lundi 20 juillet 2026

Encre sympathique

 

Ce qu'il y a de bien avec les amis, c'est qu'ils ne vous laissent pas dormir longtemps pendant les vacances. La première tranche de Coupe des nations avalée avec comme cerise sur le gâteau un succès au Japon - domination sans discussion mais contenu que j'ai du mal à qualifier tant l'opposition ne proposait pas beaucoup d'hermétisme défensif -, je savourais à temps complet le Tour de France. Le cavalier seul de Pogacar d'une étape à l'autre m'interrogeait, découpant des victoires à ses coéquipiers comme à ses adversaires en grand saigneur de la route comme autant de larges tranches d'une hégémonie si importante qu'il peut la partager sans risquer de manquer, et voilà qu'un complice d'Ovalie, Philippe Daubas, me transmet une photo.
Pas n'importe laquelle. L'historique face à face de dos entre Antoine Blondin et Jacques Anquetil. Deux maîtres dans leurs disciplines respectives : la littérature et le cyclisme. On trouvera difficilement cliché plus symbolique du joli mélange des genres, les Lettres prenant le sport à témoin, ici servi sur un plateau. Deux esthètes, deux perfectionnistes. La pédalée huilée du grand Jacques digne d'une mécanique de précision posée en fondu sur l'écriture fluide et arrondie de l'Antoine, qui refusait toute rature au point de déchirer sa copie pour la rédiger de nouveau, immédiatement. Pour les deux, un haut souci d'élégance.
Il n'y aura bientôt plus grand monde pour reconnaître enfilé sur le buste du plumitif le maillot du Stade Montois floqué numéro 13, celui porté lors du titre de 1963 par Guy Boniface, son ami et complice des nuits d'ivresse et des petits matins germanopratins. Jacques Anquetil, lui, porte le dossard du vainqueur de l'édition précédente. A cet instant précis, idoles de leur génération, rayonnants, géants de l'encre et de l'asphalte, ils n'ont que des dauphins et des suiveurs qui viennent partager un peu de lumière auprès d'eux.  
Nous sommes le 30 juin 1963, Mont-de-Marsan a été sacré quatre semaines plus tôt au Parc Lescure en crucifiant Dax, l'éternel perdant, grâce à un drop-goal et un but de pénalité d'André Boniface, et voilà que la huitième étape du Tour part de Limoges - tout sauf un hasard. Passant avec talent et facilité de la balle ovale au petit pignon, ses deux sports de prédilection, Antoine Blondin réside dans le hameau de Salas, à Linards. Je ne sais pas s'il a effectué les trente kilomètres à bicyclette mais c'est donc bien en voisin que d'une plume légère enfermée dans son cahier d'écolier pas si sage il vient saluer, au départ, son alter-ego.
Depuis 1954, l'auteur de L'Europe buissonnière, L'humeur vagabonde et Un singe en hiver livre des chroniques pour L'Equipe, des billets enluminés, des épopées en miniature reliées à l'encre sympathique. Inimitable, et ensuite beaucoup copié. Quand il dépose ses notes de frais au premier étage du Faubourg-Montmartre, il prend soin de noter "Verres de contact" à l'endroit des factures récoltées dans les débits de boissons où il a ses habitudes. Ecrire, dit-il, n'est que "litres et ratures". Il a le trac et cherche longuement l'incipit, puis finit par s'enhardir en levant le coude. Là, ce n'est plus un coup de poignet mais un grand moulinet, déchaîné et enchaîné qu'il est à sa copie comme un forçat à la route.
Je mesure la chance qui fut la mienne de faire un Tour aux premières loges - que ce soit en moto, en voiture ou en hélicoptère, pour tirer le portrait du vainqueur d'étape. C'était en 1992, de retour de la tournée du XV de France en Argentine, qui venait de changer ma vie... Lors de cette édition, Pierre Chany délivrait avec patine des analyses dont la justesse suscitait l'admiration. Puis ce fut au tour de Philippe Brunel d'apporter sa touche érudite et ciselée sur la ligne d'arrivée, avant qu'Alexandre Roos ne dépose lyrisme et générosité dans la besace des comptes-rendus.
Mardi sera peut-être hors du temps. Paul Seixas a l'occasion de signer là le premier chapitre de son histoire d'une pédalée fine et déliée à la façon d'un Anquetil contemporain dont il a la stature et le profil. Son glorieux aîné profitait des contre-la-montre pour distancer la concurrence et trustait les Grand Prix des Nations - neuf au total. Entre Thonon et Evian, sur un peu plus de vingt-six kilomètres, le côte de Larringes (10 km à plus de 4%) sera peut-être pour le nouveau grand espoir français une demi-heure de gloire.
Du cyclisme, Antoine Blondin appréciait l'aisance d'Anquetil, sa facilité dans l'effort, son port altier détaché des contingences dans lesquelles s'enlisaient ses adversaires. Du rugby, il aimait l'esprit foutraque de Guy Boniface, ses chaussettes baissées sur des mollets maigrelets, sa course frénétique, soit l'antithèse de son magnifique frère au visage d'ange qui fut pris pour modèle par Denis Lalanne, thuriféraire qui n'écrivit sur lui que des apologies. Porte-plume sous l'Occupation, héraut discret des Hussards, Antoine Blondin, comme Jonas, tenait sur cette photo iconique ses deux pôles : Apollon sur selle et Dionysos sur les épaules. 

9 commentaires:

  1. Je me posais la question du maillot.
    La chance du 13 pour être numéro 1...
    Entre sympathiques, il y a photo à l'encre de nos yeux bien sûr, dont il faut conserver trace de ces moments lumineux à revoir pour qui tombera dessus à des années lumières.
    Aujourd'hui tout se mêle et s'emmêle si vite, comme la chanson de Johnny, tout change et tout casse, tout passe et tout lasse, le plaisir se dilue dans l'espace.
    Juste savoir garder ces moments dans sa bibliothèque du temps "il était une fois", sur le dos d'Apollon dans le tonneau de Dionysos.
    Des histoires de contingences, de cerise sur le gâteau, ou
    de contre la montre sur la vie, qui finissent mal parfois'

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    1. Diogene, le tonneau. Mais le décalage est savoureux... et si la vie était un contre la mort à rebours ?

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  2. Je sais que je ne suis pas le seul du blog a avoir passé 75 et je ne sais si des jeunes te lisent ....Mais ce que je sais, c'est que tu m'as régalé aujourd'hui avec ce billet qui fleure ma jeunesse , avec ces noms magnifiques de la littérature et du sport et si j'ai parlé des jeunes du blog, ils ne peuvent comprendre cette douce nostalgie de " l'été qui va finir sous les tilleuls " Oui l'ivresse quand elle est synonyme d'élégance ( un singe en hiver ) est pardonnée car elle fait voyager les sédentaires; ceux qui n'ont pas connu les petits matins quand le soleil se lève et que tu te couche sur un tas de filet de pêcheurs ( Calvi 80 en sortant de chez Tao ) ....Blondin Anquetil et tant d'autres qui nous ont fait rêver soit par le livre soit par cette télévision découverte en 62 chez moi.
    Je ne sais si c'est le fait de te retrouver jeune homme presque neuf , t'a fait faire ce billet , mais il est très beau.

    je termine par une note triste pour toi qui est attaché à l'Argentine mais franchement ils ne méritaient pas mieux car jouer si mal en finale n'est pas normal.

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    1. Le sport fait vibrer et donc voyager les sédentaires. Demain mardi nous développeras du gros braquet pour Seixas...

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    2. Quant aux Argentins !... Grinta, agressivité, solidarité... mais pas de tir avant la prolongation... et pourtant il leur suffisait de tenir 12 mn de plus en infériorité numérique face à la meilleure équipe du monde... pour entrevoir l'espoir des penalties...

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    3. Moi j'ai plutôt aimé la définition du foot que donne l'entraîneur de l'Espagne. Enfin c'est un journaliste qui a un peu déformé/résumé ses propos sans une chronique audio...."le football est un sport de gentils"
      J'ai tenté de la retrouver. Impossible. Alors j'ai lancé une finale USA France des IA... et contre toute attente, Claude s'est complètement vautré, alors que Vibe s'en est étonnamment sorti avec brio...en trouvant une source en langue anglaise!!! Le comble...
      J’ai trouvé une source récente où Luis de la Fuente, l’entraîneur de l’équipe d’Espagne de football, évoque des propos très proches de ce que tu cherches. Dans un article de USA Today daté du 19 juillet 2026, il déclare :

      *« In the past, people were surprised about footballers being very talented and skilled and also good people. This shows it is possible. Good people, generous people, with values that have managed to create a great team. We’ve shown we are a united team. »*
      Ce qui peut se traduire par :
      *« Par le passé, les gens étaient surpris de voir des footballeurs très talentueux et techniques, mais aussi de bonnes personnes. Cela montre que c’est possible : des gens bien, généreux, avec des valeurs, qui ont réussi à créer une grande équipe. Nous avons montré que nous sommes une équipe unie. »*
      Ces propos illustrent bien l’idée d’un football collectif, où les joueurs évoluent les uns pour les autres, avec des valeurs fortes.

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    4. Marc, 10 ans de moins c'est ça qui explique cela
      1 "Vous n'en avez pas marre a vos âges de jouer avec l'IA ? "
      2 Forcément, ce texte de Richard, je le prends comme une super chronique historique à destination de toutes les générations nées après 1960.
      Un livre que je piurrau te conseiller, que je suis en train de lire et qui pourrait t'apporter des arguments pour fustiger les "apprentis sorciers" amateurs ou professionnels de l'IA

      https://carolinedoudet.com/2026/01/27/lintelligence-naturelle-quand-le-genie-du-vivant-surpasse-lia-de-didier-van-cauwelaert/

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  3. Pour être allé au grand départ du tour en 2019 (Bruxelles), 2021 (Brest) et au CLM individuel à Caen l'année dernière, je confirme que c'est une fête, comme le rugby et qu'il faut en profiter. Attention quand même à pas idéaliser le passé...
    Pour Pogastrong, ou encore Vingegariis (les puristes comprendront), les contrôles à 5h et 2h du matin laissent peu de doutes sur ce qu'on pense d'eux tout en haut...
    Le problème du vélo (on pourrait étendre à tous les sports) vis à vis du dopage, c'est que ça marche comme l'économie: c'est cyclique.
    En éco: une crise éclate (1929, 2008...), puis la reprise est d'abord assez lente, puis de + en + rapide, puis c'est l'apogée du capitalisme... jusqu'au moment où on trouve une faille qui déclenche une nouvelle crise...
    En cyclisme: une affaire de dopage énorme éclate (Festina, Armstrong...), déclenchant une méfiance et une surveillance extrême sur les performances des coureurs. Ils sont donc contraints soit de ne plus se doper, soit de ne pas commencer à se doper, soit de moins se doper. Comme par hasard les meilleurs performances redeviennent plus humaines, normales...
    Sauf que les scandales s'oublient, et les courbes de performances repartent à la hausse, jusqu'à atteindre des sommets. Des records peuvent être battus, et actuellement on en est là.
    Quant on a des coureurs qui depuis 2020, donc depuis la pandémie, passent littéralement leur temps à atomiser des records qui ont été établi par des dopés, on a que 3 explications possibles.
    1: le dopage ne sert à rien
    2: les coureurs actuels sont naturellement exceptionnels
    3: une fois de plus on essaye de nous prendre pour des idiots
    Que ce soit dans ou en dehors du milieu cycliste pro, beaucoup ont fait leur choix et sont juste résignés à l'idée que des révélations vont avoir lieu, déclenchant un scandale de dopage énorme...
    Pour ce qui est de Seixas, j'attends les watts des excellents Antoine Vayer et Frédéric Portoleau pour savoir quoi en penser, mais je ne peux m'empêcher de me poser une question: s'il était Belge, Luxembourgeois ou Américain, on dirait quoi de lui?

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  4. Richard je suis un sentimental, alors quand j'arrive à débusquer dans une de tes chroniques une accroche de type Gala, Voici, etc... je m'en réjouis.
    Et comme c'est d'une finesse rare
    "C'était en 1992, de retour de la tournée du XV de France en Argentine, qui venait de changer ma vie..." je dis Chapeau l'artiste 🥰
    Je te prie de lui adresser toutes mes condoléances sportives.😉 Que cette déception l'inspire.
    Le foot espagnol semble régner sur toutes les catégories ... sans compter les entraîneurs de grands clubs européens.
    J'espère que Deschamps choisira in club plutôt qu'une sélection. J'aimerai pas un choc Zidane Deschamps, France Italie, au hasard...

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