mercredi 31 décembre 2025

Le don du partage

 

Il aura fallu l'irruption d'une nouvelle année pour m'inciter à reprendre le chemin du blog après une longue période de carence, de vacance, de détox ovale. Et tout d'abord vous souhaiter de beaux projets pour 2026, des voyages en forme d'odyssées car c'est l'inattendu qui nous nourrit , du lien - dont on sait qu'il est constitutif de notre sport - et du plaisir. Un compère photographe, avec lequel je pérégrinais entre le pays de Galles et l'Angleterre un soir de reportage, me glissa cette phrase que j'ai fait mienne depuis lors : "Le bonheur est un festin de miettes." Comme une balle promise à l'essai, je vous la transmets.

Appelé par l'ami Daniel Gimeno, qui anime les ondes de Ici La Rochelle avec verve et culture, pour commenter coup de gueule et coup de cœur au sortir de 2025, j'ai bien été obligé de creuser la terre - heureusement meuble - de mes dégoûts mais je n'ai pas eu besoin de beaucoup de coups de pelle pour déterrer ce qu'il est convenu d'appeler "l'affaire Jaminet", imbroglio financier comme le rugby français n'en avait jamais entendu parler, montage sordide construit sur le dos d'un joueur, malversation dont on connait la structure mais pas les aboutissants. 450 000 euros se sont volatilisés et coûtent au Stade Toulousain deux points de pénalité au classement actuel.

La honte ne tue pas, j'en veux pour preuve la performance stratosphérique des coéquipiers d'Antoine Dupont face à d'infortunés Rochelais lors de la 13e et dernière journée de la phase aller. Mais la sanction demeure, plaie dont sont aussi marqués Dax, Biarritz et Béziers... Cette bande des quatre jette un voile sombre sur l'idée qu'on se fait de clubs d'élite exemplaires. Leur palmarès et leur rang dans l'histoire du rugby français les obligent. Au lieu de quoi les voilà coupables de du dopage financier et, ce faisant, détériorent l'image d'un sport déjà fortement commotionné par d'autres scandales.

Nous voilà revenus un siècle en arrière, quand quelques clubs - le SBUC et Quillan, entre autres - rêvaient de se faire plus gros qu'ils n'étaient et bafouaient les règles de l'amateurisme pour une poignée de billets. Ce professionnalisme mal maîtrisé coûta en 1931 au XV de France sa place dans le Tournoi des Cinq Nations. Aujourd'hui, ce sont les clubs anglais - naguère tenants de la règle - qui se délitent. Et la pluie de points de pénalité qui tombe drue sur les contrevenants n'augure rien de bon. Comme l'imaginait un jour Georges Pastre, chantre d'Ovalie dans les pages du Midi-Olympique, il serait bon que le classement du championnat de France soit articulé par l'éthique plutôt que déterminé par les budgets.

A ce titre, la Section Paloise ferait un excellent premier. Qu'on s'y penche : depuis trois ans, Sébastien Piqueronies laboure son projet. Suivant en cela le conseil du dramaturge irlandais William Yeats, il a accroché sa charrue à une étoile, ce qui est le meilleur moyen de tracer droit son sillon. Identifiant les talents régionaux - il faut dire que Pau est bien entouré par Oloron, Orthez, Aire, Lourdes et Tarbes -, il leur a proposé de partager une aventure, une idée, un système de jeu. Lentement d'abord, puis désormais à plein régime. Avec Théo Attissogbe, Emilien Gailleton, Fabien Brau-Boirie, Axel Desperes, Clément Mondinat et Grégoire Arfeuil, Pau présente désormais, avec Toulouse et Bordeaux, l'une des plus talentueuses lignes arrière du Top 14. 

Pour narrer cette transformation, accompagner cette éclosion, enluminer ce qui déjà éclaire le Hameau, les Béarnais peuvent compter sur un ancien de la maison verte à la langue bien pendue qui désormais œuvre avec la plume dans les colonnes du quotidien Sud-Ouest, maniant franchement l'allitération et le jeu de mots comme naguère il entrait en mêlée et dans les regroupements. Auteur de Nous étions rugbymen, recueil qui plonge dans les tréfonds du rugby des villages et surtout du sien, Pierre Triep-Capdeville moule la gothique chaque semaine avec un plaisir communicatif. Nous ne serions pas surpris si l'enfant de Nay décidait de suivre sa bonne étoile jusqu'à trousser d'ici peu un roman ovale d'éclats picaresques. 

Avant de devenir l'écrivain fameux que l'on connait sous le nom de Pierre Mac Orlan et qui, le premier parmi les solides prosateurs français du début du siècle dernier, plaça la pratique de cette discipline sportive héritée des Erastiens comme décor de certains de ses romans - citons La clique du café Brebis -, Pierre Dumarchey écrivit cette phrase que je sélectionne à l'ouverture de la nouvelle année dans l'espoir qu'elle nous irrigue : "Le rugby n'est pas un jeu, c'est une force qui s'offre comme un don, elle est trop puissante pour ne pas être partagée." Tel est le plus sincère de mes vœux pour 2026.

   

vendredi 28 novembre 2025

Mias à l'honneur


Novembre s'enfuit, et avec lui ses petites moustaches et ses tests-matches desquels paraît bien compliqué d'extraire un enseignement d'une Coupe du monde l'autre. En d'autres temps, qualifiés d'amateurs même s'ils n'en possédaient pas toutes les vertus, les joueurs du XV de France, leurs supporteurs et les observateurs se seraient satisfaits de deux succès d'automne devant les Fidji et l'Australie, et d'une défaite face à la meilleure équipe du monde, ces Springboks impossibles à détrôner depuis une décennie. Les traits sidérants de Louis Bielle-Biarrey sur son aile et la sublime percée du prometteur Kalvin Gourgues digne des plus zélés trois-quarts centres de l'histoire tricolore auraient pu éclairer d'un large sourire le visage de critiques abasourdis par l'humiliation subie en supériorité numérique par un XV de France de faible envergure et de peu de caractère.
Mais l'objectif avoué de Fabien Galthié et de son staff reste le titre mondial à l'horizon 2027, et vous ne trouverez pas un connaisseur du rebond ovale digne de ce nom susceptible de proposer, considérant ce but, une analyse optimiste. En effet, même avec beaucoup de bonne volonté, il est bien difficile sinon impossible de distinguer un style de jeu affirmé dans le remugle proposé cet automne. La dépossession - envoyer le ballon chez l'adversaire pour mieux l'étouffer - n'a jamais été aussi imprécise, la défense aussi perméable, la conquête en mêlée aussi chahutée, et encore ai-je ici par charité employé un euphémisme. 
A la lumière du contenu d'un bilan sportif dont Galthié lui-même avoue qu'il n'est pas à la hauteur de ses attentes, j'en viens à me demander si cette équipe de France ne manque pas de densité mentale et d'une étoile à laquelle accrocher sa charrue. Personnage charismatique des années 50, Lucien Mias rappelait qu'il n'y a pas de grande équipe sans vertus hormonales. Les internationaux actuels seraient bien inspirés de lire la biographie qu'a consacré à Docteur Pack le journaliste Gilles Navarro, parue aux éditions Privat, ouvrage récompensé mercredi 26 novembre par le prix La Bibliotèca du meilleur livre de rugby de l'année 2025.
Pour sa quatrième édition, le jury, présidé par le sénateur Philippe Folliot, ancien talonneur du XV parlementaire, a choisi de mettre en valeur l'histoire si peu ordinaire d'un des capitaines les plus emblématiques de l'équipe de France, qu'il hissa au sommet du Tournoi des Cinq Nations après avoir dominé les Springboks chez eux l'année précédente, en 1958, écrivant le premier grand chapitre d'une histoire qui ne demande demain qu'à être couronnée par le trophée Webb-Ellis. Mais on perçoit bien qu'il y a encore beaucoup à faire pour qu'un tel épilogue s'inscrive en point d'orgue.
Si les grandes équipes ne meurent jamais, faisait dire à raison au pilier néo-zélandais Wilson Whineray le journaliste Denis Lalanne un soir de lourde défaite tricolore face aux All Blacks en 1961 à Auckland, elles mettent parfois du temps à se construire. En ce qui concerne la France, rarement depuis 2011 sélection nationale ne fut à ce point larguée du peloton de tête au point d'additionner de rang trois éliminations dès les quarts de finale d'une Coupe du monde. Dans un autre sport collectif d'envergure, pareille désillusion aurait généré beaucoup d'inquiétude et de questionnements. On peut se demander ce qu'à fait Fabien Galthié, en poste depuis 2015 comme adjoint puis entraîneur en chef, pour bénéficier d'autant de mansuétude.
Il faudrait peut-être, qui sait, placer un Mias dans le moteur pour revitaliser cette équipe de France qui aligne les prestations sans parvenir à réaliser de performances. Mais existe-t-il, l'homme qui pourra réveiller les consciences et booster les énergies à deux ans du prochain Mondial ? Pour aider les jeunes générations à mieux cerner le leader qu'il fut, on se souviendra que sous la férule de Mias les Tricolores déroulèrent le "demi-tour contact" au moment d'aller défier balle en mains l'adversaire sur la ligne d'avantage, innovation tactique qui ouvrit en deux les défenses au ras des phases de conquête.
Et pour rester au diapason, les trois-quarts à la baguette desquels officiait le Lourdais Roger Martine peaufinèrent leurs transmissions au point d'annihiler les vigoureuses montées défensives adverses. Ce cocktail n'avait qu'une vocation : protéger le ballon pour mieux le faire vivre. Tout cela, et bien d'autres choses encore, se retrouvent dans l'ouvrage de Gilles Navarro, hommage à un homme hors-normes qui se mit au service de la médecine avec autant d'humanité et de bonté qu'il avait instillé de fougue raisonnée dans le rugby, que ce soit à Mazamet ou avec les Tricolores.
Salon Napoléon, au Sénat, de gauche à droite : Emmanuel Massicard (Midi-Olympique), Jean Colombier (Prix Renaudot 1990), Max Armengaud (Villa Médicis et Casa de Velazquez), Jean-Christophe Buisson (Le Figaro Magazine), David Reyrat (Le Figaro), Laura Di Muzio (France-Télévisions), Gilles Navarro (lauréat 2025), Philippe Folliot (sénateur du Tarn), Pierre Berbizier (ancien demi de mêlée, capitaine et entraîneur du XV de France), Marie-Dominique Hérail (secrétaire du prix La Bibliotèca), Richard Escot (ex-L'Equipe) et Benoit Jeantet (lauréat 2023).