mardi 3 septembre 2019

On se fait des sushis ?

Voilà. C'est fait. En trois minutes chrono. Sur TF1. Entre deux écrans de publicité. La séquence d'annonce de la liste des 31 Tricolores pour le Japon a livré son secret et si j'étais l'agent de Matthieu Jalibert, je lui conseillerais d'apprendre illico le japonais en dix leçons, de buter en Geta, en Zori et en Setta et de vérifier son passeport. Sait-on jamais. L'histoire des Coupes du monde regorge d'appelés de la dernière minute - Thierry Dusautoir en est la parfaite illustration - ou en cours de compétition : il suffit de se souvenir comment et pourquoi Jean-Baptiste Lafond, Fabien Galthié, Albert Cigagna ou Rémy Grosso rejoignirent les Tricolores.
Laisser dans le Top 14 le meilleur ouvreur français et demander au plus performant flanker-coureur-soutien-relais dont on dispose en la personne de François Cros de rejoindre Toulouse plutôt que Tokyo sont autant d'aberrations qui interrogent la santé mentale de nos sélectionneurs.  Nous en sommes donc arrivés à espérer que les plus remarquables joueurs français à leur poste gagnent finalement le Japon d'une façon ou d'une autre pour redonner un peu de brillant à une équipe de France qui en manque cruellement.
Jamais depuis la grande débandade de l'été 1991 sélection nationale n'avait été aussi mal constituée, agglomérée, alignée, proposée, présentée, dirigée... Avant même le début de la compétition, elle s'est inclinée par chaos en perdant ses repères. Cela-dit, cette chienlit qui inquiète maintenant tout le monde fait écho à une certaine cohérence qui maintient son trajet depuis quelques temps déjà. Il suffit de récapituler les errements pour s'apercevoir que l'abattement qui nous habite est fils de logique. Et c'est bien cela - davantage que la perspective d'être éliminé pour la première fois dès la fin des matches de poule - qui nous désespère.
Jacques Brunel a maintenu Guilhem Guirado capitaine tricolore au lieu de tourner la page et de promouvoir un jeune leader capable d'emmener ensuite avec ce supplément d'expérience le XV de France au Mondial 2023. Embarqué presque contre son gré dans cette galère à la demande du président de la FFR Bernard Laporte après le limogeage de Guy Novès, il n'a pas eu d'autre choix d'appeler comme adjoints des techniciens en rupture de banc - Elissalde, Bonnaire, Bruno. Devant le fiasco de cette expédition, il a ensuite accepté que ses successeurs (Galthié, Labit, Giroud) montent à bord en cours de route pour changer de cap.
Et vous voudriez, en plus, que ce montage de fortune fonctionne ? Il y a quelques décennies, mon confrère et voisin Francis Delteral avait signé un éditorial au sujet des bricolages tactico-techniques de Jacques Fouroux intitulé "Clavettes et boulons", stigmatisant les errements du coach tricolore de l'époque, soulignant son manque de vision, ses aménagements à courte vue, ses choix à l'emporte pièce. Une époque - à partir des années 60 et l'avènement de Denis Lalanne - où les journalistes de sport n'hésitaient pas à donner leur avis étayé, a éditorialiser, à critiquer, à s'engager.
Jusqu'à prendre position, voire parti. Quelques exemples : Jean Gachassin à la place de Guy Camberabero, Maso et Trillo plutôt que Lux et Dourthe, Astre de préférence Fouroux, Charvet mais pas Andrieu, Blanco arrière et pas ailier. Ils appelèrent à la sélection de Laurent Cabannes, Alain Penaud, Thomas Castaignède, Imanol Harinordoquy, Frédéric Michalak... Ils allèrent jusqu'à militer (c'était à la fin des années 90) pour que Pierre Villepreux intègre le staff tricolore. Parmi ces plumitifs, Christian Montaignac et Jean Cormier furent les plus investis. Depuis, il est convenu d'accompagner la procession la main dans la corbeille de roses plutôt que de porter le fer dans la plaie.
Il faut l'écrire, même si ça déplait en haut lieu et désespère aussi Billancourt, l'équipe de France part disputer la Coupe du monde 2019 au Japon avec un capitaine qui n'est pas titulaire à son poste, une troisième-ligne fantôme dont on ne connait absolument pas la composition, une interrogation coupable au poste de demi d'ouverture et un trou au centre de la ligne de trois-quarts. Sans compter qu'aucun observateur un tant soit peu technicien n'est capable d'identifier la structure du jeu pratiqué lors des trois test-matches de préparation.
En off, les divers consultants des grands médias français sont pessimistes et interloqués. Mais à moins trois semaines du coup d'envoi, personne ne se risquera à prédire un fiasco, même si tous les signaux sont - c'est le cas aujourd'hui - au rouge. Chacun veut encore croire que dans ce sport professionnel de combat collectif tout, et surtout l'espoir, reste possible. Comme si avec une mêlée d'airain (Poirot, Chat, Slimani, Vahaamahina, Iturria) et une relance de quatre-vingt dix mètres (Fickou, Dupont, Huget), ce XV de France pouvait renverser d'entrée de compétition l'Argentine.
Se qualifier pour un quart de finale de Coupe du monde a toujours été pour les Tricolores depuis 1987 un minima ovale. Mais aujourd'hui, huitième nation mondiale avec le deuxième plus grand nombre de licenciés - on peut parler de gâchis -, la France ne dispose d'aucune marge de manœuvre. Triste réalité. Trente-et-un Tricolores partiront samedi pour le Pays du Soleil Levant en classe éco. Leur objectif est d'une terrifiante modestie et nos rêves écornés.


lundi 26 août 2019

A partir de rien

Ceci n'est pas un selfie. Juste la photo souvenir d'un exploit inaugural. De ces moments de joie collective inoubliable, certes, mais qu'il ne faut quand même pas manquer d'immortaliser. Ou comment se sortir d'un espace étriqué - celui du vestiaire visiteur de la U Arena - pour ouvrir la perspective la plus radieuse, passer d'une accession de Pro D2 au top 6 du Top 14 en un coup d'ascenseur. Regroupés dans ce réduit minuscule, on les imagine se motiver pour ne pas sombrer, ces Basques, trouver côte à côte, épaule contre épaule, les yeux dans les yeux, l'énergie et la foi nécessaires pour prendre d'assaut les tours de La Défense.
Ceci est une équipe. Nous serions incapables de mettre un nom - mis à part Johnston, Camara, Battut et Monribot -  sur chacun de ces visages, mais nous savons au moins une chose et elle apparait essentielle : il s'agit de l'Aviron Bayonnais. Cette impossibilité d'identifier chaque joueur avec précision, prenons-là comme une métaphore : l'individu s'efface derrière le groupe constitué. C'est sans doute ici le secret de la réussite : constituer une équipe au sein de laquelle les egos s'émancipent de leurs boursouflures pour n'exprimer qu'une essence, celle du jeu à plusieurs.
Prenez le XV de France, par contre-exemple. Après deux matches de préparation à Nice et à Edimbourg, les avis sont unanimes : il ne faudrait envoyer le ballon qu'à l'aile de Damian Penaud pour que jaillisse une étincelle. Projet minimaliste mais certitude validée : il n'y a aujourd'hui au sein de pâles Tricolores que cet athlétique feu-follet pour créer, tignasse ébouriffée, une situation de jeu à partir de rien. Cet "à partir de rien" résume l'état des lieux avant installation au Japon. Deux mois de préparation pour un tel chantier, ça nous interroge.
Si l'on s'en tient aux seules Coupe du monde, on pourra se consoler en signalant que les All Blacks ont bafouillé pendant un peu moins de trois décennies avant de trouver leur lumière noire. Après le titre de 1987, ils durent en effet attendre vingt-huit ans pour en ajouter un deuxième. Depuis qu'ils ont trouvé la martingale, j'en vois bien un quatrième se dessiner. Mais avant cela, entre 1991 et 2007, leur chemin fut chaotique, semé d'erreurs de sélection (trop vieux en 1991), de préparation (intoxiqués en 1995), de jugement (présomptueux en 1999), de management (soumis en 2003) et de tactique (aveuglés en 2007).
Quand on reprend les chapitres tricolores - ce que je fais pour un hors-série de L'Equipe à paraître mi-septembre - jamais XV de France n'a été aussi faible lors de ses tests de préparation. A l'exception, peut-être, de l'édition 1991, ce qui est tout sauf engageant... Trente minutes dans les jambes, pas davantage ; une approche tactique datée ; un leadership transparent ; une technique indigne du haut niveau. Sans oublier pour faire bonne mesure un staff technique surnuméraire composé en grande partie d'hypocrites qui se détestent. Bref, une main sans un seul atout pour faire le jeu. Il y a de quoi s'inquiéter. Ou s'en désintéresser en effectuant un pas de côté.
Il y a une quinzaine d'années, alors que nous évoquions les All Blacks, leur mythe, leur fonctionnement, leur poids, Sean Fitzpatrick me fit cette confidence qui reste la meilleure définition de ce qu'est une équipe. Alors qu'il disposait depuis 1995 de l'arme fatale en la personne de Jonah Lomu, le capitaine des All Blacks qu'il était avait mis en place une stratégie pour le moins particulière : ne jamais impliquer systématiquement Big Jonah - pourtant capable à lui seul de faire une différence - mais obliger le reste de l'équipe à travailler collectivement l'adversaire, quitte à envoyer le ballon vers l'aile de Lomu quand il n'avait plus aucun défenseur face à lui...
En prolongeant cette réflexion, je constate à quel point un paradoxe regorge de force : aucun individu, aussi fort soit-il, n'est supérieur à l'équipe. Il faut que le XV de France soit vraiment dans l'embarras pour n'avoir que le seul Damian Penaud à servir pour se donner un peu d'élan, un peu d'allant. Mais de la même façon qu'ils ne sont pas champions du monde après leur succès niçois face aux réservistes calédoniens, les Tricolores ne sont pas devenus complétement minables depuis la gifle d'Edimbourg. Cela dit, la dernière fois qu'on les avait trouvés au pied du château, ils s'amusaient à fesser une conquête locale. Cette fois-ci, c'est sur leurs joues que la claque résonne.
Grand capitaine parmi les piliers, Wilson Whineray avait glissé à son homologue français François Moncla, propos magnifié sous la plume épique de Denis Lalanne : "Les grandes équipes ne meurent jamais." Ce qui est valable pour l'Aviron Bayonnais l'est aussi pour le XV de France. En 1961, lors de sa tournée en Nouvelle-Zélande, il avait connu l'humiliation (32-3, cinq essais à un) lors d'un troisième test au cours duquel toute une génération (les frères Boniface et Camberabero, Crauste, Celaya, Domenech, Lacroix et Lacaze) fut transpercée de honte. "Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort", aurait pu chroniquer mon penseur préféré.
Je n'ai pas vérifié si les joueurs du XV de France ont osé "se faire un selfie" à Murrayfield. Cette génération bleue, narcissique, aime se mettre en scène, et c'est bien le seul marqueur dont elle dispose... Mais on ne reconnait pas une défaite puisqu'elle est, par définition, orpheline. En parlant de défaite, vendredi s'avance le troisième pensum pré-Mondial au Stade de France, test-match qui sonne creux. On espère juste que la Nazionale aura le bon goût de ne pas humilier davantage une sélection périssable au sein de laquelle débuteront Huget, Lauret et Vakatawa qui n'ont pas encore montré ce dont ils sont capables. Avant l'annonce lundi soir de la liste définitive des trente-et-un du Tokyo Express.