samedi 22 janvier 2022

Tout un foin

Si vous vous aventurez dans une pharmacie, ne demandez surtout pas un test EPCR : il risque de vous être refusé, avec match perdu. C'est le nouvel avatar ovale, le variant rugby qui sévit en Europe. Et qu'importe que vous puissiez aligner une équipe en ayant placés vos cas contacts à l'isolement... Il fallait s'y attendre : à force d'installer des terrains synthétiques, les clubs de rugby jouent maintenant leur destin sur tapis vert. Dans une compétition européenne au format plutôt alambiqué pour s'adapter aux contingences sanitaires, on peut regretter que ses classements se modifient au gré des forfaits et des annulations pour cause de contamination.

Et quand vous avez la chance de défendre vos chances sur le terrain, il vous faut compter avec un arbitre capable de vous pénaliser sans discontinuer pendant huit minutes, les dernières, alors que vous résistez devant votre ligne d'en-but avec courage et abnégation, et de dépasser de six minutes le temps réglementaire sans cesser de siffler à sens unique, voire inique, jusqu'à ce que votre adversaire parvienne enfin à marquer un essai synonyme de succès sur le fil, et encore l'arbitrage vidéo ne parviendra pas vraiment à le valider, ou du moins à l'invalider, ce qui est déjà une façon de faire son choix en amont...

Nul besoin de la cruelle mésaventure encaissée par un virulent Castres Olympique au Stoop Memorial de Twickenham, situé juste en face du grand stade de la Rose, une sorte de vol manifeste survenu vendredi soir face aux Harlequins, ou de la colère légitime des Toulousains privés - volés eux-aussi - de match contre Cardiff et surtout battus alors qu'ils semblaient avoir vaincu le virus, pour porter un regard critique sur les compétitions européennes, polluées par la Covid comme l'est notre société mise à l'arrêt forcé devant les variants qui surgissent, les uns après les autres, comme des vagues incessantes nous laissant, impuissants, sur la berge.

Comme naguère feu le challenge Du-Manoir et aussi celui de l'Espérance qui permettaient aux clubs engagés de récompenser quelques réservistes méritants ou de lancer des juniors prometteurs, les actuelles Coupes d'Europe ont pour principale vertu d'offrir du temps de jeu à ceux qui n'en ont pas, histoire de rebattre un large effectif en vue de la deuxième partie du Top 14. Car, franchement, en ce qui concerne leur pur intérêt sportif, noyé dans les circonstances contrariantes, il faut vraiment chercher pour le trouver.

De retour du Costa Rica après avoir croisé des crocodiles et des toucans, savouré le chant nocturne de la forêt tropicale éblouie de lucioles, j'avoue éprouver quelques difficultés à reprendre le fil des rencontres qui s'alignent ou s'annulent dans le marigot, au rythme des fadettes et des prières d'insérer, contexte délétère qui me rappelle les plus vilaines heures du rugby français telles que je pensais les avoir laissées derrière moi. Il y a bel est bien un paradigme qui ne parvient pas à céder, un changement qui ne s'opère pas alors même que la prochaine Coupe du monde s'annonce dans vingt mois.

Février s'avance et avec lui le championnat d'Europe de rugby-fauteuil qui se tiendra à la Halle Carpentier. A l'invitation de Sallem Ryadh, qui est le Thierry Dusautoir de la discipline, nous y reviendrons avec plaisir. D'autant que ce rugby qui sublime le handicap et celui, citoyen, qui intègre les laissés-pour-compte et les demandeurs d'asile seront, comme l'écologie et le développement durable, au coeur de la prochaine édition du trophée Webb-Ellis sur notre territoire. D'autres bonnes et belles nouvelles sont à venir ici, aux premières loges de ce théâtre ovale qui nous ré-enchante.

Car c'est bien d'émerveillement dont il s'agit lorsqu'on évoque la quête du bonheur. Pour cela, libre à chacun de dépasser les normes imposées, de sublimer un quotidien imposé, de ne pas hésiter - surtout que nous sommes assis sous la manne - à souligner le travail des hommes et des femmes qui construisent sans se plaindre et refusent de subir. Car nous l'oublions trop souvent, nous sommes toujours maîtres de nos choix, aujourd'hui comme hier : soit regretter que trop de cloisons nous plonge dans l'obscurité, soit dessiner de petits rayons de lumière.

vendredi 31 décembre 2021

2022, Pura Vida !


On en viendrait presque à confondre l'année et la saison tellement l'hiver s'adoucit. Ce moment charnière, qu'on appelle désormais l'heure Dupont, bascule de l'avent vers l'ouverture. Depuis longtemps, nous pensons, à raison peut-être, qu'un nouvel an effacera l'ancien, alors même que les saisons se suivent et se ressemblent, une vague après l'autre. Nous portons néanmoins l'espoir que depuis l'en-but, notre ultime garde-fou, s'élancera une de ces fresques en mouvement qui nous émerveillent encore. Aujourd'hui que montent très vite les défenses de jouer - restrictions, jauges, contaminations, reports, annulations - le contre-pied s'impose. Courage, fuyons. 
Cette chronique, rédigée sur le départ, est surtout l'occasion de resserrer nos attaches qui, parfois, se distendent comme se délie une mêlée sous la poussée contraire. Avant de m'envoler m'est donc ici donnée l'opportunité de souligner à quel point j'ai savouré nos rencontres, certaines fortuites mais souvent, et c'est heureux, provoquées, échanges fructueux dont certains vont déboucher sur de nouveaux projets, autant de perspectives propres à rassembler ce que les vicissitudes - et elles ne sont pas toutes virales - tendent à éclater. 
Le temps efface sur le sable les tas des avants désunis. Oh, j'aimerais tant que l'on se souvienne des jours heureux, quand nous étions rugby et, même si les matches se ramassent à l'appel, le bon rebond qui nous a fait passer de la poésie à la prose, de la plume au cuir et de Stendhal au Synthol, n'est pas prêt d'arrêter sa course imprévisible. Nous avons tellement à explorer qu'à l'heure de servir le tee, j'imagine notre club-house résonner de chants et de rires, ce Côté Ouvert dont je vous laisse la clé pendant une quinzaine de jours. 
Cette année passée, pour ma part, a vu transformer des essais que vous avez été nombreux à accompagner, en témoignent Sur un pont de lumière et Jeux de lignes. Je considère comme un pur bonheur d'être à vos côtés grâce à l'anthologie des poèmes de Michel Sitjar et le trait d'union tracée à quatre mains entre littérature et rugby. Puisqu'un virus nous a contraint à redécouvrir l'otium, à nourrir ce temps que nous avons pour nous et malgré nous, autant lui donner sens et contenu. Et le partager.
A l'image du rugby gallois inventé au mitan des années soixante du siècle dernier, le mouvement pendulaire file la métaphore d'une touche de l'azerty à l'autre, action continue qui nous mènera sans doute à Uzerche, peut-être à Saint-Pierre-de-Trivisy, mais sans aucun doute à Saint-Paul-lès-Dax pour une rencontre culturelle ovale dont le titre - Le Grand Maul - est à lui seul tout un roman. Nous y reviendrons.
En attendant, je me glisse dans le maillot d'un chercheur de silence, destination Costa Rica, là où s'arrête la route et serpente la lagune, lieu sauvage préservé, épargné, isolé. J'en termine avec le brouhaha constant, le buzz polluant. Rappelez-vous, en mars 2020, lors du premier confinement, la station Curie de l'Institut de Physique du Globe de Paris enregistra une diminution de l'ordre de 40 % du "bruit sismique", c'est-à-dire des vibrations du sol... C'étaient les nôtres.
Pour les plus chanceux d'entre nous, le confinement a été une chance. Nous avons atténué les sons parasites, écarté les relations toxiques, regardé en nous, redécouvert le plaisir des petits rituels quotidiens constitués d'attentions, repensé notre propre histoire à l'aune de la rareté. Tout un loisir studieux mis à profit. Car les mois qui s'annoncent ne promettent rien d'autre que ce que nous avons déjà subi. Le monde de demain n'est encore qu'une esquisse, et il ne servira à rien d'y amarrer nos convictions.
Toutes et tous, de la façon la moins conventionnelle possible, je vous souhaite de créer une année 2022 dans laquelle vous aimerez vous plonger. Enchantez chaque jour qui se lève, chaque nuit qui vous enveloppe. Profitez du temps offert pour effectuer un bout de chemin avec les personnages de roman de votre choix, Robinson ou Cyrano, Bartleby ou Bardamu, Dorian, Clarissa, Molly, Edmond... Consentez à vous perdre. Et, afin d'être certains que nous nous retrouverons - Pura Vida, mes ami(e)s, corona et solera -, ne demandez sous aucun prétexte votre chemin à quelqu'un qui aurait l'illusion de le connaître. Et surtout la sotte idée de vous l'indiquer.