Longtemps oublié sur son petit rocher atlantique enclavé loin des grandes routes ovales, traditionnellement occupé à former la jeunesse locale aux fondamentaux de ce jeu collectif d'obédience anglaise, récompensé dans les années soixante-dix par trois titres de champion de France juniors Reichel et Crabos, le Stade Rochelais newlook est à quatre-vingt minutes d'une performance historique que n'aurait jamais imaginée Arnaud Elissalde monté de son pays basque natal pour présider aux destinées sportives de cette équipe de pêcheurs hauturiers : devenir le premier club victorieux de la Champion's Cup juste après avoir été le dernier vainqueur de la défunte Coupe d'Europe.
L'historique "Nono" aurait sans aucun doute réajusté de plaisir son béret en voyant le pack rochelais régulièrement briser la ligne d'avantage en alternant ses puissantes figures de proue sur l'étrave - Atonio, Skelton, Alldritt, Botia, Danty -, sa mêlée éprouver lourdement à chaque rendez-vous l'adversaire, et sa charnière Kerr Barlow - Hastoy dicter le tempo des matches au ras des rucks autant que dans l'occupation du terrain par de judicieux jeux au pied. Car tels sont, depuis les années 60 du siècle dernier, les préceptes immarcescibles du rugby rochelais, à l'image de ce que représentent les tours Saint-Nicolas, de la Chaîne et des Quatre Sergents, piliers du port.
Espérons que l'esprit du 8 mai, jour de victoire, préludera à cette finale bis repetita entre la tour James Joyce et la caravelle, l'avatar du trèfle et l'agrégat jonquille. Car si les gens de Dublin présentent un pedigree digne du Tournoi des Six Nations, les Rochelais n'ont rien à leur envier. Néo-Zélandais, Australiens, Fidjiens, Sud-Africains et Français sont tous capés, au point que Ronan O'Gara et son staff pourraient aligner, eux aussi, une équipe uniquement composée d'internationaux. Ainsi vogue le Stade Rochelais, adaptée au courant professionnel, construit et désormais armé sans état d'âme pour conquérir des titres par la force, ainsi qu'en témoignent ses derniers voyages au Matmut Stadium - (6-36) face à l'UBB, (47-28) devant Exeter - et à Marseille (8-23) contre Toulon.
Sur quels critères basculera cette finale qui s'annonce très équilibrée ? Comme souvent dans l'hémisphère nord, conservation du ballon, enchaînement des temps de jeu, discipline et patience présideront aux débats. Mais il n'est pas irréaliste d'imaginer par ailleurs quelques inspirations géniales. Mais avant d'en arriver là, il faut juste souhaiter que l'arbitrage vidéo, cette plaie du rugby contemporain qui s'affuble tristement de toutes les précautions, n'aura pas raison de notre engouement à force de multiplier les ralentis et, surtout, ne suscitera aucune polémique post coïtum, comme ce fut malheureusement le cas il y a peu.
Finaliste de la Coupe d'Europe et du Top 14 en 2021, champion d'Europe l'année suivante, le Stade Rochelais a désormais les moyens de succéder au Stade Toulousain auteur du doublé H Cup-Top 14 en 1996 puis en 2021. C'est dire la place qu'il a prise dans le paysage rugbystique français en quelques saisons, fort aujourd'hui d'un socle de partenaires économiques et financiers en forme d'arc-de-cercle qui relie Nantes à Royan en passant par Poitiers, territoire naguère en friche ovale devenu florissant. Deux échelons plus bas, en ProD2, Nevers et Vannes s'affronteront en barrage d'accession à l'élite. Les barrières, comme autant de blocages, sont faites pour être repoussées.
