Entre les initiatives heureuses, les innovations et les élans généreux d'un côté, les lamentations, les chicaneries et l'absence de vision de l'autre, le rugby professionnel français a montré le meilleur et le pire depuis deux mois, et je crains que cette crise sanitaire, prolongée en effondrement financier, mette à mal l'image d'un Top 14 qui devrait plutôt profiter de cette opportunité pour se réinventer.
Sans doute est-il temps de mettre à sa tête non pas un ancien président confit dans le jus de la somme des intérêts particuliers mais plutôt un homme hors système capable d'inventer un bien commun susceptible de traverser d'autres tempêtes, à commencer par celles que la concurrence - sport loisir et rugby à 7, entre autres - ne manquera pas d'annoncer.
Par ailleurs, la perspective du "monde d'après" ne semble pas drainer le meilleur de mes contemporains. Il faut dire que chacun dans son périmètre tente de sauver ce qui peut encore l'être. Mais comme ne manque jamais de me le signaler mon vieil ami Pierre Quillardet entre deux bouffées de havane, lui qui côtoya en leur temps Picasso, Prévert, Ernst, Camus, Calder et Laugier, "nous ne sommes toujours pas entrés dans le XXIe siècle". Et si les effets dévastateurs du coronavirus pouvaient être, pour les plus lucides d'entre nous, le signal annonçant qu'il est maintenant temps, après deux décennies, de changer de paradigme, les architectes et les ouvriers espérés sur ce chantier tardent à pointer.
D'avantage qu'un autre Albert Camus a su assurer le passage du XIXe au XXe siècle. Quid de la personnalité qui nous fera basculer dans le XXIe ? La philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury, peut-être. puisque son travail sur la douleur, l'humour et l'invention se trouve parfaitement fondu dans la période transitoire que nous traversons tous et plus ou moins bien. Pour ma part, je mise sur Glenn Albrecht, philosophe de l'environnement.
Cet Australien écrit en page 252 de son ouvrage référence Les émotions de la Terre (Les liens qui libèrent, 2019) : "La santé de l'écosystème est atteinte par l'interaction d'un certain nombre d'espèces travaillant de façon coordonnée pour atteindre un but commun", évoquant la coopération mutuelle, l'action de concert, la communication, la régulation, qu'il résume dans le néologisme "Ghedeist" à partir du mot-racine "Ghehd" qui signifie en saxon "ensemble", mais aussi "rassembler" et "bien", auquel il a ajouté le terme allemand "geist" qui renvoie à la conscience d'un esprit, à la force vitale
Dans cette période de creux d'activité ovale, L'Equipe a eu l'excellente idée de faire revivre une à une à date anniversaire les finales du Championnat depuis l'après-guerre sans pour autant viser à l'exhaustivité. L'occasion de revisiter l'histoire récente, en témoigne la photo prise le 21 mai 1972 à Gerland une fois Béziers victorieux de Brive. André et Yvan Bunonomo y sont portés en triomphe - tradition tauromachique - par leurs supporteurs.
André entraîneur-pianiste et Yvan plombier-auteur réunis sous l'égide de Brennus, signalons la sortie de l'ouvrage A la recherche du rugby perdu (Edition de la Mouette, 2019). Je vous en conseille la commande d'autant mieux que les droits d'auteurs sont intégralement versés aux association de lutte contre le cancer. Dans ce récit, après avoir esquissé un portrait de Raymond Barthès, technicien trop méconnu, Yvan Buonomo dresse le parallèle, saisissant, entre la réussite de l'AS Béziers période 1960-1984 et le secret de l'architecte florentin Filippo Brunellleschi.
Travail d'orfèvre que l'érection de la cathédrale Santa Maria de Fiore au XIVe siècle. Avant d'en remporter le concours, Brunelleschi prouva d'abord qu'il était possible de faire tenir un œuf debout sur une plaque de marbre. Yvan Buonomo, lui, fait tenir le ballon ovale sur la pelouse. "J'ai essayé de vous démontrer que la façon de jouer de l'A.S. Béziers était bien différente du jeu classique des autres équipes, écrit Yvan Buonomo, page 151. Les tracés de nos mouvements ou de nos gestuelles définis par Raoul (Barrière) avec une minutieuse précision, que l'on se devait d'appliquer et qui étaient devenus des automatismes, contenaient dans leur fonctionnalité des formes géométriques." Il s'agit, d'après l'auteur sétois, d'un "principe d'économie naturelle" et de citer Fermat, Cuse et Leibniz.
Yvan Buonomo en appelle même à Pythagore ! "Mathématicien et philosophe, le génie de Crotone disait : Toute chose peut s'exprimer par un nombre." A Béziers, poursuit l'ancien numéro huit, dans toutes nos actions, nous tracions inconsciemment, par le positionnement de nos membres et de nos corps, des courbes, des ellipses, des demi-cercles, des triangles, des parallèles et toutes autres formes géométriques qui donnaient au porteur du ballon un "plus" dans son avancée. Il savait que ses partenaires constamment présents pouvaient lui apporter un soutien immédiat", tel cet auto-soutènement, cintré et penché, qui participa à l'édification de la coupole du dôme de Florence.
Il y a donc toujours quelque chose à inventer et c'est bien ce qui sépare les authentiques artistes de la cohorte de suiveurs. Comme il y a "de nouveaux mots pour un nouveau monde", écrit Glenn Albrecht. Pierre Conquet, Jean Devaluez et René Deleplace ont, dans les années soixante et soixante-dix du siècle dernier, théorisé le jeu de rugby jusqu'à un point subtil que Raoul Barrière et Pierre Villepreux surent modéliser, l'un à Béziers l'autre à Toulouse, avec le succès que l'on connait. S'il se trouvait un ou plusieurs penseurs susceptibles de réaliser, en plus haute proportion, une transformation sociétale, l'épisode viral qui nous demande tellement de sacrifices proposerait, au final et nous en serions heureux, davantage de vertus que de vices.
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samedi 23 mai 2020
lundi 17 septembre 2018
Le frère ou l'épouse ?
Alors comme ça, madame Savea n'est pas contente ? Toulon proposerait donc une bouillie de rugby et les coéquipiers de Julian ne sauraient pas se faire de passes? Pas moyen de faire chanter le ballon pour donner du plein emploi à son ailier de mari qui a signé dans ce club réputé du Top 14 afin de ne pas rester en rade au Pays du Long Nuage Blanc ? Ah, il faut toujours chercher la femme derrière chaque grand homme. Nous, on a trouvé Fatima Savea. Mais si les compagnes de joueurs se mettent à commenter les consignes de jeu des équipes où évoluent leurs moitiés, quelle sera la prochain étape ?
C'est un peu comme si Mourad Boudjellal, arroseur arrosé, s'invitait à une conférence de presse pour stigmatiser les présidents-propriétaires d'avoir davantage d'argent à dépenser que lui dans leurs clubs respectifs et regretter que le rugby d'élite français soit devenu une «foire aux bestiaux» depuis l'époque où il s'amusait à prêter sa Ferrari à Tana Umaga pour que l'ancien All Black aille la garer devant les terrasses du Mourillon, et surtout après avoir recruté - pour le plaisir, s'entend, et pas à prix d'or - George Gregan, Victor Matfield, Ali Williams, Ma'a Nonu, Bryan Habana, Jonny Wilkinson et autres princes consorts.
Pourtant, des passes, Fatima - vous permettez que je vous appelle Fatima ? - les Toulonnais s'en font, latérales, inutiles, molles et personne pour franchir la ligne d'avantage. Tout fout le camp, valeurs, vertus et coups de casque. Restent les grâces de danseur étoile d'un Malakai Fekitoa pour garder le ballon dans l'aire de jeu et offrir l'essai d'une claquette digne de Fred Astaire, le genre de beauté que n'aurait pas désavoué feu Félix Mayol. Un qui avait un peu moins de grâce et un peu plus de graisse, c'est le frère de Sekou Macalou, entré sur la pelouse de Jean-Bouin, ce même dimanche, pour se mêler au fight qui impliquait Julian Savea, façon Booba-Kaaris mais le flacon de parfum en moins. La prochaine fois, mettons en relation l'épouse du All Black et le frère du flanker tricolore pour voir ce que ça donne.
En attendant ce face-à-face, des passes, il y en aura de plus en plus. D'autant que la FFR vient d'interdire le passage en force dans les catégories de jeu moins de quatorze ans. Mieux vaut une curieuse idée mise rapidement en place pour faire bouger les lignes qu'une très bonne qui serait si trop longtemps discutée qu'elle ne finirait par ne jamais voir le jour. C'est comme pour les choix des ouvreurs : «Je préfère la mauvaise option rapidement jouée que la bonne trop lentement», assurait Bennie Osler, l'ouvreur springbok des années 30.
Je garde le souvenir de tel fils d'entraîneur, du côté de Béziers, placé à l'ouverture en cadets pour transpercer au plus vite la défense adverse, sans qu'aucun de ses partenaires de la ligne de trois-quarts ne touche le ballon. Ou telle autre progéniture d'un collègue de bureau, gamin plus gros, plus grand et plus lourd que partenaires et adversaires, foncer droit dans le tas, ballon sous le bras, encouragé et filmé par son père depuis la touche jusqu'à ce qu'il tombe et que l'action s'arrête avec lui. Si les nouvelles directives de la DTN dont Laporte s'est fait le héraut permettent d'éviter ce gâchis, j'adhère.
Sauf que j'apprends que cette idée, qui consiste à fermer les stands d'auto-tamponneuses, devrait être présentée à World Rugby à la fin de sa période d'essai, c'est-à-dire d'ici juin. Et pas seulement pour être validée chez les moins de quatorze ans mais pour être étendue à toutes et à tous. Ce qui en ferait le plus important changement de règlement de l'histoire, à égalité avec la fin du hacking (arrêt du porteur du ballon par coup de pied dans le tibia), la composition à quinze joueurs, la fin du rover (troisième-ligne détaché qui pouvait suivre la progression du ballon sur les phases statiques), l'obligation de trois joueurs en première-ligne et la permission de l'ascenseur en touche, etc.
Le rugby est un sport en perpétuelle évolution, on le sait bien ici à force de le répéter. Depuis l'après-guerre et le drop-goal à quatre points (le demi de mêlée toulousain Yves Bergougnan, dit Le Requin, fut le dernier à en réussir un en match international), l'ovale cherche la quadrature du cercle dans sa quête du Graal, à savoir devenir saison après saison un sport toujours plus spectaculaire et sans danger, transformation clairement accélérée depuis le passage au professionnalisme en 1995 et l'afflux des droits télé qui allait avec dans l'hémisphère sud.
«Ça doit faire rire, cette règle du "passage en force" qui deviendrait bientôt généralisée. Quand ils jouent, je ne vois pas les All Blacks ou les Ecossais passer en force, se marre cet ancien international toulousain à la feinte chaloupée avec lequel j'échangeais sur le sujet. C'est vraiment une problématique franco-française. Quand on fait de Bastareaud capitaine du XV de France le symbole de notre rugby, difficile d'y comprendre quelque chose. "Gardez ça pour vous !" : voilà ce que les Néo-Zélandais ou les Ecossais vont répliquer, et ils auront raison, quand nos dirigeants leur présenteront ce projet. Commençons donc par appliquer la recherche d'intervalles et le jeu de passes en équipe de France avant de vouloir tout changer chez les autres... D'autant que cette règle, si elle est acceptée, modifiera profondément la nature même de notre sport, qui est un sport d'évitement ET de combat.»
C'est un peu comme si Mourad Boudjellal, arroseur arrosé, s'invitait à une conférence de presse pour stigmatiser les présidents-propriétaires d'avoir davantage d'argent à dépenser que lui dans leurs clubs respectifs et regretter que le rugby d'élite français soit devenu une «foire aux bestiaux» depuis l'époque où il s'amusait à prêter sa Ferrari à Tana Umaga pour que l'ancien All Black aille la garer devant les terrasses du Mourillon, et surtout après avoir recruté - pour le plaisir, s'entend, et pas à prix d'or - George Gregan, Victor Matfield, Ali Williams, Ma'a Nonu, Bryan Habana, Jonny Wilkinson et autres princes consorts.
Pourtant, des passes, Fatima - vous permettez que je vous appelle Fatima ? - les Toulonnais s'en font, latérales, inutiles, molles et personne pour franchir la ligne d'avantage. Tout fout le camp, valeurs, vertus et coups de casque. Restent les grâces de danseur étoile d'un Malakai Fekitoa pour garder le ballon dans l'aire de jeu et offrir l'essai d'une claquette digne de Fred Astaire, le genre de beauté que n'aurait pas désavoué feu Félix Mayol. Un qui avait un peu moins de grâce et un peu plus de graisse, c'est le frère de Sekou Macalou, entré sur la pelouse de Jean-Bouin, ce même dimanche, pour se mêler au fight qui impliquait Julian Savea, façon Booba-Kaaris mais le flacon de parfum en moins. La prochaine fois, mettons en relation l'épouse du All Black et le frère du flanker tricolore pour voir ce que ça donne.
En attendant ce face-à-face, des passes, il y en aura de plus en plus. D'autant que la FFR vient d'interdire le passage en force dans les catégories de jeu moins de quatorze ans. Mieux vaut une curieuse idée mise rapidement en place pour faire bouger les lignes qu'une très bonne qui serait si trop longtemps discutée qu'elle ne finirait par ne jamais voir le jour. C'est comme pour les choix des ouvreurs : «Je préfère la mauvaise option rapidement jouée que la bonne trop lentement», assurait Bennie Osler, l'ouvreur springbok des années 30.
Je garde le souvenir de tel fils d'entraîneur, du côté de Béziers, placé à l'ouverture en cadets pour transpercer au plus vite la défense adverse, sans qu'aucun de ses partenaires de la ligne de trois-quarts ne touche le ballon. Ou telle autre progéniture d'un collègue de bureau, gamin plus gros, plus grand et plus lourd que partenaires et adversaires, foncer droit dans le tas, ballon sous le bras, encouragé et filmé par son père depuis la touche jusqu'à ce qu'il tombe et que l'action s'arrête avec lui. Si les nouvelles directives de la DTN dont Laporte s'est fait le héraut permettent d'éviter ce gâchis, j'adhère.
Sauf que j'apprends que cette idée, qui consiste à fermer les stands d'auto-tamponneuses, devrait être présentée à World Rugby à la fin de sa période d'essai, c'est-à-dire d'ici juin. Et pas seulement pour être validée chez les moins de quatorze ans mais pour être étendue à toutes et à tous. Ce qui en ferait le plus important changement de règlement de l'histoire, à égalité avec la fin du hacking (arrêt du porteur du ballon par coup de pied dans le tibia), la composition à quinze joueurs, la fin du rover (troisième-ligne détaché qui pouvait suivre la progression du ballon sur les phases statiques), l'obligation de trois joueurs en première-ligne et la permission de l'ascenseur en touche, etc.
Le rugby est un sport en perpétuelle évolution, on le sait bien ici à force de le répéter. Depuis l'après-guerre et le drop-goal à quatre points (le demi de mêlée toulousain Yves Bergougnan, dit Le Requin, fut le dernier à en réussir un en match international), l'ovale cherche la quadrature du cercle dans sa quête du Graal, à savoir devenir saison après saison un sport toujours plus spectaculaire et sans danger, transformation clairement accélérée depuis le passage au professionnalisme en 1995 et l'afflux des droits télé qui allait avec dans l'hémisphère sud.
«Ça doit faire rire, cette règle du "passage en force" qui deviendrait bientôt généralisée. Quand ils jouent, je ne vois pas les All Blacks ou les Ecossais passer en force, se marre cet ancien international toulousain à la feinte chaloupée avec lequel j'échangeais sur le sujet. C'est vraiment une problématique franco-française. Quand on fait de Bastareaud capitaine du XV de France le symbole de notre rugby, difficile d'y comprendre quelque chose. "Gardez ça pour vous !" : voilà ce que les Néo-Zélandais ou les Ecossais vont répliquer, et ils auront raison, quand nos dirigeants leur présenteront ce projet. Commençons donc par appliquer la recherche d'intervalles et le jeu de passes en équipe de France avant de vouloir tout changer chez les autres... D'autant que cette règle, si elle est acceptée, modifiera profondément la nature même de notre sport, qui est un sport d'évitement ET de combat.»
jeudi 5 juillet 2018
Les formes du feu
Si la saison ovale fait relâche ce blog, lui, reste ouvert : comme chaque été, les échanges se prolongent ainsi en pente très douce ; une plage en forme de parenthèse ensoleillée au sud de Valencia. Mais hors de question de s'éloigner sans vous faire partager un texte reçu il y a peu émanant de deux anciens internationaux, Pierre Albaladejo et André Boniface, de deux avocats (Jacques Barthélémy et Philippe Peyramaure), d'un professeur de droit (Albert Arsequel) et d'un neurochirurgien (Jean Chazal). Ces hommes de l'art ovale, impliqués dans le jeu ou dans les institutions, se sont interrogés sur le présent du rugby ainsi que les raisons et les façons de le faire évoluer en rédigeant un libelle pour lequel ils souhaitent la meilleure exposition médiatique.
«Le rugby comme instrument de promotion sociale» a vécu, écrivent-ils en prologue, et cela fait écho. «Certains présidents, dirigeants et officiels du rugby n'ont qu'un objectif : se rapprocher du modèle qu'est pour eux le football». Après le succès des Bleus en Coupe du monde, ce n'est plus un écho c'est une déflagration. On veut des noms... Le football comme «modèle dominé par des rémunérations exorbitantes, injustifiées économiquement et socialement, encore moins moralement, qui contribuent, devenant exemple, à déstructurer l'humain. Outre que, poursuivent-ils, en changeant de paradigme et en n'ayant comme seule finalité pour l'homme-joueur que de pousser un ballon, on laisse ces pratiquants dans une grande pauvreté intellectuelle.»
Cela rejoint les propos de Philippe Glatigny, bloggeur tyrossais. «En tant que jury d'examen, commentait cet éducateur le 27 juin dernier, j'ai constaté sur la formation humaine l'ampleur des dégâts sur les jeunes espoirs de l'Aviron Bayonnais et du Biarritz Olympique. Des gros, incapables d'aligner deux mots de français, qui ont repris des projets professionnels livrés clés en main par leurs prédécesseurs, qui se foutent absolument du travail présenté, un peu agacés que de vieux cons leur posent des questions sur ce projet professionnel, ayant pour seul horizon que la carrière sportive. Ils sont sans doute bons rugbymen, mais le rugby français fabrique malheureusement des jeunes qui ne réfléchissent plus.»
Ce que dans le sillage de Bala le club des six exprime est donc corroboré par les hommes de terrain. Ainsi «le professionnalisme, écrivent Dédé et ses compères,, a réduit de façon dramatique le nombre de pratiquants de ce sport ayant un niveau élevé de formation initiale, stérilisant ainsi la mixité sociale, dans la mesure où les études supérieures ne peuvent être suivies en parallèle de séances d'entraînement chronophages.» Aujourd'hui encore, quelques exceptions subsistent (Castaignède, Dusautoir, Maynadier, Battut, Bouilhou, Loursac..). Rugby et études : un combat porté jusqu'au ministère des sports. Quand on sait, me précise l'ami Jean-Georges Malcor, ancien de l'Ecole Centrale, que seulement 7% des étudiants pratiquent une activité sportive, le chemin est étroit, la porte basse. Mais ce ne sont pas des raisons pour abdiquer.
Deuxième signal d'alarme : les chocs à répétition. «Alors que l'un des finalités de l'activité sportive est l'optimisation de l'état de santé, tant mentale que physique, on assiste chaque semaine - et ceci va en s'amplifiant - au terrible spectacle de joueurs titubant après un choc, ce à quoi on répond par la déclinaison du protocole "commotion cérébrale", alibi par sa pratique plus qu'instrument thérapeutique, d'autant qu'on ne fait pas grand-chose sur le terrain de ces règles pour mettre un terme à ce qui relève de l'atteinte à l'intégrité de la personne humaine.»
Et de poursuivre : «Si, dans l'industrie, on avait des conditions de travail similaires à celles que subissent les joueurs de rugby lors des entraînements, on positionnerait vite le débat en termes de charge excessive de travail et de risques professionnels graves avec, à la clef, de possible sanctions civiles lourdes (liées à l'obligation générale de sécurité de résultat) et même pénales (la faute inexcusable). Le rugby actuel réduit fortement l'espérance de vie. Il serait peut-être temps de provisionner les sommes que, dans vingt ou trente ans, on devra verser à des joueurs prématurément vieillis en raison de séquelles physiques et surtout psychologiques de ces chocs violents à répétition.» Prémonitoire autant que prophétique.
Un constat n'est pas suffisant, nous le savons. Notre dernière réunion, à Treignac, nous a permis de compiler, sous l'égide de Gérard Sainson dit Le Gé, une trentaine de propositions afin de faire revenir le rugby sur des terres favorables. Nous y reviendrons à la rentrée. En attendant la mi-août, et «pour ouvrir dès à présent le débat vital pour le présent et l'avenir du rugby», Bala, Dédé et leurs amis «suggèrent huit pistes de réflexion, liste non exhaustive.» Les voici :
- REPLACER la carrière sportive dans le cadre des formations académiques ou professionnalisantes.
Quatre siècles avant notre ère, Hippocrate s'était déjà aperçu que «chez les athlètes, un état de santé porté à l'extrême est dangereux, car il ne peut demeurer à ce point». Enfant de Cos, grand voyageur, écrivain et médecin militaire, ce penseur prolongea la doctrine d'un dénommé Philiston de Locres, naturaliste aujourd'hui oublié, lequel considérait que nous sommes constitués à partir de quatre formes : le feu, l'air, l'eau et la terre. Les rugbymen français semblent jouer, aujourd'hui, avec le feu. Ils s'y consument quand d'autres fendent l'air. Pour revenir à Hippocrate (Dictionnaire des penseurs, éditions Honoré Champion, co-écrit avec le philosophe et demi de mêlée Christophe Schaeffer), nous lui devons aussi - et surtout - cet aphorisme dont nous pouvons faire un viatique durant l'été : «La vie est courte, l'art est long, l'occasion est prompte à s'échapper, l'expérience est trompeuse, le jugement est difficile.» Forts de cela, mettons à profit nos vacances pour recharger les accus.
«Le rugby comme instrument de promotion sociale» a vécu, écrivent-ils en prologue, et cela fait écho. «Certains présidents, dirigeants et officiels du rugby n'ont qu'un objectif : se rapprocher du modèle qu'est pour eux le football». Après le succès des Bleus en Coupe du monde, ce n'est plus un écho c'est une déflagration. On veut des noms... Le football comme «modèle dominé par des rémunérations exorbitantes, injustifiées économiquement et socialement, encore moins moralement, qui contribuent, devenant exemple, à déstructurer l'humain. Outre que, poursuivent-ils, en changeant de paradigme et en n'ayant comme seule finalité pour l'homme-joueur que de pousser un ballon, on laisse ces pratiquants dans une grande pauvreté intellectuelle.»
Cela rejoint les propos de Philippe Glatigny, bloggeur tyrossais. «En tant que jury d'examen, commentait cet éducateur le 27 juin dernier, j'ai constaté sur la formation humaine l'ampleur des dégâts sur les jeunes espoirs de l'Aviron Bayonnais et du Biarritz Olympique. Des gros, incapables d'aligner deux mots de français, qui ont repris des projets professionnels livrés clés en main par leurs prédécesseurs, qui se foutent absolument du travail présenté, un peu agacés que de vieux cons leur posent des questions sur ce projet professionnel, ayant pour seul horizon que la carrière sportive. Ils sont sans doute bons rugbymen, mais le rugby français fabrique malheureusement des jeunes qui ne réfléchissent plus.»
Ce que dans le sillage de Bala le club des six exprime est donc corroboré par les hommes de terrain. Ainsi «le professionnalisme, écrivent Dédé et ses compères,, a réduit de façon dramatique le nombre de pratiquants de ce sport ayant un niveau élevé de formation initiale, stérilisant ainsi la mixité sociale, dans la mesure où les études supérieures ne peuvent être suivies en parallèle de séances d'entraînement chronophages.» Aujourd'hui encore, quelques exceptions subsistent (Castaignède, Dusautoir, Maynadier, Battut, Bouilhou, Loursac..). Rugby et études : un combat porté jusqu'au ministère des sports. Quand on sait, me précise l'ami Jean-Georges Malcor, ancien de l'Ecole Centrale, que seulement 7% des étudiants pratiquent une activité sportive, le chemin est étroit, la porte basse. Mais ce ne sont pas des raisons pour abdiquer.
Deuxième signal d'alarme : les chocs à répétition. «Alors que l'un des finalités de l'activité sportive est l'optimisation de l'état de santé, tant mentale que physique, on assiste chaque semaine - et ceci va en s'amplifiant - au terrible spectacle de joueurs titubant après un choc, ce à quoi on répond par la déclinaison du protocole "commotion cérébrale", alibi par sa pratique plus qu'instrument thérapeutique, d'autant qu'on ne fait pas grand-chose sur le terrain de ces règles pour mettre un terme à ce qui relève de l'atteinte à l'intégrité de la personne humaine.»
Et de poursuivre : «Si, dans l'industrie, on avait des conditions de travail similaires à celles que subissent les joueurs de rugby lors des entraînements, on positionnerait vite le débat en termes de charge excessive de travail et de risques professionnels graves avec, à la clef, de possible sanctions civiles lourdes (liées à l'obligation générale de sécurité de résultat) et même pénales (la faute inexcusable). Le rugby actuel réduit fortement l'espérance de vie. Il serait peut-être temps de provisionner les sommes que, dans vingt ou trente ans, on devra verser à des joueurs prématurément vieillis en raison de séquelles physiques et surtout psychologiques de ces chocs violents à répétition.» Prémonitoire autant que prophétique.
Un constat n'est pas suffisant, nous le savons. Notre dernière réunion, à Treignac, nous a permis de compiler, sous l'égide de Gérard Sainson dit Le Gé, une trentaine de propositions afin de faire revenir le rugby sur des terres favorables. Nous y reviendrons à la rentrée. En attendant la mi-août, et «pour ouvrir dès à présent le débat vital pour le présent et l'avenir du rugby», Bala, Dédé et leurs amis «suggèrent huit pistes de réflexion, liste non exhaustive.» Les voici :
- REPLACER la carrière sportive dans le cadre des formations académiques ou professionnalisantes.
- REPENSER le rôle des centres de formation et les doter d'une cellule d'évaluation indépendante.
- RENFORCER les règles et les sanctions pour interdire les obstructions et les collisions de joueurs sans ballon.
- REFLECHIR à des règles du jeu qui privilégient l'évitement.
- LIMITER la zone de plaquage en dessous des épaules.
- ETABLIR un programme spécifique de suivi des joueurs sélectionnables en équipe de France, sur la charge en travail et le nombre de matches joués.
- EXPOSER le rôle des staffs médicaux des clubs et renforcer leurs liens avec la médecine du sport tout en préservant leur indépendance par respect de l'éthique.
- MODIFIER la règle des remplacements hors blessures, qui pourrait aller de l'interdiction à une stricte limitation.
- RENFORCER les règles et les sanctions pour interdire les obstructions et les collisions de joueurs sans ballon.
- REFLECHIR à des règles du jeu qui privilégient l'évitement.
- LIMITER la zone de plaquage en dessous des épaules.
- ETABLIR un programme spécifique de suivi des joueurs sélectionnables en équipe de France, sur la charge en travail et le nombre de matches joués.
- EXPOSER le rôle des staffs médicaux des clubs et renforcer leurs liens avec la médecine du sport tout en préservant leur indépendance par respect de l'éthique.
- MODIFIER la règle des remplacements hors blessures, qui pourrait aller de l'interdiction à une stricte limitation.
Quatre siècles avant notre ère, Hippocrate s'était déjà aperçu que «chez les athlètes, un état de santé porté à l'extrême est dangereux, car il ne peut demeurer à ce point». Enfant de Cos, grand voyageur, écrivain et médecin militaire, ce penseur prolongea la doctrine d'un dénommé Philiston de Locres, naturaliste aujourd'hui oublié, lequel considérait que nous sommes constitués à partir de quatre formes : le feu, l'air, l'eau et la terre. Les rugbymen français semblent jouer, aujourd'hui, avec le feu. Ils s'y consument quand d'autres fendent l'air. Pour revenir à Hippocrate (Dictionnaire des penseurs, éditions Honoré Champion, co-écrit avec le philosophe et demi de mêlée Christophe Schaeffer), nous lui devons aussi - et surtout - cet aphorisme dont nous pouvons faire un viatique durant l'été : «La vie est courte, l'art est long, l'occasion est prompte à s'échapper, l'expérience est trompeuse, le jugement est difficile.» Forts de cela, mettons à profit nos vacances pour recharger les accus.
dimanche 15 avril 2018
Quinconces intercalés
Ca a commencé comme ça, par un poème déposé vendredi 13 sur le comptoir de l'hôtel. Sergio était donc arrivé le premier à ce troisième rendez-vous des Quinconces. "De l'envie ; à (re)faire la vie ; quand le gendarme rit ; au lac de la Marcousserie ; bouches et vols qui rient ; vous avez dit bizarrerie ? ; Comme c'est bizarre, contrepèteries. Chevaliers de la table qui rit ; et de l'Ovalerie ; le bonheur est donc l'épicurie. Pas de bénis oui-oui ; ni de dichotomie ; dans cette naissante fratrie ; mais de l'espièglerie ; pour un rugby qui rit. Denses, les souris ; show must go zonerie."
Rite de passage, nous avons découvert d'entrée vendredi soir le vin de Georges, rouge plus rustre que rustique issu des coteaux du Tarn-et-Garonne. Personne n'a échappé au goût de pruneau et de noix mêlés. Dehors il faisait frais. Tombaient des gouttes sur le cigare. Nous avons surtout habillé le Top 14 lors d'un dîner frugal sur les protéines mais copieux en liquides. Après avoir remarqué lors de la promenade apéritive que le niveau du lac des Bariousses avait considérablement baissé depuis l'année dernière, l'explication se trouvait sans aucun doute dans l'évaporation brutale des fluides telle que constatée à l'heure du digestif. On dit effectivement Bas-Armagnac.
Le lendemain matin, nous nous sommes comptés cinq (Nini et Sergio, Pipiou, Michel et Ritchie, ci-dessous) pour un "petit jeu" sur la plage ; Lulure en impact player et Georges à l'arbitrage vidéo. Nous avons beaucoup croisé mais pas tellement redoublé, aménageant surtout quelques combinaisons aux noms évocateurs extraites du rugby écossais, telles la Knockando et la Glenlivet, en hommage aux chevaliers du malt tombés la veille au soir aux chants donneurs. Pendant nos rebonds capricieux, Pimprenelle et Le Gé assuraient au village le ravitaillement, que quoi tenir quelques semaines au cas où les bombardements en Syrie déclencheraient un conflit jusqu'en Corréze.
Quinconces III, donc. Rehaussé par la présence de Pierre Villepreux venu de Limoges tout proche partager agapes et fruits de la passion trois heures durant à L'Hôte du Lac, notre épicentre. Les titulaires (ci-dessus Pipiou, Sergio, Georges, Nini, Christian, Pimprenelle, Lulure, Vincent, Michel, le Gé et Ritchie) levèrent leur premier verre aux absents, éloignés ou forfaits (aka équipe des toasts) avant de boire les paroles du conférencier centrées sur trois thèmes : équipe de France, haut niveau et formation française. Entre autres confidences qui resteront à Treignac - désolé, mais on a promis - Pierrot précisa en guise de biographie succincte avoir accepté, junior, ouvreur et ancien footballeur, de jouer arrière à Brive, "à condition de faire ce que je veux !" Ou comment cerner un caractère en une phrase de je.
Si riche qu'il est vain de la résumer, l'intervention d'un des plus grands penseurs du rugby vous est ici livrée en "best of". Le prologue ? "Les règles conditionnent la pratique et le noyau central n'a jamais changé : aller derrière la ligne, passer la balle en arrière et assurer son rapport d'équité. Priorité est donnée au mouvement. Les autres règles sont complémentaires et ce sont elles qui ont changé, et ça concerne par exemple la mêlée, la touche..." Joueur, capitaine puis entraîneur tricolore, ce héros local définit ainsi les conditions de la performance en équipe de France : "Créer un groupe qui partage la même conception de jeu, qui dispose de liberté pour l'exprimer et qui s'y reconnaît collectivement et individuellement". Ce qui, pour lui, reste vrai à travers les époques.
Seul changement, précisa-t-il, le poids désormais (trop) important des entraîneurs au motif qu'ils "sont devenus des managers, créant autour d'eux un staff technique de plus en plus spécialisé et élargi." Ah si, il avouera que s'il avait puisé sa connaissance systémique auprès de René Deleplace, il n'avait rien compris au contenu de son livre. Ca nous a rassuré, parce que nous non plus. Pourtant, il devait se l'infuser pour obtenir son professorat d'EPS. "Mais comme René était membre du jury, je suis allé deux années de suite à ses stages d'Arras afin de comprendre sa méthodologie. J'y ai pris ensuite ce qu'il y avait de plus pertinent, sans pour autant le suivre à cent pour cent..." Vous connaissez la suite de son parcours ascensionnel : Tahiti, l'Italie, Toulouse, Brive, Trevise, Marcoussis, l'IRB (devenu World Rugby) et les Quinconces.
Le haut niveau, assure-t-il, "ce sont des exigences technique et tactique. Depuis l'âge de dix ans. La période entre 14 et 18 ans est la plus propice à l'apprentissage. Il faut commencer par la technique mais ensuite la compréhension du jeu, palier par palier, oblige à acquérir une technique à chaque fois supérieure. Pour autant, le développement de la technique ne favorise pas une meilleure compréhension tactique." Ensuite, "il faut réinvestir sans concession le progrès acquis à l'entraînement dans la compétition. Sans transiger sur le projet de jeu." Pour lui, "les bons joueurs ne se trompent pas : ils créent de l'incertitude sur la défense."
Avant cela, à l'heure des mizoulettes (figues au foie-gras de chez Badin), passant avec fluidité de la boue de Wellington au mythe de l'Arms Park durant une bagarre (presque) générale, évoquant son ami Wayne Smith aussi bien que son adversaire Barry John (pour le plus grand bonheur de Nini), l'alerte Pierrot (entouré par Michel, Christian, Pipiou, Lulure, Pimprenelle, Ritchie, Nini, Sergio et le Gé) nous avait gratifié de quelques anecdotes savoureuses. Signe de respect autant que d'admiration, l'assemblée avait fait silence lors de ses prises de paroles aussi tranchantes que ses interventions d'arrière quand il s'intercalait. Pas un couvert ne cliquetait, pas une mâchoire ne mastiquait.
"Les valeurs du rugby sont les valeurs de l'affrontement que ça génère" : tel avait été son coup d'envoi d'une journée pas ordinaire. Alors que nous étions encore à table, Pierrot regretta le rugby coupé en tranches - "comme le magret mais c'est peut-être pas si bon, glissait Lulure, malicieux - et lâchait un aveu qui à lui seul méritait le déplacement : "Je n'ai jamais été un fan de Fouroux mais je dois reconnaître qu'il avait raison" concernant la création de sélections de provinces comme niveau intermédiaire entre les clubs et le XV de France.
Alors qu'un rideau de pluie voilait l'horizon sur Treignac, fut abordé le troisième et dernier point : la formation française. Pierre Villepreux assure : "Il ne faut pas dispenser la méthode par la théorie mais par la pratique. Il faut donner aux enfants le goût du jeu, retrouver la dimension ludique du rugby au sens premier du terme." Christian Badin, aussi impliqué, d'ajouter : "La compréhension passe par la cerveau, pas par les bras." Villepreux poursuit : "Nous avons 300 000 licenciés, notre modèle de formation est apprécié ailleurs qu'en France, des clubs formateurs, comme Massy (ProD2), sont parfaitement encadrés, avec des éducateurs compétents, formés au professerat d'EPS, comme par hasard... Mais trop de clubs veulent des joueurs de plus en plus lourds et privilégient le physique. C'est bien pourquoi il ne faut pas laisser la formation des jeunes aux clubs pros..."
Après trois heures d'échanges fructueux au cours desquels Michel - qui bâtit en Espagne le château du champion parfait - buvait du petit lait en notant les aphorismes qui fusaient, vînt l'heure de conclure. L'émotion n'était pas feinte : Pierre Villepreux apprécia - magnifique compliment - la pure passion qu'il avait reçue des Quinconces qui lui faisaient face, aussi émus que concentrés. Nous étions passés au tutoiement et Sergio lui déclara : "Il y a de la vertu dans ta pensée". Preuve de son implication, Pierre se plia alors à la dégustation du Mirabel de Georges : c'est vous dire s'il est des nôtres !
Forme d'épilogue, Pierrot, qui avait su "rendre simples des concepts complexes", dixit Lulure, s'interrogea sur le futur du Top 14, qu'il imagine en ligue fermée, avec "pourquoi pas un système de draft à l'américaine" pour équilibrer les effectifs; et voit même les clubs européens se constituer très prochainement en championnat... Il apporta ensuite plusieurs pierres à notre projet commun de proposition de nouvelles règles pour améliorer ce sport devenu de collisions "sans édulcorer le jeu ni ressembler au treize." Par exemple : "Ne pousser les mêlées que sur un mètre ? Placer systématiquement la défense à cinq mètres ? Revenir au tenu debout ?"
Ce coquin de Lulure mit un terme en rires au samedi intercalé que tous auraient aimé sans fin : "En fait, il faudrait réfléchir à des règles afin que la France se remette à gagner, non ?" Pierrot parti avec la promesse de revenir l'an prochain en voisin, l'écho de ses propos alimenta notre soirée (ci-dessus Pimprenelle, Sergio, Lulure et Georges au piano) autour d'épaisses côtes de bœuf grillées par Le Gé et de beaux flacons de tous cépages à déguster. Nous terminâmes en tout petit comité bien au-delà du temps réglementaire par la dégustation du rhum arrangé à la vanille transmis tout en douceur par JanLou. Transmettre, voilà bien ce qui nous a animé durant ce week-end magique.
On parle de profondeur et du jeu à plat quand il s'agit d'attaque. Effectivement, nous avons profité de ce Quinconces pour descendre au plus profond de nos sentiments, pour ouvrir nos cœurs et notre esprit. Beaucoup de choses ont été mises à plat, et les prochaines chroniques de Côte Ouvert devraient en porter les lignes bien constituées. Nos liens, naguère ténus, se sont affermis et affirmés. De nouveaux visages nous ont rejoint, s'intégrant au réel dans ce blog comme s'ils en étaient à l'origine. Le mouvement n'est pas prêt de s'arrêter. A l'année prochaine, et c'est demain, notez-le bien...
Rite de passage, nous avons découvert d'entrée vendredi soir le vin de Georges, rouge plus rustre que rustique issu des coteaux du Tarn-et-Garonne. Personne n'a échappé au goût de pruneau et de noix mêlés. Dehors il faisait frais. Tombaient des gouttes sur le cigare. Nous avons surtout habillé le Top 14 lors d'un dîner frugal sur les protéines mais copieux en liquides. Après avoir remarqué lors de la promenade apéritive que le niveau du lac des Bariousses avait considérablement baissé depuis l'année dernière, l'explication se trouvait sans aucun doute dans l'évaporation brutale des fluides telle que constatée à l'heure du digestif. On dit effectivement Bas-Armagnac.
Le lendemain matin, nous nous sommes comptés cinq (Nini et Sergio, Pipiou, Michel et Ritchie, ci-dessous) pour un "petit jeu" sur la plage ; Lulure en impact player et Georges à l'arbitrage vidéo. Nous avons beaucoup croisé mais pas tellement redoublé, aménageant surtout quelques combinaisons aux noms évocateurs extraites du rugby écossais, telles la Knockando et la Glenlivet, en hommage aux chevaliers du malt tombés la veille au soir aux chants donneurs. Pendant nos rebonds capricieux, Pimprenelle et Le Gé assuraient au village le ravitaillement, que quoi tenir quelques semaines au cas où les bombardements en Syrie déclencheraient un conflit jusqu'en Corréze.
Quinconces III, donc. Rehaussé par la présence de Pierre Villepreux venu de Limoges tout proche partager agapes et fruits de la passion trois heures durant à L'Hôte du Lac, notre épicentre. Les titulaires (ci-dessus Pipiou, Sergio, Georges, Nini, Christian, Pimprenelle, Lulure, Vincent, Michel, le Gé et Ritchie) levèrent leur premier verre aux absents, éloignés ou forfaits (aka équipe des toasts) avant de boire les paroles du conférencier centrées sur trois thèmes : équipe de France, haut niveau et formation française. Entre autres confidences qui resteront à Treignac - désolé, mais on a promis - Pierrot précisa en guise de biographie succincte avoir accepté, junior, ouvreur et ancien footballeur, de jouer arrière à Brive, "à condition de faire ce que je veux !" Ou comment cerner un caractère en une phrase de je.
Si riche qu'il est vain de la résumer, l'intervention d'un des plus grands penseurs du rugby vous est ici livrée en "best of". Le prologue ? "Les règles conditionnent la pratique et le noyau central n'a jamais changé : aller derrière la ligne, passer la balle en arrière et assurer son rapport d'équité. Priorité est donnée au mouvement. Les autres règles sont complémentaires et ce sont elles qui ont changé, et ça concerne par exemple la mêlée, la touche..." Joueur, capitaine puis entraîneur tricolore, ce héros local définit ainsi les conditions de la performance en équipe de France : "Créer un groupe qui partage la même conception de jeu, qui dispose de liberté pour l'exprimer et qui s'y reconnaît collectivement et individuellement". Ce qui, pour lui, reste vrai à travers les époques.
Seul changement, précisa-t-il, le poids désormais (trop) important des entraîneurs au motif qu'ils "sont devenus des managers, créant autour d'eux un staff technique de plus en plus spécialisé et élargi." Ah si, il avouera que s'il avait puisé sa connaissance systémique auprès de René Deleplace, il n'avait rien compris au contenu de son livre. Ca nous a rassuré, parce que nous non plus. Pourtant, il devait se l'infuser pour obtenir son professorat d'EPS. "Mais comme René était membre du jury, je suis allé deux années de suite à ses stages d'Arras afin de comprendre sa méthodologie. J'y ai pris ensuite ce qu'il y avait de plus pertinent, sans pour autant le suivre à cent pour cent..." Vous connaissez la suite de son parcours ascensionnel : Tahiti, l'Italie, Toulouse, Brive, Trevise, Marcoussis, l'IRB (devenu World Rugby) et les Quinconces.
Le haut niveau, assure-t-il, "ce sont des exigences technique et tactique. Depuis l'âge de dix ans. La période entre 14 et 18 ans est la plus propice à l'apprentissage. Il faut commencer par la technique mais ensuite la compréhension du jeu, palier par palier, oblige à acquérir une technique à chaque fois supérieure. Pour autant, le développement de la technique ne favorise pas une meilleure compréhension tactique." Ensuite, "il faut réinvestir sans concession le progrès acquis à l'entraînement dans la compétition. Sans transiger sur le projet de jeu." Pour lui, "les bons joueurs ne se trompent pas : ils créent de l'incertitude sur la défense."
Avant cela, à l'heure des mizoulettes (figues au foie-gras de chez Badin), passant avec fluidité de la boue de Wellington au mythe de l'Arms Park durant une bagarre (presque) générale, évoquant son ami Wayne Smith aussi bien que son adversaire Barry John (pour le plus grand bonheur de Nini), l'alerte Pierrot (entouré par Michel, Christian, Pipiou, Lulure, Pimprenelle, Ritchie, Nini, Sergio et le Gé) nous avait gratifié de quelques anecdotes savoureuses. Signe de respect autant que d'admiration, l'assemblée avait fait silence lors de ses prises de paroles aussi tranchantes que ses interventions d'arrière quand il s'intercalait. Pas un couvert ne cliquetait, pas une mâchoire ne mastiquait.
"Les valeurs du rugby sont les valeurs de l'affrontement que ça génère" : tel avait été son coup d'envoi d'une journée pas ordinaire. Alors que nous étions encore à table, Pierrot regretta le rugby coupé en tranches - "comme le magret mais c'est peut-être pas si bon, glissait Lulure, malicieux - et lâchait un aveu qui à lui seul méritait le déplacement : "Je n'ai jamais été un fan de Fouroux mais je dois reconnaître qu'il avait raison" concernant la création de sélections de provinces comme niveau intermédiaire entre les clubs et le XV de France.
Alors qu'un rideau de pluie voilait l'horizon sur Treignac, fut abordé le troisième et dernier point : la formation française. Pierre Villepreux assure : "Il ne faut pas dispenser la méthode par la théorie mais par la pratique. Il faut donner aux enfants le goût du jeu, retrouver la dimension ludique du rugby au sens premier du terme." Christian Badin, aussi impliqué, d'ajouter : "La compréhension passe par la cerveau, pas par les bras." Villepreux poursuit : "Nous avons 300 000 licenciés, notre modèle de formation est apprécié ailleurs qu'en France, des clubs formateurs, comme Massy (ProD2), sont parfaitement encadrés, avec des éducateurs compétents, formés au professerat d'EPS, comme par hasard... Mais trop de clubs veulent des joueurs de plus en plus lourds et privilégient le physique. C'est bien pourquoi il ne faut pas laisser la formation des jeunes aux clubs pros..."
Après trois heures d'échanges fructueux au cours desquels Michel - qui bâtit en Espagne le château du champion parfait - buvait du petit lait en notant les aphorismes qui fusaient, vînt l'heure de conclure. L'émotion n'était pas feinte : Pierre Villepreux apprécia - magnifique compliment - la pure passion qu'il avait reçue des Quinconces qui lui faisaient face, aussi émus que concentrés. Nous étions passés au tutoiement et Sergio lui déclara : "Il y a de la vertu dans ta pensée". Preuve de son implication, Pierre se plia alors à la dégustation du Mirabel de Georges : c'est vous dire s'il est des nôtres !
Forme d'épilogue, Pierrot, qui avait su "rendre simples des concepts complexes", dixit Lulure, s'interrogea sur le futur du Top 14, qu'il imagine en ligue fermée, avec "pourquoi pas un système de draft à l'américaine" pour équilibrer les effectifs; et voit même les clubs européens se constituer très prochainement en championnat... Il apporta ensuite plusieurs pierres à notre projet commun de proposition de nouvelles règles pour améliorer ce sport devenu de collisions "sans édulcorer le jeu ni ressembler au treize." Par exemple : "Ne pousser les mêlées que sur un mètre ? Placer systématiquement la défense à cinq mètres ? Revenir au tenu debout ?"
Ce coquin de Lulure mit un terme en rires au samedi intercalé que tous auraient aimé sans fin : "En fait, il faudrait réfléchir à des règles afin que la France se remette à gagner, non ?" Pierrot parti avec la promesse de revenir l'an prochain en voisin, l'écho de ses propos alimenta notre soirée (ci-dessus Pimprenelle, Sergio, Lulure et Georges au piano) autour d'épaisses côtes de bœuf grillées par Le Gé et de beaux flacons de tous cépages à déguster. Nous terminâmes en tout petit comité bien au-delà du temps réglementaire par la dégustation du rhum arrangé à la vanille transmis tout en douceur par JanLou. Transmettre, voilà bien ce qui nous a animé durant ce week-end magique.
On parle de profondeur et du jeu à plat quand il s'agit d'attaque. Effectivement, nous avons profité de ce Quinconces pour descendre au plus profond de nos sentiments, pour ouvrir nos cœurs et notre esprit. Beaucoup de choses ont été mises à plat, et les prochaines chroniques de Côte Ouvert devraient en porter les lignes bien constituées. Nos liens, naguère ténus, se sont affermis et affirmés. De nouveaux visages nous ont rejoint, s'intégrant au réel dans ce blog comme s'ils en étaient à l'origine. Le mouvement n'est pas prêt de s'arrêter. A l'année prochaine, et c'est demain, notez-le bien...
lundi 2 avril 2018
Erasmus en Ovalie
Ovalie. Notre patrie. Dont le nom fut trouvé en 1953 au petit matin, après une longue et vibrante discussion au sujet d'un match du XV de France, par un passionné, Raymond Gabaig, béarnais ami des chantres Denis Lalanne, Henri Garcia et Georges Pastre. On imagine les échanges oblongs, la mauvaise foi et la bonne humeur, ou l'inverse, une coda de mots d'auteurs pour donner naissance à cette expression qui nous accompagne depuis. Les Anciens signalent que notre patrie est celle où nous sommes parents. Ce lien familial ne s'est pas distendu.
A la question que fallait-il faire cette saison pour qu'un club français dispute une demi-finale de Coupe d'Europe, la réponse était : affronter un autre club français ! Le Racing 92 a donc (magnifiquement) passé l'écueil des quarts de finale; j'écris écueil car ni La Rochelle, ni Toulon, pourtant dominateurs en termes de statistiques (possession et occupation) ne sont parvenus à imposer leur jeu. Ce qui pose question(s) au moment où nous sortons d'un Tournoi des Six Nations où, là aussi, les moments de domination tricolore n'ont que très rarement été concrétisés au tableau d'affichage.
Marche intermédiaire entre le niveau international et la compétition domestique, la Coupe d'Europe est toujours riche d'enseignements quand déboule sa phase finale. Outre que le détail y est chassé comme les œufs de Pâques dans le jardin, ne pas parvenir à se défaire des mauvaises habitudes du Top 14 semble rédhibitoire. Telle est la cruelle leçon que retiendront les Rochelais. Qu'ils aient préparé leur quart de finale contre les Scarlets avec appétit n'est pas contestable mais par manque d'expérience - c'était leur première participation -, ils n'ont pas eu le temps ni l'idée de se débarrasser de leur gangue.
Laquelle consiste à abuser de la pénaltouche suivie d'un ballon porté, arme létale en Top 14 qui ne fonctionne pas à l'étage supérieur tellement les défenses sont performantes dans ce domaine. Toulon, lui aussi, en a fait l'amère expérience à Limerick face au Munster d'entrée de match. Utilisant les vieilles recettes de Guy Novès lorsqu'il entraînait le Stade Toulousain, le manager varois Fabien Galthié a changé d'ouvreur juste avant le coup d'envoi, préférant in extremis Anthony Belleau à François Trinh-Duc. Ca lui a réussi pendant soixante-quinze minutes. Le genre de martingale qu'apprécie Patrice Collazo. Mais qu'il n'a pas osé utiliser.
Pourtant, on imaginait qu'avec l'ailier Sinzelle à l'ouverture et l'arrière Retière au centre, le général Tapioca du Stade Rochelais avait préparé un coup de bonneteau comme il en a le secret. Et bien non. Les Maritimes se sont présentés à Llanelli avec une épine dorsale qui avait la scoliose. Il fallait oser aligner un quintet Bourgarit-Amosa-Balès-Sinzelle-Bouldoire pour diriger la manœuvre tactique en terre galloise et espérer ainsi entrer dans le dernier carré européen. Même de loin, ça semblait un peu trop juste.
Révélation du dernier Top 14, surprise de la phase européenne de qualification, le Stade Rochelais attendra la saison prochaine pour entrer dans la cour des grands. Mais sa progression marque les imaginations autant qu'elle suscite l'admiration. L'inexpérience rochelaise est compréhensible mais l'apathie toulonnaise l'est moins : le vidéo gag de la 28e minute à Thomond Park pose la loupe sur l'inexcusable panne de courant de quelques Toulonnais (Isa, Escande, Guirado, Bastareaud) derrière un ruck.
Comme au Principality Stadium de Cardiff où une poignée de Tricolores (Doumayrou, Camara, Poirot) restèrent cois quand le coup d'envoi mit un rebond pour franchir la ligne des dix mètres au point d'encaisser un essai casquette, que dire du couvre chef varois, essai de filou de Conor Murray au nez et à la barbe des Toulonnais à l'arrêt suite à un en-avant de Guirado ? Qu'il est vital de connaître la règle et de jouer au sifflet de l'arbitre au lieu de le chercher du regard. Les échanges européens ont ceci de bien qu'ils nous ramènent aux fondamentaux.
Cette bêtise et la double connerie Trinh-Duc/Tuisova qui vaut un hashtag (#trouvetatouche et #bloquetoncouloir) coûtent aux Varois un succès à Limerick. De même que l'entêtement à choisir avant l'heure de jeu la pénaltouche plutôt que les buts de pénalité aux pieds des poteaux fut fatal aux Rochelais. Espérons que dans l'avenir les cadors français retiendront leurs leçons européennes. On voit bien, surtout, ce qui manque aux Français pour se hisser là où se joue le rugby d'aujourd'hui, à savoir la connaissance du règlement, la maîtrise des gammes, une concentration de tous les instants.
On assure ici que le rugby est un sport d'éducation. Il ne suffit pas, fort heureusement, d'envoyer des gros bourrins casser la ligne d'avantage en même temps que les côtelettes adverses pour l'emporter. Vaincre demande une discipline individuelle et un regard panoramique. De l'intelligence en mouvement et pas seulement de la masse musculaire. Aucun sport n'a alimenté son cerveau en effectuant des tractions. Les gros bras rochelais et toulonnais seraient bien avisés de s'en souvenir au moment où le Top 14, toujours très content de lui quand il se mord la queue, retrouve pour un court instant ses droits.
J'ai retrouvé dans le beau petit ouvrage de l'ami Serge Laget - La Famille Rugby - publié en 2015 (éditions De Borée), un texte rédigé en 1953 (décidemment une grande année) pour L'Equipe par le prix Goncourt 1931 Jean Fayard (pour Mal d'Amour), lequel remarque au sujet des déboulés du jeune sprinteur francilien Alain Porthault que "la foule montre clairement qu'elle préfère la démocratie de la mailloche à l'aristocratie de la vitesse et qu'elle envisage une partie de rugby un peu comme un combat de boxe, c'est-à-dire un spectacle violent où il ne faut pas abuser des esquives..." Ce souci ne date donc pas d'aujourd'hui.
A la question que fallait-il faire cette saison pour qu'un club français dispute une demi-finale de Coupe d'Europe, la réponse était : affronter un autre club français ! Le Racing 92 a donc (magnifiquement) passé l'écueil des quarts de finale; j'écris écueil car ni La Rochelle, ni Toulon, pourtant dominateurs en termes de statistiques (possession et occupation) ne sont parvenus à imposer leur jeu. Ce qui pose question(s) au moment où nous sortons d'un Tournoi des Six Nations où, là aussi, les moments de domination tricolore n'ont que très rarement été concrétisés au tableau d'affichage.
Marche intermédiaire entre le niveau international et la compétition domestique, la Coupe d'Europe est toujours riche d'enseignements quand déboule sa phase finale. Outre que le détail y est chassé comme les œufs de Pâques dans le jardin, ne pas parvenir à se défaire des mauvaises habitudes du Top 14 semble rédhibitoire. Telle est la cruelle leçon que retiendront les Rochelais. Qu'ils aient préparé leur quart de finale contre les Scarlets avec appétit n'est pas contestable mais par manque d'expérience - c'était leur première participation -, ils n'ont pas eu le temps ni l'idée de se débarrasser de leur gangue.
Laquelle consiste à abuser de la pénaltouche suivie d'un ballon porté, arme létale en Top 14 qui ne fonctionne pas à l'étage supérieur tellement les défenses sont performantes dans ce domaine. Toulon, lui aussi, en a fait l'amère expérience à Limerick face au Munster d'entrée de match. Utilisant les vieilles recettes de Guy Novès lorsqu'il entraînait le Stade Toulousain, le manager varois Fabien Galthié a changé d'ouvreur juste avant le coup d'envoi, préférant in extremis Anthony Belleau à François Trinh-Duc. Ca lui a réussi pendant soixante-quinze minutes. Le genre de martingale qu'apprécie Patrice Collazo. Mais qu'il n'a pas osé utiliser.
Pourtant, on imaginait qu'avec l'ailier Sinzelle à l'ouverture et l'arrière Retière au centre, le général Tapioca du Stade Rochelais avait préparé un coup de bonneteau comme il en a le secret. Et bien non. Les Maritimes se sont présentés à Llanelli avec une épine dorsale qui avait la scoliose. Il fallait oser aligner un quintet Bourgarit-Amosa-Balès-Sinzelle-Bouldoire pour diriger la manœuvre tactique en terre galloise et espérer ainsi entrer dans le dernier carré européen. Même de loin, ça semblait un peu trop juste.
Révélation du dernier Top 14, surprise de la phase européenne de qualification, le Stade Rochelais attendra la saison prochaine pour entrer dans la cour des grands. Mais sa progression marque les imaginations autant qu'elle suscite l'admiration. L'inexpérience rochelaise est compréhensible mais l'apathie toulonnaise l'est moins : le vidéo gag de la 28e minute à Thomond Park pose la loupe sur l'inexcusable panne de courant de quelques Toulonnais (Isa, Escande, Guirado, Bastareaud) derrière un ruck.
Comme au Principality Stadium de Cardiff où une poignée de Tricolores (Doumayrou, Camara, Poirot) restèrent cois quand le coup d'envoi mit un rebond pour franchir la ligne des dix mètres au point d'encaisser un essai casquette, que dire du couvre chef varois, essai de filou de Conor Murray au nez et à la barbe des Toulonnais à l'arrêt suite à un en-avant de Guirado ? Qu'il est vital de connaître la règle et de jouer au sifflet de l'arbitre au lieu de le chercher du regard. Les échanges européens ont ceci de bien qu'ils nous ramènent aux fondamentaux.
Cette bêtise et la double connerie Trinh-Duc/Tuisova qui vaut un hashtag (#trouvetatouche et #bloquetoncouloir) coûtent aux Varois un succès à Limerick. De même que l'entêtement à choisir avant l'heure de jeu la pénaltouche plutôt que les buts de pénalité aux pieds des poteaux fut fatal aux Rochelais. Espérons que dans l'avenir les cadors français retiendront leurs leçons européennes. On voit bien, surtout, ce qui manque aux Français pour se hisser là où se joue le rugby d'aujourd'hui, à savoir la connaissance du règlement, la maîtrise des gammes, une concentration de tous les instants.
On assure ici que le rugby est un sport d'éducation. Il ne suffit pas, fort heureusement, d'envoyer des gros bourrins casser la ligne d'avantage en même temps que les côtelettes adverses pour l'emporter. Vaincre demande une discipline individuelle et un regard panoramique. De l'intelligence en mouvement et pas seulement de la masse musculaire. Aucun sport n'a alimenté son cerveau en effectuant des tractions. Les gros bras rochelais et toulonnais seraient bien avisés de s'en souvenir au moment où le Top 14, toujours très content de lui quand il se mord la queue, retrouve pour un court instant ses droits.
J'ai retrouvé dans le beau petit ouvrage de l'ami Serge Laget - La Famille Rugby - publié en 2015 (éditions De Borée), un texte rédigé en 1953 (décidemment une grande année) pour L'Equipe par le prix Goncourt 1931 Jean Fayard (pour Mal d'Amour), lequel remarque au sujet des déboulés du jeune sprinteur francilien Alain Porthault que "la foule montre clairement qu'elle préfère la démocratie de la mailloche à l'aristocratie de la vitesse et qu'elle envisage une partie de rugby un peu comme un combat de boxe, c'est-à-dire un spectacle violent où il ne faut pas abuser des esquives..." Ce souci ne date donc pas d'aujourd'hui.
jeudi 8 mars 2018
La poésie en action
J'ai rêvé que le XV de France habitait un éclair, que le soleil était bleu, et les pesanteurs transpercées par le fer de l'imagination. J'ai rêvé d'une révolte unifiée, fugitive et résolue, de convictions liées les unes aux autres sur un sentier qui favoriserait l'audace, celle des exclus s'agrégeant à celle des comblés. J'ai rêvé que René Char reprenait son poste, deuxième-ligne, pour enflammer la boue dans sa forge. J'ai rêvé.
Il disait : «L'homme est capable de faire ce qu'il est incapable d'imaginer». Il disait aussi : «Les êtres exemplaires sont de vapeur et de vent.» Il disait encore pour se soustraire à la géante torpeur et chasser l'hébétude : «Vie de moins en moins patiente, désigne-moi ma part si tant est qu'elle existe, ma part justifiée dans le destin commun au centre duquel ma singularité fait tache mais retient l'amalgame.» Regardant autour de lui ses frères d'âmes, il disait enfin dans le couloir qui mène à la lumière :«Nombreux sont ceux qui attendent que l'écueil les soulève, que le but les franchisse, pour se définir.»
J'entends depuis l'élection de l'open les enfants de la balle souffler sur leur «travail», et s'y «remettre» après chaque défaite. Mais à quoi donc utilisent-ils les jours ouvrés à huis-clos ? Prennent-ils encore du plaisir à donner ? J'apprécierais chaque jour qui m'avance vers les locaux du quotidien qui me supporte si je pouvais m'écrier : «Attendez-moi : je viens jouer !» Ceux qui lèvent les boucliers ne devraient pas oublier qu'il y est gravé «Ludus Pro Patria».
Aucune mesure ne s'accorde au large ni au ras de ce métier. Mais tout y est précision. Passons. Celles qui ne sont pas ajustées, qui arrivent dans le dos et pas dans le berceau, de quoi sont elles le témoin ? D'un vide de pensée, d'une absence de messagers. La passe délivre en ce sens qu'elle transmet dans l'élan une injonction. Sans vitesse point de salut : impossible de prendre le dessus. Vitesse du geste, course et décision aussi. Même si plus vite que les joueurs se déplace le ballon.
Que chacun gagne un mètre et nous l'emporterons ! Allons donc... Les adeptes du pick-and-go remontent à l'Antiquité. Alignez dix premiers temps de jeu sans franchir la défense : vous voilà en position de tout perdre. Tête baissée, épaules rentrées, prêt à tomber au sol, l'attaquant français creuse son déficit. Il est temps d'inventer. En 1978, Lucien Mias écrivait : «Tout l'art d'un responsable d'équipe est de savoir préserver l'esprit créateur du "découvreur" qui transformera le jeu par ses trouvailles.»
Voilà qui fait écho à ce que nous avons lu de Clive Woodward et de Pierre Villepreux, récemment, dans L'Equipe. Docteur Pack poursuit : «En se penchant sur l'histoire du jeu depuis les temps plus anciens, on s'aperçoit que l'évolution du rugby s'est effectuée par bonds successifs, dus à ces "découvreurs" qui ont imaginé des actions nouvelles. Par comparaison à d'autres sports aux règles figées, c'est là un des attraits du rugby, qui autorise une création renouvelée.»
Et Lucien Mias de conclure : «Je regrette de n'avoir pas su à vingt ans tout l'historique de ce jeu. Cela m'aurait aidé à projeter sur le futur et à oser plus encore inventer l'action et catalyser les éléments, car l'une des caractéristiques du rugby réside dans le fait qu'il est le fruit d'une tradition technique, gestuelle, transmise de génération en génération, et d'une tradition historique, orale, transmise de même avec tout ce que cela comporte de poésie, mais aussi d'interprétation en fonction du conteur.»
Oser. Noter à quel point la tradition permet d'imaginer le futur, parler d'art quand on évoque l'entraînement et surtout celui qui sera à même de transfigurer l'équipe en libérant le joueur. Constater que l'évolution du rugby est source de sa jeunesse à travers le renouvellement. Un mot s'impose à moi : génération. Celle que nous suivons a envie de connaître les mêmes joies que celles qui l'ont précédé. Mais il lui faudra pour cela se débarrasser de carcans.
Je ne cesse ici de le répéter : les grandes équipes entourent de grands capitaines et ça fonctionne dans l'autre sens aussi. On fête cette année les cinquante ans du Grand Chelem 1968 - le premier en bleu. Il a pu s'inscrire dans l'Histoire du Tournoi qu'à travers l'impact positif du tarbo-toulonnais Christian Carrère, son intelligence, sa culture ovale, son charisme, son sens des relations humaines, sa personnalité...
Tout ce qu'on souhaite au XV de France actuel, c'est de prendre sa place au sein d'une lignée tricolore qui va de Marcel Communeau à Thierry Dusautoir, en passant par René Crabos, Jean Prat, Lucien Mias, Walter Spanghero, Jacques Fouroux, Jean-Pierre Rives, Philippe Saint-André, Abdel Benazzi, Raphael Ibanez, Fabien Galthié, Fabien Pelous et j'en oublie, qui surent selon leurs qualités encourager, favoriser, galvaniser, libérer, encadrer, stimuler, inventer !
Mercredi soir, nous étions quelques amis choisis à dîner en compagnie de Dimitri Yachvili, qui lui aussi eut l'honneur d'entrer sur un terrain à la tête du XV de France, à Port Elisabeth en 2005 face aux Springboks. Sur le chemin du retour, celui qui fit tomber en six buts de pénalité les Anglais à Twickenham - toujours en 2005 - me confia : «Il faut regarder par combien de capitaines de club une équipe nationale est composée pour avoir une idée de sa force. Car les capitaines sont ceux qui dirigent le jeu. Réunis et associés en équipe de France, c'est donc plus facile pour eux d'effectuer naturellement des choix sur le terrain.»
dimanche 21 janvier 2018
Limiter la casse
Un seul club anglais en phase finale de Coupe d'Europe, donc. Si ça avait été le cas des Français - qui seront quatre - que n'aurait-on pas entendu ici et là sur le déclin de notre rugby à deux semaines du coup d'envoi du Tournoi... C'est bien pour cela qu'il faut se méfier des raccourcis trop saisissants. Ne pas ironiser ni juger ni blâmer mais comprendre écrivait Baruch. Aussi ne pas communiquer dans la vase même s'il y a des vases communicants, en considèrant la qualité actuelle du XV d'Angleterre.
Aujourd'hui, pour ce que j'en sais, certains membres de staff impliqués dans le Top 14 s'alarment de l'état d'usure physique de leurs joueurs à mi-saison. Les voyants sont au rouge et les mères de famille ne veulent plus envoyer leurs enfants à l'abattoir. Seuls quelques pères qui vivent par procuration poussent leurs gamins casqués à foncer droit dans la défense adverse en hurlant leurs encouragements depuis le bord de touche.
Naguère illustration de l'intelligence en mouvement, de la grâce collective et de l'art royal de se passer le ballon en trouvant des espaces, le rugby français est devenu aujourd'hui et pas seulement en Top 14 une caricature facile pour ceux qui n'en ont jamais saisi les arcanes et qui restent, hargneux et confis de certitudes, à gratter la surface d'un jeu qu'ils n'ont jamais pratiqué pour mieux le ridiculiser, et c'est bien ce qui me chagrine le plus que de savoir ce sport ainsi dénigré.
Il faut dire qu'en envoyant des boules de muscles agresser la ligne d'avantage et déquiller des adversaires aussi compacts qu'eux, il fallait bien que le rapport de force tourne à l'avantage de l'imbécillité frontale. Devenu percussions, voire collisions, le rugby s'épuise, c'est une évidence. Ca ne date pas d'aujourd'hui, mais il y avait toujours ce «plus un» en bout de ligne pour apporter la rime riche et faire pencher la balance du côté de la finesse.
C'est comme avec les accidents : une fois le constat rédigé, signé et envoyé, il faut penser à effectuer les réparations ou changer de voiture. Après les chocs, le rugby va s'autoréguler. A force de casser, les «gros» vont finir par manquer et les espoirs surgir. Petit à petit, une autre forme de jeu va se dessiner : l'esquisse est déjà commencée. Regardez les Sud-Africains, les Australiens, les Ecossais, les Irlandais... Peu de commotions. Et je ne parle pas des All Blacks, ce serait trop facile.
Sur sa surface synthétique, le Racing 92 a déjà entamé cette mutation. Les attaquants, devant comme derrière, ont modifié leurs appuis pour rechercher en de petites foulées les épaules extérieures des défenseurs, mis sur les talons. Le terrain, c'est-à-dire l'environnement, change la donne : avec vingt pour cent de jeu effectif en plus, il n'y aura bientôt pas de place pour les courses de brontosaures. Rien ne se perd, tout se transforme...
Pierre Villepreux, avec lequel j'échangeais il y a peu, m'avouait regretter le temps du «tenu debout» qui rendait l'initiative au camp défendant si l'attaquant avait été immobilisé avec le ballon en mains. Il était alors fortement déconseillé d'être arrêté en possession de la balle, d'où la culture de l'évitement en attaque, de la passe avant contact, de la recherche d'intervalle et surtout de sa création. Alors que World Rugby a décidé d'alléger le règlement, il serait peut-être bon de revenir à cet impératif catégorique pour limiter la casse.
Ancien membre, entre autres distinctions, de l'International Board en charge du développement du rugby en Europe, Pierre Villepreux sera notre invité, samedi 14 avril, à Treignac, non loin de Brive où il a débuté en Première Division, à l'arrière, et je compterai bientôt sur vous, bloggeurs, pour que nous dégagions ensemble les quelques thèmes que nous souhaitons que Pierrot de Pompadour évoque et approfondisse afin de nous éclairer sur les enjeux ovales.
Dernier penseur en date du rugby français, Pierre Villepreux s'inscrit dans la lignée des disciples de feu René Deleplace, sans doute aucun son vulgarisateur le plus distingué, que ce soit à Tahiti, à Toulouse, à Brive, à Trévise, avec l'Italie, l'Angleterre ou bien l'équipe de France. Penser le jeu, c'est bien ce qui manque le plus à ce sport lui aussi rattrapé par l'immédiateté et l'impérieux besoin de résultats à la petite semaine.
Aujourd'hui, pour ce que j'en sais, certains membres de staff impliqués dans le Top 14 s'alarment de l'état d'usure physique de leurs joueurs à mi-saison. Les voyants sont au rouge et les mères de famille ne veulent plus envoyer leurs enfants à l'abattoir. Seuls quelques pères qui vivent par procuration poussent leurs gamins casqués à foncer droit dans la défense adverse en hurlant leurs encouragements depuis le bord de touche.
Naguère illustration de l'intelligence en mouvement, de la grâce collective et de l'art royal de se passer le ballon en trouvant des espaces, le rugby français est devenu aujourd'hui et pas seulement en Top 14 une caricature facile pour ceux qui n'en ont jamais saisi les arcanes et qui restent, hargneux et confis de certitudes, à gratter la surface d'un jeu qu'ils n'ont jamais pratiqué pour mieux le ridiculiser, et c'est bien ce qui me chagrine le plus que de savoir ce sport ainsi dénigré.
Il faut dire qu'en envoyant des boules de muscles agresser la ligne d'avantage et déquiller des adversaires aussi compacts qu'eux, il fallait bien que le rapport de force tourne à l'avantage de l'imbécillité frontale. Devenu percussions, voire collisions, le rugby s'épuise, c'est une évidence. Ca ne date pas d'aujourd'hui, mais il y avait toujours ce «plus un» en bout de ligne pour apporter la rime riche et faire pencher la balance du côté de la finesse.
C'est comme avec les accidents : une fois le constat rédigé, signé et envoyé, il faut penser à effectuer les réparations ou changer de voiture. Après les chocs, le rugby va s'autoréguler. A force de casser, les «gros» vont finir par manquer et les espoirs surgir. Petit à petit, une autre forme de jeu va se dessiner : l'esquisse est déjà commencée. Regardez les Sud-Africains, les Australiens, les Ecossais, les Irlandais... Peu de commotions. Et je ne parle pas des All Blacks, ce serait trop facile.
Sur sa surface synthétique, le Racing 92 a déjà entamé cette mutation. Les attaquants, devant comme derrière, ont modifié leurs appuis pour rechercher en de petites foulées les épaules extérieures des défenseurs, mis sur les talons. Le terrain, c'est-à-dire l'environnement, change la donne : avec vingt pour cent de jeu effectif en plus, il n'y aura bientôt pas de place pour les courses de brontosaures. Rien ne se perd, tout se transforme...
Pierre Villepreux, avec lequel j'échangeais il y a peu, m'avouait regretter le temps du «tenu debout» qui rendait l'initiative au camp défendant si l'attaquant avait été immobilisé avec le ballon en mains. Il était alors fortement déconseillé d'être arrêté en possession de la balle, d'où la culture de l'évitement en attaque, de la passe avant contact, de la recherche d'intervalle et surtout de sa création. Alors que World Rugby a décidé d'alléger le règlement, il serait peut-être bon de revenir à cet impératif catégorique pour limiter la casse.
Ancien membre, entre autres distinctions, de l'International Board en charge du développement du rugby en Europe, Pierre Villepreux sera notre invité, samedi 14 avril, à Treignac, non loin de Brive où il a débuté en Première Division, à l'arrière, et je compterai bientôt sur vous, bloggeurs, pour que nous dégagions ensemble les quelques thèmes que nous souhaitons que Pierrot de Pompadour évoque et approfondisse afin de nous éclairer sur les enjeux ovales.
Dernier penseur en date du rugby français, Pierre Villepreux s'inscrit dans la lignée des disciples de feu René Deleplace, sans doute aucun son vulgarisateur le plus distingué, que ce soit à Tahiti, à Toulouse, à Brive, à Trévise, avec l'Italie, l'Angleterre ou bien l'équipe de France. Penser le jeu, c'est bien ce qui manque le plus à ce sport lui aussi rattrapé par l'immédiateté et l'impérieux besoin de résultats à la petite semaine.
dimanche 9 juillet 2017
Fin, et caetera...
Nous devons nous résoudre à considérer que rien n'est parfaitement d'aplomb dans ce bas monde. Non pas que les acteurs ne sachent pas leurs rôles, ou que le metteur en scène déraille, non. Le problème, c'est qu'il y aura toujours quelqu'un - souvent ils sont plusieurs - pour ne pas apprécier que l'esprit ne se fonde pas toujours dans la lettre, que la faute vénielle ne soit pas sanctionnée comme un manquement grave à tel ou tel règlement. S'y résoudre donc, sans que cela nous gâche le plaisir.
Samedi 8 juillet à Auckland, Romain Poite a fait honneur à l'arbitrage français qui, depuis Georges Domercq et le mythique Barbarians britanniques - All Blacks de 1973 à Cardiff, préserve ce qu'il y a d'équité et d'évidence sportive dans un sport de plus en plus difficile à arbitrer. On ne peut pas trouver meilleur verbe : arbitrer; choisir après avoir pesé l'avantage et les inconvénients à décider de pénaliser. Ou pas, dans le cas de Poite, en laissant deux monstres dos à dos.
Parfois, nous avons le cœur plus gros que le cerveau. C'est à cela d'ailleurs que j'étalonne mes ami(e)s. J'aime que ce qui a privé les Ecossais coachés par Eric Blondeau - retrouvez-le dans Flair Play - d'une demi-finale méritée de Coupe du monde en 2015 ne fausse pas un test-match à suspense entre All Blacks et Lions. Tout comme j'ai apprécié que Romain Poite ne sorte pas un rouge envers Kaino, et souligné aussi le courage de Jérôme Garcès à Wellington, expulsant définitivement Sonny Bill Williams.
Ils ont beau jeu, les supporteurs néo-zélandais, de râler, voire de vilipender Romain Poite, traitant sa performance de "French Farce". Je n'oublie pas que lors de la tournée de 1968, le XV de France de Cester, Spanghero, Carrère, Dauga, Bérot, Maso, Trillo, Bonal, Dourthe, Lux et Villepreux avait été consciencieusement volé par des arbitres kiwis trois tests durant alors qu'il avait mené le jeu et même proposé sur la fin un spectacle offensif de toute beauté. Notre époque à décidément la mémoire courte.
Ce sont les mêmes qui voulaient aussi trucider Wayne Barnes en 2007 quand il a oublié à Cardiff un avantage et ignoré un en-avant, renvoyant au cimetière des prétentieux des All Blacks bien trop sûrs d'eux. Au fait, puisque c'était déjà de ça dont il s'agissait à l'époque, avez-vous lu une seule critique concernant Beauden Barrett, ses tirs manqués et son drop oublié en fin de troisième test, pour la gagne ? Moi non. L'arbitre est un bouc-émissaire idéal, on ne le sait que trop.
Si le désarroi des foules kiwis de plus en plus hystériques est associé aux coups de sifflets de deux arbitres français du moment, l'histoire du redressement des All Blacks en 2008 est intimement lié à la France, là aussi. Remember Twickenham 1999, la morgue du coach John Hart et la faiblesse hormonale de son pack. Huit ans plus tard, ce sont encore les Tricolores qui punissaient Richie McCaw et son orchestre. C'est à partir de ces deux tremblements de terre ovale que les All Blacks ont décidé de repartir sur de nouvelles bases, et d'abord comportementales. Smith fut leur guide.
Demi d'ouverture des années quatre-vingt, Wayne Smith n'a laissé aucun souvenir impérissable dans l'histoire du rugby néo-zélandais. Mais comme entraîneur, à l'égal de Charlie Saxton, le sourcier de Dunedin (cf photo), les All Blacks lui doivent beaucoup. Imaginer que son ascension prend sa source à Toulouse diffuse un sentiment mitigé en ces temps bleus troublés. Son honnête carrière de joueur terminée, il embarqua son épouse en vacances, direction le Championnat de France et les Sept Deniers, pour s'imbiber des trouvailles de son ami Pierre Villepreux.
Que le jeu et la vie des All Blacks doivent indirectement quelque chose à la théorie de René Deleplace sur la polyvalence des joueurs a de quoi nous faire rager au moment où le rugby français s'embourbe sans pouvoir accrocher sa charrue à une étoile. Wayne Smith, lui, a synthétisé la version toulousaine de "rugby de mouvement, rugby total" pour la relooker au service d'une équipe qui désormais domine ce jeu depuis sept ans. Mais il n'a pas fait que cela.
J'ai rencontré Wayne Smith en 2001 à Palmerston North, considéré à l'époque comme le Marcoussis néo-zélandais. A l'entrée du bâtiment principal en forme de fougère construit au milieu de champs peuplés de moutons vous accueille toujours la photo grandeur nature de Wayne Shelford en plein haka. Symbole du mana - l'âme des guerriers - "Buck" n'a plus aujourd'hui que peu à voir avec l'esprit des All Blacks génération Smith, lutin souriant, affable, cultivé, qui parle d'une voix douce et mesurée. Et dit beaucoup de choses sensées.
Passe encore l'arbitrage et ses scories, ses débats et ses passions autour d'un coup de sifflet de plus ou de moins : le théâtre encercle ce jeu et l'écrin est rarement à la hauteur du joyau. Mais je perçois que le lien entre Néo-Zélandais et Français se détériore et, à mesure que nous chutons, les All Blacks se hissent de plus en plus haut avec des Smith premiers de cordée. Il est loin le temps où l'image déplorable que nous avions laissée au pays du long nuage blanc depuis les essais nucléaires et le Rainbow Warrior était adoucie par notre French Flair.
Les Néo-Zélandais savent recycler. Le rugby, le reste aussi. Le Rainbow Warrior, ils le font visiter. Il vous faut pour cela plonger. Le symbole de l'activisme écologique miné est désormais une épave engloutie. L'art de retourner la pire ignominie en activité récréative est une marque d'intelligence. Situationnelle. C'est donc par les grandes profondeurs que je vous quitte. Pour l'instant. De l'amer à la mer. Qui sait, d'ici la reprise du 26 août, l'été sera peut-être chroniqué ovale... Quoi qu'il en soit, restons connectés. Même si parfois ce blog bloque.
Samedi 8 juillet à Auckland, Romain Poite a fait honneur à l'arbitrage français qui, depuis Georges Domercq et le mythique Barbarians britanniques - All Blacks de 1973 à Cardiff, préserve ce qu'il y a d'équité et d'évidence sportive dans un sport de plus en plus difficile à arbitrer. On ne peut pas trouver meilleur verbe : arbitrer; choisir après avoir pesé l'avantage et les inconvénients à décider de pénaliser. Ou pas, dans le cas de Poite, en laissant deux monstres dos à dos.
Parfois, nous avons le cœur plus gros que le cerveau. C'est à cela d'ailleurs que j'étalonne mes ami(e)s. J'aime que ce qui a privé les Ecossais coachés par Eric Blondeau - retrouvez-le dans Flair Play - d'une demi-finale méritée de Coupe du monde en 2015 ne fausse pas un test-match à suspense entre All Blacks et Lions. Tout comme j'ai apprécié que Romain Poite ne sorte pas un rouge envers Kaino, et souligné aussi le courage de Jérôme Garcès à Wellington, expulsant définitivement Sonny Bill Williams.
Ils ont beau jeu, les supporteurs néo-zélandais, de râler, voire de vilipender Romain Poite, traitant sa performance de "French Farce". Je n'oublie pas que lors de la tournée de 1968, le XV de France de Cester, Spanghero, Carrère, Dauga, Bérot, Maso, Trillo, Bonal, Dourthe, Lux et Villepreux avait été consciencieusement volé par des arbitres kiwis trois tests durant alors qu'il avait mené le jeu et même proposé sur la fin un spectacle offensif de toute beauté. Notre époque à décidément la mémoire courte.
Ce sont les mêmes qui voulaient aussi trucider Wayne Barnes en 2007 quand il a oublié à Cardiff un avantage et ignoré un en-avant, renvoyant au cimetière des prétentieux des All Blacks bien trop sûrs d'eux. Au fait, puisque c'était déjà de ça dont il s'agissait à l'époque, avez-vous lu une seule critique concernant Beauden Barrett, ses tirs manqués et son drop oublié en fin de troisième test, pour la gagne ? Moi non. L'arbitre est un bouc-émissaire idéal, on ne le sait que trop.
Si le désarroi des foules kiwis de plus en plus hystériques est associé aux coups de sifflets de deux arbitres français du moment, l'histoire du redressement des All Blacks en 2008 est intimement lié à la France, là aussi. Remember Twickenham 1999, la morgue du coach John Hart et la faiblesse hormonale de son pack. Huit ans plus tard, ce sont encore les Tricolores qui punissaient Richie McCaw et son orchestre. C'est à partir de ces deux tremblements de terre ovale que les All Blacks ont décidé de repartir sur de nouvelles bases, et d'abord comportementales. Smith fut leur guide.
Demi d'ouverture des années quatre-vingt, Wayne Smith n'a laissé aucun souvenir impérissable dans l'histoire du rugby néo-zélandais. Mais comme entraîneur, à l'égal de Charlie Saxton, le sourcier de Dunedin (cf photo), les All Blacks lui doivent beaucoup. Imaginer que son ascension prend sa source à Toulouse diffuse un sentiment mitigé en ces temps bleus troublés. Son honnête carrière de joueur terminée, il embarqua son épouse en vacances, direction le Championnat de France et les Sept Deniers, pour s'imbiber des trouvailles de son ami Pierre Villepreux.
Que le jeu et la vie des All Blacks doivent indirectement quelque chose à la théorie de René Deleplace sur la polyvalence des joueurs a de quoi nous faire rager au moment où le rugby français s'embourbe sans pouvoir accrocher sa charrue à une étoile. Wayne Smith, lui, a synthétisé la version toulousaine de "rugby de mouvement, rugby total" pour la relooker au service d'une équipe qui désormais domine ce jeu depuis sept ans. Mais il n'a pas fait que cela.
J'ai rencontré Wayne Smith en 2001 à Palmerston North, considéré à l'époque comme le Marcoussis néo-zélandais. A l'entrée du bâtiment principal en forme de fougère construit au milieu de champs peuplés de moutons vous accueille toujours la photo grandeur nature de Wayne Shelford en plein haka. Symbole du mana - l'âme des guerriers - "Buck" n'a plus aujourd'hui que peu à voir avec l'esprit des All Blacks génération Smith, lutin souriant, affable, cultivé, qui parle d'une voix douce et mesurée. Et dit beaucoup de choses sensées.
Passe encore l'arbitrage et ses scories, ses débats et ses passions autour d'un coup de sifflet de plus ou de moins : le théâtre encercle ce jeu et l'écrin est rarement à la hauteur du joyau. Mais je perçois que le lien entre Néo-Zélandais et Français se détériore et, à mesure que nous chutons, les All Blacks se hissent de plus en plus haut avec des Smith premiers de cordée. Il est loin le temps où l'image déplorable que nous avions laissée au pays du long nuage blanc depuis les essais nucléaires et le Rainbow Warrior était adoucie par notre French Flair.
Les Néo-Zélandais savent recycler. Le rugby, le reste aussi. Le Rainbow Warrior, ils le font visiter. Il vous faut pour cela plonger. Le symbole de l'activisme écologique miné est désormais une épave engloutie. L'art de retourner la pire ignominie en activité récréative est une marque d'intelligence. Situationnelle. C'est donc par les grandes profondeurs que je vous quitte. Pour l'instant. De l'amer à la mer. Qui sait, d'ici la reprise du 26 août, l'été sera peut-être chroniqué ovale... Quoi qu'il en soit, restons connectés. Même si parfois ce blog bloque.
lundi 1 mai 2017
Soixante heures chrono
Depuis l'ouverture de ce blog, la formation est sans aucun doute notre sujet de réflexion et d'échanges le plus récurrent. On y ajoutera les grands crus, les auteurs à découvrir et les longs métrages à ne pas manquer. A l'initiative de Christian, l'Hôte du Lac fut ainsi à Treignac le théâtre d'une présentation-débat autour de l'apprentissage du jeu à l'usage des Quinconces. Trois-quarts centre international, Christian se fit épauler par Eric (à droite sur la photo, en pull blanc), champion du monde juniors en 2006 avec le duo Ntamack-Retière, puis analyste de la performance auprès du XV de France.
L'idée ? Nous éclairer sur la formation "à la française". Sylvie donna le coup d'envoi, haut et long, de cette rencontre informelle : "On a l'impression que les joueurs, aujourd'hui, ne savent plus faire de passe !" Voilà, c'était dit. Eric reprit la balle avant le rebond : "On rivalise en moins de dix-huit ans, mais à partir des moins de vingt ans, on descend " d'un cran. Arriva donc très vite dans la discussion le fameux gouffre de quatre saisons (quand les Espoirs ont entre 20 et 24 ans) dont parle l'actuelle DTN, Didier Retière.
Son fils, Arthur, international moins de vingt et à 7, évolue au Stade Rochelais. "Il n'y a pas de perte technique mais tout est programmé", lâchait Eric en parlant des schémas de jeu inoculés dans l'élite. Christian prit un peu de hauteur : "Eduquer un joueur, c'est lui apprendre à réagir, lui permettre d'avoir le jeu en mémoire." A l'évidence, trois méthodes font foi à la DTN : le jeu libre (méthode globale), la méthode analytique (ou décortiquée) et la méthode anti-erreur (apprentissage en situation).
Pour notre intervenant, Eric, et son bloggeur au soutien, Christian, il était nécessaire de ménager une "entrée par le jeu pour descendre en effectif réduit, deux contre deux". On s'est regardé, avec Michel. C'était ainsi que nous avions vécu notre matinée à la plage, ballon en main. Deux contre un, avec Benoit. Puis deux contre deux, avec Sergio. Plein bonheur. J'avais instillé dans la partie une petite touche néo-zélandaise. Qu'Eric poursuive son propos sur le déclin de l'image de la méthode française dans le monde, "remplacée par les modèles néo-zélandais, anglais et australien" faisait entrer l'air du temps dans notre lieu de vie.
Michel, Pipiou, Sergio, Benoit, Le Gé, Tautor, Lulule II (aka Fred) et Georges en pause sur la plage l'avaient remarqué : il y a dix ans, la "démarche globale" deleplacienne était un must. Même les techniciens All Blacks cherchaient à s'y abreuver. Ses penseurs, "Quilis, Conquet, Devaluez, Villepreux" faisaient référence, note nostalgique Eric. Je confirme. En 1989, Pierre Villepreux fut l'invité du XV d'Angleterre en stage à Faro, au Portugal. J'y étais. Mais les Anglo-saxons préfèreront toujours "la répétition des gestes pour passer ensuite au jeu", dixit Eric.Avant d'envoyer le ballon, les techniciens français posent trois questions : "Quel jeu ? Quel joueur ? Quelle démarche ?" Construction cartésienne irriguée par "les profs de gym" mais nourrie et enrichie par "l'expérience d'entraîneurs de clubs" parmi les meilleurs. Reste que si aujourd'hui, à l'évidence, les jeunes joueurs sont, ainsi que le souligne Michel "dans la mode et qu'en face, il n'y a pas de projet, comment contourner ça ?" Eric répond : "Il nous faut essayer des actions départementales avec des contenus adaptés." Les fameux "deux contre deux" des bloggeurs en formes matutinales. Autre dit : "Privilégier l'opposition pour mettre le jeu dans son milieu".
La suite de la conférence-débat prit l'intervalle des contenus pédagogiques. Comment former les formateurs, bénévoles pour la plupart ? demandèrent les Quinconces en chœur. Tout d'abord éviter la reproduction des schémas "vus à la télé", répondirent Christian et Eric. Ce "rugby pro, cet autre monde". Celui de la Coupe d'Europe et de la Coupe du Monde se situe un cran, voire deux, au-dessus de notre Top 14 qui ne prépare en rien au niveau international. Tautor, médicaliste des sélections régionales moins de quinze et seize ans constate "la perte de spontanéité des jeunes," mais aussi "leur vocabulaire limité, leur moindre compréhension". Qu'en penser ?
Que les pousses d'aujourd'hui connectées au rugby des clubs professionnels jusqu'au mimétisme n'entrent "malheureusement" dans la pratique de ce jeu que "par l'aspect technique", regrette Eric, a de quoi inquiéter. Ils n'ont aucune idée de la question de sens dans le rugby: pourquoi attaquer à tel endroit plutôt qu'à tel autre, comme amener la défense ici, "étirer pour percer, regrouper pour déborder" ajoute Christian, gestes à l'appui. Conseiller Technique Régional du Limousin, Eric nomme ainsi "court-circuit" le raccourci décérébrant qui pousse à la robotisation des gestes sur le terrain par la représentation télévisuelle offerte par une chaîne cryptée. Terrible constat.
A cela s'ajoute l'absence de prospective. Quel sera le jeu dans quatre ans ? Personne ne le sait. C'est d'ailleurs l'absence de réponse à cette question cruciale qui a coûté cher au XV de France sous Philippe Saint-André, fourvoyé dans un schéma trop daté (conquête-occupation du terrain-défense). Alors ne parlons pas d'imaginer ce que sera le rugby dans dix ans : c'est trop loin pour nos édiles. Du coup, impossible de mettre le jeune joueur, futur international, en phase avec son temps.
Eric et Christian nous ont assuré que n'importe qui (pas tout à fait, mais presque) pouvait devenir entraîneur d'un club de Fédérale 2 en soixante heures chrono. Je crois bien que ça nous a foutu à tous un peu les jetons ! Nous nous sommes regardés, bouche bée. C'est d'ailleurs le seul moment où les Quinconces sont restés à l'arrêt. Le pire était à venir : tu peux passer ton diplôme en trois ans. Soit vingt heures par an. Et commencer à entraîner dès le début de ton cursus, sans même attendre la fin et la diplôme. Heureusement que nous étions assis...
Au moment où Eric et Christian mettaient un terme à leur intervention et prenaient congé s'est présenté à nous Jacky Courrent (barbichette sur la photo de terrasse), élu fédéral de la liste Laporte chargé des écoles de rugby, ancien de Bobigny et père de Valentin. Invité par Didier, notre hôte du lac, Jacky Courrent évoqua le projet fédéral de création de deux cents postes d'éducateurs pour couvrir le territoire ovale, et son désir de valoriser les clubs formateurs de toutes les façons possibles. Nous ne manquerons pas d'en reparler ici avec lui, si l'occasion se présente. Son énergie mesurée, sa sérénité communicative nous ont fait du bien à l'heure où les cigares torpedo circulaient dans une brise œcuménique.
Après une courte nuit, nous avons ensuite débriefé notre week-end. Au-delà des agapes, des rencontres, des affinités naissantes, du simple plaisir d'être ensemble, nous avons aussi - merci Christian - reçu un plein d'informations sur la formation. Résumer le sentiment général est toujours un exercice compliqué par la somme de subtilités et de précisions qu'il est impossible de retranscrire dans le détail sous peine de plomber la synthèse. "Fais court !", lâche Fred aka Lulure. OK, j'essaie.
Tout d'abord et peut-être le plus prégnant : l'impasse dans laquelle est plongée la formation française. Sylvie dit : "On est mal barrés". Dans tous les sens du terme. Fred note : "J'ai trouvé nos intervenants tristes", au sens de résignés. "Il faut remettre de la joie dans tout ça..." Le Gé refuse la fatalité : "Pour s'en sortir, il faut arrêter de croire qu'il n'y a pas de solutions." Nous parlons alors de la belle aventure du ludique, mais qui passe par le choix, très rapidement, des hommes et de la méthode. Sergio évoque "l'action de la FFR auprès des bénévoles" et Benoît glisse en guise de conclusion : "Donnons une chance à ce qui peut arriver. Favorisons les synergies".
Conscients que ce qui faisait la force du rugby français s'est dilué dans le professionnalisme à l'anglo-saxonne au profit de l'élite court-termiste. Mais il suffit que le rugby se relance dans les cours d'école en lieu et place du handball, que les clubs amateurs formateurs trouvent du soutien fédéral et que les meilleurs entraîneurs et techniciens français s'appliquent à échanger en imaginant l'avenir pour que s'inverse la pente. Chargés de lucidité, d'éclairage et d'espoir, nous avons alors repris la route.
lundi 21 novembre 2016
Small Blacks
Dès leurs premiers pas un ballon de forme ovale entre les mains, les petits néo-zélandais se retrouvent, filles et garçons mêlés, dans un cadre construit pour privilégier le plaisir du jeu. Car au pays des All Blacks, tout est fait pour que le jeune pratiquant tombe amoureux du rugby. Et qu'il y demeure fidèle pour le restant de son existence. Voici ce qu'écrit, entre autres, Ian Borthwick dans son magnifique et récent ouvrage sur le rugby néo-zélandais.*
Sport de combat collectif, surtout ne jamais oublier que le rugby est aussi un jeu de passes. Tout y est
question de timing. Quand concentrer la défense ? Comment l’étirer pour
mieux la franchir ? Cette alternance est la marque des grandes
équipes, les multiples tests-matches nous le rappellent dans l'effervescence d'une méga confrontation
Nord-Sud qui fascine et fédère pendant trois semaines en novembre.
Spécialistes, commentateurs, consultants, supporteurs, chacun se targue d'avoir encouragé une équipe de France pleine d'allant, d'envie, de talent, d'esprit, bordée d'initiatives, prête à tous les défis offensifs. Moi j'ai vu une demi-heure pendant laquelle elle a été surclassée dans le mouvement par une équipe bis australienne qui récitait sans faute son rugby fait d'angles de courses, de soutiens et de prises d'intervalles, une équipe de France s'en remettant à un drop-goal de son troisième ouvreur, le gaucher Camille Lopez, pour l'emporter in extremis, sans penser qu'il fallait lui porter le ballon côté droit par des rucks afin de lui ouvrir l'angle de tir...
Quand on
voit l'arrière tricolore Scott Spedding vendanger - sans même s'en souvenir une heure plus tard - un «cinq contre deux» gagnant plein champ en
toute fin de match, samedi dernier, face à l’Australie, quand on regrette une fois de plus le ballon conservé par le centre Wesley Fofana dans le «money time», côté
tribune officielle, alors qu'il avait un partenaire à droite et un autre à gauche, on ne peut que penser à l’action magique Barrett-Perenara
distillée quelques heures plus tôt à Dublin pour le doublé de Fekitoa dans les
derniers instants d’un furieux Irlande vs. Nouvelle-Zélande !
Tactique et
stratégie pèsent dans l’approche et le déroulement d’une rencontre de haut
niveau mais ce qui fait la différence, le moment où penche la balance du score
et du destin, quand tout est serré, intense, fermé, c’est toujours et encore la technique
individuelle. Regardez les passes dans le dos, ces ballons qui
arrivent à l’épaule ou dans les chaussettes, et comparez-les aux
prestidigitations qui déverrouillent les situations considérées comme
inextricables. Que voyez-vous ?
Le rugby est
une chanson de gestes, une scansion d’actions, un tableau de traits lumineux,
contrastés, pleins et déliés. Dans ce domaine du micro-mouvement multiplié à pleine vitesse, les All
Blacks sont maîtres du temps, de l’espace et du contour. Dès l’âge de cinq ans et jusqu'à onze ans, ils sont encadrés par des éducateurs formés en amont par les meilleurs techniciens
nationaux. Pas de score, pas de championnat ; des catégories de poids, filles et garçons mêlés ; interdiction de jouer au
pied et de plaquer. Tout le monde doit participer, personne ne reste sur la touche, même le plus maladroit, le plus chétif : l’équipe type n’existe pas. Cette vision
édénique se nomme «Small Blacks», ou comment parvenir à ce que chaque petit kiwi
s’identifie aux doubles champions du monde.
Les rugbymen
en herbe passent ensuite en milieu scolaire, collège et lycée, là-aussi
entraînés par des techniciens passés par le tamis fédéral, diplômés puis
convoqués chaque saison pour être réévalués par l’élite du rugby kiwi. Priorité
est donnée, encore, à la technique individuelle. C’est ainsi que les
deuxième-lignes Brodie Rettalick et Sam Whitelock, références mondiales au poste dans un pays qui a vu naître Colin Meads, Andy Haden, Gary Whetton et Ian Jones sont capables de se comporter comme le
meilleur des demis d’ouverture si la situation de jeu l’exige.
Ce jour de
1983 où je l’interviewais, le grand attaquant bayonnais Jean Dauger qui savait être poète m'expliqua qu'«une équipe, c’est un corps. La main ne fait pas ce que font les
yeux, la tête, les jambes, le cœur… Chaque joueur a un rôle à jouer dans le
fonctionnement du corps. Le créateur, c’est l’homme complet, il est ce corps.
Plaquer, courir, percer, donner, attraper, recevoir, marquer, faire marquer,
jouer au pied…» En voyant Beauden Barrett irradier de son talent l’Aviva
Stadium, j’ai immédiatement repensé au propos de ce géant de la pensée ovale. Ils
m’accompagnent souvent.
Ce
samedi-là, disposé à m'éclairer, Manech avait ajouté : «Le don de l’improvisation donne la
possibilité de créer dans la liberté, en dehors de toute contrainte. La
recherche de la liberté par le corps chez les rugbymen et dans l’œuvre d’art
pour l’artiste est libre de toute contrainte. L’art comme le rugby doit arriver
au dépouillement, à la simplicité, au naturel, à la beauté.» Samedi soir, au
Stade de France, à la nuit tombée, créée par des Tricolores qu'on espère enfin libérés de tout complexe et des All Blacks fidèles à leur identité, c’est bien une œuvre d’art que nous
attendons tous.
* «All Blacks, au coeur de la magie noire», de Ian Borthwick. Préface de Thierry Dusautoir. Editions Hugo Sport.
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