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mardi 30 septembre 2025

Au fil des lignes

 

Ce n'est pas encore le Goncourt mais c'est déjà un joli challenge qui s'engage sur cette quatrième édition : choisir le meilleur ouvrage de rugby de l'année. Pour cela comptez sur un jury dont la composition doit tout à l'initiateur de ce projet, à savoir le sénateur du Tarn, Philippe Folliot, et à ses deux piliers, David Reyrat, du Figaro, et votre fidèle chroniqueur qui est, désormais, en période jubilatoire. 
Pour rappel s'y coudoient Jean Colombier, Pierre Berbizier, Laura Di Muzio, Emmanuel Massicard, Jean-Christophe Buisson et Max Armengaud. Nous y ajoutons, pour densifier l'ADN de notre équipe, le lauréat de la précédente saison, à savoir Jean-Louis Tripp, co-auteur de la saga Les Vents Ovales, bande dessinée qui place dans son tome 1 l'Ovalie en première ligne.
Cette saison se referme bientôt et avant Noël sera placé dans toutes les bonnes librairies le bandeau gagnant : Prix La Biblioteca 2025, traçant un beau sillon ouvert par Didier Cavarot (Monsieur Rusigby, au bureau ovale de la saison blanche), puis prolongé par Benoit Jeantet (Le ciel a des jambes), nos deux premiers lauréats. Deux ans après la Coupe du monde disputée en France, la production éditoriale et littéraire n'a pas été aussi fournie, c'était attendu, mais elle n'en est pas moins dense, et surtout variée. Biographie, autobiographie, récit, recueil de chroniques ou de souvenirs, album, somme historique : nous disposons d'une riche palette.
Réunis le 28 octobre - et c'est vraiment un plaisir que de se retrouver au pied de la tour Eiffel - nous allons partager nos impressions, nos coups de cœur, nous allons pousser nos favoris, présenter leurs atouts et avantages, parler style, évoquer aussi le sens que nous donnons à nos choix selon un process qui nous est propre et rappelle la phase finale du championnat : barragistes, demi-finalistes, finalistes et champion ! Ludique mais acharné.
Nous ne trahissons pas de secret, ce qui se dit reste dans le vestiaire, cette charmante salle de restaurant d'où descendent des rires et des éclats, des aphorismes et des anecdotes, sous le regard bienveillant de notre secrétaire, Marie-Dominique Hérail, gardienne de ces histoires. Puis, le vainqueur choisi, nous poursuivrons ailleurs mais à portée de drop les débats et en ouvrirons d'autres en dégustant Armagnac et cigares jusqu'à en oublier l'heure, le temps, et toute contraintes.
Bien entendu, nous n'allons pas nous quitter sans que je vous offre dans le désordre la liste des sélectionnés : Gilles Navarro (Lucien Mias, une légende du rugby français), Pierre Triep-Capdeville (Nous étions rugbymen), Jean-Paul Basly (Elastoplast 70), Francis Meignan (Ces dames d'Ovalie), Guilhem Herbert (Parce que Toulon) et David Berty (Le rugby et la vie, même match). Et il se pourrait qu'un septième candidat, Henry-Noël Ferraton surgisse in extremis du Cantal avec un roman (Sixième sens, édition l'Arbre de Rinou) qui place le rugby en arrière-plan. Une chose est certaine à ce stade de la compétition : les demi-finales seront très disputées et celui qui, le 25 novembre prochain, recevra le trophée dans les salons du Sénat - si, si, il y a un trophée - l'aura obtenu de très haute lutte.
Roland Barthes, qui n'est pas l'oncle d'un champion du monde contrairement à ce qui fut écrit il y a deux décennies dans un grand quotidien sportif par un publicitaire soucieux de bien "vendre" un reportage consacré au plus chauve des gardiens de football, écrivit : "La littérature ne permet pas de marcher, mais elle permet de respirer." En ce qui nous concerne, elle offre une belle course au fil des lignes. Alors laissez-vous tenter par ses rebonds et déposez ici votre avis, il m'intéresse, si d'aventure vous avez le cœur à découvrir ces ouvrages et à nous éclairer.

lundi 6 novembre 2023

Lettre ouverte aux ami(e)s

Après La Rochelle à l'invitation de Jean-Pierre Elissalde dans son fief Aux Vieux Crampons jeudi 16 novembre, puis Paris deux jours plus tard dans les magnifiques locaux de la librairie Pédone, rue Soufflot, je serai à Auch mercredi 22 novembre à la librairie Page à Page pour dédicacer Côté Ouvert. Avant de filer à Saint-Pierre-de-Trivisy, via Toulouse et Castelnaudary, remettre en compagnie du jury La Biblioteca, le prix du meilleur livre de rugby 2023. Avec Jean Colombier, Pierre Berbizier, David Reyrat, Laura Di Muzio, Emmanuel Massicard, Max Armengaud, Jean-Christophe Buisson, Didier Cavarot et sous la présidence du sénateur Philippe Folliot, nous avons choisi parmi la trentaine d'ouvrages parus cette année quatre demi-finalistes, à savoir Benoit Jeantet (Le ciel a des jambes), Philippe Chauvin (Mourir fait partie du jeu), Philippe Darmuzey (Dans la peau d'Albajadejo) et Ludovic Ninet (L'affaire Cecillon). Nous y reviendrons dès mon retour.

Pour un auteur, je ne connais rien de plus touchant que de remettre son ouvrage sur le métier puis le porter sur les fonds éditoriaux. En ce qui me concerne, depuis 1984 et Rugby au centre, c'est un bonheur renouvelé. Tenir l'objet-livre me procure l'émotion d'une première fois, mélange d'excitation et de plaisir après avoir trempé pendant huit saisons ma plume dans ce blog. Bleu comme le maillot du XV de France, Chroniques d'un sacre reporté s'ouvre sur une phrase tirée du Voyage avec un âne dans les Cévennes de Robert Louis Stevenson qui raconte ce que ce livre contient d'amitié, de signification et de liberté.

C'est une belle histoire que celle contenue dans cet ouvrage, à commencer par l'idée glissée par un blogueur d'ici, Christophe Bedou, qui consistait à relier quelques-unes de mes chroniques, projet au soutien duquel Patricia Martinez, directrice des éditions Passiflore encrées à Dax, s'est immédiatement portée sans lever le moindre doute sur la réussite de cette entreprise, convaincue comme moi que notre communauté ovale saurait promouvoir ce recueil à la mesure du lien créé il y a plus de douze ans, déjà.

Ecrire, c'est chérir ceux qui nous inspirent, nos premiers modèles, nos références, ceux qui gravent en nous les premières phrases de jeu. D'où l'importance accordée au voyage à Cardiff aux côtés de mon père Jean-Claude. Relater cette odyssée, du moins en partie, constitue sans aucun doute la trace la plus intime laissée dans Coté Ouvert version papier. Je sais à quel point vous partagez ce trait d'union car une figure paternelle ovale est accrochée à nos cœurs.

Au fil des lectures, retrouver la méthode d'Edgar Morin, les axiomes bienveillants de Michel Serres, l'altérité dessinée par Emmanuel Levinas, les préceptes de Jean Dauger et les confessions de Raoul Barrière, revisiter le festin de 1973 à l'Arms Park de Cardiff avec Georges Domercq et admirer une nouvelle fois l'Outrenoir en compagnie de Pierre Soulages, constituent un délice de fins gourmets que j'associe, verres levés haut pour trinquer, à la mémoire d'un glorieux ainé, Denis Lalanne, et de quelques pairs envolés - Jean Cormier et Jacques Verdier. Vous découvrirez au fil des pages - deux cents - la présence de nombreux amis du blog, célèbres et moins connus, écrivains ou internationaux de renom qui nous font l'honneur d'être fidèles à ce rendez-vous hebdomadaire. 

Durant le périple de deux semaines que j'ai effectué loin de l'actualité ovale, l'épisode malheureux du quart de finale perdu par le XV de France face à l'Afrique du Sud, il y a déjà un mois de cela, n'a cessé de me poursuivre : amis proches ou lointains croisés n'ont cessé de m'interroger sur les raisons de l'échec. A l'évidence, personne n'a fait le deuil de ce fiasco. Et même si Fabien Galthié assure que la France l'a finalement emporté 37-29 dans le métavers des datas, ce meilleur des mondes dont le XV de France serait le champion, la frustration demeure.

jeudi 22 septembre 2022

L'ovale primé

Quand l'actualité dispose de ressorts dramatiques et pathétiques que la fiction, à cet instant, n'a pas à sa disposition, la réalité l'emporte. Elle l'emporte, oui, mais où ? Dans les gouffres d'affliction. Et je n'évoque pas ici le football mais simplement notre rugby. Du moins la partie actuellement médiatisée du prétoire. Il y est question de défense et d'attaques. Mais les passes y sont d'armes. Le présent judiciaire et correctionnel est à ce point prégnant qu'il occupe le terrain, qu'il l'occulte, même. 
Au 13 décembre, une fois les tests d'automne envolés, les comptes rendus ramassés comme feuilles à l'appel, une page se tournera, quel que soit le verdict. Mais les pages, ovales, ne manquent pas. Nous y accordons beaucoup de prix. Mais jamais elles ne furent distinguées comme telles. C'est pourquoi l'initiative de Philippe Folliot mérite ici d'être racontée. Le 29 décembre 2021, pour célébrer "le mariage de l'encre et du camphre, de la plume et du cuir", clin d'oeil à Jeux de lignes, le sénateur du Tarn, par ailleurs talonneur de l'équipe de rugby des parlementaires, a souhaité créer un prix qui récompenserait le meilleur ouvrage ovale de l'année, qu'il soit récit, roman, essai, pamphlet ou beau-livre...
Riche expérience que de construire - c'était durant la soirée du 23 février dernier - un jury ovale. Avec Philippe Folliot et David Reyrat, nous avons donc composé un comité de lecture autour de Jean Colombier (prix Renaudot), Pierre Berbizier, Laura Di Muzio, Max Armengaud et Emmanuel Massicard, épaulé par un invité, impact player qui se trouve être cette année Jean-Christophe Buisson. Nous avons ensuite choisi plusieurs ouvrages traitant du rugby, et il me semble intéressant que les lecteurs de ce blog puissent eux aussi, à titre consultatif, apporter leur éclairage, étayer leur choix, partager leurs coups de coeur. 
A cet effet, voici la liste des ouvrages pré-sélectionnés : Monsieur Rusigby au bureau ovale de la saison blanche, Didier Cavarot (éditions de la flandonnière); Une histoire de Sevens, Antoine Duval (Au vent des îles); Un Coq en Hivers, Pascal Fournioux (Editions des Coudercs); Rugby en choeurs, Guilhem Herbert (Amphora); Havre Athletic Club Rugby, 150 ans de passion, Bertrand Lécureur (Ramsay); Les chiffons bleus, Baky Meïté (Seuil); A corps perdu, Christian Pastre (éditions du Cabardès); Pôvre rugby, Gérard Savignol (les éditions Sydney Laurent) et Adieu champions, Anthony Tallieu (Talent Sport).
Quatre de ces livres ont déjà été retenus pour disputer, mi-octobre, les demi-finales. A vous, aussi, d'exprimer vos propres choix. Les deux ouvrages en lice pour le dernier tour de scrutin se disputeront ce prix, et la remise du trophée - conçu par Marie-Dominique Hérail -  à l'auteur de l'ouvrage primé se déroulera le samedi 29 octobre, à Saint-Pierre de Trivisy, à une portée de drop d'Albi, dans les locaux de La Biblioteca, qui se trouve être la première librairie-restaurant de France, et je vous conseille, en plus de sa carte, une collection presque exhaustive d'ouvrages concernant le rugby. Bonnes lectures.

lundi 1 novembre 2021

Faveur et ferveur

Dès qu'il s'agit de composer une équipe, la France du rugby dispose de millions de sélectionneurs, tous plus compétents les uns que les autres. Du consommateur occasionnel de test-match à l'ancien entraîneur national devenu consultant télé, tous les avis se croisent et se heurtent. Jusqu'à celui qui s'était juré de ne pas encombrer les antennes une fois terminée sa carrière de coach mais qui ne peut s'empêcher d'opiner, d'autant qu'il est payé pour ça... Alors imaginez la tâche, du coup compliquée, de ceux dont c'est désormais le métier, je veux parler des membres du staff tricolore.

Dès ses origines, le comité de sélection du XV de France fut la cible de critiques au motif que ses choix n’étaient pas toujours guidés par la seule raison sportive. Que le cheptel de joueurs de haut niveau français soit restreint ne pouvait pas éteindre les polémiques, et on pense ici au tonitruant Philippe Struxiano, demi de mêlée et capitaine toulousain (déjà) de XV de France des années vingt du siècle dernier, qui s'opposa au diktat des sélectionneurs. Plus tard, période 1957-1960, quand il fut question de choisir au centre entre deux indéniables talents - Jacky Bouquet et André Boniface - la France du rugby adora prendre parti. Et si les deux icones se partagèrent les ferveurs populaires, les sélectionneurs arbitrèrent parfois en faveur de Stener, Rogé et Marquesuzaa.

Déjà qu’un seul leur posait problème, alors quand en 1960 les Boniface furent deux - Guy et André - le dilemme gagna en intensité. Qu’ils dominent le Championnat de France sous les couleurs du Stade Montois ne donnait pas pour autant à Guy et André Boniface la possibilité d’être associés en équipe de France : leur furent opposés Jean Piqué, Louis Casaux et Michel Lacome, ce qui les priva jusqu’en 1966 d’une trentaine de sélections ensemble. Durant cette guéguerre, les sélectionneurs gagnèrent un sobriquet - « les gros pardessus » - inventé par l’ancien centre international Jean Dauger, devenu journaliste à Paris-Presse. 

Dans le même temps, entre 1957 et 1963, le public avait pris fait et cause pour l’élégant biterrois Pierre Danos au détriment du solide agenais Pierre Lacroix, deux visions du jeu - au large ou autour des avants - qui atteignit son paroxysme quand les spectateurs de Colombes se mirent à huer Lacroix au point que celui-ci, alors âgé de 28 ans, renonça, traumatisé, à poursuivre sa carrière internationale. De la même façon, en 1968, la France fut partagée, et pas seulement sur le terrain politique : sud-est contre sud-ouest, les supporteurs de Guy Camberabero, aveuglés par leur passion, allèrent jusqu’à insulter Jean Gachassin lors d’un match de gala à Grenoble organisé entre deux journées du Tournoi des Cinq Nations. Pour ce poste d’ouvreur face à l'Angleterre, les sélectionneurs évitèrent de choisir - l'histoire se répète : ils titularisèrent le Voultain Guy Camberabero en dix pour placer le Lourdais Jean Gachassin au centre. Et le XV de France remporta le premier Grand Chelem de son histoire. 

A partir de 1966 et jusqu’en 1973, Benoît Dauga et Walter Spanghero - géants qui nourrissaient une estime réciproque - furent opposés au poste de troisième-ligne centre. Ils occupèrent vingt-trois fois chacun ce poste stratégique, alternant en deuxième-ligne puisqu'il était impensable de se priver d'eux. Durant cette période, un autre différend d’envergure alimenta la chronique au centre ; quid du duo Maso-Trillo ou de la paire dacquoise Lux-Dourthe. Au final, les Dacquois l’emportèrent (12 associations) sur les frères siamois (7 fois), et la défiance vis-à-vis du pouvoir sportif fédéral personnifié par l’Agenais et ancien capitaine tricolore Guy Basquet, président du comité de sélection, atteignit son acmé. 

Les disputes, au sens latin du terme, redoublèrent lorsque de 1971 jusqu’en 1977, l'artiste Richard Astre et l'artisan jacques Fouroux entrèrent en lice pour le poste de demi de mêlée et le capitanat du XV de France, au moment même où Béziers dominait sans partage le rugby français. Michel Pebeyre, Max Barrau et Jean-Michel Aguirre participèrent à cette joute qui vit finalement Fouroux remporter le Grand Chelem en 1977, mettant fin à cette parenthèse. Ce poste de demi de mêlée suscita encore d’intenses discussions après l’éclosion de Jérôme Gallion (Toulon) dans le Tournoi 1978 : Yves Lafarge (Montferrand), Jean-Pierre Elissalde (La Rochelle), Pierre Berbizier (Lourdes), Adrien Mournet (Bagnères) et Gérald Martinez (Toulouse) revendiquaient légitimement leur part de lumière et tous se partagèrent les sélections jusqu’en 1985 et la titularisation définitive de Pierre Berbizier, devenu agenais l’année suivante, maître à jouer du XV de France et accessoirement meilleur neuf de la planète rugby jusqu’à l’issue du Tournoi 1991. 

Durant cette période, le Toulousain Denis Charvet fut lancé au centre de l’équipe de France, associé dès 1986 à Philippe Sella. Rapidement, l’entraîneur du XV de France, Jacques Fouroux, le mit en concurrence. A la vélocité de Charvet, Fouroux préféra à quinze reprises entre 1987 et 1989 la carrure d’Andrieu et la puissance de Franck Mesnel, quintaux sur la balance. Il fallut alors l’intervention du président de la République, François Mitterrand, pour que l'Eliacin Charvet réintègre le groupe France alors en partance pour la Nouvelle-Zélande. C’est dire jusqu’où il était nécessaire de remonter pour que cesse les polémiques. Peut-on imaginer aujourd'hui le chef de l'Etat, ou son Premier ministre, fan de rugby, opiner à l'heure de la composition d'un XV de France lancé vers les tests de novembre ?

A l'occasion de la publication de Jeux de lignes (éditions Privat), nous sommes invités, Benoit Jeantet et moi, à participer à une table ronde, dimanche 7 novembre à 14 h 30 (salle l'Ouvroir), dans le cadre de la Foire du Livre de Brive, sur le thème "Littérature et sports". Débat animé par Hubert Artus, avec Yann Bonato, Jérémy Le Bescond et François Chevalier. Nous vous y attendons.

samedi 28 août 2021

Sur les ailes du verbe

Tout commence, pour Benoit, par un essai. Plus précisément une percée, sans laquelle ou plutôt par laquelle il deviendra plus tard écrivain : fulgurance dans l'espace soudain ouvert par la magie d'une passe, trait de lumière striant la finale entre Toulouse et Toulon. Celle de 1989. Chacun d'entre nous dorlote son joli souvenir, parfois une révélation quand d'autres fêtent l'épiphanie. Demain, un auteur en herbe racontera son exploit en rouge et en noir, celui de Cheslin Kolbe prenant appuis à Toulouse pour débouler à Toulon, soudainement revalorisé. Reste que, tous, nous pouvons dater le moment où le rugby est entré dans notre existence pour la nourrir. "Courir ! S'il existe une activité plus réjouissante, plus euphorisante, qui nourrisse davantage l'imagination, j'ignore laquelle", assure l'auteure Joyce Carol Oates. 

Denis Charvet, qui s'adonne à l'écriture depuis son départ des terrains, ne courait pas, non, il survolait cette rencontre et ne devait plus toucher terre après cela, joignant ses mains comme pour remercier cette forme aboutie de providence horizontale qu'est le jeu de ligne, ce style d'attaque où le regard précède toujours le geste, lequel supplante les autres mouvements par son invitation à aller de l'avant en se tournant vers l'arrière pour y transmettre le ballon comme on se passe le mot. Sorti d'une mêlée épistolaire qui dura une année est donc entre vos mains Jeux de Lignes, publié chez Privat. Nous l'avons imaginé comme une passerelle construite à quatre mains qui relie littérature et rugby, et dans cet ordre pour toutes les raisons qui alimentent l'ouvrage. 

Notre ouvreur est un demi de mêlée, et pas n'importe lequel : Dimitri Yachvili, digne successeur de Pierre Albaladojo et de Fabien Galthié dans le petit écran, fin stratége dont on connaissait la précision et la pertinence du jeu au pied. Lui aussi a découvert la puissance régénétratice de l'écriture une fois ses crampons remisés et nous a offert en premières lignes une partie de son "je" à la main. "Ainsi l'écriture a réveillé ma confiance", avoue-t-il dans une préface subtilement délivrée en profondeur. Et plus loin, cette évidence distillée du bout des doigts : "La littérature anime et bonifie souvent le sportif dans tout son Être", au sens philosophique du terme. 

La petite bibliothèque paternelle, principalement ovale, fut mon premier terreau, terrain d'entraînement à la lecture des Anciens, Denis Lalanne et Henri Garcia, comme on parle d'Homère et d'Horace. Ils me firent voyager dans l'hémisphère sud et tourner le regard vers Colombes. Si je peux me permettre de paraphraser Friedrich Nietzsche, les deux compères, magnifiques conteurs bleus, me procurèrent un ravissement artistique inégalé par l'effet de cette langue écrite en mosaïque de termes, "où chaque mot par son timbre, sa place dans la phrase, l'idée qu'il exprime, fait rayonner sa force à droite, à gauche et sur l'ensemble, dans l'énergie des signes. Tout cela est noble." 

Ma première évasion ovale s'intitulait Quinze Coqs en colère, odyssée publiée à l'issue d'une tournée de géants en Afrique du Sud où Pierre Villepreux, Christian Darrouy, Jean-Pierre Lux, Claude Dourthe, Jean Trillo, Claude Lacaze, Guy Camberabero, Michel Sitjar, André Quilis, Christian Carrère, Benoît Dauga et Walter Spanghero illustrèrent à la fois le French Flair et la confusion, l'esprit de corps et la rébellion, "non seulement parce que c'est beau mais aussi parce que ça gagne." De cet axiome, doublé d'une spectaculaire démonstration, naquit ma vocation : écrire autant d'odes que possible au rugby. Et s'il me fut donné plus tard l'occasion de rencontrer certains de ces mythes de jeunesse, dont quelques-uns me font l'honneur de leur amitié, jamais pareille gratification n'avait enveloppé mes rêves. 

Dans un entretien placé en épilogue, Pierre Villepreux, auteur en 2011 de son autobiographie, trace quant à lui un trait d'union entre littérature et rugby sur la base du rythme, considéré comme l'une des composantes du style : "Si tu n'es pas en phase avec le rythme, tu ne joues pas juste. La capacité à se trouver au bon endroit, au bon moment, tu ne peux l'avoir que si tu maîtrises la notion de rythme. Si tu arrives trop tôt, tu ne passes pas ; si tu arrives trop tard, tu ne passes plus." On trouvera difficilement meilleure image pour illustrer ce qui assemble à la fois la littérature et le rugby.

Dans notre ouvrage, il est aussi question d'Albert Camus et de Jackson Pollock, d'Ernest Hemingway et d'Arthur Honegger, de James Ellroy et de Robert Delaunay, de Boris Vian et de Matthias Sindelar, de Zinedine Zidane et de San Antonio, de Jim Harrison et de Rutebeuf, de Georges Perec et de Stendhal, d'Annie Ernaux et de Françoise Sagan, de Julio Cortazar et de Ian Fleming, décalages créés par le souhait pluriel qui fut le nôtre au long de cette rencontre rebondissante entre deux univers. Et, ludus pro scriptura, notre bibliothèque "idéale" - là-même où commença notre association - figure dans un temps additionnel qui recèle d'autres surprises.

En conclusion, parce qu'il faut savoir clore ce qu'on a engagé, partageons la réflexion offerte par l'ami Christophe Schaeffer, ancien demi de mêlée de Plaisir et nouvel héraut de la reliance, en prolongement d'une pensée du philosophe Vladimir Jankélévitch (qui enseigna à Paris de 1952 à 1975) au sujet du Sixième chant d'Homère : "Quand Ulysse rejoint finalement Ithaque, il se trouve en prise avec un sentiment nostalgique effroyable. Il comprend à ce moment que sa quête, c'est le voyage, pas le but atteint. Sa quête, c'est le manque permanent qui va lui permettre de cheminer encore. C'est un désir infini, qu'il porte en continu." Ce même désir que, je l'espère, vous découvrirez en sous-texte dans nos jeux de bouts de lignes, hissés que nous fûmes, Benoit et moi, sur les épaules de géants.

samedi 3 juillet 2021

Fermé en juillet

Il est maintenant temps pour moi de baisser le rideau sur une saison dont la queue de comète éclaire les terres australes, trois tests du XV de France chez les Wallabies à huis-clos et surtout une tournée des Lions britanniques et irlandais en Afrique du Sud qui s'annonce tellurique. Pour les vacances, si vous voulez rester disponible au ras du ruck, je vous conseille Rugby, amour et fantaisie - 50 histoires du monde d'avant, écrit par mon ancien collègue de L'Equipe et toujours voisin dans l'Essonne, Francis Delteral (éditions Solar). 

Rugby d'un autre temps ? Pas certain car il y a aujourd'hui Melvyn Jaminet, Gabin Villière, Teddy Iribaren, Brice Dulin, Antoine Dupont et Arthur Retière pour perpétuer l'esprit du jeu tel que magnifié par Antoine Blondin et que l'on retrouve dans l'introduction de ce florilège d'anecdotes pour beaucoup inconnues du grand public. "L'initiative du plus fragile peut abolir un labeur de bâtisseurs de cathédrales. Car il n'existe pas de joueur de rugby, il n'y a que des équipes. Les grands sautent, les petits s'infiltrent, les lourdes s'enfoncent, les légers s'évadent. Et s'il faut de tout pour faire un monde, sur le pré il faut du monde pour faire un tout." 

Débordant sur le titre d'une romance de Luigi Comencini, Francis Delteral nous plonge dans la comédie du rugby, avec ses personnages truculents et picaresques, mais aussi quelques figures oubliées, toutes générations confondues. Ainsi André Lannes, Alain Porthault, André Lubrano, Michel Debet, John Noble, Max Godemet, Jérôme Riondet, Philippe Leroy-Beaulieu, Pierre Ramouneda, Charles Rocca, Andy McDonald, Philippe Lebel, Andy Ripley... 

De notre côté, Benoit Jeantet et moi affinons notre manuscrit mis en page aux éditions Privat, intitulé Jeux de Lignes - Littérature et rugby, un ouvrage qui sera publié fin août et qui doit beaucoup à notre blog Côté Ouvert puisque le socle de ce livre est construit sur l'idée d'un lien entre les romanciers et la balle ovale qu'il était prévu de développer lors du Quinconces d'avril 2020 à Uzerche reporté pour cause de Covid. Rien ne se perd, tout se transforme... 

Avec une sensibilité toute vibratoire, Dimitri Yachvili nous a honoré de sa préface, lui qui s'essaye aussi depuis quelques temps à l'écriture, essai qui se referme sur une interview de Pierre Villepreux, auteur de Intercalé (Hugo et Co, 2011), expérience d'écriture qu'il détaille et associe au tempo d'un match... Avant de nous retrouver début août, voici trois crochets intérieurs qui aiguiseront, je l'imagine, votre curiosité : le regard que Pierre Berbizier porte sur Jack Kerouac, les raisons pour lesquelles Jean Bouilhou a prénommé sa fille Dalva, la rencontre entre Dominique Harize et Kléber Haedens... D'ici là, bonnes vacances !

vendredi 25 décembre 2020

2021 à pleines mains

Nous l'avons laissée derrière nous. Loin derrière nous ? Pas vraiment... Car le monde d'après ressemble étrangement au monde de maintenant, voire d'avant. Mais qu'importe. Regardons devant nous. C'est le meilleur moyen de ne pas trébucher. Bien malin qui sait ce qui se trouve sur notre route quand l'incertitude gouverne selon le vent et le courant. Le mien, de cap, tire vers l'ouest et l'Amérique centrale, côté caraïbe, sous les tropiques. Ailleurs. Là où je pars, il n'y a pas de rugby. Ou alors très peu. Personne ne sait de quoi il s'agit, comment ça se joue. Nos championnats et nos coupes, nos débats sur le jeu au sol ou l'attaque à plat n'existent pas dans cette contrée. Je n'y ai pas vu un seul ballon ovale. Et je n'ai pas prévu d'en apporter un. Même dégonflé. Je dispose de mon attestation de déplacement. En application d'une mesure générale de santé privée qui consiste à s'éloigner un peu, à se décaler sur la passe et accélérer dans l'intervalle d'un état d'urgence sanitaire. Mon débordement est nécessaire à défaut d'être utile : je vais consulter la vie plus loin, porter assistance à la personne la plus vulnérable, c'est-à-dire moi, motif impérieux que cette convocation vers un petit paradis sur terre. Il y a des havanes à savourer, des rhums à déguster, des pluies tropicales à écouter abrité et assis sous une tonnelle, des vagues à compter. Voilà ma mission d'intérêt individuel longue distance dans le rayon maximal que peut me fournir mon imagination, entouré d'animaux plutôt sauvages. Je pars, donc, mais reviendrai sans doute, du moins si l'on veut bien ne pas me garder au soleil. Je quitte 2020 sans regret mais avec beaucoup de reconnaissance. Merci au confinement pour m'avoir permis de lancer deux chroniques qui reliaient Littérature et rugby, une association d'idée qui a trouvé un magnifique rebond et un parfait compagnonnage. A suivre, donc, cette fière attaque en lignes qui devrait nous mener, Benoit et moi, vers un essai qu'il nous faudra tous ensemble transformer, un essai parti de presque rien, un titre, un auteur, une phrase de jeu, des commentaires ; un essai construit mot à mot et qui aurait dû trouver un premier relais à Uzerche en avril dernier. Voilà qu'il poursuit son chemin sans cesse rehaussé. Rien que pour cela, 2020 enfermé n'aura pas été vain. En attendant de reprendre ici courant janvier le fil de nos échanges fructueux, sincères, enthousiastes, passionnés, toniques, authentiques, permanents, renouvelés, enrichis, décalés, drôles, émouvants, je vous souhaite à toutes et tous le meilleur pour l'année 2021.

jeudi 14 mai 2020

Garuet, vers de contact

Sur le pré conçus, les clichés ont la vie rude. Comme si, en rugby, l'épaisseur d'un homme ne pouvait se mesurer qu'à son tour de cou. En ce cas, Jean-Pierre Garuet appartient à la catégorie des impressionnants, ces artistes en gros avec lesquels commence le jeu. Devant, donc. Si l'Afrique du Sud, grâce au docteur Danie Craven dans les années cinquante du siècle dernier, fut "la première nation à expérimenter la technique moderne du jeu de première ligne", ainsi que l'écrit Andrew Mulligan dans Ouvert l'après-midi, la France y a apporté ensuite une contribution plus que déterminante dans le sillage d'Alfred "The Rock" Roques et ce dès 1958.
Il n'y a donc pas de force que basque et, dans les années quatre-vingt, le Lourdais Jean-Pierre Garuet s'inscrivit dans cette recherche d'excellence, lui l'ancien flanker formé à l'école montoise. Mais le plus célèbre marchand de pommes de terre de l'hexagone a poussé notre étonnement très loin quand je lui ai demandé, durant ce confinement, où il puisait ses sources d'enchantement.
"Je suis porté sur la poésie", nous a-t-il dit d'un ton gracieux. Passion qui remonte à l'enfance. "Dans ces âges d'adolescence, je suis parti en pension dans le privé, du côté de Nay, et quand j'étais sanctionné, au lieu d'écrire bêtement des lignes en guise de punition, mon professeur nous demandait d'apprendre par cœur un poème. Et bien ça m'a plu et ça m'est resté. Depuis, je m'entretiens régulièrement en récitant Ronsard, Du Bellay, Lamartine, Victor Hugo, La Fontaine, Verlaine. Je m'y régale." On peut surtout imaginer quel élève dissipé il fut pour avoir appris autant de vers en retenue...
A Lourdes, surtout à Lourdes, la bure ne fait pas le pénitent. "Les gens se trouvent surpris de voir ce gros pilier aimer la poésie. Ce n'est pas que nous sommes incultes mais, nous, devant, nous passons pour de gros bourrins, et ça me faisait plaisir quand je jouais de montrer que de temps en temps, je pouvais déclamer un petit poème et de les surprendre. Et parfois, ça me vient naturellement et je me récite, juste pour moi, quelques poèmes." Nous l'écoutons déclamer, à l'autre bout du fil.
Comme d'autres avants internationaux de sa génération, Jean Condom et Pascal Ondarts, par exemple, ou ceux de la génération d'avant, tel le troisième-ligne international agenais Michel Sitjar, Jean-Pierre Garuet est un émotif. "J'aime la subtilité contenue dans la poésie. Elle me touche. Je suis très sensible aux effets de la rime. En fait, je suis un sensible. Très sensible, hop là... C'est peut-être ma face cachée. Parce que lorsque tu es joueur de première-ligne, jamais tu ne montres vraiment qui tu es. Ton adversaire ne doit rien percer de toi. C'est quelque chose qui t'appartient. Pour faire le moine, en mêlée, il faut revêtir l'habit, comme on dit."
Il y a ce que l'on partage et puis ce qu'on ne voit pas. L'intimité d'une équipe, ces petits moments, ces instants minuscules, qui tissent les liens. "Même si le milieu rugbystique n'est pas vraiment porté là-dessus, en tournée ou simplement en troisième mi-temps, sans vouloir me mettre en avant il m'est néanmoins arrivé de réciter des poèmes. Mais seulement devant mes copains, seulement eux, c'est-à-dire un petit nombre de coéquipiers choisis, comme mon ami Didier Sanchez, pas exemple. Pas grand monde, en fait..." René Char, ancien deuxième-ligne, aurait apprécié.
Il faut imaginer Jean-Pierre Garuet, Horace très coriace, marquer sa journée d'une tirade, déclamer pour lui seul. Mais pas que. "Il m'est arrivé de surprendre quelques dames journalistes en leur récitant des poèmes. Elles venaient réaliser un reportage sur les gros piliers de rugby, des gars qu'elles prenaient pour des balourds, et ça les surprenait... Sans être bac plus cinq, on a fait un peu d'études, quand même... Se battre sur un terrain, oui, de trois heures à quatre et demi, mais après il y a une vie." Rimée.
Vous le savez, nous travaillons, Benoit Jeantet et moi, sur le trait d'union placé entre la littérature et du rugby. Au contact des internationaux, j'avoue d'heureuses surprises, des échanges fructueux, des rebonds favorables. Même si le rugby professionnel, ainsi que le constate Alain Gaillard, est "acculturant", il ne faut jamais désespérer de la suite. Jean-Pierre Garuet, l'un des derniers amateurs, regrette pour sa part, mais sans généraliser, l'usage immodéré du pouce plutôt que le travail de mémoire.
"Aujourd'hui, les jeunes internationaux qui partent en tournée se regardent la main où il y a le téléphone, nous, pour passer le temps dans l'avion, en emmenait des bouquins. Moi, c'étaient des anthologies de poésie." A ce titre, ceux qui sont sensibles à cet art se procureront Notre rugby, de Pierre Présumey (Hauteur d'homme, 2016) ainsi que Rugby et poésie, de Eric des Garets et Donation Garnier (Atelier Baie, 2014). Ainsi donc la rime et le rugby s'arriment.

dimanche 26 avril 2020

Lire, écrivons-nous


Le silence s'avère particulièrement propice aux pensées. Les nôtres sont de cuir, de sueur et de coton, ovales bien sûr, et se ramassent sur des feuilles. Reliées comme nous le sommes sur ce blog, les pages proposées livrent tout ou partie du rugby et, le cœur à l'ouvrage, abordons donc ici la deuxième et dernière partie de notre voyage en Ovalie commencé quinze jours plus tôt, qui doit nous amener à Uzerche mi-septembre, si le virus veut bien libérer le terrain.
L'idée du jour consiste, pour chacun des dix extraits présentés, à trouver l'auteur et le titre de l'ouvrage duquel il est tiré, le premier commentaire qui vise juste faisant foi. En regroupant les écrivains alignés grande tribune comme avant un match - aux côtés de Jean Colombier, Julien Capron, Jacques Verdier, Philippe de Jonckheere, Jean-Claude Lombard, Jacky Adole, Philippe Guillard, Adolphe Jaureguy, Georges Pastre et Serge Simon - vous disposerez sans aucun doute d'une bibliothèque idéale et, franchement, je n'ai pas trouvé mieux pour passer le temps qui nous est offert à notre corps défendant.
1- Le rugby c'est un monde (Jean Lacouture): "Le rugby frôlerait la bêtise s'il était pratiqué avec un ballon rond. Mais cet objet de forme absurde et gracieuse qui ne fait rien, en rebondissant sur une pelouse, de ce que peut prévoir un homme raisonnable, donne son ironie permanente à ce jeu de Celtes étourdis." Bravo à Gariguette.
2-Du ballon de rugby (Eric des Garets) : "Un ballon rond, par fatalité, roule mieux qu'un ballon ovale ; il est plus facile à saisir, moins caractériel, moins réfractaire ; il est évident, sans surprises. un ballon de rugby est plus volage, sauvage, incertain. Ses extrémités, souvent, décident de son sort." Point pour Lulure.
3-Quat' Saisons (Antoine Blondin) : "Plus tard, à Twickenham, dans la banlieue de Londres, je reconnus, pudique et furtive, la longue file rubiconde des gentlemen de quinze heures moins le quart qui font des lavatories de La Mecque du rugby le plus haut lieu de la compétence joviale en matière de vessie, sous quelque forme que ce soit, et surtout ovale." Point pour Gariguette.
4- De la belle aube au triste soir (Christian Montaignac) : "C'était un dimanche de pluie et de suie, un dimanche poisseux de cimetière de banlieue. La ville était grise comme au sortir d'une trop longue nuit. A Bordeaux, une finale de championnat de France de rugby était annoncée entre Biterrois et Toulonnais, entre jeunes combattants et vieux guerriers. Elle se jouerait entre chiens et loups. Et laisserait, avec le temps, comme un goût de rage." Point pour Gariguette.
5- Les contes du rugby (Henri Garcia) : "Les voies qui mènent à la renommée sont impénétrables, elles aussi. Le chemin de la sagesse et de la fidélité, comme celui de la prodigalité et de fantaisie, peuvent pareillement conduire au sommet, à la seule condition que le pèlerin soit un grand seigneur. Et, juste volonté du destin, c'est le rugbyman qui fit le moins pour rester au pinacle, qui est toujours reconnu comme le plus grand." Le point pour Oliv1979.
6- Adios (Kleber Haedens) : "On allait jouer une touche. Je m'approchai vivement de l'action, dévorant des yeux les préparatifs de la remise en jeu et, je ne sais comment, je vis Guitter qui me signalait de la main que je me tenais trop près des trois-quarts. Déjà je n'étais plus en étant d'entendre personne. il n'y avait pas de Guitter qui tienne. Je ne ressentais plus qu'un besoin farouche de m'emparer du ballon." Point pour Lulure.
7- La forme d'une ville (Julien Gracq) : "La vague des trois-quarts, qui, à chaque fois qu'elle s'enflait, me faisait battre le cœur, venait mordre une dernière fois, à l'extrémité de son déferlement, la ligne blanche ; je redescendais, un peu ankylosé, la tête vague, de mon échelle, qui me rendait à la rue, ainsi que le dit Hemingway, que j'aime toujours ici à citer, "aussi vide, aussi changé et aussi triste que n'importe quelle haute émotion." Ces émotions fortes restaient coulées en moi à fond, nul ne les partageait." Point pour Gariguette.
8- La clique du café Brebis (Pierre Mac Orlan) : "Le soir, autour de la table où fumait le thé dans des porcelaines parfois très anciennes, nos grandes sœurs et les amies de notre grandes sœurs colportaient notre gloire... Parce que, malgré tout, un joueur de rugby est quelqu'un de plus mystérieux et de plus distingué qu'un joueur de barres, en bras de chemise, craintif, pour avoir marqué, dans une chute, les genoux de son pantalon." Point pour Gariguette.
9- Quand j'étais Superman (Raphaël Poulain): "Un coup d'électricité suivi d'une lame de couteau me transpercent la hanche. Un muscle vient de péter. Je préfère sortir la tête basse sous le regard étonné de mes coéquipiers. Je quitte le terrain et me retrouve seul, une fois de plus, dans les vestiaires. Je ne suis pas triste, jute dégoûté par ce corps qui n'en pleut plus de charger et qui vient de me faire comprendre pour la huitième fois cette année qu'il ne veut plus souffrir." Un point pour Sergio.
10- Short Stories (Benoit Jeantet) : "Ce sport à ses yeux noble entre tous, et en apparence, mais en apparence seulement, fait d'un tas de rixes à rallonge et de raccourcis préhistoriques, n'était au fond que maîtrise des corps et tempérance des caractères le plus souvent caractériels au civil. Il n'aimait rien autant que tout cet agrégat de muscles impliqués dans beaucoup d'imbrications savantes et presque aussitôt désagrégés en un gros lego gluant où s'engluaient, pas si sommairement, la somme impatiente de toutes les passions." Un point pour Gariguette.
Lors de la première période, Gariguette, Sergio et Lulure s'étaient particulièrement illustrés pour former un podium de fins lettrés. Gariguette a de nouveau dominé le sujet, Lulure et Sergio en embuscade et Olive1979 intercalé. Joli défi relevé en deux jours ! Dans la perspective de notre cinquième Quinconces qui se déroulera là où luit la Perle de Corrèze, vous tenez les vingt ouvrages à lire ; de quoi garnir le premier rayon de votre bibliothèque idéale et ovale.

jeudi 21 novembre 2019

Contrôles idoines

Personnalité ondulante, Edouard Herriot est resté à la postérité pour sa saillie collante comme de la confiture : "La culture, c'est ce qui reste quand on a tout oublié." Il fallait, effectivement, avoir cultivé son jardin pour se lancer dans le voyage en ballon ovale initié par le questionnaire de lundi dernier. J'ai bien senti que vous fumiez dans les chaumières pour en venir à bout. Mais tout d'abord, mes félicitations aux vingt-trois courageux qui se sont jetés à l'eau, certains avec grâce.
Première précision avant d'aller plus avant : ces quinze questions - et donc les réponses idoines - ont été publiées dans les cahiers d'été 2012 de L'Equipe. Un lecteur fidèle en serait donc venu à bout à condition qu'il travaille sa mémoire, sauvée du vent. Mais sept ans, et plus, cela peut sembler lointain. Après contrôle d'huissier, vous êtes cinq ex-aequo en tête : Le Gé, Landais, Sergio, Pipiou et Lulure avec onze réponses exactes sur votre première tentative.
Pour commencer, réglons le cas des six questions qui ne posent, visiblement, aucun problème. Pour ceux qui ont trouvé la fiche technique d'Invictus, Scott Eastwood occupe le poste de demi d'ouverture, personnage central de la finale 1995 puisqu'il décoche le drop-goal gagnant. A noter qu'à l'instar d'Abdel Benazzi, Joel Stransky est passé par Cahors à la fin des années 80 dans ce Lot qui est aujourd'hui l'épicentre du rugby français.
Concernant Antoine Blondin célébrant les provinces dans une de ses chroniques, vous avez capté le style du chantre, même si le cousinage de Pierre Mac Orlan pouvait semer le doute parmi les grands esprits. De même, lorsqu'il fut question d'associer les deux clubs qui décidèrent de constituer une équipe de rugby avec, non pas vingt, mais seulement quinze joueurs, il ne pouvait s'agir, en 1875, que d'Oxford et de Cambridge, creusets d'intellectuels créatifs - ce n'est pas un oxymore -  alors que Cork n'a été fondé qu'en 1892, Selkirk en 1907 et North Harbour en 1985.
L'anecdote incontournable de l'infortuné pilier anglais Colin Smart - qui ne porte pas bien son nom - gagnant un pari en avalant le contenu d'un flacon d'after-shave au banquet raconte l'ère amateur et ce n'est pas sous Eddie Jones que pareille dégustation aurait trouvé place. A noter que vous associez de bon pied la rime riche en bout de ligne, fut-elle des chemins de fer, à l'épique du Chardon (question 13) et, pour finir, un petit clic permet de vérifier que le compositeur Arthur Honegger, qui découvrit le rugby au Havre, perçut à Colombes en 1928 la mécanique du jeu, son souffle, son élan et sa puissance évocatrice.
Six points s'offraient à vous, odyssée complétée par la combinaison 8-9-10 qui dirige le jeu. Surprise, le premier match international s'est déroulé un lundi : le voyage - visiblement harassant puisque par étapes - de Londres à Edimbourg occupa le samedi et une grande partie du dimanche. Les amateurs éclairés, qui ne vivaient pas d'un salaire, purent jouer au rugby à Raeburn Place, une butte de terre officiant comme tribune. Pour évoquer le premier remplaçant de l'histoire, relisez ce que notre bloggeur vélocipédiste André Bœuf a mouliné d'éclairant sur Mike Gibson. Quant à Jean-Louis Guillermou, en un clic, vérifiez qu'il effectua des études de journalisme : un stage à L'Equipe s'imposait. Ayant été sur le tournage, je vous le confirme. Vous voilà à neuf points.
Vous êtes entrés dans le dur avec les question 5, 11 et 14. Dans plusieurs hors-séries, j'ai utilisé la citation que m'a servi Thomas Castaignède, qui porte bien le tuxedo. Concernant Béziers engagé dans la première compétition européenne, vous trouverez le détail de l'histoire dans le recueil de chroniques et de nouvelles intitulé Les Oblongues. Quant au maillot de Serge Blanco, l'anecdote est au moins dans L'Equipe du 11 juillet dernier, quand James s'en est allé. Nous voilà donc à douze points, total qui n'a pas été atteint.
La question 7 traitait de la présidence des Etats-Unis. Ronald Reagan, excellent joueur de football américain, était le meilleur des quatre pour manier une balle ovale. Mais il n'a jamais joué au rugby. Au contraire de Bush Jr - une vraie teigne -, de Bill Clinton (solide deuxième-ligne d'Oxford) et de J.F.K., un peu dilettante à Harvard considérant qu'il souffrait atrocement du dos. Reste maintenant celles qui ont été pour vous les plus difficiles, à savoir les questions 2 et 4.
En 1997, fasciné par la performance de Jonah Lomu, d'origine tongienne, le roi Tupou IV décide de baptiser un volcan nouvellement émergé du nom de la star All Black. Mais depuis, ce volcan haut d'une dizaine de mètres et dont la dernière éruption date de 1999, ne fait qu'affleurer la surface. Pour finir, avant de devenir Casque d'Or, Jean-Pierre Rives a découvert la forme ovale d'un ballon à douze ans, à l'initiative de son cousin. Puis il a été trainé en club par son père qui le trouvait "trop endormi".
Les bonnes réponses sont donc : 1a, 2b, 3c, 4d, 5a, 6b, 7b, 8d, 9b, 10a, 11a, 12b, 13a, 14d, 15c. Merci à ceux qui se sont prêtés au jeu et à la semaine prochaine pour de nouvelles aventures.





dimanche 6 octobre 2019

Assistance public

Ah ça, ils peuvent applaudir leurs supporteurs, ces Tricolores au Japon, parce qu'il en faut de l'amour du maillot bleu et de la persévérance pour encourager cette équipe de France qui, lorsqu'elle ne perd pas, inflige des purges que même ses plus fidèles thuriféraires ne peuvent transformer en carrosse du bord de touche ! Ce n'est pas un tour d'honneur, non, malgré ce que les mauvaises langues pouvaient écrire mais bien un hommage aux fidèles qui garnissent les travées japonaises pour s'infuser des rencontres toutes plus nazes les unes que les autres.
Et pourtant, avec trois succès - même bien dégueulasses - en autant de rencontres de poule dans ce Mondial, voilà les Français qualifiés en quarts de finale. Certes contre toute attente, mais on leur promettait tellement d'humiliation face à l'Argentine que ce contrat rempli est déjà en soi une victoire supplémentaire. D'humiliation il n'en fut rien et ce sont bel et bien les Pumas qui suivront la phase finale de retour chez eux devant leurs téléviseurs, le maté pendant à la bouche.
Jamais jeu d'un XV de France n'a été aussi inabouti dans l'histoire des différentes Coupes du monde depuis 1987. Il est tellement approximatif et brouillon que les prestations de la cuvée 1991 font figure de nectar. Rarement joueurs ont été aussi maladroits balle en mains, hachant leur mouvement général, affligeant le grand public dont la part de cerveau occupé par l'ovale tous les quatre ans ne demande pourtant qu'à s'enflammer. 
Du coup, l'Angleterre-France qui s'annonce samedi prochain (10h15) à Yokohama n'a plus vraiment d'importance comptable entre deux nations déjà qualifiées pour la suite. Il faudrait même éviter de remporter ce dernier match de poule histoire d'affronter le pays de Galles en quart, adversaire européen abordable, plutôt que l'Australie, dont le système de jeu sudiste ne nous réussit pas vraiment. D'ailleurs, ce diable d'Eddie Jones, prévoyant, va faire tourner son effectif en prévision de la suite.
Je gage que le staff tricolore, lui, mariera une nouvelle charnière - la dix-septième depuis 2012 - dont la valse symbolise l'absence de vision à moyen terme, de repères, de constance d'une équipe de France qui navigue en mer de Japon sans boussole ni gouvernail, et du coup au gré du vent et des courants avant ce qui n'est surtout pas un Crunch, comme je le lis partout : gardons cette expression pour le Tournoi des Six Nations, please.
Comme vous, je suis sous le charme des Japonais pour toutes les raisons que nous avons déjà indiquées, vitesse, soutien, passion, jusqu'à cette forme de transcendance qui caractérise les équipes porteuses d'autant de valeurs que de vertus. Respect, donc, à ceux qui viennent d'entrer comme chez eux dans la cour des grands et qui ne sont plus qu'à un match du bonheur (dimanche prochain face à l'Ecosse, 12h45), cette place en phase finale, une première. Pour le coup, tellement méritée.



mardi 4 septembre 2018

Avancer à tétons

«Couvrez ce sein que je ne saurais voir», écrivait Molière. Que le président de la FFR, égérie des combines, préfère sécher une réunion fédérale pour participer à la séance photo d'Hanouna, c'est un peu comme si nos Académiciens cooptaient Nabila sous la Coupole. «Non mais allô quoi !» Connue autant pour ses avantages que pour ses saillies, l'égérie des combinés préfigurait l'intérêt que le rugby porte désormais aux tétons. De coupables pensées viennent titiller nos azerty puisque tout est dans le style.

En rédigeant cette chronique, me voilà torse nu. Et vous vous en foutez. Vous avez raison. Mais c'est désormais à la mode. D'où l'avantage d'être Constance... On peut néanmoins croire que pour d'évidentes raisons, montrer ses seins à la radio n'a que peu d'intérêt et ne touche pas le bon sens. Mais non. Sachez-le, tout est filmé : nos rues, certains ébats et donc les débats radiodiffusés. L'aphoriste Jean-Pierre Rives reconnaissait pour sa part trois choses inutiles : «Les seins d'une nonne, les couilles du Pape et les questions posées à l'arbitre à la fin d'un match.» Il pourrait y ajouter les modifications au règlement pour rendre le rugby moins traumatisant.

Interrogé récemment par Carole Gomez, chercheuse à l'IRIS, au sujet de l'évolution de notre sport, j'ai bien été obligé de lui avouer que depuis 1995 que le rugby était devenu open, la courbe exponentielle des changements de règles, aussi vertueux soient-ils, avaient radicalement transformé un sport d'évitement et de contact en sport d'empêchement et de destruction. Nous nous trouvons aujourd'hui à un moment charnière : la pratique de notre sport deviendra universelle ou ne sera plus.

Il y a vingt ans, le rugby français basculait à son tour : après trois ans de réflexion, la FFR, sous la présidence de Bernard Lapasset, choisissait de quitter la gangue amateur. Naissait aussi la LNR, égrenant ses clubs pros. Ce changement de paradigme paraissait vital à l'époque, et il l'était. Pour en finir avec l'amateurisme marron, les contournements fiscaux et les dessous de table. Mais personne n'imaginait à quoi ressemblerait le jeu. Vingt ans après ce choix, seules les fédérations anglaises et françaises sont dans le vert, seuls les championnats de clubs français et anglais sont solvables.

Comme l'axe franco-allemand construisit l'Europe d'aujourd'hui, le duo franco-anglais mène l'ovale dans tous les domaines. Sauf dans celui de la pratique, dominée par les idées du sud. Mêlée redressée, touche élaguée, ruck nettoyé, passe «légèrement» en-avant acceptée sous conditions, arbitrage vidéo modèle court métrage, remplacements démultipliés : jamais sport n'a autant tordu son ADN en voulant le fluidifier. Sans y parvenir.

Le rugby a longtemps été considéré comme viril mais correct, sport de voyous pratiqué par des gentlemen, et la loi du talion une façon consensuelle de régler à l'amiable les litiges. On recevait autant qu'on donnait, on prenait parfois cher mais en y apprenant autant. L'esprit plutôt que la lettre, en somme. On montrait son cul sur les quais de gare ou à l'arrière de l'autocar, et ça ne tournait pas en boucle comme est devenue virale la vidéo de cette humoriste qui avança dans sa chronique à tétons.

Il en existe huit types, si l'on en croit les connaisseurs, et c'est à partir de cette ligne allant d'un point à l'autre que la législateur va tracer la limite au-delà de laquelle le plaqueur ne pourra plus aller. Puis elle descendra année après année jusqu'au bassin. Les âmes ne sont pas blessées dans ces arrêts-buffet mais bien les corps. Et les cœurs à l'arrêt. Cette décision d'abaisser la ligne permettra peut-être d'inclure les nations émergeantes des continents Asie, Amérique du Sud et Afrique au grand concert international ; aussi de rassurer les mères de familles au moment d'inscrire leur progéniture à l'école de rugby.

Dans un riche entretien réalisé par Simon Valzer pour le dernier Midol Mag, à la question "A quoi ressemblera le rugby dans vingt ans ?", Christophe Urios a répondu : «J'espère juste que deux ou trois choses ne seront pas perdues comme l'essence de notre jeu d'abord qui est l'amitié. Je souhaiterais aussi que les entraîneurs gardent leur dimension d'éducateurs, et que leur mission ne se borne pas à la victoire à court terme. Il faudrait mettre les meilleurs entraîneurs auprès des jeunes ainsi que les meilleurs préparateurs physiques, comme réintroduire le rugby à l'école. J'ai été assez impressionné par ce qu'a fait l'équipe de France de football au dernier Mondial. J'ai trouvé que cette équipe avait réussi à donner une dimension humaine à son aventure. Inspirons nous de son exemple.»

J'ai appris ce jour dans une notice nécrologique de Libération le décès de l'ancien grand éditorialiste de L'Equipe, Gérard Edelstein, à 84 ans. Cultivé, intransigeant, entré dans la profession en 1956, il personnifiait l'éthique faite homme aux yeux du jeune journaliste qui passait pour la première fois en 1985 sous l'arche de la rue du Faubourg-Montmartre. Chaque jour ou presque de la semaine, sa chronique sans fard était attendue et scrutée. Toujours stylée, elle donnait le ton et nous réveillait. Personne n'y échappait, pas même ses confrères, enfin ceux qu'il jugeait coupables d'errements. Car il avait le jugement sûr, Gérard Edelstein. Et des convictions. Ses mots pesaient, évalués au trébuchet. Ce point final lui est dédié.