourg-Montmartre, fort de la préface d'un ténor d'Ovalie, Christian Montaignac, qui fut longtemps ma référence et mon mentor en matière plumitive.
La liste bien fournie des collègues et confrères dont la bienveillance m'accompagna quatre décennies durant ne saurait entrer toute entière dans cette chronique. J'aurais trop peur d'en oublier. Ils se reconnaîtront tant nous avons pris le temps - et encore aujourd'hui - d'échanger, et pas seulement sur le thème du sport. Quant aux autres, le temps agit comme un baume et maintenant que je quitte mon office, rien ni personne ne saurait abaisser mes pensées. Le meilleur l'emporte toujours, comme le rire sur le pire.
Quand j'ai franchi pour la première fois le porche, L'Equipe était ancrée à une portée de drop des Grands Boulevards. J'allais au cinéma entre midi et deux, nous partagions des anecdotes et des idées de reportage dans les cafés alentour, debout devant le zinc, et restions dîner tard chez Chartier entre copains de bureau qui repoussent le moment de s'éloigner. Pas de planning pour nous obliger à pointer, si ce n'est deux fois par mois l'obligation pour les dix derniers entrants de trier les dépêches d'agences entre vingt heures et minuit (au plus tôt) en compagnie de l'ineffable Christian, joueur invétéré, couche tard et mémoire du journal. C'est pourquoi nous attendions avec intérêt la relève, qui nous permettrait de quitter cette liste de corvéables.
N'entraient à la rubrique rugby que des journalistes ayant pratiqué ce jeu, mal pour la plupart (c'est mon cas), mais assez pour en maîtriser les arcanes et en connaître les acteurs. La balle ovale rebondissait partout au point que L'Equipe était capable d'aligner vingt-cinq journalistes, deux fois par mois sur le terrain annexe de Colombes à la discrétion du Racing-Club de France, pour constituer une équipe, remplaçants inclus. Le CASG nous permis d'affronter à Jean-Bouin (l'ancienne enceinte) le XV de France de la Pub (un peu pompeux) et le XV parlementaire, rencontre de gala parrainée par Jacques Chaban-Delmas, qui n'avait pas oublié le journaliste qu'il fut entre 1933 et 1938. Nous sortîmes victorieux de ces deux défis.
La suite ? Issy-les-Moulineaux, un local dont l'extérieur avait le charme de la piscine municipale de Fleury-Mérogis mais sur le parking duquel la direction organisa une soirée concerts mémorable à l'été 1993, L'Equipe fournissant cinq orchestres (New Orleans, blues, rock, folk, jazz) jusqu'au petit matin. Puis l'Angle, inadapté à notre métier mais là encore, la rédaction parvint à s'adapter pour surmonter ce handicap. Et enfin le bâtiment jaune incognito situé boulevard de la République, au front duquel ne se détache pas de logo.
J'ai gardé en mémoire le moment où j'ai été reçu, comme mes prédécesseurs et ceux de ma génération, par M. Jacques Goddet, assis derrière son impressionnant bureau de bois Amarello jaune éclatant, véritable œuvre d'art, pour me souhaiter la bienvenue et, au fil de son monologue, faire de mon recrutement un engagement auquel j'ai tenté de rester fidèle quarante ans durant. Ah, que j'ai aimé écrire sur le rugby ! Le jeu, certes, si complexe qu'il ne s'offre pas facilement à la compréhension universelle - encore un coup des Anglais. Mais surtout ceux qui composent une rencontre, à savoir les joueurs, mais aussi les entraîneurs, les dirigeants et les bénévoles. 
Mon meilleur souvenir ? Comme les compagnons de reportage, ils sont trop nombreux pour qu'un seul sorte du lot. Le Masters toulousain en décembre 1986, l'Ellis Park de 1995, le quart de finale de Cardiff en 2007. Le pire ? L'Eden Park en 2011, à coup sûr. Pour de multiples raisons. Et plus récemment l'été 2024. Mais ce sont les rencontres qui l'emportent, devenues pour certaines - rares mais riches - des amitiés pour la vie, que les vicissitudes n'altèrent pas. 
Vous serez surpris d'apprendre que j'ai une tendresse particulière pour un compte-rendu de match entre Graulhet et Béziers, 0-0 dans la boue d'hiver de Pélissou au début des années 90 du siècle dernier, qu'il me fallut enluminer sous le faible éclairage d'un lampadaire, inconfortablement assis dans ma voiture de location, pour alimenter la tête de page de la séquence rugby, à l'époque où le journal était fier de son grand format. Mais, aux premières heures de l'informatique, il fallait transmettre son article en coinçant tant bien que mal des bonnettes sur le combiné d'une cabine téléphonique.
Je raccroche les crayons, direction le Costa Rica plutôt que de subir l'hiver d'ici. Le castillan préfère parler de "jubilation" alors que nous évoquons une "retraite". Faut-il la prendre au sens spirituel du terme ? Me voilà devenu "El Jubilator" ! Et si d'aventure vous êtes tentés par la French Riviera au printemps ou à l'automne, nous nous croiserons peut-être. La vie a parfois quelques rebonds remarquables. Comme avec le ballon ovale qui est notre trait d'union, il ne faut pas trop attendre avant de s'en saisir. 

dimanche 25 mai 2025

Tous aux Quinconces

C'est là où tout a commencé. Une équipe de fondus doués pour mouler la gothique et friser l'azerty. Le point de contact avait été fixé à l'avance par Bernard Larrère, dit "Landais", avec le relais de "Lethiophe", aka Christophe Bedou, local de l'étape... Après quatre ans passés sur le support de L'Equipe, Côté Ouvert avait migré vers d'autres cieux. Arrêter de chroniquer m'avait traversé l'esprit mais un groupe de fidèles bloggeurs m'encourager à prolonger. Ce que je fis.

Rendez-vous donc aux Quinconces, à quelques heures du coup d'envoi de la première demi-finale du Top 14, cuvée 2015. Le métro bordelais allait nous rapprocher, plus tard, du Matmut Atlantique pris d'assaut et il me faudrait revenir à pied dans la nuit, deux heures de marche, pour rejoindre mon hôtel une fois mes reportages rédigés et envoyés. Mais ce calvaire n'était rien en regard du plaisir d'avoir découvert une fine équipe de connaisseurs qui allait redonner vie à ce blog, tel que vous le lisez aujourd'hui.

Après avoir signé une charte d'amitié sur l'une des nappes de la brasserie - elle est pieusement conservée dans ma bibliothèque -, nos échanges fusèrent avec autant de passion que de vivacité. Irréductibles, enthousiastes, généreux, tous appréciaient ce moment fondateur, les grandes gueules se frottant aux taiseux, les malins aux pugnaces. Et avant qu'il ne soit l'heure de se quitter après s'être découvert, l'idée d'une rencontre annuelle émergea. D'abord à Treignac. Puis à Uzerche.

Créée en 2006 par un président visionnaire, Laurent Marti, sur les décombres du Stade Bordelais et du Club Athlétique Bèglais, neuf Brennus à eux deux, l'Union Bordeaux-Bègles n'était alors pas invitée en phase finale et regardait de très loin la Coupe d'Europe. Comme le Stade Rochelais avant elle, l'UBB a donc remporté ce trophée intercontinental de haute lutte, soixante minutes durant, face aux Saints de Northampton dans un Principality Stadium de Cardiff refermé, sorte de Scala parfaitement conçue pour ce genre d'opéra ovale.

Que ces UBBistes, après avoir remplacé les Girondins du ballon rond dans le cœur des Aquitains, choisissent de fêter leur premier grand titre sur la place des Quinconces n'est pas pour nous déplaire, d'autant que samedi, nous étions tous Bordelais. Mieux que n'importe qu'elle autre équipe, l'UBB dispose de la plus belle ligne d'attaque digne d'éloge - Buros, Bielle-Biarrey, Depoortere, Moefana, Penaud - lancée par une charnière hors-pair - Jalibert-Lucu. Mais c'est d'abord un pack de fiers à bras qui étouffa les Anglais, reléguant le jeune roi Henry Pollock au rang de troupier.

Alerté par la polémique qui enfle outre-Manche à l'initiative du staff des Saints, on espère que les gestes et les propos que les joueurs Bordelais consacrèrent au coup de sifflet final à ce prodige un peu trop présomptueux n'ont pas dépassés les bornes du bon esprit, certes vachard, mais bien fait pour rappeler aux inconséquents que le rugby demeure une école d'humilité et que deux siècles de pratique n'ont pas altéré son ADN dont les invariants restent dignité, primauté de l'autorité, goût du sacrifice, canalisation de l'énergie, développement du leadership, sentiment d'appartenance et praxis.

L'UBB a donc débloqué son compteur et ouvert son armoire à trophées. Une barrière est tombée, et je crois bien que la présence de mon ami Eric Blondeau, ancien trois-quarts landais passé par l'université de Poitiers et le PORC, développeur de performance qui œuvra dans la plus grande discrétion à Clermont à l'époque du titre de 2010 sous l'ère Cotter, n'est pas étrangère à la dureté mentale dont firent preuve ces Girondins, force psychologique qui leur permit de rester devant au score, de garder la tête froide, de ne pas paniquer face aux ultimes attaques anglaises pour soulever cette coupe qui appelle d'autres succès.   

dimanche 28 juillet 2024

Un zébre en or

"Ce terrain tranquille, où percent des coqs gracieux entre les poteaux, palpite. Entre les lignes Saint-Denis, le héros, y compose de feux l'attaque, l'attaque toujours recommencée ! Ô récompense après une pensée qu’un long regard sur le calme des dieux ! Quel pur travail de fins éclairs libère maint diamant d’imperceptibles choses, et quel triomphe semble se concevoir ! Quand sur la pelouse sept soleils se lient, ouvrages purs d’une éternelle cause, le jeu scintille et le songe est savoir. Stable trésor, temple simple au rugby, masse d'élan et visible soutien, style aérien, œil ovale qui garde en toi tant de finesse sous un voile de flamme olympique, Ô ma victoire !… Édifice dans l’âme mais comble d’or aux mille passes, toi ! Temple du Sept qu’un seul désir résume, à ce point pur je monte et m’accoutume, tout entouré de mon regard comblé, et comme aux dieux mon offrande suprême, la scintillation sereine sème sur le podium un plaisir souverain. 
Oui ! Grand succès de délires doué, seconde peau de maillot et clameur enchantée de mille et mille idoles de ce rugby particulier, forme d'absolu, ivre de ta chair bleue qui te pare d'une étincelante soirée dans un tumulte au firmament pareil. Se lève le public !… Il faut savourer ce qui nous fait vibrer ! L’air immense ouvre et referme cette chronique, la vague en étincelles ose jaillir des rucks en forme de rocs ! Envolez-vous, pages tout éblouies ! Rompez, attaques ! Embellissez d’applaudissements réjouis ce stade d'été où l'emportèrent des coqs !"
Ecrivain de l'après et philosophe de l'invisibilité de la vraie pensée, Paul Valéry - qui prend ci-dessus son air marin - aurait sans aucun doute aimé le rugby à Sète, celui du tournoi du PUC dans les années 70, puis celui des premiers Frenchies du capitaine Jean-Pierre Elissalde victorieux à Melrose en 1983 pour le centenaire de cette compétition, et enfin celui des Tricolores de Paulin Riva enterrant ce samedi 27 juillet les espoirs fidjiens au terme d'un très long chemin qui fut surtout une pente abrupte à gravir pour qui n'avait pas l'engagement désintéressé chevillé au corps et au cœur. Car si cette médaille d'or décroché durant les trente-troisièmes Jeux Olympiques récompense d'abord et surtout une équipe, un esprit et un staff, c'est bien parce que le 7 a été, de longues années durant, le parent très pauvre du rugby français. Avant le succès tricolore à Los Angeles, il faut remonter à 2005 au stade Jean-Bouin pour trouver trace d'une victoire de France 7 sur le circuit international. Le capitaine se nommait Patrick Bosque. Qui s'en souvient ?
Cette année-là, Thierry Janeczek était parvenu in extremis à composer une sélection tricolore en agrégeant des joueurs non-professionnels laissés à sa disposition par des clubs qui n'en avaient pas grand chose à faire. Nommé officiellement entraîneur national en 1999 à la suite de Jean-Michel Aguirre par Bernard Lapasset, alors président de la FFR qu'il sut convertir au sept, l'ancien troisième-ligne aile international tarbais a donc tenu à bout de bras cette discipline que tout le monde, en France, décriait.
"Le Zébre" - son surnom, relatif à ses courses nerveuses et au maillot blanc rayé de noir qu'il portait le jour de son premier entraînement à Jules-Soulé - avait découvert ce drôle de jeu en 1986, invité à Hong Kong au sein des Barbarians français qui faisaient office d'équipe nationale, en alternance avec Les Froggies. C'est dire le peu d'intérêt que portait alors sous Ferrasse la FFR à ce demi-rugby. Professeur d'éducation physique et athlète complet, Thierry Janeczek ne mit pas longtemps à comprendre ce que la pratique du 7 pouvait apporter aux quinzistes, au moment où les Australiens lançaient via ce sport à part entière David Campese, puis les Néo-Zélandais Jonah Lomu, 
Après une fidèle carrière de joueur au Stadoceste Tarbais entre 1980 et 1993, Thierry Janeczek prêcha longtemps dans le désert fédéral et ne parvint pas à associer à sa cause les clubs français, devenus professionnels, peu enclins à laisser partir leurs meilleurs joueurs pour deux jours de voyage, deux jours d'entraînement et trois jours de compétition à l'autre bout du monde. S'il tenta de mettre en place un Championnat spécifique à 7, ce joyeux coach jamais avare d'un trait d'humour ne parvint pas à convaincre le rugby français du bien-fondé de cette pratique tandis que toutes les nations anglo-saxonnes prenaient une avance considérable, sans parvenir toutefois à surclasser les Fidji.
Il y a quatorze ans, maintenant, que Thierry Janeczek a fait un pas de côté, sans toutefois s'éloigner vraiment du monde septiste. Quand les joueurs de l'équipe de France ont mis autour de leur cou la médaille d'or tant espérée, tant rêvée, tant fantasmée, j'ai pensé à ce pionnier, ce prêcheur d'ovale. C'est lui, d'ailleurs, qui sélectionna Jérôme Daret pour la première fois à 7, avant que le Dacquois ne devienne en 2017 à son tour, nommé par Florian Grill et Jean-Marc Lhermet, entraîneur tricolore. Et que la LNR décide de bâtir un tournoi pro en 2020.
Thierry Janeczek a tout connu du 7 français ostracisé, décrié, rejeté. Membre de la première équipe de France du genre en 1992, il disputa la première Coupe du monde un an plus tard, en Ecosse, remportée par l'Angleterre. Il n'était plus entraîneur national lorsqu'il vit, en 2016, la première équipe de France à 7 devenir entièrement professionnelle. A Auch, il a porté la flamme olympique. Personne d'autre que lui, pas même une superstar gersoise, ne pouvait mieux personnifier ce rugby spécifique. 
A l'heure du sacre olympique, nul doute que de très nombreux septistes tricolores ont eu une pensée pour ce drôle de zèbre qui fut leur frère de jeu et leur mentor, et leur apporta dans l'ombre où ils se trouvaient un peu de cette flamme, de cette lumière, de cet or, qui aujourd'hui éclaire Andy Timo, Rayan Rebbadj, Stephen Parez Edo Martin, Jefferson-Lee Joseph, Antoine Zeghdar, Aaron Grandidier Nkanag, Varian Pasquet, Jordan Sepho, Paulin Riva, Théo Forner, Nelson Epée, Jean-Pascal Barraque et, bien entendu, Antoine Dupont.

mercredi 7 décembre 2022

Epitomé tricolore

Le monde tourne à l'envers lorsque des supporteurs en viennent à brûler des drapeaux et des voitures pour fêter la qualification de leur équipe, que les coupures d'électricité annoncées menacent la vie de nos aînés au pays des Lumières, que des provinces sud-africaines s'apprêtent à disputer une compétition que nous n'appellerons plus Coupe d'Europe, que la fédération anglaise dégage sans égard son entraîneur national au motif d'un management excessif alors qu'il présente 75% de victoires, et pour le remplacer par un taurillon furieux...
Il vrille quand un personnel politique marginal qui ne représente que dix pour cent d'un parti qui n'est pas parvenu à obtenir cinq pour cent aux dernières présidentielles phagocyte les antennes et les ondes pour faire le buzz à la demande même des journalistes; quand un club - mais il y en a d'autres - rejette comme une vieille chaussette l'un de ses joueurs emblématiques au motif que ses multiples commotions lui interdisent de jouer. La guerre est toujours à nos portes et, plus loin, des femmes meurent en Iran pour défendre leurs libertés. Plus prosaïquement, quand deux clubs de rugby féminin français disparaissent du paysage faute de recettes tandis que l'Etat français s'apprête à emprunter 270 milliards d'euros pour boucler ses dépenses en 2023, où porter son regard ?
Au temps de Pastre, Lalanne, Lagorce et Blondin, l'Ovalie était un lieu réconfortant. Il y avait là autrefois des géants ; il y a là maintenant des héros. L'amateur qui se hasardait au-delà des Ponts Jumeaux et qui franchissait les forêts vertigineuses des Landes croyait voir partout, le dimanche venu, s'ouvrir et flamboyer le jeu d'attaque épanoui dans les stades de Paris comme de province. Les trois mille rugbymen enthousiastes lui apparaissaient, tel Michel Crauste descendu des nuées de Dublin ; dans les cent vallées du Rhône il retrouvait l'empreinte profonde et les mains telles des berceaux des cent guerriers tombés jadis sur ces terrains.
Il contemplait avec une sérénité hiératique les traces des passes croisées déliées des frères Boniface sur le flanc de Colombes. Il apercevait à l'horizon l'immense Jean-Pierre Rives s'activant dans le ruck, comme une cariatide sous une montagne, sur des sommets entourés de tempêtes, car la religion cathodique avait rendu ce Casque d'Or proéminent ; à travers les vitrages d'un vieux club-house, les encouragements de la foule arrivaient jusqu'à lui, passant ; et il entendait par intervalles l'immense coq essuyer ses ergots aux granits sonores du Parc des Princes. Par moment, un grondement de joie sortait du Stade de France, et dans ces instants-là, le voyageur rassuré voyait se soulever au nord, dans la déchirure des poteaux, la tête olympienne du géant Dupont, dieu-lumière des crochets intérieurs.
Les géologues ne voient aujourd'hui dans l'Ovalie bouleversée que la secousse d'un tremblement de terre et le passage des percussions diluviennes ; mais pour Pastre, Lalanne, Lagorce, Mauriès et Blondin jadis, Bonnot, Verdier, Montaignac, Verdet, Margot et Moguy naguère, David, Bourrel, Massicard, Duzan et Reyrat aujourd'hui, ces plaines luxuriantes, ces forêts d'envolées, ces blocs arrachés et rompus au ras des rucks, ces lacs en débordement, ces phases de conquêtes renversées et redevenues solaires, c'est quelque chose de plus formidable encore qu'un terrain magnifié d'exploits ou remué par les affrontements ; c'est l'éblouissant champ de bataille où les titans avaient lutté contre Jupiter.
"Ce que la fable a inventé, l'histoire le reproduit parfois. La fiction et la réalité surprennent quelquefois notre esprit par les parallélismes singuliers qu'il leur découvre, écrit Victor Hugo en 1843, dans sa préface aux Burgraves, ma source d'inspiration ci-dessus. Ainsi - pourvu néanmoins qu'on ne cherche pas de grossissements chimériques - il y a aujourd'hui en Europe un lieu qui, toute proportion gardée, est pour nous, au point de vue poétique, ce qu'était la Thessalie pour Eschyle, c'est-à-dire un champ de bataille mémorable et prodigieux." Ce lieu est ovale. 

Anthologie des Bleus, préfacé par Olivier Magne, est désormais disponible dans les meilleures librairies. Une séance de dédicaces a été organisée vendredi 9 décembre à La Fontaine aux Livres (rue Voltaire, à Palaiseau) pour en fêter la sortie. Merci à Thibault Olivier et Letiophe (par délégation), présents au coup d'envoi.

jeudi 1 septembre 2022

Graines de culture

Sans doute aucun l'effet du quiet quitting : l'inspiration tardait à venir. Non pas que la peur de la feuille blanche me ronge, ou que se perde au fil du temps le plaisir que j'ai à vous écrire toutes les semaines, mais il y avait, ces temps du retour de vacances, comme un "trop plein" puis un "pas assez" qui m'encourageaient à maintenir l'ordinateur fermé. Les sources ne manquaient pourtant pas, et j'aurais facilement pu m'abreuver d'actualité pour laisser ici la trace d'une opinion, d'un avis, d'un sentiment. Mais quand les événements sont plus forts que la chronique, ce sont des faits dont il est utile de se nourrir.
Le succès des Argentins à Christchurch, la mise à pied de Claude Atcher un an avant le coup d'envoi du Mondial 2023 en France, dont il était à la fois le factotum, la cheville ouvrière et le directeur exécutif, l'attaque d'une nouvelle saison de Top 14 : tout se bousculait. Et puis un beau matin j'ai reçu l'appel que je n'attendais pas. D'une voix qui chante les délicates histoires, Titou Lamaison me sortit de la léthargie en soufflant non pas l'épique ni l'épopée mais l'intime tricoté à hauteur d'hommes. En sachant parfaitement par où, par quoi et surtout pas qui ouvrir, l'ancien numéro dix du XV de France me narra l'aventure de Guy Boniface, le cadet sans souci, chaussettes roulées sur les chevilles, l'ami-frère d'Antoine Blondin qui aurait aimé transformer cette histoire en essai.
Il était question de la tournée du XV de France en Argentine à l'été 1960, Guy s'envolant vers Buenos Aires sans André ; d'un autre Boniface, "gaucho" celui-là, qui rêvait de planter son arbre généalogique dans le terreau de la Chalosse et invita Guy à dîner en famille, donc, même s'il n'y avait que le nom - et plus d'une âme s'appelle Dupont - pour les unir ce soir-là. Généreux mais pas enclin à se démunir de son unique maillot de match ni de son blazer, Guy détacha les boutons de manchette de sa veste et les offrit à son hôte. Jusque-là, rien d'extraordinaire, mais j'écoutais l'ami Titou relancer son récit.
A la faveur d'un voyage scolaire organisé vers l'Argentine en 2018 par les professeurs de la section rugby du collège de Marracq, à Bayonne, sur le thème des "ancêtres basques communs", un certain Gaston Boniface - Guy n'est pas un prénom courant au pays des Pumas et fut refusé par le préposé à l'état civil - entra en contact avec les enseignants et leur raconta l'histoire de son père, lié d'affection et d'estime avec celui que Blondin appelait le Gai Cavalier et qu'il avait initié aux quatrièmes mi-temps germanopratines, les soirs de Tournoi des Cinq Nations.
C'est ainsi, quatre ans plus tard, à l'heure où Guilhem Guirado savourait son jubilé, ce samedi aussi où Roland Bertranne était célébré par ses pairs venus par centaines à Ibos devant la magnifique plaque inaugurée à l'entrée du stade qui porte désormais son nom, à Capbreton André Boniface recevait la visite presque impromptue d'un enfant argentin de la balle ovale venu transmettre son bouton de manchette, cette part rugbystique de l'héritage familial, lien ténu que seuls les passionnés peuvent sentir se tendre sous leurs doigts.
Tout, peut-être pas, mais beaucoup de ce qui constitue le rugby que l'on aime se trouve dans cet instant sépia à la terrasse du bar Ho Tempo où André, facile à trouver, cultive ses habitudes comme son jardin. Ainsi s'exprime aussi, par le récit improbable et vibrant offert par Titou Lamaison, le charme des amitiés ovales que nous construisons au fil des rencontres qui enrichissent notre existence.
Guilhem Guirado devint à plusieurs reprises le capitaine obstiné d'un XV de France dont Roland Bertranne fut, quelques décennies plus tôt, l'une des pierres angulaires. André Boniface, lui, dispose d'une place réservée au rang de mythe. Et si sa cohorte de copains réunie à l'heure matinale - mais pas trop - du café savoure chaque jour la présence de l'ange cambré dont les doigts martyrisés tiennent la tasse comme naguère précieusement il faisait cadeau du ballon, c'est bien parce qu'il donne l'impression de réinventer à coups de certitudes et d'affirmations le rugby comme Pythagore aimait, dans la Grande-Grèce, démontrer à ses disciples son théorème.
André Boniface, c'est à la fois Parménide déclamant son poème, Aristote développant sa pensée, Anaxagore certifiant que "l'homme est intelligent parce qu'il a des mains", Milon de Crotone magnifiquement conservé dans une chemise en lin. Il est l'ultime maillon vivant d'une lignée d'attaquants qui démarre avec Owen Roe à Bayonne il y a un siècle exactement, et se poursuit dans la foulée de Jean Dauger jusqu'aux Lourdais Maurice Prat et Roger Martine, dans les pas desquels s'inscrit à sa façon Roland Bertranne.
A l'heure où la paire de centres rochelaise formée par Jonathan Danty et Ulupano Seuteni semble, cette saison, pouvoir dominer le Top 14 de la tête mais surtout des épaules, ce rappel n'est pas facultatif. Son général en chef décapité comme le fut Holopherne après avoir pillé et dévasté tout le Proche-Orient, la Coupe du monde survivra, c'est du moins ce que les spécialistes de la question au sein de World Rugby ont assuré. Mais dans le miroir du gigantisme ovale se refléte un simple bouton de manchette. Il est ce baume dont le nom - transmission - raconte à la fois la geste et la raison d'être, l'écorce de l'arbre et ses fruits, et répare chaque jour les stigmates d'un professionnalisme dont la froideur et la systémique de profit labourent le terrain en oubliant parfois d'y semer ces graines de culture.

lundi 7 juin 2021

Rien que l'épopée

"C'est l'heure où les adeptes du strapping se pressent autour de la boîte à pharmacie tandis que notre soigneur, hilare, muni d'une paire de ciseaux, tente de répartir les bandes d'Elastoplast entre tous les rapaces, joyeuse pagaille dans ce vestiaire où tous déballent leur équipement. Mais on sent que ça monte ; là, il y en a encore qui crânent, balancent quelques vannes chuchotées, mais chacun sait au fond de lui que c'est parti, le match arrive, il est là, palpable, et la boule de stress qui nous prépare au combat n'a plus à être cachée. On l'a tous et on la partage désormais. Pas de pudeur, on va y aller ensemble.

Nous connaissons la valeur de l'équipe que nous allons affronter, nous savons qu'elle développe un jeu plus complet que le nôtre, mais putain, y'a pas que ça, ooh non ! On ne va pas les laisser gagner chez nous... Oh ça non ! Oh que non ! Notre capitaine distribue les maillots dans l'ordre de la feuille de match. Les rituels se mettent en place dans un mysticisme qu'aucun ne songe à commenter ; l'un enfile le même vieux tee-shirt qu'il porte sous son maillot depuis son première match en première, il y a bien des années ; l'autre sort sa paire de crampons dégueulasses - il ne les nettoie jamais - et les chausse en respectant soigneusement une chronologie qui nous échappe ; tous massent vigoureusement leurs mollets et leurs cuisses avec un cocktail à base d'Algipan ; et celui-là se gargarise avec du Synthol qu'il recrache bruyamment dans les douches en poussant des rugissements ; et celui-ci balance des coups de boule dans tout ce qui passe à sa portée.

Ouais, ça vient, ça monte doucement dans le bruissement de l'Elasto qu'on détache de la bande plastifiée pour enserrer la tête de ceux qui jouent en tronche, dans les éclaboussures d'huile camphrée, dans l'odeur médicamenteuse des baumes chauffants. Et puis parfois, une interjection, de type sommaire, résonne : "Ils vont pas nous baiser, merde !", ou de type consigne impérative : "Et toi, tu t'appliques sur les lancers de pizzas, d'accord ?" Le vieux masseur distribue des chewing-gums en faisant le tour du vestiaire, prenant le temps d'ajuster une virgule de vaseline sur les arêtes nasales avant qu'on entre sur le terrain.

L'équipe au complet est maintenant réunie dans les douches, épaules contre épaules. Notre capitaine annonce les modalités sur un ton péremptoire dans le vacarme des crampons sur le carrelage : "Echauffement sans ballon, on s'en branle du ballon ! Aujourd'hui les gars, on va remuer de la viande pendant quatre-vingt minutes... Ne vous attendez pas à autre chose, je me fous de la manière, je veux des copains... On s'engueule pas, quand y'en a un qui fait une connerie, on s'y met deux fois plus... On sort en bloc, on regarde personne, on ne dit pas bonjour à maman, direction l'en-but du côté du tennis, on parle à personne, on est de vrais cons, on reste concentrés sur ce qu'on a à faire... Bordel, vous êtes prêts les gars ?"

L'équipe se concentre en piétinant devant la porte du vestiaire. Le bruissement de ce magma humain est ponctué de profondes expirations ; les regards se croisent et se verrouillent sur un clin d'oeil complice, parfois on se prend mutuellement la tête à deux mains pour un petit coup de boule d'encouragement, et ça renâcle, et ça trépigne, et ça se tape les épaules et les pectoraux du plat de la main... Il est temps ; le capitaine hoche la tête vers l'entraîneur qui s'efface, la porte s'ouvre. Meute compacte, nous sortons."

C'est la lutte finale. Moment singulier au terme de vingt-six journées à classer et déclasser, vingt-six matches, d'aout à juin, faits pour suer, saigner, se souder et se lier. Des brèves défaites évacuées aux longues nuits de victoires arrosées, et inversement, instants de communion cosmiques, d'entraînements foireux, de passes aveugles, de remplacements précipités, d'efforts inexorables et de confusions épiques. C'est l'heure où les statistiques n'ont plus aucun sens, où l'équipe n'est pas composée des meilleurs joueurs de l'effectif mais des plus fiables, des plus solides, des plus hermétiques au stress. C'est l'heure où tombe le couperet, sans match retour.

Les Girondins reçoivent les Montagnards tandis que l'Ile-de-France se découpe en clans irréconciliables à l'heure de monter sur Seine : noeuds papillons roses contre éclairs fuchsia. Les porteurs de croix catelan affrontent vendredi soir les hérauts de Blanche de Castille, ce qui est plus viscéral que d'être pro ou anti Fickou qui, de toute façon, est natif de La Seyne. Dans quelques instants, ne resteront que des souvenirs qui, floutés, finiront par s'estomper, émotions nébuleuses entre amertume et dérision. Le vainqueur, parce qu'il y en aura forcément un, et même deux ce week-end, tapera sur l'épaule du perdant, encore accroupi sur le gazon, le regard dans le vague ; "Allez, relève-toi mec, relève-toi..." Il lui donnera l'accolade et ajoutera dans un souffle : "Vous avez une fameuse équipe... C'était un sacré match ! On se retrouve après, pour la bière ?"

Les yeux humides dans les vestiaires, les remerciements chuchotés en de furtives étreintes, quelques grossièretés vociférées en signe de dérision, des bourrades complices quand il n'y a plus de mot. Il ne restera de ces duels qu'une ligne de résultat et elle ne sera pas dans les palmarès car il y a encore long à vivre pour soulever le Bouclier de Brennus. Cette phase finale est le chemin d'une croix lourde à porter, trois stations crescendo situées en altitude où désormais seuls six clubs ont accès. Toulon, Castres, Lyon et Montpellier sont restés dans la vallée de larmes mais deux d'entre eux, le Racing 92 ou le Stade Français, Bordeaux ou Clermont, déchanteront à leur tour. Faites vos jeux !

Merci à Charette, aka Bruno Sarraude, pour cette passe à hauteur d'auteur et cinq paragraphes de son succulent roman ovale, Epopée (Edilivre, 2018), dont je ne saurais trop vous conseiller la lecture.

mardi 18 mai 2021

Entre l'espace et l'océan

On peut regretter qu'une nouvelle fois la finale de Coupe d'Europe s'affiche avec deux clubs français mais cette association, qui n'est pas contre nature, souligne pour les mal-voyants tout ce que le Top 14 recèle d'authentiques talents. En effet, s'affrontent samedi à Twickenham deux réussites qui ne doivent rien au hasard, deux histoires différentes mais pas antagonistes dont le chemin débouche, finalement, au même endroit.

Evoquer le Stade Toulousain, c'est revenir sur les pas d'un géant qui faillit disparaitre faute de terrain, un club d'étudiants sans vestiaire, reconstruit au mitan des années 80 du siècle dernier par un visionnaire, Jean Fabre, puis enrichit par ses successeurs, Christian Massat, René Bouscatel et aujourd'hui Didier Lacroix - comme Fabre ancien flanker - qui peut s'enorgueillir d'un titre européen. C'était en 1996. Et cela forme un trait d'union.

Ecrire au sujet du Stade Rochelais, c'est remonter aux sources du jeu pratiqué par les humbles, qui attendent longtemps avant d'obtenir un gros titre dans les médias. Un club à l'écart, s'isolant presque lui-même comme s'il ne voulait pas céder aux tentations, géographiquement excentré, voire enclavé. Un club descendu jusque dans le bas du classement de ProD2 mais qui a toujours compté sur un large socle de supporteurs inconditionnels, avant de savoir fédérer de fidèles et nombreux sponsors.

S'il faut parler du jeu, jamais le Stade Toulousain, mis à part quelques fluctuations saisonnières, n'a renié son héritage. Depuis la Vierge Rouge, le mouvement a toujours été la clé qui ouvrait les défenses. Sophistiqué sous la houlette du trio Bru-Skrela-Villepreux, refondé par Guy Novès, le voici aujourd'hui prolongé par Ugo Mola - lui aussi champion d'Europe à Cardiff en 1996 - qui s'est à son tour réapproprié les secrets de la méthode. 

Les Rochelais, eux, peuvent s'enorgueillir d'avoir créé dès les années cinquante l'une, sinon la première école de rugby, forte d'une philosophie de jeu insufflée aux poussins jusqu'aux seniors à l'initiative d'Arnaud Elissalde, l'inimitable Nono et son béret basque vissé comme une auréole. Un style qui s'est épanoui via Jacky Adole, entraîneur sacré trois fois champion de France avec les juniors du cru dans les années 70, puis émancipé lorsque l'un des fils de Nono, Jean-Pierre, prit la direction de l'équipe première, vingt ans plus tard.

Il est presque ironique de constater que le dernier rejeton de cette lignée des Elissalde, à savoir Jean-Baptiste, s'est exilé au Stade Toulousain avec, à l'époque, ses 73 kilos tout mouillé pour continuer à progresser jusqu'à devenir l'une des articulations essentielles du XV de France des années 2000, et son capitaine. Machine à décrocher des titres et à fabriquer des internationaux, le Stade Toulousain sert de patron à tous les clubs qui souhaitent s'engager dans cette voie vertueuse qu'est la formation.

Fier, naguère, de n'avoir que des joueurs formés au sein de sa pépinière (jusqu'à aligner dans les années 80, avec les frères Morin, Elissalde et Désiré, une ligne de trois-quarts issue d'un même quartier, Port-Neuf, où s'élève le stade Marcel-Deflandre), le Stade Rochelais recrute aujourd'hui tous azimuts, n'offrant que quelques chiches places à ses jeunes pousses. La réussite a certes ses exigences, et le rugby professionnel fait du maillot un support publicitaire d'avantage qu'une deuxième peau.

Samedi, il n'y aura qu'un seul champion d'Europe. Si La Rochelle venait à l'emporter, l'histoire serait digne d'un conte de fées et la baguette de l'entrepreneur Merling deviendrait par magie iconique. Ce ne serait que justice tant l'apport de cet ancien troisième-ligne aile est considérable depuis trente ans d'engagement sans faille. Que Toulouse s'impose et cette ligne supplémentaire à son déjà riche palmarès s'inscrirait dans sa légende, celle d'un club qui initia les compétitions européennes dès 1986 en luttant vent debout face aux menaces fédérales.

Deux lignes de vie, donc, venues de loin, deux voies que rien ne relie, si ce n'est quelques noms - Elissalde, Collazo, Garbajosa, Holmes - convergent désormais, preuve qu'il n'existe pas de formule pour atteindre l'excellence, seulement des volontés et des convictions. Certaines plus rayonnantes que d'autres. Et qui ne sont pas sans rappeler l'aventure de Colomiers en 1999 et 2000. Nombreux sont les présidents de clubs, adeptes du chéquier, qui confondent club et entreprise, joueurs et salariés, bénévoles et collaborateurs. Qu'ils ne s'interrogent plus devant la réussite qui sous-tend cette finale inédite entre les enfants du grand large et ceux de l'espace.

jeudi 28 janvier 2021

Solitaires, solidaires

Et bien, non, même sensationnelle, la victoire n'est pas seule à être belle. Et elle n'a pas à être jugée, que ce soit par un jury ou une ligne d'arrivée. Ce jeudi, Charlie Dalin a cassé ce fil virtuel tendu entre deux bouées au large des Sables-d'Olonne après quatre-vingt jours et quelques heures de circumnavigation endiablée. Mais c'est Yannick Bestaven qui a remporté ce Vendée Globe, arrivé moins de dix heures après le premier. Il y a donc, au jeu des bonifications, deux vainqueurs. Et même davantage si l'on veut prendre le temps d'y réfléchir. Riche de métaphores, il est bon que l'issue de ce tour du monde en solitaire sans escale se décante à la faveur d'un sauvetage, celui de Kevin Escoffier réalisé par Jean Le Cam et soutenu par Boris Herrmann et Yannick Bestaven dans l'océan Indien. Les bonifications - entre six et seize heures - ne sont que le reflet de la générosité des marins, de leur humanité qui n'a rien de vague, de leur solidarité en mouvement. Vainqueur moral, vainqueur sportif, podium changeant, et que dire de Jérémie Beyou, quatorzième, lancé dernier des trente-trois dans sa course de la deuxième chance dix jours après tout le monde avec 3 000 miles nautiques de retard par la faute d'une avarie de safran après avoir heurté un OFNI (cétacé, tronc d'arbre, container ?) et qui, reparti à l'assaut, a grignoté une partie de son retard (400 nm) loin derrière la meute ? Dans le meilleur des mondes, le coriace Beyou aurait sans doute terminé en tête. Mais la course en mer est une loterie. Pour s'en convaincre, il suffit de narrer la malchance de Boris Herrmann heurtant un bateau de pêche dans le Golfe de Gascogne alors qu'il voguait mercredi soir, selon toute vraisemblance, vers un sacre. Cabossés, ils le sont : les marins exténués et leurs bateaux désossés, voiles déchirées, quilles martyrisées, foils découpés. Toutes et tous, qui ont débarqué et qui sont encore en mer, méritent respect et honneurs. Rarement classement est autant dérisoire. Devant l'inimaginable effort consenti pendant presque trois mois, la victoire scelle une performance qui n'est pas réductible au temps imparti et aux miles parcourus. D'autres paramètres, d'autres éléments dont nous ne voyons, simples terriens, que l'écume participent de cet exploit dont personne ne peut vraiment mesurer l'impact, mis à part les marins eux-mêmes. Et encore... Ainsi le premier, Charlie Dalin a dit : "Cette course m'a changé. Même si je ne sais pas encore ce qu'elle a changé en moi." Il le saura dans un mois, dans un an. Plus tard. Peut-être. Ils ont perdu espoir, l'ont retrouvé. Ils ont pleuré des larmes de sel qui sont aussi des larmes de joie. Solitaires, ils sont surtout solidaires, et entourés d'une équipe aussi dévouée que dédiée. Aux côtés de Yannick Bestaven via WhatsApp durant ces quatre-vingt jours afin de l'aider à puiser au plus profond assez d'énergie et de lucidité pour maîtriser les éléments déchaînés et sublimer les événements contraires, mon ami Eric Blondeau, ancien trois-quarts centre d'Angoulême et ex-préparateur mental de Clermont, du XV d'Ecosse et de Montpellier, a sa part de succès partagé dans cette aventure technologique, certes, mais avant tout humaine, odysée dont il a su me faire partager quelques bribes. Ballotés que nous sommes dans l'incertitude sanitaire, sportive et sociale, sans horizon détaché vers lequel nous diriger puisque noyé entre un ciel de confinement et l'amer, nous subissons vents et courants, annonces et tentations. "La vie est courte, l'art est long", écrit Sénèque. A une semaine du coup d'envoi d'un Tournoi des Six Nations qui reste aussi incertain qu'une tempête dans les Cinquantièmes Hurlants, ces magnifiques marins qui rentrent au port après avoir tant lutté nous rappellent que pour l'emporter, il faut choisir, parier et parfois désobéir, en tout cas s'écarter de la route familière pour miser l'ailleurs. Assumer sa différence à tout moment. En un mot, son originalité. C'est à garder précieusement.

samedi 23 janvier 2021

Silence, on tourne

Les mots nous accompagnent et, mieux que les décrire, déclenchent des émotions. Alors quand, des stades évidés, s'agitent des jeux nimbés de silence, et qu'il n'y a même plus de récits épiques pour tenter de sublimer ce monde rendu sourd et muet par l'effet d'un virus qui tarde à s'éteindre, nous finissons nous aussi par fonctionner au ralenti, lachés sur la grève. La chair et l'esprit ne s'opposent pas, assure le neuropsychiatre Boris Cyrulnik qui fut du temps de sa jeunesse un rugbyman assidu, car tout - un encouragement, une information, une attitude - nous plonge, dit-il, dans une dimension métaphysique. 
Le sport, pourrait-on écrire à notre tour, se constitue ainsi avant les lois naturelles pour nous construire ; nous apprendre l'effort et nous faire apprécier le réconfort, nous encourager à ne pas désespérer, à susciter l'adhésion par l'exemple de nos actions, à développer nos potentialités les plus profondément enfouies. Il est cette petite société en mouvement et nous aimons, une fois sa pratique éloignée par la faute d'articulations récalcitrantes, le chérir de loin, mise à distance qui va de la talenquère au canapé du salon. Sans jamais perdre le lien, finalement. 
Ce lien est un tissu sonore filé d'imprécations et d'encouragements, de longs murmures et de hurlements éruptifs, qui nous manque cruellement quand l'action sans commentaire, le challenge sans émotion, le choc sans écho, deviennent notre quotidien. Au lieu d'être ce trait d'union vital qui nous éveille, le sport n'est alors qu'une façade, un déroulé obligé, une pantomime imperméable, quelque chose de désincarné qui ne parvient pas vraiment à nous nourrir. La rumeur enfle et porte dans le vent mauvais l'annonce imminente d'un Tournoi des Six Nations reporté pour cause de variant anglais. Le huis clos ne suffit plus, la bulle sanitaire n'est pas assez hermétique, les risques de transmissions pour ce sport de passes et de contacts sont trop élevés pour le risque encouru d'accélérer le pire. Les solutions ricochent sur le mal et pourtant, vent debout, penchés sur un futur incertain, il nous faut continuer d'avancer. 
Nous sommes ces personnages de Giacometti, dépouillés jusqu'à leur plus simple expression, "oeuvres solitaires silencieuses secrètes ; oeuvres graves nues décharnées perçues comme les résidus d'une lente consumation ; oeuvres vulnérables menacées travaillées et assaillies par des tensions et des forces qui ne connaissent aucun repos ; oeuvres austères abruptes crevassées par les doutes, interrogations, déchirements et échecs qui les ont engendrées ; oeuvres démunies fragiles tendues qu'un rien aurait pu réduire à néant ; oeuvres de l'affirmation invincible incarnant cette force et cette sérénité dont vit celui qui est remonté des enfers et fait front, enraciné en cette terre où prennent fin la menace et le temps", écrit René Char, lui aussi fort rugbyman. 
Dans ce silence à marche forcée qui nous larde, j'entends sortir de l'écrin sans joyau le hurlement des coques et des voiles dans l'Atlantique en rut ; je vois comme des aimants glissants sur la porte du réfrigérateur ces bateaux effilés trancher dans les vagues et les lames. Ils sont regroupés, neuf en meute, soudains aimantés par l'arrivée en Vendée, empaquetés autant par instinct grégaire que hasard météo, sprint ultime après trois marathons des océans du globe. Fascinant. 
A l'heure où je rédige cette chronique, ce pack de conquérants de l'inutile marin contourne par le nord et le sud les Açores et rien n'est joué ; ce dernier choix peut transformer le suiveur en vainqueur. Mais après tout, les tempêtes, les morsures, les doutes et les réparations, qu'importe le premier puisque la victoire se situe d'évidence dans l'objet du défi davantage que dans la lecture d'un classement où tous s'adjugeraient le trophée ex-aequo. Reste qu'après quatre-vingt jours de circumnavigation héroïque, il n'y aura personne pour les accueillir que leurs familles et leur staff, eux qui méritaient la foule après la houle.

dimanche 8 novembre 2020

Métaconfinés

Sur leurs drôles de machines volantes au-dessus de l'écume des mers, ils viennent de partir, marins de l'absolu, traverser la terre sur l'eau sans escale, en solitaire et sans assistance pour la neuvième fois depuis la création de cette course, "le vent des globes", en 1989. Ils nous larguent en laissant glisser leurs amarres. Ils partent et nous nous éloignons. Ils vont conquérir et nous considérons. Ils affronteront vents et courants et nous resterons avec notre vague à l'âme. Notre horizon ne dépasse pas, pour l'instant, le 1er décembre, date à laquelle nous pourrions être libérés du cadre dans lequel nous tournons en rond - pour certains avec d'autres géométries histoire de varier les menus plaisirs. Eux, figures de proue et alizé en poupe, auront tout loisir de naviguer en eaux libres ; les voilà lâchés seuls autour d'un monde qui n'est plus le nôtre à mesure que nous revenons tels des moutons à notre quotidien confiné. J'apprécie cette métaphore du confinement maritime que s'imposent ces navigateurs. Confinement méticuleusement préparé, vie solitaire librement consentie, voire appelée, enfermement volontaire à l'intérieur même d'un monde devenu claustrophobique depuis l'apparition du Covid-19. Ces conquérants de l'inutile magnifiés par un hors-série de L'Equipe nous indiquent qu'il est possible et même souhaitable d'être enfermé dans une coque posée sur les mers quand tout, autour de nous, incite à la peur de l'autre, ce porteur de virus potentiel au visage masqué, ou pas. Ils sont donc trente-trois métaconfinés à viser trois caps avant que l'un d'entre eux, au bout de trois mois d'étrave, inscrive son nom sur du sable d'Olonne dans les traces laissées par Titouan Lamazou, Alain Gautier, Christophe Auguin, Michel Desjoyeaux (deux fois), Vincent Riou, François Gabart et Armel Le Cléac'h. Trois mois où tout craque, y compris le moral, trois mois sans tricher, trois mois d'absence et de peur, de dangers et de stress, de bonheur et de froid, de calvaire et de luttes pour finalement parvenir, au terme de cette quête existentielle, à l'ultime délivrance. Comme nous, ils ont entassé livres et nourriture, ajusté le hamac et compté les cartes pour tenir trois mois dans un espace clos ; anticipé les annonces désagréables, constitué un petit stock utile de souvenirs minuscules, ajouté à l'essentiel deux ou trois bouteilles de derrière les banettes. Mais à la différence des terriens que nous sommes, ces coursiers du Grand Sud auront trop peu de temps disponible pour plonger en eux, très peu de plages de silence eux qui passeront au large à grands bruits de voiles claquées et de coque heurtée. A la suite d'Aristote, considérons ce dimanche qu'il existe bel et bien trois types d'êtres: les vivants, les morts et ceux qui sont en mer. Il y a dans cette incertitude tout le sens qu'il nous faut donner à la vie, jamais acquise, toujours à cueillir jour après jour. Ainsi les mégaconfinés partis de Vendée sont sans aucun doute plus à même que nous de savourer le sel de l'existence. Mais, ironie, le réglement - il nous rattrape toujours où que nous soyons - les oblige à peine éloignés à nous faire parvenir des images de leur quête solitaire. Il faut bien que ceux qui ne sont pas de cette croisière s'amusent. Filmé, le sport n'a jamais été autant ce lien social qui nous unis par écrans interposés quand il ne reste plus rien à partager que nos quatre murs. Coûte que coûte, les compétitions s'inscrivent dans nos agendas. Il en est ainsi de la Coupe d'Automne des Nations, erstaz des tournées d'avant coronavirus construit avec des restes une fois le Tournoi achevé. Nous avons regroupés nos magiciens les plus déroutants, Fidjiens du Vieux Continent venus chercher fortune, pour donner la réplique au XV de France. Tournez manèges, sur mer comme sur terre, puisqu'il faut alimenter à huis clos de nos contemporains l'imaginaire resté en rade.

mardi 30 juin 2020

Béziers clair obscur

Parmi les légendes de vestiaires qui alimentent les fantasmes et racontent en creux l'histoire d'une équipe, d'un club ou d'un sport, les tensions biterroises appartiennent à cette Iliade en temps de paix que l'on nomme aussi Championnat de France, qu'il soit à quatre-vingt ou quatorze clubs. Les témoins de cette époque mythique qui vit Béziers se muer en armée cathare rouge et bleue derrière Raoul Barrière dans le rôle de Ménélas et Richard Astre dans celui d'Achille racontent facilement à quel point de solides inimitiés - mais jamais d'indifférence - s'évanouissaient une fois la tunique enfilée, les intérêts individuels faisant alors cause commune.
A l'heure où les mythologies ovales s'évanouissent les unes après les autres, atteintes par la limite d'âge ou ensevelies par l'actualité abondante, l'histoire de Béziers, l'un des trois clubs phares du rugby français avec le FC Lourdes et le Stade Toulousain, nous revient éclairée sous contraste par la bonne affaire Dominici, ce rachat d'un pan de gloire éteinte par un investisseur dont la manne trouve sa source dans les champs de pétrole émiriens.
La fortune ne souriant pas toujours de façon continue, comme Lourdes et Toulouse, Béziers s'inscrit de façon indélébile dans notre saga par le jeu, ce qu'on appelle une empreinte et qui dépasse les titres. Evoquer ce que Béziers apporta de relief au rugby pendant plus de deux décennies, c'est convoquer la guerre des styles et les postures tactico-techniques ; c'est se signer en entrant dans une chapelle dont les saints s'appellent Barthez, Danos, Barrière et Astre dans une liturgie remarquablement dessinée par un enlumineur nommé Pierre Conquet, auteur des Fondamentaux du rugby, bible des convertis à la ligne d'avantage.
Enlevez les présidents-propriétaires-mécènes du Top 14 et de la Pro D2, ainsi que les clubs adossés à de grandes entreprises, que reste-t-il ? Comme le Racing 92, Bordeaux-Bègles, Toulon et les Stade Français avant lui, Béziers troué de déficit va éviter la descente en Fédérale 3 amateur par la grâce d'un nouveau repreneur. Lourdes n'a pas eu cette chance. Quant à Toulouse, son modèle économique indépendant le place pour l'instant, comme La Rochelle, au-dessus des nuages qui s'accumulent partout ailleurs.
L'argent peut tout s'offrir ? Joueurs, entraîneurs, raison sociale, stade, renommée ? Peut-être. Demain les transferts d'internationaux, comme au football, enrichiront les clubs formateurs, les agents, les joueurs eux-mêmes et leurs conseils, constituant ainsi une bourse des ventes, un marché autoalimenté en vase-clos. C'est un Spanghero, Philippe, qui le souhaite et l'annonce, interrogé par mon excellent confrère David Reyrat dans Le Figaro, étonnant renversement des valeurs, preuve s'il en fallait de cette évolution que certains nomment progrès. 
Invité par Jean-Paul Jorge à évoquer mon meilleur souvenir de journaliste, m'est spontanément venue à l'esprit la finale de Coupe du monde 1995 à Johannesburg et l'entrée sur la pelouse de l'Ellis Park de Nelson Mandela revêtu du maillot n°6 du capitaine des Springboks, Francois Pienaar. Certaines choses ne s'achètent pas. Elles appartiennent au patrimoine incompressible qu'est notre mémoire individuelle et collective que seuls l'art et le sport peuvent produire.
En inaugurant le square Joseph Navarro lundi à Béziers, les anciennes gloires de ce club ont certainement pensé très fort - et pour certaines la larme au coin de l'œil - à l'ironie du sort, l'iniquité du destin, l'inanité des honneurs, en souvenir de ce Pepito éruptif (cf photo), petit gabarit courageux, sec et souple comme un roseau d'acier, qui débarqua un jour à Sauclières transi et affamé, et que le concierge du stade recueillit après l'avoir trouvé endormi dans le vestiaire. Arrivé d'Espagne et passé gamin par le XIII  à Lézignan, il n'avait nulle part ailleurs où aller.
Il est mort en 2011, à 65 ans, presque abandonné, en tout cas miséreux et malade. Trois fois champion de France (1971, 1972, 1974), cet ailier sans peur demeure dans les mémoires comme celui qui offrit en 1975 sa place de titulaire en finale à Claude Casamitjana au motif qu'il avait déjà trois titres de champion de France, que ça lui suffisait amplement et qu'il fallait faire place aux jeunes. C'est de cela dont est tissé le sport en général et le rugby en particulier. Cette étoffe, qui n'est pas celle du maillot mais du cœur, tout l'or du monde ne peut l'acheter.

samedi 20 juin 2020

Le test des forts

En cette période déséquilibrée où tombent les statues, déboulonnées, de leur piédestal à mesure que l'histoire, celle du grand H comme des poteaux de rugby, est revisitée au tamis d'un passé qu'on voudrait vertueux comme s'il était possible de gommer derrière nous les erreurs, il est des socles qui ne flanchent pas, des histoires qui se racontent comme on enveloppe délicatement des pierres précieuses dans une étole de velours.
Le calendrier unifié tel qu'imaginé et voulu par la grande maison du rugby mondial devrait et devait réunir ce qui est épars, alors qu'au fil des annonces la discorde s'amplifie tant les intérêts particuliers, y compris financiers, principalement financiers, continuent de l'emporter sur l'ensemble, les clubs français comprenant bien qu'une refonte des rythmes biologiques - ce grand remplacement des saisons - serait fatale au Top 14 sous sa forme actuelle.
Les deux nations les plus riches, Angleterre et France dans cet ordre décroissant, existent d'abord à travers la structure professionnelle de leurs clubs quand toutes les autres équipes sont conçues par un principe de ruissellement qui descend de l'équipe nationale jusqu'à la base. Et comme le Sud, hier nourrit par les dollars de Rupert Murdoch, crie désormais famine, le Nord est sommé de tendre la main afin que l'équilibre des hémisphères ne soit pas rompu.
On imaginait, en pleine crise coronavirale, un monde d'après réenchanté mais surtout repensé, imaginé avec de nouveaux outils ; de quoi changer de paradigme. Alors oui, si le monde déconfiné a changé, il a surtout changé de repères et ses perspectives semblent dans notre dos. La seule question de savoir s'il faut, ou pas, chanter désormais Swing Low Sweet Chariot nous en dit long sur la dérive des incontinents qui irriguent de leur préceptes le flux inversé des rectitudes sociétales.
Dans ce chaos intellectuel émergent quelques îlots de bonheur préservé, quelques pépites radieuses dont la lecture confine au plaisir profond, petite vibration toute personnelle que l'on préserve en soi. Telle est l'interview que Christian Califano a donné vendredi à mon confrère de Midi-Olympique, Arnaud Beurdeley : un joyau d'universalité rugbystique ciselé avec humour et amour par le meilleur pilier français, droite et gauche, de tous les temps (il aime bien quand on écrit ça).
Tout y est savoureux, principalement de petits pics sensibles délivrés à demi-mots ou bien à grandes giclées généreuses. Pour connaître Cali de l'intérieur depuis ses tatouages maoris jusque dans nos Mardi Rugby Club sur L'Equipe 21 des temps héroïques où il était possible de "chambrer" n'importe quel entraîneur ou dirigeant en direct sans risquer la comparution immédiate, l'épisode qu'il livre sur son expérience de Super 12 version 2002 en Nouvelle-Zélande nous en dit plus long et mieux qu'une thèse sur l'essence de ce jeu dès lors qu'il est question d'esprit.
Qu'est-ce qui fait gagner une équipe ? Quel est le secret de l'amalgame qui relie quinze joueurs ? Comment s'articule un groupe ? Autant de questions auxquelles Christian Califano a répondu par une anecdote. La voici. Après avoir évolué dans le championnat national des clubs avec la province d'Auckland, mais n'ayant pas pu parvenir à réussir les minima physiques demandés pour intégrer l'effectif susceptible de disputer le Super 12 - un ton au-dessus - avec la franchise des Blues, Christian Califano fut convoqué avec quelques autres "gras du bide" à sept heures un matin pour effectuer ces fameux tests d'aptitude athlétique.
On imagine Auckland en hiver, le jour qui tarde à poindre, l'humidité qui enveloppe les silhouettes, l'inconfort de la situation par ailleurs humiliante et l'angoisse de ne pas parvenir, une fois de plus, à atteindre l'objectif assigné, le petit groupe de blafards mal réveillés devant l'entrée anonyme du terrain d'entraînement et son cadre sans relief au sud de la ville. Et puis soudain une voiture, puis deux, d'autres encore qui se garent sur le parking. En descendent tes partenaires, et le mot prend tout son sens. Ils te rejoignent, à sept heures du matin dans le froid, pour non seulement t'encourager et te soutenir mais effectuer avec toi et tes compagnons de peine les tests exigés.
Bien sûr, ainsi porté, soulevé même par tant de solidarité et de générosité, Christian Califano parvint à passer le cut, intégra le squad et vécu éveillé son rêve : le Super 12 avec les Blues ! Je ne sais pas si le rugby est le plus riche des sports collectifs par la variété des profils qu'il accepte, par la diversité de ses mouvements sur le terrain, lignes tour à tour ondulantes et brisées, ou par la complexité de ses règles qui rendent inopérant tout souci exagéré de raison.
En revanche, je sais d'expérience qu'une équipe - comme toute association constituée - portée par un même objectif, mieux un idéal commun, est forte de la somme des qualités que chacun délivre sans rien attendre en retour. C'est de cette façon, et uniquement ainsi, que cette addition souvent désintéressée se trouve bonifiée sur la durée. Avec des mots qui transpirent l'émotion, Cali nous a révélé l'alchimie du rugby. A l'heure où, comme dans la scène d'ouverture de La Horde Sauvage réalisée par Sam Peckinpah, s'époumonent les ligues pour la vertu, son propos méritait d'être repris.

samedi 30 mai 2020

Dans l'ombre du sourcier


Vendredi 29 mai, tout Clermont célébrait le dixième anniversaire du titre, ce bouclier de Brennus enfin ramené au pied de la statue de Vercingétorix en 2010. Chacun y est allé de son souvenir, de son hommage, de son anecdote, mais pas un mot pour l’homme qui sut murmurer à l’oreille de Cotter, à celles du staff et des joueurs. Celui sans lequel, très certainement, l’ASM aurait fini par remporter ce titre, mais celui avec lequel les Auvergnats parvinrent à briser une spirale négative après dix échecs en finale.
Formé au rugby à Parentis, dans les Landes, passé par Angoulême, l’université de Poitiers - où nous avons été coéquipiers -, puis le Hong-Kong F.C. et enfin Balmoral, en Australie, du côté de Sydney, « Eric B. » était un trois-quarts centre de belle prestance. Ami de l’ancien coach des Wallabies, Bob Dwyer, on lui doit durant le Mondial sud-africain d’avoir tenté de créer en France un circuit professionnel, aventure rocambolesque détaillée par le menu dans Rugby Pro, histoire secrètes (Solar, 1998). Chef d’entreprise versée dans la vente des futs de Cognac, il abandonna l’élevage du vin pour créer sa structure, Sephirot, spécialisée dans le développement de la performance et la gestion de crise.
Pas un mot sur lui, donc. Cet artisan du succès avait été oublié. Je l’ai appelé. Sa réponse coule de source : « Que les gens oublient ce pourquoi ils m’ont demandé de venir fait partie de mon travail. C’est intéressant et tout à fait normal, car ça signifie qu’ils se sont appropriés les choses. » Il y a douze ans de cela, lors d’un déjeuner avec Jean-Marc Lhermet, alors manager de l’ASM, j’avais glissé le nom d’Eric Blondeau dans la discussion. A l’issue d’une défaite à Mont-de-Marsan, en octobre 2008, et alors que les Clermontois sortaient de deux finales perdues, Vern Cotter finit par rencontrer ce « sourcier ».
La suite lui appartient. « Nous avons diagnostiqué tous les écarts, tous les trous. Il fallait que le staff et les joueurs comprennent leurs dépendances, les attentes qu’on leur demandait de nourrir, tant pour la région, la ville, Michelin, le club, les supporteurs, les familles, les anciens joueurs… Je me déplaçais à Clermont deux fois par mois, pendant deux jours. C’est avec Vern, et aussi son staff et le capitaine que j’ai effectué le plus gros travail. On travaillait sur son mode de management, sa sémantique, les discours. »
Deux finales consécutives perdues comme autant de rochers à remonter tel Sisyphe. « Les joueurs avaient reçu une dette et ils se surchargeaient émotionnellement par rapport aux enjeux qui étaient sur le terrain. Si pendant que tu joues, tu veux honorer une dette, ton cerveau ne peut pas être en conscience sur deux champs. Si les joueurs voulaient amener le bouclier sur la tombe de monsieur Michelin, il fallait d’abord qu’ils gagnent la finale. » Ce qui se présenta en 2009 face à Perpignan. « L’idée, c’était de les couper de cette dette. Et s’il voulait vraiment l’honorer, ils devaient prioritairement se consacrer au rugby. Cette année c’est la bonne, cette année c’est la bonne, cette année c’est la bonne : plus tu perds, plus ta dette monte et tu te sens redevable. Et donc tu ne peux pas jouer ton meilleur rugby. »
Mais le rocher retombe. Troisième finale d’affilée, troisième défaite. « On ne peut pas enlever d’automatismes dans le cerveau : il faut en rajouter. Ça demande de la répétition et donc du temps. Je ne suis pas magicien. » Clermont menait puis se délita, pliant l’espoir en trois minutes : « Je ne peux pas donner trop de détails mais disons que les joueurs, illusionnés par le score, ont baissé leur vigilance, leur lucidité. Ce qui était l’inverse de ce que nous avions travaillé durant la saison. L’adversaire nous a alors surpris et les doutes les plus anciens se sont facilement ré-installés. »
N’importe quel autre club, groupe, équipe, aurait craqué après cette troisième humiliation. Pas Clermont. D’où, à mes yeux, l’importance d’Eric Blondeau dans la reconquête. « Le diagnostic de l’échec a été très rapidement fait et on a vite redémarré la saison suivante. L’idée était de se concentrer sur le jeu et non sur le résultat, qui n’est qu’une conséquence. » A coup de sifflet final, victoire face à Perpignan et le nom de Clermont gravé sur le bouclier de Brennus devant l’année : 2010. « A l’issue de cette finale, les joueurs ne savaient même plus quel était le score tellement ils s’étaient concentré sur les moments de vérité, les touches, les mêlées, les impacts, leurs initiatives… J’étais dans les tribunes et j’ai rejoint les joueurs plus tard. Mon rôle est hyper discret. Ca faisait un mois et demi que j’étais sorti du cercle. »
Comme tout rugbyman, Eric Blondeau rêvait secrètement de tutoyer un jour Brennus. « J’ai touché le bouclier, très tard dans la nuit. Je l’ai soulevé. Il est lourd, » ce bout de bois, objet de toutes les convoitises. Décryptage : « Il s'agit d'une représentation mentale, un symbole ; c’est-à-dire qu’à un moment donné, tu as le droit de le toucher, tu es autorisé à... Et personne ne peut te l’enlever. Il y a une trace dedans. Comme quand tu ramasses la balle de golf, elle a le même nombre d'alvéoles que les autres mais elle a été frappée par Tiger Woods. Avec le bouclier de Brennus, tu touches cette trace. »
Depuis cette nuit dionysienne de 2010, Eric Blondeau a quitté Clermont. Vern Cotter l’a ensuite appelé à ses côtés auprès de l’équipe nationale d’Ecosse en 2015. Puis à Montpellier. Aujourd’hui, il évolue dans d’autres sphères qui ne sont pas forcément ovales. En leur temps, Marc Lièvremont et Philippe Saint-André, entraîneurs tricolores, furent en contact avec lui. Sans suite. Et donc sans regret. Il est vrai que nous avons un don, en France, pour regarder le doigt qui montre la lune.

jeudi 25 juillet 2019

L'Etape du Tour (2/2) : plein les yeux

Co-auteur du Dictionnaire des penseurs (Honoré Champion Editeur, 2018), le philosophe Christophe Schaeffer a couru L'Etape du Tour pour cyclistes amateurs en marge du Tour de France. Il s'agit de la vingtième et avant-dernière étape (135,5 kms, trois cols dont un hors-catégorie pour 4303 mètres de dénivelé positif) entre Albertville et Val Thorens. Voici la seconde partie de la chronique de notre Pétrarque de l'asphalte.


"À chaque fois qu’on traverse un village, les gens sont présents, applaudissent, nous encouragent d’une façon incroyable ; les enfants tendent leurs mains pour qu’on leur donne une petite tape au passage. On entend des cris, des cloches (on est en Savoie !), certains nous attendent avec de l’eau, remplissent les bidons à l’aide de tuyau d’arrosage en nous disant : « Bravo les gars ! C’est super ce que vous faites ! Ne lâchez rien ! » C’est quelque chose qui prend aux tripes. Nous, les petits cyclistes du « dimanche », pourquoi devrions-nous mériter de tels encouragements ? Sur le moment, on est dans le dur, on ne cherche qu’une seule chose : se rafraîchir, trouver de l’eau, un peu de répit aussi, du réconfort, sachant que le plus difficile est à venir.
Mais, après coup, en y repensant, ces encouragements m’ont permis de ne rien lâcher. La mythologie du vélo vient du Tour de France et d’y participer, même de façon anecdotique avec cette étape, fait vibrer une corde émotionnelle à travers les âges. Sans même le vouloir, mes camarades et moi, nous sommes entrés en résonance avec cette histoire centenaire, peuplée de héros, de légendes où le combat, la souffrance, le courage attisent perpétuellement le feu de la passion, redonnent sens à des valeurs de respect, de solidarité et de partage.
Dans les yeux de ces gens, à notre passage, j’ai eu la sensation que quelque chose de leur enfance comme de la mienne remontait à la surface du temps, un rêve de gosse qui s’actualise, un désir de dépassement, d’élévation aussi. Nous incarnions un peu tout ça à la fois parce que nous appartenions en ce jour au Tour de France, nous appartenions à ce mythe tellement puissant et vivace. Au fond, peu importe notre niveau de vélo... Pour l’avoir vécu de l’intérieur, assis sur ma selle, j'en frisonne encore, l'impression presque irréelle d’avoir participé, le temps d’un éclair, à cet horizon fraternel qu’ouvre sur sa route la grande caravane du Tour. Magique et inoubliable.
Kilomètre 102. Pied de la montée de Val Thorens. Hors Catégorie. 33,5 kilomètres d’ascension. Tout aussi inoubliable ! J’ai les pieds en feu, mal au cul. Mes cuisses sont tétanisées. Depuis cinq bornes, j’ai des crampes au ventre. Je fais un rapide calcul. À 10 km/h de moyenne (ce qui me semble être une estimation plus qu’optimiste compte tenu de mon état), il me reste… trois heures à tenir ! Horrible. Même si près du but, je me demande si je vais réussir à rejoindre la ligne d’arrivée.
J’attaque l’ascension en serrant les dents. Immédiatement, les crampes aux ischio-jambiers se réveillent. Elles n’attendaient que ça… Je ne regarde plus mon compteur. Il ne s’agit plus de contrôler quoi que ce soit. Je n’en ai plus les moyens. Il faut juste tenter de pédaler et de survivre, « ne pas lâcher, ne pas lâcher, tiens bon… » Sur le bas-côté de la route, je vois beaucoup de mes frères d’armes qui ont mis un pied à terre ou qui ont la tête dans les mains, assis sur un rocher. Ils prient, ils pleurent ou je ne sais quoi…
Deux ambulances me doublent.  J’entends des sirènes au loin. La chaleur, la fatigue, l’accumulation d’efforts ont eu raison de pas mal d’entre nous. Plus j’avance, au ralenti, plus j’ai l’impression d’être une sorte de zombie. Je ne sais pas à quoi je m’accroche. Mon obsession : arriver à calmer ces crampes au ventre et aux jambes. Si elles devaient être plus fortes encore, je serais obligé d’abandonner. Je ne peux pas l’envisager. Ce serait trop dur, trop cruel. Tous sont dans le même état que moi ou presque.
Le public assiste à une longue procession qui s’étire à perte de vue en direction d’un sommet improbable, si proche et si loin à la fois. Il règne maintenant sur l’étape un soleil et un silence écrasants. Chacun recueille sa souffrance à grosses gouttes et la bois jusqu’à la dernière. Je n’avance plus, je dois être à 6 ou 7 km/h. Mes bidons sont vides tout comme moi. Mon maillot et mon cuissard sont recouverts de sels à cause de la transpiration. Je ne sais même plus cracher ou me moucher sans m’asperger de mes propres miasmes. Chaque tour de pédale est une lutte acharnée contre la pesanteur. Les douleurs dans tout le corps deviennent insupportables.
Un panneau indique quatre kilomètres de l’arrivée. Je lève les yeux et j’aperçois plusieurs lacets très hauts, qui semblent toucher le ciel avec des cyclistes qui, d’où je suis, ressemblent à des jouets d’enfant tellement ils m’apparaissent petits (photo ci-dessus). La vue soudaine de ces lacets provoque chez moi un découragement complet, l’envie irrésistible de balancer mon vélo, de hurler comme un enragé. Je suis encore tellement loin d’eux ! La pente est à plus de 9% et je suis complètement rincé, dépouillé, je n’ai plus aucune force dans les jambes alors que je sais qu’il me reste à gravir le ciel. Qu’est-ce que quatre kilomètres quand on en a parcouru plus de cent trente ? L’éternité en enfer ! Tout cycliste sait à quel point, en montagne, ces quelques bornes, tellement dérisoires sur une carte, sont un véritable calvaire à passer pour celle ou celui qui est arrivé au bout du bout de ses forces.
Chaque mètre que je fais est un combat contre la souffrance et la désespérance, mais également une victoire sur moi-même au fur et à mesure que je progresse, malgré tout. C’est le mental qui me maintient en vie. Tout le reste est en pleine régression, en pleine déconfiture. Si lui lâche, tout lâche. Puis arrive le moment de la délivrance, celui que je n’attendais même plus : la flamme rouge ! Le dernier kilomètre, le Salut, le phare d’Alexandrie… Les gens sont massés autour des barrières (photo d'ouverture) et hurlent plus que jamais en tapant dessus pour nous encourager. « Ça y est ! Vous avez réussi ! Plus que quelques mètres ! »
En passant, j’ai envie de leur dire merci, de leur dire que je les aime. Je pense aussi à ma famille, j’aimerais qu’elle soit là, à l’arrivée, à mes côtés, car aucun mot ne pourra jamais être assez fort pour décrire ce que, tous, ici, nous sommes en train de vivre. Une femme lance à son homme-cycliste : « Bravo, je suis tellement fière de toi ! » J’aurais aimé que cette parole s’adresse à moi. Une autre fois peut-être. Je m’arrache. Il reste cinq cents mètres, une montée à plus de 10-12%. Interminable. J’aperçois la ligne d’arrivée. Quatre cents mètres, trois cents, deux cents, cent, dix mètres, cinq, quatre, trois, deux, un… Je la franchis. Enfin ! Des gars de l’organisation se précipitent vers moi et me poussent sur mon vélo pour m’éloigner de la ligne d’arrivée.
D’autres coureurs suivent… Tout s’arrête dans ma tête. Je n’entends plus rien. Complètement sonné, je pose mes avant-bras sur le cintre, et là, je bascule dans la descente de mes émotions. Je me mets à pleurer comme un gosse, de gros sanglots. Impossible de les retenir. Je ne sais pas pourquoi, un mélange d’épuisement, de lâcher-prise, un trop plein d’émotions relié à ce sentiment indicible d’être allé au bout, d’avoir côtoyé de si près le territoire de la souffrance et des limites. Je me suis caché derrière mes lunettes. J’ai appris plus tard que je n’étais pas le seul dans ce cas…
La suite, avant de redescendre à vélo vers Moûtiers pour rejoindre des amis, fut tout ce qu’il y a de plus salutaire. J’ai dû manger une bonne moitié de pastèque à moi tout seul et une dizaine de petits pains préparés par l’organisation, laquelle fut admirable jusqu’au bout tant par sa bienveillance que par sa convivialité. Une bénévole à qui je demandais si je pouvais remplir mon bidon avant de partir m’a répondu : « Bien sûr ! » Et elle s’est empressée de le faire pour moi. Puis elle m’a regardé, en me disant : « Vous savez, ce que vous avez fait, je suis pleine d’admiration. Bravo. Vraiment. » Encore un peu sonné, je lui ai dit merci. Puis je suis reparti. Je ne sais pas ce qui m’a retenu de la prendre dans mes bras.
Voilà donc comment l’aventure s’est terminée… Au final, je ne sais pas si je suis devenu un « vrai coureur », mais je sais aujourd’hui qu’il y aura avant et après L’Étape du Tour dans ma vie de cycliste et peut-être dans ma vie tout court, en lien avec ce dépassement de soi initié magistralement par la petite reine. Telle est d’ailleurs ma quête et qui continuera de l’être jusqu’à la fin."

Bonus track. Durée : 8 h 10' 37'' ; vitesse moyenne : 17,9 km/h ; puissance moyenne pondérée : 158 watts ; puissance maximale : 560 watts ; fréquence cardiaque moyenne : 154 bpm ; fréquence cardiaque maximale : 181 bpm ; calories : 4130 kcal.