Voilà. C'est fait. En trois minutes chrono. Sur TF1. Entre deux écrans de publicité. La séquence d'annonce de la liste des 31 Tricolores pour le Japon a livré son secret et si j'étais l'agent de Matthieu Jalibert, je lui conseillerais d'apprendre illico le japonais en dix leçons, de buter en Geta, en Zori et en Setta et de vérifier son passeport. Sait-on jamais. L'histoire des Coupes du monde regorge d'appelés de la dernière minute - Thierry Dusautoir en est la parfaite illustration - ou en cours de compétition : il suffit de se souvenir comment et pourquoi Jean-Baptiste Lafond, Fabien Galthié, Albert Cigagna ou Rémy Grosso rejoignirent les Tricolores.
Laisser dans le Top 14 le meilleur ouvreur français et demander au plus performant flanker-coureur-soutien-relais dont on dispose en la personne de François Cros de rejoindre Toulouse plutôt que Tokyo sont autant d'aberrations qui interrogent la santé mentale de nos sélectionneurs. Nous en sommes donc arrivés à espérer que les plus remarquables joueurs français à leur poste gagnent finalement le Japon d'une façon ou d'une autre pour redonner un peu de brillant à une équipe de France qui en manque cruellement.
Jamais depuis la grande débandade de l'été 1991 sélection nationale n'avait été aussi mal constituée, agglomérée, alignée, proposée, présentée, dirigée... Avant même le début de la compétition, elle s'est inclinée par chaos en perdant ses repères. Cela-dit, cette chienlit qui inquiète maintenant tout le monde fait écho à une certaine cohérence qui maintient son trajet depuis quelques temps déjà. Il suffit de récapituler les errements pour s'apercevoir que l'abattement qui nous habite est fils de logique. Et c'est bien cela - davantage que la perspective d'être éliminé pour la première fois dès la fin des matches de poule - qui nous désespère.
Jacques Brunel a maintenu Guilhem Guirado capitaine tricolore au lieu de tourner la page et de promouvoir un jeune leader capable d'emmener ensuite avec ce supplément d'expérience le XV de France au Mondial 2023. Embarqué presque contre son gré dans cette galère à la demande du président de la FFR Bernard Laporte après le limogeage de Guy Novès, il n'a pas eu d'autre choix d'appeler comme adjoints des techniciens en rupture de banc - Elissalde, Bonnaire, Bruno. Devant le fiasco de cette expédition, il a ensuite accepté que ses successeurs (Galthié, Labit, Giroud) montent à bord en cours de route pour changer de cap.
Et vous voudriez, en plus, que ce montage de fortune fonctionne ? Il y a quelques décennies, mon confrère et voisin Francis Delteral avait signé un éditorial au sujet des bricolages tactico-techniques de Jacques Fouroux intitulé "Clavettes et boulons", stigmatisant les errements du coach tricolore de l'époque, soulignant son manque de vision, ses aménagements à courte vue, ses choix à l'emporte pièce. Une époque - à partir des années 60 et l'avènement de Denis Lalanne - où les journalistes de sport n'hésitaient pas à donner leur avis étayé, a éditorialiser, à critiquer, à s'engager.
Jusqu'à prendre position, voire parti. Quelques exemples : Jean Gachassin à la place de Guy Camberabero, Maso et Trillo plutôt que Lux et Dourthe, Astre de préférence Fouroux, Charvet mais pas Andrieu, Blanco arrière et pas ailier. Ils appelèrent à la sélection de Laurent Cabannes, Alain Penaud, Thomas Castaignède, Imanol Harinordoquy, Frédéric Michalak... Ils allèrent jusqu'à militer (c'était à la fin des années 90) pour que Pierre Villepreux intègre le staff tricolore. Parmi ces plumitifs, Christian Montaignac et Jean Cormier furent les plus investis. Depuis, il est convenu d'accompagner la procession la main dans la corbeille de roses plutôt que de porter le fer dans la plaie.
Il faut l'écrire, même si ça déplait en haut lieu et désespère aussi Billancourt, l'équipe de France part disputer la Coupe du monde 2019 au Japon avec un capitaine qui n'est pas titulaire à son poste, une troisième-ligne fantôme dont on ne connait absolument pas la composition, une interrogation coupable au poste de demi d'ouverture et un trou au centre de la ligne de trois-quarts. Sans compter qu'aucun observateur un tant soit peu technicien n'est capable d'identifier la structure du jeu pratiqué lors des trois test-matches de préparation.
En off, les divers consultants des grands médias français sont pessimistes et interloqués. Mais à moins trois semaines du coup d'envoi, personne ne se risquera à prédire un fiasco, même si tous les signaux sont - c'est le cas aujourd'hui - au rouge. Chacun veut encore croire que dans ce sport professionnel de combat collectif tout, et surtout l'espoir, reste possible. Comme si avec une mêlée d'airain (Poirot, Chat, Slimani, Vahaamahina, Iturria) et une relance de quatre-vingt dix mètres (Fickou, Dupont, Huget), ce XV de France pouvait renverser d'entrée de compétition l'Argentine.
Se qualifier pour un quart de finale de Coupe du monde a toujours été pour les Tricolores depuis 1987 un minima ovale. Mais aujourd'hui, huitième nation mondiale avec le deuxième plus grand nombre de licenciés - on peut parler de gâchis -, la France ne dispose d'aucune marge de manœuvre. Triste réalité. Trente-et-un Tricolores partiront samedi pour le Pays du Soleil Levant en classe éco. Leur objectif est d'une terrifiante modestie et nos rêves écornés.

