dimanche 25 février 2018

Né du mouvement

Le (magnifique, fulgurant, formidable, remarquable, tonitruant : choisissez) succès écossais face à l'Angleterre, sans oublier l'excellent Irlande-Galles bourré jusqu'au bout de suspense, place la victoire tricolore dans un vélodrome de Marseille vide au tiers très loin des canons actuels du rugby international. Et encore ne parle-t-on ici que de la pratique de l'hémisphère nord et pas encore de la tournée dantesque qui attend le XV de France en Nouvelle-Zélande dans quatre mois.

Au lendemain de ce vilain succès bleu qui met fin, enfin, à une série de huit rencontres infructueuses, une partie du staff échangeait avec une poignée de journalistes dans le club-house du stade d'Aix-en-Provence. Dehors, une pluie fine. Dedans, un voile posé sur ce match de bas de gamme. A côté de moi Jérôme Bianchi, debout et à l'écart. Discret. Trente ans d'amitié indéfectible. Le genre de mec avec lequel tu es en phase une fois pour toutes, sans avoir à régler de nouveau la longueur d'onde.

Ostéopathe pour les équipes de France de Coupe Davis et de Fed Cup, membre du staff de Sharapova et maintenant de celui de Wawrinka, Jérôme vit moitié au sud de Los Angeles moitié à Aix, sa vie d'après rugby consacrée au tennis, sport dans lequel il excelle. Nous avons quitté un peu avant la fin la conférence de presse tricolore pas vraiment convaincus par ce que nous y avions entendu. Une phrase faisait néanmoins écho chez Jérôme, habitué au très haut niveau international.

«On a des problèmes pour jouer ensemble». Je ne sais plus qui a prononcé cette phrase; Jean-Baptiste Elissalde, peut-être, qui débute dans la profession d'entraîneur national. Elle a enclenché chez Jérôme Bianchi la machine à remonter le temps. «Je me souviens de ce que nous disait Daniel (Herrero, bien sûr) : "L'initiative, c'est ce qu'il y a de plus important en rugby. On ne fait que 10% de bons choix dans un match. Alors, pour que l'équipe tourne dans le bon sens, on fait comment avec les 90% restant ? Et bien on s'adapte. Et le plus vite possible." Il faut réagir. Ce qui permet que la mauvais choix devienne le bon.» Je me serais cru de retour à Toulon, dans les années 80.

Comme tout le monde depuis vendredi soir et cette victoire sans âme ni neurones du XV de France face à de vaillants mais limités Italiens, Jérôme Bianchi, qui n'a pas perdu sa fibre ovale, tente de comprendre ce qui cloche. «La qualité des joueurs est là», assure-t-il en évoquant les Tricolores, ses frères, lui qui fut international en 1986. «Mais ce qui me frappe, c'est qu'ils ne réagissent pas les uns en fonction des autres. Un joueur prend une option mais personne autour de lui ne la comprend en temps réel.»

Il est bien placé pour le mesurer. Passé du sport le plus collectif qui soit, le rugby, au sport éminemment individuel qu'est le tennis, Jérôme Bianchi insiste sur ces notions de «réaction au partenaire» qui fait, pour lui, «la différence entre un sport individuel et un sport collectif.» Implacable. «Dans un sport individuel, il n'y a pas d'autres intervention que la tienne. Il n'y a pas de mouvement, pas de spirale ascendante ou descendante. Cette spirale, ajoute-t-il, qui est la clef du plaisir du jeu de rugby, par exemple, et du plaisir d'être ensemble pour le pratiquer. Dans un sport collectif, il y a du mouvement. Et il est créé par l'adaptation.»

Le haut niveau, précisent les experts, se construit à partir de la vitesse et la précision. Dans tous les domaines. La vitesse, c'est souvent ce qui fait qu'un excellent joueur de club ne peut pas franchir le cap international. On y ajoutera le mental. A ce sujet, j'y reviens, le XV de France n'a toujours pas de préparateur mental intégré, de développeur de la performance. Même les Ecossais s'y sont mis. Depuis quatre saisons. Et ça a l'air de leur réussir. Mais ils n'ont pas chez les joueurs d'ego à protéger et du côté du staff de pouvoir à maintenir. Là aussi, le rugby français est dépassé.

mercredi 21 février 2018

Rugby à l'estomac

Une fois, une seule dans l'histoire du Tournoi des Cinq Nations, une rencontre a quitté ses écrins parisiens habituels, à savoir le Parc des Princes et le stade de Colombes baptisé Du-Manoir. C'était en 1924. Des pluies diluviennes s'étaient abattues sur la capitale jusqu'en sa lointaine banlieue au point que le terrain de Colombes avait été transformé en rizière. Du-Manoir n'était pas Kings Park et ce match contre l'Ecosse fut déplacé au stade Pershing, là où quelques années plus tôt, s'était déroulée une rencontre restée à la postérité grâce aux écrits d'Adolphe Jauréguy, signalant qu'il avait vu là ce qui se faisait de mieux "sans couteaux ni révolvers".

Pershing, donc, terrain militaire, pour y disputer France-Ecosse. Incongru. Mais utile. Il s'agissait de rester intra muros ou presque car les Ecossais, entre autres adversaires, adoraient jouer à Paris, ce "Gai Paris" qui va de la Gaité Montparnasse aux Folies-Bergères, et que par renversement nous appelons "Paris by night". Aux temps pionniers, les internationaux calédoniens se payaient même le déplacement. Etaient sélectionnés ceux qui avaient les moyens de voyager, rugby réservé à l'élite des écoles et des universités privées, jeu de nantis où perdre n'avaient pas vraiment beaucoup d'importance du moment où les règles d'engagement avaient été respectées.

Aujourd'hui me voilà transporté en train vers Marseille. Une avancée dans le passé à l'heure où tout s'effectue en avion. Je vous écris d'un wagon qui fonce vers le destin qui prend place dans l'Orange Vélodrome pour un France-Italie de tous les dangers, match de stress qui a de quoi nouer les viscères bleues au plus serré. Qui aurait écrit que nous craindrions un jour de chuter dans l'abîme par nos voisins transalpins ? Qui aurait imaginé aussi que l'Argentine puis désormais les Fidji seraient un jour devant la France au classement mondial ?

Reconnaissons que le jeu pratiqué par les Italiens, en ce début d'année, est de bien meilleure facture que celui du XV de France. Et seules quelques faiblesses individuelles en défense ne permettent pas aux coéquipiers de Sergio Parisse - lequel a travaillé d'arrache-pied son drop-goal depuis deux ans - d'envisager encore et pour vendredi soir une victoire historique en terre de football. Je dis ça, mais à l'époque où Jean Dop n'était pas confondu avec un shampoing, le rugby à XIII était sport d'élection au vélodrome, laissant au ballon rond le soin d'évoluer en lever de rideau.

En 1955, une foule en liesse accompagnait de la Canebière au stade les vainqueurs du Goodwill Trophy, deux tests à un, en Australie, exploit retentissant sous le capitanat de Jacky Merquey, trois-quarts centre et ouvreur de Toulon et de Cahors à XV, de Marseille, d'Avignon (au moment, où j'écris cela, mon train fait une halte en gare d'Avignon, justement) et de Villeneuve-sur-Lot, international dans les deux codes entre 1950 et 1960. Tout en ayant exercé la profession de pharmacien. Un authentique personnage ovale. Méconnu.

Paris-Marseille avec un expresso. Et un court séjour à Aix-en-Provence où s'entraîne l'équipe de France. Aix qu'on annonçait ce matin recouvert d'un manteau de neige (cf. photo). Quand ça veut pas rigoler, hein ? Mais en arrivant vers midi, magie des tableaux de Cézanne, la Rotonde luisait de soleil sous l'air frais d'un parfum de vacances. Si ce n'est le bruit assourdissant des machines à éventrer la chaussée puisqu'il s'agit de faire passer bientôt en centre-ville un tramway. Nommé désir ?

Le désir, il est pour ces Tricolores d'arracher enfin un succès, et tant pis si c'est la peur au ventre, ils ne sont plus regardants. Reste que surgit un paradoxe au pire, une incertitude au mieux, à associer un tandem Bastareaud-Doumayrou s'il faut par ailleurs aligner Bonneval, Grosso et Fall en triangle arrière. Option prise en force du milieu du terrain - peur au centre, donc - et développement au large dans un deuxième, voire un troisième temps.

Que vaudrait un paseo à Aix-de-Provence sans évoquer deux heures durant en compagnie de Lucien Simon lui Juan Belmonte, moi José Bergamin, l'art de la transmission et du toreo, son silence assourdissant; aussi le sens des passes - et oui toujours - et la mort en face. Lucien Simon qui brigua un temps la présidence de la FFR et pour lequel allait mes suffrages, si j'en avais eu. A deux pas de ce cours Mirabeau dînaient dans le calme et l'oubli qu'il procure les joueurs du XV de France.

Trouve un capitaine et tu auras ton équipe, avons-nous dit : elle sera à l'image de celui qui l'incarne. Faite de pleins et de déliés, ou de vide abyssal, c'est selon. Guilhem Guirado officiait en conférence de presse jeudi au vélodrome de Marseille. Touché, affecté, a-t-il avoué, par la sortie d'Edimbourg, laissant son téléphone éteint pour ne pas répondre aux sollicitations mais affamé, désormais. Aujourd'hui sera un moment de vérité. A porta gayola !