lundi 8 mai 2023

Le trèfle et la jonquille

Le pont que vont devoir traverser les Rochelais à Dublin est-il aussi impraticable qu'annoncé ? C'est en tout cas la voie le plus étroite - aucune allusion au contenu du dernier roman de Bruno Le Maire - qu'un adversaire du Leinster peut actuellement trouver. Composée pour deux tiers par les membres de l'équipe nationale irlandaise, cette province placée sous l'égide de sa fédération est profilée pour le succès. Un dessin copié-collé du Trèfle a été disposé dans son cadre de jeu, et même sans la présence de son conducteur de travaux, l'emblématique Jonathan Sexton, préservé pendant six mois afin de disputer le Mondial, le Leinster à domicile s'annonce en favori de cette compétition hybride présomptueusement renommée Coupe des champions.
Longtemps oublié sur son petit rocher atlantique enclavé loin des grandes routes ovales, traditionnellement occupé à former la jeunesse locale aux fondamentaux de ce jeu collectif d'obédience anglaise, récompensé dans les années soixante-dix par trois titres de champion de France juniors Reichel et Crabos, le Stade Rochelais newlook est à quatre-vingt minutes d'une performance historique que n'aurait jamais imaginée Arnaud Elissalde monté de son pays basque natal pour présider aux destinées sportives de cette équipe de pêcheurs hauturiers : devenir le premier club victorieux de la Champion's Cup juste après avoir été le dernier vainqueur de la défunte Coupe d'Europe.
L'historique "Nono" aurait sans aucun doute réajusté de plaisir son béret en voyant le pack rochelais régulièrement briser la ligne d'avantage en alternant ses puissantes figures de proue sur l'étrave - Atonio, Skelton, Alldritt, Botia, Danty -, sa mêlée éprouver lourdement à chaque rendez-vous l'adversaire, et sa charnière Kerr Barlow - Hastoy dicter le tempo des matches au ras des rucks autant que dans l'occupation du terrain par de judicieux jeux au pied. Car tels sont, depuis les années 60 du siècle dernier, les préceptes immarcescibles du rugby rochelais, à l'image de ce que représentent les tours Saint-Nicolas, de la Chaîne et des Quatre Sergents, piliers du port.
Espérons que l'esprit du 8 mai, jour de victoire, préludera à cette finale bis repetita entre la tour James Joyce et la caravelle, l'avatar du trèfle et l'agrégat jonquille. Car si les gens de Dublin présentent un pedigree digne du Tournoi des Six Nations, les Rochelais n'ont rien à leur envier. Néo-Zélandais, Australiens, Fidjiens, Sud-Africains et Français sont tous capés, au point que Ronan O'Gara et son staff pourraient aligner, eux aussi, une équipe uniquement composée d'internationaux. Ainsi vogue le Stade Rochelais, adaptée au courant professionnel, construit et désormais armé sans état d'âme pour conquérir des titres par la force, ainsi qu'en témoignent ses derniers voyages au Matmut Stadium - (6-36) face à l'UBB, (47-28) devant Exeter - et à Marseille (8-23) contre Toulon.
Sur quels critères basculera cette finale qui s'annonce très équilibrée ? Comme souvent dans l'hémisphère nord, conservation du ballon, enchaînement des temps de jeu, discipline et patience présideront aux débats. Mais il n'est pas irréaliste d'imaginer par ailleurs quelques inspirations géniales. Mais avant d'en arriver là, il faut juste souhaiter que l'arbitrage vidéo, cette plaie du rugby contemporain qui s'affuble tristement de toutes les précautions, n'aura pas raison de notre engouement à force de multiplier les ralentis et, surtout, ne suscitera aucune polémique post coïtum, comme ce fut malheureusement le cas il y a peu.
Finaliste de la Coupe d'Europe et du Top 14 en 2021, champion d'Europe l'année suivante, le Stade Rochelais a désormais les moyens de succéder au Stade Toulousain auteur du doublé H Cup-Top 14 en 1996 puis en 2021. C'est dire la place qu'il a prise dans le paysage rugbystique français en quelques saisons, fort aujourd'hui d'un socle de partenaires économiques et financiers en forme d'arc-de-cercle qui relie Nantes à Royan en passant par Poitiers, territoire naguère en friche ovale devenu florissant. Deux échelons plus bas, en ProD2, Nevers et Vannes s'affronteront en barrage d'accession à l'élite. Les barrières, comme autant de blocages, sont faites pour être repoussées.

dimanche 23 avril 2023

La rate au court-bouillon

Ce cliché vous évoque forcément quelque chose. Dans une fraction de seconde, Nigel Heslop va percuter de plein fouet Serge Blanco qui, protégé par Eric Champ, a réceptionné ce ballon tandis que Marc Cécillon se porte au soutien. Nous sommes en 1991 au Parc des Princes pour un quart de finale entre la France et l'Angleterre. Délibérément agressé, l'arrière tricolore tombera au sol : l'ouvreur remplaçant du XV d'Angleterre, Stuart Barnes, avouera quelques années plus tard que le staff de la Rose avait mis en place un plan "anti-Blanco". Quant au "Typhus de La Valette" récemment honoré dans le Hall of Fame du RCT, il décrochera à l'ailier anglais un uppercut à assommer un bœuf. 
Mais, finalement, c'est le XV de France qui finira pas s'incliner. Quelques jours avant ce choc, les joueurs - derrière leurs leaders Serge Blanco et Franck Mesnel - avaient menacé de faire grève s'ils ne recevaient pas sur le champ des émoluments à hauteur de ce que les Anglais et les Australiens avaient déjà, eux, négocié avec leurs fédérations respectives. La menace fit long feu : averti, le président de la FFR, Albert Ferrasse, armé de persuasion voire de dissuasion, se précipita à Enghien et mit fin à cette révolte en moins qu'un quart d'heure, précisant que ceux qui ne voulaient pas jouer seraient immédiatement remplacés. 
A cette époque, dans les couloirs de la FFR, cité d'Antin, la guerre de succession faisait grand bruit. Ferrasse se retirant des "affaires", les prétendants multipliaient alliances et trahisons. Jean Fabre avait été annoncé vainqueur par Bébert mais Guy Basquet œuvrait dans l'ombre. Robert Paparemborde aussi, tout comme Christian Carrère et Jacques Fouroux. Mais personne n'avait vu venir Bernard Lapasset, le poulain secret de Tonton, qui coiffa les concurrents sur le poteau dans un finish digne des Borgia. 
Le parallèle est saisissant. Alors que les Tricolores s'apprêtent à préparer une Coupe du monde qui se déroulera entièrement chez eux, devant leur public, dans leurs stades, les coulisses et les couloirs bruissent d'informations délétères à quelques semaines des élections partielles. A commencer par l'annonce de Serge Blanco et de Jean-Claude Skrela qui viennent de lâcher Florian Grill en rase campagne. 
Alexandre Martinez, actuel président par intérim, ne se représentera pas, à regrets ; Alain Doucet réfléchit à la meilleure façon de passer le cut et Patrick Buisson postule alors qu'il a déjà été recalé par les clubs, tout en bénéficiant du soutien de Florian Grill... Quant à Bernard Laporte, qui regarde en survêtement depuis son canapé les matches à la télé, il n'envisage rien de moins que de rejoindre le staff technique du XV de France. On passe du picaresque à l'ubuesque. 
Le rugby français ne tire aucun enseignement des leçons du passé. Il avance les yeux bandés dans un champ de mines, laissant à la chance le soin d'être son viatique. Je me demandais ce qui pourrait bien handicaper le XV de France durant ce Mondial 2023 : la pluie comme en 2003, l'arbitrage comme en 1995 et en 2011, une troisième mi-temps trop festive comme en 1987, une impréparation comme en 1999, des interférences - Guy Moquet et Nicolas Sarkozy - comme en 2007, un carton rouge comme en 2019, la gabegie modèle 2015 ? Non, pire, ce qui se prépare est un copié-collé de 1991 quand les dirigeants se déchiraient pour obtenir ou garder le pouvoir, laissant pendant ce temps-là le XV de France en roue libre. 
Sur cette photo, Serge Blanco est soutenu par Eric Champ, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. Le Varois, qui épaulait hier Florian Grill, a quitté le chantier. Cette photo prise il y a trente-deux ans, résonne fort aujourd'hui, placée - certes, de façon décalée mais c'est encore plus saisissant - dans l'actualité. Car entre dans le cadre Marc Cécillon. Et il nous faut lire l'ouvrage que Ludovic Ninet - ancien de Rugby Hebdo - a consacré à l'assassinat de Chantal par son époux, futur capitaine tricolore défendu par l'actuel garde des Sceaux et déjà légende vivante du côté de Bourgoin-Jallieu, pays de Frédéric Dard, père de San Antonio.