mercredi 29 août 2018

D'un coup d'aile

Du coup, ça fait résonner les injonctions de notre entraîneur qui hurlait du bord de touche : "Aux jambes, aux jambes !" quand nous devions arrêter un adversaire. Il semblerait que le législateur a compris, lui aussi, qu'il est préférable de se baisser. Terminé le plaquage destructeur dit "à la samoanne". Il aura fallu un mort. Comme pour les virages dangereux. C'est sans doute la direction que prenait le rugby. La touche, naguère foire d'empoigne, est devenu aussi lisse que l'intérieur d'un ascenseur. La mêlée s'est rectifiée, bassin sous les épaules, poussée axiale. Le chantier, aujourd'hui, s'ouvre sur le plaquage, lequel fait redescendre sa ligne de démarcation des épaules au bassin. A n'en pas douter, une nouvelle forme de jeu va éclore de ce énième changement de règle.

Les All Blacks n'ont pas attendu le législateur pour prendre un temps d'avance. Ils pratiquent un rugby que personne ne parvient à déjouer, se passent la balle comme on tourne un rouet pour enfiler la laine et une fois l'adversaire étourdi s'engage dans le plus petit intervalle comme s'ils disposaient d'une carte automatique à l'année quand le reste de la file doit s'arrêter au péage enfoncer son ticket. Personne, que ce soient les Sud-Africains, les Argentins, les Australiens, les Anglais et nous, n'a la moindre idée du jeu qu'il faudra pratiquer pour être champion du monde l'année prochaine au Japon. Les All Blacks, eux, ont tracé leur propre marque. A l'encre noire.

J'ai croisé le chemin de Joe Rokocoko, il y a peu, et nous avons devisé quelques minutes sous ce qu'il reste de soleil en région parisienne, fin août. Je l'avais rencontré à Albany une première fois en 2003, quand il traçait un record de dix-sept essais en douze sélections. Quinze ans après, il n'a pas changé. Même démarche souple, même carrure athlétique, un sourire accroché au visage et pas un éclat de méchanceté ni de vice dans le regard. Nous avons parlé de la pluie et du beau temps. Vraiment. Lui natif des Fidji a joué dans deux pays, la Nouvelle-Zélande et la France, plus précisément à Bayonne et à Paris, où il pleut souvent.

Comment fait-on quand on aime le soleil et qu'on en est souvent privé ? Nombreux sont ceux qui doivent s'adapter à des climats - et là, je ne parle pas seulement de météorologie mais de sentiments, d'ambiance et de atmosphère, de cadre professionnel et d'organigramme - qui ne leur correspondent pas. "Si on commence à s'en préoccuper, me répondit-il, ça devient un souci. C'est notre attitude qui compte." Au sens où par notre comportement au cœur d'un climat délétère, nous pouvons repousser voire faire disparaître toute gêne, toute frustration.

Samedi dernier, en ouverture du Top 14, l'USA Perpignan est tombé sur plus fort que lui, un Stade Français devenu Meyer en deux mois. De retour dans l'élite, Aimé-Giral a rugi, encouragé, hué, soutenu, grondé, chanté, sifflé. Puis, le match terminé, a applaudi les joueurs parisiens lors de leur tour d'honneur, ou plutôt de remerciement. Magnifique moment de communion qui nous rappelle que le rugby, tout score bu, appartient à ceux qui reconnaissent à l'adversaire des vertus et le saluent. Cette vidéo est devenu virale sur Twitter. C'est une bonne maladie.

Au tout début de l'aventure ovale, lorsque l'arbitrage a été confié à un homme seul muni d'un sifflet - avec lequel il rappelait son chien de chasse - plutôt qu'aux capitaines des deux équipes, l'un de ces referees déclara : "Quand j'ai un doute, je siffle contre les joueurs dont les récriminations sont les plus bruyantes. Ceux qui râlent sont très souvent ceux qui sont en tort." Aujourd'hui, ce sont les présidents de club qui font le plus de bruit en soufflant dans le tuyau médiatique, et la caisse de résonnance leur permet d'assourdir les mauvais résultats de leur équipe. C'est ainsi le cas de Mourad Boudjellal et de Mohed Altrad.

Que les présidents de Toulon et de Montpellier soient considérés par les médias anglo-saxons comme les deux hommes les plus influents du rugby français - j'en doute mais plions-nous ici deux secondes à ce jugement - en dit long sur l'image que nous véhiculons à l'étranger. Par une étrange coïncidence (ou pas), Varois et Héraultais se sont inclinés devant leur public dès la première journée de championnat. Le silence qui accompagna leurs sorties fut assourdissant. Point commun entre ces deux perdants, l'aveuglement dont ils firent preuve respectivement devant le Racing 92 et Castres à vouloir absolument faire plier la défense adverse à coup de percussions axiales, frontales et brutales.

Toulon, où a signé Julian Savea, l'ailier clone de Jonah Lomu, même stature, même puissance, même efficacité. Exclu de l'effectif All Black pour des raisons qui ne regardent que lui. Savea inscrit au gotha des trois-quarts ailes néo-zélandais dont la lignée remonte au très aristocratique Ron Jarden, athlète et skipper émérite. En passant par Doug Howlett, meilleur marqueur d'essais néo-zélandais de tous les temps. Lequel glissa à son ami Joe Rokocoko : "On est parfois trop professionnels. Et on oublie le lien fort qui existe avec nos partenaires, ceux qui sont à notre droite et à notre gauche." Ce jeu n'est pas, heureusement, totalement soluble dans les combinaisons sur ordinateur, sorte de Fantasy League alimentée par les coaches-geeks du troisième millénaire.

Reste cette bonne vieille affection entre coéquipiers, cette envie de se sacrifier pour l'autre, d'être à son soutien, à droite et à gauche, dans l'axe aussi. Car s'il est un jeu d'évitement autant que de contacts, le rugby vit certes dans la recherche d'intervalle mais dans lequel il convient de placer son partenaire. Elargir la défense pour mieux la percer, la regrouper pour mieux la contourner, mouvement perpétuel que les All Blacks - notre soleil noir - portent à incandescence, comme avant eux les Gallois des années 70. Reste maintenant à découvrir de nouveaux espaces.

lundi 20 août 2018

Ceux qui vont mourir

Il y a cette forme ovale prédisposée au parallèle saisissant, voire à la métaphore pour peu qu'on «moule la Gothique», comme il en était question à l'époque des caractères de plomb. Du pain et des jeux, devenu sandwich à la ventrêche et algarades entre avants : l'analogie entre le cirque romain et les feux du stade ne cesse de nous parler et, depuis peu, de nous heurter. Ca fait honte à voir.

Les combats de gladiateurs n'ont jamais été porteurs de valeurs, ou alors peut-être de vertus, je ne sais. En regardant pour la énième fois Gladiator, réalisé en 2000 par Ridley Scott, avec Russell Crowe dans le rôle principal, néo-zélandais d'origine parti investir dans le rugby à XIII en Australie - quel sacrilège pour les puristes ;-) - on touche, si l'on veut forcer le trait, à l'art de fédérer dans l'arène des individus qui ne pensent qu'à leur survie.

Dans ce registre péplum qui sied aux hommes transpirants, couverts de terre et armés de biceps saillants placés autour de pecs proéminents et de «six-pack» version Chippendales, il a surtout la référence 300. Ou le sacrifice des Spartiates soudés par un cri de ralliement remonté des entrailles pour la défense d'un idéal devant l'envahisseur. Le XV de France du capitaine Dusautoir s'était motivé à l'exploit en passant ce film (Zack Snyder, 2007) en boucle avant le fameux quart de finale de Cardiff contre les All Blacks.

Plutôt que l'étroit passage qui caractérise la bataille des Thermopyles, une agence de communication a décidé que la campagne de publicité qui accompagnera le Stade Rochelais, cette saison, se situerait dans une arène, celle de Saintes en l'occurrence, ville voisine à l'intérieur des terres, célèbre pour son histoire gallo-romaine, ses thermes et son petit colisée. En soi, l'idée de couvrir les joueurs de protections et de les armer est aussi originale que celle qu'eut un jour Max Guazzini d'offrir mois après mois l'effeuillage des icones.

Malheureusement pour les Rochelais, le timing bat la campagne. La semaine où le rugby français pleure Louis Fajfrowski et s'interroge sur les dangers d'un durcissement des phases de contacts, voilà que les créateurs et leurs commanditaires sont obligés de se justifier par presse interposée. Passée cette première réflexion née de la caricature, penser que le rugby n'a jamais considéré comme un spectacle la mise à mort, et s'il est un combat, son lot reste collectif. Pas individuel.

Morituri te salutant. Ceux qui vont mourir te saluent. Prononcée par les gladiateurs, esclaves élevés au rang de chair à trident avant de s'étriper pour le plus grand plaisir d'une foule venue se délecter de sang. La modernité ovale a maintenant rattrapé la friction et me rappelle cette scène tirée de The Square (Ruben Ostlund, 2017, Palme d'or) : pour booster le clip de promotion d'une exposition d'art contemporain sur le thème de la solidarité, des communicants décident de faire littéralement exploser une petite fille qui traine son malheur dans la rue en mendiant. A voir, si ce n'est déjà fait.

Ah ça, l'exposition est maximale ! Tout le monde parle du Stade Rochelais. Même ceux qui ne s'intéressent pas au rugby sont au courant de cette campagne de pub. Effet garanti, réussite totale. Connaissant ce club, je m'interroge : le comité directeur n'a pas été consulté pour valider (ou pas) ce concept, le découvrant via la presse, et personne, parmi les décideurs du secteur pro, principalement le président Vincent Merling et le directeur-général Pierre Venayre, n'a imaginé les effets pervers que l'association «jeux du cirque-Top 14» pourrait produire sur les esprits.

Aujourd'hui, fraternité, soutien, solidarité, humilité, discrétion, empathie sont autant de valeurs éculées qui n'intéressent pas les annonceurs. Elles ne touchent qu'une poignée d'entre nous, ce qui n'est vraiment pas suffisant pour remplir les travées. Le néo-public est attiré par la buzz comme les mouches sur l'étron. Pas facile de faire de la promotion avec autre chose que du sang, des stars, des ambitions, du blingbling échafaudé et des déclarations outrancières.

Pour toutes ces raisons me revient une petite musique en clé de sol : le parcours et le succès du Castres Olympique. Une réussite qui doit beaucoup, si j'en crois mon ami Jean Guibert, au trousseau de clés que porte Christophe Urios. «Il a amené les individus au maximum de leurs possibilités, me souffle ce sophrologue. Les joueurs sont allés au bout d'eux-mêmes et il a su les gérer.» Et l'ancien coach de Tyrosse et de Dax d'ajouter : «Les autres clubs ont connu des échecs humains. Les joueurs n'acceptent pas de fournir, à titre individuel, un effort maximal pour atteindre un objectif collectif.»

Il y a ceux qui vont mourir, donc, et ceux qui meurent. Louis Fajfrowski. Et aussi Jean-François Marchal. Vendredi 10 août. Hommages pour l'un, silence pour l'autre. Peu de lignes accompagnent la disparition de cet ancien deuxième-ligne lourdais, cinq fois international en 1979 et 1980. Oublié de la grande famille du rugby. Malade, handicapé, brisé, isolé, écœuré. Décédé à 68 ans. Qui était présent lors de ses funérailles ? Ses ex-coéquipiers, Berbizier, Caussade, Garuet, Rancoule, Lafforgue, quelques dirigeants autour de Hauser... En tout, une vingtaine de personnes. Abandonné, il a vécu trente ans de calvaire. Tu étais tout seul, Jeff...