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samedi 23 mai 2026

Le rugby change, le magret résiste

 

Après la blogueuse Sylvie Colliat, les écrivains Laurent Bonnet et Benoit Jeantet, le philosophe Christophe Schaeffer, puis les anciens internationaux Olivier Magne et Thomas Castaignède, Côté Ouvert offre là un espace "inside" à Miguel Fernandez, président du syndicat des agents sportifs du rugby (Intervals), ancien demi de mêlée du Stade Français (section amateur) et du RC Vincennes, qui réside depuis quelques années en Gironde, dans l'entre-deux mers. Gouleyant, au moment où l'Union Bordeaux-Bègles réalise un doublé historique.
"L’UBB a remporté cette finale de Champions Cup avec un mélange de panache, de folie et d’accélérations offensives qui ont fini par donner le tournis au Leinster. Maxime Lucu a dirigé ce match avec le calme d’un conducteur de tram bordelais un dimanche matin, pendant que Matthieu Jalibert distribuait les inspirations comme un artiste qui improvise sans prévenir personne. Devant, les avants bordelais ont livré une bataille monstrueuse, alternant percussions, grattages et charges plein axe avec la délicatesse d’un troupeau de sangliers sous adrénaline. Quant aux trois-quarts bordelais, ils ont joué à une vitesse qui aurait presque nécessité des limitations sur autoroute, Penaud et Bielle-Biarrey transformant chaque ballon en menace nucléaire pour la défense irlandaise. 
En face, Gibson-Park et Ross Byrne ont essayé de remettre de l’ordre, mais ils ont souvent eu l’air de deux types essayant d’éteindre un barbecue avec un verre d’eau. À force de subir les relances bordelaises, les attaquants du Leinster ont fini par défendre en reculant davantage qu’un homme qui voit arriver son banquier après un mois compliqué. 
Pendant ce temps, le rugby professionnel vit aujourd’hui une drôle de crise existentielle : il veut être une industrie mondiale tout en gardant l’âme du club-house dominical. Les présidents parlent EBITDA le matin et troisième mi-temps le soir, ce qui est déjà une forme de schizophrénie élégante. Entre, les coûts qui montent plus vite qu’un ailier fidjien sur 60 mètres et les droits TV qui ne suffisent plus à boucher les trous, beaucoup de clubs jonglent financièrement comme un demi de mêlée sous pression. Les investisseurs arrivent avec des costumes impeccables et découvrent qu’un pilier de 125 kilos coûte cher à nourrir. 
Le rugby cherche donc un équilibre délicat entre business global et terroir local. En résumé : on veut Netflix, avec du cassoulet et des chants basques. Mais pour rentabiliser ce grand cirque professionnel, encore faudrait-il réussir à organiser correctement les rencontres. Le calendrier du rugby mondial ressemble aujourd’hui à une réunion Zoom organisée par douze fédérations qui se détestent cordialement. Les clubs veulent garder leurs joueurs, les sélections veulent les récupérer, et les joueurs aimeraient simplement dormir un peu entre deux vols long-courriers. Résultat : certains internationaux enchaînent plus de matchs qu’un commercial SNCF enchaîne les retards. 
Chaque compétition défend son bout de gras comme une famille autour d’un barbecue. On parle d’harmonisation mondiale depuis des années, mais pour l’instant, le seul consensus concerne le buffet d’après-réunion. Pendant ce temps-là, les corps encaissent… jusqu’au moment où les ischio-jambiers déposent un préavis de grève. Car à force de transformer les joueurs en imprimantes humaines à plaquages, le rugby a fini par découvrir qu’un cerveau, c’est quand même pratique. Longtemps, une commotion se résumait à "combien de doigts tu vois ?", avant qu’on réalise qu’oublier son prénom pendant trois jours n’était pas exactement un signe de bonne santé. Aujourd’hui, les protocoles se multiplient, les médecins surveillent chaque choc et les anciens racontent leurs séquelles avec beaucoup moins de poésie qu’avant. 
Le problème, c’est que le rugby adore les collisions autant qu’un Français adore débattre politique à table. Il faut donc protéger les joueurs sans transformer le plaquage en atelier de sophrologie collective. Les règles évoluent, les zones de contact descendent, et certains supporters expliquent déjà que "le rugby devient mou"… Ce sont d'ailleurs souvent des gens qui se bloquent le dos en mettant leurs chaussettes. Dans ce contexte ultra-physique et ultra-professionnalisé, les joueurs sont devenus des actifs mondiaux qui circulent presque autant que les consultants en finance. 
Un jeune Sud-Africain peut signer au Japon avant de finir en Top 14 avec un agent basé à Londres et un nutritionniste venu d’Australie. Les clubs recrutent désormais avec des algorithmes, des GPS et parfois plus de data analysts qu’une start-up de la Silicon Valley. Les championnats riches attirent tous les talents, ce qui transforme parfois le mercato en bourse de Wall Street, avec davantage de nez cassés. Finalement, le rugby découvre avec un peu de retard que ses joueurs sont aussi des marques mondiales… même lorsqu’ils parlent uniquement en clichés d’après-match. 
Et puisque le rugby pense désormais comme une industrie globale, il rêve logiquement de conquérir de nouveaux territoires. Les États-Unis, le Moyen-Orient ou encore l’Asie sont devenus les fantasmes économiques des dirigeants du rugby mondial. L’idée est simple : trouver des marchés capables d’apporter audiences, sponsors et milliards… ou au moins de payer les tournées sans vendre le bus du club. Les Américains commencent doucement à comprendre le rugby, même s’ils demandent encore pourquoi personne ne porte de casque ni ne fait de pause publicitaire toutes les trois minutes. Le Japon est déjà devenu un Eldorado financier au sein duquel certains joueurs découvrent qu’on peut être très bien payé ET manger autre chose que des pâtes froides après l’entraînement. Le défi sera donc de mondialiser le rugby sans qu’il perde totalement son accent du Sud-Ouest, sa mauvaise foi légendaire et son amour éternel du pâté en croûte. 
Revenons sur cette finale... Les conséquences de cette victoire sont énormes pour Bordeaux, qui entre désormais officiellement dans la catégorie des clubs capables de faire trembler toute l’Europe sans demander l’autorisation à Toulouse. Matthieu Jalibert ressort grandi de cette finale, confirmant qu’il peut faire basculer un match à lui seul, même lorsque ses choix donnent parfois l’impression qu’il joue sous adrénaline pure et sans notice d’utilisation. Maxime Lucu, lui, a encore prouvé qu’on peut être élégant, intelligent et décisif sans avoir besoin de célébrer chaque passe comme un influenceur fitness sur Instagram. 
Devant, les avants de l’UBB ont gagné le droit d’être accueillis à Bordeaux comme des héros médiévaux revenant de croisade, probablement nourris au magret pendant plusieurs semaines. Et que dire des trois-quarts de l’UBB qui deviennent presque un problème diplomatique pour les défenses adverses tant ils jouent vite et partout à la fois. Reste le Leinster... Les Irlandais repartent avec cette sensation très désagréable d’avoir été battus par une équipe française qui a joué au rugby avec le sourire. Ce qui est probablement encore plus vexant."

mardi 21 avril 2026

Comprendre la passe

 

La modernité sied bien aux Anciens, c'est un fait, il suffit de relire Platon, et pas seulement parce que son allégorie de la caverne nous ramène au vestiaire qui préludait à nos premiers matches, car en effet rien n'est plus contemporain qu'un axiome asséné avec éclat par Maurice Prat, un jour d'interview dans la salon de sa maison située juste derrière le stade Béguère, théâtre des exploits d'une équipe, le FC Lourdes, passée référence ou référence passée du "plus un" en bout de ligne.
Il n'y a pas plus actuel que le "plus un" depuis que le jeu de passes a été inventé par un génial étudiant d'Oxford, à l'heure où le doyen de la fameuse université menaçait d'interdire la pratique du Rugby's Football au motif que les rencontres, toutes amicales, charriaient leur lot de blessés, graves souvent. A cette époque, le rugby n'était qu'un affrontement de packs et de rucks, juste animé par le jeu au pied des demis, et tous derrière à la course.
C'est en modélisant le jeu d'échecs qu'Henry Vassal imagina en 1880 sortir quatre joueurs du gros paquet qui comptait alors treize avants pour en faire les deux ailiers, le centre et l'arrière. Les Gallois allèrent plus loin en ajoutant un deuxième centre. Ainsi en 1886 fut scellée la composition d'une équipe telle que nous la connaissons aujourd'hui. Restait à articuler cette ligne de trois-quarts et ce fut par des passes. Un siècle et demi plus tard, rien n'a changé. Ou presque. Les touches sont affinées, les mêlées émasculées, les plaquages densifiés, les regroupements surveillés, mais l'art de la passe, lui, demeure tel qu'il était aux premières heures du siècle dernier, celles des Welsh Wizards, puis des Flying Scotsmen, celles du French Flair des frères Boni dans les années 60 : d'une rare subtilité.
Samedi, le chronomètre entrait en prolongation, l'Aviron bayonnais, largué au score, souhaitait forcer son destin contraire en allant inscrire un quatrième essai pour sortir en beauté après avoir été dominé sur sa pelouse comme jamais cette saison. Ce dernier ballon, gratté par les Palois devant leur ligne d'en-but, aurait normalement fini immédiatement en touche, soulagé d'un coup de pied pour mettre fin à cette rencontre mais les petits hommes verts, ambitieux, n'avaient qu'un objectif en tête : le point de bonus offensif. On les comprend tant la lutte pour les cinq places qualificatives à la phase finale derrière Toulouse se jouera à rien et que donc tout compte.
La passe pivot sur un pas du deuxième-ligne Thomas Jolmes, modèle d'ouverture, débloqua le champ des possibles. Deux passes plus loin, Emilien Gailleton perçait grand style, et Jean Dauger, paix à son âme, aurait adoubé cette relance, ce culot, cette confiance, cette allure. Encore deux passes, dont une au rebond heureux, un crochet, une fixation et voilà Gailleton payé de retour. Cent mètres, sept passes, vingt secondes de bonheur dans un stade qui vibra naguère aux exploits offensifs des frère Behotéguy et de l'immense Dauger, avant que Belascain, Perrier, Pardo et consorts ne reprennent ce sillage. Que du bonheur.
Les retransmissions télévisées multiplient les angles et les prises de vue, les ralentis et les rediffusions jusqu'à saturer l'espace, voire altérer notre imaginaire à force d'images sculptées. La belle ovale est bankable. Mais trop de rugby ne finira-t-il pas par tuer le rugby ? Heureusement, il est encore possible de passer le week-end en compagnie d'une seule action, la chérir, la visionner de l'intérieur, en parler, et jusqu'à écrire cette phase de jeu en regrettant d'avoir à poser un point en bout de ligne. C'est ce plaisir qu'offre aujourd'hui les flèches de la Section.
Ah, oui, pardon, avant qu'on se quitte le temps que je revienne de mon voyage en Italie, j'allais oublier de vous offrir la phrase que nous livra sur un pas Maurice Prat - six titres de champion de France et 31 sélections entre 1948 et 1958 - un jour où il faisait bouger les lourdes chaises en chêne qui peuplaient son salon pour mieux nous indiquer comment s'organisait une attaque. Débit rapide, voix flutée, accent bigourdan, ton assuré, l'œil vif et la main ferme, il lâcha sans ciller ce viatique qui n'a pas pris une ride : "Si on n'a rien compris à la passe, on n'a rien compris au rugby."  

lundi 16 février 2026

Et de deux

Les paroles s'effacent, les écrits restent. Pourtant, nous traçons tous nos lettres sur du sable et personne ne sait ce que la postérité retiendra. Qu'une vague d'attaquants pousse loin son essor sur l'herbe de Murrayfield et fane la Rose. Empêtré dans sa marche arrière, le pack anglais délivre un ballon sans souffle à son ouvreur de fermeture et voilà Ford, trop centré, puni de sa mollesse sur soixante-dix mètres. Admirons plutôt un de ces Jones qui caracole. L'Ecosse en joie aurait peut-être aimé qu'il file jusqu'à Selkirk, où John Jeffrey regardait cette Calcutta Cup avec laquelle, un soir d'ivresse dans Rose Street, il décida de jouer du pied. Après tout, le rugby est un football.
1871, Raeburn Place, dans la basse ville d'Edimbourg, là où les Ecossais, intransigeants comme à leur habitude, décidèrent que le test-match inaugural de l'ère ovale se disputerait chez eux et avec leur règles. En effet, les Anglais nouvellement constitués en fédération s'étaient arrogés le droit de jouer à Londres mais avec un réglement jugé trop tendre, qui les disqualifia aux yeux des puristes de Loretto. Retoqués, ils durent rejoindre l'Ecosse et s'inclinèrent. Ainsi va Calcutta.
De même, le système calibré des Irlandais robotisés dans le mouvement des blocs s'est heurté à un mur. N'est pas Hannibal qui veut. La partition savamment écrite fut, ce samedi, déchirée par les pics transalpins armés pour la défense. L'Aviva résonnait à la pause de vivats azuréens : voilà qui promet peut-être l'exploit à venir tant il faut considérer le succès romain devant l'Ecosse, il y a une semaine de cela, comme une évidence, désormais, et non une surprise coliséenne.
Il est des records au sujet desquels nous n'aimons pas écrire : avec cette nouvelle déconvenue (12-54), les Gallois enregistrent une série de dix défaites consécutives à Cardiff dans le Tournoi. La France, elle, égrène désormais un chapelet de sept succès face à cette nation en pleine décrépitude. La logique des bookmakers a été respectée, huit essais à deux. Jamais Gallois n'ont encaissé de la part d'un XV de France autant de points sur la terre de leurs ancêtres... Le French Flair a fait vibrer Cardiff. A part ces magnifiques offensives face à d'atones adversaires réduits à l'état de piétons dans un écrin rehaussé de chants français, que retenir ? Qu'on attend dimanche l'Italie à Lille avec respect et gourmandise.
Pendant le Tournoi les travaux ne s'arrêtent pas. La Rochelle coule, Bayonne tombe. La vérité d'une saison ne passe pas l'été en pente douce. Dixièmes mais avec seulement sept succès, les Maritimes se noient faute d'avoir anticipé leur essoufflement, et les Basques, douzièmes, attendent de chuter de nouveau avant de faire descendre Laurent Travers, leur directeur sportif, sur le bord du terrain. Ses pairs, ailleurs, ne doivent pas être pressés de voir l'ancien Racingman remettre le survêtement. Ils préfèrent que l'Aviron continue de frapper l'écume des matches plutôt que de ramer de concert. Pour ces deux clubs qui naguère surfaient, le top 6 est un horizon désormais trop lointain.
Je l'ai déjà souligné ici, abonnez-vous à la chronique hebdomadaire de Pierre Triep-Capdeville dans Sud-Ouest. Celle qui vient de paraître est richement consacrée à un match qui n'a pas été disputé par la faute d'une tempête et de son cortège de pluie, nos amis de l'hiver. Pas de vainqueur ni de vaincu : match Nils ! Tout est écrit en rafales, violentes à décorner les poteaux d'Aimé-Giral. Croyez-moi sur parole, il n'est pas rare que les écrits s'envolent, eux aussi.

mercredi 5 juin 2024

Chasse au trésor

La Coupe des champions s'est refermée sur un nouveau succès toulousain, et s'ouvre le dernier chapitre d'une saison de Top 14 dont l'épilogue, en forme d'ultime journée de classement puis de phase finale, n'a jamais été aussi disputé. De tous les championnats, celui qui nous occupe est certainement le plus relevé, le plus incertain, le plus suivi. Mis à part le Stade Toulousain, qui profitera d'une semaine de récupération avant les demi-finales, aucun autre club n'a pu s'assurer de position. Jamais depuis sa création, cette division d'élite n'a laissé autant de points d'interrogations, n'a généré autant de calculs. Chaque point de bonus perdu ou gagné pèse, au final, très lourd.
Difficile d'identifier les défaites qui auraient pu être évitées durant la saison domestique, les victoires au terme desquelles il manque un point de plus au classement pour un essai encaissé ou un autre manqué de peu dans les dernières secondes. D'août dernier à juin au cours duquel surgit une dernière levée explosive avant que la phase finale n'affute ses couperets, chaque journée - pour les avoir suivies - fut riche de révélations. Le classement n'a jamais été aussi serré et je ne sais quelle signification donner à un tel regroupement qui laissera forcément de côté deux ou trois méritants.  
De Vancouver à Madrid, Antoine "Goldfinger" Dupont a indéniablement boosté France 7 et deux succès à l'appui annoncent pour l'ovale tricolore le meilleur pour les Jeux Olympiques à venir après la déconvenue du dernier mondial à XV. Il est donc naturel d'imaginer que l'ex-meilleur joueur du monde apportera son talent au Stade Toulousain lors des deux dernières rencontres de la saison. Et ce même si son remplaçant, le tranchant Paul Graou, a été mieux qu'une doublure, proposant au ras des rucks des inspirations derrière lesquelles ses coéquipiers s'engouffrèrent. 
Malheureusement, trop souvent, les promesses du printemps s'éteignent lorsque s'enclenche la course au Brennus. Là où les relances transfiguraient le visage d'une partie dans le temps additionnel qu'on aurait voulu ne jamais voir s'arrêter, les joutes frontales reprennent une place écrasante. Plus question de lâcher les brides puisque les chevaux de trait labourent la pelouse. Depuis la nuit des temps de jeu, plus l'enjeu domine moins le mouvement s'épanouit. Les observateurs ne cessent de le rappeler : un titre de champion de France se gagne d'abord devant.
C'est bien la limite du rugby français des clubs d'élite que de resserrer en fin de saison sa palette pour n'offrir que les couleurs sombres des combats obscurs livrés dans les rucks ou dans les mêlées, jeu d'arcanes, de cache-ballon et de gagne-terrain, posture conservatrice qui profite du fait que la règle favorise celui qui va au sol au détriment de celui qui chercher à magnifier l'intervalle.
Le Stade Toulousain, aujourd'hui, fait la différence, par sa capacité à passer en deux passes de l'affrontement en petit comité au développement dans l'espace. On a vu, cette saison, une multitude de formes de jeu, de la plus classique à la plus débridée, mais rarement toutes exprimées en quatre-vingt minutes. Ce transfert du rude au gracile, Toulouse le maîtrise à la perfection. Son meilleur atout ? Ce rugby total devenu depuis 1985 son ADN. 
Là où la plupart des clubs fluctuent et varient en fonction de leurs entraîneurs respectifs, parfois contre nature - ou plutôt contre culture - rares sont ceux qui demeurent fidèles à leurs idéaux. J'ai en mémoire les critiques qui s'abattirent sur Ugo Mola lorsqu'il osa prendre la succession de ce monument qu'est Guy Novès. Si tu veux tracer droit ton sillon, accroche ta charrue à une étoile, écrit le poète. Des étoiles, le Stade Toulousain en fait constellation. 
En analysant ce que proposèrent depuis onze mois La Rochelle, le Stade Français, Bordeaux-Bègles, le Racing 92 et Toulon, on voit poindre l'absence de continuité dans leurs systèmes de jeu. Les moments d'euphorie, d'embellie et de confiance alternent avec des retours contraints et contrits à moins de prises d'initiatives et de risques au gré des déplacements et des contre-performances, des impératifs d'apothicaires et de la gestion d'effectif.
A l'heure où la dernière journée livre son verdict, je placerai à part Perpignan pour la bonne et simple raison que les Catalans n'ont jamais cédé à la facilité, trouvant assez d'énergie pour transformer leurs forts caractères en puissance collective parfois irrésistible. L'USAP mériterait le titre de meilleur second rôle tant ses performances, spectaculaires, ont animé cette saison au point de repousser Clermont, Castres, Lyon et Pau, que certains annonçaient hauts et forts.
A l'heure du bilan, Oyonnax, qui a révélé au grand public Reybier, Millet, Soulan, Bouraux, Miotti, Lebreton, Credoz, Phoenix, Raynaud, Geledan et Durand sous la férule de Joe El Abd - l'un des entraîneurs les plus sous-cotés de France - ne mérite pas de descendre en ProD2, même si Grenoble et Vannes feront de bons promus. Au ratio budget-buzz-résultats, c'est davantage Montpellier qui devrait occuper la dernière place, son staff pléthorique, son président médiatique et son effectif galactique sombrant dans le remugle des bruits de couloirs, des déclarations à l'emporte-pièce et des défaites affligeantes.
Le rugby est une histoire d'héritage. Il faut porter une idée avant de soulever le bouclier: elle consiste à initier les soutiens au porteur du ballon à cette aventure qui est plus grande qu'eux mais à laquelle ils participent. Comprendre comment se créent les intervalles emprunte à la vision globale qui n'est ni le combat, ni l'évitement mais le pouvoir d'allier les deux, et plus encore si affinités. Le rugby est un trésor, la chasse est ouverte.

mercredi 17 avril 2024

Dédé Boni d'un trait

 


Boris Vian, qui n'y connaissait rien en rugby, se demandait qui ou que choisir entre la comotive et le zoizillon. André Boniface, poète à ses heures, n'a vraisemblablement pas lu Cantilènes en gelée, mais s'il avait connu le trompettiste de Saint-Germain-des-Prés dans les lieux qu'ils fréquentèrent tous deux, il lui aurait évité d'avoir à effectuer ce choix. En effet, l'Apollon de la Chalosse fut à la fois la locomotive du rugby français et cet oiseau rare, voire unique, dont on ne retrouvera pas le moule de sitôt.
Avec André Boniface s'en est allé l'intransigeance. Ses aînés Jean Dauger et Maurice Prat partis avant lui, le Montois était le dernier de sa caste, comme on parle des taureaux. Joueur, entraîneur, supporteur puis téléspectateur, ses colères pour une passe mal ajustée resteront légendaires. Personne n'incarnait mieux que lui le rugby d'attaque, personne n'avait eu l'idée de dessiner ce jeu de lignes sur du papier à musique, comme on écrit une partition.
Fixation, cadrage-débordement, passe-croisée : le French Flair qu'il avait "inventé" à l'orée des années soixante trouva son acmé au Lansdowne Road de Dublin le 26 janvier 1963. Pour mémoire, voici la composition du XV de France qui surclassa l'Irlande dans la boue et la brume, 24-5, quatre essais à un : Razat - Besson, Guy et André Boniface, Darrouy - (o) Albaladejo, (m) P. Lacroix (cap.) - J. Fabre, Crauste, Lira - Mommejat, Saux - F. Mas, Rollet, Zago.
Dédé avait "ses têtes", choisissait ses partenaires, décidait à qui il allait passer le ballon. Aucun de ses coéquipiers tricolores ainsi ostracisés ne s'en ouvrit par respect pour lui tant était grande son aura. André commandait tout dans l'excès le plus total, au point de diriger le jeu des trois-quarts comme il l'entendait, ce rugby offensif qu'il considérait avoir construit. Exerçant sur son frère un ascendant quasi-hypnotique, il était aussi le héros des grandes plumes parisiennes qui construisirent son piédestal, posant en retour sur eux un peu de la lumière dont il était nimbé.
Intarissable trois-quarts centre né pour le rugby, il mit son égo surdimensionné au service de ceux qu'il jugeait aptes à servir ce jeu d'attaque sans frein, préférant pour sa part la passe à l'essai. Dans les clubs français où son talent était, certes, reconnu mais pas accepté, son nom servait aussi de repoussoir. A mon père Jean-Claude qui occupait à cette époque à La Rochelle le poste de centre et s'amusait de feintes et de crochets, l'entraîneur Arnaud Elissalde lança un "Ne fais pas ton Boniface!", reproche mi-sérieux mi-goguenard dont j'image bien qu'il encouragea mon géniteur à préférer le plaisir d'évoluer en équipe réserve à la perspective d'avoir à contenir ses inspirations.
En imposant à ses vis-à-vis, André Boniface finissait par les faire déjouer et il y aurait beaucoup à raconter au sujet des calvaires du dimanche après-midi qu'endurèrent ceux de ses adversaires qui n'avaient pas d'autres solutions que de monter hors-jeu en défense, de le retenir par le maillot, de le plaquer à retardement et parfois de l'insulter voire de lui cracher au visage dans l'espoir, toujours déçu, que ces offenses l'empêchent de donner sa pleine mesure. La liste est longue de ceux qui regrettèrent, une fois leur carrière sportive terminée, de s'être ainsi avilis tandis que lui continuait à rayonner.
Aujourd'hui, au poste qui fut le sien, Emilien Gailleton, Nicolas Depoortere et Paul Costes prolongent l'idée qu'il est toujours possible de créer au centre du terrain des intervalles pour leurs partenaires tandis qu'ailleurs prévaut la force brute lancée tête baissée dans la défense adverse. Premier joueur nourri de diététique et endurci par l'ascèse d'un entraînement individuel quotidien, André Boniface a ouvert une voie, sillage dans lequel n'ont cessé de s'engager, génération après génération, les meilleurs attaquants français.
Comme me le signalait Jean-Pierre Elissalde, il y a du André Boniface chez Antoine Dupont, dans sa faculté à voir le jeu plus vite et mieux que ses adversaires, à savoir comment tirer profit des situations qui s'offrent ainsi à lui et surtout pouvoir mettre en œuvre concrètement en temps réel grâce à des qualités physiques hors-normes ce qu'il a imaginé quelques nanosecondes plus tôt. Soixante kilomètres séparent Montfort-en-Chalosse - où quelques grands noms du rugby s'étaient donnés rendez-vous lundi pour un dernier hommage à Dédé Boni - de Capbreton où "Toto" s'entraîne avec France 7 dans la perspective de disputer les Jeux Olympiques à Paris cet été. Comme un trait d'union.

dimanche 3 mars 2024

Miser sur Cardiff

Pour un euro, offrons-nous un club de rugby plus que centenaire, cinq fois champion de France. Jamais forces divergentes ne furent autant à l'œuvre qu'à Biarritz. A l'heure où le XV de France convoque pléthore de Toulousains pour les faire jouer contre-nature un jeu de dépossession pour lequel ils ne sont pas formatés, on se souvient que les Galactiques - Brusque, Traille, Bernat-Salles, Peyrelongue, Yachvili, Th. Lièvremont, Harinordoquy, Betsen, Thion, Couzinet, Avril, August - décorèrent pendant une décennie l'équipe nationale dans le Tournoi, les Coupes du monde et les tournées.

Ce triste épisode raconte à quel point aujourd'hui la plupart des clubs d'élite est dépendante de mécènes, de sponsors, de partenaires industriels, mais surtout de milliardaires-propriétaires pour exister. Et si l'un d'eux, pour diverses raisons, venait à manquer, alors la chute serait quasi-immédiate. Et sans filet, comme le prouve le retrait de la famille Gave, venue investir du côté d'Aguilera après la fin de la décennie dorée généreusement soutenue par Serge Kampf, qui vit le Biarritz Olympique s'illustrer entre 2002 et 2012. 

D'autres clubs historiques ont connu semblable déroute. La palme de la disparition la plus spectaculaire revient sans conteste au Football Club Lourdais, académie de référence qui structura sous la férule de Jean Prat le jeu français comme aucun club ne l'avait fait avant. Puisque nous sommes en attente d'une performance tricolore de référence dans ce Tournoi d'après-mondial, et que nous tournons nos regards vers Cardiff, Lourdes fut en 1958 le sauveur d'un XV de France qui livra à l'Arms Park son match le plus abouti.

Référence de notre métier, mentor en ce qui me concerne, l'historien Henri Garcia me racontait il y a peu à quel point l'émotion le chavira au coup de sifflet final quand il vit les joueurs gallois accompagner respectueusement leurs adversaires vers le vestiaire tandis que le public - qui est toujours dans ce lieu à constitué d'anciens joueurs, de connaisseurs et de supporteurs respectueux - applaudissait à tout rompre ce succès français acquis avec la manière, standing ovation qui mit les larmes aux yeux de mon estimé confrère. 

Après avoir placé toute sa confiance dans les perdants du quart de finale d'octobre dernier, notre entraîneur national est désormais contraint de lancer, et pour seulement un tiers, une nouvelle génération tricolore - Nicolas Depoortere, Emilien Gailleton, Nolann Le Garrec, Marko Gazzotti, Posolo Tuilagi - qu'il est impossible d'ignorer. Les Gallois, eux, on déjà effectué cette bascule et alignent des gamins talentueux qui n'ont qu'une vingtaine d'années et enthousiasment par leur fraîcheur, leur culot et leurs prises d'initiative. De ce point de vue, nous sommes déjà battus. 

En période de doublons, le Stade Toulousain nous régale. Alors pourquoi ne pas profiter de cette dynamique pour donner au XV de France le style qui lui convient le mieux, celui du jeu à la main, ce jeu debout que, depuis Pierre Villepreux jusqu'à Ugo Mola en passant par Guy Novès, les techniciens toulousains ont porté à incandescence ? Plutôt que de persévérer dans la dépossession qui finit par ressembler à une négation de rugby, surtout quand on sait qu'aujourd'hui, les arbitres internationaux sanctionnent allégrement le gratteur...

Avouons-le, cela fait maintenant plus de six mois que le XV de France nous laisse sur notre faim, aligne de molles prestations plutôt que de solides performances et, qu'en l'absence de son capitaine Antoine Dupont parti s'amuser comme un petit fou à 7 devant les tribunes vides de Vancouver et de Los Angeles, ses anciens coéquipiers peinent à se faire trois passes dans le bon tempo et ne parviennent pas à remporter convenablement des matches à leur portée qui finissent, à notre grand dam, par leur échapper. Il est temps de miser sur Cardiff.

samedi 25 février 2023

Au révélateur écossais

Dans le numéro trois de l'excellent trimestriel Raffut, mon confrère et ami Arnaud David dresse, au terme d'une riche interview de Fabien Galthié, les commandements du nouvel Evangile, titre-t-il. 1- Passer le moins de temps possible dans son propre camp et utiliser en priorité le jeu au pied pour en sortir. 2- En attaque, ne pas tenir le ballon plus de vingt-deux secondes dans la zone qui va d'une ligne des 22 mètres à l'autre. 3- Ne pas commettre plus de quatre fautes par match dans cette zone, afin d'éviter les pénaltouches lesquelles débouchent trois fois sur quatre sur un essai. 4- Monter très vite en défense au centre du terrain pour faire reculer l'adversaire au plaquage.
Il y a deux semaines, aucun des quatre points de cette doctrine n'a été respecté face à l'Irlande, loin s'en faut. Le Racingman Gaël Fickou avouant la veille de France-Ecosse dans L'Equipe avoir "un peu trop voulu tenir le ballon alors que nous sommes une équipe qui marque sur des contre-attaques en très peu de temps de jeu". S'agissait-il d'une volonté délibérée des joueurs de toucher le ballon au lieu de s'en débarrasser ? Avaient-ils pour cela l'accord du staff ? La réponse à ces questions qui taraudent les observateurs depuis l'échec dublinois leur sera donnée dimanche après-midi à Saint-Denis.
Fabien Galthié - 32 matches en bleu, dont 25 victoires depuis janvier 2020 - a maintenant l'habitude d'assimiler le (très) haut-niveau au chaos : des éléments émotionnels parasitent, explique-t-il, la justesse des choix, floutent la lecture du jeu et grillent la communication sur le terrain. Se préparer à toutes les situations que génère le chaos n'est pas pour autant une garantie de réussite. Par définition, le tumulte et l'incohérence ne peuvent être anticipés. Mais vouloir dominer le chaos est-il pour autant illusoire ?
Dans les années 83-89 du siècle dernier, la théorie deleplacienne de la polyvalence des rôles trouva son acmé au Stade Toulousain sous la conduite du duo Villepreux-Skrela. Pour se rendre maître du désordre, rien de mieux que de le créer soi-même en proposant, debout, des séquences de déplacement du ballon par un jeu de passes et, d'une même foulée, en pénétrant par rangs serrés dans un intervalle collectivement identifié. 
Désarticuler la défense à partir d'une situation inédite - relance depuis son propre en-but, à la façon de Romain Ntamack face aux All Blacks en novembre 2021 - a toujours été la manière du XV de France depuis 1960 et l’avènement du French Flair. Et pour ceux qui auraient un doute concernant le Grand Chelem 1977, je leur conseille vivement de revoir l'essai dublinois de Jean-Pierre Bastiat, modèle d'improvisation, enchaînement spontané au cœur du chaos, justement.
Dans la Passion selon saint Fabien, il est question d'énergie, d'espace et du jeu adverse (le coach tricolore nomme cela "en face" et il aurait pu trouver mieux...). Les artifices sémantiques délimitent son territoire d'entraîneur, à l'instar de ces philosophes qui ne conçoivent leur pensée qu'à partir du logos qu'ils imposent à leurs disciples, lecteurs, suiveurs, exégètes, thuriféraires. Ce qu'avait bien compris Nietzsche qui, en philologue qu'il était, détestait ce maquillage verbeux. 
Mais vous auriez tort de croire que cryptage - en philosophie comme en rugby - n'est que vernis : ce peut être une recherche d'identité, car aucun mot n'est neutre. Comme pour les notes de musique, leur choix crée un univers articulé en fonction du rythme, des accords associés, de la mélodie dessinée, du contrepoint ajouté. Concernant le XV de France, on entend et on lit "kicking game", "jeu en black", "split", "taser", "poussée horizontale". Telle est sa petite musique de datas.
Dans ce Raffut de février - qui comporte par ailleurs quelques belles pages avec Antoine Blondin, Léon Mazzella, Guilhem Herbert, Gavin Mairs, Nicolas Espitalier - Fabien Galthié conclut son carnet d'entretien par une élévation d'une rare profondeur chez un entraîneur de rugby : "On essaye  de développer l'interaction maximale entre les joueurs. C'est ce qu'on appelle le rugby non joué. On est tellement connecté que ta décision, c'est ma décision, et je la sens. Je ne suis jamais seul. C'est un cercle vertueux. Et quand on arrive là, il y a quelque chose qui tient à l'irrationnel. C'est comme s'il y avait un fluide. Tout arrive, les passes, les plaquages, les messages. Sans se parler. C'est de l'ordre du mystique." 
Espérons maintenant que cette allégorie - ou allégresse - trouvera une ré-partition favorable sur la scène dionysienne, ce dimanche, face à un adversaire, l'Ecosse, qui a déjà piqué deux fois le XV de France du compositeur Galthié.

mardi 1 mars 2022

La harpe et le sillon

Sur le mur d'enceinte de Murrayfield est désormais gravée depuis le 26 février 2022 cette inscription : "C'est avec un parfait mépris pour les règles du rugby tel que joué à son époque que Gaël Fickou prit le ballon dans ses mains dans l'axe des poteaux écossais et, d'une foulée chaloupée, courut dans un large travers pour s'en aller marquer, seul, en coin, après avoir passé en revue la moitié de la défense adverse." Une plaque presque identique ornait le mur d'enceinte du Lansdowne Road de Dublin que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, les moins de trente non plus, avant qu'il ne soit démoli. Elle rendait hommage à l'Australien David Campese en des termes similaires. C'était le 27 octobre 1991, en demi-finale de Coupe du monde. Cette action est gravée à jamais dans ma mémoire. Un large travers, aussi, devant la défense néo-zélandaise pour marquer en coin, au pied de son rival, l'immense John Kirwan.

C'est le privilège des princes que de faire fi des règles et des coutumes pour créer leur propre univers. Gaël Fickou, c'est désormais une certitude pour ceux qui en doutaient encore, fait partie de ces êtres à part, joueurs uniques dans leur genre, capables de repousser les frontières du réel, de faire vieillir les normes. Car enfin, il n'y a pas pire injure à jeter au visage d'un trois-quarts que de lui reprocher de courir en travers pour manger l'espace de ses partenaires, leur dénier une existence. Un acte d'égoïsme absolu qui était souvent, lorsque je jouais, la certitude de passer le dimanche suivant du poste d'ouvreur au mieux à celui d'ailier, mais le plus souvent de remplaçant.

Gaël Fickou, comme David Campese, et quelques autres aussi dont vous pourrez alimenter la liste en apportant un commentaire ci-dessous, ne s'est pas offert un luxe, encore moins un choix par défaut. Non, il a d'abord regardé comment s'étalait la défense, où étaient ses partenaires. Suivez son regard : il vise les intervalles, tente de redresser sa course, amorce un cadrage sur la passe, se ravise, et voyant qu'au fil de ses foulées les solutions se réduisent décide de viser le poteau de touche - que les footeux nomment le corner par un anglicisme dont ils ne partagent pas l'usage - sans le moindre doute sur l'issue de son arc-de-cercle. On en oublierait qu'il émarge aujourd'hui à soixante-neuf sélections, soit davantage que Vincent Clerc et Christophe Dominici (67), autant que Philippe Saint-André, pour ne parler que de la période récente, ce qui lui offre un petit pécule de confiance à distribuer.

Demain, il lui arrivera sans doute de commettre un de ces impairs magnifiques, comme David Campese en 1989, jour de match face aux Lions britanniques et irlandais, qui balança dans le vide une passe en arrière : cette cagade grandiose permit à l'ailier gallois Ieuan Evans, tout heureux, de marquer, et aux Lions de remporter la série de tests. Peut-être manquera-t-il une balle cruciale, du genre de celle que laissa tomber devant lui l'indéboulonnable capitaine écossais Stuart Hogg en fin de première période face aux Tricolores, samedi dernier, alors qu'il n'avait plus qu'à courir vingt mètres pour marquer un essai qui aurait peut-être - je dis bien peut-être car rien n'est moins sûr compte tenu de la valeur de ce XV de France - changé la face du match.

Quand ce n'est pas un mauvais réflexe ou un geste mal ajusté qui transforme l'or en plomb, c'est parfois le ballon qui s'y colle d'un rebond. Voyez plutôt celui qui échappa au pied de Maxime Médard, dimanche soir en clôture de la 19ème journée de Top 14 passée inaperçue entre trois tranches de Six Nations. Ce rebond fit le bonheur du Girondin Jean-Baptiste Dubié mais pas celui de Max Médard, le JPR d'Ernest-Wallon, que l'on vit glisser au sol de dépit et de honte, le pied gauche - mais alors vraiment très gauche - encore en l'air, frappant le vide là où aurait dû se présenter l'ogive.

Mais c'est toute la beauté de ce jeu que de compter, quand les temps semblent faciles, sur le sort contraire qu'inflige un rebond. Ce ballon est ovale. Il ne tourne donc pas rond, c'est un fait. Un fait exprès. Pour nous rappeler que rien ne rebondit parfaitement là où on l'attend et qu'il faut anticiper le pire. Regardez ses partenaires : ils se sont approchés de lui pour le réconforter, qui d'une tape amicale, qui lui ébouriffant les cheveux sur l'air du "Ne t'en fais pas, rien de grave..." Car le rugby, s'il tolère les exploits individuels, n'existe qu'à travers l'équipe et son esprit. Et puis entendez le public scander son prénom, "Maxime, Maxime". Supporter, c'est se souvenir de tout ce que les héros ont apporté.

Comme beaucoup, j'ai hâte d'être à vendredi. Pas le prochain, non, l'autre, le suivant. Onze mars. Vingt-et-une heure. Le toit sera fermé. Ou ouvert. Qu'importe. Le feu jaillira des torches galloises installées à la sortie des vestiaires au moment de l'entrée des équipes. Les chants descendront des tribunes comme ils descendaient naguère des vertes vallées de la Rhondda, quand le charbon coulait dans les veines minières. Le public aura entonné Delilah pour patienter. Gareth Edwards, qui déteste se voir en statue quand il se rend chez son horloger, ne se sera pas privé de dire tout le bien qu'il pense d'Antoine Dupont en direct à la télévision, et il sera vite l'heure des hymnes. Rendez-vous au premier ruck.

lundi 25 octobre 2021

Faire équipe

Dans un peu moins d'un mois, samedi 20 novembre, très exactement, le XV de France lancera officieusement au Stade de France son programme de vol vers le trophée Webb-Ellis par un test-match, dans toute l'acception du terme, face aux All Blacks, lesquels Néo-Zélandais seront ses adversaires en match de poule et pas n'importe lequel puisqu'il s'agira du match d'ouverture du Mondial 2023. On fait difficilement plus symbolique que cette rencontre. Du coup, surgira l'occasion de baliser un territoire, de marquer les esprits, de prendre un avantage psychologique.

En attendant cet événement, l'heure est aux conjectures, et autant la composition du paquet d'avants tricolore ne suscite pas vraiment d'émoi, ni d'interrogations - sans doute parce qu'aucun des postulants ne semble se hisser nettement au-dessus de sa concurrence -, autant la perspective d'aligner prochainement une charnière et une ligne de trois-quarts à la lumière des performances des uns et des autres entrevue durant les récentes journées de Top 14,  réveille autant la raison de connaisseurs que la passion des observateurs.

En échangeant avec l'ancien demi de mêlée et ouvreur tricolore Jean-Louis Bérot, m'est venue l'idée de cette chronique sur la polyvalence, concept développé par René Deleplace dès les années cinquante, mis en pratique au Stade Toulousain depuis le début des années quatre-vingt, et maintenu depuis avec la réussite que l'on sait. Polyvalence des rôles quel que soit le numéro du maillot, la situation de jeu déterminant l'attitude et le geste technique adapté.

Ainsi, avec Antoine Dupont, Matthieu Jalibert, Romain Ntamack, Gaël Fickou, Damian Penaud, Thomas Ramos et Romain Buros, le XV de France dispose de joueurs aux multiples facettes, susceptibles d'évoluer à deux voire trois postes différents : la mêlée et l'ouverture (Dupont), l'ouverture et le centre (Ntamack), l'ouverture et l'arrière (Jalibert, Ramos), le centre et l'aile (Fickou, Penaud), l'aile et l'arrière (Buros)... De quoi varier les plaisirs à l'infini.

J'imaginais un XV de France polymorphe modifiant sa composition en cours de match en intervertissant la position des sept titulaires, du 9 au 15... Ainsi pourraient alterner les ouvreurs (Ntamack, Jalibert, Ramos), les centres (Fickou, Penaud, Ntamack), les ailiers (Buros, Penaud, Fickou) et les arrières (Jalibert, Ramos, Buros) selon la phase de conquête et l'occupation du terrain, et surtout dans l'urgence maîtrisée du mouvement en fonction des besoins, les options tactiques restant ouvertes et libres d'interprétation.

En 1968, lassés de subir en Nouvelle-Zélande l'indigence de leurs sélectionneurs-managers, les internationaux français décidèrent de composer eux-mêmes les lignes arrière avant d'affronter les All Blacks à Auckland, pour le troisième et dernier test-match. Il y avait depuis deux ans débats endiablés au sujet du poste, double, de trois-quarts centre, et puisque la France alignait pléthore de talents avec Claude Dourthe, Jean-Pierre Lux, Jean Trillo et Jo Maso, les intéressés eux-mêmes choisirent de n'exclure personne. 

C'est ainsi que Jean-Louis Bérot, ouvreur au Stade Toulousain, monta à la mêlée. Jo Maso occupant le poste d'ouvreur. Claude Dourthe et Jean Trillo furent associés au centre, tandis que Jean-Pierre Lux, le plus rapide de tous, glissait à l'aile gauche. Jean-Marie Bonal et Pierre Villepreux complétaient le dispositif. La France inscrivit trois essais aux All Blacks qui n'en marquèrent que deux, mais subirent a loi de Murphy, du nom de cet arbitre néo-zélandais qui leur refusa un quatrième essai parfaitement valable, enfouissant ce XV de France sous une avalanche de pénalités. Le New Zeland Herald titra : "La France a gagné les coeurs." Certes, mais elle avait perdu le match.

Mais toutes les forces vives du rugby français tourné vers l'attaque avaient été convoquées, ce jour-là et les acteurs de cette fête des sens n'ont jamais cessé d'en parler depuis, partageant toujours aujourd'hui une émotion intacte dès qu'il s'agit d'évoquer cette tournée au pays du long nuage blanc. Revenant à la perspective d'aligner cet automne une belle génération attaquants, Jean-Louis Bérot me faisait part d'une notion dont on parle peu mais qui pour lui est essentielle, à savoir celle d'équipier, celui qui fait équipe, qui s'associe, se lie, prend plaisir à partager, à vivre sa passion avec les autres. Romain Ntamack, Matthieu Jalibert et Damian Penaud en feront leur miel car sans ce prérequis, le talent n'est peu de chose.

Au plaisir de vous retrouver : pour la sortie en librairie de Jeux de lignes (éditions Privat), nous sommes invités, Benoit Jeantet et moi, à participer à une table ronde, dimanche 7 novembre à 14 h 30 (salle l'Ouvroir), dans le cadre de la Foire du Livre de Brive, sur le thème "Littérature et sports".

samedi 27 mars 2021

Je vote Dulin

J'aime le rugby d'Ecosse, ce jeu de culture et de racines qui éclot sur un terreau à peine plus grand que l'Occitanie, fort d'un nombre de licenciés si réduit qu'on se demande dans quoi les sélectionneurs puisent leur effectif d'internationaux. J'aime cet engagement sans faille qui n'a pas besoin de génie pour bouillir, ce haggis indigeste et ces singles malts tourbés qui dessinent dans mon palais des montagnes enneigés et des pubs chaleureux.
Il n'y a pas de morale accrochée aux scores qui s'affichent dans ce Tournoi Covid d'écrins silencieux, de rencontres épiques, de vidéos clubs à rallonge, de lien créé à distance entre passionnés, et de commentaires enflammés à la moindre action. Rien que pour le plaisir de retrouver la joie de jouer et de voir jouer, il y a matière à apprécier cette édition, et nous laisserons le classement - deuxième - rejoindre les annales du genre.
"Dès que j'ai vu la pluie tomber à Paris, je me suis dit que ça allait favoriser l'Ecosse, avouait vendredi soir John Rutherford, visiteur calédonien de ce blog, car elle sait jouer en fonction des conditions météo. Et il ne faut pas oublier que c'est une belle équipe d'Ecosse qui l'a emporté, avec quatre joueurs de classe mondiale que sont Stuart Hogg, Finn Russell, Hamish Watson et Jamie Ritchie, et d'autres comme Zander Fagerson qui ont élevé leur niveau de jeu, vendredi soir. Et chacun d'entre nous sait que si nous n'avons pas quinze joueurs qui jouent ensemble à leur meilleur niveau, nous ne pouvons pas l'emporter." 
L'emporter. Le mot est dit. Ou comment apprendre à gagner d'un point. C'est suffisant. Parfois. Et c'est souvent ce qui sépare un élan d'un titre, l'effort de l'accomplissement. Dans l'abime insondable de l'esprit humain, qu'est-ce qui a bien pu traverser l'esprit du meilleur joueur français de ces six derniers mois pour qu'il tente ainsi d'aller dans le côté fermé qui, comme son nom l'indique, était à ce moment-là doublement verrouillé ? Et surtout après que ses partenaires, dans un sublime effort défensif, soient parvenus à récupérer la ballon dans ce qui devait être l'ultime ruck après deux minutes d'intense combat...
Revoici surgir cette désormais trop fameuse inconstance qui nous hisse vers l'extase et, dans un moment de bascule inexplicable, nous jette dans l'ornière. Ne jamais oublier que le coq, qui signale le lever du soleil depuis l'orient, chante les pattes bien plantées dans le purin. Cogito ergot sum, lâche l'ami Papaille, avec le sens de la formule. D'où vient cette attirance du vide, ce besoin d'effectuer un mauvais choix en sachant dès le départ qu'il y a de très fortes probabilités qu'il soit voué à l'échec ?
Pour autant, je n'ai pas envie d'accabler qui que ce soit, et nous sommes nombreux dans ce cas. Sinon, il faudrait clouer au pilori tous les lanceurs de contre-attaques infructueuses et il n'y aurait pas assez de clous disponibles. A vingt-et-points d'écart et bonus offensif, barre placée trop haut et qui les empéchait sans doute de regarder ailleurs, les Tricolores ont perdu cette "finale" bien avant les cinq minutes fatidiques au-delà du temps réglementaire, quand d'entrée de jeu ils multiplièrent les fautes - maladresse et indicipline ! 
Pas de moralité, écrivons-nous en préambule, certes, mais sans doute un motif de satisfaction tel un diamant planqué sous un tas de charbon, de chardons : ce XV de France l'a emporté contre les Gallois alors qu'il devait perdre, et s'incline face à l'Angleterre et l'Ecosse alors qu'il pouvait gagner. Et voilà qu'au moment précis où je rédige cette chronique, partageant avec quelques ami(e)s choisi(e)s par Montaigne et La Boétie nos réflexions matutinales en forme de conclusion mais surtout de perspectives, l'un des plus espiègles demis d'ouverture du XV de France m'appelle et nous échangeons immédiatement au sujet de Dulin et de sa relance, what else ?
"Il a du panache. Il est l'un des rares à pouvoir partir de n'importe où, et passe toujours la ligne d'avantage. Il voulait continuer à faire vivre le ballon. Ce qui était beau, c'était de tenter l'impossible et de remonter quatre-vingt-dix mètres. S'il avait tapé en touche pour arrêter ce match, j'aurais bondi de mon fauteuil en hurlant de colère ! Il y a tellement d'économes qui ont peur de tout qu'il ne mérite pas qu'on lui tombe dessus..." 
En ces temps de distanciation sociale forcée, masques sur le nez, visages barrés, monde sans effusion, c'est avec tous les Jean-Louis Bérot du monde et les Jean Gachassin dont les longues passes se perdirent dans le vent mauvais de Cardiff, que le rugby est grand. Souhaitons surtout que tous les Brice Dulin de la création continuent de forcer le destin sur le dernier ballon : de l'incertitude jaillit l'émotion.

lundi 7 septembre 2020

Debout, l'effort

Le retour de l'Ovale s'accompagnerait donc d'une tendance au sifflet, et les pénalités - ainsi que les cartons - se sont davantage multipliées que les décalages en bout de ligne durant cette si attendue première journée d'un Top 14 dont nous avions perdu le goût depuis plus de six mois. La faute, entend-on derrière les talenquères, à la nouvelle - une de plus - interprétation de la règle du jeu au sol. Cette fois-ci, elle privilégierait le défenseur et non plus l'attaquant. 
J'adore le rugby pour de multiples raisons, dont les premières remontent à l'enfance et la dernière à l'attitude très digne de Romain Ntamack à l'issue d'un match que son caractère domina. Mais aussi - c'est plus récent car il m'a fallu le comprendre comme un changement de paradigme vital par essence - pour ses contre-pieds incessants, ses inflexions, ses réadaptations au règlement tellement complexe qu'il peut alimenter mille subtilités pour qui veut bien les replacer sur l'enclume. 
L'arbitre est au marteau ce que le sifflet est à la philosophie : si vous n'y comprenez pas grand chose, on vous l'inculquera de force que vous le vouliez ou non, à grand renfort de pénalités pour ce qui nous concerne, et elle furent nombreuses. N'allez donc pas imaginer que les joueurs soient devenus par nature plus indisciplinés, à l'exception notable le week-end dernier - mais c'est un peu endémique quand même - des Toulonnais noyés dans leur élan désordonné entre ces deux tours du port de La Rochelle que sont Skelton et Vito. 
La résolution de ce souci qui hache les matches est pourtant d'une étonnante simplicité : il suffit de décréter le jeu debout ! Tout devient alors plus simple et plus fluide. Car enfin, pas besoin d'avoir un BE2 pour comprendre que la fin du jeu au sol, cette solution de facilité, cette pauvre tactique conservatrice, a été décrétée. Etait-ce d'entrée si difficile à formaliser balle en mains ? 
Le législateur, à l'évidence, a décidé d'éradiquer "la guerre des étoiles", ces arrivées en planches avec gros coups de casques dans les cervicales du gratteur. Elle annonçait un drame de plus en plus probable pour qui voulait disputer au sol le ballon. Je reste surpris qu'il faille un tel temps d'adaptation pour comprendre que le choix réflexe de se coucher devant un défenseur pour protéger son ballon plutôt que de rechercher intelligemment l'intervalle ou le créer pour un partenaire lancé, est désormais périmé. Cette première journée aura vu les succès du Racing 92, de Pau et de Castres à l'extérieur, trois équipes "caméléon", c'est-à-dire excellentes dans l'adaptation et la reconfiguration, trois équipes qui disposent de points forts, à savoir des facteurs X côté francilien, une mêlée puissante chez les Béarnais et une charnière manœuvrière en ce qui concerne les Castrais. Sans doute trop proches de ce qui faisait leur charme il y a six mois, Lyon, Montpellier et Agen se sont inclinés devant leur public, ce qui toujours vexant. 
Puisqu'aucun bonus offensif n'a été décroché, les Rochelais se trouvent en tête de l'expédition. Go West ! Comme le jeune prodige Antoine Hastoy à l'ouverture de la Section et le génie calédonien du Racing 92, Finn Russell, le zébulon néo-zélandais au prénom de héros de collection verte, Ihaia, a tranché les défenses, boosté ses partenaires, additionné les points et régalé les connaisseurs. Aucun doute là-dessus, le jeu debout favorise les prises d'initiatives, et s'il subsiste quelques rucks, qu'ils passent aussi vite que l'éclair tant le sol se dérobe. 
  En écrivant cela, je pensais au Stade Toulousain qui a fait du jeu debout son viatique depuis presque quarante ans quand surgit dimanche au bout de la nuit l'essai fulgurant d'Antoine Dupont génialement initié par deux ouvreurs : Thomas Ramos et Romain Ntamack, avec le relais sur un pas de Sofiane Guitoune et sa passe laser sans laquelle rien n'aurait été possible. Apprécions, en ces temps de retour à la normale, le rugby quand il remet son avenir entre des mains.

mardi 16 juillet 2019

Reliefs sur un plateau

On a tous un petit vélo dans la tête. Le mien est rouge, avec des chromes partout et deux stabilisateurs à l'arrière. Sur ce Pégase, je traversais l'espace, forcément immense, délimité par la maison de mon grand-père, la voie de chemin de fer, le talus au-dessus duquel passait la route et la barrière qui bloquait l'accès à la rue. J'ai pédalé des après-midi entiers dans le sens inverse des aiguilles d'une montre autour de cette esplanade, striant le mâchefer de mes grosses roues blanches. Alors, rien d'étonnant à ce que le tour d'enfance me sorte de la sieste chaque juillet.¨
Je n'ai pas oublié le premier nom de ma saga : Gimondi. Felice, de son prénom. Un patronyme de vicomte pourfendu par Merckx. Suivirent Aimar - Lucien - et Pingeon - Roger -, avant l'ère du Cannibale qui me laissa de marbre, bifurquant alors vers le rugby.  Plus tard, en 1992, j'ai eu le privilège de suivre pour L'Equipe cette grande boucle, rédigeant le portrait de chaque vainqueur d'étape, sans savoir qu'elle entrait alors à l'insu de notre plein gré dans le dopage organisé.
Chaque pur-sang (sic) - Chiappucci, Bugno, Jaskula, Rominger, Pantani, Ugrumov, Zulle, Riis, Ullrich, Virenque - avait ses raisons mais l'aveuglement coupable, et aussi quelques confidences du peloton, me firent rapidement décrocher. Elle ne sortit de cet abîme, la grande boucle, qu'après avoir rayé de son palmarès les sept premières places consécutives de Lance Armstrong, premier homme à avoir cyniquement marché dans et avec de la merde.
Depuis Bernard Hinault en 1985, pas un Français n'a remporté le Tour. Qui se souvient de Lino, Dojwa, Leblanc, Rinero, Simon, Dessel, Goubert, Le Mével, Gadret, nos meilleurs représentants, incapables de se hisser sur le podium ? Seuls, lors des dernières éditions, Romain Bardet et Thibaut Pinot sont parvenus à tutoyer ce sommet, apostrophant nos espoirs. La bonne nouvelle, pour cette édition centenaire du maillot jaune - couleur du papier de L'Auto - se nomme Julian Alaphilippe, et il nous sert des reliefs sur un plateau.
Après le plus long prologue de l'histoire (cinq étapes de Bruxelles à Colmar) histoire de chauffer les cuissots, le Tour a prolongé sa traversée de la France en bandoulière pour véritablement débuter - du moins c'est comme ça que je le vois - à Luz-Saint-Sauveur, samedi 20 juillet aux alentours de 14h00 avec l'ascension du premier col hors-catégorie de cette édition, le Tourmalet. Quatre suivront : Izoard, Galibier, Iseran et Val Thorens. Soit cent kilomètres vers les cieux pour constituer un classement final quand on sait que sur un seul kilomètre peuvent se gagner ou se perdre environ vingt secondes.
Mises bout à bout, ces portions géantes consacreront un vainqueur : stratège, généreux, calculateur ou flamboyant. Celles et ceux d'entre vous qui s'intéressent au cyclisme - j'en connais ici quelque uns - auront un aperçu du coup de jarret qui monte lors de la découverte du Mur de Pèguère avec ses deux passages à 18 %, puis tout de suite après dans la trouvaille de l'année, le Prat d'Albis, final d'une quinzième étape ariègeoise qui va sans aucun doute séparer les bons grimpeurs des authentiques champions.
Avant cela, trente-deux petits cols disséminés au creux des neuf premiers jours (dont trois de première catégorie pour la seule sixième étape entre Mulhouse et Plancher-les-Mines) auront permis à deux lions, Alaphilippe et Pinot, de s'extraire de la procession. Ils moulinaient pour vivre l'épopée en duellistes complices. Mais c'était sans compter sur la bordure d'Albi, fatale à quelques uns dont ce Pinot noir, la malchance n'étant qu'une façon polie d'évoquer la limite des moins doués.
A l'heure où je rédige ces lignes si éloignées de la préparation estivale du XV de France en route vers le Japon avec l'aide du GIGN, les principaux favoris de ce Tour 2019 sont éparpillés dans la nature. Déjà, vous avez noté, attentifs comme vous l'êtes, que trois cracks qui visaient la victoire sure les Champs, Chris Froome, Primoz Roglic et Tom Dumoulin, ont déclaré forfait avant la rase campagne, ce qui allège considérablement le porte-bagage du Français Julian Alaphilippe, en tête du classement depuis Belfort.
Au terme de la dixième étape et avant la première journée de repos, le Gallois Geraint Thomas et le Colombien Egan Bernal n'avaient qu'une grosse minute de retard sur le leader, un écart qui ne semblait pas les inquiéter outre mesure. Adam Yates, Nairo Quintana et Daniel Martin se retrouvaient pour leur part autour des deux minutes. L'infortuné Thibault Pinot pleurait, lui, toutes les larmes de son corps au moment de glisser de la troisième à la onzième place. Juste devant d'autres inconstants, à savoir Rigoberto Uran, Alejandro Valverde, Jakob Fuglsang, Romain Bardet et Warren Barguil, qui ont pris trois minutes dans le pédalier avant même que ne débute la belle semaine pyrénéenne.
Richie Porte repoussé à quatre minutes, restaient le cas de Vincenzo Nibali, largué complet à quatorze minutes, et celui de Greg Van Avermaet, déposé à un peu moins d'un quart d'heure de la tête de course au point qu'il semblait avoir laissé son plateau sur la Planche des Belles Filles. Autant de bizarreries qui ouvrent en grand les portes du succès pour un Français. Depuis le temps...

Si l'étape entre Toulouse et Bagnères-de-Bigorre, avec les cols de Peyresourde et Hourquette d'Ancizan, morceaux de première catégorie, n'a apporté aucune indication supplémentaire comme on s'y attendait, sinon que Lilian Calmejane est un peu court pour faire figure de prétendant à quoi que ce soit, le contre-la-montre du lendemain à Pau a conforté Julian Alaphilippe dans sa quête dorée.
Maintenant, place au Tourmalet, premier grand indicateur ! Si l'on extrait les deux journées de transition relativement plates et calmes qui mèneront de Nîmes à Gap, la traversée des Alpes en troisième semaine, trois étapes de folie au-dessus des nuages et des fatidiques deux milles mètres, déroutera les organismes pour rebattre presque toutes les cartes. Avant cela, les Pyrénées auront modifié l'agencement du top 10. Je gage que d'ici-là les soi-disant leaders qui cherchent leur second souffle, humiliés par le maillot jaune à Pau, se décideront à animer la course en tête plutôt que de s'enliser sous l'attente à oxygène.


vendredi 29 mars 2019

Fait pour attaquer

Fermé en 2002, le Bataillon de Joinville ne propose plus aux meilleurs joueurs français sous les drapeaux de jouer hors du cadre de leurs clubs respectifs et de se fabriquer ensuite de chauds souvenirs de virées nocturnes. L'occasion m'est donnée en cette année de Coupe du monde et plus particulièrement durant avril, de rappeler ce que le XV de France doit à cette école interarmées des sports. Vous pourriez croire que récompenser d'un trophée la meilleure sélection nationale au monde est un concept récent. Il n'en est rien.
Un siècle plus tôt prenait fin la Première Guerre. Du Commonwealth débarquèrent des contingents, et parmi eux quelques rugbymen, pour repousser l'envahisseur allemand. Les combats de tranchées terminés, les armées de l'Empire britannique stationnèrent en Angleterre. La paix n'étant pas signée, nullement question de démobiliser. De son côté, regroupée à Vincennes dans une redoute qui deviendra ensuite l'INSEP, une cinquantaine d'internationaux français avait pour mission de participer à des matches de gala afin de montrer, après quatre ans de boucherie sur le front et de privations à l'arrière, la vitalité de l'armée française victorieuse.
Les Anglo-saxons détestent l'inaction. Le rugby restant la meilleure des batailles en temps de paix, les états-majors alliés eurent l'idée d'organiser une série de rencontres. Le roi George V offrit son patronage, mit en jeu un trophée et déclara ouvert le championnat de rugby du monde libre qui allait se disputer entre les forces armées de Nouvelle-Zélande, d'Australie, du Canada et d'Afrique du Sud, les îles britanniques étant représentées par deux sélections militaires : l'Army et la Royal Air Force.
Couvrant trois territoires - l'Angleterre, le pays de Galles et l'Ecosse - sur huit stades (Twickenham, Bradford, Portsmouth, Leicester, Gloucester, Swansea, Newport et Inverleith), cette compétition internationale fut lancée le 1er mars et la dernière des seize rencontres jouée le 15 avril à l'issue de laquelle l'Armée britannique et la Nouvelle-Zélande terminèrent à égalité au classement de cette poule unique.
Un match supplémentaire prit place à Twickenham le 17 avril 1919 pour départager Kiwis et British Army. Les coloniaux l'emportèrent, 9-3, et le roi leur remis une coupe. On en serait resté là sans la volonté des dirigeants de l'USFSA, ancêtre de la FFR : il s'activèrent pour qu'une "super finale" soit organisée contre le vainqueur de ces jeux ovales du Commonwealth. Ainsi, le 19 avril 1919, embarquée par train depuis la gare Saint-Lazare, l'élite du rugby tricolore débarqua à Waterloo pour affronter les Kiwis, dont treize étaient certifiés All Blacks.
A la pause, devant un public médusé, les deux équipes étaient à égalité, 3-3. Ce que les spectateurs de Twickenham ne savaient pas, c'est que les internationaux français avaient profité de leur séjour de plusieurs mois à Vincennes pour s'entraîner quotidiennement. Physiquement à travers bois sous la férule d'Adolphe Jauréguy, remarquable athlète. Tactiquement sous la houlette de René Crabos, fin stratège les initiant à la défense glissée. Techniquement avec François Borde, spécialiste de l'attaque avec décalage en bout de ligne, et toujours coiffé d'un béret.
Finalement, les Français furent vaincus, 20-3. Qu'importe. L'essentiel est ailleurs. En Irlande, au Lansdowne Road de Dublin pour le dernier match du Tournoi 1920. Fort de ses "Joinvillais" et en particulier du trio d'attaquants Crabos-Borde-Jauréguy désormais membres du Racing-Club de France, le XV de France remporta son premier succès à l'extérieur (7-15). Entre temps, les Jeux Interalliées s'étaient déroulés à Paris et un petit tournoi de rugby regroupa les Etats-Unis, la Roumanie et la France au stade Pershing construit en un rien de temps par les militaires yankees dans le bois de Vincennes.
Le 29 juin, la paix signée la veille, Américains et Français s'affrontèrent en finale, une bataille rangée qui fera dire au dirigeant français d'origine américaine, Allan Muhr : "C'est ce qu'on peut faire de mieux sans couteau et sans révolver." Pour l'anecdote, la France s'imposera (8-3). Quant au stade Pershing, il accueillit une rencontre du Tournoi en 1924 suite à l'inondation de Colombes. Adolphe Jauréguy, basque d'Ostabat, qui avait rejoint le Stade Français, occupait toujours l'aile gauche.
Interrogé il y a un demi-siècle par Denis Lalanne au sujet du XV de France et de la montée en puissance des Britanniques, son coéquipier François Borde répondit : "Il va falloir que le XV de France fasse appel à toutes les vraies compétences possibles pour suivre le mouvement. De tout temps, le XV de France a été fait pour attaquer, n'allons pas contre cette vocation. Il y a des procédés simples, de bonnes habitudes qu'il ne faut pas abandonner. Comme par exemple le souci de rester debout, disponible aux côtés du joueur que l'on vient de servir." Je vous laisse le soin de conclure.

lundi 17 septembre 2018

Le frère ou l'épouse ?

Alors comme ça, madame Savea n'est pas contente ? Toulon proposerait donc une bouillie de rugby et les coéquipiers de Julian ne sauraient pas se faire de passes? Pas moyen de faire chanter le ballon pour donner du plein emploi à son ailier de mari qui a signé dans ce club réputé du Top 14 afin de ne pas rester en rade au Pays du Long Nuage Blanc ? Ah, il faut toujours chercher la femme derrière chaque grand homme. Nous, on a trouvé Fatima Savea. Mais si les compagnes de joueurs se mettent à commenter les consignes de jeu des équipes où évoluent leurs moitiés, quelle sera la prochain étape ?

C'est un peu comme si Mourad Boudjellal, arroseur arrosé, s'invitait à une conférence de presse pour stigmatiser les présidents-propriétaires d'avoir davantage d'argent à dépenser que lui dans leurs clubs respectifs et regretter que le rugby d'élite français soit devenu une «foire aux bestiaux» depuis l'époque où il s'amusait à prêter sa Ferrari à Tana Umaga pour que l'ancien All Black aille la garer devant les terrasses du Mourillon, et surtout après avoir recruté - pour le plaisir, s'entend, et pas à prix d'or - George Gregan, Victor Matfield, Ali Williams, Ma'a Nonu, Bryan Habana, Jonny Wilkinson et autres princes consorts.

Pourtant, des passes, Fatima - vous permettez que je vous appelle Fatima ? - les Toulonnais s'en font, latérales, inutiles, molles et personne pour franchir la ligne d'avantage. Tout fout le camp, valeurs, vertus et coups de casque. Restent les grâces de danseur étoile d'un Malakai Fekitoa pour garder le ballon dans l'aire de jeu et offrir l'essai d'une claquette digne de Fred Astaire, le genre de beauté que n'aurait pas désavoué feu Félix Mayol. Un qui avait un peu moins de grâce et un peu plus de graisse, c'est le frère de Sekou Macalou, entré sur la pelouse de Jean-Bouin, ce même dimanche, pour se mêler au fight qui impliquait Julian Savea, façon Booba-Kaaris mais le flacon de parfum en moins. La prochaine fois, mettons en relation l'épouse du All Black et le frère du flanker tricolore pour voir ce que ça donne.

En attendant ce face-à-face, des passes, il y en aura de plus en plus. D'autant que la FFR vient d'interdire le passage en force dans les catégories de jeu moins de quatorze ans. Mieux vaut une curieuse idée mise rapidement en place pour faire bouger les lignes qu'une très bonne qui serait si trop longtemps discutée qu'elle ne finirait par ne jamais voir le jour. C'est comme pour les choix des ouvreurs : «Je préfère la mauvaise option rapidement jouée que la bonne trop lentement», assurait Bennie Osler, l'ouvreur springbok des années 30.

Je garde le souvenir de tel fils d'entraîneur, du côté de Béziers, placé à l'ouverture en cadets pour transpercer au plus vite la défense adverse, sans qu'aucun de ses partenaires de la ligne de trois-quarts ne touche le ballon. Ou telle autre progéniture d'un collègue de bureau, gamin plus gros, plus grand et plus lourd que partenaires et adversaires, foncer droit dans le tas, ballon sous le bras, encouragé et filmé par son père depuis la touche jusqu'à ce qu'il tombe et que l'action s'arrête avec lui. Si les nouvelles directives de la DTN dont Laporte s'est fait le héraut permettent d'éviter ce gâchis, j'adhère.

Sauf que j'apprends que cette idée, qui consiste à fermer les stands d'auto-tamponneuses, devrait être présentée à World Rugby à la fin de sa période d'essai, c'est-à-dire d'ici juin. Et pas seulement pour être validée chez les moins de quatorze ans mais pour être étendue à toutes et à tous. Ce qui en ferait le plus important changement de règlement de l'histoire, à égalité avec la fin du hacking (arrêt du porteur du ballon par coup de pied dans le tibia), la composition à quinze joueurs, la fin du rover (troisième-ligne détaché qui pouvait suivre la progression du ballon sur les phases statiques), l'obligation de trois joueurs en première-ligne et la permission de l'ascenseur en touche, etc.

Le rugby est un sport en perpétuelle évolution, on le sait bien ici à force de le répéter. Depuis l'après-guerre et le drop-goal à quatre points (le demi de mêlée toulousain Yves Bergougnan, dit Le Requin, fut le dernier à en réussir un en match international), l'ovale cherche la quadrature du cercle dans sa quête du Graal, à savoir devenir saison après saison un sport toujours plus spectaculaire et sans danger, transformation clairement accélérée depuis le passage au professionnalisme en 1995 et l'afflux des droits télé qui allait avec dans l'hémisphère sud.

«Ça doit faire rire, cette règle du "passage en force" qui deviendrait bientôt généralisée. Quand ils jouent, je ne vois pas les All Blacks ou les Ecossais passer en force, se marre cet ancien international toulousain à la feinte chaloupée avec lequel j'échangeais sur le sujet. C'est vraiment une problématique franco-française. Quand on fait de Bastareaud capitaine du XV de France le symbole de notre rugby, difficile d'y comprendre quelque chose. "Gardez ça pour vous !" : voilà ce que les Néo-Zélandais ou les Ecossais vont répliquer, et ils auront raison, quand nos dirigeants leur présenteront ce projet. Commençons donc par appliquer la recherche d'intervalles et le jeu de passes en équipe de France avant de vouloir tout changer chez les autres... D'autant que cette règle, si elle est acceptée, modifiera profondément la nature même de notre sport, qui est un sport d'évitement ET de combat.»

mercredi 12 septembre 2018

Signé Furax

A l'heure où l'exclusion devient règle, cartons rouges et fièvre jaune, frontières fermées en Europe et tribune de presse interdite à Biarritz, il convient de malaxer tout ça pour s'apercevoir à quel point il est plus constructif d'assembler ce qui nous réunit plutôt que de stigmatiser ce qui nous sépare. Et me revient une anecdote pour illustrer ce Clochemerle qu'est le rugby de chez nous où s'opposent régulièrement les avis contraires sur fond de règlement de compte.

A l'époque - 1986 - le XV de France s'entraînait à Clairefontaine en lisière de forêt sur un joli domaine, propriété de la maison Ricard tenue par cet immense joueur qu'est Benoît Dauga. A cette époque aussi, outre une naïade dévêtue au point d'afficher généreusement ses attributs les plus oblongs pour le plus grand bénéfice de jeunes générations de lecteurs s'éveillant au plaisir du sport en solitaire, L'Equipe Magazine distribuait chaque samedi son carton rouge et son carton jaune.

L'un d'eux, adressé à Jacques Fouroux pour la non-sélection de je ne sais plus quel troisième-ligne aile, provoqua l'ire du Gascon. Toujours prêt à ferrailler mais non dénué d'humour, il fit imprimer une poignée de cartons, roses et jaunes, et planta son factotum, Henri Fourès, à l'entrée du château, qui hébergeait les joueurs mais aussi le staff, et dont la grande pièce à gauche en entrant faisait office de salle de vie, de réunion, de massage et de presse. Tout le monde s'y croisait en permanence durant la journée.

Ce matin-là, gêné aux entournures, Fourès, ancien deuxième-ligne international, distribua donc les cartons: roses pour les journalistes de L'Equipe, jaunes pour les reporters des autres médias. Les roses, évidemment, n'avaient pas le droit de pénétrer au château, dont l'entrée était autorisée pour les jaunes. Que croyez-vous qu'il arriva au sein de cette belle corporation qui est la mienne ? Et bien les journalistes de L'Equipe restèrent sur le perron et les autres se mirent vite au chaud sans un regard ni un commentaire.

J'ai les noms. Mais je ne vous les livrerai pas. Par charité. Il y avait quelques prix Nobel de lâcheté et un quarteron de lèche-bottes prêts à toutes les compromissions pour un écho à glaner. Seul Jean-Pierre Mogui, du Figaro, s'était solidarisé en jouant à mes côtés l'extérieur. Sa cigarette consumée, nous avons forcé gentiment le barrage goguenard du néanmoins conciliant Fourès pour nous réchauffer d'un café au comptoir - parce qu'il y avait un comptoir au château, Ricard oblige - tandis que Francis Delteral, d'un coup de téléphone remonté au président Albert Ferrasse, accélérait la fin à cet épisode.

Les relations entre acteurs du sport et médias sont parfois conflictuelles à la lumière du distinguo qui ne l'est pas toujours entre information et communication. Sans parler des reportages sponsorisés par telle ou telle marque, et des obligations contractuelles qui font des joueurs des sandwiches. Tous les jours, depuis cette cocasserie signée Furax, j'apprécie de pouvoir échanger sans contrainte ni cadre formel avec ceux qui font le rugby. Quant à Fouroux, si nous avons ensuite bataillé à fleurets plus ou moins mouchetés, c'était toujours au nom du jeu. Pour finir par nous estimer.

Le jeu, parlons-en : parfois dévoyé, et délibérément. Au point d'accoucher du match le plus nul de l'histoire du rugby, cet UBB-MHR de samedi dernier que l'on peut considérer comme une vraie faute professionnelle partagée par une quarantaine de salariés et deux staffs cyniques, ceux de Vern Cotter et de Rory Teague. Pendant ce temps-là, Thomas Lièvremont s'exporte aux Carpates entraîner l'équipe nationale de Roumanie. Faudra-t-il instaurer un jour les CIFF (coach issu de la filière française) ?

S'il était resté parmi nous au lieu de quitter le terrain en 2005, Fouroux aurait certainement, comme ces bateleurs que sont Bernard Laporte, Daniel Herrero et Mourad Boudjellal, son émission de télé ou de radio, voire une chronique régulière dans la presse nationale. Et il n'aurait pas manqué de relever la composition d'équipe de Clermont avec ses cinq trois-quarts centres. Lui qui rêvait de physico-techniques, il serait servi, aujourd'hui : Toeava, Penaud, Lamerat, Fofana, Moala, pour un rugby fluide, dans l'espace, en recherche de décalage.

Jean Dauger, le père de tous les centres, a dit : "Il existe une relation directe entre l'allure et la technique. Il faut courir avec le ballon tenu à deux mains. On peut ainsi le passer à toute moment à droite et à gauche. Cette libération est importante. Elle oblige à avoir le buste droit et la tête haute. Ce regard relève tout le corps. Ce n'est pas une recherche esthétique particulière : la technique détermine l'allure, et non l'inverse. Le dépouillement de certains gestes du rugby rejoint l'art dans le sens où la facilité n'est que le fruit d'un long travail."

Nous étions, l'ami Jacques Rivère et moi, assis face à Jean Dauger dans le cagibi qui lui tenait lieu de bureau, dans le gymnase Lauga, en contrebas du stade qui porte désormais, à Bayonne, son nom. "Beaucoup d'écrivains, de peintres, de musiciens, de sculpteurs sont venus vers moi, nous avoua-t-il. Ils étaient, pour la plupart, supérieurement intelligents, et découvraient l'homme en mouvement à travers le sportif. Grâce à ce rapprochement, j'ai pu comprendre que le joueur de rugby était aussi un artiste. Sa création à lui est instantanée, imprévisible. Le centre, son art consiste à créer des espaces, à faire marquer les autres." Nous y voilà. Clermont ? Dix-huit essais en trois matches.

Et Dauger, visionnaire, de conclure * : "En fait, tout le monde devrait savoir passer le ballon dans le bon temps, au milieu de la défense, redresser une course, rester lucide. Tous les joueurs devraient être des centres. Surtout les avants. C'est la clé du rugby de demain", prophétisait-il en 1983. "Trop souvent, on va chercher le plaquage. En fait, il suffit d'arrêter l'adversaire à deux mètres pour qu'il soit battu. D'ailleurs, les plus beaux essais sont marqués lorsque les joueurs passent cette balle avant d'être plaqués." On pense à l'essai du bout du monde de 1994, de la relance de Saint-André à la dernière passe d'Accoceberry. Toujours d'actualité, sauf que maintenant c'est en regardant évoluer les All Blacks qu'on s'extasie.

* Le Rugby au Centre (Editions Jean Lacoste, 2003)

dimanche 21 janvier 2018

Limiter la casse

Un seul club anglais en phase finale de Coupe d'Europe, donc. Si ça avait été le cas des Français - qui seront quatre - que n'aurait-on pas entendu ici et là sur le déclin de notre rugby à deux semaines du coup d'envoi du Tournoi... C'est bien pour cela qu'il faut se méfier des raccourcis trop saisissants. Ne pas ironiser ni juger ni blâmer mais comprendre écrivait Baruch. Aussi ne pas communiquer dans la vase même s'il y a des vases communicants, en considèrant la qualité actuelle du XV d'Angleterre.

Aujourd'hui, pour ce que j'en sais, certains membres de staff impliqués dans le Top 14 s'alarment de l'état d'usure physique de leurs joueurs à mi-saison. Les voyants sont au rouge et les mères de famille ne veulent plus envoyer leurs enfants à l'abattoir. Seuls quelques pères qui vivent par procuration poussent leurs gamins casqués à foncer droit dans la défense adverse en hurlant leurs encouragements depuis le bord de touche.

Naguère illustration de l'intelligence en mouvement, de la grâce collective et de l'art royal de se passer le ballon en trouvant des espaces, le rugby français est devenu aujourd'hui et pas seulement en Top 14 une caricature facile pour ceux qui n'en ont jamais saisi les arcanes et qui restent, hargneux et confis de certitudes, à gratter la surface d'un jeu qu'ils n'ont jamais pratiqué pour mieux le ridiculiser, et c'est bien ce qui me chagrine le plus que de savoir ce sport ainsi dénigré.

Il faut dire qu'en envoyant des boules de muscles agresser la ligne d'avantage et déquiller des adversaires aussi compacts qu'eux, il fallait bien que le rapport de force tourne à l'avantage de l'imbécillité frontale. Devenu percussions, voire collisions, le rugby s'épuise, c'est une évidence. Ca ne date pas d'aujourd'hui, mais il y avait toujours ce «plus un» en bout de ligne pour apporter la rime riche et faire pencher la balance du côté de la finesse.

C'est comme avec les accidents : une fois le constat rédigé, signé et envoyé, il faut penser à effectuer les réparations ou changer de voiture. Après les chocs, le rugby va s'autoréguler. A force de casser, les «gros» vont finir par manquer et les espoirs surgir. Petit à petit, une autre forme de jeu va se dessiner : l'esquisse est déjà commencée. Regardez les Sud-Africains, les Australiens, les Ecossais, les Irlandais... Peu de commotions. Et je ne parle pas des All Blacks, ce serait trop facile.
Sur sa surface synthétique, le Racing 92 a déjà entamé cette mutation. Les attaquants, devant comme derrière, ont modifié leurs appuis pour rechercher en de petites foulées les épaules extérieures des défenseurs, mis sur les talons. Le terrain, c'est-à-dire l'environnement, change la donne : avec vingt pour cent de jeu effectif en plus, il n'y aura bientôt pas de place pour les courses de brontosaures. Rien ne se perd, tout se transforme...

Pierre Villepreux, avec lequel j'échangeais il y a peu, m'avouait regretter le temps du «tenu debout» qui rendait l'initiative au camp défendant si l'attaquant avait été immobilisé avec le ballon en mains. Il était alors fortement déconseillé d'être arrêté en possession de la balle, d'où la culture de l'évitement en attaque, de la passe avant contact, de la recherche d'intervalle et surtout de sa création. Alors que World Rugby a décidé d'alléger le règlement, il serait peut-être bon de revenir à cet impératif catégorique pour limiter la casse.

Ancien membre, entre autres distinctions, de l'International Board en charge du développement du rugby en Europe, Pierre Villepreux sera notre invité, samedi 14 avril, à Treignac, non loin de Brive où il a débuté en Première Division, à l'arrière, et je compterai bientôt sur vous, bloggeurs, pour que nous dégagions ensemble les quelques thèmes que nous souhaitons que Pierrot de Pompadour évoque et approfondisse afin de nous éclairer sur les enjeux ovales.

Dernier penseur en date du rugby français, Pierre Villepreux s'inscrit dans la lignée des disciples de feu René Deleplace, sans doute aucun son vulgarisateur le plus distingué, que ce soit à Tahiti, à Toulouse, à Brive, à Trévise, avec l'Italie, l'Angleterre ou bien l'équipe de France. Penser le jeu, c'est bien ce qui manque le plus à ce sport lui aussi rattrapé par l'immédiateté et l'impérieux besoin de résultats à la petite semaine.

lundi 11 décembre 2017

Un déclic, pas des clics

Après la vilaine collection d'automne, le défilé des essais, des bonus et des victoires en Coupe d'Europe raconte à quel point le XV de France est un fiasco en soi qui n'est pas totalement imputable au reste du rugby français. Car enfin voici que les internationaux atones de novembre se transforment après quelques jours de repos en attaquants tranchants. Prenez l'exemple de Damian Penaud : transparent sous le maillot tricolore, étincelant dans celui de Clermont. De quoi nous interroger.

Les courses de soutien demeurent le meilleur moyen de bonifier les brèches ouvertes. Quand je vois des percussions aveugles, tant de bêtise me commotionne. Apprécions plutôt l'art de viser les intervalles entre deux défenseurs, puis les convergences de joueurs autour du porteur du ballon, les leurres pour écarter les adversaires. Les Wasps, par exemple, surclassés par les Rochelais, ont néanmoins inscrit leur premier essai sur une action semblable à celle créée en première main par les All Blacks face au pays de Galles deux semaines plus tôt...

L'agenda de la FFR n'est pas calqué sur celui des supporteurs du XV de France. Après avoir obtenu de haute lutte l'organisation du Mondial 2023 en France, puis savouré une victoire à la soviétique - onze sur treize - lors des récentes  élections au sein des nouvelles régions, Bernard Laporte se penche maintenant, avec l'aide de Serge Simon, sur le cas de Guy Novès, de son staff et du jeu tricolore. Car il n'est pas possible que l'équipe de France, vitrine de notre rugby, soit ainsi éteinte quand partout ailleurs il fait jour.

Montpellier, sous la houlette de Vern Cotter, parvient en quelques mois à passer du rugby serré à la sud-africaine à une partition plus épanouie, en témoigne son succès bonifié à Glasgow. La Rochelle donne une leçon de vivacité, de pertinence tactique et de rugby complet aux Wasps, dans le sillage de Priso, Bourgarit, Jolmes, Balès, Doumayrou, Rattez et Aguillon. Clermont ridiculise les doubles champions d'Europe en titre comme jamais ils ne l'ont été dans leur histoire. Comme quoi, il est n'est pas encore l'heure de désespérer. A condition de trancher dans le vif avant le Tournoi 2018.

Certes, la construction tactique des équipes nationales est sans doute plus sophistiquée que celles de clubs. Mais je ne suis pas certain qu'il faille tout compliquer en ce qui concerne le XV de France. J'apprends, à travers quelques échanges, que nos internationaux seraient fatigués d'avoir été trop préparés au mois d'août ? Je les ai trouvé plutôt fringants, au contraire, à l'image de Chat, Bastareaud ou Doumayrou, pour ne prendre qu'eux trois. Le souci est ailleurs.

Trop d'analyses vidéo, de statistiques et de combinaisons leur sont infusées à Marcoussis en un laps de temps trop court pour être consacré à cette partie informatisée qui ne sert surtout qu'à rassurer un staff qui n'a pas l'air de fonctionner en interne sur la même longueur d'onde. Quant à la figure tutélaire de Guy Novès, il apparait qu'elle tétanise les joueurs au lieu de les galvaniser, l'effet inverse de ce qu'avait souhaité avec conviction l'ancien coach toulousain à sa prise de fonction.

Une décision sera prise fin décembre. La FFR l'a inscrite sur son agenda et en maîtrise l'annonce. Rien n'a fuité, si ce n'est un tour de table avec les acteurs du rugby français. Au regard des récentes performances, il faudrait plutôt penser à débaucher pour une pige de trois mois le duo rochelais Collazo-Garbajosa, ou le kiwi Cotter, qui a déjà fait des miracles à Clermont et en Ecosse. Le Tournoi des Six Nations 2018 approche à grandes enjambées : il est trop tard pour annoncer un grand projet fédérateur des toutes les strates rugbystiques françaises.

Le XV de France, désormais en situation d'urgence, a besoin d'un défibrillateur, d'un entraîneur entraînant qui libère les énergies, d'un technicien qui parle aux hommes et aux âmes. Car on voit bien qu'elles sont nombreuses, ces forces vitales, à n'avoir besoin que d'un déclic pour s'exprimer, plutôt que d'un projet enregistré sur ordinateur dans lequel risquer, une nouvelle fois, de s'engluer à l'heure où se présente déjà l'Irlande. Ce sera samedi trois février d'une année qu'on espère vraiment nouvelle.

En guise d'épilogue. Après la venue de Castres en Champions Cup, plus aucune rencontre de rugby de haut niveau ne se déroulera sur la grasse pelouse bombée du stade Yves-du-Manoir de Colombes dont la particularité demeure pour l'éternité ce tunnel creusé sous le terrain et qui mène du couloir des vestiaires jusque derrière l'en-but gauche et qui vit sortir plusieurs générations d'internationaux. Ceci clos un chapitre de notre histoire : le Racing 92 va désormais évoluer dans une salle de spectacle. Difficile d'imaginer métaphore plus parlante.

A noter : le magazine Flair Play s'appelle désormais Intercalé. Pensez à vous abonner : c'est le meilleur moyen de le recevoir. http://flair-play.com/