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lundi 16 février 2026

Et de deux

Les paroles s'effacent, les écrits restent. Pourtant, nous traçons tous nos lettres sur du sable et personne ne sait ce que la postérité retiendra. Qu'une vague d'attaquants pousse loin son essor sur l'herbe de Murrayfield et fane la Rose. Empêtré dans sa marche arrière, le pack anglais délivre un ballon sans souffle à son ouvreur de fermeture et voilà Ford, trop centré, puni de sa mollesse sur soixante-dix mètres. Admirons plutôt un de ces Jones qui caracole. L'Ecosse en joie aurait peut-être aimé qu'il file jusqu'à Selkirk, où John Jeffrey regardait cette Calcutta Cup avec laquelle, un soir d'ivresse dans Rose Street, il décida de jouer du pied. Après tout, le rugby est un football.
1871, Raeburn Place, dans la basse ville d'Edimbourg, là où les Ecossais, intransigeants comme à leur habitude, décidèrent que le test-match inaugural de l'ère ovale se disputerait chez eux et avec leur règles. En effet, les Anglais nouvellement constitués en fédération s'étaient arrogés le droit de jouer à Londres mais avec un réglement jugé trop tendre, qui les disqualifia aux yeux des puristes de Loretto. Retoqués, ils durent rejoindre l'Ecosse et s'inclinèrent. Ainsi va Calcutta.
De même, le système calibré des Irlandais robotisés dans le mouvement des blocs s'est heurté à un mur. N'est pas Hannibal qui veut. La partition savamment écrite fut, ce samedi, déchirée par les pics transalpins armés pour la défense. L'Aviva résonnait à la pause de vivats azuréens : voilà qui promet peut-être l'exploit à venir tant il faut considérer le succès romain devant l'Ecosse, il y a une semaine de cela, comme une évidence, désormais, et non une surprise coliséenne.
Il est des records au sujet desquels nous n'aimons pas écrire : avec cette nouvelle déconvenue (12-54), les Gallois enregistrent une série de dix défaites consécutives à Cardiff dans le Tournoi. La France, elle, égrène désormais un chapelet de sept succès face à cette nation en pleine décrépitude. La logique des bookmakers a été respectée, huit essais à deux. Jamais Gallois n'ont encaissé de la part d'un XV de France autant de points sur la terre de leurs ancêtres... Le French Flair a fait vibrer Cardiff. A part ces magnifiques offensives face à d'atones adversaires réduits à l'état de piétons dans un écrin rehaussé de chants français, que retenir ? Qu'on attend dimanche l'Italie à Lille avec respect et gourmandise.
Pendant le Tournoi les travaux ne s'arrêtent pas. La Rochelle coule, Bayonne tombe. La vérité d'une saison ne passe pas l'été en pente douce. Dixièmes mais avec seulement sept succès, les Maritimes se noient faute d'avoir anticipé leur essoufflement, et les Basques, douzièmes, attendent de chuter de nouveau avant de faire descendre Laurent Travers, leur directeur sportif, sur le bord du terrain. Ses pairs, ailleurs, ne doivent pas être pressés de voir l'ancien Racingman remettre le survêtement. Ils préfèrent que l'Aviron continue de frapper l'écume des matches plutôt que de ramer de concert. Pour ces deux clubs qui naguère surfaient, le top 6 est un horizon désormais trop lointain.
Je l'ai déjà souligné ici, abonnez-vous à la chronique hebdomadaire de Pierre Triep-Capdeville dans Sud-Ouest. Celle qui vient de paraître est richement consacrée à un match qui n'a pas été disputé par la faute d'une tempête et de son cortège de pluie, nos amis de l'hiver. Pas de vainqueur ni de vaincu : match Nils ! Tout est écrit en rafales, violentes à décorner les poteaux d'Aimé-Giral. Croyez-moi sur parole, il n'est pas rare que les écrits s'envolent, eux aussi.

dimanche 3 mars 2024

Miser sur Cardiff

Pour un euro, offrons-nous un club de rugby plus que centenaire, cinq fois champion de France. Jamais forces divergentes ne furent autant à l'œuvre qu'à Biarritz. A l'heure où le XV de France convoque pléthore de Toulousains pour les faire jouer contre-nature un jeu de dépossession pour lequel ils ne sont pas formatés, on se souvient que les Galactiques - Brusque, Traille, Bernat-Salles, Peyrelongue, Yachvili, Th. Lièvremont, Harinordoquy, Betsen, Thion, Couzinet, Avril, August - décorèrent pendant une décennie l'équipe nationale dans le Tournoi, les Coupes du monde et les tournées.

Ce triste épisode raconte à quel point aujourd'hui la plupart des clubs d'élite est dépendante de mécènes, de sponsors, de partenaires industriels, mais surtout de milliardaires-propriétaires pour exister. Et si l'un d'eux, pour diverses raisons, venait à manquer, alors la chute serait quasi-immédiate. Et sans filet, comme le prouve le retrait de la famille Gave, venue investir du côté d'Aguilera après la fin de la décennie dorée généreusement soutenue par Serge Kampf, qui vit le Biarritz Olympique s'illustrer entre 2002 et 2012. 

D'autres clubs historiques ont connu semblable déroute. La palme de la disparition la plus spectaculaire revient sans conteste au Football Club Lourdais, académie de référence qui structura sous la férule de Jean Prat le jeu français comme aucun club ne l'avait fait avant. Puisque nous sommes en attente d'une performance tricolore de référence dans ce Tournoi d'après-mondial, et que nous tournons nos regards vers Cardiff, Lourdes fut en 1958 le sauveur d'un XV de France qui livra à l'Arms Park son match le plus abouti.

Référence de notre métier, mentor en ce qui me concerne, l'historien Henri Garcia me racontait il y a peu à quel point l'émotion le chavira au coup de sifflet final quand il vit les joueurs gallois accompagner respectueusement leurs adversaires vers le vestiaire tandis que le public - qui est toujours dans ce lieu à constitué d'anciens joueurs, de connaisseurs et de supporteurs respectueux - applaudissait à tout rompre ce succès français acquis avec la manière, standing ovation qui mit les larmes aux yeux de mon estimé confrère. 

Après avoir placé toute sa confiance dans les perdants du quart de finale d'octobre dernier, notre entraîneur national est désormais contraint de lancer, et pour seulement un tiers, une nouvelle génération tricolore - Nicolas Depoortere, Emilien Gailleton, Nolann Le Garrec, Marko Gazzotti, Posolo Tuilagi - qu'il est impossible d'ignorer. Les Gallois, eux, on déjà effectué cette bascule et alignent des gamins talentueux qui n'ont qu'une vingtaine d'années et enthousiasment par leur fraîcheur, leur culot et leurs prises d'initiative. De ce point de vue, nous sommes déjà battus. 

En période de doublons, le Stade Toulousain nous régale. Alors pourquoi ne pas profiter de cette dynamique pour donner au XV de France le style qui lui convient le mieux, celui du jeu à la main, ce jeu debout que, depuis Pierre Villepreux jusqu'à Ugo Mola en passant par Guy Novès, les techniciens toulousains ont porté à incandescence ? Plutôt que de persévérer dans la dépossession qui finit par ressembler à une négation de rugby, surtout quand on sait qu'aujourd'hui, les arbitres internationaux sanctionnent allégrement le gratteur...

Avouons-le, cela fait maintenant plus de six mois que le XV de France nous laisse sur notre faim, aligne de molles prestations plutôt que de solides performances et, qu'en l'absence de son capitaine Antoine Dupont parti s'amuser comme un petit fou à 7 devant les tribunes vides de Vancouver et de Los Angeles, ses anciens coéquipiers peinent à se faire trois passes dans le bon tempo et ne parviennent pas à remporter convenablement des matches à leur portée qui finissent, à notre grand dam, par leur échapper. Il est temps de miser sur Cardiff.

dimanche 25 février 2024

Les grands brûlés

Combien de temps faudra-t-il encore le répéter ? A l'évidence, la défaite du XV de France en quarts de finale de la dernière Coupe du monde n'a pas été digérée. C'était il y a quatre mois et on n'aborde pas aussi légèrement un tel traumatisme, on ne le survole pas, on ne cherche pas à en minimiser les effets et surtout, on s'en occupe au coup de sifflet final au lieu de renvoyer joueurs et staff chez eux sans prendre le temps de libérer la parole. Car maintenant, qu'on le veuille ou pas, ce XV de France de grands brûlés a perdu son mental, son moral, sa confiance et, par là, son rugby.
Après avoir terrassé l'équipe de France des moins de vingt ans la veille à Béziers grâce à une mêlée dominatrice et une défense de fer, l'Italie était en condition de réaliser l'exploit, c'est-à-dire vaincre pour la première fois le XV de France sur ses terres dans le Tournoi. Certes, celle-ci était un peu excentrée au nord mais ça restait un match à domicile que les Tricolores ne surent pas emporter. Et l'inefficacité sur leurs temps forts interroge : c'est un signal qui rappelle les mauvaises heures passées sous Philippe Saint-André, Guy Novès - viré de Marcoussis par Bernard Laporte après un match nul contre le Japon - puis Jacques Brunel entre 2012 et 2019.
En rugby comme dans d'autres sports, le cerveau s'impose comme le muscle le plus important. Il détermine tout. En témoignent ces passes manquées, balancées dans le vide, adressées à n'importe qui et n'importe comment. Aussi ces mauvaises inspirations, à l'image du "quatre contre un" en sortie de percée de Matthieu Jalibert à la 12e minute transformé à cause d'une course trop longue en "trois contre trois" piégeux dans lequel tomba Gaël Fickou, qu'on a connu plus tranchant.
Complétement perdu, ce XV de France est passé en quatre mois d'un tonitruant 60-7 - huit essais à un - en match de poule du Mondial à ce pathétique 13-13 dans le Tournoi. Ce résultat bien nul aurait pu virer à la défaite historique sans la négligence de Paolo Garbisi, coupable d'avoir mal installé son ballon avant une frappe aussi déterminante. La bourde de l'ouvreur de la Nazionale, déclassé de Montpellier pour rejoindre Toulon, rappelle celle de l'infortuné François Gelez face aux All Blacks à l'automne 2002, laissant ses partenaires avec un nul mal payé (20-20). 
Là aussi, au risque assumé de me répéter, il est temps de lancer une nouvelle génération en équipe de France. Et d'abord parce puisqu'il est question de préparer 2027, si j'en crois le staff. Les "anciens" sont exsangues, carbonisés, éteints, atones, disloqués, incapables de se sublimer, de se transcender, ou tout simplement de retrouver les plans de jeu égarés en octobre de l'année dernière, au moment le plus important, en quarts de finale. A tel point qu'on ne sait plus - depuis la défaite à Dublin en 2023 - à quoi joue ce XV de France.
Fabien Galthié a offert une chance à Posolo Tuilagi. Alors place à Emilien Gailleton, Nicolas Depoortere, Hugo Reus et Baptiste Couilloud, qu'on voit étincelant avec Lyon depuis le début de l'année ! Donnez-leur le ballon, et si possible dans de bonnes conditions ! Arrêtez de percuter bêtement devant, têtes baissées, aveuglés par l'illusion de puissance qui ne mène nulle part si ce n'est au fiasco ! Car ce résultat nul face à l'Italie est une défaite, et d'abord la défaite de l'esprit, du jeu, ce style "à la Française" qui a disparu depuis un an maintenant, sans qu'on comprenne pourquoi.
Battue par l'Afrique du Sud, humiliée par l'Irlande, chanceuse en Ecosse et surprise par l'Italie, l'équipe de France qui vise le titre mondial en 2027 a beaucoup reçu de ces quatre derniers matches. Reste maintenant à se rendre à Cardiff avant de recevoir l'Angleterre. De jeunes Gallois sans complexes et des Anglais qui remontent la pente n'auront rien de victimes expiatoires. Et il est possible qu'au moment d'éclairer les comptes, l'avant-dernière place du classement revienne à cette France pour l'instant un peu rance, anesthésiée par la communication lénifiante de son coach qui a tendance à éteindre la lumière.

mardi 14 juin 2022

Dépasser le barrage

La défense prend des allures d'essuie-glace. A en croire les experts autoproclamés, il faudrait faire barrage, donc, et bloquer les débordements sur l'aile gauche, alors qu'on nous expliquait il y a peu qu'il fallait tout faire pour éviter d'être enfoncé côté droit... Reste que le week-end dernier, les tentatives ont été fructueuses: huit essais à Ernest-Wallon, six à Chaban-Delmas, comme autant de réussites. D'ordinaire, la phase finale du Top 14 est terminale : verrouillée, frileuse, défensive et bien peu spectaculaire. Cette fois-ci, avec le retour - sonore - du public dans les tribunes, il faut croire que l'ambiance festive a porté les joueurs. Pour notre plus grand plaisir.

Prime à l'hôte, donc. L'apport des supporteurs n'y est pas étranger. Projetons-nous maintenant aux demi-finales, very nice. Prime au repos, à la récupération ? Et donc petit avantage fraîcheur aux Castrais et aux Montpelliérains ? Sans doute, en toute logique. La phase finale est une intense saga sans temps morts. Son équité a pour source le classement, d'où l'intérêt - du moins est-ce ainsi présenté - de terminer dans les deux premiers pour reposer les troupes après neuf mois de route. 

Cruelle, écrivions-nous la semaine dernière. Oui, la phase finale l'est, et ce n'est pas Christophe Urios qui nous contredira, lui qui a misé sur une révolte afin d'aider son équipe à décrocher, enfin, le Bouclier de Brennus. Mais un soulèvement du vestiaire peut-il être efficace trois semaines de rang ? Les Girondins n'ont-ils pas tout puisé, et donc épuisé d'un seul coup leurs ressources face au Racing 92, dimanche dernier ? Si focaliser sur une seule personne l'ire d'une équipe en mal de vigueur permet à l'UBB de terrasser Montpellier, dimanche, alors Christophe Urios méritera d'être sacré manager le plus coruscant - clin d'oeil à Jacques Verdier - de la saison.

Brillant, Phil Bennett l'était lui aussi. Imaginez débuter dans le XV de Galles après l'immense Barry John... Le crocheteur de Llanelli n'a pourtant jamais été dans l'ombre de son ainé et a pris immédiatement sa part de lumière. Là où Mozart en crampons s'infiltrait en finesse, masquant sa pointe de vitesse par une aisance de sylphide, Phil Bennett a hissé, tel un danseur sur la pointe des pieds, la feinte de corps au rang de performance artistique. Il s'est éteint le 12 juin, à l'âge de 73 ans, mais sa mémoire nous éclairera encore longtemps.

Il y a une quinzaine d'années, en reportage à Llanelli avec mon copain photographe Fred Mons pour L'Equipe Magazine, Phil Bennett, véritable ambassadeur du club et de la ville, m'avait ouvert toutes les portes comme il perçait les défenses : souriant, affable, disert, disponible. Il s'était présenté à nous en costume trois pièces, élégant de la tête aux pieds, la pochette assortie. Avec lui, sans attendre, nous avions pu récolter dans la ville, au sein du club et alentour histoires et anecdotes, angles et sujets. Avant de terminer notre visite par un Land of my Fathers d'anthologie, au terme d'une concert privé, je veux dire juste pour nous, du Llanelli Male Voice Choir, dont la discographie n'est plus à vanter. 

Comme d'autres joueurs de sa génération rouge - JPR Williams, Gerald Davies, Ray Gravell, Gareth Edwards, Merwyn Davies - Phil Bennett était un leader. Un porteur de jeu. Benny, pour les intimes. Et s'il y a une évidence que nous enseigne la phase finale, c'est l'importance des leaders. Leaders de vie et de vestiaire durant la saison, certes, mais au moment des matches couperets, ce sont surtout les leaders de jeu qui font la différence. Le Racing 92, à l'exception de Gaël Fickou, en manque, et sa défaite en barrage est d'abord stratégique : trois essais encaissés en onze minutes, sans réaction de l'équipe. 

De son côté, La Rochelle disposait de perforateurs - Skelton, Alldritt, Liebenberg, Botia, Danty - mais pas de chef d'orchestre capable d'inverser la partition, de comprendre en quelques minutes comment s'articulait le piège toulousain (double défense : vive au ras et inversé au large) et d'adapter une nouvelle façon de prendre la ligne d'avantage. Les barrages désormais rompus, ces demi-finales seront celles des maîtres du jeu, opposant les voisins ennemis vendredi soir et puis, le lendemain, des ambitieux affamés. En n'oubliant jamais que "la plus grande des victoires est celle au cours de laquelle nous avons eu la ferme conviction et le sentiment net d'avoir offert et donné toutes les opportunités à notre adversaire pour en sortir grandi."

mardi 1 mars 2022

La harpe et le sillon

Sur le mur d'enceinte de Murrayfield est désormais gravée depuis le 26 février 2022 cette inscription : "C'est avec un parfait mépris pour les règles du rugby tel que joué à son époque que Gaël Fickou prit le ballon dans ses mains dans l'axe des poteaux écossais et, d'une foulée chaloupée, courut dans un large travers pour s'en aller marquer, seul, en coin, après avoir passé en revue la moitié de la défense adverse." Une plaque presque identique ornait le mur d'enceinte du Lansdowne Road de Dublin que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, les moins de trente non plus, avant qu'il ne soit démoli. Elle rendait hommage à l'Australien David Campese en des termes similaires. C'était le 27 octobre 1991, en demi-finale de Coupe du monde. Cette action est gravée à jamais dans ma mémoire. Un large travers, aussi, devant la défense néo-zélandaise pour marquer en coin, au pied de son rival, l'immense John Kirwan.

C'est le privilège des princes que de faire fi des règles et des coutumes pour créer leur propre univers. Gaël Fickou, c'est désormais une certitude pour ceux qui en doutaient encore, fait partie de ces êtres à part, joueurs uniques dans leur genre, capables de repousser les frontières du réel, de faire vieillir les normes. Car enfin, il n'y a pas pire injure à jeter au visage d'un trois-quarts que de lui reprocher de courir en travers pour manger l'espace de ses partenaires, leur dénier une existence. Un acte d'égoïsme absolu qui était souvent, lorsque je jouais, la certitude de passer le dimanche suivant du poste d'ouvreur au mieux à celui d'ailier, mais le plus souvent de remplaçant.

Gaël Fickou, comme David Campese, et quelques autres aussi dont vous pourrez alimenter la liste en apportant un commentaire ci-dessous, ne s'est pas offert un luxe, encore moins un choix par défaut. Non, il a d'abord regardé comment s'étalait la défense, où étaient ses partenaires. Suivez son regard : il vise les intervalles, tente de redresser sa course, amorce un cadrage sur la passe, se ravise, et voyant qu'au fil de ses foulées les solutions se réduisent décide de viser le poteau de touche - que les footeux nomment le corner par un anglicisme dont ils ne partagent pas l'usage - sans le moindre doute sur l'issue de son arc-de-cercle. On en oublierait qu'il émarge aujourd'hui à soixante-neuf sélections, soit davantage que Vincent Clerc et Christophe Dominici (67), autant que Philippe Saint-André, pour ne parler que de la période récente, ce qui lui offre un petit pécule de confiance à distribuer.

Demain, il lui arrivera sans doute de commettre un de ces impairs magnifiques, comme David Campese en 1989, jour de match face aux Lions britanniques et irlandais, qui balança dans le vide une passe en arrière : cette cagade grandiose permit à l'ailier gallois Ieuan Evans, tout heureux, de marquer, et aux Lions de remporter la série de tests. Peut-être manquera-t-il une balle cruciale, du genre de celle que laissa tomber devant lui l'indéboulonnable capitaine écossais Stuart Hogg en fin de première période face aux Tricolores, samedi dernier, alors qu'il n'avait plus qu'à courir vingt mètres pour marquer un essai qui aurait peut-être - je dis bien peut-être car rien n'est moins sûr compte tenu de la valeur de ce XV de France - changé la face du match.

Quand ce n'est pas un mauvais réflexe ou un geste mal ajusté qui transforme l'or en plomb, c'est parfois le ballon qui s'y colle d'un rebond. Voyez plutôt celui qui échappa au pied de Maxime Médard, dimanche soir en clôture de la 19ème journée de Top 14 passée inaperçue entre trois tranches de Six Nations. Ce rebond fit le bonheur du Girondin Jean-Baptiste Dubié mais pas celui de Max Médard, le JPR d'Ernest-Wallon, que l'on vit glisser au sol de dépit et de honte, le pied gauche - mais alors vraiment très gauche - encore en l'air, frappant le vide là où aurait dû se présenter l'ogive.

Mais c'est toute la beauté de ce jeu que de compter, quand les temps semblent faciles, sur le sort contraire qu'inflige un rebond. Ce ballon est ovale. Il ne tourne donc pas rond, c'est un fait. Un fait exprès. Pour nous rappeler que rien ne rebondit parfaitement là où on l'attend et qu'il faut anticiper le pire. Regardez ses partenaires : ils se sont approchés de lui pour le réconforter, qui d'une tape amicale, qui lui ébouriffant les cheveux sur l'air du "Ne t'en fais pas, rien de grave..." Car le rugby, s'il tolère les exploits individuels, n'existe qu'à travers l'équipe et son esprit. Et puis entendez le public scander son prénom, "Maxime, Maxime". Supporter, c'est se souvenir de tout ce que les héros ont apporté.

Comme beaucoup, j'ai hâte d'être à vendredi. Pas le prochain, non, l'autre, le suivant. Onze mars. Vingt-et-une heure. Le toit sera fermé. Ou ouvert. Qu'importe. Le feu jaillira des torches galloises installées à la sortie des vestiaires au moment de l'entrée des équipes. Les chants descendront des tribunes comme ils descendaient naguère des vertes vallées de la Rhondda, quand le charbon coulait dans les veines minières. Le public aura entonné Delilah pour patienter. Gareth Edwards, qui déteste se voir en statue quand il se rend chez son horloger, ne se sera pas privé de dire tout le bien qu'il pense d'Antoine Dupont en direct à la télévision, et il sera vite l'heure des hymnes. Rendez-vous au premier ruck.

mercredi 21 octobre 2020

Renouer

Certains sont plus égaux que d'autres, entendons qu'ils nous inspirent. Non pas qu'ils s'éloignent, non, ils s'élèvent et nous aspirent avec eux vers le haut. Les chroniques littéraires sont nourries de personnalités dont l'histoire intime est source d'amélioration. Comme Augustin décrivant par le menu l'illumination qui bouleversa le cours de son existence du pire vers un ailleurs, Walter sang de héros est, lui, passé de la terre à la "Une" par la seule force de ses convictions. Peu nombreux sont ceux qui portent en eux de quoi nous rendre meilleurs. 
Samedi, la saison internationale retrouve son agenda après huit mois de carence. Nous avions oublié le goût du XV de France victorieux de l'Angleterre, du pays de Galles et de l'Italie, battu en Ecosse mais retrouvé dans l'émotion; une équipe dont nous n'attendions qu'un signe pour nous passionner de nouveau. Huit mois durant lesquels nous avons en vain imaginé que l'ovale redessinerait le monde de demain quand les querelles rabaissaient au contraire notre rugby au rang d'activité picrocholine. 
Que William Webb Ellis soit un mythe ne réduit en rien la portée de son geste, cette transgression magnifiée à laquelle s'ajouta la passe, symbole de transmission qui recèle une incommensurable richesse. A la question "qui du joueur ou du jeu est premier" s'opposent deux visions, et s'il est une nation qui a su alimenter ses débats avec ce combustible hautement inflammable, c'est bien la nôtre. A l'heure où l'ultracrépidarianisme abreuve les sillons, les talk-show et les chroniques, il est bon de s'enrichir de contradictions, de faire tenir ensemble et côte à côte deux idées apparemment contradictoires et insécables. 
Complexe, parfois contrarié, constitué de figures géométriques, d'angles obtus et de lignes d'horizon, le rugby fut dès l'origine attiré par les contraires. Ainsi l'agraire et l'aérien, le large et le près, l'affrontement et l'évitement. Mais ses pôles sont - c'est heureux - cimentés depuis l'origine par une volonté immarcescible : faire d'un joueur mieux qu'un pion sur l'échiquier du jeu. Au pire un fou traversant d'une touche à l'autre, ou un cavalier se jouant des cases noires et blanches; au mieux un roi, ou une reine pour celles qui nous lisent. 
Alors que les Tricolores s'exposent à huis clos, de nombreux joueurs amateurs se retrouvent devant des grilles cadenassées, des vestiaires fermés pour cause de Covid-19 avec son cortège de restrictions, d'interdictions, de confinements ; jusqu'à ce couvre-feu qui nous sert d'occupation crépusculaire. Au coeur de la pandémie, nous restait la parole des joueurs, celle des emblématiques, figures de proue rehaussées en articles de presse. Nous attendions leur voix, sans éclat, mais ferme ; nous attendions qu'ils s'élèvent au-dessus de notre pauvre condition de piétons, eux qui sautent plus haut, courent plus vite, poussent plus fort. 
Mais voilà, ils ne sont que salariés et, s'ils disposent d'un voire deux syndicats, ne souhaitent pas déplaire à leur employeurs, ce club qui les nourrit grassement. D'eux-mêmes, ils avouent n'avoir rien à dire et ne joueront que là où l'on veut bien les sélectionner, les titulariser, les utiliser. Et même s'il n'y a que trois petites sélections à glaner dans un match de préparation ou une compétition d'automne rapiécée, qu'importe l'ivresse pourvu que le flacon reste ouvert. 
Ces deux-là sur la photo s'accrochent par le maillot, liés, noués, soudés, tête contre tête, exténués mais comblés, jamais repus du bonheur simple d'avoir tout donné, ensemble, unis. Tellement de choses pourraient les opposer, mais ce qui les réunit est plus fort que ce qui les sépare. Nous avons été bercés au récit des combats épiques qui aujourd'hui ne tiendraient pas trois minutes sur nos écrans. Qu'importe. L'essentiel se conjugue au présent, pas au passé recomposé ni au futur conditionné. 
  Jusqu'au début décembre, même morcelé, tiraillé, récupéré, le XV de France dispose en plusieurs temps d'un bout de magie : nous faire oublier nos divergences, nos emportements et nos enfermements en retrouvant son essence, celle du jeu libre, pour que nous la partagions. Ceux qui allument ce feu sacré retireront, on l'espère, leur accoutrement d'homme-sandwich, car ils n'ont rien d'autre à offrir qu'un peu de plaisir, celui qu'ils donneront quand ils saisiront que ce qu'ils prennent se reflète d'abord dans le miroir de nos yeux. Avant de revenir vers eux.

mardi 18 février 2020

Hwyl

C'est un vent froid pénétrant, et cette claque de bienvenue cingle la joue. L'hiver du Glamorgan bloque le thermomètre sous les dix degrés quand le ciel d'orage plombe un plafond gris, bas et lourd d'où tombe souvent un rideau de pluie froide. Ainsi nait le sentiment d'être au pire endroit à la mauvaise heure. Mais les amoureux du rugby s'y retrouvent.
Les panneaux annoncent Caerdydd et vous percevez, à cet instant, que si l'entrée vous est simplement accordée, rien ne garantit que vous en sortirez indemne. Cardiff s'exprime en gaélique et s'élève le long de la rivière Taff. Les Romains l'ont érigée et de leur passage restent des fortifications en centre ville. Mais c'est le charbon qui l'a construite, veine sombre dont la manne coule dans les vallées de la Rhonda magnifiée par John Ford.
Sous le crachin, ce port de commerce étalé à l'entrée d'une baie vaseuse apparait en habit de suie avec ses rues moisies et ses sombres avenues entourées de basses collines en forme d'accoudoirs entre lesquelles il semble disparaitre non sans avoir au préalable rendu, de son vivant, un hommage à son mythe ovale, Gareth Edwards - sacré meilleur rugbyman de tous les temps devant les All Blacks Jonah Lomu et Colin Meads - modestement immortalisé par une statue de marbre installée dans un sinistre centre commercial.
A mi-chemin s'avance discrètement le coude blanc de l'Angel Hotel, qui est au rugby ce que Bayreuth est à l'opéra et la Scala de Milan au bel canto, symbole du rugby de tous les âges, celui du ballon en cuir aussi bien que des maillots moulants en lycra. Qui monte les marches vers le hall d'entrée met ses pas dans l'histoire qui relie des supporteurs et leur équipe. Mieux, un peuple et ses représentants. Car au pays de Galles le rugby est res publica, affaire publique, et les élus recueillent pour la postérité les suffrages par l'exemple de leur valeur au combat.
Grande est la dette contractée. Nos ancêtres les Gallois ont réinventé la composition d'équipe - avec deux centres - et perfectionné les séquences pendulaires rebaptisées récemment "large-large". Ce mouvement de balancier qui éclairait le terrain d'un bord à l'autre, les Gallois, maillots rouge, l'ont enclenché à l'orée des années soixante, quand le Principality Stadium s'appelait encore l'Arms Park et ressemblait à une cour de ferme, et nous en sommes les héritiers.
Au tournant du siècle, le pays de Galles a su se reconstruire sur les ruines du rugby amateur, celui des pubs et des club-houses, des villages et des chœurs d'hommes gorgés de bière et de psaumes. Quatre Grands Chelems témoignent de cette renaissance (2005, 2008, 2012, 2019). Aucune autre nation n'a fait aussi bien. De cette caverne en forme de stade ouvert au cœur de la cité monte le souffle chaud du dragon, un des nombreux symboles nationaux (poireau, plumes d'autruche, jonquille), et des flammes accompagnent l'entrée de Diables Rouges.
Depuis la nuit des temps, les enfants de Gaëls disposent d'un mot, Hwyl (prononcez "hoïle"), pour exprimer ce ciment qu'est la chaleur partagée. En rugby, elle est clameur et raconte la complicité, la communion, la fusion. Ainsi chante le rugby. Composée d'irrationnel et d'émotion, d'ivresse et aussi de recueillement au moment de représenter ce que la terre des ancêtres a de plus poétique, cette émouvante passion se dresse face au XV de France. Les Gallois peuvent perdre. Mais ils ne se sont jamais inclinés.

dimanche 24 février 2019

Au fer rouge

Il faisait beau et chaud sur Saint-Denis, pelouse en bon état, excellent arbitrage de M. Nick Berry, ancien pro du Racing. Le public, venu nombreux au point qu'il était question de fermer les guichets du Stade de France, eut droit à un drapeau tricolore par personne ; La Marseillaise, à noter, fut chantée a capella sans décalage de tempo, et le XV de France l'a emporté - enfin - sur le score de 27 à 10, bonus offensif à la clé généreusement offert par des Ecossais décimés mais joueurs qui préférèrent relancer plutôt que de taper en touche pour mettre fin à leur calvaire.
Quatre essais signés Ntamack (Romain, pas Emile, ce qui ne nous rajeunit pas), Huget et Alldritt par deux fois, et trois autres refusés (Penaud, Fickou là aussi par deux fois) racontent la faiblesse de la défense calédonienne autant que l'allant de ce XV de France relancé par un trio toulousain - Ramos, Ntamack, Dupont - qui rend hommage indirectement au leader du Top 14 et à son style jeu de mains. Restent les scories (neuf pénalités concédées au sol, quatre en-avant sur des temps forts, un "trois contre un" vendangé et un but manqué face aux poteaux) qui énervent.
Comme annoncé, le XV de France l'a emporté parce qu'il n'avait pas le choix et que, du bout de ses pieds, il avait touché le fond du seau et ne pouvait que remonter à la surface. Ce fut par un bel après-midi ensoleillé qui nous rappelle notre enfance, quand le Tournoi ne se disputait que le samedi à quinze heures et que nous le suivions en famille, serrés, passionnés, avant d'aller le rejouer dans le jardin avec les copains. Nul doute que nous serions aujourd'hui toi Ramos, moi Dupont, partageant le ballon.
Mais il a vite fallu rentrer nos amusements et remiser notre optimisme quand a retenti l'hymne des Cinq puis des Six Nations : Land of my Fathers ! J'avoue avoir à chaque fois la chair de poule quand un peuple se soude ainsi à gorges déployées. Quel match ! Après Irlande-Angleterre, ce sommet est digne lui aussi d'une demi-finale de Coupe du monde. Quand les collisions sont portées ainsi à incandescence au service du jeu, le rugby reste un miracle de beauté devant lequel s'extasier.
On croyait avoir vu les Anglais submerger la ligne rouge pour mener 3-10 au terme d'une première période sans pause. On a vu les Gallois, convaincus, maintenir leur système de jeu et garder leur sang-froid pour revenir petit à petit au score, 9-10. Puis embraser l'Arms Park (oui, je sais, mais je m'en fous, ça reste l'Arms Park quand l'esprit l'habite) à partir de la 66e minute, alimentant sans discontinuer leur feu roulant de percussions, de recherche d'intervalles et de passes sifflantes.
C'est un deuxième-ligne, Cory Hill, qui inscrivit le premier essai gallois à la 68e en bout de ligne, au soutien intérieur, en point d'orgue d'une immense séquence qui laissa les Anglais à genoux, ce qui est assez rare pour être signalé. Et pour parachever ce final millésimé, une passe au pied millimétrée de Dan Biggar - entré à l'heure de jeu pour booster son équipe - en direction du bord de touche pour l'essai clou du spectacle (21-13) signé de cette trouvaille de Josh Adams, fusée post-pubère biberonnée au jus de poireau.
Douze, c'est donc le nombre de victoires consécutives, série en cours, qui fait de cette phalange rouge commandée par l'immense Alun Wyn Jones - si l'on s'en tient au simple bilan comptable - la meilleure équipe galloise de tous les temps ce qui, au pays de Barry John et de Gareth Edwards, de Neil Jenkins et de Martyn Williams, sans oublier Merwyn, JPR, JJ, Eddie et compagnie, s'impose en reconnaissance absolue.
L'Irlande et l'Angleterre, favorites battues, voici le pays de Galles invaincu en route vers son dixième Grand Chelem. Cette apothéose passera d'abord par Edimbourg dans deux semaines, avant le coup d'envoi de la dernière levée qui ne manquera pas de celtes face à l'Irlande dans un stade brûlant de passion. Je ne saurais trop vous conseiller de revoir avant cela "Qu'elle était verte, ma vallée", chef d'œuvre de John Ford, ne serait-ce que pour ses chants.
D'entre les six nations du Tournoi, la France et le pays de Galles comptent trois Grands Chelems. 2002, 2004 et 2010 côté coq ; 2005, 2008 et 2012 côté poireau. Que les Diables rouges en ajoutent un quatrième et les deux premières décennies de ce siècle seront marquées au fer rouge. Le pays de Galles a surtout réussi sa transformation depuis l'époque où, dans les années 90, il se noyait dans les querelles intestines, les lourdes défaites et la banqueroute. Ceci devrait inspirer Marcoussis à ouvrir une période de mutation.











samedi 2 février 2019

La passe de trop

George North venait d'inscrire son premier essai à la cinquante et unième minute et, sur le coup de pied de renvoi, m'a traversé le sentiment que ce XV de France allait une nouvelle fois s'incliner, victime d'une "demontada". C'était vendredi soir au Stade de France et les Gallois, menés 16-0 à la pause, étaient revenus à 16-14. Pourquoi un tel défaitisme ? Ou cet éclair de lucidité ? Pour en avoir suivi un certain nombre depuis 1984, d'équipes de France, je ne crois pas en celle-là.


Ceux qui laissent filer un succès qui se propose ainsi, avec seize points d'avance et quarante minutes à jouer ne méritent pas qu'on s'intéresse à eux. D'autant que ce n'est pas la première fois qu'un tel scenario se produit, à mettre au débit des Tricolores. Au fait, il s'agit d'un record dans le Tournoi : on s'illustre comme on peut... Perdre un match que tout annonce victorieux pour peu qu'on reste concentré, précis, qu'on n'égare pas le fil tactique en sortant du vestiaire à la mi-temps, est donc - on le répète - la marque d'une faillite mentale.


A l'issue de cette rencontre, dans le sous-sol d'un Stade de France aux tribunes rapidement vidées de son maigre public dont un quart manquait à l'appel, les Tricolores reconnaissaient pour leur part que le problème n'était pas physique - effectivement puisqu'ils ont dominé la fin de match - mais tactique, à savoir que la charnière avait trop rapidement rendu au pied le ballon, dans les bras d'un adversaire organisé en profondeur pour la relance avec un rideau de quatre joueurs.


A mes yeux, le souci ne se situe pas dans la précipitation, en seconde période, à occuper le terrain en redonnant des munitions de contre-attaque aux Gallois mais bien dans la bêtise ou si vous préférez - pour être moins cassant - le manque de lucidité d'un deuxième-ligne comme Sébastien Vahaamahina balançant à huit minutes de la fin, grand champ, une passe haute, lente et pour tout dire aléatoire vers l'aile au mépris de la plus élémentaire des précautions. Ce French Blair de Vahaa est au rugby d'attaque ce que la chasse d'eau est aux chutes du Niagara... Analyse prolongée dans Bureau Ovale, le nouveau talk rugby sur You Tube.


Passe encore que le seconde latte Paul Willemse, qui a du mal à se baisser, loupe son plaquage sur un ailier aussi vif que Josh Adams (47e), que Yoann Huget ne parvienne pas à maîtriser un ballon-olive-savonnette dans son en-but (51e) et que Wenceslas "Fermez vos gueules" Lauret dégueule la balle de match au contact (78e) sur un temps fort bleu... Mais caviarder ce match plutôt bien embouché par un cadeau fait à North (72e) me révulse.


Ah, surtout ne pas confondre avec la passe de Jean Gachassin vers Dédé Boni perdue dans le vent de Cardiff en 1966 et interceptée par Stuart Watkins. Car il restait l'arrière Claude Lacaze en défense, qui slaloma tant et si mal qu'il laissa Watkins marquer après cinquante mètres de course à ses côtés sans jamais chercher à le plaquer. Non, celle-ci, de cagade, est majuscule. Une connerie sans nom ! Et malheureusement pour eux et pour nous, ce genre de daube les Tricolores du capitaine Guirado en réchauffent trop souvent une portion, ces temps derniers.


Il s'est pointé le visage non pas fermé mais masqué. On aurait dit un artiste Nô. Pas un rictus, pas une émotion, le teint glabre, les yeux enfoncés, la mâchoire serrée. Guilhem Guirado porte sur lui la marque de la défaite, indélébile. Il la personnifie. Depuis 2016 qu'il a été intronisé par Guy Novès pour succéder à Thierry Dusautoir, l'ancienne doublure du remplaçant n'a quasiment pas savouré le goût de la victoire. Et ça se voit, comme une défaite au milieu de Saint-Denis.


"Cette équipe avait oublié qu'elle pouvait perdre". Warren Gatland nous a fait du Mark Twain dans l'auditorium du Stade de France, peu de temps après la victoire (19-24) de ses joueurs. Dix victoires de rang, donc, pour le pays de Galles, et onze sans doute à l'issue du déplacement à Rome, le week-end prochain. "J'ai vu que les Français étaient en recherche de confiance". Voilà où le coach néo-zélandais des Gallois situe la différence entre les deux équipes. J'ai tendance à croire qu'il a raison.


Alors il ne reste plus qu'à l'emporter à Twickenham. Ce qui n'est pas arrivé depuis 2005. Buteur émérite, Dimitri Yachvili officiait à la mêlée et avait crucifié l'Angleterre avec six buts de pénalité. Depuis, les Tricolores alignent six défaites consécutives dans le Temple.Toute série qui se prolonge touche, par essence, à sa fin. Saura-t-il rebondir, renverser le calice d'amertume, se sublimer surtout ? Je n'y crois pas un instant. Pas cette équipe de France, molle du genou et les neurones pas toujours connectés. Pourtant... Les plus désespérés sont les chants les plus beaux.

lundi 28 janvier 2019

L'espoir pour la soif

Pour ceux qui l'auraient oublié, le Tournoi revient. Et avec lui nos souvenirs, visages d'hommes qui restent et se retrouvent même si le ballon, lui, a disparu. Cette fois-ci, le rendez-vous est fixé vendredi soir. Horaire avec lequel on peine à s'accorder. Ce rugby en smoking a depuis longtemps élargi son registre et noircit les pages de notre agenda le dimanche aussi. Ainsi donc recommence ce feuilleton en cinq épisodes. Par la visite des Gallois. Nos ancêtres. Nous leur devons le rugby à la française, chantier ouvert à Bayonne par Owen Roe en des temps si reculés - plus d'un siècle, déjà - que la rue qui mène au stade Jean-Dauger a été baptisée de son nom.
Du French Flair, il n'en reste pas grand chose si ce n'est l'essai de Gaël Fickou contre les Anglais au Stade de France en 2014. Repassez-le en boucle. De cette cavalcade effrénée demeurent aujourd'hui six Tricolores : Gaël  Fickou, fort heureusement, et avec lui Yoann Huget, Mathieu Bastareaud, Wesley Fofana et Maxime  Médard, soit l'entière ligne de trois-quarts titulaire ce 1er février 2014. Devant, seul Louis Picamoles est resté.
Mis à part Nicolas Mas, Pascal Papé et Yannick Nyanga, les autres joueurs inscrits sur cette feuille de match sont pourtant toujours en activité. Le grand renouvellement appelé de tous nos vœux permet donc de lancer dans le Tournoi Thomas Ramos, Dorian Aldegheri, Romain Ntamack, Grégory Alldritt, Demba Bamba, Pierre Bourgarit et Julien Marchand, sans oublier Paul Willemse. Si vous n'avez rien de mieux à faire, regardez France-Galles rien que pour savoir si la relève, dont nous attendons beaucoup, sera à la hauteur de nos espérances.
Le reste de nos concitoyens, pour sa part, est particulièrement optimiste, voire béat. S'il faut en croire une récente consultation, 31% des sondés imaginent le XV de France terminer en tête de la compétition. Et cet enthousiasme ruisselle. L'entraîneur national Jacques Brunel est à leur yeux l'homme de la situation, et la Coupe du Monde 2019 au Japon pourrait bien réussir aux Tricolores. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ovales. De quoi nous plaignons-nous ?
Ce bon philosophe Pangloss, chantre de la nigologie, s'occuperait-il donc de la préparation mentale du XV de France au château des barons de Marcoussis ? L'optimisme est de mise : acceptons-en l'augure. Baignons-nous dans le bonheur encore quelques jours, mes ami(e)s, au moins avant le coup d'envoi nocturne de ce France-Galles. J'espère juste ne pas avoir à me geler les coquilles dans la plaine sibérienne de Saint-Denis.
Pour tout vous dire, il m'étonnerait fort que l'ennui prévale, car d'après ce que m'indiquent mes informateurs gallois, les gars du Poireau gardent en travers de leur gorge l'embuscade d'il y a deux ans, les mêlées à refaire, les remplacements français intempestifs et ces vingt minutes de temps de jeu hors limite qui font de cette rencontre la plus longue de l'histoire du rugby mondial.
Ce que je retiens surtout, à l'analyse du squad gallois, c'est la présence d'une quinzaine d'internationaux entre vingt-et-un et vingt-quatre ans. Sans esbroufe et avec infiniment moins de moyens que la France, les Gallois préparent déjà le Mondial 2023 quand nous en sommes à nous demander qui nous allons bien pouvoir aligner dans sept mois, au point de faire de Mathieu Bastareaud un troisième-ligne centre en puissance.
C'est affligeant, ce souci de toujours détricoter. Depuis qu'ils ont découvert le jeu de balle ovale, les Sud-Africains placent en numéro huit leur meilleur joueur : le plus athlétique, le plus adroit, celui qui possède la meilleure lecture du jeu. Depuis que je m'intéresse au rugby, j'ai appris qu'il suffit parfois de regarder la composition de la troisième-ligne pour savoir quel jeu va pratiquer l'équipe. Nous, ce serait plutôt le Culbuto.
Mais voilà qu'indécrottable, j'ironise encore au lieu de profiter de l'ivresse du moment, de l'embellie des opinions favorables, de cet espoir bleu, regain bienfaisant au milieu d'une actualité anxiogène... Il sera bien temps, vendredi soir, de revenir ici et en détails sur cette ouverture dionysienne face à ceux qui ont beaucoup donné à ce jeu, à savoir la composition d'une ligne de trois-quarts (1886), le jeu de passes (1912), les rassemblements en vue de préparer un test-match (1965), ainsi que le mouvement pendulaire large-large (1971). Le seul moyen de régler notre dette aux Gallois serait, comme le XV de France est déjà parvenu à le faire, de les vaincre. En grand style.





lundi 2 avril 2018

Erasmus en Ovalie

Ovalie. Notre patrie. Dont le nom fut trouvé en 1953 au petit matin, après une longue et vibrante discussion au sujet d'un match du XV de France, par un passionné, Raymond Gabaig, béarnais ami des chantres Denis Lalanne, Henri Garcia et Georges Pastre. On imagine les échanges oblongs, la mauvaise foi et la bonne humeur, ou l'inverse, une coda de mots d'auteurs pour donner naissance à cette expression qui nous accompagne depuis. Les Anciens signalent que notre patrie est celle où nous sommes parents. Ce lien familial ne s'est pas distendu.

A la question que fallait-il faire cette saison pour qu'un club français dispute une demi-finale de Coupe d'Europe, la réponse était : affronter un autre club français ! Le Racing 92 a donc (magnifiquement) passé l'écueil des quarts de finale; j'écris écueil car ni La Rochelle, ni Toulon, pourtant dominateurs en termes de statistiques (possession et occupation) ne sont parvenus à imposer leur jeu. Ce qui pose question(s) au moment où nous sortons d'un Tournoi des Six Nations où, là aussi, les moments de domination tricolore n'ont que très rarement été concrétisés au tableau d'affichage.

Marche intermédiaire entre le niveau international et la compétition domestique, la Coupe d'Europe est toujours riche d'enseignements quand déboule sa phase finale. Outre que le détail y est chassé comme les œufs de Pâques dans le jardin, ne pas parvenir à se défaire des mauvaises habitudes du Top 14 semble rédhibitoire. Telle est la cruelle leçon que retiendront les Rochelais. Qu'ils aient préparé leur quart de finale contre les Scarlets avec appétit n'est pas contestable mais par manque d'expérience - c'était leur première participation -, ils n'ont pas eu le temps ni l'idée de se débarrasser de leur gangue.

Laquelle consiste à abuser de la pénaltouche suivie d'un ballon porté, arme létale en Top 14 qui ne fonctionne pas à l'étage supérieur tellement les défenses sont performantes dans ce domaine. Toulon, lui aussi, en a fait l'amère expérience à Limerick face au Munster d'entrée de match. Utilisant les vieilles recettes de Guy Novès lorsqu'il entraînait le Stade Toulousain, le manager varois Fabien Galthié a changé d'ouvreur juste avant le coup d'envoi, préférant in extremis Anthony Belleau à François Trinh-Duc. Ca lui a réussi pendant soixante-quinze minutes. Le genre de martingale qu'apprécie Patrice Collazo. Mais qu'il n'a pas osé utiliser.

Pourtant, on imaginait qu'avec l'ailier Sinzelle à l'ouverture et l'arrière Retière au centre, le général Tapioca du Stade Rochelais avait préparé un coup de bonneteau comme il en a le secret. Et bien non. Les Maritimes se sont présentés à Llanelli avec une épine dorsale qui avait la scoliose. Il fallait oser aligner un quintet Bourgarit-Amosa-Balès-Sinzelle-Bouldoire pour diriger la manœuvre tactique en terre galloise et espérer ainsi entrer dans le dernier carré européen. Même de loin, ça semblait un peu trop juste.

Révélation du dernier Top 14, surprise de la phase européenne de qualification, le Stade Rochelais attendra la saison prochaine pour entrer dans la cour des grands. Mais sa progression marque les imaginations autant qu'elle suscite l'admiration. L'inexpérience rochelaise est compréhensible mais l'apathie toulonnaise l'est moins : le vidéo gag de la 28e minute à Thomond Park pose la loupe sur l'inexcusable panne de courant de quelques Toulonnais (Isa, Escande, Guirado, Bastareaud) derrière un ruck.

Comme au Principality Stadium de Cardiff où une poignée de Tricolores (Doumayrou, Camara, Poirot) restèrent cois quand le coup d'envoi mit un rebond pour franchir la ligne des dix mètres au point d'encaisser un essai casquette, que dire du couvre chef varois, essai de filou de Conor Murray au nez et à la barbe des Toulonnais à l'arrêt suite à un en-avant de Guirado ? Qu'il est vital de connaître la règle et de jouer au sifflet de l'arbitre au lieu de le chercher du regard. Les échanges européens ont ceci de bien qu'ils nous ramènent aux fondamentaux.

Cette bêtise et la double connerie Trinh-Duc/Tuisova qui vaut un hashtag (#trouvetatouche et #bloquetoncouloir) coûtent aux Varois un succès à Limerick. De même que l'entêtement à choisir avant l'heure de jeu la pénaltouche plutôt que les buts de pénalité aux pieds des poteaux fut fatal aux Rochelais. Espérons que dans l'avenir les cadors français retiendront leurs leçons européennes. On voit bien, surtout, ce qui manque aux Français pour se hisser là où se joue le rugby d'aujourd'hui, à savoir la connaissance du règlement, la maîtrise des gammes, une concentration de tous les instants.

On assure ici que le rugby est un sport d'éducation. Il ne suffit pas, fort heureusement, d'envoyer des gros bourrins casser la ligne d'avantage en même temps que les côtelettes adverses pour l'emporter. Vaincre demande une discipline individuelle et un regard panoramique. De l'intelligence en mouvement et pas seulement de la masse musculaire. Aucun sport n'a alimenté son cerveau en effectuant des tractions. Les gros bras rochelais et toulonnais seraient bien avisés de s'en souvenir au moment où le Top 14, toujours très content de lui quand il se mord la queue, retrouve pour un court instant ses droits.

J'ai retrouvé dans le beau petit ouvrage de l'ami Serge Laget - La Famille Rugby - publié en 2015 (éditions De Borée), un texte rédigé en 1953 (décidemment une grande année) pour L'Equipe par le prix Goncourt 1931 Jean Fayard (pour Mal d'Amour), lequel remarque au sujet des déboulés du jeune sprinteur francilien Alain Porthault que "la foule montre clairement qu'elle préfère la démocratie de la mailloche à l'aristocratie de la vitesse et qu'elle envisage une partie de rugby un peu comme un combat de boxe, c'est-à-dire un spectacle violent où il ne faut pas abuser des esquives..." Ce souci ne date donc pas d'aujourd'hui.

lundi 12 mars 2018

Hymne à la joie

Pour célébrer ce jeu dans un lieu mythique, direction l'Angel Hotel. Pendant des années, les internationaux gallois s'y réunissaient la veille du match. En sortant, ils n'avaient que la rue à traverser en fendant la foule de leurs supporteurs pour se rendre à l'Arms Park, le vrai. Celui d'avant 1985. La Fédération galloise avait acheté en 1931 un terrain à Bridgend pour y construire son stade, copiant ce qu'Anglais, Ecossais et Irlandais avaient fait avant elle, mais elle le revendit très vite, préférant finalement signer un bon deal avec le club de Cardiff et louer de temps à autre le terrain de Swansea.

L'Arms Park, donc, le long de la rivière Taff, terrain de terre noire et lourde entouré d'une couronne de pelouse et d'un chapelet de lampadaires pour éclairer les courses de lévriers en nocturne. Une cour de ferme - son surnom - utilisée plusieurs fois par semaine par les équipes du Cardiff RCF hors fenêtre internationale, c'est-à-dire à longueur d'année. En 1970, la Fédération galloise décida de construire une tribune côté château, au nord. Elle fit disparaitre les terrains de cricket. Ce nouvel Arms Park fut inauguré en 1970. A cette occasion, un match opposa le XV du pays de Galles au XV du président Ramsay, dans lequel évoluaient Benoît Dauga - seul Tricolore présent à avoir connu l'ancien stade - Jean Le Droff, Jean-Louis Bérot et Michel Pébeyre.

Un autre projet, gigantesque, était en route mais avant de poser la première pierre, il fallut aux dirigeants gallois attendre douze ans et l'expiration du contrat qui liait le club de Cardiff à une société de courses de lévriers. Les travaux commencèrent en 1982 et furent terminés trois ans plus tard pour faire place à une enceinte en forme de fer à cheval baptisée National Stadium. Seule une tribune latérale, côté sud, gardait un semblant de tradition, à savoir des places debout et pour avoir les meilleures il fallait arriver au minimum deux heures avant le match une pinte dans chaque main, quitte à pisser sur place sans distinction de sexe, dans tous les sens du terme. Authentique. C'était ça aussi, l'Arms Park vintage.

Lors du Tournoi suivant, en 1986, je couvris mon premier match du Tournoi de l'autre côté du Channel, un Galles-Ecosse. D'anciens internationaux m'avaient certifié que les chants allaient perdre de leur puissance avec tous ces spectateurs assis. En ce qui me concerne, puisque je n'étais pas venu avant, l'intensité du folklore vocal ne me donna pas l'impression d'avoir baissé d'intensité et, après les hymnes, dix minutes furent nécessaires avant que je puisse coucher la première ligne de mon compte-rendu tellement l'émotion m'étreignait.

Trente-deux ans plus tard, tout a changé et rien n'a changé. L'Angel Hotel est toujours situé à l'angle de Westgate et Castle. L'Arms Park se nomme aujourd'hui Principality Stadium. En 2007, pour l'éternité, le XV de France livra face aux All Blacks dans cette enceinte un de ses combats les plus aboutis. On y a pensé, samedi dernier, quand les coéquipiers de Guilhem Guirado ont montré tant de bravoure en défense pour bloquer l'Angleterre au Stade de France, ça et une passe au pied de François Trinh-Duc. Touche contrée, mêlée sanctionnée, un essai de pénalité, Machenaud qui enquille tous ses buts de pénalité, assez pour l'emporter malgré le dévissé de Beauxis qui a fait hurler toute la France devant son poste de télé. A n'y rien comprendre.

Rejoindre le pays de Galles pour le Tournoi, c'est remonter le temps. Les Gallois inventèrent en 1886 la ligne de trois-quarts telle que nous la connaissons avec deux centres quand il n'y en avait qu'un auparavant. Ils étaient tellement doués pour ce jeu qu'il gagnèrent entre 1900 et 1911 l'appellation de Welsh Wizards (trad.: Diables rouges. Mais ça sonne moins). C'est aussi à Cardiff en 1973 que fut disputé le fameux Barbarians - Nouvelle-Zélande arbitré dans l'esprit par Georges Domercq. Ce sont enfin les Gallois qui créèrent au milieu des années 70 le «squad system» à l'initiative de David Nash (cf. Ce qu'écrivait Dauger), pratique interdite par le règlement de l'IRB que de réunir des internationaux le dimanche pour une journée d'entraînement et un pique-nique.

Trois choses marquent le lien tissé avec Cardiff : la collection de pré-impressionnistes que j'ai eu l'occasion d'apprécier au musée de Cardiff et qui dort aujourd'hui, entreposée dans les sous-sols. Un Land of My Fathers personnel, offert à l'initiative de Phil Bennett par le Llanelli Male Voice Choir un soir de répétition. Mon copain photographe Fred Mons peut témoigner de la puissance renversante de ce chant quand soixante Gallois se tiennent debout à quelques mètres de vous et lancent leur hymne national à pleins poumons.

Et puisque l'on parle de filiation c'est à Cardiff, il y a deux ans, que j'ai souhaité fêter les quatre-vingt ans de mon père, dont j'ai appris qu'il avait été correspondant de l'AFP à Ribérac dans ses jeunes années. Sans le chercher, l'ancien centre qu'il fut a été pour beaucoup dans mes vocations. Vous le reconnaîtrez, il fait flotter au soir de la défaite le drapeau tricolore dans le hall de l'Angel Hotel. Il eut droit à la visite des vestiaires du Principality Stadium et au tour de pelouse. Elle est tassée à un mètre de hauteur au-dessus du premier rang des gradins et son herbe fine chauffée à l'éclairage artificiel pour ne pas qu'elle s'étiole sous le toit. On ne partage jamais assez avec ceux qu'on aime.

samedi 1 juillet 2017

Bleu, Blacks, Rouge

Il nous faudra donc pousser jusqu'au samedi 8 juillet pour en terminer - on espère de la meilleure des façons - avec une année ovale horribilis. La faute à un deuxième test-match entre la Nouvelle-Zélande et Lions britanniques et irlandais disputé sous un délugue et bardé d'un carton rouge pour un acte de violence signé Sonny Bill Williams qui devrait valoir à l'ex-centre toulonnais de ne plus jamais porter le maillot des All Blacks si l'éthique est une denrée partagée. Comme un résumé de plus de onze mois à oublier. Si cela est possible.

Nous basculerons ensuite vers ce qui s'annonce comme un Tour de France d'anthologie - du moins en ce qui concerne le parcours - en nous souvenant que Christopher Froome a découvert depuis son poste de trois-quarts centre les rebonds du ballon ovale et l'herbe kikuyu à Bloemfontein dans sa prime jeunesse, puis l'amitié de Scott Spedding à l'ombre des murs de briques du St John's College de Johannesburg. Je ne sais pas si cela a un quelconque intérêt mais j'aime assez l'horizontalité du sport et la richesse des lacets.

Depuis le naufrage du triptyque sud-africain sous la responsabilité complaisante de Guy Novès, férule qui ne semble pas avoir porté le feu sacré ni être source d'enseignement, nous nous interrogeons aussi à longueur de journée sur les raisons de cet échec face à une équipe springbok qui, certes, pratique un jeu qui mélange bien impact, inspiration et vivacité mais quand même pas au point d'éteindre un XV de France comme jamais équipe nationale française ne fut ridiculisée lors d'une tournée d'été dans l'hémisphère sud.

Pour ne garder que les trois voyages calamiteux à trois test-matches, en 1961 et en 2014 face aux Australiens, comme en 2013 devant les All Blacks, les Tricolores eurent à chaque fois au moins une occasion d 'exister. Cette année, le fond a été touché - on espère ne pas descendre plus bas l'année prochaine en Nouvelle-Zélande - quand trois scores à l'identique et les contenus qui vont avec soldent ce périple en forme d'anti-odyssée. La faute à qui ? Concernant Côté Ouvert, ce serait plutôt en priorité et à 73 % celle des joueurs si j'en crois le résultat de notre vote ci-contre.

Le rugby français a le XV de France qu'il mérite, après tout. Présomptions de dopage, querelles de présidents de clubs, odeur pestilentielle de la dernière élection présidentielle, guéguerre FFR-LNR, sans oublier la blâme reçu par le staff du XV de France après l'épisode du vrai-faux protocole commotion d'Atonio durant le dernier France-Galles : comment imaginer dans ces conditions, après une telle saison, que l'équipe de France, ses joueurs et son jeu, puissent se placer sans douleur au-dessus de ce remugle. Des Bandar Log, je vous dis...

Pour ma part, j'ai fait de Romain Bardet mon profil, résultat d'un test plutôt marrant réalisé par L'Equipe.fr. Essayez, vous nous direz qui vous êtes... Et nous nous retrouverons tous sur les routes du Tour d'enfance à pousser nos cyclistes favoris. Bardet donc et voilà qu'en lisant Midi-Olympique - maillot jaune du rugby - je découvre que l'Auvergnat - c'est l'année non ? - était fan d'Olivier Magne. Pas Antonin, hein ! Pas étonnant que j'y revienne : l'ancien flanker et capitaine du XV de France est le seul, avec Pierre Berbizier, à ouvrir sa gueule pour dire qu'il a le blues à l'âme en regardant les Bleus.

Cette équipe des Lions parviendra-t-elle à marcher sur les pas de ses glorieux anciens, ceux de 1971, Ian McLauchlan, Willie John McBride, Merwyn Davies, John Taylor, Gareth Edwards, Barry John, Mike Gibson, John Dawes, Gerald Davies, David Duckham et JPR Williams, Lions parés du rouge gallois auteurs du premier grand exploit de cette sélection si disparate et tellement géniale quand elle décide d'exprimer le meilleur du rugby nordiste ? Je reconnais mon privilège de cotoyer certains de ces géants, d'être régulièrement en contact avec eux. En particulier John, Gareth et Gerald, que je m'autorise à appeler par leurs prénoms.

Dans les années 70, le rugby gallois dominait le monde et les terrains, fascinait les anciennes comme les nouvelles générations avec son jeu de balancier, son mouvement perpétuel, ses exploits individuels et son esprit collectif, ses chants et son stade. Samedi prochain, Liam Williams, Jonathan Davies, Taulupe Faletau, Alun Wyn Jones, Rhys Webb et bien entendu le capitaine Sam Warburton ont le droit et la chance de pouvoir s'inscrire à la postérité. A ne manquer sous aucun prétexte.