Après la blogueuse Sylvie Colliat, les écrivains Laurent Bonnet et Benoit Jeantet, le philosophe Christophe Schaeffer, puis les anciens internationaux Olivier Magne et Thomas Castaignède, Côté Ouvert offre là un espace "inside" à Miguel Fernandez, président du syndicat des agents sportifs du rugby (Intervals), ancien demi de mêlée du Stade Français (section amateur) et du RC Vincennes, qui réside depuis quelques années en Gironde, dans l'entre-deux mers. Gouleyant, au moment où l'Union Bordeaux-Bègles réalise un doublé historique.
samedi 23 mai 2026
Le rugby change, le magret résiste
mardi 21 avril 2026
Comprendre la passe
La modernité sied bien aux Anciens, c'est un fait, il suffit de relire Platon, et pas seulement parce que son allégorie de la caverne nous ramène au vestiaire qui préludait à nos premiers matches, car en effet rien n'est plus contemporain qu'un axiome asséné avec éclat par Maurice Prat, un jour d'interview dans la salon de sa maison située juste derrière le stade Béguère, théâtre des exploits d'une équipe, le FC Lourdes, passée référence ou référence passée du "plus un" en bout de ligne.
lundi 16 février 2026
Et de deux
mercredi 5 juin 2024
Chasse au trésor
mercredi 17 avril 2024
Dédé Boni d'un trait
Boris Vian, qui n'y connaissait rien en rugby, se demandait qui ou que choisir entre la comotive et le zoizillon. André Boniface, poète à ses heures, n'a vraisemblablement pas lu Cantilènes en gelée, mais s'il avait connu le trompettiste de Saint-Germain-des-Prés dans les lieux qu'ils fréquentèrent tous deux, il lui aurait évité d'avoir à effectuer ce choix. En effet, l'Apollon de la Chalosse fut à la fois la locomotive du rugby français et cet oiseau rare, voire unique, dont on ne retrouvera pas le moule de sitôt.
dimanche 3 mars 2024
Miser sur Cardiff
Pour un euro, offrons-nous un club de rugby plus que centenaire, cinq fois champion de France. Jamais forces divergentes ne furent autant à l'œuvre qu'à Biarritz. A l'heure où le XV de France convoque pléthore de Toulousains pour les faire jouer contre-nature un jeu de dépossession pour lequel ils ne sont pas formatés, on se souvient que les Galactiques - Brusque, Traille, Bernat-Salles, Peyrelongue, Yachvili, Th. Lièvremont, Harinordoquy, Betsen, Thion, Couzinet, Avril, August - décorèrent pendant une décennie l'équipe nationale dans le Tournoi, les Coupes du monde et les tournées.
Ce triste épisode raconte à quel point aujourd'hui la plupart des clubs d'élite est dépendante de mécènes, de sponsors, de partenaires industriels, mais surtout de milliardaires-propriétaires pour exister. Et si l'un d'eux, pour diverses raisons, venait à manquer, alors la chute serait quasi-immédiate. Et sans filet, comme le prouve le retrait de la famille Gave, venue investir du côté d'Aguilera après la fin de la décennie dorée généreusement soutenue par Serge Kampf, qui vit le Biarritz Olympique s'illustrer entre 2002 et 2012.
D'autres clubs historiques ont connu semblable déroute. La palme de la disparition la plus spectaculaire revient sans conteste au Football Club Lourdais, académie de référence qui structura sous la férule de Jean Prat le jeu français comme aucun club ne l'avait fait avant. Puisque nous sommes en attente d'une performance tricolore de référence dans ce Tournoi d'après-mondial, et que nous tournons nos regards vers Cardiff, Lourdes fut en 1958 le sauveur d'un XV de France qui livra à l'Arms Park son match le plus abouti.
Référence de notre métier, mentor en ce qui me concerne, l'historien Henri Garcia me racontait il y a peu à quel point l'émotion le chavira au coup de sifflet final quand il vit les joueurs gallois accompagner respectueusement leurs adversaires vers le vestiaire tandis que le public - qui est toujours dans ce lieu à constitué d'anciens joueurs, de connaisseurs et de supporteurs respectueux - applaudissait à tout rompre ce succès français acquis avec la manière, standing ovation qui mit les larmes aux yeux de mon estimé confrère.
Après avoir placé toute sa confiance dans les perdants du quart de finale d'octobre dernier, notre entraîneur national est désormais contraint de lancer, et pour seulement un tiers, une nouvelle génération tricolore - Nicolas Depoortere, Emilien Gailleton, Nolann Le Garrec, Marko Gazzotti, Posolo Tuilagi - qu'il est impossible d'ignorer. Les Gallois, eux, on déjà effectué cette bascule et alignent des gamins talentueux qui n'ont qu'une vingtaine d'années et enthousiasment par leur fraîcheur, leur culot et leurs prises d'initiative. De ce point de vue, nous sommes déjà battus.
En période de doublons, le Stade Toulousain nous régale. Alors pourquoi ne pas profiter de cette dynamique pour donner au XV de France le style qui lui convient le mieux, celui du jeu à la main, ce jeu debout que, depuis Pierre Villepreux jusqu'à Ugo Mola en passant par Guy Novès, les techniciens toulousains ont porté à incandescence ? Plutôt que de persévérer dans la dépossession qui finit par ressembler à une négation de rugby, surtout quand on sait qu'aujourd'hui, les arbitres internationaux sanctionnent allégrement le gratteur...
Avouons-le, cela fait maintenant plus de six mois que le XV de France nous laisse sur notre faim, aligne de molles prestations plutôt que de solides performances et, qu'en l'absence de son capitaine Antoine Dupont parti s'amuser comme un petit fou à 7 devant les tribunes vides de Vancouver et de Los Angeles, ses anciens coéquipiers peinent à se faire trois passes dans le bon tempo et ne parviennent pas à remporter convenablement des matches à leur portée qui finissent, à notre grand dam, par leur échapper. Il est temps de miser sur Cardiff.
samedi 25 février 2023
Au révélateur écossais
mardi 1 mars 2022
La harpe et le sillon
Sur le mur d'enceinte de Murrayfield est désormais gravée depuis le 26 février 2022 cette inscription : "C'est avec un parfait mépris pour les règles du rugby tel que joué à son époque que Gaël Fickou prit le ballon dans ses mains dans l'axe des poteaux écossais et, d'une foulée chaloupée, courut dans un large travers pour s'en aller marquer, seul, en coin, après avoir passé en revue la moitié de la défense adverse." Une plaque presque identique ornait le mur d'enceinte du Lansdowne Road de Dublin que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, les moins de trente non plus, avant qu'il ne soit démoli. Elle rendait hommage à l'Australien David Campese en des termes similaires. C'était le 27 octobre 1991, en demi-finale de Coupe du monde. Cette action est gravée à jamais dans ma mémoire. Un large travers, aussi, devant la défense néo-zélandaise pour marquer en coin, au pied de son rival, l'immense John Kirwan.
C'est le privilège des princes que de faire fi des règles et des coutumes pour créer leur propre univers. Gaël Fickou, c'est désormais une certitude pour ceux qui en doutaient encore, fait partie de ces êtres à part, joueurs uniques dans leur genre, capables de repousser les frontières du réel, de faire vieillir les normes. Car enfin, il n'y a pas pire injure à jeter au visage d'un trois-quarts que de lui reprocher de courir en travers pour manger l'espace de ses partenaires, leur dénier une existence. Un acte d'égoïsme absolu qui était souvent, lorsque je jouais, la certitude de passer le dimanche suivant du poste d'ouvreur au mieux à celui d'ailier, mais le plus souvent de remplaçant.
Gaël Fickou, comme David Campese, et quelques autres aussi dont vous pourrez alimenter la liste en apportant un commentaire ci-dessous, ne s'est pas offert un luxe, encore moins un choix par défaut. Non, il a d'abord regardé comment s'étalait la défense, où étaient ses partenaires. Suivez son regard : il vise les intervalles, tente de redresser sa course, amorce un cadrage sur la passe, se ravise, et voyant qu'au fil de ses foulées les solutions se réduisent décide de viser le poteau de touche - que les footeux nomment le corner par un anglicisme dont ils ne partagent pas l'usage - sans le moindre doute sur l'issue de son arc-de-cercle. On en oublierait qu'il émarge aujourd'hui à soixante-neuf sélections, soit davantage que Vincent Clerc et Christophe Dominici (67), autant que Philippe Saint-André, pour ne parler que de la période récente, ce qui lui offre un petit pécule de confiance à distribuer.
Demain, il lui arrivera sans doute de commettre un de ces impairs magnifiques, comme David Campese en 1989, jour de match face aux Lions britanniques et irlandais, qui balança dans le vide une passe en arrière : cette cagade grandiose permit à l'ailier gallois Ieuan Evans, tout heureux, de marquer, et aux Lions de remporter la série de tests. Peut-être manquera-t-il une balle cruciale, du genre de celle que laissa tomber devant lui l'indéboulonnable capitaine écossais Stuart Hogg en fin de première période face aux Tricolores, samedi dernier, alors qu'il n'avait plus qu'à courir vingt mètres pour marquer un essai qui aurait peut-être - je dis bien peut-être car rien n'est moins sûr compte tenu de la valeur de ce XV de France - changé la face du match.
Quand ce n'est pas un mauvais réflexe ou un geste mal ajusté qui transforme l'or en plomb, c'est parfois le ballon qui s'y colle d'un rebond. Voyez plutôt celui qui échappa au pied de Maxime Médard, dimanche soir en clôture de la 19ème journée de Top 14 passée inaperçue entre trois tranches de Six Nations. Ce rebond fit le bonheur du Girondin Jean-Baptiste Dubié mais pas celui de Max Médard, le JPR d'Ernest-Wallon, que l'on vit glisser au sol de dépit et de honte, le pied gauche - mais alors vraiment très gauche - encore en l'air, frappant le vide là où aurait dû se présenter l'ogive.
Mais c'est toute la beauté de ce jeu que de compter, quand les temps semblent faciles, sur le sort contraire qu'inflige un rebond. Ce ballon est ovale. Il ne tourne donc pas rond, c'est un fait. Un fait exprès. Pour nous rappeler que rien ne rebondit parfaitement là où on l'attend et qu'il faut anticiper le pire. Regardez ses partenaires : ils se sont approchés de lui pour le réconforter, qui d'une tape amicale, qui lui ébouriffant les cheveux sur l'air du "Ne t'en fais pas, rien de grave..." Car le rugby, s'il tolère les exploits individuels, n'existe qu'à travers l'équipe et son esprit. Et puis entendez le public scander son prénom, "Maxime, Maxime". Supporter, c'est se souvenir de tout ce que les héros ont apporté.
Comme beaucoup, j'ai hâte d'être à vendredi. Pas le prochain, non, l'autre, le suivant. Onze mars. Vingt-et-une heure. Le toit sera fermé. Ou ouvert. Qu'importe. Le feu jaillira des torches galloises installées à la sortie des vestiaires au moment de l'entrée des équipes. Les chants descendront des tribunes comme ils descendaient naguère des vertes vallées de la Rhondda, quand le charbon coulait dans les veines minières. Le public aura entonné Delilah pour patienter. Gareth Edwards, qui déteste se voir en statue quand il se rend chez son horloger, ne se sera pas privé de dire tout le bien qu'il pense d'Antoine Dupont en direct à la télévision, et il sera vite l'heure des hymnes. Rendez-vous au premier ruck.
lundi 25 octobre 2021
Faire équipe
Dans un peu moins d'un mois, samedi 20 novembre, très exactement, le XV de France lancera officieusement au Stade de France son programme de vol vers le trophée Webb-Ellis par un test-match, dans toute l'acception du terme, face aux All Blacks, lesquels Néo-Zélandais seront ses adversaires en match de poule et pas n'importe lequel puisqu'il s'agira du match d'ouverture du Mondial 2023. On fait difficilement plus symbolique que cette rencontre. Du coup, surgira l'occasion de baliser un territoire, de marquer les esprits, de prendre un avantage psychologique.
En attendant cet événement, l'heure est aux conjectures, et autant la composition du paquet d'avants tricolore ne suscite pas vraiment d'émoi, ni d'interrogations - sans doute parce qu'aucun des postulants ne semble se hisser nettement au-dessus de sa concurrence -, autant la perspective d'aligner prochainement une charnière et une ligne de trois-quarts à la lumière des performances des uns et des autres entrevue durant les récentes journées de Top 14, réveille autant la raison de connaisseurs que la passion des observateurs.
En échangeant avec l'ancien demi de mêlée et ouvreur tricolore Jean-Louis Bérot, m'est venue l'idée de cette chronique sur la polyvalence, concept développé par René Deleplace dès les années cinquante, mis en pratique au Stade Toulousain depuis le début des années quatre-vingt, et maintenu depuis avec la réussite que l'on sait. Polyvalence des rôles quel que soit le numéro du maillot, la situation de jeu déterminant l'attitude et le geste technique adapté.
Ainsi, avec Antoine Dupont, Matthieu Jalibert, Romain Ntamack, Gaël Fickou, Damian Penaud, Thomas Ramos et Romain Buros, le XV de France dispose de joueurs aux multiples facettes, susceptibles d'évoluer à deux voire trois postes différents : la mêlée et l'ouverture (Dupont), l'ouverture et le centre (Ntamack), l'ouverture et l'arrière (Jalibert, Ramos), le centre et l'aile (Fickou, Penaud), l'aile et l'arrière (Buros)... De quoi varier les plaisirs à l'infini.
J'imaginais un XV de France polymorphe modifiant sa composition en cours de match en intervertissant la position des sept titulaires, du 9 au 15... Ainsi pourraient alterner les ouvreurs (Ntamack, Jalibert, Ramos), les centres (Fickou, Penaud, Ntamack), les ailiers (Buros, Penaud, Fickou) et les arrières (Jalibert, Ramos, Buros) selon la phase de conquête et l'occupation du terrain, et surtout dans l'urgence maîtrisée du mouvement en fonction des besoins, les options tactiques restant ouvertes et libres d'interprétation.
En 1968, lassés de subir en Nouvelle-Zélande l'indigence de leurs sélectionneurs-managers, les internationaux français décidèrent de composer eux-mêmes les lignes arrière avant d'affronter les All Blacks à Auckland, pour le troisième et dernier test-match. Il y avait depuis deux ans débats endiablés au sujet du poste, double, de trois-quarts centre, et puisque la France alignait pléthore de talents avec Claude Dourthe, Jean-Pierre Lux, Jean Trillo et Jo Maso, les intéressés eux-mêmes choisirent de n'exclure personne.
C'est ainsi que Jean-Louis Bérot, ouvreur au Stade Toulousain, monta à la mêlée. Jo Maso occupant le poste d'ouvreur. Claude Dourthe et Jean Trillo furent associés au centre, tandis que Jean-Pierre Lux, le plus rapide de tous, glissait à l'aile gauche. Jean-Marie Bonal et Pierre Villepreux complétaient le dispositif. La France inscrivit trois essais aux All Blacks qui n'en marquèrent que deux, mais subirent a loi de Murphy, du nom de cet arbitre néo-zélandais qui leur refusa un quatrième essai parfaitement valable, enfouissant ce XV de France sous une avalanche de pénalités. Le New Zeland Herald titra : "La France a gagné les coeurs." Certes, mais elle avait perdu le match.
Mais toutes les forces vives du rugby français tourné vers l'attaque avaient été convoquées, ce jour-là et les acteurs de cette fête des sens n'ont jamais cessé d'en parler depuis, partageant toujours aujourd'hui une émotion intacte dès qu'il s'agit d'évoquer cette tournée au pays du long nuage blanc. Revenant à la perspective d'aligner cet automne une belle génération attaquants, Jean-Louis Bérot me faisait part d'une notion dont on parle peu mais qui pour lui est essentielle, à savoir celle d'équipier, celui qui fait équipe, qui s'associe, se lie, prend plaisir à partager, à vivre sa passion avec les autres. Romain Ntamack, Matthieu Jalibert et Damian Penaud en feront leur miel car sans ce prérequis, le talent n'est peu de chose.
Au plaisir de vous retrouver : pour la sortie en librairie de Jeux de lignes (éditions Privat), nous sommes invités, Benoit Jeantet et moi, à participer à une table ronde, dimanche 7 novembre à 14 h 30 (salle l'Ouvroir), dans le cadre de la Foire du Livre de Brive, sur le thème "Littérature et sports".
samedi 27 mars 2021
Je vote Dulin
lundi 7 septembre 2020
Debout, l'effort
mardi 16 juillet 2019
Reliefs sur un plateau
Je n'ai pas oublié le premier nom de ma saga : Gimondi. Felice, de son prénom. Un patronyme de vicomte pourfendu par Merckx. Suivirent Aimar - Lucien - et Pingeon - Roger -, avant l'ère du Cannibale qui me laissa de marbre, bifurquant alors vers le rugby. Plus tard, en 1992, j'ai eu le privilège de suivre pour L'Equipe cette grande boucle, rédigeant le portrait de chaque vainqueur d'étape, sans savoir qu'elle entrait alors à l'insu de notre plein gré dans le dopage organisé.
Chaque pur-sang (sic) - Chiappucci, Bugno, Jaskula, Rominger, Pantani, Ugrumov, Zulle, Riis, Ullrich, Virenque - avait ses raisons mais l'aveuglement coupable, et aussi quelques confidences du peloton, me firent rapidement décrocher. Elle ne sortit de cet abîme, la grande boucle, qu'après avoir rayé de son palmarès les sept premières places consécutives de Lance Armstrong, premier homme à avoir cyniquement marché dans et avec de la merde.
Depuis Bernard Hinault en 1985, pas un Français n'a remporté le Tour. Qui se souvient de Lino, Dojwa, Leblanc, Rinero, Simon, Dessel, Goubert, Le Mével, Gadret, nos meilleurs représentants, incapables de se hisser sur le podium ? Seuls, lors des dernières éditions, Romain Bardet et Thibaut Pinot sont parvenus à tutoyer ce sommet, apostrophant nos espoirs. La bonne nouvelle, pour cette édition centenaire du maillot jaune - couleur du papier de L'Auto - se nomme Julian Alaphilippe, et il nous sert des reliefs sur un plateau.
Après le plus long prologue de l'histoire (cinq étapes de Bruxelles à Colmar) histoire de chauffer les cuissots, le Tour a prolongé sa traversée de la France en bandoulière pour véritablement débuter - du moins c'est comme ça que je le vois - à Luz-Saint-Sauveur, samedi 20 juillet aux alentours de 14h00 avec l'ascension du premier col hors-catégorie de cette édition, le Tourmalet. Quatre suivront : Izoard, Galibier, Iseran et Val Thorens. Soit cent kilomètres vers les cieux pour constituer un classement final quand on sait que sur un seul kilomètre peuvent se gagner ou se perdre environ vingt secondes.
Mises bout à bout, ces portions géantes consacreront un vainqueur : stratège, généreux, calculateur ou flamboyant. Celles et ceux d'entre vous qui s'intéressent au cyclisme - j'en connais ici quelque uns - auront un aperçu du coup de jarret qui monte lors de la découverte du Mur de Pèguère avec ses deux passages à 18 %, puis tout de suite après dans la trouvaille de l'année, le Prat d'Albis, final d'une quinzième étape ariègeoise qui va sans aucun doute séparer les bons grimpeurs des authentiques champions.
Avant cela, trente-deux petits cols disséminés au creux des neuf premiers jours (dont trois de première catégorie pour la seule sixième étape entre Mulhouse et Plancher-les-Mines) auront permis à deux lions, Alaphilippe et Pinot, de s'extraire de la procession. Ils moulinaient pour vivre l'épopée en duellistes complices. Mais c'était sans compter sur la bordure d'Albi, fatale à quelques uns dont ce Pinot noir, la malchance n'étant qu'une façon polie d'évoquer la limite des moins doués.
A l'heure où je rédige ces lignes si éloignées de la préparation estivale du XV de France en route vers le Japon avec l'aide du GIGN, les principaux favoris de ce Tour 2019 sont éparpillés dans la nature. Déjà, vous avez noté, attentifs comme vous l'êtes, que trois cracks qui visaient la victoire sure les Champs, Chris Froome, Primoz Roglic et Tom Dumoulin, ont déclaré forfait avant la rase campagne, ce qui allège considérablement le porte-bagage du Français Julian Alaphilippe, en tête du classement depuis Belfort.
Au terme de la dixième étape et avant la première journée de repos, le Gallois Geraint Thomas et le Colombien Egan Bernal n'avaient qu'une grosse minute de retard sur le leader, un écart qui ne semblait pas les inquiéter outre mesure. Adam Yates, Nairo Quintana et Daniel Martin se retrouvaient pour leur part autour des deux minutes. L'infortuné Thibault Pinot pleurait, lui, toutes les larmes de son corps au moment de glisser de la troisième à la onzième place. Juste devant d'autres inconstants, à savoir Rigoberto Uran, Alejandro Valverde, Jakob Fuglsang, Romain Bardet et Warren Barguil, qui ont pris trois minutes dans le pédalier avant même que ne débute la belle semaine pyrénéenne.
Richie Porte repoussé à quatre minutes, restaient le cas de Vincenzo Nibali, largué complet à quatorze minutes, et celui de Greg Van Avermaet, déposé à un peu moins d'un quart d'heure de la tête de course au point qu'il semblait avoir laissé son plateau sur la Planche des Belles Filles. Autant de bizarreries qui ouvrent en grand les portes du succès pour un Français. Depuis le temps...
Si l'étape entre Toulouse et Bagnères-de-Bigorre, avec les cols de Peyresourde et Hourquette d'Ancizan, morceaux de première catégorie, n'a apporté aucune indication supplémentaire comme on s'y attendait, sinon que Lilian Calmejane est un peu court pour faire figure de prétendant à quoi que ce soit, le contre-la-montre du lendemain à Pau a conforté Julian Alaphilippe dans sa quête dorée.
Maintenant, place au Tourmalet, premier grand indicateur ! Si l'on extrait les deux journées de transition relativement plates et calmes qui mèneront de Nîmes à Gap, la traversée des Alpes en troisième semaine, trois étapes de folie au-dessus des nuages et des fatidiques deux milles mètres, déroutera les organismes pour rebattre presque toutes les cartes. Avant cela, les Pyrénées auront modifié l'agencement du top 10. Je gage que d'ici-là les soi-disant leaders qui cherchent leur second souffle, humiliés par le maillot jaune à Pau, se décideront à animer la course en tête plutôt que de s'enliser sous l'attente à oxygène.
vendredi 29 mars 2019
Fait pour attaquer
Un siècle plus tôt prenait fin la Première Guerre. Du Commonwealth débarquèrent des contingents, et parmi eux quelques rugbymen, pour repousser l'envahisseur allemand. Les combats de tranchées terminés, les armées de l'Empire britannique stationnèrent en Angleterre. La paix n'étant pas signée, nullement question de démobiliser. De son côté, regroupée à Vincennes dans une redoute qui deviendra ensuite l'INSEP, une cinquantaine d'internationaux français avait pour mission de participer à des matches de gala afin de montrer, après quatre ans de boucherie sur le front et de privations à l'arrière, la vitalité de l'armée française victorieuse.
Les Anglo-saxons détestent l'inaction. Le rugby restant la meilleure des batailles en temps de paix, les états-majors alliés eurent l'idée d'organiser une série de rencontres. Le roi George V offrit son patronage, mit en jeu un trophée et déclara ouvert le championnat de rugby du monde libre qui allait se disputer entre les forces armées de Nouvelle-Zélande, d'Australie, du Canada et d'Afrique du Sud, les îles britanniques étant représentées par deux sélections militaires : l'Army et la Royal Air Force.
Couvrant trois territoires - l'Angleterre, le pays de Galles et l'Ecosse - sur huit stades (Twickenham, Bradford, Portsmouth, Leicester, Gloucester, Swansea, Newport et Inverleith), cette compétition internationale fut lancée le 1er mars et la dernière des seize rencontres jouée le 15 avril à l'issue de laquelle l'Armée britannique et la Nouvelle-Zélande terminèrent à égalité au classement de cette poule unique.
Un match supplémentaire prit place à Twickenham le 17 avril 1919 pour départager Kiwis et British Army. Les coloniaux l'emportèrent, 9-3, et le roi leur remis une coupe. On en serait resté là sans la volonté des dirigeants de l'USFSA, ancêtre de la FFR : il s'activèrent pour qu'une "super finale" soit organisée contre le vainqueur de ces jeux ovales du Commonwealth. Ainsi, le 19 avril 1919, embarquée par train depuis la gare Saint-Lazare, l'élite du rugby tricolore débarqua à Waterloo pour affronter les Kiwis, dont treize étaient certifiés All Blacks.
A la pause, devant un public médusé, les deux équipes étaient à égalité, 3-3. Ce que les spectateurs de Twickenham ne savaient pas, c'est que les internationaux français avaient profité de leur séjour de plusieurs mois à Vincennes pour s'entraîner quotidiennement. Physiquement à travers bois sous la férule d'Adolphe Jauréguy, remarquable athlète. Tactiquement sous la houlette de René Crabos, fin stratège les initiant à la défense glissée. Techniquement avec François Borde, spécialiste de l'attaque avec décalage en bout de ligne, et toujours coiffé d'un béret.
Finalement, les Français furent vaincus, 20-3. Qu'importe. L'essentiel est ailleurs. En Irlande, au Lansdowne Road de Dublin pour le dernier match du Tournoi 1920. Fort de ses "Joinvillais" et en particulier du trio d'attaquants Crabos-Borde-Jauréguy désormais membres du Racing-Club de France, le XV de France remporta son premier succès à l'extérieur (7-15). Entre temps, les Jeux Interalliées s'étaient déroulés à Paris et un petit tournoi de rugby regroupa les Etats-Unis, la Roumanie et la France au stade Pershing construit en un rien de temps par les militaires yankees dans le bois de Vincennes.
Le 29 juin, la paix signée la veille, Américains et Français s'affrontèrent en finale, une bataille rangée qui fera dire au dirigeant français d'origine américaine, Allan Muhr : "C'est ce qu'on peut faire de mieux sans couteau et sans révolver." Pour l'anecdote, la France s'imposera (8-3). Quant au stade Pershing, il accueillit une rencontre du Tournoi en 1924 suite à l'inondation de Colombes. Adolphe Jauréguy, basque d'Ostabat, qui avait rejoint le Stade Français, occupait toujours l'aile gauche.
Interrogé il y a un demi-siècle par Denis Lalanne au sujet du XV de France et de la montée en puissance des Britanniques, son coéquipier François Borde répondit : "Il va falloir que le XV de France fasse appel à toutes les vraies compétences possibles pour suivre le mouvement. De tout temps, le XV de France a été fait pour attaquer, n'allons pas contre cette vocation. Il y a des procédés simples, de bonnes habitudes qu'il ne faut pas abandonner. Comme par exemple le souci de rester debout, disponible aux côtés du joueur que l'on vient de servir." Je vous laisse le soin de conclure.
lundi 17 septembre 2018
Le frère ou l'épouse ?
C'est un peu comme si Mourad Boudjellal, arroseur arrosé, s'invitait à une conférence de presse pour stigmatiser les présidents-propriétaires d'avoir davantage d'argent à dépenser que lui dans leurs clubs respectifs et regretter que le rugby d'élite français soit devenu une «foire aux bestiaux» depuis l'époque où il s'amusait à prêter sa Ferrari à Tana Umaga pour que l'ancien All Black aille la garer devant les terrasses du Mourillon, et surtout après avoir recruté - pour le plaisir, s'entend, et pas à prix d'or - George Gregan, Victor Matfield, Ali Williams, Ma'a Nonu, Bryan Habana, Jonny Wilkinson et autres princes consorts.
Pourtant, des passes, Fatima - vous permettez que je vous appelle Fatima ? - les Toulonnais s'en font, latérales, inutiles, molles et personne pour franchir la ligne d'avantage. Tout fout le camp, valeurs, vertus et coups de casque. Restent les grâces de danseur étoile d'un Malakai Fekitoa pour garder le ballon dans l'aire de jeu et offrir l'essai d'une claquette digne de Fred Astaire, le genre de beauté que n'aurait pas désavoué feu Félix Mayol. Un qui avait un peu moins de grâce et un peu plus de graisse, c'est le frère de Sekou Macalou, entré sur la pelouse de Jean-Bouin, ce même dimanche, pour se mêler au fight qui impliquait Julian Savea, façon Booba-Kaaris mais le flacon de parfum en moins. La prochaine fois, mettons en relation l'épouse du All Black et le frère du flanker tricolore pour voir ce que ça donne.
En attendant ce face-à-face, des passes, il y en aura de plus en plus. D'autant que la FFR vient d'interdire le passage en force dans les catégories de jeu moins de quatorze ans. Mieux vaut une curieuse idée mise rapidement en place pour faire bouger les lignes qu'une très bonne qui serait si trop longtemps discutée qu'elle ne finirait par ne jamais voir le jour. C'est comme pour les choix des ouvreurs : «Je préfère la mauvaise option rapidement jouée que la bonne trop lentement», assurait Bennie Osler, l'ouvreur springbok des années 30.
Je garde le souvenir de tel fils d'entraîneur, du côté de Béziers, placé à l'ouverture en cadets pour transpercer au plus vite la défense adverse, sans qu'aucun de ses partenaires de la ligne de trois-quarts ne touche le ballon. Ou telle autre progéniture d'un collègue de bureau, gamin plus gros, plus grand et plus lourd que partenaires et adversaires, foncer droit dans le tas, ballon sous le bras, encouragé et filmé par son père depuis la touche jusqu'à ce qu'il tombe et que l'action s'arrête avec lui. Si les nouvelles directives de la DTN dont Laporte s'est fait le héraut permettent d'éviter ce gâchis, j'adhère.
Sauf que j'apprends que cette idée, qui consiste à fermer les stands d'auto-tamponneuses, devrait être présentée à World Rugby à la fin de sa période d'essai, c'est-à-dire d'ici juin. Et pas seulement pour être validée chez les moins de quatorze ans mais pour être étendue à toutes et à tous. Ce qui en ferait le plus important changement de règlement de l'histoire, à égalité avec la fin du hacking (arrêt du porteur du ballon par coup de pied dans le tibia), la composition à quinze joueurs, la fin du rover (troisième-ligne détaché qui pouvait suivre la progression du ballon sur les phases statiques), l'obligation de trois joueurs en première-ligne et la permission de l'ascenseur en touche, etc.
Le rugby est un sport en perpétuelle évolution, on le sait bien ici à force de le répéter. Depuis l'après-guerre et le drop-goal à quatre points (le demi de mêlée toulousain Yves Bergougnan, dit Le Requin, fut le dernier à en réussir un en match international), l'ovale cherche la quadrature du cercle dans sa quête du Graal, à savoir devenir saison après saison un sport toujours plus spectaculaire et sans danger, transformation clairement accélérée depuis le passage au professionnalisme en 1995 et l'afflux des droits télé qui allait avec dans l'hémisphère sud.
«Ça doit faire rire, cette règle du "passage en force" qui deviendrait bientôt généralisée. Quand ils jouent, je ne vois pas les All Blacks ou les Ecossais passer en force, se marre cet ancien international toulousain à la feinte chaloupée avec lequel j'échangeais sur le sujet. C'est vraiment une problématique franco-française. Quand on fait de Bastareaud capitaine du XV de France le symbole de notre rugby, difficile d'y comprendre quelque chose. "Gardez ça pour vous !" : voilà ce que les Néo-Zélandais ou les Ecossais vont répliquer, et ils auront raison, quand nos dirigeants leur présenteront ce projet. Commençons donc par appliquer la recherche d'intervalles et le jeu de passes en équipe de France avant de vouloir tout changer chez les autres... D'autant que cette règle, si elle est acceptée, modifiera profondément la nature même de notre sport, qui est un sport d'évitement ET de combat.»
mercredi 12 septembre 2018
Signé Furax
A l'époque - 1986 - le XV de France s'entraînait à Clairefontaine en lisière de forêt sur un joli domaine, propriété de la maison Ricard tenue par cet immense joueur qu'est Benoît Dauga. A cette époque aussi, outre une naïade dévêtue au point d'afficher généreusement ses attributs les plus oblongs pour le plus grand bénéfice de jeunes générations de lecteurs s'éveillant au plaisir du sport en solitaire, L'Equipe Magazine distribuait chaque samedi son carton rouge et son carton jaune.
L'un d'eux, adressé à Jacques Fouroux pour la non-sélection de je ne sais plus quel troisième-ligne aile, provoqua l'ire du Gascon. Toujours prêt à ferrailler mais non dénué d'humour, il fit imprimer une poignée de cartons, roses et jaunes, et planta son factotum, Henri Fourès, à l'entrée du château, qui hébergeait les joueurs mais aussi le staff, et dont la grande pièce à gauche en entrant faisait office de salle de vie, de réunion, de massage et de presse. Tout le monde s'y croisait en permanence durant la journée.
Ce matin-là, gêné aux entournures, Fourès, ancien deuxième-ligne international, distribua donc les cartons: roses pour les journalistes de L'Equipe, jaunes pour les reporters des autres médias. Les roses, évidemment, n'avaient pas le droit de pénétrer au château, dont l'entrée était autorisée pour les jaunes. Que croyez-vous qu'il arriva au sein de cette belle corporation qui est la mienne ? Et bien les journalistes de L'Equipe restèrent sur le perron et les autres se mirent vite au chaud sans un regard ni un commentaire.
J'ai les noms. Mais je ne vous les livrerai pas. Par charité. Il y avait quelques prix Nobel de lâcheté et un quarteron de lèche-bottes prêts à toutes les compromissions pour un écho à glaner. Seul Jean-Pierre Mogui, du Figaro, s'était solidarisé en jouant à mes côtés l'extérieur. Sa cigarette consumée, nous avons forcé gentiment le barrage goguenard du néanmoins conciliant Fourès pour nous réchauffer d'un café au comptoir - parce qu'il y avait un comptoir au château, Ricard oblige - tandis que Francis Delteral, d'un coup de téléphone remonté au président Albert Ferrasse, accélérait la fin à cet épisode.
Les relations entre acteurs du sport et médias sont parfois conflictuelles à la lumière du distinguo qui ne l'est pas toujours entre information et communication. Sans parler des reportages sponsorisés par telle ou telle marque, et des obligations contractuelles qui font des joueurs des sandwiches. Tous les jours, depuis cette cocasserie signée Furax, j'apprécie de pouvoir échanger sans contrainte ni cadre formel avec ceux qui font le rugby. Quant à Fouroux, si nous avons ensuite bataillé à fleurets plus ou moins mouchetés, c'était toujours au nom du jeu. Pour finir par nous estimer.
Le jeu, parlons-en : parfois dévoyé, et délibérément. Au point d'accoucher du match le plus nul de l'histoire du rugby, cet UBB-MHR de samedi dernier que l'on peut considérer comme une vraie faute professionnelle partagée par une quarantaine de salariés et deux staffs cyniques, ceux de Vern Cotter et de Rory Teague. Pendant ce temps-là, Thomas Lièvremont s'exporte aux Carpates entraîner l'équipe nationale de Roumanie. Faudra-t-il instaurer un jour les CIFF (coach issu de la filière française) ?
S'il était resté parmi nous au lieu de quitter le terrain en 2005, Fouroux aurait certainement, comme ces bateleurs que sont Bernard Laporte, Daniel Herrero et Mourad Boudjellal, son émission de télé ou de radio, voire une chronique régulière dans la presse nationale. Et il n'aurait pas manqué de relever la composition d'équipe de Clermont avec ses cinq trois-quarts centres. Lui qui rêvait de physico-techniques, il serait servi, aujourd'hui : Toeava, Penaud, Lamerat, Fofana, Moala, pour un rugby fluide, dans l'espace, en recherche de décalage.
Jean Dauger, le père de tous les centres, a dit : "Il existe une relation directe entre l'allure et la technique. Il faut courir avec le ballon tenu à deux mains. On peut ainsi le passer à toute moment à droite et à gauche. Cette libération est importante. Elle oblige à avoir le buste droit et la tête haute. Ce regard relève tout le corps. Ce n'est pas une recherche esthétique particulière : la technique détermine l'allure, et non l'inverse. Le dépouillement de certains gestes du rugby rejoint l'art dans le sens où la facilité n'est que le fruit d'un long travail."
Nous étions, l'ami Jacques Rivère et moi, assis face à Jean Dauger dans le cagibi qui lui tenait lieu de bureau, dans le gymnase Lauga, en contrebas du stade qui porte désormais, à Bayonne, son nom. "Beaucoup d'écrivains, de peintres, de musiciens, de sculpteurs sont venus vers moi, nous avoua-t-il. Ils étaient, pour la plupart, supérieurement intelligents, et découvraient l'homme en mouvement à travers le sportif. Grâce à ce rapprochement, j'ai pu comprendre que le joueur de rugby était aussi un artiste. Sa création à lui est instantanée, imprévisible. Le centre, son art consiste à créer des espaces, à faire marquer les autres." Nous y voilà. Clermont ? Dix-huit essais en trois matches.
Et Dauger, visionnaire, de conclure * : "En fait, tout le monde devrait savoir passer le ballon dans le bon temps, au milieu de la défense, redresser une course, rester lucide. Tous les joueurs devraient être des centres. Surtout les avants. C'est la clé du rugby de demain", prophétisait-il en 1983. "Trop souvent, on va chercher le plaquage. En fait, il suffit d'arrêter l'adversaire à deux mètres pour qu'il soit battu. D'ailleurs, les plus beaux essais sont marqués lorsque les joueurs passent cette balle avant d'être plaqués." On pense à l'essai du bout du monde de 1994, de la relance de Saint-André à la dernière passe d'Accoceberry. Toujours d'actualité, sauf que maintenant c'est en regardant évoluer les All Blacks qu'on s'extasie.
* Le Rugby au Centre (Editions Jean Lacoste, 2003)
dimanche 21 janvier 2018
Limiter la casse
Aujourd'hui, pour ce que j'en sais, certains membres de staff impliqués dans le Top 14 s'alarment de l'état d'usure physique de leurs joueurs à mi-saison. Les voyants sont au rouge et les mères de famille ne veulent plus envoyer leurs enfants à l'abattoir. Seuls quelques pères qui vivent par procuration poussent leurs gamins casqués à foncer droit dans la défense adverse en hurlant leurs encouragements depuis le bord de touche.
Naguère illustration de l'intelligence en mouvement, de la grâce collective et de l'art royal de se passer le ballon en trouvant des espaces, le rugby français est devenu aujourd'hui et pas seulement en Top 14 une caricature facile pour ceux qui n'en ont jamais saisi les arcanes et qui restent, hargneux et confis de certitudes, à gratter la surface d'un jeu qu'ils n'ont jamais pratiqué pour mieux le ridiculiser, et c'est bien ce qui me chagrine le plus que de savoir ce sport ainsi dénigré.
Il faut dire qu'en envoyant des boules de muscles agresser la ligne d'avantage et déquiller des adversaires aussi compacts qu'eux, il fallait bien que le rapport de force tourne à l'avantage de l'imbécillité frontale. Devenu percussions, voire collisions, le rugby s'épuise, c'est une évidence. Ca ne date pas d'aujourd'hui, mais il y avait toujours ce «plus un» en bout de ligne pour apporter la rime riche et faire pencher la balance du côté de la finesse.
C'est comme avec les accidents : une fois le constat rédigé, signé et envoyé, il faut penser à effectuer les réparations ou changer de voiture. Après les chocs, le rugby va s'autoréguler. A force de casser, les «gros» vont finir par manquer et les espoirs surgir. Petit à petit, une autre forme de jeu va se dessiner : l'esquisse est déjà commencée. Regardez les Sud-Africains, les Australiens, les Ecossais, les Irlandais... Peu de commotions. Et je ne parle pas des All Blacks, ce serait trop facile.
Sur sa surface synthétique, le Racing 92 a déjà entamé cette mutation. Les attaquants, devant comme derrière, ont modifié leurs appuis pour rechercher en de petites foulées les épaules extérieures des défenseurs, mis sur les talons. Le terrain, c'est-à-dire l'environnement, change la donne : avec vingt pour cent de jeu effectif en plus, il n'y aura bientôt pas de place pour les courses de brontosaures. Rien ne se perd, tout se transforme...
Pierre Villepreux, avec lequel j'échangeais il y a peu, m'avouait regretter le temps du «tenu debout» qui rendait l'initiative au camp défendant si l'attaquant avait été immobilisé avec le ballon en mains. Il était alors fortement déconseillé d'être arrêté en possession de la balle, d'où la culture de l'évitement en attaque, de la passe avant contact, de la recherche d'intervalle et surtout de sa création. Alors que World Rugby a décidé d'alléger le règlement, il serait peut-être bon de revenir à cet impératif catégorique pour limiter la casse.
Ancien membre, entre autres distinctions, de l'International Board en charge du développement du rugby en Europe, Pierre Villepreux sera notre invité, samedi 14 avril, à Treignac, non loin de Brive où il a débuté en Première Division, à l'arrière, et je compterai bientôt sur vous, bloggeurs, pour que nous dégagions ensemble les quelques thèmes que nous souhaitons que Pierrot de Pompadour évoque et approfondisse afin de nous éclairer sur les enjeux ovales.
Dernier penseur en date du rugby français, Pierre Villepreux s'inscrit dans la lignée des disciples de feu René Deleplace, sans doute aucun son vulgarisateur le plus distingué, que ce soit à Tahiti, à Toulouse, à Brive, à Trévise, avec l'Italie, l'Angleterre ou bien l'équipe de France. Penser le jeu, c'est bien ce qui manque le plus à ce sport lui aussi rattrapé par l'immédiateté et l'impérieux besoin de résultats à la petite semaine.
lundi 11 décembre 2017
Un déclic, pas des clics
Les courses de soutien demeurent le meilleur moyen de bonifier les brèches ouvertes. Quand je vois des percussions aveugles, tant de bêtise me commotionne. Apprécions plutôt l'art de viser les intervalles entre deux défenseurs, puis les convergences de joueurs autour du porteur du ballon, les leurres pour écarter les adversaires. Les Wasps, par exemple, surclassés par les Rochelais, ont néanmoins inscrit leur premier essai sur une action semblable à celle créée en première main par les All Blacks face au pays de Galles deux semaines plus tôt...
L'agenda de la FFR n'est pas calqué sur celui des supporteurs du XV de France. Après avoir obtenu de haute lutte l'organisation du Mondial 2023 en France, puis savouré une victoire à la soviétique - onze sur treize - lors des récentes élections au sein des nouvelles régions, Bernard Laporte se penche maintenant, avec l'aide de Serge Simon, sur le cas de Guy Novès, de son staff et du jeu tricolore. Car il n'est pas possible que l'équipe de France, vitrine de notre rugby, soit ainsi éteinte quand partout ailleurs il fait jour.
Montpellier, sous la houlette de Vern Cotter, parvient en quelques mois à passer du rugby serré à la sud-africaine à une partition plus épanouie, en témoigne son succès bonifié à Glasgow. La Rochelle donne une leçon de vivacité, de pertinence tactique et de rugby complet aux Wasps, dans le sillage de Priso, Bourgarit, Jolmes, Balès, Doumayrou, Rattez et Aguillon. Clermont ridiculise les doubles champions d'Europe en titre comme jamais ils ne l'ont été dans leur histoire. Comme quoi, il est n'est pas encore l'heure de désespérer. A condition de trancher dans le vif avant le Tournoi 2018.
Certes, la construction tactique des équipes nationales est sans doute plus sophistiquée que celles de clubs. Mais je ne suis pas certain qu'il faille tout compliquer en ce qui concerne le XV de France. J'apprends, à travers quelques échanges, que nos internationaux seraient fatigués d'avoir été trop préparés au mois d'août ? Je les ai trouvé plutôt fringants, au contraire, à l'image de Chat, Bastareaud ou Doumayrou, pour ne prendre qu'eux trois. Le souci est ailleurs.
Trop d'analyses vidéo, de statistiques et de combinaisons leur sont infusées à Marcoussis en un laps de temps trop court pour être consacré à cette partie informatisée qui ne sert surtout qu'à rassurer un staff qui n'a pas l'air de fonctionner en interne sur la même longueur d'onde. Quant à la figure tutélaire de Guy Novès, il apparait qu'elle tétanise les joueurs au lieu de les galvaniser, l'effet inverse de ce qu'avait souhaité avec conviction l'ancien coach toulousain à sa prise de fonction.
Une décision sera prise fin décembre. La FFR l'a inscrite sur son agenda et en maîtrise l'annonce. Rien n'a fuité, si ce n'est un tour de table avec les acteurs du rugby français. Au regard des récentes performances, il faudrait plutôt penser à débaucher pour une pige de trois mois le duo rochelais Collazo-Garbajosa, ou le kiwi Cotter, qui a déjà fait des miracles à Clermont et en Ecosse. Le Tournoi des Six Nations 2018 approche à grandes enjambées : il est trop tard pour annoncer un grand projet fédérateur des toutes les strates rugbystiques françaises.
Le XV de France, désormais en situation d'urgence, a besoin d'un défibrillateur, d'un entraîneur entraînant qui libère les énergies, d'un technicien qui parle aux hommes et aux âmes. Car on voit bien qu'elles sont nombreuses, ces forces vitales, à n'avoir besoin que d'un déclic pour s'exprimer, plutôt que d'un projet enregistré sur ordinateur dans lequel risquer, une nouvelle fois, de s'engluer à l'heure où se présente déjà l'Irlande. Ce sera samedi trois février d'une année qu'on espère vraiment nouvelle.
En guise d'épilogue. Après la venue de Castres en Champions Cup, plus aucune rencontre de rugby de haut niveau ne se déroulera sur la grasse pelouse bombée du stade Yves-du-Manoir de Colombes dont la particularité demeure pour l'éternité ce tunnel creusé sous le terrain et qui mène du couloir des vestiaires jusque derrière l'en-but gauche et qui vit sortir plusieurs générations d'internationaux. Ceci clos un chapitre de notre histoire : le Racing 92 va désormais évoluer dans une salle de spectacle. Difficile d'imaginer métaphore plus parlante.
A noter : le magazine Flair Play s'appelle désormais Intercalé. Pensez à vous abonner : c'est le meilleur moyen de le recevoir. http://flair-play.com/
















