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samedi 3 février 2024

Ça fait très malt

Puisque obligation est désormais faite de floquer le maillot avec le nom du joueur qui le porte, proposons que les lettres soient réduites à la plus petite taille, par discrétion davantage que modestie. Car après un tel fiasco majuscule, certains Tricolores, accablés de honte, doivent avoir envie de rester enfermés dans le vestiaire et de n'en sortir, dans le meilleur des cas, que pour fouler la pelouse de Murrayfield, samedi prochain. A condition que Fabien Galthié et son staff gardent les bébés et l'eau de la douche froide. Ce qui sera difficile, considérant la faillite individuelle présentée par ce XV de France entré dans l'Histoire du Tournoi par la petite porte, celle d'une grosse défaite.
Nous ne sommes pas à l'abri d'une énième opération de communication destinée à flouter les raisons profondes de cet échec (17-38) en ouverture de l'édition 2024 des Six Nations censée consoler Français et Irlandais de leur défaite en quarts de finale, une nouvelle "option revanche" pour masquer l'essentiel, à savoir que le jeu offensif pratiqué par ce XV de France est actuellement inexistant, ses ressorts cassés, ses joueurs sans convictions et sa conquête bancale, alors même qu'on nous promettait un renouveau après l'injection de trois techniciens (Patrick Arlettaz chargé de l'attaque, Laurent Sempéré spécialiste de la touche, Nicolas Jeanjean pour la préparation physique) dans un staff qui, vendredi soir, émargeait au niveau ProD2, et encore n'est-ce pas très gentil pour la deuxième division professionnelle française...
Il y a encore quelques saisons de cela, quand il était possible d'exprimer une critique sans risque d'être bâillonné, la question aurait été posée de la pertinence d'offrir le capitanat à Grégory Alldritt dont il nous est apparu sur le terrain, au plus fort de la tempête, que sa personnalité qu'on annonçait combative était malheureusement à l'image de la prestation tricolore, à savoir transparente. Ce n'est pourtant pas les Coqs en stock qui manquent pour prendre temporairement la suite d'Antoine Dupont, à commencer par Charles Ollivon.
Car elle planait sur le stade Vélodrome, vendredi soir, au coup de sifflet final, l'ombre de Dupont. Le grand blessé du Mondial 2024 devenu le grand absent du Tournoi 2024 n'aura jamais été aussi présent dans les esprits qu'au fil des tristes partitions maladroitement interprétées par ses remplaçants, Lucu derrière la mêlée et Alldritt avec le brassard. Comme beaucoup d'anciens capitaines tricolores, je ne peux que regretter qu'au moment où le XV de France avait besoin de lui, le ministre de l'intérieur manifeste si peu d'attachement et choisisse d'inaugurer les chrysanthèmes du rugby à 7 dans l'hypothétique chance que la France passe cet été le cap des quarts de finale aux Jeux Olympiques plutôt que de partir à l'abordage du Tournoi.
Nous pourrions aussi ironiser sur les certitudes du grand timonier Fabien Galthié considérant, il y a deux mois de cela, qu'il ne s'est pas trompé en traçant un cap pour atteindre l'or du trophée Webb Ellis, à l'image de Christophe Colomb croyant toucher l'Inde alors qu'il mouillait dans une crique des Barbades. Le coach national aux grosses lunettes avait même promis de continuer à naviguer ainsi à vue alors même nous lui proposions de changer de sextant. Il faut espérer que ses conseillers en communication l'aident à guérir promptement sa blessure à l'égo, cette boursoufflure dont le XV de France est la première victime.
A l'évidence, à Marseille, les Tricolores de Grégory Alldritt manquaient d'entrée d'allant alors qu'ils avaient embouché le refrain de la revanche. De la même façon qu'ils manquèrent de lucidité et de précision au Stade de France, en octobre dernier face à l'Afrique du Sud au moment de conclure leurs temps fort ou d'aller chercher, d'un drop-goal, le succès qu'ils étaient en train de construire pour peu qu'ils posent la dernière pierre. Faut-il chercher les raisons de ces échecs consécutifs dans une préparation psychologique défaillante ou du moins incomplète ? Je le crois.
Après avoir pleurniché au sujet de l'arbitrage de M. O'Keefe, puis perdu une semaine en babillages à Marcoussis pour finir par abandonner un résultat au profit de la Verte Erin, il est grand temps d'appeler une nouvelle génération - Posolo Tuilagi, Marko Gazzotti, Nolann Le Garrec, Hugo Reus, Emilien Gailleton, Nicolas Depoortere - pour l'aider à prendre ses responsabilités au plus haut niveau international. Attendre serait aussi idiot qu'indécent. Au fait, qui pourra signaler à Galthié qu'il serait utile d'électrifier la ligne de conduite en nommant un capitaine susceptible d'apporter la lumière en courant continu et non alternatif ? D'autant que la réception que nous promettent les Ecossais, victorieux au Pays de Galles (26-27), va faire très malt et mérite la plus grande attention.

samedi 2 novembre 2019

A l'unissons !

Certaines photos valent mille mots. D'autres se passent de commentaire. Quand, sur la pelouse de Yokohama, Siya Kolisi brandit le trophée Webb Ellis entouré de ses coéquipiers, nul besoin de légende. Regarder suffit. Je ne sais s'il s'agit de rugby : l'événement dépasse la seule circonférence ovale. Après François Pienaar élevé dans un contexte d'apartheid et félicité par Nelson Mandela pour avoir su conquérir une coupe qui servirait à unifier la nation arc-en-ciel meurtrie, surgit maintenant Siyamthanda Kolisi.
Cent vingt-huit ans de rugby springbok derrière le soixante-et-unième capitaine de l'équipe nationale. Son parcours force le respect : orphelin, un township pour terrain d'enfance, la faim en viatique, la misère comme horizon, le seul xhosa - l'idiome de Mandiba - pour se faire entendre. Mais voilà, le rugby croisera sa vie pour construire un destin. Qui va l'élever. Au rang désormais d'icone. Ou plutôt de symbole : celui de toutes les convergences.
Les matches laissent un score. Cette finale imprimera une trace. On peut ne pas aimer le jeu pratiqué par les Sud-Africains. Mais ils se foutent bien des notes artistiques que les esthètes peuvent leur donner. Ils pratiquent leur rugby, imaginé par un pasteur, le révérend George Ogilvie, retourné au Cap après avoir suivi ses études dans un collège anglais, Winchester, où se pratiquait un jeu plutôt viril et rugueux appelé the scrum.
Ca ne s'invente pas. Ou plutôt si. Il y a de siècles de cela, chaque collège privé anglais (il ne s'agit pas d'un établissement pour pré-ados mais d'un mix Terminale-Prépa-Université) dispose de sa propre activité physique : le mur à Eton, le football à Rugby, etc. Ogilvie a découvert la mêlée à Winchester et n'aura de cesse, revenu en Afrique du Sud, d'encourager la pratique de cette activité physique collective qui colle bien au caractère combattif des ouailles liés dont il a la charge.
Vous imaginez où cela nous mène. La mêlée fantastique, écrit par Denis Lalanne, traite du test-match de 1961 à Colombes, un 0-0 qui fascina toute une génération bien après que les Springboks de Hennie Muller eurent dévasté l'Europe du Tournoi des Cinq Nations en 1952, inspirant Lucien Mias à peaufiner le demi-tour contact six ans plus tard pour réaliser l'exploit de vaincre ces Rugbymen du Diable sur leurs terres avec une équipe de copains. La mêlée, creuset de l'âme ovale sud-africaine, donc.
Tout sauf un hasard si sur une ultime mêlée les Springboks de Pienaar bloquèrent en 1995 l'avancée du XV de France à Durban sous un déluge de doutes et de frustration pour s'ouvrir le chemin de la finale et de la rédemption politique. Quand j'ai vu les huit avants springboks soudés comme un seul engager une flexion et disloquer la mêlée anglaise, samedi, je n'ai pu m'empêcher de penser au serment du révérend Ogilvie.
Alors que les Springboks de Paul Roos affrontaient une sélection des îles Britanniques, se posa un problème de maillot. Les Lions jouaient en blanc. Pas question de leur proposer, hospitalité oblige, de changer de tunique. C'est alors que le révérend Ogilvie invita Paul Roos à récupérer les maillots de l'équipe de son diocèse, en coton vert olive avec une mitre sur le cœur. Pas étonnant qu'en Afrique du Sud le rugby soit plus fédérateur que ne peut l'être une religion.
Depuis une vingtaine d'années, le législateur soumis à la volonté de l'industrie du spectacle a cherché par tous les moyens à édulcorer cette phase de jeu qu'on appelle mêlée et qui, pour le profane, ressemble à un amas alors qu'il s'agit bien de la plus formidable épreuve de fusion, de technicité et de volonté jamais inventée, à même de jauger l'engagement d'un groupe vers un but commun, de juger la valeur intrinsèque d'un pack, et surtout sur terrain gras. Toutes les règles et les injonctions, les commandements et les alinéas ne pourront jamais changer cet axiome : pas de mêlée, pas de succès !
Ancien cornac du pack biterrois de la grande époque, Richard Astre m'écrit ce message que je vous transmets sur un pas : "Le rugby demeure un sport de combat collectif. Les mêmes valeurs sont toujours présentes : humilité, solidarité, courage, discipline... Tout le monde connait ces poncifs mais il ne faut pas confondre objectifs et moyens. Quelle action, quelle maîtrise, quel comportement, quelle intelligence mettre au service de la stratégie, tout en faisant abstraction de son propre ego ? La conjoncture très compliquée en Afrique du Sud a cimenté la cohésion de cette équipe. L'unisson entre avants et trois-quarts, avec une grande détermination dans l'affrontement, a suffi pour anesthésier toutes les velléités anglaises."
L'entraîneur sud-africain Rassie Erasmus a raconté à l'issue de cette finale remportée sur l'Angleterre (32-12) qu'il avait suggéré à ses joueurs de ne pas céder à la pression du résultat après leur défaite inaugurale contre les All Blacks lors de ce Mondial japonais. "La pression, en Afrique du Sud, c'est de ne pas trouver de boulot, c'est d'avoir perdu un proche, assassiné. Nous, notre objectif, c'est de donner de l'espoir. Pas avec des mots mais en actes. Sur le terrain." C'est d'unir une nation. Unissons donc à l'unisson !
Souvent, la finale d'une Coupe du monde donne le ton pour les années à venir. Celle-ci nous ramène aux vertus immarcescibles du football tel que pratiqué à Rugby. Les rats de bibliothèque ont beau vouloir faire mourir Webb Ellis en dévissant le mythe fondateur de son piédestal, la transgression reste gravée dans ce marbre placé sur le mur d'enceinte. C'est donc avec un beau mépris pour l'ère du temps que les Springboks, discrets durant ce Mondial, à la fois terriens et mercuriels, sont parvenus à se transcender au bon moment, gardant vivaces les racines de leur histoire pour mieux greffer des éclairs de génie au bout de leurs ailes.



vendredi 8 mars 2019

C'était Raoul...

D'ordinaire, on évalue la trace que laisse un homme dans l'histoire d'une activité aux lignes de son palmarès, à sa bibliographie, à ses décorations, à ses récompenses, à ses titres. L'héritage de Raoul Barrière se mesure, lui, à l'émotion que sa disparition, à 91 ans, a suscité. J'ai entendu, au téléphone, les silences embués de Richard Astre marchant dans la campagne espagnole, j'ai perçu les larmes couler sur les joues de Claude Saurel impossibles à sécher au vent, la retenue submergée d'Alain Paco derrière son flux de souvenirs. Ce que l'AS Béziers compte d'anciens joueurs passés sous la coupe du sorcier de Sauclières est touché par cette disparition.

Ce fut un privilège de rencontrer ce professeur d'éducation physique il y a un peu plus de deux ans, chez lui, à une portée de drop du stade de la Méditerranée, dans le corps de ferme qu'il avait aménagé pour sa famille. Un de ses petits-fils jouait avec un ballon de rugby dans la cour. Invité à déjeuner, je notais encore ses affirmations éclairantes entre deux bouchées, même après deux heures d'interview. Comme d'autres grands entraîneurs, cette boule d'énergie ne vivait que pour et par le rugby, celui des Springboks, des All Blacks, de Béziers, du pays catalan où se trouvent ses racines.

Avant de débuter dans ce métier en 1984, j'avais déjà une attirance pour l'Histoire du rugby telle que relatée par Henri Garcia, Denis Lalanne et Georges Pastre. Je n'imaginais pas que connaître par cœur l'aventure du XV de France de 1958 en Afrique du Sud allait un jour m'ouvrir une porte qui donne sur le salon de Raoul Barrière, immense pièce sombre constellée de souvenirs ovales et m'offrir l'occasion de m'assoir en face de ce géant, petit de taille, immense de connaissances. Et, alors qu'un rai de soleil passait par une étroite fenêtre, le regarder me parler.

"Il était coriace. Parfois, il te blessait d'un mot. Parce qu'il sentait que tu t'étais laissé aller, que tu n'étais pas là où tu devais être. Mais c'était pour ton bien," m'avoue aujourd'hui Alain Paco, moi qui n'ai connu que le miel de cet homme, c'est-à-dire son immense bienveillance à l'hiver de sa vie, son humanisme profond et authentique. "Son exigence était telle que si tu relâchais un ballon à la fin de l'entraînement, qui pouvait durer plus de deux heures, tu allais immédiatement te taper des séries de huit cents mètres..." poursuit l'ancien talonneur international, qui débuta ouvreur face à Neath pour l'inauguration du Parc des Princes.

Même si à n'en pas douter Raoul Barrière fut "une belle personne", dit l'ancien flanker Claude Saurel qui entraîna à son tour Béziers, on ne construit pas une équipe comme l'ASB des années 70 avec des pétales de rose mais plutôt en habituant les joueurs à ne pas souffrir des épines. "Pendant deux mois, préparer la phase finale était un pèlerinage, raconte Saurel, devenu coach de la Géorgie et de la Russie. Tout le monde arrêtait de fumer, y compris Jack Cantoni. Personne ne sortait le soir, même Armand Vaquerin. Tous les jours, avant l'entraînement, on effectuait un footing de dix bornes le long du canal du Midi..."

A quelques heures d'Irlande-France, on mesure l'ascèse biterroise. Raoul Barrière détestait voir ses joueurs sous des barres du musculation. Il préférait leur faire travailler la tonicité et l'explosivité "au poids du corps", dit Saurel, c'est-à-dire tractions, pompes et abdominaux au naturel. On lui doit aussi "l'hydratation permanente, les passes assurées les yeux bandés, les élastiques tendus en travers du terrain pour imposer les positions basses... On travaillait le plaquage avec des sacs de quatre-vingt kilos de sable attachés à un portique et lancés dans tous les angles, la puissance en passant entre des pneus de tracteur..."

Dans le rugby d'immédiat après-guerre, les entraîneurs de renom ne manquaient pas : Julien Saby, Robert Poulain, Henri Laffont. Mais Barrière a renouvelé le genre. Son approche tactique est ainsi résumée par Claude Saurel : "Comment faire pour capter quinze défenseurs dans un espace limité d'une ligne de touche à une autre ? Aller droit, multiplier les fixations, être capable de passer le ballon dans toutes les positions possibles."

Fin octobre 2016, à la question, "Comment définiriez-vous le combat, en rugby ?" ce pédagogue me répondit :"C'est une opposition au corps. Il est dans l'arrêt physique de l'adversaire porteur du ballon. Il faut ensuite le faire reculer puis le mettre au sol et lui enlever l'envie de tromper notre défense... Attendu que le combat peut être douloureux, tous les entraînements, y compris parfois le matin du match, étaient avec opposition réelle, c'est-à-dire avec plaquage autorisé. Quelques fois, les joueurs s'invectivaient, mais je m'en foutais..."

Alain Paco se souvient : "Ah, ça, on préférait le match parce que les entraînements étaient deux fois plus éprouvants..." Claude Saurel ajoute : "Le vendredi soir, c'était l'opposition systématique avec la Nationale B. Qu'est ce qu'on se mettait... Combien de fois j'ai dû me battre... Mais le dimanche, nous étions mieux préparés que nos adversaires au combat. En fait, Raoul nous apprenait à gagner. C'est allé parfois très loin, mais quand les gars d'en face étaient carbonisés, nous on aurait pu disputer un deuxième match à la suite..."

N'allez pas croire un instant que cette violence canalisée était une marque de fabrique : elle séparait les hommes des enfants, comme le vent au golf. "Tout était millimétré, me précisa Raoul Barrière. J'expliquais à chaque joueur le pourquoi du comment des positions. Une fois que nous avions rectifié un mauvais placement, il ne fallait pas que le fautif recommence sinon il prenait un "savon". Personne ne déconnait à l'entraînement. C'était banni."

Raoul Barrière était aussi, comme tous les bons techniciens, connaisseur du règlement. Pour une raison simple : "La règle permet différentes interprétations, et ce qui me gêne, c'est qu'elle n'est pas appliquée comme elle est écrite..." Là aussi le sorcier de Sauclières s'engouffra dans les intervalles, posant à l'arbitre comme à l'adversaire des problèmes difficilement solubles dans l'instant.

Cette rigueur se trouve chez les All Blacks et les Irlandais, que les Tricolores vont affronter dimanche après-midi. Pas étonnant que ces deux équipes soient en ce moment au sommet du monde et se partagent un hémisphère. Au sein du XV du Trèfle, tout est millimétré, précisé, rodé, et s'enchaîne comme écrit sur une partition. Ce jeu est inexorable. Comme était irrespirable le rouleau-compresseur biterrois.

A l'instar de Jean-Pierre Rives, sûr que Raoul Barrière, cet intranquille qui jouait à l'aspadragade quand il était enfant, a de l'Irlandais en lui. Il en avait le faciès, du moins, sorti d'un film de John Ford. Ah, vous ne connaissez pas Raoul ! Pourquoi avez-vous choisi le rugby, lui ai-je demandé à l'heure du café ? "Parce qu'il y avait des coups de tronche à recevoir et à donner", m'a-t-il répondu. Avant d'ajouter, en riant : "On est con, hein ?" Non, monsieur Barrière, pas seulement cons ; nous sommes tristes, surtout. 

dimanche 25 novembre 2018

L'heure zéro

Le moment est passé inaperçu sauf des puristes. La télévision française avait depuis longtemps rendu l'antenne et les Tricolores rendu les armes avant de rendre l'âme. Réunis au centre du terrain, les Fidjiens debout, serrés, bras liés, entonnaient un gospel à gorges déployées. Sans fraternité, ce jeu n'est qu'une digression. Sans fierté et sans agressivité partagées, la notion d'équipe se dilue vite et le XV de France éparpillé samedi soir par les percussions fidjiennes en est la parfaite et désespérante illustration.

Oui, bien sûr, c'est historique et humiliant. Battue pour la première fois par les Fidji, l'équipe de France du capitaine Guirado se prend la tête dans les mains et les pieds dans le tapis, mais il y a toujours une première fois et, souvent, elle n'est pas particulièrement agréable... Nous sommes à Bucarest, le 5 juin 1960. Les Tricolores de François «Les bas-bleus» Moncla s'inclinent (11-5). Pourtant, de sacrés héros ont effectué ce déplacement : Michel Vannier, Guy Boniface, Jacky Bouquet, Pierre Albaladejo, Michel Crauste et Michel Celaya. On notera aussi la présence de Raoul Barrière au poste de pilier droit. A genoux dans les Carpates, ils se sont pourtant relevés.

Trente ans plus, à Auch, dans un stade rebaptisé depuis Jacques-Fouroux en hommage au Petit Caporal, la honte fut plus vive. Cette fois-ci, c'est en France que la Roumanie s'impose. Sous la pluie et sur terrain gras. Trois buts de pénalité à deux. Zéro essai. Un des plus vilains matches auxquels il m'a été donné d'assister. Philippe Saint-André étrennait son premier maillot bleu, un coq sur la poitrine mais les pieds dans le purin. Serge Blanco, Didier Camberabero, Jeannot Lescarboura, Jean Condom, Olivier Roumat et Pascal Ondarts l'accompagnaient. Un voile pudique fut rapidement jeté sur ce dérapage incontrôlé.

Plus proche, voici le fiasco de Grenoble, le 22 mars 1997, dans le sillage d'un Grand Chelem. Jamais le XV de France n'avait perdu devant son public face à l'Italie. Les bonnes séries ont toujours une fin. 32-40, défaite cinglante pour les débuts de Serge Betsen. Il était pourtant bien entouré : Sadourny, Delaigue, Saint-André, Accoceberry, Tournaire, Dal Maso, Merle, Benetton, tout ce beau monde sous le capitanat de l'immense Fabien Pelous. «Ah, le zéroïsme des Bleus», me souffle l'ami Benoit Jeantet. Quand ça ne veut pas sourire...

On poursuivra ce retour en arrière aussi utile qu'éclairant par le match très nul (23-23) de Bleus pâles à la U Arena sous l'ère Novès, avec Teddy Thomas, François Trinh-Duc, Baptiste Serin, Jefferson Poirot, Rabah Slimani, Louis Picamoles, Sébastien Vahaamahina, Mathieu Bastareaud, Antoine Dupont et Camille Chat. Pourquoi ne suis-je pas étonné ? A la - faible - lueur de la défaite face aux Fidji samedi soir, la foule n'a pas toujours raison mais il faut néanmoins noter que 86 % des internautes de L'Equipe considéraient déjà le XV de France de Guirado comme la plus mauvaise équipe tricolore de tous les temps.

On en oublierait presque deux défaites face aux Tonga. La première à Nuku'Alofa, le 16 juin 1999, sur le score de 20 à 16, les Tricolores de Fabien Galthié n'ayant inscrit qu'un seul essai pour en concéder trois... Sadourny, Bernat-Salles, Lamaison, Dal Maso, Marconnet mais aussi Mola, Castaignède, Ibanez, Pelous et Califano doivent en garder un souvenir cinglant. C'était aussi l'époque où les coaches tricolores, Pierre Villepreux et Jean-Claude Skrela, croyaient en l'avenir d'un ailier de fort tonnage nommé Olivier Sarramea, aka «Le Lomu Blanc».

Nous en arrivons à l'infamant 14-19 de Wellington, 1er octobre 2011 de triste mémoire. Là aussi, il pleuvait. Mais jamais équipe de France, période contemporaine, n'a si peu mouillé le maillot. Si les Tongiens avaient été plus vicieux et cherché absolument à marquer un deuxième essai, ils auraient éliminé dès la phase de poule ce XV de France. Je revois encore le capitaine Dusautoir hagard à la fin de ce non-match. Après cette claque il avait pourtant une belle clique autour de lui : Médard, Clerc, Rougerie, Parra, Yachvili, Servat, Papé, Nallet, Bonnaire, Szarzewski, Harinordoquy, Trinh-Duc, Heymans...

A une semaine d'un quart de finale annoncé face à l'Angleterre dans ce Mondial 2011, aucun des sélectionnés pour ce match contre les Tonga ne voulait jouer, de peur de se blesser, et la rupture avec le staff était consommée. Ce qui aurait dû être le moment de gloire des réservistes tricolores fut le long chemin de croix de titulaires déphasés, personne n'ayant assez d'amour propre ce jour-là pour faire honneur à sa sélection. Les notes de L'Equipe - j'officiais à ce poste ingrat - furent résumées en un zéro collectif, une première là-aussi, et jamais renouvelée.

Pourtant, samedi soir, après la défaite contre les Fidji, l'occasion aurait été toute trouvée. Dans ce registre, m'inquiète le choix de faire de Picamoles et de Bastareaud des phares dans la nuit au motif qu'ils ont parcouru des mètres, balle en mains. Mais ont-ils mis leurs partenaires dans l'avancée ? Ont-ils partagé le ballon qu'il tenait ? Seul Guirado impose le respect, capitaine fracassé qui parvient à inscrire deux essais malgré ses tourments. A l'évidence, pour le reste de ses partenaires, manquent l'intelligence et l'humilité et aussi le charisme et force vitale au point le plus bas de la désespérance.

Professionnels du Top 14 et de la ProD2, pillés depuis plusieurs décennies par les grandes nations, déracinés, dans l'impossibilité de se réunir pour préparer leur saison, les champions du rugby à 7 ont écrit la plus belle page de leur histoire ovale à XV avec une énergie qui force le respect. Juste se dire qu'au train où nous polluons notre planète la montée des eaux devrait engloutir en 2040 cet archipel du Pacifique, ainsi que les Samoa et les Tonga, d'ailleurs. Le rugby français ne marche pas seul sur la tête. Et tandis que des gilets jaunes saccagent tout comme des coqs sans tête au motif que le prix des carburants augmente, le petit multi jaune de Loïc Peyron est arrivé en Guadeloupe. En un peu plus de vingt-et-un jours de mer. Are you Happy ?

dimanche 3 juin 2018

Etre bien entouré

Un de mes anciens collègues journalistes avait lancé il y a une vingtaine d'années, par provocation mais quand même : «Il faudrait faire disparaître Castres de la carte du rugby». Il en avait sans doute marre de prendre une voiture de location à l'aéroport de Toulouse et d'effectuer l'heure de trajet vers cette sous-préfecture du Tarn par une nationale incertaine pour taper le compte-rendu d'un match au milieu de supporteurs qui hurlaient : «Tous ensemble, tous ensemble». Au coup de sifflet final, samedi, au Stade de France, j'ai pensé à lui, qui ne mesurait pas à quel point Castres excelle dans le pied-de-nez.

A l'époque - début des années 80 - où la très grande majorité des soixante-quatre clubs de Première Division survivait avec ses recettes guichets et les subsides de la mairie, Castres allait bénéficier du soutien généreux d'un industriel du cru - à la façon du chapelier Jean Bourrel avec Quillan un demi-siècle plus tôt - pour remonter de la Deuxième division et se maintenir dans l'élite restreinte. Ce qui en fit un club à part, jalousé mais aussi cruellement ostracisé.

Phare de l'après-guerre dans le sillage de Siman et de Matheu, deux immenses internationaux, mais aussi de Coll - dont le célèbre café est longtemps resté l'épicentre du village - et de Pierre-Antoine, décédé trop tôt et dont la mémoire s'inscrivit jusqu'à il y a peu à l'entrée du stade, Castres avait ensuite lentement périclité et serait aujourd'hui, comme La Voulte, Narbonne, Carmaux, Dax, Bourgoin, Nice, Lourdes, Bagnères, Cognac, dans l'anonymat des divisions fédérales sans la manne Pierre-Fabre.

Par un renversement de valeurs, les Tarnais personnifient une forme toute relative de résistance à la mondialisation ovale outrancière entamée par Mourad Boudjellal à Toulon et portée à incandescence actuellement par Mohed Altrad avec Montpellier, en passant par Thomas Savare et Hans-Peter Wild au Stade Français, Jacky Lorenzetti au Racing 92, Laurent Marti à Bordeaux, sans oublier Pau, Clermont et La Rochelle, à savoir recruter un wagon de vieilles stars étrangères pour exister.

Qu'attendre d'autre d'anciens internationaux de l'hémisphère sud débarqués en Top 14 pour faire fructifier leur renom qu'un faible engagement quand il s'agit de se sacrifier pour un maillot, voire pour une idée. Sans parler de toute donner pour une ville, ce qui leur semblera à l'évidence toujours incongru ? N'allons pas chercher plus loin les baisses de régime de certaines équipes huppées depuis trois saisons. Champion de France, Castres a ainsi envoyé un message très clair.

Montpellier en a envoyé un autre, qui prolonge nos réflexions, ici, sur l'importance de la force mentale dans le sport, mais pas seulement. Comment expliquer autrement que par une faille psychologique devant la pression créée par l'événement les erreurs techniques du demi de mêlée international Ruan Pienaar. limite fautes professionnelles ? Sans parler de l'aveuglement coupable de Frans Steyn à refuser de négocier les surnombres et le manque d'implication des frères du Plessis et de l'ouvreur Aaron Cruden, pourtant tous grassement payés pour rapporter à leur patron ce Bouclier de Brennus tant convoité et satisfaire son ego.

J'ai aimé le cadrage-débordement de l'arrière Julien Dumora avant son essai, et le départ côté fermé derrière mêlée du numéro huit Ma'ama Vaipulu qui sonna l'heure du sursaut castrais. Deux gestes techniques qu'on croyait oubliés. Ca et les bières savourées la veille du match entre joueurs, sans provocation, juste pour le plaisir de partager quelque chose ensemble, un moment, une certaine idée de ce jeu et de ce qui le constitue. A la grande surprise du président Revol qui n'en croyait pas ses yeux. Comme disait Philippe Saint-André en 1994 à Edimbourg avant de vaincre l'Ecosse : «La pression, il vaut mieux l'avoir dans l'estomac que sur les épaules

Castres est désormais un symbole. Celui d'une compétition de vingt-six journées sur dix mois qui ne décerne aucun titre de champion et d'une phase de coupe en trois matches qui, elle, mène au Bouclier de Brennus. Celui d'un club décalé parce que malgré lui à contre-courant. Dans ce Top 14 qui s'annonce impitoyable la saison prochaine, trois villes n'ont jamais connu les joies d'un sacre : La Rochelle, Lyon et Montpellier. Les Héraultais y parviendront un jour prochain, à condition que leur boss, Mohed Altrad, l'homme le plus détesté du rugby français et de loin, ne se lasse pas avant terme.

Il est maintenant l'heure - matutinale - de regarder vers la Nouvelle-Zélande où le XV de France de Mathieu Bastareaud, capitaine tracassé, va jouer cartes sur table (je sais, elle est facile) pour tenter de remporter au moins un test-match sur les trois au programme du mois. Face aux All Blacks, le mental ne suffira pas. Il faudra, à l'image de Castres devant Montpellier, y mettre des valeurs hormonales en défense et de la précision en attaque. Et inversement. Vous dire aussi, que le «huit qu'on aime», William, est entré dans l'en-but lundi matin après un long combat. Parti heureux, touché par les marques d'affection qui lui ont été envoyé, entouré de ses anciens coéquipiers, dont notre ami et bloggeur Kudekask. Une pensée pour Florence, Marine, Lilou et Elisa, son épouse et ses filles.

samedi 3 février 2018

En attendant Guirado

Il reste encore des places à vendre au Stade de France, qui ne fera pas le plein pour l'ouverture de ce Tournoi, et plus d'un Français sur deux ne connaît aujourd'hui aucun des joueurs qui composent le XV de France. Une série de sept matches successifs sans succès plombe la montée vers ce France-Irlande qui, autour de moi, ne déchaîne pas vraiment de passion, à peine un intérêt poli. Et j'en connais qui l'année dernière encore allumaient leur téléviseur et ne savent pas, ce samedi, à quelle heure se dispute le match.
 
Nous en sommes là, assez bas, il faut l'écrire. Et si du côté des édiles fédéraux perquisitionnés et d'une FFR cernée par différents soucis, le silence radio est de mise, on attend le grand cri de révolte des Tricolores avec un mélange d'anxiété, de distance, de résignation et d'interrogation. Le XV de France a déjà connu semblable creux, dans les années 70 par exemple, mais n'a jamais suscité autant de désintérêt.
 
Parmi les baromètres que j'utilise, celui de l'amphithéâtre de Marcoussis est assez significatif. Nous n'étions que quatre journalistes de presse écrite samedi dernier pour le deuxième point presse des joueurs, à une semaine pile du coup d'envoi. Et encore quatre, mais pas les mêmes, vendredi midi pour le briefing de Guilhem Guirado. A tel point que le capitaine tricolore n'a pas souhaité prendre place derrière son pupitre et s'est assis dans une des travées, nous proposant de le rejoindre.
 
Paradoxalement, c'est au coeur de ce désintérêt des médias et du grand public pour cette équipe qu'elle n'a jamais été aussi agréable à suivre pour ceux qui en font profession. Visages avenants, confidences éclairantes, discussions impromptues, réponses intelligentes, pour la première fois depuis 2011 débarrassée de cette langue de bois des sportifs de haut niveau qui pollue tout. 
 
Avouez-le, il faut être gonflé ou alors à court de solutions - mais ce n'est pas le cas - pour lancer à l'ouverture, poste stratégique, un gamin de 19 ans face à la troisième meilleure nation mondiale et son chef d'orchestre madré Jonathan Sexton au moment où l'exigence d'une reconquête oblige à une victoire, impératif catégorique qui supplante toute envie de contenu.
 
Car il est là, le paradoxe de ce XV de France. Le Brunel's Band s'est mis dans les conditions de libérer le jeu et les chakras de joueurs hier tétanisés par la peur de mal faire mais demande un succès à n'importe quel prix pour briser très vite la spirale des défaites dans laquelle macère cette équipe tricolore qu'on a vue incolore durant toute l'année passée.
 
Marc Lièvremont - qui était pourtant bien parti en 2008 pour lancer son XV de France sur des chemins buissonniers -, Philippe Saint-André et Guy Novès se sont plantés dans les grandes largeurs à la tête de l'équipe nationale. Je vais me rendre au Stade de France ne serait-ce que par curiosité, voir si Jacques Brunel est capable d'écrire un prologue enchanteur avant que de se lancer pendant deux ans dans l'écriture d'un chapitre.
 
Jacques, c'est un humaniste, un vrai. Un mec qui fabrique son Armagnac, un terrien qui jouait la tête dans les étoiles, zébulon devenu altruiste, arrière de relance qui connait désormais tout du jeu d'avants et des subtilités renfermées dans l'univers des premières lignes. C'est un entraîneur qui a toujours su mettre l'humain au cœur de ses interventions technico-tactiques, un homme de mots choisis.
 
Alors, sous la pluie et dans le froid de Saint-Denis, devant un public venu par habitude davantage que par passion bleue, dans l'indifférence générale - n'hésitons pas à le dire -, le XV de France va livrer face à l'Irlande un de ses matches les plus importants. Pour l'image du rugby français plongé dans les "affaires" mais aussi pour ne pas descendre à la dixième place du classement IRB (ça fait vintage, je sais) - ce qui n'est encore jamais arrivé.
 
Pour l'espoir aussi que portent en eux Iturria, Jalibert, Chavancy, Palis et compagnie. Mais aucun des sélectionnés, pas même Guirado, ne figurerait dans une sélection mondiale, voire dans un simple quinze type du Tournoi avant le coup d'envoi. La France joue pour ne pas ressembler à l'Italie, désormais, alors qu'il y dix ans, elle était crainte des Anglais et hachait les Irlandais. En regardant le calendrier de l'édition 2018, on grimace à l'idée d'avoir à affronter la Nazionale à Marseille pour éviter une cuillère de bois.
 
En attendant, Guirado, capitaine fracassant, prédit une entame de match pleine de furia. Le monde à l'envers puisque le Fighting Spirit est une particularité irlandaise. Désormais, les Diables Verts ont du flair et, si j'en crois le talonneur toulonnais, nous avons d'abord du combat, c'est-à-dire de la sueur, des ecchymoses et des percussions, à offrir pour faire honneur au maillot, ce samedi en fin de journée.
 
Cette chronique s'autodétruira dans quelques instants - ou pas -, quand ce bon Nigel sifflera le coup d'envoi. Et vous retrouverai ici même dimanche soir pour un débrief avant d'aller passer la nuit blanche devant la finale de Super Bowl entre amis choisis, comme de coutume depuis 1985. Tom Brady, le Barry John des Patriots, dix-huit ans de carrière, a la possibilité de lever pour la sixième fois le trophée Vince Lombardi. Un homme ne fait pas une équipe. Mais il peut faire l'histoire.


lundi 12 juin 2017

Niveau de l'amer

Faut-il évoquer ici le jeu de l'équipe de France ? Vraiment pas. On laissera les absents du premier test avoir tort. Car rien. Voilà exactement ce qui s'est passé à Pretoria. Ca arrive. Souvent, côté bleu depuis 2012. Je préfère vous raconter Durban par le menu, c'est plus sympa. Autant évoquer ce qu'on connaît. Parce qu'en regardant jouer (c'est un grand mot) ces Tricolores, j'ai l'impression de ne plus rien reconnaître de ce que j'appréciais dans le rugby français quand il savait s'exporter dans les terres australes. D'ailleurs, quoi de plus inutile que de parler de jeu quand il n'y a aucun engagement des joueurs en amont.


Laissons donc ces Bleus sans âme se reconcentrer sur l'essentiel : l'envie, l'allant, le coeur, les tripes, la moelle... Et accessoirement une part de cerveau disponible pour analyser en temps réel la stratégie springbok, ce qu'ils ne surent pas faire à Pretoria. Alors Durban, donc, sa plage immense et vibrante, ses requins au large, sa pluriculturalité, l'indolence de son rythme de vie. D'un côté le port niché entre les falaises d'où sortent d'immenses porte-containers, de l'autre les deux stades. Celui du rugby paraît tout petit à côté de l'oeuvre construite pour le football. Ce Moses-Mabhida, vous l'apercevez ci-dessous et tout au fond, reconnaissable à son arceau, 106 mètres au-dessus du toit...
Durban, devant la douceur de l'océan Indien, c'est aussi l'occasion de rencontrer des requins. A ne pas manquer. Dans un immense aquarium grand comme un terrain de basket et profond de quinze mètres. Pour une poignée de rands, vous descendez seul dans une cage ajourée, sans toit ni protection au-dessus de votre tête, pour vous maintenir en apnée aussi longtemps que vous le pouvez au milieu de squales tournoyants. Une expérience inoubliable qui vous remet à votre place, tout nu, sans défense, au milieu de la chaîne alimentaire. Je garde encore aujoud'hui de cette descente un souvenir fort. C'était en août 2015.

Sur la photo ci-dessous, vous apercevez le préposé au repas, avec sa bouteille d'oxygène, distribuer la nourriture. Le visiteur que j'étais doit, lui, retenir son souffle, ce qui augmente la tension mais aussi l'excitation, soulignant d'autant la rareté du moment. On ne reste pas plus d'un quart d'heure dans cette eau fraîche, légérement salée, au milieu d'une quinzaine de requins dont le plus gros présente le volume d'une Jaguar type E et se déplace en silence si vite qu'à peine vous avez le dos tourné il est déjà revenu en trois coups de nageoires. Pure beauté de l'instant étiré. 
Durban, c'est aussi et surtout pour nous, Français, le Kings Park. Y pénétrer c'est revenir en 1995. Avant l'orage. Forcément. Je déjeunais en compagnie de Denis Lalanne dans un petit restaurant non loin du stade quand nous avons entendu le tonnerre débouler et le ciel s'obscurcir d'un coup, sans prévenir. Puis la grêle tomber à mesure que nous avançions vers les tribunes. En moins d'une demi-heure la pelouse était transformée en marécage. A l'intérieur, l'eau de pluie suintait des marches comme si cette bête de béton se mettait soudain à transpirer à grosses gouttes sonores.

Cette demi-finale n'aurait jamais dû être disputée en l'état, sinon reportée. Mais il y avait des impératifs télévisuels. Et politiques, surtout. En cas d'annulation - c'était la voix de la sagesse - l'Afrique du Sud aurait été éliminée sur tapis vert à cause du nombre d'expulsés en phase de classement (remember le match contre le Canada à Port Elisabeth). Les dirigeants (IRB, gouvernement) craignaient que cette décision n'entraîne des réactions violentes du public mais aussi dans tout un pays que le président Nelson Mandela avait dans sa main comme on manie un ballon. Je tiens l'anecdote du regretté Marcel Martin, sur cette affaire aux premières loges. De toute façon, les Tricolores du coach Berbizier n'auraient pas voulu d'un succès ainsi tronqué.
Depuis cet épisode homérique, la pelouse a été remontée et un système d'évacuation d'eau installé. Il n'y aura donc pas d'innondation dans le stade en cas d'orage. C'est à noter. Orage il y a dans les esprits bleus. Le staff s'est complétement planté dans la préparation de ce match, utilisant des images vidéos périmées d'une équipe bok qui avait changé de stratégie durant l'intersaison... Le désespoir serait de constater qu'à mi-chemin des Coupes du monde, Guy Novès, le sorcier toulousain, n'a pas avancé d'un iota dans son projet de jeu. Que les internationaux - au nombre de quarante-cinq appelés Elite ce qui semble un peu incongru considérant leurs performances - n'ont pas vraiment envie de se gâcher les vacances après avoir aligné Top 14, Tournoi et Coupe d'Europe, et assurent donc une prestation minimale sans prendre le risque de se blesser.


On peut les comprendre, cela dit, après la pandémie de commotions cérébrales qui a dévasté le rugby d'en France ces derniers temps. Ca fait maintenant quatre-vingt ans que le XV de France fait preuve d'une inconstance à la fois coupable et attachante. On se demande toujours ce qu'il va nous sortir. C'est souvent le pire, parfois le meilleur. A quand remonte la dernière belle performance tricolore dans l'hémisphère sud ? 2009. A Dunedin. Restent maintenant deux test-matches à ces Tricolores-là pour s'écrirent leur chapitre. Il commence à Durban.

lundi 12 septembre 2016

Sans le savoir

A l'image  de M. Jourdain qui fait de la varappe sans le savoir, il arrive que le rugby prenne de la hauteur. Mais ce n'était pas le week-end dernier. Si Taumalolo, ci-devant installateur d'ascenseur, avait eu la répartie dont Serge Simon fit preuve en 1998 au Stade de France, il aurait glissé à son vis-à-vis calé sur ses épaules : "Et où veux-tu que je te dépose ?". Cela dit, on se sait pas trop où ça mène puisqu'aujourd'hui le médecin-taxi des piliers serre les gonds de Laporte...
 
Dimanche, à l'heure de l'apéritif, ce Grenoble-Brive a fait beaucoup pour la notoriété de l'ovale. Fissuré, le grand projet qui doit porter ce Championnat que le monde nous envie sur le toit du monde d'ici 2023, et retour en trois coups de manivelle à l'époque pas si lointaine qu'on croyait rangée dans les tiroirs aux souvenirs, celle des vilaines générales dont Nice-Lavelanet en 1972 est l'artefact paléolithique, Toulon-Bègles de 1991 la référence absolue, et Bourgoin-Agen version 2005 l'application.
 
Je devine le sourire grinçant de Luc Ferry. N'a-t-il pas écrit dans Le Figaro du 8 septembre, jeudi dernier, que les sportifs le "bassinent  avec cette fiche pression dont ils doivent, parait-il, se libérer" ? S'il avait comme nous assisté à la minute de décompression des deux équipes au moment de déposer les cacahuètes sur la table basse du salon, il aurait vu que la pression, mieux vaut l'avoir en demis plutôt que les épaules.  
 
Ferry si peu féru d'activité physique titrait "No sport", se rappelant que l'expression est anglaise. Mais nous, Français, l'avons considérablement déformée. Il n'a pas tellement tort, cela dit, quand il souligne que "des transcendances, qui n'ont plus rien de divin ni de cosmologiques," sont "enracinées (...) au plus profond de l'humain, et souvent, il faut bien le dire, de l'humain le plus ordinaire, le plus "normal" qui soit."
 
A commencer par le fameux triptyque olympien citius, fortius, altius (plus vite, plus fort, plus haut). Avant d'illustrer la conquête de la performance à tous prix, elle constituait il y a deux siècles un programme pédagogique de haute volée, celui du collège d'Arcueil. A savoir développer à la fois les capacités physiques, intellectuelles et spirituelles des élèves. Plus vite les jambes, plus forte la pensée, plus haut l'esprit...
 
Quand on donne sur le sport du champ libre à un philosophe de faible amplitude, il faut s'attendre à ce qu'il manque de souffle à un moment ou à un autre. Question d'entraînement. Luc Ferry aura oublié que la poésie était inscrite aux épreuves olympiques anciennes, que Pythagore, pour qui tout était nombre - sans doute préposé au tableau d'affichage dans sa jeunesse - s'était illustré en boxe (on disait pancrace) au point d'être sacré champion. Sans parler de Jacques Derrida, qui se rêvait footballeur professionnel plutôt que déconstructeur. 

Mais pour ce qui est des "fans zones dévastatrices, des supporteurs braillards (est-ce pour cela que notre ministre des Sports s'est ému de ce billet ?), des hurlements des commentateurs sportifs, des médias tétanisés d'angoisse à l'idée de voir baisser l'audimat et des mercenaires immatures et cupides élus au rang de divinités quand les véritables créateurs de civilisation sont rejetés dans l'ombre," on ne peut que lui donner raison. C'est agréable quand ça s'arrête.

Reste que si le sport tel que l'entend notre société de consommation et de spectacle n'est plus un divertissement du corps et de l'esprit, ainsi que le suppose sa racine étymologique, il n'en demeure pas moins de grande valeur. En pointe parmi les penseurs, le philosophe Pierre Bourdieu mais aussi l'éthologue Konrad Lorenz ont redessiné la carte du sport, l'un à l'aune de la sociologie, l'autre de la psychologie.

Comme Taumalolo avec Monsieur Jourdain, je ne résiste pas au plaisir d'élever mon propos en vous livrant cette citation de Lorenz tiré de son ouvrage d'actualité, "L'Agression", contrepoint aux débordements de Lucre Ferry : "Il (le sport) éduque à contrôler consciemment son propre (celui de l'être humain) comportement de combat. L'esprit d'équipe confère une authentique valeur à de nombreux types de comportement social, motivés par l'agression. Les sports les plus durs, surtout lorsqu'ils demandent la coopération d'un groupe plus large, permettent aux nations de lutter l'une contre l'autre dans une compétition qui n'engendre nulle haine nationale ou politique."

En cela, la générale de dimanche nous ramène à l'essence de notre être, ce combat qui nous compose, cette agressivité jamais éteinte, ce feu brûlant de violence mal contenue, cette irruption volcanique qui fait "complètement" disparaitre "la patine de l'humanité", dixit Anton Oliver. Plus prosaïquement, elle raconte surtout à quel point ce Trop 14 déborde de tensions. On aimerait tant qu'elles s'expriment comme le fit avec talent, justesse et pugnacité Charles Ollivon en bout d'aile au terme de Toulouse-Toulon.