samedi 18 janvier 2025

Vents ovales

 

La magie de l'azerty s'arrête là où l'imagination commence à déborder le long de la ligne des touches. Comment vous faire partager l'aura que dégagent les monstres sacrés du rugby portés par cet amour du jeu de balle ovale qu'il est difficile d'évaluer tant ils lui ont tout donné ? Ainsi est André Herrero, authentique gladiateur des stades quand les tribunes étaient bordées de populaires et que le synthétique n'avait pas encore envahi les terrains, figure emblématique d'un club littéralement planté au bord de l'eau, si près qu'un drop-goal trop long peut terminer sa course dans la rade.
Maintenant que les recrues dorées que Mourad Boudjellal comparait à des Rolling Stones en tournée ont remballé leurs instruments et sont rentrés chez eux, demeurent des visages familiers si peu burinés par les ans. André Herrero, premier parmi ses pairs, n'a pas besoin de médiatisation pour susciter l'admiration. Qu'il reste un moment devant Mayol et chacun s'avance pour le saluer respectueusement. Une poignée de mains, un selfie, un mot échangé suffisent au bonheur des supporteurs. Ici rien de clinquant, pas d'effet de mode : André porte avec lui l'écho des rudes combats et la passion du RCT chevillée au corps quand d'autres, que la lumière ne vient plus chercher, se sont - on ne s'en étonnera pas - éloignés du stade.
Si ce blog devait suivre à la lettre les affres et les infos, les éclats et les éclipses qui alimentent la chronique quotidienne d'Ovalie, sans doute finirai-je par vous transmettre cet abattement qui est parfois le mien à la lecture des faits divers qui ne grandissent pas ce jeu. Passons sur la sanction-mascarade infligée à l'entraîneur de Vannes pour avoir mis en doute la probité des arbitres français : pendant que le Racing 92 excluait un de ses talonneurs coupable d'avoir manqué à ses devoirs d'exemplarité, les sélectionneurs tricolores rappelaient Oscar Jegou et Hugo Auradou, sortis des geôles argentines grâce à un non-lieu, pour préparer le prochain Tournoi des Six Nations. L'actualité ovale nous propose des carambolages dont on se serait bien passés.
Je dois l'avouer, comme certains d'entre vous, j'ai été capté par l'édition 2024 du Vendée Globe, épopée maritime tracée toutes voiles dehors, record à la clé, conclue par un duel épique dans la remontée de l'Atlantique entre Charlie Dalin et Yoann Richomme. Longtemps, le solide Varois fit figure de vainqueur tant il filait fort dans le Pacifique au point de doubler en tête le cap Horn, et je ne doute pas que les dirigeants du RCT sauront un jour prochain lui rendre hommage à Mayol, où son gabarit de troisième-ligne ne déparera pas. 
Dans ces quarantièmes rugissants, toutes et tous furent à l'ouvrage et certains trouvèrent le temps d'ouvrir un livre au milieu des grains pour oublier leur solitude. Maintenant qu'ils sont revenus à terre, nous pourrions leur conseiller le prix 2024 La Biblioteca qui récompense la meilleure œuvre rugbystique de l'année. Le choix du jury s'est porté sur Vents ovales, bande dessinée en trois tomes conçue par le dessinateur Horne et les scénaristes Aude Mermilliod et Jean-Louis Tripp. "J'ai déjà reçu des prix, m'avouait ce dernier, natif de Montauban et passionné de rugby, mais celui-là me touche particulièrement. C'est comme si j'avais décroché le Brennus."
Ce joyeux trio succède à Didier Cavarot, auteur des chroniques de Monsieur Rusigby, et à Benoit Jeantet, écrivain à qui l'on doit Le ciel a des jambes, présents au Sénat, jeudi 16 janvier, pour la remise du trophée par le Philippe Folliot, à l'origine de ce prix littéraire. Saga en trois temps, Vents Ovales (éditions Dupuis) place habilement le rugby amateur au cœur d'une histoire riche en rebondissements, dans cette province que nous portons en nous et qui, finalement, relie les trois premiers lauréats tant ils donnent voix à ceux qui œuvrent avec ferveur, engagement et humilité, pour que le rugby continue d'exister dans cette petite patrie qu'est le club.

Le jury du prix La Biblioteca est constitué de Philippe Folliot (sénateur du Tarn), David Reyrat (Le Figaro), Jean Colombier (prix Renaudot 1990), Laura Di Muzio (France Télévisions), Pierre Berbizier, Max Armengaud (photographe, membre de la Casa de Velazquez), Emmanuel Massicard (Midi-Olympique), Jean-Christophe Buisson (Le Figaro Magazine) et Richard Escot (L'Equipe).

mardi 31 décembre 2024

2025 : que le jeu demeure

 

La vieille année s'en va, vive 2025, donc. Le temps s'écoule et ce n'est souvent qu'au moment où il atteint sa butée que nous percevons la vitesse à laquelle il file et, surtout, nous glisse entre les doigts. Quel est donc, à ce titre, le chemin parcouru par le rugby depuis qu'il a quitté sa gangue amateur en 1995 ? Trente ans, déjà. Est-ce un autre jeu ? Sans aucun doute. L'activité économique qu'il génère a-t-elle dépassé la pratique sportive ? On peut sincèrement en douter quand se mesure en dizaines de millions d'euros le déficit financier qui plombe son bilan.
Reste des douze mois écoulés le reflet d'une médaille d'or olympique décrochée par l'équipe de France à 7, et il faut la placer en regard des "affaires" qui polluèrent l'été dernier pour tenter d'apporter un peu de lumière quand les zones d'ombre voudraient nous happer. Heureusement, le jeu de mains nous éclaire lorsqu'on se tourne vers le terrain, jeu de Toulousains que subirent les Irlandais du Leinster en finale de Coupe des Champions et les Bordelais surclassés à Saint-Denis en quête du Brennus.
Je vous souhaite avec le plus de force possible que quelque chose puisse vous effleurer, du sentiment particulier dont une seule passe détachée, venant devant nos yeux d'un match auquel nous assistons, un mouvement offensif qui ne peut surgir que du tréfonds d'une relance inspirée, nous touche comme un rayon de soleil et nous tient liés, quelque chose du doux plaisir que nous éprouvons quand nous sommes au stade et que ce ballon passe de mains en mains.
N'en est-il pas déjà ainsi, pour un décalage subtil ou un plaquage appuyé ? Si au cœur d'une rencontre à La Rochelle, Perpignan, Toulouse ou Clermont, à Castres, Pau, Bayonne, Montpellier ou Toulon, à Jean-Bouin, à Chaban ou à l'Arena, Vannes ou Lyon, passe un frisson d'émotion ovale, où donc ce frisson surpasserait-il ou égalerait-il seulement ce qu'éprouvent ces héros modernes que sont les joueurs eux-mêmes ?
Le poète écrit : "L'homme désire et redoute à la fois d'être tiré de lui-même : il sent que l'infini va le toucher, qui contracte sa poitrine en voulant l'élargir, et va ravir son esprit. A cela vient s'ajouter le respect de la perfection de l'art : l'idée de la jouissance permise d'une merveille qu'il va recevoir en lui comme s'il avait avec elle des affinités, entraîne une sorte d'émotion et même d'orgueil, l'orgueil le plus heureux et le plus pur peut-être dont nous soyons capables."
Ainsi s'exprimait Eduard Mörike relatant de Mozart le voyage à Prague. Alors ravissons nos esprits, touchons l'infini, respectons la perfection de l'art, jouissons de toutes les émotions, recevons le meilleur des affinités. Et comme les vibrations sublimes des accords du maître s'écoutent au-delà de la coda posée au bout de l'ultime portée, j'aimerais vous offrir en guise de cadeau à l'occasion de cet instant charnière de joyeuse intimité un peu du silence qui prolonge l'œuvre. Elle est descente en chacun de nous, avant que nous remontions goûter ensemble la nouvelle année.