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samedi 22 juin 2024

Sur un coup de tête

A quoi reconnaît-on un "classique" ? A sa récurrence et au son que composent les supporteurs quand ils sont réunis pour le vivre. Il draine des vagues de passionnés, tonne, éructe, secoue les travées. Ses fanions volent sous une armée de voix. La raison disparait au coup d'envoi, emportée par un flot de vibrations. 

Toulouse versus La Rochelle : l'affiche est devenue depuis 2019 l'affrontement le plus prisé et certainement le plus intense du rugby français, dépassant Bayonne-Biarritz. Il faut remonter au Dax - Mont-de-Marsan des années 60, puis au Narbonne-Béziers des années 70 pour trouver trace d'un tel volcan en activité.

Jamais cinq sans six. Les Rochelais ne sont pas parvenus à vaincre leur bête noire - c'est sa vocation - en phase finale d'une compétition, qu'elle soit domestique, continentale ou internationale. Ils étaient pourtant bien partis pour réaliser l'exploit mais cette fois-ci, ce n'est pas une percée qui a scellé leur sort, mais deux coups de trop.

Un coup d'épaule, d'abord, puis un coup de tête. Que Uini Atonio ne puisse pas se baisser avec l'âge, lui qui brise les mêlées et les lignes d'avantage, personne ne lui en tiendra rigueur. Rouge, jaune, on pourra discuter longtemps de la couleur du carton qu'il a ou qu'il aurait dû recevoir, mais on n'enlevera pas aux Rochelais le courage, l'abnégation et l'envie dont ils firent preuve pour tenter de redresser la barre à quatorze.

En revanche, rien n'est plus impardonnable que le coup de tronche qu'asséna Reda Wardi au visage de son adversaire du soir et coéquipier en équipe de France, le talonneur toulousain Julien Marchand. C'est à la fois bête et méchant, triste et décevant. Je croyais ce type de réaction gommé du musée des horreurs à l'heure où le professionnalisme a lissé les comportements, policé les attitudes.

Un pilier restera toujours un pilier. On peut en rire. Après tout, à l'heure où, en France, la moitié des détenteurs d'une carte d'électeur s'apprête à voter pour le représentant d'un parti situé à l'extrémité du spectre politique, ce n'est qu'un sport, ce n'est que du rugby, mais, dans l'isoloir ou au sortir d'une mêlée, tout peut basculer sur un coup de tête.

Il est des victoires sans saveur et des défaites utiles, mais "pourquoi gagne-t-on ? " demeure la seule et unique question qui mérite d'être posée lorsqu'on pratique un sport ou tout autre activité, y compris politique. Pourquoi gagne-t-on, ou plutôt, "gagner, certes, mais pour en faire quoi ?" Additionner les ballons portés comme on collectionne les perles, multiplier les percussions axiales jusqu'à la nausée, peser de tout son poids sur la balance pour étouffer l'adversaire ?

Ce n'est pas ma conception du jeu de balle ovale tel que pratiqué au pays de Montaigne. Nous voulons des "Essais", dirait le sage de Dordogne, du haut de sa tour, mais "bien faits". Décoré de citations grecques et latines, son cabinet de réflexion raconte sous forme d'extraits plusieurs siècles de pensée. Si l'essai est une tentative qu'il faut oser, les initiatives déployées par les Rochelais et les Toulousains auraient plu à ce fin lettré.

"L'homme est intelligent parce qu'il a des mains", assurait Anaxagore. "Et parce ce qu'il s'en sert avec intelligence", répliqua Aristote. "C'est une belle harmonie quand le dire et le faire vont ensemble" : en livrant cet apophtegme, Michel de Montaigne relie les deux géants comme la passe au pied de Romain Ntamack déplace loin et large le jeu par-dessus la défense.

La demi-finale de vendredi soir entre Toulousains et Rochelais nous rappelle que deux préambules accompagnent depuis toujours le rugby : il s'agit d'un jeu de balle au pied (football) qui commence devant. Ce qui n'exclut pas d'y jouer à la main, ce que les Toulousains font à merveille ; ce qui n'autorise pas à cantonner l'action au près et au combat, ce dont les Rochelais abusèrent.

Pour la première fois de sa jeune histoire débutée en 2006, l'Union Bordeaux-Bègles sera en fusion, direction Marseille et une finale face à son meilleur adversaire, le Stade Toulousain. Deux fois, les Bèglais (1969, 1991) l'affrontèrent et l'emportèrent. Jamais deux sans trois ? Difficile mais pas impossible, même si on a vu les Unionistes piocher dans leurs réserves en fin de match face au Stade Français dont le jeu, rude et direct, n'offrit qu'une porte de sortie, le ballon porté, arme fatale conçue il y a un quart de siècle par Yves Appriou et ses Rapetous.

lundi 7 novembre 2022

Un succès très cavalier

Champion de France en 1902 avec le Racing Club de France au poste de deuxième-ligne, puis arbitre international, l'ingénieur polytechnicien Jacques Müntz nourrissait, comme Damian Penaud aujourd'hui, une passion pour le grand échiquier. Laissé à la postérité ovale, son axiome nous revient en mémoire à la vitesse d'une diagonale de fou : "Le rugby est un jeu d'échecs joué à toute allure". L'agile ailier auvergnat en serait le cavalier qui s'insinue dans l'intervalle, saute l'obstacle et repousse l'adversaire avant de prendre le roi.

De cet exploit au forceps le XV de France, en panne d'idées offensives, a fait médiatiquement son miel, instaurant après les Tricolores de la génération 1931-1937 un nouveau record de victoires consécutives - onze - au moment où le zébulon déposait son ballon dans l'en-but australien, lequel record vaut bien plus que l'ancien obtenu à coups de succès sans grand intérêt face à l'Allemagne, époque où la France était exclue du Tournoi des Cinq Nations pour faits de professionnalisme.

Il y a du Jean-Baptiste Lafond chez Damian Penaud, si l'on veut bien ici considérer l'inspiration débridée, la confiance absolue et les appuis tranchants que ces deux phénomènes partagent. Mais le messager n'est rien sans la missive, en l'occurrence cette remarquable passe - moitié sautée, moitié lobée - finement armée par Matthieu Jalibert dont la performance aiguisée en fin de partie relance le débat nourri de la concurrence et surtout de l'alternative qu'il offre à l'ouverture.

Ce succès pour l'histoire suscite une interrogation. Faut-il systématiquement se débarrasser du ballon au pied une fois que les avants ont effectué leurs trois quatre pick-en-go réglementaires, et redonner ainsi des opportunités à l'adversaire de relancer ? La question, qui taraude beaucoup d'observateurs, mérite d'être posée avant d'affronter les Springboks et le triangle arrière Kolbe - Le Roux - Arendse. J'ai l'impression, mais je peux me tromper, que ce principe de "dépossession" est désormais obsolète et sonne comme un aveu d'impuissance, même passagère.

L'Afrique du Sud s'avance samedi sur la Canebière avec la ferme intention de boucher l'entrée du port. Sa prise en force de la ligne d'avantage et ses gros tonnages au ras des phases de conquête vont mettre à contribution les plaqueurs bleus dont on a clairement vu qu'ils avaient de l'appétit pour ce genre de défi frontal. Mais si la défense permet de ne pas perdre un match, c'est bien l'attaque qui offre le succès. Et dans ce domaine, le XV de France serait bien inspiré de monter son exigence d'un cran, voire de deux.

Fidèles à leurs principes dynamiques et multipliant les passes, les All Blacks ont infligé une correction aux Gallois à Cardiff, quand les Pumas s'imposaient à Twickenham grâce à un essai de toute beauté en première intention derrière touche de leur couteau suisse Emiliano Boffelli, avec petit tourniquet des avants pour faire diversion, appels, leurres et courses rentrantes des centres pour bloquer la défense anglaise au milieu du terrain et parfait négoce du "deux contre un" en bout de ligne. 

Les Wallabies, pour leur part, déçus d'avoir perdu à la dernière minute, nous ont néanmoins gratifié d'une contre-attaque de cent mètres après la récupération acrobatique d'un lob distillé par Antoine Dupont; essai estampillé "Aussie Flair" digne de La Pléiade, réaction offensive collective au plus fort de la pression encaissée et soudain utilisée pour renverser le rapport de force. Le genre d'action lumineuse qui a fait, depuis les années 60, la gloire du XV de France. Ca n'a échappé à personnne.

mardi 1 mars 2022

La harpe et le sillon

Sur le mur d'enceinte de Murrayfield est désormais gravée depuis le 26 février 2022 cette inscription : "C'est avec un parfait mépris pour les règles du rugby tel que joué à son époque que Gaël Fickou prit le ballon dans ses mains dans l'axe des poteaux écossais et, d'une foulée chaloupée, courut dans un large travers pour s'en aller marquer, seul, en coin, après avoir passé en revue la moitié de la défense adverse." Une plaque presque identique ornait le mur d'enceinte du Lansdowne Road de Dublin que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, les moins de trente non plus, avant qu'il ne soit démoli. Elle rendait hommage à l'Australien David Campese en des termes similaires. C'était le 27 octobre 1991, en demi-finale de Coupe du monde. Cette action est gravée à jamais dans ma mémoire. Un large travers, aussi, devant la défense néo-zélandaise pour marquer en coin, au pied de son rival, l'immense John Kirwan.

C'est le privilège des princes que de faire fi des règles et des coutumes pour créer leur propre univers. Gaël Fickou, c'est désormais une certitude pour ceux qui en doutaient encore, fait partie de ces êtres à part, joueurs uniques dans leur genre, capables de repousser les frontières du réel, de faire vieillir les normes. Car enfin, il n'y a pas pire injure à jeter au visage d'un trois-quarts que de lui reprocher de courir en travers pour manger l'espace de ses partenaires, leur dénier une existence. Un acte d'égoïsme absolu qui était souvent, lorsque je jouais, la certitude de passer le dimanche suivant du poste d'ouvreur au mieux à celui d'ailier, mais le plus souvent de remplaçant.

Gaël Fickou, comme David Campese, et quelques autres aussi dont vous pourrez alimenter la liste en apportant un commentaire ci-dessous, ne s'est pas offert un luxe, encore moins un choix par défaut. Non, il a d'abord regardé comment s'étalait la défense, où étaient ses partenaires. Suivez son regard : il vise les intervalles, tente de redresser sa course, amorce un cadrage sur la passe, se ravise, et voyant qu'au fil de ses foulées les solutions se réduisent décide de viser le poteau de touche - que les footeux nomment le corner par un anglicisme dont ils ne partagent pas l'usage - sans le moindre doute sur l'issue de son arc-de-cercle. On en oublierait qu'il émarge aujourd'hui à soixante-neuf sélections, soit davantage que Vincent Clerc et Christophe Dominici (67), autant que Philippe Saint-André, pour ne parler que de la période récente, ce qui lui offre un petit pécule de confiance à distribuer.

Demain, il lui arrivera sans doute de commettre un de ces impairs magnifiques, comme David Campese en 1989, jour de match face aux Lions britanniques et irlandais, qui balança dans le vide une passe en arrière : cette cagade grandiose permit à l'ailier gallois Ieuan Evans, tout heureux, de marquer, et aux Lions de remporter la série de tests. Peut-être manquera-t-il une balle cruciale, du genre de celle que laissa tomber devant lui l'indéboulonnable capitaine écossais Stuart Hogg en fin de première période face aux Tricolores, samedi dernier, alors qu'il n'avait plus qu'à courir vingt mètres pour marquer un essai qui aurait peut-être - je dis bien peut-être car rien n'est moins sûr compte tenu de la valeur de ce XV de France - changé la face du match.

Quand ce n'est pas un mauvais réflexe ou un geste mal ajusté qui transforme l'or en plomb, c'est parfois le ballon qui s'y colle d'un rebond. Voyez plutôt celui qui échappa au pied de Maxime Médard, dimanche soir en clôture de la 19ème journée de Top 14 passée inaperçue entre trois tranches de Six Nations. Ce rebond fit le bonheur du Girondin Jean-Baptiste Dubié mais pas celui de Max Médard, le JPR d'Ernest-Wallon, que l'on vit glisser au sol de dépit et de honte, le pied gauche - mais alors vraiment très gauche - encore en l'air, frappant le vide là où aurait dû se présenter l'ogive.

Mais c'est toute la beauté de ce jeu que de compter, quand les temps semblent faciles, sur le sort contraire qu'inflige un rebond. Ce ballon est ovale. Il ne tourne donc pas rond, c'est un fait. Un fait exprès. Pour nous rappeler que rien ne rebondit parfaitement là où on l'attend et qu'il faut anticiper le pire. Regardez ses partenaires : ils se sont approchés de lui pour le réconforter, qui d'une tape amicale, qui lui ébouriffant les cheveux sur l'air du "Ne t'en fais pas, rien de grave..." Car le rugby, s'il tolère les exploits individuels, n'existe qu'à travers l'équipe et son esprit. Et puis entendez le public scander son prénom, "Maxime, Maxime". Supporter, c'est se souvenir de tout ce que les héros ont apporté.

Comme beaucoup, j'ai hâte d'être à vendredi. Pas le prochain, non, l'autre, le suivant. Onze mars. Vingt-et-une heure. Le toit sera fermé. Ou ouvert. Qu'importe. Le feu jaillira des torches galloises installées à la sortie des vestiaires au moment de l'entrée des équipes. Les chants descendront des tribunes comme ils descendaient naguère des vertes vallées de la Rhondda, quand le charbon coulait dans les veines minières. Le public aura entonné Delilah pour patienter. Gareth Edwards, qui déteste se voir en statue quand il se rend chez son horloger, ne se sera pas privé de dire tout le bien qu'il pense d'Antoine Dupont en direct à la télévision, et il sera vite l'heure des hymnes. Rendez-vous au premier ruck.

dimanche 27 juin 2021

Vouloir ne suffit pas

 Sam Simmonds a été élu, cette saison, meilleur joueur du championnat anglais. Il inscrit ci-dessus son vingt-et-unième essai, plongeant comme on décoche une flèche, corps et esprit tendus vers l'en-but. Ce que vous ne voyez pas, et pour cause, c'est qu'avant qu'il ne dépose le ballon, la défense des Harlequins était parvenue à l'arrêter. Du moins le croyait-elle. Sam Simmonds évolue troisième-ligne centre, ce poste que les techniciens sud-africains des premières grandes heures du rugby springbok considéraient comme le rouage essentiel à la bonne marche d'une équipe au point d'y placer leur meilleur joueur.

Samedi, à Twickenham, les Chiefs d'Exeter se sont inclinés d'un souffle (40-38) au terme d'une finale ébouriffante durant laquelle pas moins de onze essais furent inscrits, chaque équipe refusant à tour de rôle de tenter les buts de pénalités, même placés sous les poteaux adverses, celui de la 66e faisant exception à cette règle que les clubs français seraient bien inspirés de suivre à la lettre autant qu'à l'esprit. Cela dit, impossible de comparer la finale du Top 14 et celle du Premiership, ne serait-ce que parce que le bouclier de Brennus n'a pas d'équivalent au monde et que des internationaux français de renom se feraient couper un bras sur le champ pour avoir, avant cela, le bonheur de soulever ce bout de bois. 

Reste qu'à la litanie de buts de pénalité et les fulgurances de drop-goals, les Anglais qui furent naguère nos maîtres en matière de jeu au pied et de pragmatisme froid préfèrent aujourd'hui l'ivresse de jouer à la mains ou de viser des pénaltouches à la manière des Rochelais inscrivant le seul essai de leur triste finale derrière un ballon porté à trois minutes de la fin, choix qui doit aujourd'hui les interroger, du moins pour ne pas l'avoir fait plus tôt au lieu de laisser à leur ouvreur de poche Ihaia West le soin de manquer au pied ce qui leur aurait permis de gonfler leurs voiles au score. 

Puisque le duel des charnières - Thomas Ramos enfilant le maillot numéro dix au débotté avant de l'offrir à son copain Romain Ntamack, titulaire malheureux de manquer l'apothéose, et c'est aussi et surtout pour cela que j'aime le rugby - tourna très vite à l'avantage des Toulousains, combien de temps faudra-t-il aux dirigeants rochelais pour recruter (à défaut de former) un demi d'ouverture digne de ce nom pour qu'enfin les efforts méritants de ce club vertueux soient récompensés à leur juste valeur ? Deux finales perdues, est-ce assez ou bien attendent-ils d'autres désillusions avant que de se déciller et se décider ? 

Nous voilà arrivés au terme d'une saison qui sacre, de ce côté-ci de la Manche, le meilleur club, premier à l'issue de la saison régulière, champion d'Europe et surtout champion de France Espoirs, ce qui en dit long sur son potentiel et sa réserve. Cette réserve émise par Ugo Mola à l'heure de savourer ce doublé historique. Le coach toulousain a besoin de souffler. Il n'est pas le seul. Son hésitation à l'instant de repartir pour une nouvelle quête raconte le stress dont furent enveloppés joueurs, techniciens et dirigeants. Il laisse des marques. 

Du stress, le groupe France ne doit pas en manquer, parti en Australie disputer trois tests-matches en dix jours avec un effectif considérablement rajeuni et inexpérimenté, contraint de laisser les finalistes à leurs célébrations pour cause de restrictions sanitaires, de convention et de calendrier à rallonge. A deux ans de la Coupe du monde, que sortira-t-il de cette tournée si ramassée ? Souhaitons juste au XV de France, sur la lancée de son Tournoi, de poursuivre dans la voie du jeu de mouvement, de préférer jouer à la main des pénalités plutôt que d'arrêter l'horloge pour les convertir au pied. 

Ressourcez-vous maintenant - c'est l'intersaison - en plaçant quelques livres dans votre besace. Je vous ai proposé l'anthologie des poèmes de Michel Sitjar, conseillé La Totale (éditions Gasgogne). Vous pouvez aussi vous munir d'Oser Savoir (éditions les défricheurs), regard porté par l'auteur de ces lignes sur Kant et les Lumières. Pour ma part, j'opte pour Pétrarque. Dans son petit opuscule intitulé L'ascension du mont Ventoux, sommet que les coureurs du Tour de France emprunteront deux fois lors de la présente édition, le poète notait cet aphorisme d'Ovide, un de ses maîtres à penser, que je fais mien le temps d'un été : "Vouloir ne suffit pas : tu dois désirer pour réussir."

dimanche 22 novembre 2020

Des essais !

Il est associé à jamais en première ligne à cet autre pilier de la philosophie littéraire, "parce que c'était eux, bras dessous" expliquèrent à l'époque les gros pardessus pour justifier leurs choix. Après cet Ecosse-France de faible amplitude dont on attendait sans doute trop, j'avais trouvé sage de me rendre dans cette tour y voir l'un des plus fins connaisseurs de la nature humaine. Son analyse très personnelle avait toujours eu sur moi, en période de doutes ou de jugements hatifs, un effet apaisant. 
"J'écris ma chronique à peu d'hommes" m'avait-il assuré en préambule avant de prolonger son ouverture côté ouvert : "Je n'ai pas plus fait mon blog que mon blog ne m'a fait. Ce sont des chroniques consubstantielles à leur auteur, d'une occupation propre, membre de ma vie." Devant le flot des critiques que j'avais adressées à cette équipe de France aussi maladroite qu'empruntée, Michel de Montaigne me lança depuis le bureau derrière lequel il était assis : "Nous savons dire : "Antoine Blondin écrit ainsi ; voilà les avis de Denis Lalanne ; ce sont les mots mêmes de Henri Garcia". Mais nous, que disons nous nous-mêmes ? Que jugeons-nous ? Que faisons-nous ? Autant en dirait bien un perroquet." 
J'admirais autour de moi, comme à chacune de nos rencontres, cette bibliothèque circulaire dont s'inspirerait plus tard Borges et, m'approchant d'une de fenêtres de la tour, tournais mon regard au dehors vers les sentiers qui bifurquent dans la campagne bordelaise. "La reconnaissance de l'ignorance est un des plus beaux et plus sûrs témoignages de jugement que je trouve," entendis-je, invitation à laisser tout débat trop dichotomique au bas de l'étroit escalier en colimaçons. "Le rugby est un mouvement inégal, irrégulier et multiforme", reprit-il. "Aucun jeu n'est supérieur aux autres. Pour me sentir engagé à une forme, je n'y oblige pas le monde, comme chacun fait ; et crois et conçois mille contraires façons de jeu." 
Après les déroulés et les déliés face aux Gallois et aux Irlandais, la douche écossaise ne semblait pas avoir entamé la pondération de mon interlocuteur, lequel appréciait ma subjectivité à sa façon : "J'appelle toujours raison cette apparence de discours que chacun forge en soi ; cette raison, de la condition de laquelle il y en peut avoir cent contraires autour d'un même sujet, c'est un instrument de plomb et de cire, allongeable, ployable, et accomodable à tous biais et à toutes mesures." Parlant de certains joueurs "doués de qualités" mais peu à leur avantage sous la fine pluie d'Edimbourg, ce fort juriste reconnaissait juste du bout du ballon qu'il faisait jouer dans ses paumes que "celui-ci apprend à taper lorsqu'il faut apprendre à passer..." 
Le rugby est, pour lui, semblable à la Nature, "un père ovale en son entière majesté" et demande à ses adeptes à endurer "la sueur, le froid, le vent et les hasards qu'il faut mépriser", comme les rebonds et les décisions d'arbitre dans ce huis-clos sans cornemuses d'où finit par sortir une victoire, certes, mais pas un succès. "C'est une épineuse entreprise, et plus qu'il ne semble, de suivre une allure si vagabonde que celle du jeu français qu'on espère; de pénétrer les profondeurs opaques de ses replis internes qu'on nomme French Flair." 
Création n'est pas compilation, comme équipe n'est pas sélection. "Comment quelqu'un pourrait-il dire que l'équipe de France, c'est seulement un amas de fleurs étrangères ? Certes, elle a donné à l'opinion publique ces parements empruntés qui l'accompagnent, mais je n'entends pas qu'elles le couvrent et qu'elle le cachent : c'est le rebours de son dessein." Ainsi samedi, avec ses insuffances mais aussi ses espoirs, ce XV de France n'a rien caché du chemin qu'il avait accompli et de celui qu'il lui restait à effectuer. 
"Je feuillette les livres, je ne les étudie pas". Comment croire mon hôte quand les préceptes les plus puissants ornent les poutres de son plafond, le recouvrant de sagesse antique ? Alors que le temps de deviser était maintenant presque terminé à en juger par la réduction de son cigare au ras de ses doigts jaunis, j'allais m'éloigner lorsqu'il tendit vers moi quelques ouvrages : "Le plaisir des livres m'assiste par tout. Il me console en la vieillesse et de la solitude. Il me décharge du poids d'une oisiveté ennuyeuse ; et me défait à toute heure des compagnons qui me fâchent. Pour me distraire d'une imagination importune, il n'est que de recourir aux livres ; ils me détournent facilement à eux," me glissa-t-il dans le temps où il empilait sur mes bras une poignée d'opus reliés. 
Puis Michel de Montaigne, retrouvant son bureau encombré de feuilles volantes bloquées par un épais cendrier garni des restes de divers modules, me tendit un manuscrit : "Tu y trouveras peut-être ton bonheur. Quelques réflexions sur le jeu et les joueurs s'y trouvent compilées. Rien de définitif. C'est un peu de l'arrière-boutique, pêle-mêle. Une fricassée, que je barbouille ici. Après tout, que sais-je, moi, du rugby ?" Il n'avait encore qu'une petite idée du titre définitif qu'il donnerait à ce prodrome: "Le registre des essais de ma vie", souffla-t-il en me donnant congé. Essayer, rater, essayer encore, rater mieux, reprendrait plus tard un Irlandais de la meilleure Trinité. Sans doute le compte-rendu d'Edimbourg le mieux concentré.

dimanche 18 août 2019

L'écume des joueurs

C'est l'été, pleine chaleur d'août étouffant. Vous avez été invité pour la première fois à une soirée barbecue, l'occasion de revoir quelques amis choisis. Vous imaginez l'ambiance par le menu : soleil couchant, côte de bœuf à la plancha, du nectar en flacon et une poignée de cigares cubains pour finir. Déception : vous avez droit à un vilain rideau de pluie, des chipolatas cramées au feu de bois, un rosé de pays et basta.
Face à l'Ecosse tirant sur le blend (sept titulaires seulement), que fallait-il attendre de cette équipe de France millésime Galthié ? Juste passer un after sans prétention en pays de connaissances, un galop d'essais - cinq - en prenant soin d'éviter la blessure (on a craint pour le genou de Wesley). Ce France-Ecosse de préparation au Mondial était au test-match ce que Flower of Scotland exécuté par l'orphéon de Théoule-sur-Mer est à la Symphonie Ecossaise interprétée par le Philarmonique de Vienne. 
"Il ne faut pas désespérer Billancourt", aurait écrit Jean-Sol Partre. En cette année où nous célébrons le soixantième anniversaire de la mort de Boris Vian, cette rencontre ne fut qu'une promenade vite recouverte par l'écume des joueurs en apnée au bout des trente premières minutes de cette partie d'entraînement somme toute bien raisonné. Alors, oui, bien sûr, les déboulés de Raka et de Penaud, la mobilité de la troisième-ligne Cros-Alldritt-Ollivon bien faite pour servir un jeu débridé, l'autorité de Dupont sur les sorties de camp, sans oublier le doublé de Médard...
Tout cela a enchanté le touriste de la Côté d'Azur venu en famille enclencher ses olas et occupé la soirée pluvieuse du téléspectateur enclin à beaucoup pardonner à ces petits Bleus qui n'ont jamais inscrit autant de points depuis 2016 et un test de novembre contre des Tongiens réfrigérés et pressés de retourner sur leurs îles. L'occasion aussi de gagner une place au classement mondial - septième - au détriment de l'Ecosse, justement. Progression qui pourrait être annulée dès samedi à Edimbourg face à, cette fois-ci et on l'espère, une sélection scottish pur malt, bien tourbée, capable de nous enivrer dans le mouvement.
Si les observateurs éclairés s'échinent à trouver déjà un coussinet de la patte Galthié dans cette promesse niçoise tenue, j'attendrai pour ma part le match retour pour verser si besoin dans l'ivresse. Il y a encore loin de la coupe aux lèvres, et cette mousse a besoin de retomber avant que nous puissions savourer à l'occasion ce que d'aucuns considèrent être une progression. Cela dit, si changement il y a, on le trouvera dans l'attitude, dans les mots livrés à l'issue de ce succès par le nouveau capitaine tricolore, ce pilier d'équilibre girondin nommé Jefferson Poirot, prénom de président et nom d'hercule.
Il a parlé de "socle" et de "scories", vocabulaire choisi, et aussi de "régularité" et de cet "état d'esprit" sans lequel rien n'existe en rugby. Derrière l'écume de la fiche technique avec ses mètres parcourus (639 contre 374), ses points marqués (32 à 3), ses pourcentages d'occupation du terrain (53) et de possession du ballon (55), émerge une nouvelle figure d'autorité, choix judicieux souhaité lors du dernier Tournoi par le vice-président de la FFR, Serge Simon, ancien flanker pataud puis rude pilier niçois revenu prophète sur ses terres. Capitaine par intérim riche, cet enfant de Lalinde mériterait de voir son CDD prolongé et plus puisqu'affinités...
Juste avant que le XV de Poirot livre donc une performance bien emballée, le XV du Poireau, lui, s'était hissé à la première place du classement mondial et vous choisirez entre l'aspect historique ou la portée anecdotique de la chose. Son capitaine Alun Wyn Jones est définitivement entré dans le gotha au moment où s'inclinait l'Angleterre à Cardiff. Je ne sais pas s'il faut se réjouir d'avoir vu aussi l'Argentine tomber à Pretoria face aux réservistes springboks. Restons lucides : tout ceci n'est qu'une série de préliminaires avant l'ouverture.

samedi 27 janvier 2018

Sur le fil bleu

S'il est une lecture d'actualité, c'est bien L'Ethique, livre de chevet des résidents mais aussi des visiteurs de Marcoussis à quelques jours du coup d'envoi du Tournoi des Six Nations dont on finit par se demander, devant l'afflux de défections bleues, s'il ne va pas enterrer une nouvelle fois des espoirs de rédemption en ces temps plus que troublés.

Il y aurait bien aussi les Essais pour inspirer le jeu. Ce que nous avons rassemblé dans un hors-série de L'Equipe qui couvre de 1965 à 2014 un demi-siècle d'exploits du XV de France dans le Tournoi, d'André Herrero à celui de Gaël Fickou, de Colombes au Stade de France en passant par le Parc des Princes, explosion d'émotion, de justesse et d'obsession.

Quel plaisir de converser avec Jean Gachassin qui s'interdisait de taper dans le ballon avec les pieds, avec Benoît Dauga gagnant son poids en liqueur pour avoir prononcé une phrase de jeu, avec Jo Maso attaquant à la sortie du tunnel, Jean-Michel Aguirre parlant de soutien, Didier Codorniou versant dans la pure inspiration, Guy Laporte désireux de forcer le destin.

J'ai retrouvé Philippe Sella passionné comme au premier jour, Philippe Bérot toujours aussi modeste, Franck Mesnel et Philippe Bernat-Salles regards tournés vers leurs partenaires. Pierre Berbizier a évoqué sa période cadets, Dimitri Yachvili, lui, parlait au ballon. Pierre Mignoni rêvait de marquer l'histoire, Benjamin Kayser a failli faire trois fois le tour de Twickenham. Quant à Gaël Fickou, j'en déduis qu'il aime le désordre.

Ces voix magnifiques réunies à la page font tourner même sens une table ovale, et après avoir rendu visite aux Bleus de Brunel à Marcoussis, j'ai l'impression qu'elles sonnent clair dans l'esprit désormais libéré de ceux qui porteront samedi 3 février le coq sur leur cœur. «Plaisir», «fierté», «courage», «respect» : de Rémi Lamerat à Sébastien Vahaamahina, les sélectionnés de «Moustache» sont en phase avec ce que le rugby français a de meilleur, cet art de créer à partir de rien, quinze joueurs en équilibre sur le même fil tissé de bleu, de blanc et de rouge.


Pour ce que j'en sais et ce que j'ai vu sur place, Jacques Brunel et ses adjoints ont permis d'entrée aux sociétaires de Marcoussis de s'approprier une stratégie, pour faire d'eux «les maîtres du jeu», m'a glissé Geoffrey Palis, multipliant échanges, ateliers, discussions, encourageant les critiques, les modifications, les amendements de façons formelles et informelles. Surtout, l'extra-rugby n'est plus régenté, chacun étant libre de ses mouvements une fois quitté l'entraînement.

Quand Jean Gachassin parle d'«état d'esprit et d'accord», Benoît Dauga précise : «Nous étions tous des leaders !» Pour Jo Maso, ce qui est «jeu libre» devient «continuité à partir d'un ballon de récupération» pour Jean-Michel Aguirre. Didier Cordorniou souhaitait «mettre le partenaire dans les meilleures conditions» quand Laporte (Guy, hein, pas Bernard) avouait «ne pas de poser de question mais lire le jeu». C'est - presque - ce que j'ai entendu à Marcoussis et c'est de bon augure.

Philippe Sella appréciait ce «coup de poker maîtrisé» qu'est l'interception, Philippe Bérot se retrouvait dans «la fluidité, le timing et la vitesse» de ses géniaux coéquipiers quand Franck Mesnel remarquait leur «absence de faute de goût». Les maîtres mots de Pierre Berbizier, Philippe Bernat-Salles, Dimitri Yachvili, Pierre Mignoni et Benjamin Kayser étaient «surprise», «générosité», «intuition», «inspiration» et «imagination».

Le projet bleu est dans cette «joie» de jouer - le mot a été prononcé - et traverse les générations. Mieux, il les relie depuis plus d'un demi-siècle. Il est faux de croire que les Tricolores actuels n'ont pas de passion pour le rugby dès lors qu'il est leur métier. Gaël Fickou, héros élancé de 2014 (c'était hier mais ça pourrait être aujourd'hui compte tenu de la composition de cette équipe-là) nous met sur la piste quand il avoue que tout devient plus facile «quand chacun gagne ses duels»...

De la musique avant tout chose, le reste n'est que littérature. Que vibre un hymne à la joie après toutes ces saisons molles, et qu'importe le résultat pourvu qu'on sorte ivre de ce bateau qu'est le Stade de France. Formidable avant coureur, Baruch Spinoza nous assure que, davantage que le bien ou le mal, le bon ou le mauvais, tendre vers la joie ou rechercher la tristesse différencient les êtres. J'attends, impatient, la séparation.