lundi 29 mai 2017

Lutte finale

Après les Lions jaillissant de l'inconnu pour bousculer les pronostics, place maintenant aux super-héros, Facteur-X en bande, dessinés pour sauver leur équipe quand la tension, la pression et les défenses sont trop fortes pour le commun. Ainsi à Marseille en demies, La Rochelle s'est fourvoyé et les Racingmen n'ont pas su rééditer leur performance en Hérault. Demeurent pour le dernier assaut deux clubs qui dominent le rugby français depuis une décennie : Clermont et Toulon. D'une logique implacable. Tant de journées pour en arriver à cette confrontation, enfin.
 
Car jamais au sein du rugby professionnel français - et même avant - ces deux clubs ne se sont retrouvés pour tenter de décrocher le Bouclier. Dimanche est une première et leur final un rendez-vous avec l'Histoire. Certes, ils ont connu l'Europe, et Toulon s'est trouvé deux fois victorieux par des voies différentes. De chaque côté, une moitié d'équipe a survécu au dernier choc. Est-ce assez pour gommer le passé ? Twickenham est-il si éloigné de Saint-Denis ? Clermont a-t-il mûri, comme ses joueurs et son staff se plaisent à le répéter ? Toulon est-il vraiment en rade, coulé par l'usure des ans et les errements de son président ?
 
Ceux qui ne regardent le Top 14 qu'une ou deux fois l'an s'extasient désormais devant le jeu de Clermont comme s'ils partageaient avec les dieux du rugby la recette de l'eau tiède. Il leur faut absolument devenir les apôtres de cette révélation. Clermont est sans conteste le parangon du mouvement, l'exemple à suivre, la proue qui fend les vagues de défense. Mais qu'ils remontent donc plutôt dix ans en arrière avant de célébrer le présent. Voire même en 1999, aux débuts de l'ère open. Qu'y verraient-ils ? Un jeu léché, déjà millimétré dans ses grandes largueurs. Mais aussi un rugby de largesse, offrant à l'adversaire assez d'occasion d'en jouer. 
 
Quand se décident les finales, dans ce moment où se vident les esprits chavirés d'avoir tant donné, d'y avoir tellement cru, où basculent les certitudes, où reviennent les craintes, les peurs et parfois les angoisses, la plus belle mécanique peut grincer, hoqueter puis se désarticuler. Ce moment survient immanquablement. Il faut savoir le dompter ou l'ignorer. Une finale n'est pas un match ordinaire. Jamais. Le favori n'y puise rien qui lui permette d'espérer. Une finale ne se joue pas, elle se remporte. Elle s'arrache avec les tripes, les dents, les ongles. Elle oblige à puiser.
 
La semaine dernière, entouré d'amis rochelais sur la route de Marseille, nous avons rejoint Claude Spanghero chez lui. Dans sa vaste cuisine d'été nous attendaient jambon fondant et cassoulet, aussi le Gaillac de Yannick Jauzion et de fines bulles de Gosset pour finir. Durant ce banquet, l'ancien deuxième-ligne international de Narbonne nous avoua de sa voix rauque : "En 1979, nous en avions marre de bien jouer et de perdre en finale", allusion à l'épisode malheureux de 1974 face aux Biterrois, un titre lâché pour une erreur en touche suivie d'un drop de Cabrol. "Alors, devant, nous avons gardé les ballons et nous avons châtiés les Bagnérais. Balle, balle, hurlaient Sangalli. Rien du tout. Et quand ça ouvrait, boum, Lulu Pariès balançait une quille..."
 
Le seul essai Narbonnais fut inscrit par l'ailier Christian Tralléro sur une passe croisée entre François Sangalli et un petit prince nommé Didier Codorniou qui allait connaître quelques semaines plus tard ses premières sélections en Nouvelle-Zélande, sa deuxième un 14 juillet à l'Eden Park d'Auckland. D'autres princes, citons d'évidence Denis Charvet, éclairèrent les finales. Mais pour soulever Brennus, mieux vaut compter sur un pack d'airain, une mêlée de fer, un alignement irréprochable, une charnière dévouée au registre et rusée.
 
Leader du Top 14, plébiscité y compris devant le vélodrome de Marseille par des supporteurs toulonnais lucides - "Nous sommes assis et vous debout" - au moment où je montais les marches qui mènent vers cette magnifique arène, La Rochelle a perdu en demie pour avoir déjoué, c'est-à-dire n'avoir pas cru dans ce qui a fait sa force cette saison ; à savoir le jeu dans la défense et non devant. S'être ridiculisé et du coup affaibli en présentant trois compositions d'équipe différentes avant le coup d'envoi restera un épiphénomène pathétique mais bien significatif de ce stress mal maîtrisé.
 
Exsangue depuis l'intersaison, puis miné par ses soucis extra-sportifs - à l'image d'un Carter à côté de la plaque, qui avait oublié à la maison son permis de jouer - le Racing 92 n'a disputé qu'un seul match digne de son standing : en barrage à Montpellier. Jamais les Franciliens, bloqués sur leurs talons, ne sont allés chercher leurs adversaires en défense, leur offrant ainsi des espaces, des opportunités, des occasions de briller. On ne réduira pas la performance auvergnate aux errements du Racing, mais il faut être deux pour danser le tango : visiblement, les champions de France en titre n'avaient pas la bonne pointure.
 
Dimanche se proposerait donc à nous un dernier acte contrasté dont l'intrigue manichéenne serait si tranchée qu'il ne vaudrait même pas la peine d'en signifier ici le vainqueur tant Clermont possède d'atouts et de vertus. Il faudrait même croire que le résultat des demies a valeur d'oracle. Toute critique serait superflue voire déplacée, et nous serions donc bien avisés par divers exégètes de suivre sans broncher cette procession d'évidences la main dans la corbeille de roses. C'est mal me connaître : quand la foule chante le même couplet, je suis souvent tenté, provocateur, d'y apporter un bémol.
 
A écouter les louanges qui embrasent Clermont, cette finale serait donc jouée d'avance au nom de la note artistique, du plaisir pris en téléspectateur neutre et connaisseur. Il n'y aurait pas à imaginer d'autre issue que celle d'une ASM conquérante, armée de ses percussions et de ses offloads, des mains de Lopez et des pieds de Parra, allant chercher en tribune présidentielle le glorieux bout de bois tendu par Paul Goze, Bernard Laporte ou d'Emmanuel Macron. Qu'en est-il alors d'un Toulon réduit au rang de faire-valoir ? Peut-on écarter d'un revers d'azerty le RCT ? 
 
Depuis 2013, Toulon a remporté trois titres européens, le Bouclier de Brennus et disputé l'an passé la finale du Top 14 à Barcelone. Une présence sans équivalent au sommet depuis le Stade Toulousain des années 1990 et 2000. Et cet acquis ne trouverait désormais aucun écho ? C'est vite enterrer les génies de ce jeu que sont James O'connor, Drew Mitchell et Matt Giteau. C'est oublier l'intelligence de Juan Martin Fernandez Lobbe et de Juane Smith, la puissance de Duane Vermeulen, l'impact de Guilhem Guirado. Et l'éclat naissant d'Anthony Belleau vaut bien, en face, celui de Damian Penaud.
 
Que Clermont vienne à l'emporter et ce serait effectivement une bonne nouvelle pour ce club dont la particularité est d'être constant au plus haut niveau depuis les années trente du siècle dernier. Malheureusement pour lui, il a trouvé devant sa route des clubs exaltés par l'événement (Narbonne, Vienne, La Voulte, le Stade Français, Perpignan) et des géants (Béziers des années 70, Toulouse des années 90 et 2000). Surgit maintenant Toulon et son armada de grands noms pour la plupart trentenaires quand l'ASM fait confiance à sa nouvelle génération, Cancoriet, Penaud, Raka, Fernandez, Iturria, Jedrasiak. Le contraste est saisissant entre le club d'entreprise et la danseuse du président, la sagesse du long terme et la folie des grandeurs, les enfants de la formation et les mercenaires additionnés. 
 
Mais le rugby, quand il est abordé sur les hauteurs où se situe une finale, échappe souvent aux évidences, surtout quand elles en deviennent caricaturales à force d'être soulignées. Toulon vaut bien mieux que l'image qu'il donne en pesant lourdement sur la ligne d'avantage, et Clermont n'est peut-être pas totalement guéri de son syndrome des finales perdues par dizaines. Reste que celui qui ira décrocher le Brennus dimanche soir peu avant minuit, obtiendra un succès marquant, et je ne doute pas un instant, du fait même de l'opposition, qu'il fasse un sacré champion.

Prochaine chronique en ligne le mercredi 7 juin
 

lundi 22 mai 2017

Hic Sunt Leones

Il y a des hématomes et des commotions à prévoir. Des bleus à l'âme aussi. La loi des demies s'apparente à une dernière pesée avant la finale à Saint-Denis. Ils ne seront bientôt que deux après s'être lancés quatorze mi-août. L'année dernière. Déjà. Dans le dernier carré La Rochelle et Toulon, Clermont et le Racing, deux affiches pour le moins inattendues compte tenu de... Les savants de Marseille auront beau faire mousser leurs neurones à l'EPO (eau-pastis-olives) personne ne sait ce qui émergera de tels affrontements.
 
J'ai lâché l'azerty, direction l'Atlantique. Me voilà JOMO d'Ovalie (Joy of missing out) pour une semaine. D'observateur suis devenu supporteur. J'assume mon petit bout de maillot jaune et noir pour vivre l'histoire d'un club qui m'a fait connaître et aimer ce jeu à nul autre pareil. Voyage vers Marseille, donc, avec dans l'esprit un peu des éducateurs - Robert Puyfourcat, Claude Bas et Louis Courthès - qui m'inculquèrent le sens de la passe, du soutien, du replacement. Et le regard qui précède tout.
 
Ils me firent toucher du doigt la notion d'équipe. Beaucoup d'eau est passée sous les ponts depuis par Poitiers, Marsilly, Fontenay-aux-Roses et Palaiseau, jusqu'à entraîner un peu, mais on n'oublie jamais là où tout a commencé, ce petit vestiaire aux bancs de bois, aux patères rouillées, ce terrain sec comme du ciment ou boueux selon. Ce ballon que j'attendais de capter avec un mélange d'anxiété et d'excitation: peur de mal faire tant il était demandé précision technique et pertinence, désir de m'exprimer puisqu'il y avait de la place dans un assemblage de quinze pour le profil d'efflanqué qui était le mien.
 
Prendre la route, fort projet. Rejoindre les amis de La Rochelle pour goûter au Pineau des Charentes à l'ombre de la tonnelle chez Jean-Pierre qui occupait le flanc de la mêlée quand je gesticulais à l'ouverture, puis partager les viandes à la plancha avec Yves-Marie, Joël et Dadou, belles âmes ovales. Prolonger ensuite l'aventure vers Castelnaudary et Montpellier auprès des grands Claude, Spanghero et Saurel. Enfin direction Marseille, son vélodrome et ses places au plus près de la pelouse, là où suent l'engagement et l'effort, où ça tonne et ahane.
 
Comment La Rochelle, l'un des plus petits budgets du Top 14, parvient à surgir en demi-finale pour écrire la plus grande page de son histoire jusqu'à maintenant est une des raisons pour lesquelles il me faut absolument m'immerger dans l'essence de ces matches à la vie à la mort qui offrent tout au gagnant et ne laissent rien au perdant si ce n'est l'émotion à partager. J'en prendrais pour une fois ma part là où tout vibre à l'unisson et non dans le perchoir des plumitifs. Retour aux sources. Pour dire un jour j'y étais.
La dernière fois que j'ai ressenti la force de cette confluence, c'était au Newlands du Cap en 1995 pour le match d'ouverture du Mondial entre Springboks de retour sur la scène internationale après une décennie de boycott et Wallabies auréolées de leur titre de champions du monde. «J'y étais» était imprimé sur un tee-shirt qui se vendait en souvenir aux abords du stade avant même que Nelson Mandela n'adresse au public et au monde un message d'introduction Nous y serons. Des Quinconces retrouver samedi Bernard (Landais), Jean-Michel (Pomasson) et Eric (ASM) est aussi au programme.
 
Si les saillies de quelques présidents salissent la belle idée qu'on se fait de ce jeu, les passer sous silence me semble de salubrité publique. Dont acte. Restent à savourer les gestes artistiques de Ma'a Nonu, Joe Rokocoko et Leone Nakarawa. When the going get tough, only the tough get going. La phase finale est un lieu à part dans la topographie ovale. Elle révèle les purs talents, les génies, ceux qui se jouent de la tension qui éteint les autres. C'est l'heure et le lieu de vérité. La stratégie n'est rien sans les joueurs, premiers. Ne jamais l'oublier.
Qui seront les déclencheurs, vendredi et samedi, dans cet opéra de vélodrome ? Qui seront ceux d'entre les grands qui feront basculer ces demies ? Victor Vito, Duane Vermeulen, Leigh Halfpenny et Jason Eaton cette fois-ci ? Dan Carter ou Aurélien Rougerie ? Le chorus prévaudra sur la partition ? Qui marquera les esprits, qui aura le geste qui sauve, qui tranche et catapulte ? Toute une saison à s'infuser pour arriver enfin à ces apothéoses qui ne se laissent pas dompter et voir les grands fauves sortir en majesté s'abreuver.
 
Vous avez sûrement chez vous une carte d'explorateur. Enfant, elle me transportait. Les côtes étaient hâchées de traits rouges irréguliers. Plusieurs roses des vents ornaient mers et océans. Surtout, là où rien n'était dessiné apparaissait, mystérieuse, cette expression : Hic Sunt Leones. Ici sont les lions. Elle marque la frontière entre l'exploré et l'inconnu, et symbolise parfaitement l'esprit de ces demies sur lesquelles plane un rêve de surprises.