Après la blogueuse Sylvie Colliat, les écrivains Laurent Bonnet et Benoit Jeantet, le philosophe Christophe Schaeffer, puis les anciens internationaux Olivier Magne et Thomas Castaignède, Côté Ouvert offre là un espace "inside" à Miguel Fernandez, président du syndicat des agents sportifs du rugby (Intervals), ancien demi de mêlée du Stade Français (section amateur) et du RC Vincennes, qui réside depuis quelques années en Gironde, dans l'entre-deux mers. Gouleyant, au moment où l'Union Bordeaux-Bègles réalise un doublé historique.
samedi 23 mai 2026
Le rugby change, le magret résiste
dimanche 21 mai 2023
Fast and furious
dimanche 29 mai 2022
A la sirène
lundi 9 mai 2022
Combat nonpareil
mardi 5 avril 2022
La règle de trois
samedi 22 janvier 2022
Tout un foin
Si vous vous aventurez dans une pharmacie, ne demandez surtout pas un test EPCR : il risque de vous être refusé, avec match perdu. C'est le nouvel avatar ovale, le variant rugby qui sévit en Europe. Et qu'importe que vous puissiez aligner une équipe en ayant placés vos cas contacts à l'isolement... Il fallait s'y attendre : à force d'installer des terrains synthétiques, les clubs de rugby jouent maintenant leur destin sur tapis vert. Dans une compétition européenne au format plutôt alambiqué pour s'adapter aux contingences sanitaires, on peut regretter que ses classements se modifient au gré des forfaits et des annulations pour cause de contamination.
Et quand vous avez la chance de défendre vos chances sur le terrain, il vous faut compter avec un arbitre capable de vous pénaliser sans discontinuer pendant huit minutes, les dernières, alors que vous résistez devant votre ligne d'en-but avec courage et abnégation, et de dépasser de six minutes le temps réglementaire sans cesser de siffler à sens unique, voire inique, jusqu'à ce que votre adversaire parvienne enfin à marquer un essai synonyme de succès sur le fil, et encore l'arbitrage vidéo ne parviendra pas vraiment à le valider, ou du moins à l'invalider, ce qui est déjà une façon de faire son choix en amont...
Nul besoin de la cruelle mésaventure encaissée par un virulent Castres Olympique au Stoop Memorial de Twickenham, situé juste en face du grand stade de la Rose, une sorte de vol manifeste survenu vendredi soir face aux Harlequins, ou de la colère légitime des Toulousains privés - volés eux-aussi - de match contre Cardiff et surtout battus alors qu'ils semblaient avoir vaincu le virus, pour porter un regard critique sur les compétitions européennes, polluées par la Covid comme l'est notre société mise à l'arrêt forcé devant les variants qui surgissent, les uns après les autres, comme des vagues incessantes nous laissant, impuissants, sur la berge.
Comme naguère feu le challenge Du-Manoir et aussi celui de l'Espérance qui permettaient aux clubs engagés de récompenser quelques réservistes méritants ou de lancer des juniors prometteurs, les actuelles Coupes d'Europe ont pour principale vertu d'offrir du temps de jeu à ceux qui n'en ont pas, histoire de rebattre un large effectif en vue de la deuxième partie du Top 14. Car, franchement, en ce qui concerne leur pur intérêt sportif, noyé dans les circonstances contrariantes, il faut vraiment chercher pour le trouver.
De retour du Costa Rica après avoir croisé des crocodiles et des toucans, savouré le chant nocturne de la forêt tropicale éblouie de lucioles, j'avoue éprouver quelques difficultés à reprendre le fil des rencontres qui s'alignent ou s'annulent dans le marigot, au rythme des fadettes et des prières d'insérer, contexte délétère qui me rappelle les plus vilaines heures du rugby français telles que je pensais les avoir laissées derrière moi. Il y a bel est bien un paradigme qui ne parvient pas à céder, un changement qui ne s'opère pas alors même que la prochaine Coupe du monde s'annonce dans vingt mois.
Février s'avance et avec lui le championnat d'Europe de rugby-fauteuil qui se tiendra à la Halle Carpentier. A l'invitation de Sallem Ryadh, qui est le Thierry Dusautoir de la discipline, nous y reviendrons avec plaisir. D'autant que ce rugby qui sublime le handicap et celui, citoyen, qui intègre les laissés-pour-compte et les demandeurs d'asile seront, comme l'écologie et le développement durable, au coeur de la prochaine édition du trophée Webb-Ellis sur notre territoire. D'autres bonnes et belles nouvelles sont à venir ici, aux premières loges de ce théâtre ovale qui nous ré-enchante.
Car c'est bien d'émerveillement dont il s'agit lorsqu'on évoque la quête du bonheur. Pour cela, libre à chacun de dépasser les normes imposées, de sublimer un quotidien imposé, de ne pas hésiter - surtout que nous sommes assis sous la manne - à souligner le travail des hommes et des femmes qui construisent sans se plaindre et refusent de subir. Car nous l'oublions trop souvent, nous sommes toujours maîtres de nos choix, aujourd'hui comme hier : soit regretter que trop de cloisons nous plonge dans l'obscurité, soit dessiner de petits rayons de lumière.
vendredi 10 décembre 2021
Taureau aux sabots de vent
Quand Jérôme Gallion déboula dans le Tournoi - c'était en 1978 -, Jean Lacouture trouva l'une des plus belles expressions jamais accolées à un joueur de rugby : "Petit taureau aux sabots de vent". Le véloce demi de mêlée toulonnais, 22 ans, étudiant en dentaire, militaire et pianiste classique, venait d'inscrire un essai de minotaure face aux Anglais dans un Parc dont il était tout de suite devenu le petit prince. Puis il récidiva en Ecosse, en ajouta un troisième face à l'Irlande en patinant genoux montés hauts sur la glace. Avant de rencontrer son maître, Gareth Edwards, à Cardiff, et de s'incliner devant lui.
Ce 21 janvier 1978, l'écrivain girondin chronique dans Le Monde : "Ce qui nous enchanta alors, c'est que cette équipe de France ne cessa de se lancer à l'attaque, pour la gloire de jouer, de se faire plaisir, de nous faire le plaisir le plus vif. Adieu les comptables !" Ce trait de plume pourrait tout aussi bien s'accoler aux Tricolores du capitaine Antoine Dupont, lâchés dans l'offensive débridée. Un super Dupont qui vient d'être sacré ce jour meilleur joueur du monde. Comme Fabien Galthié - son entraîneur - et Thierry Dusautoir avant lui. Deux capitaines finalistes d'une Coupe du monde. De bon augure ? C'est un peu court, jeune homme ! Soulever le trophée Webb-Ellis et rien d'autre, voilà le rêve bleu d'Antoine Dupont d'ici fin 2023, et certainement pas d'afficher une breloque décernée annuellement par on ne sait qui.
"Pâle, le cheveu clair, une frange de page. Pas grand. Du genre trapu, à la Barrau, durement planté dans l'herbe. Des gestes sobres. Et des jambes comme des ressorts qui ne le jettent, notez-le, qu'en avant." Jean Lacouture évoque ainsi Jérôme Gallion, mais nous pourrions parler aussi d'Antoine Dupont. "On le sent si passionnément aspiré par la ligne de but adverse qu'il reste debout pour passer la balle, comme s'il refusait de perdre un mètre ou deux en plongeant vers les siens, guettant l'occasion qui lui viendra enfin de courir droit vers les gens d'en face et leurs poteaux. Un "gagneur" de ce type, poursuit Lacouture, je n'en avais encore jamais vu. Ce qui le conduisit peut-être à jouer trop pour lui-même. Mais cette passion du risque, cet appétit du ballon, quelle merveille ! "
De Philippe Struxiano, magnifique "gagneur" toulousain capitaine du premier quinze de France qui l'emporta à l'extérieur dans le Tournoi - c'était en 1920 à Dublin - jusqu'à Antoine Dupont aujourd'hui, soit un siècle de rugby, en passant par Yves Bergougnan (encore un Toulousain), Max Rousié, Jacques Fouroux, Richard Astre, Pierre Berbizier, Guy Accoceberry, Aubin Hueber, Pierre Mignoni, Fabien Galthié, Dimitri Yachvili, Jean-Baptiste Elissalde, Morgan Parra, avouons que le XV de France a été plutôt bien servi à ce poste charnière.
Albert Camus écrit dans ses Carnets : "La vie est courte et c'est péché que de perdre son temps. Chaque minute porte en elle sa valeur de miracle et son visage d'éternelle jeunesse." Il jouait gardien de but et relançait le jeu à la main depuis sa surface. Antoine Dupont, comme tous les demis de mêlée que nous évoquons plus haut, ne fait que passer et chaque minute de match est pour lui l'occasion de chercher la plus courte ligne entre le cul de la mêlée derrière laquelle il se trouve à recevoir le ballon expulsé d'un agrégat de corps liés et l'en-but adverse où il faut le poser tel un oeuf de pack.
Dans la préface délicatement déposée en ouverture de notre ouvrage Jeux de lignes (éditions Privat) telle une longue passe dont le ballon, vrillé, trouve onctueusement le berceau de nos mains, Dimitri Yachvili décrit les buts qu'il s'était fixés : "Inscrire des lignes au palmarès - vous noterez qu'inscrire est tout proche d'écrire - et savoir lire le jeu, tels étaient les deux objectifs qui m'ont suivis durant ma carrière." Antoine Dupont, son successeur dans cette quête, n'a plus qu'en point d'orgue d'une carrière déjà richement fournie en distinctions qu'à se hisser au-dessus du commun, ce qu'il parvient à réaliser régulièrement, pour soulever le trophée Webb-Ellis au Stade de France. Ce titre honorifique de meilleur joueur du monde l'y invite.
Mais le plus difficile, quelle que soit la profession, et le rugby en est désormais une, n'est pas de se hisser au sommet mais de s'y maintenir. Antoine Dupont, comme le XV de France, n'est-il pas à son acmé un peu trop tôt ? Trouvera-t-il assez de ressources physiques pour durer ? Autant de questions qu'il nous faut glisser sous le tapis pour mieux profiter de l'embellie actuelle qui porte le rugby français au plus haut après une décennie d'ombre. Avant le monde, s'ouvre maintenant l'Europe pour une parenthèse de deux semaines. Est-ce cette même Europe, déesse enlevée par le taureau divin ? Au bon rebond des sacres de toutes sortes, la quête d'un mythe fondateur est loin, on le voit bien, d'être terminée...
Post scriptum : nous serons, avec Benoit Jeantet, à la libraire Pedone (13, rue Soufflot, 75005) jeudi 16 décembre entre 16 heures et 20 heures pour dédicacer Jeux de Lignes - Littérature et rugby. Vous êtes les bienvenus.
mardi 18 mai 2021
Entre l'espace et l'océan
On peut regretter qu'une nouvelle fois la finale de Coupe d'Europe s'affiche avec deux clubs français mais cette association, qui n'est pas contre nature, souligne pour les mal-voyants tout ce que le Top 14 recèle d'authentiques talents. En effet, s'affrontent samedi à Twickenham deux réussites qui ne doivent rien au hasard, deux histoires différentes mais pas antagonistes dont le chemin débouche, finalement, au même endroit.
Evoquer le Stade Toulousain, c'est revenir sur les pas d'un géant qui faillit disparaitre faute de terrain, un club d'étudiants sans vestiaire, reconstruit au mitan des années 80 du siècle dernier par un visionnaire, Jean Fabre, puis enrichit par ses successeurs, Christian Massat, René Bouscatel et aujourd'hui Didier Lacroix - comme Fabre ancien flanker - qui peut s'enorgueillir d'un titre européen. C'était en 1996. Et cela forme un trait d'union.
Ecrire au sujet du Stade Rochelais, c'est remonter aux sources du jeu pratiqué par les humbles, qui attendent longtemps avant d'obtenir un gros titre dans les médias. Un club à l'écart, s'isolant presque lui-même comme s'il ne voulait pas céder aux tentations, géographiquement excentré, voire enclavé. Un club descendu jusque dans le bas du classement de ProD2 mais qui a toujours compté sur un large socle de supporteurs inconditionnels, avant de savoir fédérer de fidèles et nombreux sponsors.
S'il faut parler du jeu, jamais le Stade Toulousain, mis à part quelques fluctuations saisonnières, n'a renié son héritage. Depuis la Vierge Rouge, le mouvement a toujours été la clé qui ouvrait les défenses. Sophistiqué sous la houlette du trio Bru-Skrela-Villepreux, refondé par Guy Novès, le voici aujourd'hui prolongé par Ugo Mola - lui aussi champion d'Europe à Cardiff en 1996 - qui s'est à son tour réapproprié les secrets de la méthode.
Les Rochelais, eux, peuvent s'enorgueillir d'avoir créé dès les années cinquante l'une, sinon la première école de rugby, forte d'une philosophie de jeu insufflée aux poussins jusqu'aux seniors à l'initiative d'Arnaud Elissalde, l'inimitable Nono et son béret basque vissé comme une auréole. Un style qui s'est épanoui via Jacky Adole, entraîneur sacré trois fois champion de France avec les juniors du cru dans les années 70, puis émancipé lorsque l'un des fils de Nono, Jean-Pierre, prit la direction de l'équipe première, vingt ans plus tard.
Il est presque ironique de constater que le dernier rejeton de cette lignée des Elissalde, à savoir Jean-Baptiste, s'est exilé au Stade Toulousain avec, à l'époque, ses 73 kilos tout mouillé pour continuer à progresser jusqu'à devenir l'une des articulations essentielles du XV de France des années 2000, et son capitaine. Machine à décrocher des titres et à fabriquer des internationaux, le Stade Toulousain sert de patron à tous les clubs qui souhaitent s'engager dans cette voie vertueuse qu'est la formation.
Fier, naguère, de n'avoir que des joueurs formés au sein de sa pépinière (jusqu'à aligner dans les années 80, avec les frères Morin, Elissalde et Désiré, une ligne de trois-quarts issue d'un même quartier, Port-Neuf, où s'élève le stade Marcel-Deflandre), le Stade Rochelais recrute aujourd'hui tous azimuts, n'offrant que quelques chiches places à ses jeunes pousses. La réussite a certes ses exigences, et le rugby professionnel fait du maillot un support publicitaire d'avantage qu'une deuxième peau.
Samedi, il n'y aura qu'un seul champion d'Europe. Si La Rochelle venait à l'emporter, l'histoire serait digne d'un conte de fées et la baguette de l'entrepreneur Merling deviendrait par magie iconique. Ce ne serait que justice tant l'apport de cet ancien troisième-ligne aile est considérable depuis trente ans d'engagement sans faille. Que Toulouse s'impose et cette ligne supplémentaire à son déjà riche palmarès s'inscrirait dans sa légende, celle d'un club qui initia les compétitions européennes dès 1986 en luttant vent debout face aux menaces fédérales.
Deux lignes de vie, donc, venues de loin, deux voies que rien ne relie, si ce n'est quelques noms - Elissalde, Collazo, Garbajosa, Holmes - convergent désormais, preuve qu'il n'existe pas de formule pour atteindre l'excellence, seulement des volontés et des convictions. Certaines plus rayonnantes que d'autres. Et qui ne sont pas sans rappeler l'aventure de Colomiers en 1999 et 2000. Nombreux sont les présidents de clubs, adeptes du chéquier, qui confondent club et entreprise, joueurs et salariés, bénévoles et collaborateurs. Qu'ils ne s'interrogent plus devant la réussite qui sous-tend cette finale inédite entre les enfants du grand large et ceux de l'espace.
lundi 12 avril 2021
Entre les deux tours
lundi 5 avril 2021
Le procès
Il n'y a pas plus important glissement de la réalité que celui enregistré sur une bande vidéo et repassé à l'infini sous tous les angles. Personne n'y trouvera jamais ce qu'il y cherche, tellement la vérité - mais existe-t-elle vraiment sous la forme qu'on aimerait qu'elle prenne : objective et insécable - s'immisce là où on ne l'attend pas, là où on ne la cherche pas. En rugby, et sans doute aussi dans la vie, elle est immédiate, vivante, lové dans l'instant présent.
Elle n'est pas réponse, cette vérité ovale, puisque la question ne devrait pas s'imposer. Il y a ou il n'y a pas, et c'est au référent des règles, au directeur de jeu, d'arbitrer. C'est-à-dire de soupeser sans peser trop lourdement. Tout un art qui semble aujourd'hui perdu, évanoui, tellement éloigné des préoccupations du corps arbitral contemporain noyé dans les allers-retours avec le car-régie et ce nouveau juge implacable dont l'avis fait loi, avec ses yeux de pack, assis dans le noir face à un écran où défilent les minutes d'un match comme on parle de celles d'un procès.
Si le cinéma est un mensonge magnifié au rang d'un art, le septième, - clin d'oeil à l'ami Seb - l'arbitrage vidéo ressemble davantage, lui, à un fléau chronophage, virus télévisuel qui s'amplifie dans l'embarras de réponses qui, de toute façon, ne trouveront jamais à étancher la soif des interrogations désormais trop souvent posées comme on se débarrasse d'un poids sur la conscience en passant la patate chaude à son voisin. Les apprentis Salomon tranchent parfois dans le tendon de matches au cordeau, rencontres nerveuses qui nous ravissent mais finissent par se terminer en eau de boudin au fil de ces arrêts intempestifs devant la bande passante, lassante.
A l'évidence, et selon nos sources, World Rugby se penche déjà sur un protocole - un nouveau, un de plus - qui aura pour vocation d'éteindre la polémique naissante dont on entend gronder les vagues de mécontentement dans tous les salons de passionnés. Il devra aussi redonner sa place (et toute sa place) à l'arbitre de champ, dont on voit bien qu'à défaut d'être le seul maître à bord - où sont passés les héritiers de Gwynne Walters, Georges Domercq et John West, eux qui donnèrent leur lettre de noblesse à ce rôle si ingrat ? -, il s'en remet à d'autres pour l'harmonie, le tempo et le rubato de ces matches qui parvinrent malgré cette absence de direction à nous ravir le week-end dernier.
Ces huitièmes de finale ont propulsé cinq clubs français - le Racing 92, Bordeaux-Bègles, Clermont, Toulouse et La Rochelle - en quart de finale. Il s'agit bien de l'élite de ce tant décrié Top 14 que certains observateurs affublent régulièrement de tous les maux et qui, même si j'avoue volontiers qu'il m'irrite parfois les soirs d'hiver quand il arrive que certaines équipes alignent des prestations sans relief - demeure la plus féroce compétition de clubs au monde, tellement relevée qu'aujourd'hui ils sont dix à pouvoir se qualifier en phase finale pour seulement six places disponibles, c'est dire le nivellement par le haut qu'il faut bien finir par reconnaître.
Ainsi cet entraîneur m'assurant sur le ton de la confidence que "le niveau des équipes de bas de classement du Top 14 était très nettement supérieur à celui de certaines provinces galloises ou écossaises" a bougrement raison si l'on considère les déroutes d'Edimbourg à La Défense et de Llanelli à domicile, dimanche dernier. Sans augurer de la suite, pour se hisser en demi-finale le Stade Rochelais aura fort à faire avec Sale tandis que pour beaucoup de connaisseurs, l'un des finalistes se trouve dans le quart "exotique" qui oppose Exeter (tenant du titre) au Leinster, multi-titré. Dans l'autre moitié du tableau, quatre des meilleurs clubs français du moment se disputeront afin d'arracher de haute lutte deux places.
Si elle semblait bancale à défaut d'être injuste considérant le peu de journées qui lui furent allouées dans un calendrier chamboulé par la crise sanitaire, avouons que cette Coupe d'Europe a repris vie et, dans l'attente de quarts de finale qui s'annoncent très disputés, nous ne pouvons que savourer le plaisir partagé de performances qui frisent le haut niveau international en terme d'engagement et d'innovations, en témoignent certaines combinaisons de jeu en première main derrière touches et mêlées. Il n'y a plus qu'à espérer que les prochaines confrontations franco-françaises se montreront à la hauteur de ce standing européen.
"Plus un feu jette d'éclat, plus tôt il s'éteint," écrit Sénèque dans ses Consolations (XXIII). Remplaçons une consonne et feu devient jeu. "Il est plus vivace si, aux prises avec un matériau résistant et difficile à brûler, il est étouffé par la fumée et luit faiblement : la raison pour laquelle il se nourrit mal est aussi la raison pour laquelle il reste allumé. De même, plus une nature est brillante moins elle vit ; là où il n'y a plus d'amélioration possible, le déclin est proche." Il faut imaginer que ceux des clubs qui illuminèrent notre week-end passé après avoir brûlé leurs bateaux ont une envie quasi existentielle de s'enfoncer plus avant, tels des défricheurs, dans cette terre inconnue qu'est leur phase finale.
samedi 12 mai 2018
Bilbao à la fête
San Mamès est situé à une portée de drop du musée Guggenheim et les habitants de Bilbao craignaient le pire : avant d'accueillir les finales de Coupes d'Europe, Challenge et Champions, ils avaient assisté, calfeutrés derrière leurs fenêtres, au déferlement des fadas marseillais et des hordes russes de Kiev, laissant le centre-ville de la cité basque à moitié détruit. Grande fut leur surprise quand ils virent des supporteurs venus des toutes les provinces d'Espagne et d'au moins vingt clubs d'Europe fraterniser au bar et dans les rues.
Dès le vendredi, tous les maillots de rugby disponibles coloraient les avenues de Bilbao, et les accents, du plus chantant au plus rocailleux, formaient la mosaïque du rugby de l'hémisphère nord dans ce qu'il a de plus fraternel. Pas un angle de rue, une place, un parc d'où ne sortaient des chants, des rires, quelques accords de musique. Un vrai bonheur ovale pour la première fois que les trophées européens étaient décernés en dehors des zones traditionnelles, Irlande, Grande-Bretagne et France.
A l'occasion des deux finales - Cardiff-Gloucester et Leinster-Racing 92, les amateurs de football, et ils étaient nombreux dans un San Mamès hérissé de poteaux de rugby aux couleurs du pays basque, avouaient avoir pris une leçon de sportivité : pas un mot de la part des joueurs aux arbitres quelle que soit leur décision, des chocs telluriques et des plaquages destructeurs sans le moindre geste d'énervement ou de frustration. Ils avaient un mot à la bouche en même temps qu'ils vidaient leurs pintes : chevaleresque. Au pays de Cervantès, ça a du sens.
Pendant que Grenoble atomisait Oyonnax et prouvait que la ProD2 n'est pas un enfer ni même un purgatoire mais bien une compétition de qualité qu'il est possible d'apprécier quand on sature de Trop 14, les Russes d'Enisei venaient à bout des Allemands d'Heidelberg, l'ancien club du président Wild. L'Europe en paix est une construction à chérir, surtout après avoir visité, recueilli, le musée de la paix à Guernica et croisé des amoureux entrelacés au creux de la sculpture monumentale d'Henry Moore sur les hauteurs de la ville hier détruite et aujourd'hui lumineuse.
Voyez le tableau : Guernica s'est imposé naguère comme le grand club de rugby du moment : Pedro nous précise qu'il s'agit d'Ordizia, désormais. Dont acte. Le gouvernement de cette province souhaiterait créer une ligue basque transfrontalière à l'horizon 2020, ce qui prolonge la montée en puissance de l'équipe nationale espagnole qui a failli se qualifier directement pour la Coupe du monde 2019 au Japon, n'était un arbitrage roumain plus que suspect et une fin de match houleuse indigne du rang international qui vaut aux joueurs espagnols, la plupart français, de perdre toute possibilité de faire entendre leur voix à force d'avoir trop et mal gueulé.
C'était historique, donc et en deux finales, San Mamès mérite en Ovalie son surnom de Catedral - comme le temple de Twickenham a gagné le sien au fil de l'histoire - pour ses tribunes vertigineuses montant dans le ciel à la façon des stades argentins et son silence respectueux sur les tentatives de tirs au but. Cette œuvre d'art sur les hauteurs de la ville en viendrait presque à plonger le musée Guggenheim et ses façades dorées dans son ombre tant elle s'est construite de mille intensités.
lundi 16 octobre 2017
L'Europe enlevée
Soyons précis, l'expression Coupe d'Europe n'existe plus : elle a été dégagée par un taureau nommé Champions Cup. De Dublin, elle a migré vers Genève. L'écrivain James Joyce l'avait fait avant elle, si mes souvenirs sont bons. En fait, c'était Zurich, mais qu'importe. Nous avons là un objet biscornu, aussi particulier et original que le sont les règles de ce jeu. C'est bien ce qui rend cette compétition attachante.
Un moine irlandais, un roi de Bohème, Montesquieu puis Saint-Simon se sont successivement penchés sur le berceau de l'Europe. Et enfin Victor Hugo, qui nimba ce rêve de romantisme et lui donna ses lettres. Je ne sais pas si ce sentiment continue de prévaloir à l'heure actuelle ou s'il faut lui préférer l'idée de «composition baroque», c'est-à-dire un assemblage hétéroclite mêlant différentes sensibilités.
Transpirait samedi une opposition marquée entre le Leinster et Montpellier à Dublin en ouverture de la première journée. Vitesse, vista et technicité face à poids, canevas et obstination. Contraste saisissant, différence notable: quatre essais à deux. Bonus offensif pour l'un, défensif pour l'autre. Un résumé qui raconte mieux qu'un long compte-rendu détaillé ce qu'il advint de l'ogre du Top 14 en terre irlandaise.
Au delà de la défaite, nette, et de la difficulté des Héraultais à s'imposer dans le mouvement général, nous interroge l'inspiration du frêle Benoît Paillaugue au milieu des géants surpuissants : ou comment un lutin est capable d'effacer en deux appuis intérieurs la défense adverse tout en électrisant sa propre organisation offensive jusque là figée dans ses plans. Cette capacité à sortir du cadre, voilà bien l'esprit du jeu cher à William Webb Ellis.
Mais pour cela, précision technique et prise de décision immédiate sont demandées. La preuve, c'est ainsi que le Racing 92, Toulon et Clermont construisirent leurs premiers essais pour l'emporter - certes difficilement - face à Leicester, les Scarlets et aux Ospreys, La Rochelle y ajoutant en continuité la conservation du ballon devant les Harlequins de Londres et deux grosses doses d'acharnement : dans l'axe et devant son en-but.
La désormais baptisée Champions Cup façon football est toujours un excellent baromètre de forme avant les très attendus tests internationaux de novembre. Elle montre surtout clairement les forces et les limites du Top 14, que plus aucun entraîneur étranger de nous envie, si ce n'est pour venir y négocier un gros salaire en s'amusant d'y retrouver certains de ses compatriotes en pré-retraite bien dorée sur tranches.
En termes de préparation mentale, de technologie et de managérat, le rugby français est en retard. On le sait et on le regrette, il lui manque une vision panoramique, un projet assez large pour englober toutes les composantes du haut niveau. On en revient aux initiatives culottées du lutin Paillaugue : elles sont l'exception qui malheureusement confirme la règle, si l'on met à part la performance maritime qui montre aux clubs topquatorziens une voie à suivre.
Les réussites rochelaises et clermontoises correspondent à la hiérarchie dessinée en fin de saison dernière. Il faut s'attendre à ce que le deuxième tour européen, le week-end prochain, nous livre d'autres d'enseignements à partager, avec la visite de l'Ulster à La Rochelle, de Northampton à Clermont et d'Exeter à Montpellier, tandis que le Racing 92 et Castres se rendront respectivement au Munster et à Leicester.
Ah, j'allais oublier mais en y réfléchissant bien, on peut s'en passer : la direction bicéphale de la FFR a décidé d'ouvrir davantage le XV de France aux supporteurs, aux partenaires et aux journalistes. En cette période de coqs maigres, il est vital de développer l'élan public, de faire entrer des sous dans les caisses et de communiquer positivement via les médias. A Marcoussis, Bernard et Serge présentent la gamme hiver de leurs produits cosmétiques. Ils servent à masquer les cernes sous les Bleus.
PS: Le Tour de France annonce son départ pour le 7 juillet depuis l'île de Noirmoutier. N'en croyez rien: il commencera en fait le 17, à Annecy.










